Download PDF
ads:
Ce document est extrait de la base de données
textuelles Frantextalisée par l'Institut National de la
Langue Française (InaLF)
Tableau de la géographie de la France [Document électronique]. 2 / par P.
Vidal de La Blache
p184
La région rnane. La Lorraine et l' Alsace s' adossent au
massif des Vosges. Ces deux contrées se touchent ; naguère elles
se complétaient. Bien que très différentes, au moins par l'
aspect, elles sont impossibles à expliquer l' une sans l' autre.
Le rapport intime qui les unit se révèle dans leur structure et
dans leur participation à une même histoire géologique. Il
sulte aussi d' un autre genre de ressemblances qui assaillent
l' esprit au seul appel de leur nom. Ces contrées sont des
frontières. Elles l' ont été dès l' origine de l' histoire. Elles
n' ont cesde l' être que temporairement, sous les mérovingins
et les carolingiens. Leur existence est traversée, domie même,
par les conflits géraux des états et des peuples. La Lorraine
et l' Alsace ne peuvent être considérées isolément ; elles font
partie d' une région elles se coordonnent avec d' autres
contrées analogues dans une histoireologique commune. La rive
droite et la rive gauche du Rhin, la Fot-Noire et les
Vosges, les pays du Neckar et ceux de la Moselle forment dans
l' évolution du sol un ensemble qu' on ne peut morceler sans
nuire à l' intelligence de chaque partie. Cette région, que nous
appellerons rnane, a été primitivement continue ; l'
interruption tracée par la plaine du Rhin n' a commencé à
exister qu' aps de longs âges. Il faut se la représeter, dans
cet état primitif, comme un large bombement, un dôme qui se
serait graduellement soulevé. Peu à peu, en s' exagérant, ce
mouvement produit au point faible, c' est-à-dire, au sommet de la
voûte, une rupture, première esquisse de la dépression future. C'
est le commencement d' accidents qui désormais ne cesseront pas
de se répéter. Lorsqu' arrive l' âge des grands soulèvements
alpins, les accidents qui en sont le contre-coup se multiplient
sur cette fente qui les attire. C' est alors qu' on voit pour la
premre fois unepression, sous forme de bras de mer, s'
allonger à la place qu' occupe aujourd' hui
p186
ads:
Livros Grátis
http://www.livrosgratis.com.br
Milhares de livros grátis para download.
la plaine rnane. à mesure que la pression s' enfonce, les
bords se relèvent. Du côté les Vosges et la Forêt-Noire,
chaînes jumelles, se regardent, des fractures ou failles
découpent leurs bords ; des pans entiers de roches, entraînés le
long de ces fractures, s' appuient aux chaînes restées debout. Du
té opposé, des accidents semblables se sont produits, mais plus
locaux, moins pressés, sans la continuité qu' affectent sur l'
autre versant les longues dislocations qu' on peut suivre. La
Lorraine vers l' Ouest, la Souabe et la Franconie de l' autre
té sont des plateaux inclinés en sens inverse : la plaine
rhénane est le résultat final d' une lézarde qui s' est peu à peu
agrandie. Tel est, sommairement, l' enchaînement de faits qu' il
est inutile de poursuivre ici en détail. Il présente un ensemble
lié. Une conception générale doit présider à l' étude des divers
éléments du groupe. On ne peut faire complètement abstraction,
me quand on borne son étude à une partie, des autres parties
qui lui correspondent. Mais les ressemblances, dans la région
rhénane, ne vont pas au dedes traits généraux de structure.
