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Langue Française (InaLF)
Saint Louys, ou Leros chrestien [Document électronique] : poëme
héroïque / par le P. Pierre Le Moyne,...
LIVRE 1
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Ie chante les combats, ie chante les victoires,
d' un saint regnant au ciel, regnant dans
les histoires,
qui sur les bords du Nil fumant de ses explois,
fit des croissans brisez un trophée à la croix.
Son zele en cette guerre égala son courage :
l' enfer mit contre luy ruse et force en usage ;
il fit des legions de phantosmes armez ;
il joignit en un corps les elemens charmez :
et dans un camp de feu que les demons formerent,
aveque les sultans les monstres se rangerent.
Mais le bon roy vainquit sultans, monstres, demons ;
fit des fleuves de sang et de morts fit des monts :
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le Nil en regorgea de ses gouffres liquides ;
la sueur en coula du front des pyramides :
et pour laisser aux grands de sa posterité,
un modele avant luy vainement souhaitté,
le saint à la valeur allia la constance ;
accorda la victoire aveque la souffrance ;
et reünit en soy par un double laurier,
le iuste au conquerant, le martyr au guerrier.
Esprits harmonieux, sirenes rayonnantes,
des celestes concerts celestes intendantes ;
vous qui faites joüer ces globes suspendus,
dont les accords sans bruit, sont des yeux entendus :
et vous qui près du throsne où les troupes aislées,
volent les pieds couvers et les testes voilées,
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donnez l' air et le ton par qui sont gouvernez,
les hymnes eternels des vieillards couronnez :
si ma voix fut iamais de vos voix assistée,
si iamais de vos mains ma lyre fut montée,
belles et chastes soeurs, c' est maintenant qu' il faut,
porter plus haut ma voix et mon esprit plus haut.
Il faut qu' à mon travail vostre secours s' accorde ;
et qu' en ma lyre au moins vous mettiez une corde,
ou de celle du ciel, qui de tons éclatans,
mesure le concert des saisons et des temps ;
ou de celles qui font d' un air plus magnifique,
des nopces de l' agneau l' eternelle musique.
De ses clairons la gloire à mes chants répondra ;
et iusqu' à nos neveux l' echo s' en étendra.
Des-ia la lune aux yeux de la troupe étoilée,
s' estoit sous le soleil trois fois renouvellée ;
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depuis que sur ses murs conquis par les françois,
Damiette avec les lis avoit receu la croix.
Le prince conquerant, poursuivant sa conqueste,
de l' Egypte ébranlée alloit choquer la teste.
à la marche du camp l' Asie au loin trembloit :
dans ses gouffres le Nil de frayeur se troubloit ;
et bien loin de la mer, ses bouches écumantes,
revomissoient des morts les reliques sanglantes.
Les bourgs abandonnez des communes sans coeur,
demeuroient exposez aux courses du vainqueur.
De Tanes autrefois ville si renommée,
les habitans defaits du seul bruit de l' armée,
iusqu' au vuide inconnu d' un desert sablonneux,
traisnerent leurs maisons errantes avec eux :
un mesme effroy porté sans arrest et sans bride,
ebranla le rampart qui ceignoit Pharamide :
et iusqu' à ces cantons où l' ange executeur,
iadis n' osa porter le cousteau destructeur,
à la montre des lis les croissans disparurent ;
le trouble, la frayeur, le tumulte y coururent :
et tours, chasteaux, citez d' un commun tremblement,
accrurent de l' estat le fatal mouvement.
Ainsi quand du Vesuve une flame épanduë,
porte un torrent de feu sur la plaine éperduë ;
la ruine et l' horreur suivent aveque bruit,
le ravage qui fume et le degast qui luit.
Il n' est digue ny mur où sa fureur s' arreste ;
il mesle des palais le fondement au faiste :
la mort d' un cours égal également surprend,
et celuy qui resiste et celuy qui se rend :
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et dans une tempeste où tout tombe et tout fume,
aveque le present l' avenir se consume.
En ce temps, Meledin L' Egypte gouvernoit,
et du poids de ses ans le sceptre soustenoit :
orgueilleux et barbare, implacable et severe,
et sanguinaire fils d' un sanguinaire pere,
il avoit fait les loix esclaves du pouvoir ;
au ply de l' interest il plioit le devoir ;
et deserteur du droit et de la foy commune,
ne presentoit d' encens qu' à la seule fortune.
Une fille et deux fils desia grands et guerriers,
et celebres desia par leurs propres lauriers,
sous luy mettoient la main au faix de la couronne,
et partageoient sous luy les soucis qu' elle donne.
L' aisné Melecsalem au levant envoyé,
traisnoit tout le levant à ses frais soudoyé.
Il avoit depeuplé les rives où l' Hidaspe
voit son lit relevé de carrieres de iaspe ;
et celles où le Tigre écumeux et bruyant,
se poursuivant tousiours et tousiours se fuyant,
de sa fougueuse course épouvante la plaine,
et dans la mer arrive en trouble et hors d' haleine.
Il avoit épuisé les bords le Iourdain,
esclave du croissant ronge ses fers en vain ;
et les bords l' Eufrate hoste de Babilonne,
de chasteaux sourcilleux en passant se couronne.
Toute l' Asie en corps sous ses drapeaux marchoit ;
son camp chargeoit la terre et les fleuves sechoit ;
et le malheureux prince avec toutes ces troupes,
sous qui les monts ployoient leurs gemissantes croupes,
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croyant suivre la gloire et suivant son orgueil,
pensoit aller au throsne et n' alloit qu' au cercueil.
D' autrepart Muratan son rival et son frere,
iusques alors la ioye et l' amour de son pere,
apres Alep reduite et son prince rangé,
revenoit de lauriers et de palmes chargé.
Heureux si succombant sous le poids de sa gloire,
il eut receu la mort au sein de la victoire.
La fille qui passoit les deux fils en valeur,
estoit de la couronne et la force et la fleur :
son nom estoit Zahide ; et depuis le rivage,
la mer divisée à l' hebreu fit passage,
iusqu' à cette autre rive le flot tremoussant,
se colore aux rayons du soleil renaissant ;
il n' estoit point de cour soit barbare ou galante,
d' où Zahide, des coeurs les plus fiers conquerante,
n' attirast à Memfis, par bandes enchaisnez,
des esclaves regnans, des captifs couronnez.
Mais qu' estoient ces succez aux secrettes blessures,
que de faux lenitifs, que de vaines parures ?
Mille songes affreux presentez au sultan,
devant ses yeux tantost égorgeoient Muratan ;
tantost luy faisoient voir Zahide échevelée,
sur un barbare autel de son bras immolée.
L' innocente sultane à qui sur un soupçon,
il fit donner la mort par un traistre eschançon,
venoit toutes les nuits terrible et menaçante,
arracher de son front sa couronne sanglante.
Il crut mesme en plein iour voir son throsne taché,
du sang de ses cousins par son pere épanché :
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et de ce sang affreux les traces rougissantes,
de ces terribles morts les ombres gemissantes,
tourmentoient son esprit de mouvemens divers,
plus frequents et plus prompts que ne les ont les
mers,
quand des vents opposez les troupes revoltées,
se poussent à l' envy les vagues agitées.
Dans ce trouble intestin de son esprit branslant,
au bruit du camp vainqueur par l' Egypte roulant,
il pense desia voir son terrible adversaire,
entrer victorieux par les bresches du Caire :
et voir de son palais tombant autour de soy,
la fumée et le feu, le tumulte et l' effroy.
Quoy, dit-il, emporté d' une soudaine rage,
ces brigans, sans peril auront fait cét orage ?
L' Egypte par leurs feux en cendres s' en ira ;
de son embrasement l' Affrique reluira ;
et le debris tombant sur nos timides testes,
nostre sang donnera du lustre à leurs conquestes ?
En repos cependant, et sans faire d' effort,
pour arrester le coup d' une si lasche mort,
nous conterons d' icy les buschers de nos villes ?
Nous serons de nos maux spectateurs immobiles ?
Le sort de Medelin peut bien estre abbatu,
mais la cheute du sort n' abbat point la vertu ;
et ma vertu gardant son assiette et sa place,
la fortune à son gré peut bien changer de face ;
elle peut tout brûler, elle peut rompre tout,
mon coeur sous tant d' éclats demeurera debout :
et c' est contre ce coeur plus haut que mes ruines,
que le voleur françois doit dresser ses machines.
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Qu' il les amene en foule, et que de toutes parts,
il allume des feux, il prepare des dards :
en vain ses dards, ses feux, ses machines dressées,
armeront contre moy ses cruelles pensées.
Ce terrible appareil sur luy retombera ;
dans les feux qu' il a faits luy-mesme perira ;
et fumant de sa peine autant que de son crime,
sera de sa fureur la derniere victime.
Mes veilles cependant guarantiront l' estat,
du funeste complot, du barbare attentat,
d' un tas de factieux, qui nez dans nos murailles,
de leur mere en secret déchirent les entrailles ;
et desia par leur trouble et par leur mouvement,
semblent se réjoüir de cet embrasement.
La fumée et le feu réveillent leur courage ;
de leur haine assoupie ils reprenent l' usage ;
et l' on verra bien-tost, que nous ouvrant le sein,
pour accomplir sur nous leur tragique dessein,
ils sortiront enflez de fiel et de colere ;
et joindront leur audace à l' audace estrangere.
Mais ie sçay comme il faut étouffer les serpents,
et leur faire vomir le fiel avec les dents ;
ie le sçay, ie le puis ; et la maudite race,
qui desia de la langue et des yeux nous menace,
ecrasée à mes pieds, verra devant la nuit
d' un iniuste attentat, quel est le iuste fruit.
à ces mots se tournant vers les chefs de sa garde,
compagnons, leur dit-il, que personne ne tarde :
le danger est extrême, et les moments sont chers,
qui doivent decider les extrêmes dangers :
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vous entendez le bruit, vous voyez la fumée,
que fait de l' estranger l' impitoyable armée ;
mais vous ne sentez pas qu' à couvert et sans bruit,
un plus proche ennemy nous mine et nous destruit.
Ces lasches baptisez nourris dans nos murailles,
sans venir à l' assaut, sans livrer de batailles,
par des complots secrets fournissent sourdement,
à ce triste incendie un funeste aliment.
Desia dans leur esprit l' Egypte est renversée ;
desia dans nostre sang ils trempent leur pensée ;
et bien-tost les cruels y tremperont les mains,
si nostre lascheté seconde leurs desseins.
Allez donc, compagnons, au devant de leur rage ;
munissez vous de zele, armez vous de courage ;
la patrie et la loy, le prophete et l' estat,
demandent les autheurs de ce noir attentat.
Tuez tout, brûlez tout ; d' une mauvaise engeance,
il nourrit le venin, qui sauve la semence.
Son coeur en dicta plus que sa bouche n' en dit ;
et le feu menaçant que son oeil épandit,
et qui mesla l' éclair au sang de son visage,
acheva d' expliquer le reste de sa rage.
à cet arrest de mort Meledor assista,
Meledor que Nerise au vieillard enfanta,
au terrible vieillard, roy du peuple Arsacide ;
qui fut de tous les roys le public homicide.
Ce prince, du sultan la fureur arresta,
par un autre fureur où l' amour le porta.
Ton zele, luy dit-il, seigneur, est de iustice :
à ces traistres, la mort est un trop doux supplice.
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Ny le fer, ny le feu, ne sont pas instrumens,
qui puissent à leur crime égaler leurs tourmens.
Mais quand nous aurions fait de leur sang des rivieres,
quand leurs corps entassez nous feroient des
barrieres,
croy tu que dans leur sang l' ennemy se noyast ?
Croy tu que de leurs corps la montre l' effrayast ?
Pour éteindre le feu de l' Egypte brûlante,
pour affermir, seigneur, ta fortune branslante,
il faut d' autres torrens, il faut d' autres supports :
et nous ferons icy d' inutiles efforts,
tant que des ennemis la fureur épanduë,
sans borne inondera la campagne éperduë.
Le mal n' est pas, seigneur, tu portes les mains ;
tu te peux asseurer des traistres que tu crains :
et peux en reserrant cette perfide engeance,
differer sans peril sa peine et ta vengeance.
