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l' ombre dans chaque coin s' entasse plus profonde
que sous les vieux arceaux d' une nef. -c' est un
monde,
un univers à part qui ne ressemble en rien
à notre monde à nous ; -un monde fantastique,
où tout parle aux regards, où tout est poétique,
où l' art moderne brille à côté de l' ancien ;
-le beau de chaque époque et de chaque contrée,
feuille d' échantillon, du livre déchirée ;
armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux,
Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je ?
Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de
Corrége,
Pérugin entre deux Vanloos.
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laques, pots du Japon, magots et porcelaines,
pagodes toutes d' or et de clochettes pleines,
beaux éventails de Chine, à décrire trop longs,
-cuchillos, kriss malais à lames ondulées,
kandjiars, yataghans aux gaînes ciselées,
arquebuses à mèche, espingoles, tromblons,
heaumes et corselets, masses d' armes, rondaches,
faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches,
mille objets-bons à rien, admirables à voir ;
caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge,
rebecs, psaltérions, instruments hors d' usage,
un antre, un musée, un boudoir !
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autour du mur beaucoup de toiles accrochées,
blanches pour la plupart, les autres ébauchées,
un chaos de couleurs ne vivant qu' à demi.
-la Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières,
les infants de Lara, Marguerite en prières,
des portraits esquissés, des études parmi
lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,
Claire sur un fond brun, se détache et scintille,
belle à ne savoir pas de quel nom l' appeler,
péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle,
ange du ciel à qui l' on aurait coupé l' aile
pour l' empêcher de s' envoler.
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on aurait dit, à voir cette tête inclinée,
et son expression pensive et résignée,
une mater dei d' après Masaccio.
-ce n' était qu' un portrait d' une maîtresse ancienne.
La plus et mieux aimée, une vénitienne,
qu' en sa gondole un soir, sur le Canaleio,