Entre les diverses contrées de ce groupe naturel il y a symétrie,
correspondance incontestable, mais non centralisation. C' est en
cela que consiste la grande différence entre cette région et le
bassin parisien. Dans celui-ci, malgré les nuances qui
diversifient le climat et le sol, malgré les infidélités commises
par quelques fleuves ou rivières au réseau fluvial, les
influences générales dominent, les particulaités se subordonnent
à l' ensemble, tout conspire à cer une vie commune, qui naît
des conditions naturelles. C' est à l' épreuve des événements et
des habitudes que chaque partie apprend qu' elle ne peut se
désintéresser de l' ensemble. Les échanges, les relations liées à
la vie agricole ou aux industries locales sont autant d'
influences familières et constantes qui entretiennent le
sentiment de vie commune. La région rhénane, telle que nous l'
avons délimitée, n' embrasse pas une plus grande étendue que le
bassin parisien ; tout au contraire. Mais les unités secondaires
y conservent bien plus de relief et de vigueur. L' hydrographie,
le climat, pour ne citer que les agents de diversité les plus
puissants, introduisent des différences marquées. L' enfoncement,
probablement encore persistant, de la plaine rhénane, a cé un
seau particulier de rivres qui gagnent directement le Rhin.
Les rivièreses au contraire sur les plateaux lorrain et souabe
obéissent dans une bonne partie de leur cours à des pentes
p187
inverses. Elles finissent bien par revenir après un trajet plus
ou moins long au fleuve central : le Neckar plus directement ;
la Moselle au prix d' un long circuit, et seulement par une voie
détournée et sinueuse à travers les solitudes du massif schisteux
. Mais, dans cette indépendance de développement, des attractions
en sens divers ont tout le temps de se faire jour. La Moselle,
continuée par la Meuse, à laquelle elle a jadis donné la main,
ads:
incline vers le bassin de Paris. à la suite des vigoureux
empiétements qu' ont pouss vers le nord la Saône et ses
premiers affluents, la Lorraine a été profondément mêlée, d' un
autre côté, à la Bourgogne. Elle obéit ainsi à des attractions
spéciales, qui n' ont rien de commun avec celles des contrées qui
lui sont symétriques à l' est de la Fot-Noire. Puis, ces
accidents ont produit dans le relief des inégalités assez fortes
pour que les climats présentent d' assez notables différences. Là
aussi est un principe de divergences dans l' aspect du pays et
les moeurs des habitants. Il suffit pour le moment de signaler
ces causes. Dans l' ensemble tectonique de la région rnane, des
contrées se détachent, yant leur vie propre, gardant un certain
deg d' autonomie naturelle. Trois exemples, ou plutôt trois
types, se présenteront à nous : les Vosges d' abord, puis la
Lorraine et enfin l' Alsace. Si étroitement apparentées qu'
elles soient par leur origine, ces contrées, en vertu même des
lois physiques de leur évolution, n' ont pas cessé d' accentuer
leur individualité propre. Relief, hydrographie, climat se sont
développés dans le sens de diversité croissante.
p188
Chapitre premier. Les Vosges. Des lignes d' un vert sombre,
parmi lesquelles peu de formes particulières setachent,
annoncent de loin les vosges, dans l' atmosphère nettoyée par les
vents d' ouest. à mesure qu' on s' en approche, la douceur
générale des profils continue à être l' impression dominante,
mais on distingue dans les formes quelque chose de robuste. Des
montagnes trapues s' élèvent sur de larges bases ; et sans
ressauts, comme d' un seul jet, s' achèvent en cônes, en
pyramides, en dos allongés ou parfois, quoique plus rarement qu'
on ne dit, en coupoles. Au sud, dans le massif tassé, laminé,
injecté de roches éruptives, qui constitue le noyau le plus
ancien, les chaînes s' ordonnent en longues rangées compactes,
serrées les unes contre les autres, qui font l' effet de vagues
accumulées. La vallée n' est entre elles qu' un sillon étroit et
profond. Dans la régon moins dure que constitue le grès permien
aux alentours de Saint-Dié, les lignes segagent, les
montagnes s' individualisent mieux, tout en conservant leur
mode caractéristique. Elles se campent les unes à côté des
autres, dans leur superbe draperie de forêts. Lorsque les roches
archéennes disparaissent sous la couverture des couches
dimentaires qu' elles n' ont crevée qu' en partie, d' autres
formes prennent le dessus. Ce sont celles qui caractérisent le
grès dit vosgien, dont les roches rougeâtres, au grain très fin,
couvrent au sud le flanc occidental, et vers le nord, à partir du
Donon, toute la chaîne. D' abord les plates-formes de grès
coiffent les cimes du granit ; bientôt le grès couvre aussi les
flancs. Il devient véritablement
p189
expressif, lorsqu' il a été fortement travaillé par l' érosion.