Le point est d' assommer ce terrible serpent,
qui le long de l' Egypte à grands cercles rempant,
fait le degat aux monts, le fait dans les prairies ;
entraisne les bergers avec les bergeries ;
et ne laisse par tout, que d' effroyables morts,
ou moulus de ses dents, ou froissez de son corps.
C' est à ce grand serpent qu' il faut casser la teste ;
on ne peut arrester que par là sa conqueste.
L' entreprise en est haute ; et pour l' executer,
i' ose avecque mon coeur mon bras te presenter.
Et comme ie ne veux que mon amour pour guide,
ie ne demande aussi pour loyer que Zahide.
Si ie puis sur ta foy ce loyer esperer,
deussé-je contre moy mille morts attirer,
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deussé-je m' exposer à tout ce que la rage,
peut donner de tourment, peut inventer d' outrage,
i' oseray dans le camp des ennemis entrer ;
au cartier de leur roy i' oseray penetrer ;
et là de ses archers trompant la vigilance,
et s' il en est besoin forçant leur resistance,
i' abbattray de ce bras le dragon devorant,
qui par tant de tombeaux s' érige en conquerant :
et feray tout d' un coup, tomber avec sa teste,
l' ambitieux projet de sa folle conqueste.
à ces mots, le sultan de merveille surpris,
demande, luy dit-il, demande un plus grand prix.
Zahide vaut beaucoup ; mais à tant de vaillance,
ce beaucoup, Meledor, est peu de recompense.
Et quand tout mon empire à Zahide ajousté,
seroit à ton merite en loyer presenté,
en ton merite encor il resteroit du vuide,
apres tout mon empire offert avec Zahide.
Le sceptre le plus riche a trop peu de valeur,
le plus haut diadême est trop bas pour ton coeur :
mais ce coeur elevé sur toute recompense,
comme un autre se doit soûmettre à la prudence :
et ie ne le dois pas sans escorte exposer,
à tout ce qu' un beau feu pourroit luy faire oser.
La vaillance à besoin que le conseil l' éclaire,
elle est sans sa conduite errante et temeraire :
et les grands mouvemens, pour estre mesurez,
ne sont pas moins hardis, et sont plus asseurez.
Tu connois Garaman, tu connois sa prudence,
par les ans achevée et par l' experience :
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au camp des ennemis il ira deputé,
avancer de ma part des offres de traitté.
Tu pourras sous ce guide, et par cette ouverture,
agir avec plus d' ordre, et moins à l' avanture.
Et si bien concerter, joindre si iustement,
l' adresse à la valeur, la force au iugement,
qu' abattant du tyran la sourcilleuse teste,
tu conserves la tienne au laurier qu' on t' appreste.
Ie sçay du droit des gens les scrupuleuses loix,
ie sçay la sainteté qu' on attribuë aux roys ;
mais ie n' ignore pas les dispenses que donne,
le hazard de gagner ou perdre une couronne :
et les menus filets des iugemens humains,
ne sont pas des liens à m' attacher les mains.
Pareil au vieux serpent, qui son venin ménage,
et par les ans instruit discipline sa rage :
de son coeur Meledin digere le poison ;
fait prendre à sa fureur le teint de la raison :
et met par les faux-iours de ces fausses maximes,
de l' ordre en sa malice et de l' art en ses crimes.
Il espere beaucoup du coeur de Meledor ;
mais son plus ferme espoir vient d' une armure d' or,
dont la trempe fatale est en charmes si forte,
qu' elle donne la mort à quiconque la porte.
Le fameux Elmelin reputé de son temps,
le roy des enchanteurs et des enchantemens,
resolu de venger une sanglante iniure,
aydé de ses demons inventa cette armure.
L' étoffe et l' artifice y disputoient du prix ;
les diamans meslez avecque les rubis
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s' y montroient à leur flame, et vive, et mutuelle,
ou toûjours en amour ou toûjours en querelle :
et des temps rassemblez par un rare sçavoir,
l' histoire y paroissoit revivre et se mouvoir.
Mais de ce riche éclat l' imposture funeste,
couvroit une invisible et penetrante peste.
Aux rubis enchantez, à l' or ensorcelé,
un feu prompt et secret par charme estoit meslé :
et comme si du feu, ce feu n' eust eu que l' ame,
il brusloit sans fumer, et consumoit sans flame.
Le calife Elafit encore tout sanglant,
de la barbare mort du ieune Aridoglant,
qu' Elmelin destinoit à sa fille Oripale,
essaya le premier cette armure fatale.
Il la receut en don, d' Elmelin qui feignoit,
d' approuver cette mort dont le coeur luy saignoit :
et le mal-heureux prince ébloüy des lumieres,
qu' en foule répandoient tant de riches matieres ;
un iour qu' il fut armé de ce present trompeur,
pour debattre un cartel aux nopces de sa soeur ;
surpris d' une inconnuë et prompte maladie,
vit la feste pour soy changée en tragedie.
Il mourut consumé de ce brûlant harnois,
qui luy fut un bucher sans flames et sans bois :
et paya d' une peine à son merite égale,
la mort d' Aridoglant et le deüil d' Oripale.
Du thresor de Damas ce harnois enlevé,
et depuis à Memphis avec soin conservé,
se destine à Louys contre la foy publique,
par une trahison barbare et magnifique.
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On luy farde, on luy pare une tragique mort
des trompeuses couleurs de present et d' accord ;
et faire un attentat si digne du tonnerre,
au sens de Meledin c' est abreger la guerre.
à peine le rayon qui rallume les iours,
eut blanchy de Memphis les croissans et les tours ;
qu' on vit en des vaisseaux pompeux et de parade
descendre par le Nil les chefs de l' ambassade.
Par tout où le courant du fleuve les conduit,
de l' Egypte ébranlée ils entendent le bruit.
Ils rencontrent par tout les communes errantes,
et les bourgs fugitifs sur des maisons flottantes.
L' effroy, le desespoir, le tumulte, et la mort,
viennent au devant d' eux par l' un et l' autre bort.
La hayne et la douleur en commun les excitent ;
leur colere et les flots leurs vaisseaux precipitent.
Enfin le camp françois se monstrant à leurs yeux,
les remplit d' un objet terrible et specieux.
Des pavillons dressez ils content les bannieres,
diverses de blasons diverses de matieres :
qui dans le champ de l' air par le vent agité,
font un concert de bruit, d' éclat, et de beauté.
à la teste du camp, l' honneur entre deux lices,
avecque la valeur preside aux exercices.
de ieunes guerriers, confidens et rivaux,
en l' amour de la gloire et des nobles travaux,
se font un vray courage en de fausses batailles ;
donnent de feints assauts à de feintes murailles :
et sans verser de sang, ny courir de hazards,
d' une guerre sanglante exercent tous les arts.
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L' un fournit à cheval une iuste carriere ;
l' autre le fer au poing combat à la barriere ;
l' un rompt sur un faquin qu' il appelle un sultan ;
l' autre deffend un fort dont il a fait le plan.
Icy par une tour de cent boucliers formée,
s' attaque une memfis de glaise et de rae :
là sous des mantelets, et par de petits ponts,
se prend Alep en terre, et Damas en gazons :
et par tout, de grands noms et de grandes images,
servent aux grands essais que font ces grands
courages.
Le sanglier écumeux que le chasseur attend,
contre le tronc d' un arbre éprouve ainsi sa dent :
ainsi le fier taureau qui s' appreste à la guerre,
frappe l' air de la corne et du pied bat la terre :
ainsi le chien courant, veut partir de la main,
au premier vent qui sort d' une corne d' airain ;
il chasse de la voix, il saute, il se tourmente ;
et ses yeux devant luy courent la beste absente.
L' ambassadeur observe avec attention,
ce repos si guerrier, si brillant d' action :
et le montrant aux siens, ce nouvel adversaire,
ne sera pas, dit-il, bien facile à deffaire.
Le travail est son ieu ; la peine est son plaisir ;
il accorde la guerre avecque le loisir :
son repos mesme est fort et le porte à la gloire,
et les ébats luy sont des essais de victoire.
Un garde cependant au prince donne advis,
que deux grands estrangers d' un grand peuple suivis,
sont venus deputez pour une grande affaire,
de la part du sultan qui regne dans le Caire.
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Aussi-tost par son ordre introduits au conseil,
ils admirent du lieu la pompe et l' appareil ;
le nombre des seigneurs qui le prince couronnent,
et d' un cercle de force et d' honneur l' environnent.
De soy-mesme plus grand que de sa royauté,
il les passe en merite autant qu' en dignité :
et pour une vertu si sublime et si pure,
le thrône mesme est bas et la pourpre est obscure.
Mais comme en ce conseil que tiennent tous les ans
les courriers immortels du grand cercle des temps,
le soleil distribuë à chacun la lumiere,
selon qu' il à plus longue ou plus courte carriere :
il donne aux uns l' éclat, aux autres l' action,
il regle leurs emplois par son impression,
et de tant de beaux corps qu' il nourrit de ses
flames,
sa chaleur est l' esprit, ses rayons sont les ames.
Ainsi de son conseil le monarque françois,
est la gloire et la force, est le coeur de la voix.
Il s' étend de sa bouche, il sort de son visage,
un air d' intelligence, un esprit de courage :
et du feu que répand hors de luy sa valeur,
ses chefs ont en commun l' éclair et la chaleur.
Garaman qui n' avoit que l' habit de barbare,
de la mine et du geste à parler se prepare ;
croise avecque respect les deux bras devant soy,
et s' inclinant s' adresse en ces termes au roy.
Seigneur, ie ne viens pas, ambassadeur de crainte,
rechercher une paix servile et de contrainte :
car quel vent assez fort, quel assez mauvais temps,
a iamais fait plier la teste des sultans ?
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Leur fortune elevée au dessus des nuages,
voit à peine à ses pieds le trouble et les orages :
et du coup dont les vents sa masse ébranleroient,
et l' Europe et l' Asie en pieces tomberoient.
Meledin qui soustient cette haute fortune,
n' a rien de la foiblesse aux bas esprits commune.
Il est brave, il est iuste, et son ame sans peur,
mesme en ses ennemis estime la valeur.
Et quoy qu' avec outrage et sur mer et sur terre,
agresseur violent tu luy fasses la guerre ;
quoy que toute l' Europe embarquée avec toy,
ait suivy tes drapeaux pour détruire sa loy ;
te iugeant d' un esprit loyal et magnanime,
et d' un rang assez haut pour remplir son estime :
il a cde sa gloire, il a crû de ton bien,
d' unir par un accord son coeur avec le tien :
et si deux coeurs si grands peuvent s' unir ensemble,
il n' est rien qui sous eux ou ne tombe ou ne tremble.
La iustice et le droit veulent qu' à ce dessein,
Damiette que tu tiens retourne sous sa main.
Ne pouvant la garder, il est de ton adresse,
de mettre en la rendant à couvert ta foiblesse.
L' homme prudent iamais n' attent l' extremité ;
il previent le hazard et la necessité :
et se pliant au ply des affaires humaines,
se fait des gains certains de ses pertes certaines.
Mesure ta fortune, écoute ton devoir ;
ne prens pas des desseins plus hauts que ton
pouvoir ;
et soit par un accord, soit par une retraite,
evite le peril d' une entiere deffaitte.
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Seigneur, on est encor à dire qu' un laurier
ait iamais pris racine au front d' aucun guerrier,
et rien n' est si sujet à choir qu' une couronne,
que le desordre fait et que le hazard donne.
La fortune s' en va de mesme qu' elle vient ;
chacun la sollicite, et pas un ne la tient :
elle fait tous les iours des amitiez nouvelles ;
en presentant ses mains elle garde ses aisles ;
et si tu ne luy peux les aisles arracher,
si tu ne peux sa boule à ton throsne attacher,
ne croy pas que pour toy devenant plus discrette,
de ses autres amans les voeux elle rejette.
De plus victorieux, de plus braves que toy,
n' ont pû gagner son coeur, n' ont pû lier sa foy.
Et sans aller plus loin, cette plaine et ce fleuve
en offrent à tes yeux une fameuse preuve ;
une preuve qui doit regler l' ambition,
de ceux de ta creance et de ta nation.
Ce camp prodigieux où l' Europe amassée,
tout un an sous trois chefs tint Damiette pressée ;
aprez divers combats, aprez divers efforts,
aprez des mers de sang et des monceaux de morts,
enfin victorieux et maistre de la place,
laissant le bon conseil, suivant la folle audace,
du sultan Noradin les offres rejetta,
et ses drapeaux sanglans vers le Caire porta.
