qui comptait alors des femmes comme lady Israels mêlée à celles de
l'aristocratie et Mme Swann qui devait les fréquenter un jour, cette
classe intermédiaire, inférieure au faubourg Saint-Germain,
puisqu'elle le courtisait, mais supérieure à ce qui n'est pas du
faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de particulier que déjà
dégagée du monde des riches, elle était la richesse encore, mais la
richesse devenue ductile, obéissant à une destination, à une pensée
artistiques, l'argent malléable, poétiquement ciselé et qui sait
sourire, peut-être cette classe, du moins avec le même caractère et le
même charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en
faisaient partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la première
condition de leur règne, puisque avec l'âge elles ont, presque toutes,
perdu leur beauté. Or, autant que du faîte de sa noble richesse,
c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que
Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue
du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds,
rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant
plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann ils craignaient
qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se
permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les
conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste
audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable
suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou
faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement,
comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits
personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à
commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert,
avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais
à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue
autrefois. Elle était remplacée (comme s'il était dans une certaine
mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à
répondre à quelqu'un d'assez mal habillé, et par la satisfaction que
sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en
disant aux amis élégants qui l'accompagnaient: «Encore un! Ma parole,
je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là!» Cependant,
ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé déjà hors de vue,
mais dont le cur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi:
«Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir
Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous ne me «dropiez»
pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que
vous aviez sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à ne
plus vouloir me voir non plus!» «Odette, Sagan qui vous dit bonjour»,
faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince faisant
comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau
ancien, faire front à son cheval dans une magnifique apothéose,
adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique où
s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme
que sa mère ou sa sur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout
moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était
saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au
galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont
les noms, célèbres pour le public, -- Antoine de Castellane, Adalbert
de Montmorency et tant d'autres -- étaient pour Mme Swann des noms
familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie, -- la
longévité relative, -- est beaucoup plus grande pour les souvenirs des