Il se délite alors en plaques épaisses, empilées les unes sur les
autres, souvent en surplomb. Quelquefois, brusquement, il se
termine en corniche au-dessus d' une vallée creusée en abîme. C'
est naturellement près des cimes que la désagrégation des grès a
engendré ces fantaisies pittoresques, qu' on prendrait de loin
pour des constructions faites de main d' homme. L' homme, d'
ailleurs, a suivi l' exemple de la nature ; et souvent le burg
s' est dres sur les substructions et même en partie dans les
flancs de la citadelle naturelle. L' instinct bâtisseur a
emprunté au sol non seulemet des matériaux, mais des modèles ; et
les constructions de tout âge qui, de Sainte-Odile aux environs
de Saverne, attestent son oeuvre, s' incorporent à la roche même
. Ces grès, très perables, laissent filtrer les eaux ; et sur
les sables produits par leursagrégation, les rivières coulent
dans des vallées étroites au niveau uni. , entre des prairies,
" les eaux glissent sans bruit sur un sable assez fin " . D'
autres grès, plus argileux et de teintes plus bigarrées,
apparaissent sporadiquement et finissent même, dans la région des
sources de la Saône, par occuper toute la surface. De nouveau
alors la topographie se modifie. Le relief se roule en
ondulations comme celles qu' on voit, entre éinal et Xertigny,
s' allonger à perte de vue vers l' ouest. Au lieu de cônes à pans
coupés, ce sont de molles croupes, le plus souvent cultivées,
qui constituent les parties supérieures. Des étangs, faings
ou tourbières, y marquent la stagnation des eaux. Quoique dans
son ensemble le pays soit encore boisé, la forêt s' éclaircit ;
elle se compose, pour ainsi dire, en un foisonnement d' arbres
entremêlés de cultures, toujours assez maigres. Partout où
dominent ces grès argileux, on constate le même changement. C'
est une clairière de ce genre qui, dans la partie septentrionale
des Vosges, constitue, au plus épais du massif forestier, le
pays de Bitche. Un roc de conglomérat, épargné par la nudation
, rese debout ; il a fixé le site du fort et de la ville. Partout
cependant, soit qu' elle domine effectivement, soit que les
frichements l' aient morcelée, la fot reste présente. Elle
hante l' imagination ou la vue. Elle est le vêtement naturel de
la contrée. Sous le manteau sombre, diappar le clair feuillage
des tres, les ondulations des montagnes sont enveloppées et
comme amorties. L' impression de hauteur se subordonne à celle de
forêt. Même après qu' elle a été extirpée par l' homme, la forêt
se devine encore aux écharpes irrégulières qu' elle trace parmi
les prairies, aux émissaires
p190
qu' elle y projette, soit isolés, soit en bouquets d' arbres
grimpant sur des blocs de roches. De ces prairies brillantes
jusqu' aux dômes boisés, c' es une symphonie de verdure qui, par
un beau jour, monte vers le bleu cenddu ciel. Mais le charme
grave qui s' exhale du paysage ne parvient pas à dissimuler la
pauvreté native du sol. Les substances azotées manquent à ces
terrains presque exclusivement siliceux. Ces prés, sauf dans
quelques parties privilégiées, ne nourrissent qu' un bétail
mesquin ; les vaches suisses ont peine à s' y entretenir. Les
distinctions que la géographie actuelle établit dans cet ensemble
furent lentes à se présenter à l' esprit des hommes. Pendant
longtemps tout se confondit pour eux en une région forestière, où
l' arbre était roi, et où l' homme, en dehors de la chasse et des
ressources dépendant de son ingéniosité, trouvait peu à vivre. C'
était une de ces grandes silves qui de l' Ardenne à la Bohême
couvraient la majeure partie de l' Europe. Sans quitter les bois
on pouvait aller, vers le sud-ouest, comme vers le nord, bien au
de de la contrée sur laquelle se localise aujourd' hui le nom
de Vosges. Tout le pays des sources de la Saône appartient