Le mépris et l' orgueil d' un si fier adversaire,
attirerent du Nil les eaux et la colere.
De ses canaux enflez grondant il descendit,
par la plaine à torrens ses flots il épandit :
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et tant de nations en divers corps rangées,
sans machines, sans forts, sans troupes assiegées,
receurent par l' assaut d' un seul fleuve irrité,
le iuste chastiment de leur temerité.
Les restes de leurs corps exposez sur nos rives,
et leurs ombres encor errantes et plaintives,
t' avertissent, seigneur, qu' une pareille fin ;
se prepare à tous ceux qui tiennent leur chemin :
que la bonne fortune ayme en femme publique ;
que ses appas sont faux, et sa faveur tragique ;
et qu' Amante cruelle aprez ses feux passez,
elle étouffe en ses bras ceux qu' elle a caressez.
Ces vainqueurs indiscrets ont failly pour
t' instruire :
et tu dois par leur cheute apprendre à te conduire.
Le Nil nostre vengeur peut encor en ce temps,
deffendre son païs, s' armer pour les sultans :
et tu n' as dans ton camp piques ny halebardes,
tu n' as autour de toy capitaines ny gardes,
qui puissent de leur fer, qui puissent de leurs bras,
faire digue ny mur qu' il ne renverse à bas.
Les pouvoirs absolus et les forces suprêmes,
de cent sceptres liez avec cent diadêmes,
à sa vague seroient un rampart impuissant,
quand à nostre secours sa vague ira croissant.
Mais ie veux qu' à son cours on oppose des brides,
de ramparts aussi hauts que sont nos pyramides ;
ie veux qu' en recevant ton empire et ta loy,
il abaisse l' orgueil de ses cornes sous toy :
qu' elles digues pourront soustenir les ondées,
de tant de nations contre toy débordées,
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qui de tous les pays l' Euphrate s' épand,
de tous ceux le Gange à grands tours va rampant,
de courage viendront et de zele animées ;
d' elephans aguerris traisneront des armées ;
des grelles de leurs traits le iour obscurciront ;
en machines les monts et les bois useront ;
et pour bloquer ton camp feront marcher sur terre,
des villes de campagne, et des chasteaux de guerre.
Mais quand par les efforts des plus fortes vertus,
ces grands corps pourroient estre à tes pieds
abattus,
croy tu les voir tomber que leur cheute n' éclatte ?
Que leur débris sur toy retombant ne t' abatte ?
Et supposé, seigneur, que ton bras puisse tout ;
et que sous tant d' éclats tu demeures debout ;
peut-estre en quelque source as-tu des troupes
prestes,
de suivre sans tarir le cours de tes conquestes :
peut-estre feras-tu des liens assez forts,
pour attacher les coeurs de tant de divers corps :
et pour les chastier, s' il en est de rebelles,
la France passera la mer avec des aisles.
Pers ce frivole espoir, écoute la raison.
Tandis qu' elle t' attend et qu' elle est de saison.
Les palmes que tu viens cueillir à main armée,
sont de iuste grandeur dans la belle Idumée.
Ton Christ y prit naissance, il y receut la mort ;
et si tu veux entrer avec nous en accord,
l' Idumée est à toy ; Meledin te la donne,
luy-mesme t' en mettra sur le front la couronne.
En vain tu porterois tes desseins plus avant ;
tes orgueilleux desseins rabattus par le vent,
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tireroient aprez eux d' une cheute commune,
avecque ton party, ta gloire et ta fortune.
Garaman par ces mots à peine eut achevé,
qu' on vit tout le conseil en trouble et soulevé.
Les barons offencez font bruit de son audace ;
leur coeur monte à leurs yeux, et par leurs yeux
menace :
et cette effusion d' esprits et de chaleur,
ce pur extrait de sang qui leur donne couleur,
et qui met sur leur front leur ame en evidence,
de leur zele guerrier est une illustre avance.
Le prince qui se plaist à cette belle ardeur,
en ces termespond au vieil ambassadeur.
Chevalier, si ton maistre a pour nous quelque estime,
s' il nous veut estre uny d' un lien legitime ;
il faut que subissant le joug du roy des roys,
il quitte le croissant et se range à la croix.
Les couronnes du monde à ce joug comparées,
à bien dire ne sont que des chaisnes dorées :
plus elles ont d' éclat, plus elles ont de prix,
et plus leur pesanteur est à charge aux esprits.
Le sceptre sans la croix en la main d' un monarque,
de sa captivité n' est qu' une vaine marque,
n' est qu' un brillant joüet de l' orage et du sort,
qui tombe sous le vent, qui se brise à la mort.
Et si tant de perils que ie me fais moy-mesme,
alloient à conquerir ou sceptre ou diadême,
ce seroit par le feu, ce seroit par les eaux,
pretendre à des liens, pretendre à des roseaux.
Moy qui n' ay pas daigné recevoir la couronne,
que l' aigle à double teste à ses monarques donne,
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aurois-je pû quitter un estat florissant,
pour venir-outre mer prendre un bout de croissant ?
Non, non, l' unique but où tend mon entreprise,
est de vous amener au saint joug de l' eglise,
à ce joug bien-heureux, par qui vos fers rompus,
sous le joug de l' erreur ne vous retiendront plus.
Pour cela i' ay couru tant de mers écumantes,
i' ay passé des écueils, i ay souffert des tourmentes :
et pour cela j' irois à ce climat desert,
la nature est morte, où le soleil se pert.
L' honneur n' est à mes yeux qu' un spectre errant et
sombre,
tous ses lauriers ne font que du bruit et de
l' ombre :
et ie priserois plus, s' il estoit à mon choix,
d' eriger à Memphis les salutaires croix,
et rendre l' ame aux pieds de ces croix erigées,
que d' avoir les deux mains de cent sceptres chargées ;
que de voir cent lauriers par ma valeur cueillis,
faire un cercle de gloire au tour des fleurs de lys.
Du moment que ton maistre adopté par l' eglise,
à l' eau qui fait les saints son ame aura smise,
sans mettre en different son droit ny mon devoir,
sans mesurer ma force avecque son pouvoir,
ie consens de m' oster le laurier de la teste,
et le luy resiner avecque ma conqueste.
Sans cela, chevalier, il se promet en vain,
de retirer iamais Damiette de ma main.
Le Nil dont tu nous fais un monstre à tant de cornes,
qui pour nous engloutir doit abattre ses bornes,
se peut avec un mot plus fort que mille fers,
enchaisner dans son lit par le Dieu que ie sers.
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Ce dieu qui tient les flots et les vents à
l' attache,
les montre quand il veut, et quand il veut les cache.
Et si la grande mer s' humilie à sa voix,
et respecte en tremblant la marque de ses doits ;
deux joncs, sans élever ny digue ny barriere,
pourront quand il voudra lier vostre riviere.
La fortune me fait encore moins de peur ;
ce n' est qu' une ombre errante, ou qu' un esprit
d' erreur :
et si Dieu quelquefois permet qu' elle se ioüe,
il sçait bien quand il veut l' attacher à sa rouë.
Ie ne crains pas aussi de nous voir accablez,
de tours et de geans du levant assemblez.
La grandeur est pesante et la foule embarrasse,
l' une et l' autre ne sert qu' à tenir de la place :
cent dains par un lyon peuvent estre chassez ;
et par un homme seul cent chesnes terrassez.
Le dieu que nous servons des colosses se joüe ;
les geans ne luy sont que des bales de bo;
et c' est en ce ps qu' il deffit autresfois,
avec des mouscherons des geans et des roys.
Sa force ne s' est point avec le temps perduë ;
son bras est auiourd' huy de pareille étend:
et s' il veut, les indiens, les scythes, les persans,
et tout ce que l' Asie a de roys plus puissans,
en foule contre nous sortis de leurs frontiers,
avecque des forests, avecque des carrieres,
avec des elemens en machines changez,
et des monstres de fer en bataille rangez,
s' enfuiront devant nous, comme devant l' orage,
s' enfuit un camp formé des ombres d' un nuage.
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Mais si par une promte et memorable fin,
à sa gloire il nous veut faire un plus court chemin ;
et si pour abreger nos travaux il ordonne,
qu' une fameuse mort sur le champ nous couronne ;
nous mourrons, chevalier, et mourrons satisfais,
si l' Egypte avec nous tombe sous nostre fais.
De nostre sang un iour se fera dans l' histoire,
le lustre de nos noms et de nostre memoire :
et de nos ossemens des flames sortiront,
qui brûleront l' Asie et qui nous vengeront.
Le chevalier chrestien pour aller à la gloire,
a plus d' une carriere et plus d' une victoire :
en tombant il s' éleve, il triomphe en mourant,
par sa propre deffaite il se fait conquerant :
et prisonnier vainqueur, couronné de sa chaisne,
il garde à sa vertu la dignité de Reyne.
Ainsi parla Louys : et tandis qu' il parla,
un esprit lumineux de son front s' écoula,
qui d' un cercle de feu laissant sa teste ceinte,
transporta Meledor de l' audace à la crainte.
Il vit, ou pour le moins, s' il ne vit, il crut voir,
un ange dont l' éclat exprimoit le pouvoir,
qui des yeux, de la mine, et d' une épée ardente,
de sang frais et fumant encore degouttante,
sembloit luy preparer la mort s' il approchoit ;
et de son attentat l' horreur luy reprochoit.
à cet éclair armé qui brille et qui menace,
Meledor ébloüy perd la force et l' audace :
son visage paslit, son esprit se confond,
sa fierté s' humilie et descend de son front.
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Mais à ses yeux troublez rien ne paroist étrange,
comme de voir les traits de Zahide en cet ange.
Il a de son visage et le teint et le tour ;
ses regards seulement au lieu de feux d' amour,
lancent des feux pareils aux feux dont le tonnerre,
allumé dans la nuë épouvante la terre.
Est-ce un charme, dit-il, qui me fait cette peur ?
Et ce corps, est-ce un corps veritable ou trompeur ?
L' Egypte d' autresfois si fameuse en prodiges,
a t' elle oüy parler de semblables prestiges ?
Fiere et belle Zahide, est-ce vous que ie voy ;
et qui me deffendez d' attenter à ce roy ?
Vous qui de vos amans implacable adversaire,
ne laissez à leurs voeux que la mort pour salaire,
par quel enchantement, par quel étrange sort,
de l' ennemy public empeschez vous la mort ?
Que veut dire ce fer ? Quelle fin me presage ;
ce feu qui par éclairs sort de vostre visage ?
Me peut-il annoncer quelque mortelle ardeur,
plus cruelle à souffrir que n' est vostre froideur ?
En vain dans vos regards la colere s' allume ;
de cette épée en vain le feu luit, le sang fume :
il n' est fer, il n' est feu, qui me puisse arrester,
si brûlant ou sanglant ie puis vous contenter.
Quittez cet attirail de spectres et de charmes ;
les graces vous ont fait de plus puissantes armes.
Mon bras seul, oüy mon bras, peut estre sur mon coeur,
de l' arrest de ma mort le iuste executeur.
Mais où va mon transport, de croire que Zahide,
perfide à sa patrie, à son pere perfide,
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ait mis et son honneur et sa vie en danger,
pour venir au secours d' un pirate estranger ?
Ou mes esprits imbus du feu de son visage,
ont poussé hors de moy de cette brillante image ;
ou le tyran françois instruit de mon dessein,
pour détourner le fer et la mort de son sein,
par l' art de ses demons cette idole a formée,
d' un rayon de lumiere et d' un corps de fumée :
et ie dois de Zahide adorer tous les traits,
ou vrais et naturels, ou faux et contrefaits :
non, non, il n' est ny loy, ny droit qui me retarde :
ie ne crains du tyran ny le camp ny la garde,
et cet éclat auguste et teint de maiesté,
qui pourroit des lyons adoucir la fierté,
qui des tygres pourroit apprivoiser la rage,
n' est pas ce qui retient mon bras et mon courage.
Un iour plus éclattant et plus imperieux,
une loy plus puissante a penetré mes yeux :
et ie serois plustost de moy-mesme homicide,
que d' un homme gardé par l' ombre de Zahide.
