spectacle, m'apparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la
perception de ces vérités; et c'était assez pour que je souhaitasse
que les malaises prédits ne commençassent qu'une fois la
représentation finie, afin qu'il ne fût pas par eux compromis et
faussé. J'implorais mes parents, qui, depuis la visite du médecin, ne
voulaient plus me permettre d'aller à Phèdre. Je me récitais sans
cesse la tirade: «On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous»,
cherchant toutes les intonations qu'on pouvait y mettre, afin de mieux
mesurer l'inattendu de celle que la Berma trouverait. Cachée comme le
Saint des Saints sous le rideau qui me la dérobait et derrière lequel
je lui prêtais à chaque instant un aspect nouveau, selon ceux des mots
de Bergotte -- dans la plaquette retrouvée par Gilberte -- qui me
revenaient à l'esprit: «Noblesse plastique, cilice chrétien, pâleur
janséniste, princesse de Trézène et de Clèves, drame Mycénien, symbole
delphique, mythe solaire», la divine Beauté que devait me révéler le
jeu de la Berma, nuit et jour, sur un autel perpétuellement allumé,
trônait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents sévères
et légers allaient décider s'il enfermerait ou non, et pour jamais,
les perfections de la Déesse dévoilée à cette même place où se
dressait sa forme invisible. Et les yeux fixés sur l'image
inconcevable, je luttais du matin au soir contre les obstacles que ma
famille m'opposait. Mais quand ils furent tombés, quand ma mère --
bien que cette matinée eût lieu précisément le jour de la séance de la
Commission après laquelle mon père devait ramener dîner M. de Norpois
-- m'eût dit: «Hé bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois
que tu auras tant de plaisir, il faut y aller», quand cette journée de
théâtre, jusque-là défendue, ne dépendit plus que de moi, alors, pour
la première fois, n'ayant plus à m'occuper qu'elle cessât d'être
impossible, je me demandai si elle était souhaitable, si d'autres
raisons que la défense de mes parents n'auraient pas dû m'y faire
renoncer. D'abord, après avoir détesté leur cruauté, leur consentement
me les rendait si chers que l'idée de leur faire de la peine m'en
causait à moi-même une, à travers laquelle la vie ne m'apparaissait
plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse, et ne me
semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents seraient
heureux ou malheureux. «J'aimerais mieux ne pas y aller, si cela doit
vous affliger», dis-je à ma mère qui, au contraire, s'efforçait de
m'ôter cette arrière-pensée qu'elle pût en être triste, laquelle,
disait-elle, gâterait ce plaisir que j'aurais à Phèdre et en
considération duquel elle et mon père étaient revenus sur leur
défense. Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me
semblait bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guéri
assez vite pour pouvoir aller aux Champs-Élysées, les vacances finies,
aussitôt qu'y retournerait Gilberte. A toutes ces raisons, je
confrontais, pour décider ce qui devait l'emporter, l'idée, invisible
derrière son voile, de la perfection de la Berma. Je mettais dans un
des balances du plateau, «sentir maman triste, risquer de ne pas
pouvoir aller aux Champs-Élysées», dans l'autre, «pâleur janséniste,
mythe solaire»; mais ces mots eux-mêmes finissaient par s'obscurcir
devant mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids; peu
à peu mes hésitations devenaient si douloureuses que si j'avais
maintenant opté pour le théâtre, ce n'eût plus été que pour les faire
cesser et en être délivré une fois pour toutes. C'eût été pour abréger
ma souffrance et non plus dans l'espoir d'un bénéfice intellectuel et
en cédant à l'attrait de la perfection, que je me serais laissé
conduire non vers la Sage Déesse, mais vers l'implacable Divinité sans
visage et sans nom qui lui avait été subrepticement substituée sous
son voile. Mais brusquement tout fut changé, mon désir d'aller
entendre la Berma reçut un coup de fouet nouveau qui me permit