encore par la nature du sol à l' ancienne forêt : c' est encore
la ge , au dire des habitants. Et vers le nord, après que la
zone de forêts s' est momentanément amincie au col de Saverne,
elle ne tarde pas à s' étaler de nouveau. Un écureuil pourrait
sauter d' arbre en arbre dans la Haardt qui entoure en arc
de cercle les plateaux que traverse la Sarre. à Forach, comme à
Bitche, comme dans le pays de Dabo, ou au sud de Baccarat ou
d' épinal, les hêtres se mêlent ou se substituent aux sapins ;
mais c' est toujours même sol, même paysage forestier sur le
sable et mêmes conditions d' existence. C' est là ce que saisit
d' instinct le langage populaire. L' hommesigne et spécialise
les contrées d' après les services qu' elles lui rendent. Pendant
longtemps il ne put tirer qu' un maigre parti de ces solitudes
silvestres. Il les confondit en un vague ensemble ; et c' est
ainsi que les habitants des contrées cultivées et fertiles qui en
garnissent les abords parlaient, dès le temps de César, d' une
forêt des Vosges allant des environs de Langres jusqu' au
pied des Ardennes. Cela voulait dire que dans toute cette
étenduegnait une sorte de marche forestière, qui était pour
les gens des plaines voisines une région inhospitalière et avare.
Plus tard, avec les exagérations qui leur sont propres, les
légendes issues des monastères traduisaient la même impression de
répugnance. L' installation dans ces solitudes y est célébe
comme une entreprise héroïque. Pour nous, aujourd' hui, cependant
, les vraies Vosges, avec le petit monde vosgien qui s' y est
formé, se concentrent dans le vieux
p191
massif arcen et la région de grès qui en recouvrent
immédiatement les flancs. Elles s' arrêtent au nord vers le col
de Saverne. à l' ouest elles enveloppent la vallée de la
Moselle jusqu' aux environs d' épinal. Le massif semble, il est
vrai, brusquement s' arrêter au nord de Belfort ; mais il est
facile de s' assurer que par une sorte de torsion, il s'
infléchit ; car des fractures en étoilement montrent jusqu' aux
abords de Plombières avec quelle intensité s' est encore exercée
dans ce coin extrême des Vosges l' action dynamique. Ainsi
limité, ce massif n' offre pas, comme les Alpes, un système
ramifié de vallées ; mais il n' est pas non plus un simple
compartiment découde failles, comme le Harz ou la forêt de
Thuringe. Des vallées profondes, des plis étroits sans
continuité absolue, mais en succession marquée, quelques longs
couloirs comme ceux qui entaillent les grès permiens de Saint-
Dié à Schirmeck ou à Villé, articulent l' intérieur et tracent
les cadres d' une vie vosgienne originale. Aujourd' hui les
influences extérieures l' assaillent de deux tés ; l' usine s'
introduit par les vallées qui remontent de Lorraine et d'
Alsace ; mais au-dessus de 4 oo tres vit encore une région
plus purement vosgienne, dont la nomenclature est presque une
description, et indique les formes de relief, d' hydrographie ou
de végétation remarquées ou utilisées par l' homme. Dans le vert
des prés, dans l' étendue des faings , assemblages de
tourbières et d' étangs qui s' étalent su les plateaux rocheux,
dans le nombre des lacs qui dorment au fond des vallées ou qui
garnissent les alentours des cimes, se montre l' empreinte du
climat humide qui a contribà modeler les Vosges. Souvent une
brume obstinée voile les cimes. En hiver et en automne, des
rafales du sud-ouest, n' ayant rencontré sur leur route aucune
chne de la taille des Vosges, s' abattent avec leur fardeau de
vapeurs sur les versants occidentaux, font rage sur les
promontoires, tels que le ballon de Servance, qu' elles frappent
de plein fouet. Une immense faigne , d' aspect tout scandinave
, s' étend aux sources de l' Oignon. Les rivières, sur le flanc