Meledor ce discours en silence rouloit,
tandis qu' à Garaman le saint heros parloit :
et Garaman qui vit ses offres rejettées,
se faisant apporter les armes enchantées,
qui devoient d' une mort aisée et sans danger,
avancer la victoire et la guerre abreger ;
au moins, seigneur, dit-il, ce don fera parestre,
si la crainte conduit les conseils de mon maistre ;
et si t' offrant la paix, il pretend autre bien,
que par la ionction de ton sceptre et du sien,
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les porter d' une force à tous les deux commune
au faiste le plus haut où monte la fortune.
à ces nobles desseins t' eust servy ce harnois
riche de la sueur de quatre fameux roys,
successeurs d' Almanzor, et rivaux de sa gloire,
qui s' en sont fait un leg d' honneur et de victoire.
La trempe en est si forte, il est si bien charmé,
qu' il n' a pû d' aucun fer encor estre entamé :
et d' un esprit sans fard Meledin te le donne,
pour t' apprendre qu' il veut conserver ta personne ;
que le courage est pur et sans fiel en son coeur ;
et qu' il sçait à la grace allier la valeur.
Les superbes éclairs que ces armes jetterent,
des barons assemblez les regards arresterent :
et la confusion de tant de iours de prix,
ravit également leurs yeux et leurs esprits.
brilloit en portraits l' histoire merveilleuse,
de l' Egypte autrefois en merveilles fameuse.
L' un regarde le Nil couronné d' espics d' or,
qui d' un roulant email épanche le thresor ;
tandis que des enfans échappez de sa cruche,
semblables à l' essain qui vole de la ruche,
mesurent en joüant avecque des roseaux,
la hauteur de son lit, et celle de ses eaux.
L' autre admire un beau feu sans flame et sans fumée,
du phoenix mourant la vie est rallumée :
d' un soleil de rubis qui n' a point de chaleur,
sur son bucher il tombe une ardente couleur :
tout un peuple d' oyseaux autour de luy voltige ;
il semble que l' un chante et que l' autre s' afflige ;
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et de leurs tons divers il se fait un accord,
de feste à sa naissance, et de deüil à sa mort.
D' autres ont la pensée et la veuë attentive,
au mole à qui la mer s' incline de sa rive :
l' onde depossedée et cedant à regret,
rejette la lueur que le phare luy fait,
le phare qui du feu de son ardente teste,
découvre les rochers du pied iusques au faiste ;
et qui sert sur les flots par sa flame éclairez,
de soleil immobile aux vaisseaux égarez.
Dans un desert comblé de pierres émaillées,
les pyramides sont en petit travaillées ;
en petit cependant elles vont iusqu' aux cieux,
et semblent de leur masse épouventer les yeux.
Le travail est penible, et lasse les images
des peuples occupez à ces vastes ouvrages.
Au tour de la plus haute, on void des cupidons,
qui de fleurs couronnez et parez de cordons,
les marbres ciselez de longs festons enchaisnent,
et courbez sous leur poids, en leurs places les
traisnent.
Rhodope au milieu d' eux l' entreprise conduit ;
de leurs feux et des siens la besongne reluit :
et l' amour intendant de toute la structure,
de la pointe d' un trait y grave sa figure.
D' autre part se voyoit le colosse parleur,
à qui le iour naissant donnoit voix et couleur :
assis en majesté sur une haute base,
il tenoit le milieu d' une campagne rase ;
un grand peuple assemblé prestoit tout à la fois,
les yeux à la lumiere et l' oreille à sa voix.
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Luy du soleil levant spectateur et spectacle,
sembloit avoir la bouche ouverte à quelque oracle :
les rayons avancez qui ses lèvres doroient,
l' esprit avec la voix par mesure en tiroient :
et ses yeux elevez, pour seconde merveille,
paroissoient demander une grace pareille.
Plus bas le dieu cornu de l' Egypte adoré,
à son avenement se voyoit figuré :
il marchoit glorieux de ses marques fatales,
au barbare concert des cors et des timbales ;
les prestres couronnez le chemin parfumoient ;
à ses pieds les enfans de bouquets le semoient :
et les murs de Memphis, pour éclairer la feste,
d' un cercle de flambeaux se couronnoient la teste.
Ainsi de cette armure avec étonnement
les barons admiroient l' étoffe et l' ornement ;
et de la vieille Egypte en or renouvellée,
en figures lisoient l' histoire ciselée.
Pour faire cependant devant l' ambassadeur,
une montre de pompe, un essay de splendeur,
de l' avis du conseil une tente se dresse,
egalement superbe et d' art et de richesse ;
par un rare ouvrage et des maistres vanté,
le regne de Louys estoit representé.
L' empereur son parent qui regnoit à Bisance,
informé de sa vie, instruit de sa vaillance,
sur cette tente en fit les memoires broder ;
et sçachant qu' il devoit à Damiette aborder,
deputa deux seigneurs de marque et de sa race,
portez sur deux vaisseaux des meilleurs de la trace,
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qui vinrent de sa part la presenter au roy,
et par luy furent faits chevaliers de la foy.
Sous ce toit suspendu, fait de soye et d' histoires,
du roy se voyoient les premieres victoires,
aux barons sarrasins avec pompe se fait,
par les barons françois un somptueux banquet.
La grace y fait l' honneur de la magnificence ;
la politesse y donne éclat à la depense ;
les roys et les heros sur la table portez,
dans l' or et dans l' argent gardent leurs dignitez :
et le sang de la vigne avec rougeur éclate,
en des vases d' opale, en des couppes d' agate.
Mais les ambassadeurs arrestent peu les yeux,
à tout ce que la table a de plus precieux :
leur ame est attachée à la tente royale,
qui l' histoire du prince en portraits leur étale.
Ioinville qui connoit que cet attachement,
attend sur ces portraits quelque eclaircissement ;
de l' oeil et de la voix parcourant les figures,
leur apprend de son roy les hautes avantures.
Et sur la fin leur dit, si n' estant qu' un enfant,
de tant de roys unis on l' a triomphant ;
si les fiers leopards liguez pour l' Angleterre ;
si l' aigle pour l' empire armé de son tonnerre ;
et tout ce que l' Europe a d' estats plus puissans,
ont ployé sous l' effort de ses plus tendres ans ;
maintenant que de vaincre il s' est acquis l' usage,
que son corps aguerry peut suivre son courage ;
que tant de nations, que tant de potentats,
agissent par sa teste et luy prestent leurs bras ;
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et que sous ses drapeaux toute l' Europe are,
se meut par sa fortune et suit sa renome ;
en vain l' Egypte croit arrester ses efforts,
par une montre creuse et par des noms sans corps.
Elle luy croit en vain pouvoir faire des brides,
des ombres de son mole et de ses pyramides.
Ioinville, aux deputez parle ainsi de son roy,
croyant de sa vertu leur donner de l' effroy :
et l' épandre delà dans toute leur armée,
de tant de nobles faits par leur bouche informée.
D' un visage attentif accompagnant sa voix,
ils voyagent des yeux par l' empire françois
et contemplent du roy dans ces riches ouvrages,
les gestes à l' aiguille et la vie en images.
sur les sacrez fonds le prince illuminé,
d' un cercle rayonnant se voit environné ;
la nature avec ioye à la grace le donne ;
et de celestes fleurs la grace le couronne.
Sur un nuage ardent sept louys suspendus,
pour estre ses parrains sont des cieux descendus :
et l' archange étably protecteur de la France,
luy presente desia l' épée et la balance.
Plus bas avec la gloire on voit la majesté,
en leurs robes de pompe et de solennité,
debout devant l' autel, et la couronne en teste,
du sacre de Louys accompagner la feste.
Les pairs égaux de siege et d' habit differens,
et les princes vassaux y sont selon leurs rangs.
Toute la cour en or et tout le peuple en soye,
de leurs coeurs par leurs yeux font éclater la ioye.
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Le ieune roy du geste à leur zele pond ;
desia l' authorité s' affermit sur son front ;
et le rayon sacré qui s' épand de son cresme,
et qui sans or luy fait un second diadême,
joüit les vertus, donne vigueur aux loix,
et d' un nouvel espoir éclaire les fraois.
Aprez, de son enfance heroïque et hardie,
les essais genereux à l' eglise il dedie.
Des monstres albigeois à ses pieds renversez,
les uns mordent les traits dont il les a percez ;
les autres de leurs dents leurs blessures déchirent ;
et de rage le fiel, le sang et l' ame en tirent.
L' orgueilleux Tholosain deffait et dépoüillé,
deteste leur venin dont il estoit soüillé :
et sa teste à l' autel sans couronne soûmise
reçoit la loy de Blanche et le joug de l' eglise.
La discorde s' y voit qui la torche à la main,
inspire aux factieux un complot inhumain :
la flame qu' elle fait leur noircit le visage,
et le feu par leurs yeux se prend à leur courage.
La guerre et la fureur leur presentent le fer ;
et le bruit enroüé d' une corne d' enfer,
de la bouche et du vent de Megere animée,
est un signal d' horreur à la France allarmée.
Au tumulte, à l' éclat de cet embrasement,
la regente et Louys accourent promptement :
la beauté courageuse et l' innocence en armes,
rangent les uns par force, et les autres par charmes :
les graces et l' amour enchaisnent la fureur,
Thibaut leur rend l' épée en leur donnant son coeur,
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et tandis que vaincu par les yeux de la reyne,
il reçoit de sa main une secrette chaisne,
avecque le breton le Boulonnois chassé,
rassemblent de leur corps le débris dispersé.
On les revoit aprez se camper devant Troye,
et du comte assiegé se promettre la proye :
Louys s' y voit aussi, qui pour le secourir,
va contre eux, resolu de vaincre ou de mourir.
Mais vaincus de respect et deffaits sans bataille,
ils laissent leur audace au pied de la muraille :
et répandent par tout où s' épand leur effroy,
la hayne de ce trouble et la gloire du roy.
De tant d' heureux succez sa valeur échauffée
ajouste palme à palme, et trophée à trophée :
il attaque Melesme, aprez mille dangers,
vaincus par son courage à l' attaque d' Angers.
L' hyver armé de vents et remparé de glace,
vient avec les bretons au secours de la place.
Les machines de froid ne se peuvent rouler ;
les fleches et les traits ont peine de voler ;
le fer pese et languit ; et la guerre elle-mesme
contre son naturel est immobile et blesme.
Mais Louys arrivant, du feu de sa valeur,
luy donne mouvement, la remet en chaleur,
rend la vigueur au fer, et les aisles aux fleches ;
dans les coeurs, dans les murs, se fait de larges
bresches ;
passe victorieux à travers mille dards,
sur le ventre aux bretons, sur le dos aux
ramparts :
et le sang à ruisseaux roulant de la terrasse,
teint la neige de rouge et fait fumer la glace.
p33
Taillebourg est en suitte, et ce champ si vanté,
l' orgueil de l' anglois par Louys fut donté.
d' un ouvrage ondé la Charante exprimée,
roule un fleuve d' argent au devant de l' armée ;
mais l' ardeur du françois qui méprise les eaux,
ne prend pas le loisir d' attendre des vaisseaux.
Les grands suivent le roy, le roy suit son courage ;
et gagne un pont qui joint l' un et l' autre rivage.
Les fantassins nageant les armes sur le dos,
commencent le combat par l' attaque des flots.
Sous le fer bluettant la vaillance s' allume,
de sang la terre ondoye, et la riviere fume :
la victoire par tout accompagne Louys,
et chasse devant luy les anglois ébloüis.
Leur roy deffait s' enfuit ; et sur la plaine laisse,
ses leopards captifs honteux de sa foiblesse :
aux yeux du camp vainqueur les uns sont promenez,
et les autres sanglans sont par pieces traisnez.
Des françois et des siens la megere commune,
Izabelle qui voit decliner sa fortune,
prend la fuitte aprez elle et montre en sa pasleur,
la crainte et le depit meslez à sa douleur.
Le comte son mary la suivant la deteste,
pour avoir allumé cette guerre funeste.
Aprez on les revoit rangez aux pieds du roy,
par de nouveaux sermens luy rengager leur foy :
mais en cette acte mesme Izabelle insolente,
à la teste hautaine, à la mine arrogante ;
et son front degradé garde encor en son deüil,
l' ombre de sa couronne et son premier orgueil.
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D' autre part où l' on voit Louys malade au louvre,
d' une triste pasleur son visage se couvre.
Deux reynes de sa fievre ont l' esprit agité ;
leur vie avec la sienne est à l' extremité.