occidental, s' enfoncent très loin vers l' intérieur du massif ;
elles se nourrissent e réservoirs spongieux qui criblent la
surface. Les masses énormes de débris quartzeux répandues par les
courants diluviens autour des Vosges, mais notamment en
Lorraine, sont des phénomènes pleinement en rapport avec cette
direction des courants pluvieux. Ils nous enseignent que si c'
est à l' est que les forces mécaniques internes ont produit les
principaux accidents,
p192
c' est par l' ouest que s' est exere surtout la force
destructive du climat : les traces laises par les anciens
glaciers jusqu' au de de Gérardmer attestent quelle fut, de ce
té, leur longueur. Sur le Hohneck, des entassements de blocs
granitiques arrondis montrent l' effet de ces destructions. Mais
ce n' est pas seulement sur les roches que le climat a mis son
empreinte. Au-dessus d' un niveau bien inférieur à celui qu'
atteignent les arbres dans le Jura ou dans les Alpes, la
végétation silvestre est mal à l' aise. Dès que les cimes
dépassent environ I 2 oo mètres, la forêt, si robuste dans les
parties inférieures, végète, se change en taillis buissonneux de
tres tordus marquant l' extrême résistance des arbres. Au-
dessus de I 3 oo mètres les arbres n' existent plus. On s' est
étonné de cette limite relativement basse : pourtant l' humidité
spongieuse entretenue sur la surface peu perméable de roches, et
au-dessus des plantes basses auxquelles la neige prête un abri,
le chaînement des vents, ne laissent à la végétation que la
ressource de se faire rmpante et humble ; buissons ou gazons
remplacent les arbres. à la fot succède la chaume . C' est
sous ce nom qu' apparaît, dans les Vosges, cette forme de
végétation des hauteurs. à la différence des faignes , qui se
trouvent à tous les étages, elle n' appartient qu' aux parties
les plus élevées. Mais comme dans l' Ardenne, le Harz, c' est
le même climat humide et venteux, qui substitue une nature tantôt
herbeuse, tantôt marécageuse à la nature forestière. Les chaumes
ne sont pas dues à un recul de la forêt ; peut-être ont-elles été
élargies par l' usage séculaire des pratiques pastorales, mais
elles ont toujours couvert une assez grande étendue dans les
Vosges. On ne pourrait guère expliquer autrement la longue
persistance e la faune originale de grands animaux dont parlent
lesmoignages historiques. Il y avait dans les Vosges, encore
vers l' an Iooo, des bisons, des aurochs, des élans, tes des
grandes fots hercyniennes, et qui ont disparu ou se réduisent à
quelques individus confinés en Lithuanie ou sur les bords de la
Baltique, gibier magnifique qui fit des Vosges un domaine de
chasse cher aux carolingiens. Une race de chevaux sauvages
persistait encore au xvie siècle. Plusieurs traits, dans cette
faune, indiquent une nature de steppe. Elle se veloppa à la
faveur du climat sec, dont l' apparition paraît bien prouvée
aujourd' hui dans les intervalles glaciaires. C' est dans le
loess des coteaux sous-vosgiens d' alsace qu' ont é trous
en abondance les ossements de chevaux sauvages, grands cerfs,
rennes, chamois, marmottes, etc. Plus tard, les chaumes, les
éclaircies entre les forêts
p193
offrirent un refuge et des moyens de subsistance qui permirent à
quelques espèces de se maintenir longtemps. Dans le développement
de la vie, comme dans la structure, les Vosges offrent l'
intérêt d' un fragment de monde ancien, curieusement sitentre
des contrées que des courants de circulation sillonnent et
renouvellent. Peu à peu l' ensemble des formes animées qui s' y
était concentré disparaît, cède à l' intrusion de formes
nouvelles. La flore de physionomie boréale, héritage des époques
glaciaires, restreint de plus en plus son domaine, limité
sormais aux parties les plus hautes ou les moins accessibles.
Tel a é aussi le sort de ces animaux, également legs du passé,
que leur taille et leurs exigences de nourriture livrèrent à une
destruction plus ou moins rapide. Les Vosges se modernisent dans
leur population d' êtres vivants, comme dans leur aspect. Les
populations humaines qui les ont primitivement habies, et qui
nous ont légué dans les dolmens, les abris sous roches, les
enceintes fortifiées, des traces de leur occupation, ont sans
doute laissé des éments dans la population actuelle ; mais il
semble que leurs débris, émiettés dans quelques vallées, soient
destinés aussi à se fondre prochainement. La redoutable force de
l' ndustrie moderne, avec les habitudes qu' elle semble trop
généralement entrner, portera peut-être le dernier coup à ces
survivants. L' élément le plus ancien de la population vosgienne
appartient au même type brachyphale que celui qui prévaut dans
le Morvan et le Massif Central. Traversé par d' autres couches
de populations, que l' exploitation des mines ou une colonisation
sporadique ont, à diverses époques, implantées jusque dans l'
intérieur des Vosges, il subsiste néanmoins dans les hautes
vallées des deux versants. Il descend sur le versant oriental
avec les vallées dites welches , qui ont conservé leur patois
roman. Une empreinte gauloise prononcée reste sur les Vosges.
Les plus anciens monuments où se marque la main de l' homme
ressemblent à ceux qui existent en difrentes parties de la
Gaule. Le Donon, comme le Puy De Dôme, a son culte perpétué
plus tard par un temple. Sur le promontoire fameux où la légende
de sainte Odile a suc peut-être à quelque ancien sanctuaire,
se dressent les restes d' une enceinte fortifiée semblable à
celles qui couronnaient le mont Beuvray et d' autres sites
stratégiques d' oppida gaulois. Ce fut sans doute un refuge,
rendu cessaire par les invasions qui vinrent de bonne heure
assaillir la riche plaine. Chaque jour, les couvertes
préhistoriques nous font mieux apprécier l' importance des
groupes de population qui avaient occupé les fetiles terrasses
limoneuses bordant le pied oriental du massif. Menacées par des
ennemis, les
p194
populations du versant alsacien recherchèrent sur les sommets l'
abri des fortifications naturelles. Ce sont elles qui ont dressé
sur les cimes ces camps retranchés dont on voit des restes non
seulement à Sainte-Odile, mais à Frankenburg, à l' entrée du
Val-De-Villé. C' est partout le rôle de la montagne d' offrir
asile aux races refoulées. Bien plus âpre, bien plus longue est
la tration par le versant opposé. La vallée lorraine,
irrégulière et raboteuse, serpenteniblement sur le flanc
occidental du massif. Elle est tournée vers les vents pluvieux.
Elle n' a ni le climat, ni les ressources naturelles des vallées
du flanc opposé, ni le châtaignier, ni la vigne. C' est par
saccades et par des efforts rés qu' une population parvint à
s' y constituer. Plus encore que sur lealsacien, il fallut
l' action systématique des monastères pour introduire dans ces
solitudes forestières la culture et la vie : épinal, Remiremont
, Saint-Dié, Senones, étival, etc. La vallée lorraine des
Vosges ne s' est peuplée et n' acu que par l' appui des
petites villes qui se sont formées sur sa périphérie. Plusieurs
de ces villes gardent encore quelque chose de la physionomie de
ces marchés urbains qui, à proximité es montagnes, s' établissent
pour servir aux transactions avec les montagnards. Leurs grandes
halles, leurs rues à arcades, leurs larges places les
caracrisent, aussi bien que les eaux vives de leurs fontaines.