Sans respecter leurs pleurs ny les cris de la France,
un spectre décharné vers le prince s' avance ;
la grace et les vertus à ses traits inhumains,
opposent le secours de leurs divines mains :
le spectre les revere et se rend à leurs charmes,
à leurs pieds son venin tombe avecque ses armes.
En suitte il vient un ange accompagné de roys,
couronnez de lauriers et tout brillans de croix.
Le celeste guerrier au malade presente,
une croix de lumiere et de sang éclatante ;
du signe de salut un rayon se pand,
à qui le feu mortel de la fievre se rend :
et le prince guery par cette illustre empreinte,
la main levée au ciel iure la guerre sainte.
Il visite le temple sont de ses ayeux
en marbre survivans, les tombeaux precieux :
et brillant de l' ardeur qui s' est prise à son ame,
il reçoit à l' autel la fatale Oriflame.
Toute la cour croisee à son zele applaudit,
son peuple qui le pert du geste y contredit :
les monumens des roys, leurs manes, leur memoire,
luy parlent de vertu l' animent à la gloire.
Leurs portraits de la mine excitent sa valeur ;
chacun d' eux se propose en exemple à son coeur :
et toute cette cour d' ombres et de figures,
semble demander part à ses palmes futures.
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La mer paroist aprez couverte de vaisseaux,
de longs filets d' argent representent les eaux :
le sainct roy sur la rive où l' attend sa galere,
les yeux trempez de pleurs prend congé de sa mere.
Il s' embarque, et la France à son embarquement,
se pasme sur la grève et perd le mouvement.
Tandis que de ses voeux le peuple l' accompagne,
le clergé qui benit l' écumeuse campagne,
exorcise l' orage et conjure le vent,
sous qui par petits bons la mer va s' élevant.
Les navires pareils à de isles flottantes,
vont sur le dos courbé des vagues blanchissantes :
les yeux semblent oüir les voix des matelots,
ils semblent distinguer le murmure des flots :
mais tous ces mouvemens ne se font qu' en nuances,
et les seules couleurs en font les differences.
La flotte sur la fin s' avance vers le bord,
pour la mettre à l' abry la Chipre ouvre son port :
le prince du pays que son peuple environne,
met aux pieds de Louys son sceptre et sa couronne :
et par voeu s' engageant au dessein des françois,
reçoit des mains du roy l' accolade et la croix.
Ainsi dans ce tissu de figures royales,
se lisent de Louys sans lettres les annales.
Les seigneurs sarrasins en demeurent surpris,
l' estime par leurs yeux entre dans leurs esprits :
et de tant de hauts faits les brillantes images,
leur sont de l' avenir de funestes presages.
Le repas est suivy de presens somptueux,
pour le prince sultan, pour leur suitte et pour eux :
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et comme le soleil de longs traits de lumiere,
desia touchoit le but qui borne sa carriere,
ils marchent vers le Caire ; et par tout avec bruit,
repandent la terreur du françois qui les suit.
LIVRE 2
Tandis que le françois à la guerre s' appreste,
tout l' orient s' émeut au bruit de sa conqueste :
le mole sourcilleux sur qui le phare luit,
de signes de frayeur accompagne ce bruit ;
et le triple rampart qui couronne le Caire,
n' attend point sans trembler un si grand adversaire.
Le monarque barbare en trouble et tourmenté,
de soins sur soins roulans a le coeur agi :
et semblable au nocher sans art et sans courage,
qui remet sa fortune et sa barque à l' orage ;
il porte sans arrest l' esprit à cent avis,
egalement laissez, également suivis :
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et l' inegalité de sa pensée errante,
pareille à la lueur mobile et voltigeante,
qui d' un verre agité suit l' agitation,
n' a ny repos constant, ny constante action.
Le succez incertain de sa cruelle ruse,
est un surcroist de trouble à son ame confuse :
il conte les moments, il mesure les iours,
il accuse le ciel de retarder son cours ;
et veut que le soleil à ses desirs contraire,
sa carriere allongeant se plaise à luy déplaire.
De semblables soucis le barbare agitoient ;
et comme un flot battu haut et bas le portoient ;
quand Mireme luy vient offrir pour sa deffence,
tout ce que la magie à d' art et de puissance.
Ie viens, dit-il, seigneur, mené par mon devoir,
de mon art qui peut tout, t' offrir tout le pouvoir.
Tuais comme à mes loix les elements se rangent,
le ciel s' assujettit et les astres se changent :
tu sçais comme ie puis faire marcher les monts,
à leur masse de force attelant les demons.
Tous ces esprits moteurs de l' air et de la terre,
ceux qui de leur haleine allument le tonnerre,
ceux qui font sous leurs pieds la foudre étinceler,
ceux qui font sur les eaux les tempestes rouler,
et ceux mesmes qui sont dans leurs prisons affreuses,
complices et bourreaux des ames malheureuses ;
soit de gré, soit de force à mes ordres soûmis,
les font comme forçats ou les font comme amis.
I' offre d' armer, seigneur, contre ton adversaire,
de ces troupes sans corps, tout un camp volontaire ;
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tout un camp qui sans frais suivra tes étendars ;
qui servira sans solde, et combattra sans dars ;
et sans dars combattant, abbatra plus de testes,
qu' il ne tombe d' épics sous l' effort des tempestes,
quand la froide carriere où se font les glaçons,
de pierres de cristal accable les moissons.
De leur force à ton choix, seigneur, ie mets la
preuve,
soit dans le champ de l' air, soit sur le cours du
fleuve.
Ils peuvent si tu veux, l' air en flames changer,
et d' un deluge ardent inonder l' estranger :
ils peuvent y former des legions volantes,
et faire un armement de machines brûlantes.
Le fleuve est comme l' air à leur pouvoir soûmis ;
ils le peuvent lascher contre nos ennemis :
et peuvent abbattant son humide barriere,
leur faire de la plaine un flottant cimetiere.
Que si tu veux les vaincre avecque moins de bruit,
nous pourrons infecter le soleil qui leur luit :
et sur eux evoquer cette etoile funeste,
qui nourrit les charbons dont s' allume la peste.
S' il est besoin, seigneur, les enfers i' ouvriray ;
des geans enchaisnez les fers ie briseray ;
et tirant avec eux de ces royaumes sombres,
de tes predecesseurs les magnanimes ombres,
ie les feray marcher en armes devant toy,
pour conserver leur cendre et guarantir leur loy.
Ordonne seulement, et me laisse la gloire,
de preparer sous toy la voye à la victoire :
le sultan luypond ; i' avois tousiours bien cru,
pouvoir tout esperer de ta haute vertu :
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elle m' est auiourd' huy, ce qu' au fort de l' orage,
est au pilote errant un feu d' heureux presage.
Et sans examiner ny suite ny hazard,
ie resine et fortune et conduite à ton art.
Mene moy si tu veux, à ces pasles demeures,
le iour froid et mort n' a que d' obscures heures :
mets si tu veux mes yeux à l' épreuve des fers,
à l' épreuve des feux qui fument aux enfers :
evoque devant moy du sein des sepultures,
des manes les plus noirs les terribles figures :
mon coeur et mon esprit intrepides par tout,
à ces montres d' horreur demeureront debout :
et iusqu' à ces fourneaux que la nuit environne,
i' iray prendre dequoy m' armer pour ma couronne.
Si le ciel ne m' y sert, l' enfer m' y servira ;
ce que le droit ne peut, le crime le pourra ;
et le crime se change, et cesse d' estre crime,
quand la necessité l' a rendu legitime.
Mireme par ces mots à bien faire excité,
sort avec le sultan sur un grand char porté,
sur un char composé d' une mobile nuë,
qui va par une route aux chevaux inconnuë,
tiré de deux esprits limonniers et volans,
plus viste que les flots sous l' orage roulans.
Il se voit prez du Caire une plaine deserte,
que d' un sable mouvant la nature a couverte ;
et qui semble un espace applany sous les cieux,
pour le seul exercice ou des vents ou des yeux.
Les pyramides sont de cette vaste plaine,
le superbe embarras et la montre hautaine,
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leur masse offusque l' air, oste l' espace au iour,
et l' oeil sans se lasser n' en peut faire le tour ;
les premiers rays du ciel à leurs poinctes
s' allument,
et les feux de l' enfer sous leurs fondemens fument.
La terre qui soustient tant de corps differens,
qui porte tant de bois, tant de monts sur ses flancs,
ne sçauroit sans gemir porter de ces structures,
les restes sourcilleux et les nobles mazures.
Iadis pour les bastir, les nations en corps,
et les races par tour firent de grands efforts :
il leur fallut suspendre et tailler des montagnes ;
il leur fallut couvrir et combler des campagnes ;
il fallut renverser l' ordre des elemens ;
et de la terre en l' air mettre les fondemens.
Aussi les nations et les races grevées
perirent follement en ces vaines courvées.
Sous les pieds de ces monts taillez et suspendus,
il s' étend des pays tenebreux et perdus,
des deserts spacieux, des solitudes sombres,
faites pour le sejour des morts et de leurs ombres.
sont les corps des roys et les corps des sultans,
diversement rangez selon l' ordre des temps.
Les uns sont enchassez en de creuses images,
à qui l' art a donné leur taille et leurs visages :
et dans ces vains portraits qui sont leurs
monumens,
leur orgueil se conserve avec leurs ossemens.
Les autres embaumez sont posez en des niches
leurs ombres encore éclatantes et riches,
semblent perpetuer malgré leur mauvais sort
la pompe de leur vie en celle de leur mort.
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De ce muet senat, de cette cour terrible,
le silence épouvante, et la pompe est horrible.
sont les devanciers joints à leurs descendans ;
en repos et sans flux on y voit tous les temps ;
et cette antiquité si celebre en l' histoire,
ces siecles si fameux par la voix de la gloire ;
assemblez par la mort en cette obscure nuit,
y sont sans mouvement sans lumiere et sans bruit.
Mireme dans ces lieux traitte avec les phantosmes,
qui luy sont deputez des tenebreux royaumes :
il y tient loin du iour dans un noir appareil,
ses cercles infernaux, et son affreux conseil ;
il y fait ses concerts, et ses festes funebres ;
et pour luy l' avenir ne luit qu' en ces tenebres.
Son char à ce desert à peine se rendit ;
qu' aussi-tost de son cours le soleil descendit ;
et de peur de soüiller ses yeux et la lumiere,
d' un pas precipité terminant sa carriere,
sur sa route un broüillas à la lune laissa :
la lune en eut horreur et son voile abbaissa.
L' enchanteur fait un feu de souffre et de resine,
qui trouble plus les yeux qu' il ne les illumine :
et mene à la vapeur de ce triste flambeau,
Meledin qui le suit dans le sein du tombeau.
D' une baguette noire il compasse un grand cerne ;
il fait de bruits confus resonner la caverne :
et frappant d' un pied nud la terre par trois fois,
pousse iusqu' aux enfers cette effroyable voix.
Manes imperieux, ames fieres et vaines,
iadis de ces grands corps habitantes hautaines,
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si le soin de l' honneur avecque vous n' est mort ;
si pour luy vous pouvez faire encor un effort ;
si l' eternelle nuit qui l' enfer environne ;
sur vos fronts a laissé quelque ombre de couronne ;
si pour vostre patrie il peut estre resté,
à vostre souvenir quelque fidelité.
Sortez, esprits, sortez, des royaumes funestes,
de vos estats fumans venez sauver les restes.
Vos thrônes, vos palais, vos tombeaux vont perir,
si vous ne les venez puissamment secourir.
Cette Egypte qui tremble et sous le fais succombe,
vostre siege autrefois, maintenant vostre tombe,
son feu iusques à vous aux enfers épandra ;
à vos corps, à vos noms sa flame se prendra ;
et tandis qu' en la nuit de vos demeures sombres,
sa derniere fumée offusquera vos ombres,
d' une seconde mort avec vos monumens,
vostre honneur perira dans ces embrasemens.
Venez donc, accourez, vous au moins qui sur terre,
à la secte de Christ jadis fistes la guerre :
de ce maudit serpent les oeufs mal étouffez,
bouffis de leur venin, de leur rage échauffez,
s' ils ne sont écrasez détruiront vostre race ;
et iusqu' à vos cercueils porteront leur audace.