C' est que le vosgien venait, à époques fixes, troquer son
bétail ou les produits de son industrie, pour le grain cessaire
à sa nourriture, pour le lin qui devait occuper son travail d'
hiver. Avec la ténacité caractéristique de nos vieilles races de
montagnes, une population s' implanta jusque dans les intimes
replis du massif. Elle se fit place aux dépens des forêts, sur
les flancs inférieurs des vallées, sur les versants s'
attardent les rayons du soleil. Dans les basses , le long des
collines , tant qu' il fut possible de faire pousser entre les
pierres quelques-unes de ces récoltes de seigle ou de méteil qu'
on voit encore à moitié verts à la fin d' août, s' éparpillèrent
les granges , séjours permanents de ces montagnards. Ces
maisons larges et basses, dont les toits en bardeaux s' inclinent
et s' allongent pour envelopper sous un même abri le foin, les
animaux et les hommes, sont les dernières habitations permanentes
qu' on rencontre avant les chalets où les marquaires viennent
, en été, pratiquer leur industrie. Quelquefois un coin de terre
plus soigné l' on cultivait un peu de chanvre, croissent
quelques légumes, avoisine ces granges . On voit, dans les
vallées qui confluent à la Bresse, le domaine qu' elles
p195
se sont taillé sur les versants tournés vers le sud, entre les
champs pierreux qui montent jusqu' à lisière de bois et les talus
de moraines qui leur fournissent souvent un meilleur sol. Jusqu'
au-dessus de 8 oo mètres, les dernres granges se hasardent ;
ensuite, il ne reste plus qu' à s' élever encore de 2 ooou 3 oo
tres pour atteindre les chaumes, les turages d' été qui, dès
le viiie siècle, commencèrent à être méthodiquement exploités.
Par eux et par les seuils tourbeux qui les avoisinent on franchit
aisément la ligne de faîte quipare des riches vallées d'
Alsace. Il y avait ainsi près du Rothenbach, au sud du Hohneck
, un vieux " chemin des marchands " , que pratiquaient les gens
de la bresse pour se rendre dans la vallée de Münster. Ces
hameaux épars dans les vallées formèrent de petites autonomies.
Sous le nom de bans , qu' on retrouve dans toutes les parties
des Vosges, ils se groupèrent en petites unités distinctes,
ayant leurs relations, leurs costumes et leurs moeurs. On ne s'
étonne pas, dans quelques-uns de ces replis retirés, de voir
encore de petites communautés d' anabaptistes vivant à part.
p196
à mesure que la population augmenta dans les Vosges, elle
demanda davantage aux ressources de la nature ambiante, et
principalement à la silve immense et aux eaux courantes. On
exploita les forêts pour vendre des arbres à la plaine ; et de
bonne heure la Meurthe vit s' établir un flottage important vers
les riches campagnes de Metz. Des scieries, des moulins à papier
profitèrent de la force des rivières. On en comptait un bon
nombre dans les Vosges au xvie siècle ; et longtemps même avant
cette époque, des verriers utilisaient les sables des Vosges
gréseuses, à Darney, comme à Bitche ou à Forbach. La vie
industrielle y naquit de bonne heure. Fore de joindre les
ressources du tisserand aux trop maigres profits qu' elle tire du
sol, de se mouvoir et de s' entremettre pour vivre, cette
population fut soustraite par ses habitudes mêmes à la fixité
monotone s' engourdit parfois l' âme du campagnard. Grâce aux
mines autrefois importantes, une colonisation artificielle y
assembla comme une marquetterie d' habitants tirés du dehors. Les
rangs de la population devinrent peu à peu assez denses pour que
l' industrie moderne, en qte d' une main-d' oeuvre économique,
vînt largement y puiser. L' industrie autour et au pied des
Vosges a commenpar être humble, issue des besoins
élémentaires de l' existence ; et anmoins un lien ne manque pas
entre ces pauvres industries de tisserands nées spontanément dans
la montagne, et les usines qui s' étalent aujourd' hui dans la
plaine d' Alsace ou dans la vallée de la Moselle.
p197
Chapitre ii. La Lorraine. Le mot Lorraine est un nom historique
qu, après avoir flotté des Vosges aux Pays-Bas, a fini par se
fixer dans lagion de la Moselle. Là s' est constitué un petit
état qui a assuré la conservation du nom. De même qu' après des
fortunes diverses le nom de France a reçu du royaume sa
limitation et sa sanction définitives, celui de Lorraine s'
est finalement adapté à la partie de son ancien domaine naquit
une individualité politique. Mais sous cette création en partie
artificielle, on retrouve une région géographique qui la dépasse
et la complète. Celle-ci ne s' étend pas jusqu' aux Pays-Bas
assurément ; il y a entre ces deux parties du vieux royaume
lotharingien toute l' épaisseur de l' Ardenne et de l' Eifel.
Mais elle correspond à un faisceau fluvial nettement
individualisé, celui de la Moselle. Sur le plan incliné qui se
roule à l' ouest des Vosges, toutes les rivières ont été
entraînées vers un sillon qui s' est creude bonne heure par
affouillement au pied des roches calcaires de la bande oolithique
. Les couches marneuses qui en constituent la base offraient à l'
érosion une proie facile. Des environs de Mirecourt à ceux de
Thionville, sur plus de I 2 o kilomètres, cette zone de moindre
consistance traçait le lit prédestiné d' une rivière maîtresse,
apte à recueillir toutes les eaux du versant occidental des
Vosges. La Moselle, non sans tâtonnements, finit par s'
installer, à Frouard, dans cette dépression. La pente qui l'
attirait vers le bassin de Paris fut en concurrence avec celle
qui sollicite vers le nord les eaux de la région rhénane : c' est
celle-ci qui l' emporta, maintenant la Moselle sur la
p198
bordure jurassique. Elle devint ainsi l' arre principale d' un
seau, presque unilatéral il est vrai, mais riche et puissamment
ramifié. Une grande rivière vosgienne semblait pourtant vouloir
échapper à l' attraction de la Moselle, et esquisser un cours
indépendant. La Sarre, née au pied du Donon, pénètre au nord
dans le bassin houiller et ne rejoint qu' après un long détour la
grande rivière lorraine. Elle vient cependant se confondre avec
elle, au moment où les deux courants unis s' apprêtent à
accomplir, entre le Hunsrück et l' Eifel, une percée analogue à
celle du Rhin à travers le massif schisteux. La Moselle n' aura
plus désormais qu' à achever romantiquement son cours en méandres
sinueux dans un pays acciden et solitaire. Son confluent avec
la Sarre, comme celui du Main et du Rhin, marque l' achèvement
d' un faisceau fluvial autonome. à l' extrémité de la riante
vallée chane par Ausone, entre des coteaux de vignes, Tves,
la ville romaine, occupe une position qu' on peut comparer à
celle de Mayence. Si celle-ci fut la métropole de la province de
première Germanie, Tves fut celle de la première Belgique.
Il est utile de se rapporter à ces viellss divisions, dans les
quelles s' expriment les premiers groupements politiques de
peuples. La province romaine s' est d' ailleurs contine par la
circonscription ecclésiastique de Trèves, et de nombreux
rapports ont longtemps maintenu un reste de cosion. Mais à la
longue les morcellements féodaux, princiers ou ecclésiastiques,
ont prévalu ; ils ont séparé diverses parties, sans ussir
toutefois à abolir entièrement l' empreinte d' autonomie
régionale qui s' étend à toute la contrée dont la Moselle est le
lien. Une autre cause d' autonomie fut l' isolement. Ces roches
de grès rouge qui encadrent sur la rive gauche la Moselle à
Trèves, sont l' extrémité de la longue zone, arénae et
forestière, qui entoure d' une sorte d' arc de cercle la région
lorraine. Nous avons vu, au sud-ouest, se détacher du flanc des
Vosges une zone de forêts et d' arbres qui enveloppe les sources
de la Saône. Vers le nord aussi elle se prolonge par les bois
sans fin de la Haardt. Puis, vers Deux-Ponts, elle tourne à l'
est, se rapprochant ainsi de la Sarre, qu' elle enveloppe à
Sarrebrück de ses profonds replis. C' est comme une réapparition
du pays vosgien que ce massif de Forbach à Saint-Avold, où d'
étroites vallées, servant d' asile aux villages et aux cultures,
entaillent les tranches rouges des roches boisées. Un vaste
croissant de forêts enveloppe presque ainsi la Lorraine à l' est
, au nord et au sud. Il a contribà l' isole ; car on ne
pouvait le traverser que par les éclaircies naturelles ou par des
amincissements qui çà et réduisaient le domaine de la forêt ;
par exemple à Saverne et à Bitche,
p199
par lapression de Kaiserslautern entre Metz et Mayence, ou
encore au sud-ouest, par les plateaux découverts qui mènent vers
la Meuse naissante. Pendant longtemps ces longues vallées ont