L' enchanteur à ces mots hautement exprimez,
enjoint de plus puissans à voix basse formez :
et tout d' un temps vomit de sa bouche qui fume,
le blaspheme et le fiel, les charmes et l' écume.
Cependant il s' éleve une obscure vapeur,
de la terre qui tremble et qui s' ouvre de peur.
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De manes grands et fiers une troupe nombreuse,
l' accompagne et remplit la grotte tenebreuse :
cette vapeur leur fait comme un crespe de dueil,
et chacun d' eux se range auprez de son cercueil.
Leur demarche est hautaine, et leur orgueil menace,
au travers de leur voile ils montrent leur audace :
ils sont d' un port superbe et d' un oeil inhumain,
ce que durant leur vie ils furent de la main :
et n' ayant plus ny fer, ny flame, ny machine,
ils sont encor tyrans du geste et de la mine.
Le premier qui parut, fut le superbe roy,
qui par la nouveauté d' un edit plein d' effroy,
aux enfans des hebreux assigna la riviere,
et pour berceau commun et pour commune biere ;
et prevenant la vie, et la mort avançant,
perdit un peuple à naistre en un peuple naissant.
Aprez monta celuy de qui l' ame endurcie,
fut tant de fois battuë et iamais adoucie,
ce pharaon qui fut bri de tous les fleaux,
dont le ciel bat la terre et dont il bat les eaux :
et brisé cependant, de sa pensée altiere
l' enflure conserva dans sa propre poussiere.
Aprez les pharaons, aprez les autres roys,
ennemis des hebreux et de leurs saintes loix,
monterent les tyrans sectateurs des mensonges,
de l' arabe qui fit une loy de ses songes.
Asame le cruel le premier y parut,
dechiré du tourment dont iadis il mourut,
lors que du sang des saints la voix au ciel portée,
sur sa teste attira la iustice irritée.
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Aprez monta Iezid, qui le premier voulut,
dans l' Egypte abolir le signe de salut ;
et par un sacrilege enorme et sans exemple,
sur la croix éleva le croissant dans le temple.
Abulmasen le suit encore depité,
de la perte qu' il fit de la sainte cité,
quand les croisez vainqueurs de force l' emporterent,
et poussant leur victoire Antioche enleverent.
Son successeur Tafur fait montre entre les morts,
du teint noir que son ame emprunta de son corps.
Siracon qui le suit est fier de son audace :
et plus fier d' avoir mis l' empire dans sa race.
Mais son fils Saladin de tout autre effaça,
l' audace et la fierté si tost qu' il avança.
D' un rameau de laurier la fueille seche et noire,
sur son front conservoit l' image de sa gloire :
sa mine estoit d' un brave, et son geste d' un grand ;
son ombre avoit encor un air de conquerant ;
et sembloit revenir, pour soûmettre à sa lance,
ou les aigles de Rome, ou celles de Bisance.
Il se mesloit pourtant à ces gestes d' orgueil,
des signes de dépit et des marques de dueil :
et la mort de sa race éteinte par son frere,
de son ombre tiroit des éclairs de colere.
L' esprit de Saphadin rouge encore et taché,
du sang de ses neveux laschement épanc,
à pas lents le suivoit, soit de honte ou de crainte ;
murmuroit à voix basse une confuse plainte ;
et du sultan son fils prevoyant les malheurs,
luy donnoit des soûpirs et des ombres de pleurs.
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D' autres venus sans ordre accrurent l' assemblée ;
la nuit en fut plus noire, elle en parut troublée ;
le seul Mireme ferme en ce conseil d' esprits,
ses charmes renouvelle et redouble ses cris.
Des mains et de la bouche il leur fait violence :
au geste il joint la voix, et la voix au silence :
il met tout en usage, et pour dernier effort,
il prononce ces mots armez d' un nouveau sort.
Ne parlerez vous point opiniastres ames ?
Attendez vous le fer, attendez vous les flames ?
Et toy grand Saladin le plus interessé,
à sauver cet estat que tes mains ont dressé ;
laisseras-tu tomber en pieces ton ouvrage ?
N' as-tu pour l' appuyer ny force ny courage ?
De ce coeur conquerant, de cet esprit hautain,
il n' est donc demeuré qu' un spectre pasle et vain,
qu' un phantosme qui n' a nul sentiment de gloire,
et qui laisse abolir sa cendre et sa memoire.
Réveille, Saladin, réveille ces vertus,
sous qui les baptisez tant de fois abbatus,
ont au croissant vainqueur laissé leurs croix
captives,
et de leurs camps deffaits ont engraissé nos rives.
S' il n' est plus temps pour toy de vaincre en
bataillant,
il sera tousiours temps de vaincre en conseillant.
Saladin luy répond d' une voix étonnante,
qui fait trembler la nuit et dont l' air s' épouvente.
Le sang de mes neuf fils par neuf crimes versé,
à l' Egypte soüillée et le ciel offencé :
et par arrest du ciel iusqu' à me satisfaire,
l' Egypte en doit porter la peine et ma colere :
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le sang avec du sang bien-tost se lavera ;
la race du meurtrier du throsne tombera ;
et la pourpre qu' il a de ses crimes tachée,
avec crime doit estre à son fils arrachée.
à cet arrest fatal porté pour m' appaiser,
Meledin peut encore un remede opposer :
il peut en immolant fils ou fille à ma race,
de son mauvais destin détourner la menace :
une mort seule peut payer pour tant de morts ;
un membre retranché peut sauver tout le corps.
Quand ie l' auray permis, Mireme par ses charmes,
pourra de ses demons mettre en oeuvre les armes.
Le sang de la victime à peine aura touché,
le grand fleuve du sang de mes enfans taché,
que de tous ses canaux épandu sur la terre,
contre vos ennemis il portera la guerre.
Il finit, et suivy du terrible conseil
qui sentoit approcher le retour du soleil,
s' évanoüit en l' air, ne laissant que la crainte,
à Meledin tremblant avec l' horreur empreinte.
Mireme le rasseure ; et dans son char volant,
avant le poinct du iour en son palais le rend.
Mais il l' y rend rongé des funestes pensées
que l' ombre menaçante en son ame a laissées.
Le pere avec le roy dispute dans son coeur ;
l' un a pour soy l' amour, l' autre a pour soy la peur :
l' un allegue les droits que la nature donne ;
l' autre se fonde en ceux qui suivent la couronne :
et de ce coeur troublé tous deux également,
sont les rivaux communs et le commun tourment.
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Enfin le roy vainqueur sur le pere l' emporte :
et la plus tendre amour se rend à la plus forte.
Puis que le sort, dit-il, m' impose cette loy,
et qu' il me veut oster ou le pere ou le roy ;
que le pere se perde, et que le roy demeure ;
que ma fortune vive et que ma fille meure.
Ces vains et foibles noms d' amis et de parens,
sont du droit des petits et non du droit des grands.
Un roy dans sa couronne, à toute sa famille ;
son estat est son fils, sa grandeur est sa fille :
et de ses interests bornant sa parenté,
tout seul il est sa race et sa posterité.
Suivons donc hardiment ces royales maximes ;
les grands font les hauts faits, les petits font les
crimes.
Et les chaisnes du droit ny le joug du devoir,
ne s' imposent qu' à ceux qui manquent de pouvoir ;
on ne doit épagner pour un throsne qui tombe,
ny le plus saint autel ny la plus sainte tombe,
et c' est religion de l' appuyer des corps,
de ses enfans mourans et de ses parens morts.
Par ces raisons de sang le tyran parricide,
au crime preparé, fait appeller Zahide :
il la mene à l' écart et d' une feinte voix,
aprez avoir pleuré la misere des roys :
qu' il me vaudroit bien mieux, dit-il, que la
fortune,
eust moulé mon destin d' une argille commune :
mon esprit seroit libre, et mon front dégagé,
de ce brillant metal ne seroit point char.
Mon sang tel qu' il coula du sein de la nature,
ne seroit point meslé de contraire teinture :
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et mon coeur iuste et droit ne seroit pas forcé
de plier sous le ioug dont il est oppressé.
En l' estat où ie suis, ce qui m' orne me blesse :
le sceptre est mon support, comme il est ma
foiblesse :
sous la pourpre mon sang a changé de couleur ;
l' or qui luit sur mon front est épine en mon coeur :
et pour confondre en moy la gloire et la misere,
la dignité du prince est le tourment du pere.
C' est de ce rang fatal le barbare devoir,
qui malgré moy me fait sujet à mon pouvoir ;
et qui tient sous le tour dont i' ay la teste ceinte,
ma pieté captive, et mon amour contrainte.
Ie suis pere, Zahide, et le suis iusqu' au coeur :
le roy n' est qu' au dehors, ne tient qu' à la
couleur :
la fortune qui fait et deffait les monarques,
peut quand elle voudra m' en arracher les marques :
et me les arrachant, me laisser aussi nu,
qu' un arbre dépoüillé devant l' hyver venu :
ie luy remets le tout avant qu' elle m' y force,
content de ne garder que le coeur sous l' écorce ;
et c' est ce pauvre coeur, qu' elle veut m' arracher
avec le nom de pere à mon amour si cher.
L' ombre de Saladin des enfers remontée,
en fureur et terrible à moy s' est presentée ;
a menacé l' Egypte et toute ma maison,
si de ces fils tuez ie ne luy fais raison :
et ta mort, chere fille, est la cruelle amande,
que pour la mort des siens l' implacable demande.
Si ton sang n' est, dit-elle, à son sang accordé,
d' un deluge de sang tout l' estat inondé,
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sous le fer estranger sera pour nostre crime,
à sa iuste colere une égale victime.
Mais l' estat abbatu par pieces tombera,
dans mon palais bruslé mon throsne bruslera,
et sur mon throsne ardent ma vie et ma fortune,
au vent ne laisseront qu' une cendre commune ;
plustôt que ie m' accorde à ietter seulement,
un cheveux de la teste en cet embrasement.
à ce cruel discours du pere parricide,
la nature et le sang s' émeuvent en Zahide.
Mais la vertu retient la nature en son rang,
et calme autour du coeur l' émotion du sang.
Elle replique enfin, la mort la plus cruelle,
ne me fera iamais reculer devant elle.
Autour de moy i' ay vû ses machines rouler,
ie l' ay veuë au combat sur mille traits voler ;
et si de mille traits l' effroyable tempeste,
sans me faire bransler a passur ma teste ;
un infame cousteau peut bien mettre en mon coeur,
une pointe de fer sans y mettre la peur.
Que s' il me faut mourir, et si le ciel m' ordonne,
d' affermir sur ton front, par mon sang ta couronne,
permets au moins, seigneur, que par un noble effort,
ie me fasse moy-mesme une celebre mort.
Ie ne mourray pas moins, et mourray plus contente,
si du sang des françois et de mon sang fumante,
aprez moy ie les tire en cet embrasement,
et me fais de leur cendre un noble monument.
Mais de me voir servir de victime publique,
de mourir d' une mort basse, obscure et tragique,
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et souffrir laschement qu' une barbare main,
me plonge avec le fer la honte dans le sein,
ie ne puis iusques là, seigneur, t' estre fidelle,
l' infamie à mon ombre en seroit eternelle.
Le sultan luy repart ; c' est la force du coeur,
et non celle du bras qui soustient nostre honneur.
Cette chaude vertu des braves si vantée,
n' est qu' un boüillon de sang et de bile agitée :
ce n' est qu' une vapeur que le hazard conduit,
que le trouble accompagne, et qui ne va qu' au bruit.
Et ces batteurs de fer, ces coureurs d' aventures,
prodigues de leur sang, et vains de leurs blessures,
quand leur fougue relasche, et que la vani
ne fournit plus de vent à leur temerité,
etonnez et deffaits, sans coeur et sans conduite,
n' ont plus de mouvement que celuy de la fuite.
La valeur patiente est la haute valeur ;
elle est des nerfs de l' ame, et des forces du coeur ;
et ce n' est pas l' effet d' un petit feu de bile,
d' avoir sous la fortune une assiete immobile ;
de luy tendre la gorge et souffrir de sa main,
une outrageuse mort d' un visage serain.
Ton sang ainsi versé feroit de ta memoire,
le parfum dans l' Asie, et l' éclat dans l' histoire :
au croissant offusqla lumiere il rendroit ;
de cet empire ardent la flame il éteindroit ;
et tout l' estat saupar ta mort herque,
te seroit une tombe illustre et magnifique.
Mais ie n' ay ny le coeur, ny l' esprit assez fort
pour aspirer, ma fille, à ces biens par ta mort :
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la crainte qui me ronge en cette conjoncture,
est que faisant ceder l' estat à la nature,
et pour sauver le pere abandonnant le roy,
ie perde l' un et l' autre, et te perde avec moy.
Tu peux aller, seigneur, luy replique Zahide,
le devoir t' appelle, et l' interest te guide :
et si toute la gloire où ie puis aspirer,
est de suivre mon sort sans me faire tirer,
ie le suivray, seigneur, et d' une marche ferme :
i' iray sans m' effrayer à ce terrible terme :
et pour luy reprocher l' outrage de ma mort,
ma memoire aprez moy bravera son effort.
Ainsi par sa vertu, la fille magnanime,
se prepare à servir à l' estat de victime ;
et victime d' estat, de la mine et du coeur,
fait honneur à sa mort et pare son malheur.
Le pere sans pitié, de cet acte sauvage,
par l' avis de Mireme appreste l' équipage.
La renommée en deuil par tout en fait un bruit,
que l' horreur accompagne, et la tristesse suit.
Au coucher du soleil, la belle infortunée,
est en ceremonie au grand fleuve menée :
le peuple en foule accourt desireux de la voir,
et luy rend par ses pleurs un funebre devoir.
L' un regrette ses ans, l' autre son innocence ;
mais leurs regrets luy sont une foible deffence :
d' autres pour sa beauté font d' inutiles veux ;
et par de vains soûpirs évaporent leur feux.
Les femmes que le bruit en public a tirées,
confuses de son sort, de sa perte épleurées,
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luy pavent le chemin de leurs cheveux couppez ;
de leurs voiles rompus et de larmes trempez :
elle est leur commun dueil, et leur plainte commune ;
pour elle mille voix reclament la fortune :
mais la fortune sourde aux clameurs des humains,
pour sauver l' innocente est encore sans mains.
Et l' innocente haute et ferme de courage,
pareille au iour qui luit au dessus d' un nuage,
dans le trouble constante et calme entre les cris,
par sa force à sa grace ajouste un second prix :
et ses yeux à tant d' yeux qui luy donnent des
larmes,
ne rendent qu' un éclair tranquille et plein de
charmes.
Dans une éclipse ainsi la lune au front d' argent,
va d' un train tousiours droit et tousiours
diligent :
les astres de sa suitte autour d' elle languissent ;
tous les yeux de la terre à son mal compatissent :
et du ciel affligé tous les flambeaux en dueil,
semblent avec la nuit la conduire au cercueil :
elle va cependant, et d' une allure égale,
suit son guide et fournit sa carriere fatale :
et sans s' épouventer, regarde autour de soy
la nature éperduë et le monde en effroy.
Telle à sa triste fin Zahide s' achemine,
et ferme de l' esprit non moins que de la mine,
ajouste d' un accord sans dessein concerté,
la douceur à l' orgueil, la grace à la fierté.
Comme elle arrive au fleuve, une lumiere sombre,
à peine distinguoit le iour d' avec son ombre :
et les corps d' alentour de crainte ou de douleur,
sembloient avoir perdu la forme et la couleur.
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Il se voit sur le Nil en forme de theatre,
un autel, où du temps de l' Egypte idolatre,
les ministres d' Isis une fois en esté
sacrifioient au dieu de la fertilité.
Zahide d' une marche herque et hautaine,
monte avec le sultan sur cette triste scene.
Iamais on ne luy vit un air si glorieux ;
il n' eclatta iamais tant de feu dans ses yeux ;
et comme le soleil achevant sa carriere,
a les rayons plus grands, iette plus de lumiere,
et laisse pour donner du lustre à son tombeau,
ses plus vives couleurs dans la nuë et sur l' eau ;
Zahide ainsi paroist et plus grande et plus belle :
la grace qui la suit semble prier pour elle ;
et ioindre sa priere avecque l' amitié,
pour amollir son pere et luy faire pitié.
Sur sa teste les fleurs de sa couronne meurent ;
les funebres flambeaux goutte à goutte la pleurent :
la nuit mesme s' en trouble, et pour ne la point voir,
devant ses moëtes yeux étend un voile noir.
Dans ce deuil si touchant, le pere inexorable,
devient plus endurcy, se rend plus intraitable :
et tourne tous ses sens au spectre de grandeur,
qui de sa fille tient la place dans son coeur.
De la gauche il saisit les cheveux de Zahide,
de la droite il tira le poignard homicide ;
et d' un oeil de terreur accompagnant sa voix,
en quelque part, dit-il, Saladin que tu sois,
ombre noble et regnante, appaise ta colere ;
reçois cette victime illustre et volontaire ;
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et souffre que mon sang par moy-mesme versé,
détourne le malheur dont ie suis menacé ;
ie t' offre mort pour mort et faits par cette
offrande,
des crimes de mon pere une celebre amande.
Viens rendre à cet estat de tempeste battu,
la force qu' il tiroit jadis de ta vertu :
il fut avant tes fils, ta famille et ta race ;
ta memoire et ton nom y regnent en ta place ;
pour te perpetuer cette posterité,
remets dans la douceur ton esprit irrité ;
et fais que de mon sang l' offrande volontaire,
du tien qui fume encor éteigne la colere.
Achevant par ces mots il eleve le fer,
qui semble de regret ietter un triste éclair ;
lors qu' une voix confuse avec trouble épanduë,
retint la mort en l' air sous sa main suspenduë.
Cette confuse voix estoit de Muratan,
le frere de Zahide et le fils du sultan,
qui revenu d' Alep vainqueur et plein de gloire,
de sa soeur avoit sceu la pitoyable histoire.
Plus que ses propres yeux, plus que son propre coeur,
la soeur aymoit son frere et le frere sa soeur.
En deux rayons égaux une ame partagée,
sembloit en leurs deux corps également logée ;
et cette égalité maintenoit leurs humeurs,
dans un iuste concert d' actions et de moeurs.
Leurs visages formez sur un mesme modele,
faisoient un autre accort de grace mutuelle ;
et des astres gemeaux l' indivisible amour,
à la flame moins pure et fait un moins beau iour.
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De cet amour porté le frere magnanime,
accourt s' immoloit l' innocente victime.
Il écarte le peuple, et le peuple écarté,
respecte sa douleur, cede à sa dignité :
il monte d' une audace à sa douleur égale,
sur l' autel où se fait cette offrande fatale :
et saisissant le bras de son pere étonné,
ie suis, dit-il, seigneur, à propos retourné,
soit que pour assouvir un barbare phantosme,
soit que pour étouffer les feux de ton royaume,
tu prepares tes mains à ce noir attentat,
funeste à ta maison, funeste à ton estat.
Dans mes veines, seigneur, i' ay dequoy satisfaire,
le tragique appetit de l' ombre sanguinaire :
et mon sang pourra mieux et moins barbarement,
de la guerre étouffer le triste embrasement.
Conserve, en conservant cette vaillante fille,
le bras de ton estat et l' oeil de ta famille.
De sa mort, ta fortune avec elle mourra :
et sous le mesme fer dont elle perira,
la gloire et la valeur de l' Egypte blessées,
se verront avec elle à tes pieds terrassées.
Par tant de morts, seigneur, que peux-tu ménager,
qui soit d' assez grand prix pour nous dédommager ?
Et que peut à l' Egypte apporter ta victoire,
qu' une couronne seche et qu' une palme noire ?
Une perte bien moindre et de moindre interest,
des manes ennemis peut accomplir l' arrest :
ils demandent ton sang ; et i' en ay dans mes vaines,
assez pour assouvir leurs bouches inhumaines.
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Souffre que de ma soeur ie subisse le sort ;
sers l' estat de sa vie, et le sers de ma mort
il n' est pays conquis, il n' est ville sauvée,
qui luy puisse valoir Zahide conservée :
et crains que refusant de la luy conserver,
il ne te reste aprez qu' un desert à sauver.
Les pleurs de Muratan ces mots accompagnerent,
et le coeur de Zahide avant le fer blesserent.
Elle qui sans paslir, sans témoigner d' effroy,
avoit vû de la mort le bras levé sur soy ;
maintenant que le bras de la mort on arreste,
et que pour elle au coup son frere offre la teste ;
etonnée et confuse elle cede à la peur ;
et pert la contenance avecque la couleur.
Mais cette peur soudaine est d' audace suivie ;
et son coeur se haussant pour repousser la vie,
et pour se maintenir dans le droit de mourir,
par le feu de ses yeux au fer semble courir.
Deux soûpirs avancez ses levres desserrerent ;
et devant son discours sa douleur expliquerent.
Quel prestige, dit-elle, et quel étrange sort,
t' amene pour oster le repos à ma mort ?
Ma fortune à ton gré n' est pas assez cruelle ;
il faut que ton amour me tourmente avec elle ;
il faut qu' à mon trespas ton trespas ajoustant,
et que de ton malheur mon malheur augmentant,
mon sang au tien meslé par ta douleur s' aigrisse,
et du fais de ton mal le mien s' appesantisse.
Si tu vis, Muratan, dans ton coeur ie vivray ;
et vivant dans ton coeur par tout ie te suivray :
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mais quelque fort lien qui mon ame retienne,
si tu meurs de ma mort, ie mourray de la tienne :
dussé-ie avec le fer ces liens détacher,
et mon esprit sanglant de mon corps arracher.
Toy, seigneur, poursuit-elle, acheve ton offrande ;
et donne à Saladin le sang qu' il te demande :
c' est moy qu' il a choisie ; et c' est moy que tu dois,
sans plus longue remise immoler à son choix.
Conserve avec ce fils ton support et ta gloire :
sa perte à l' ennemy vaudroit une victoire :
et le sort de l' estat ne l' a pas ramené,
de lauriers si nombreux et si hauts couronné,
afin que sous ta main, victime magnifique,
mourant il fit mourir la fortune publique.
Memorable combat, où par un rare effort,
deux magnanimes coeurs disputent de la mort :
et poussez du beau feu que l' amitié leur donne,
contestent du tombeau comme d' une couronne !
Et vous nobles rivaux, genereux concurrens,
si mes vers du futur peuvent estre guarans,
tous les siecles viendront offrir dans mes ouvrages,
de l' encens à vos noms, des fleurs à vos images :
et la posterité qui vous applaudira,
un spectacle d' honneur de vos feux se fera.
Durant ce beau combat de la soeur et du frere,
les soins sont bien divers qui combattent le pere.
Il voudroit conserver ce couple d' amitié ;
la vertu l' en étonne et l' emeut à pitié :
mais par une rupture inhumaine et barbare,
le roy d' avec le pere en son coeur se separe ;
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et conclut divisant son ame en deux partis,
la perte de la fille et le salut du fils.
I' approuve, leur dit-il, cette honneste querelle ;
l' exemple en sera grand, et la gloire immortelle ;
et les coeurs genereux qui vous succederont,
vostre amour dans l' histoire un iour couronneront.
Mais aux grandes vertus la fortune est contraire ;
leur teste de ses traits est le but ordinaire :
contre ces traits pour vous i' ay beau porter les
mains,
i' ay beau pour vous sauver faire de hauts desseins ;
la cruelle qu' elle est ne perd point sa visée ;
elle est pour s' égarer trop iuste et trop rusée :
et l' histoire des temps n' a iamais remarqué,
teste haute ny basse où son arc ait manqué.
Le sort ne nous suit pas, mes enfans, il nous
traisne :
les roys comme forçats sont liez à sa chaisne ;
et les sceptres qu' on croit tout faire et tout
mouvoir,
pour en rompre une boucle ont trop peu de pouvoir.
Cette chaisne, mon fils, si pressante et si ferme,
traisne auiourd' huy Zahide et la tire à son terme :
en vain pour l' arrester nous banderions les bras,
nos bras en vain bandez ne l' arresteroient pas :
bien loin d' estre arrestée, elle nous feroit suivre ;
et nous mourions plustost que de la faire vivre.
Laisse luy, Muratan, la gloire de sa mort ;
l' estat ne souffre pas qu' elle en fasse un
transport :
son sang et non le tien est la fatale amande,
que pour ses fils tuez, Saladin nous demande.
Use plus noblement du coeur qui t' est don;
les victoires qui t' ont depuis peu couronné,
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te presagent assez par cette illustre avance,
que de plus hauts lauriers germeront de ta lance.
Ah laisse les germer ! Et differe ta mort,
iusqu' à ce que vainqueur, par quelque noble effort,
tu puisses de ton sang faire un meilleur usage ;
et donner un employ plus iuste à ton courage.
à ce discours du pere une froide pasleur,
du fils desesperé découvrit la douleur :
il spira trois fois, et trois fois sa pensée,
eut peine de se joindre à sa voix oppressée.
Et bien, dit-il, enfin, puis qu' il est arresté,
et que l' arrest du sort veut estre executé :
que Zahide perisse et que des ombres vaines,
viennent boire à tes yeux le beau sang de ses veines :
assouvis t' en toy-mesme, et joins pere inhumain,
le crime de la langue au crime de la main.
Par ton crime et son sang ta couronne lavée,
sans tache et sans dechet te sera conservée :
et ton throsne d' un meurtre et d' un spectre affermy,
vaincra l' effort du temps et du sort ennemy.
Ioüys-en, parricide, et si tu crains qu' il tombe,
s' il faut pour l' appuyer une seconde tombe ;
ajouste mort à mort, joins le frere à la soeur ;
deux corps feront un fond plus ferme à ta grandeur.
Mon bras t' épargnera la moitié de ce crime ;
et Saladin vaut bien une double victime.
Il se plonge à ces mots un poignard dans le sein ;
et du sang qui jaillit se remplissant la main,
Zahide, poursuit-il, le jettant dans le fleuve,
reçois de mon amour cette derniere preuve ;
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et souffre que pour toy satisfaisant le sort,
de ma mort auiourd' huy ie rachette ta mort.
à ce coup qui surprit et la fille et le pere,
l' un demeure étonné, l' autre se desespere :
et la soeur se iettant à son frere blessé,
tandis qu' elle le pleure et le tient embrassé,
et qu' arrestant son sang, éperduë elle essaye,
d' arrester son esprit sur le bord de sa playe :
la mort abbat le frere ; et sur luy la douleur,
de son poids dans le fleuve abbat encor la soeur ;
les monstres et les flots à leur cheute applaudissent ;
les vents comme étonnez de la rive en fremissent ;
tout le peuple en desordre et de frayeur surpris,
d' un long et triste accent leur répond par ses cris :
et bien loin dans le Caire où ces cris s' étendirent,
le tumulte et l' effroy les echos repandirent.
Sur le fatal autel à cet evenement,
le pere infortuné reste sans mouvement.
Il croit voir de son fils l' ombre noire et fumante,
qui remontant sur l' eau de son sang rougissante,
et traisnant aprez soy sa triste et pasle soeur,
d' un visage irrité luy predit son malheur.
De son peuple il entend les clameurs et les plaintes,
de pitié, de douleur, et de regret épraintes ;
et telles que les vents, ou les flots irritez,
les font contre un rocher dont ils sont arrestez.
La principale peur dont son ame est pressée,
est que de Saladin l' ombre encor offencée,
pour le deposseder conspire avec la mort,
et porte à leur effet les menaces du sort.
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Tandis qu' il est troublé de ces diverses craintes,
de diverses couleurs sur son visage peintes ;
dans le canal du fleuve il s' éleve avec bruit,
une colonne d' eau qu' un tourbillon conduit.
De l' un à l' autre bord sa masse balancée,
et comme par mesure également poussée,
fait marcher devant soy la vague et le billon ;
et sur sa trace laisse un écumeux sillon.
Elle flotte trois fois entre les deux rivages,
de menaces terrible, affreuse de presages :
et puis d' un flux soudain vers Damiette roulant,
et de sa pesanteur tout le fleuve ébranlant ;
elle se perd enfin, et laisse par sa perte,
d' écume et de limon la riviere couverte :
ce prodige est suivy d' autres plus étonnans ;
en desordre les flots élevez et tonnans,
egalent de leur bruit ceux que fait dans la nuë,
l' ardente exhalaison par le froid retenuë.
Au tonnerre des flots il se mesle des cris,
qui de crainte et d' horreur émeuvent les espris :
et l' on vit un serpent d' une grandeur enorme,
estrange de couleur, plus estrange de forme,
qui vint boire sur l' onde à longs plis étendu,
le sang de Muratan fraischement épandu ;
et iusques à l' autel rampant avec audace,
sur le marbre en lescha goutte à goutte la trace.
à ces objets d' horreur à cet horrible bruit,
le peuple épouvanté vers le Caire s' enfuit ;
à la feuille pareil qui vole de la teste,
d' un chesne demy sec battu de la tempeste :
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ou pareil à ces flots qu' un vent poussé du nort,
en tumulte et bruyans roule contre le bord.
Mireme resté seul prend tout à bon presage,
confirme le sultan, rasseure son courage.
Ton souhait, luy dit-il, seigneur, est exaucé :
le sang de Muratan n' est pas en vain versé ;
il a lavé celuy qu' a repandu ton pere,
et de tes oncles morts appaisé la colere :
il a l' estat branslant par sa cheute affermy ;
et vaincu le destin qui t' estoit ennemy.
Les manes satisfaits cette offrande ont receuë ;
i' ay du grand Saladin la grande ombre apperceuë ;
elle agitoit les flots et les flots agitez
sembloient de son courage au combat excitez.
Et le puissant demon qui le fleuve gouverne,
sur les eaux paroissant dans un liquide cerne,
trois fois a fait trembler la rive et le canal ;
et du prochain deluge a donné le signal.
Tu le verras bien-tost à vaguebordée,
s' épandre avec fureur sur la plaine inondée ;
iusques aux pieds des monts poursuivre l' estranger ;
et d' une mer soudaine en son camp l' assieger.
Il ajouste à ces mots, d' autres mots qu' il murmure ;
du geste et de la voix ses demons il conjure ;
il souffle sur le fleuve, il souffle sur les bords,
et pour le dechaisner forme de nouveaux sorts.
Cela fait, le sultan vers le Caire s' avance,
plus ferme de courage et plus fier d' asseurance.
Mireme l' accompagne et luy met dans le coeur,
avec un nouveau fiel une nouvelle ardeur.
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Sa rage s' en allume, et sa rage allumée,
est flame dans ses yeux, dans sa bouche est fue.
Comme un lyon de montre au theatre exposé,
quoy qu' avecque le temps l' art l' ait apprivoisé,
quand de cris et de coups son gouverneur l' agasse,
reprend avec l' orgueil, la fureur et l' audace ;
déchire ses liens, et les traisne aprez soy ;
met le trouble au spectacle et le change en effroy :
sur tout ce qu' on luy iette exerce sa colere ;
tonne avecque la voix avec les yeux éclaire ;
et faute d' ennemis attaquant sa prison,
de depit romp ses dents aux fers de la cloison.
De mesme le sultan commence par le Caire,
de sa folle fureur un essay sanguinaire.
Les enfans des chrestiens à la mort destinez,
dans la tour du palais sont de force traisnez.
Il veut par un honneur sacrilegue et tragique,
en faire à son fils mort une offrande publique ;
soit pour rendre par là celebre sa douleur ;
et donner par le sang du prix à son malheur :
soit pour associer tout un peuple à ses larmes ;
ou pour avoir des morts à mettre en nouveaux charmes.
De cette cruauté par tout s' épand le bruit ;
le tumulte est accreu par l' horreur de la nuit.
Les uns sont éperdus, et les autres s' étonnent :
le silence en fremit, les ombres en resonnent :
le trouble est d' une part, de l' autre est la rumeur ;
des peres affligez on entend la clameur :
et les meres d' effroy courent échevelées,
aux gardes, aux soldats, à leurs enfans meslées.
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à leurs pleurs Meledin prend un cruel plaisir,
et son coeur dans leur sang se baigne du desir.
dessus le sommeil luy fermant la paupiere,
sa pensée assoupie est encore meurtriere :
son silence menace et ses songes armez,
sont affreux de figure et de rage enflamez.
Le fleuve cependant élevé sur ses bornes,
ouvre la porte aux flots qu' il pousse de ses cornes :
et les flots avec bruit de ses cornes poussez,
passent victorieux sur leurs bords renversez.
Autant que l' onde croist, autant decroist la plaine,
sous le rapide cours de cette mer soudaine :
routes, sillons, sentiers sont desia confondus ;
et les tertres aux flots se sont desia rendus.
D' un charme imperieux la lune suspenduë,
semble donner signal à la vague épanduë ;
et pour enfler son cours tirer avec ses rays,
et de l' eau des gazons et de l' eau des guerets.
On ne distingue plus ny pré ny labourage ;
le fleuve en s' avançant avance son rivage ;
et menace, en bravant canaux, digues et ponts,
de ne borner son lit que des bornes des monts.
Du iour et du travail la belle avantcouriere,
se leve cependant et rentre en sa carriere :
dans un cercle de feu le grand astre la suit,
et chasse devant soy les restes de la nuit.
Il semble à sa pasleur, que son moteur s' étonne,
du deluge nouveau qui l' Egypte environne.
Il n' y remarque rien de ces débordemens,
fecons et mesurez qui regnent tous les ans ;
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quand l' esté fait suer ces montagnes chenuës,
qui donnent à l' hyver retraitte dans les nuës.
L' orison qu' il avoit laissé si verdoyant,
luy paroist au retour un desert ondoyant.
Tout nage au tour des bourgs, tout nage autour des
villes ;
prez et champs inondez sont devenus mobiles :
la charruë alloit, où paissoit le troupeau,
la barque et le poisson suivent le cours de l' eau :
et les arbres flottans, de crainte du naufrage,
semblent hausser les bras pour se sauver à nage.
Ainsi le fleuve alloit par la plaine roulant,
quand le long du canal un vaisseau plat coulant,
ramenoit à Memphis, du sultan Melalime
qui regnoit en Damas la fille magnanime.
Dans le commun peril le pere interessé,
et de la mort d' Oxin mortellement blessé,
du genereux Oxin qui fut son fils unique,
et que Bourbon tua dans un tournois tragique,
avoit avec sa fille en Egypte envoyé,
un renfort de syriens à ses frais soudoyé.
La princesse Almasonte, ainsi se nommoit-elle,
quoy qu' elle fust vaillante, autant qu' elle estoit
belle ;
et qu' un orgueil en paix comme en guerre vainqueur,
se fust mis dans ses yeux en garde pour son coeur ;
iusqu' au coeur par les yeux avoit esté touchée,
d' une flesche au hazard et sans dessein laschée ;
et l' autheur innocent du coup qui la blessa,
son image en l' esprit bien avant luy laissa :
image tousiours vive et tousiours inherente,
qui ramene Bourbon et Bourbon represente,
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soit à ses yeux ouverts aux rayons du soleil,
soit à ses yeux fermez des pavots du sommeil.
Cent fois dans les perils, de cette ombre suivie,
elle chercha Bourbon, elle exposa sa vie ;
et cent fois le succez manquant à son effort,
elle ne t trouver ny Bourbon ny la mort.
Dans le premier combat que les flottes donnerent,
quand sur mer les croissans et les croix se
choquerent ;
elle fit éclater le feu de sa valeur ;
la mer en écuma, la vague en prit couleur.
Depuis, à la descente on la vit au rivage,
resister aux françois, luter contre l' orage ;
et son coeur bien à peine aux flâmes se rendit,
que le ciel partisan des croisez épandit.
Aprez Damiette prise, elle fut iusqu' à Siene,
pour faire armer par tout contre la gent
chrestienne :
et comme elle en venoit, le fleuve débordé,
luy cacha tout à coup le pays inondé.
Elle approchoit du bord, la soeur et le frere,
à la mort exposez par le barbare pere,
avoient par leur peril le deluge attiré,
et soulé de leur sang le phantosme alteré.
Elle apperçoit de loin comme une tresse blonde,
flottant à longs filets sur la face de l' onde.
Son pilote la suit, et de l' eau la tirant,
tire un corps demy mort et demy respirant.
D' une soudaine horreur Almasonte ébloüye,
à cet étrange objet demeure évanoüye.
D' un desordre pareil et d' un pareil effroy,
ses gens épouventez la rappellent à soy :
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elle revient à peine et de dueil éperduë,
voit Zahide à ses pieds dans la barque étenduë.
Le tutelaire esprit à sa garde ordonné,
qui la tira des mains du vainqueur forcené,
qui la sauva du fer et des flâmes armées,
qui pour elle adoucit les bestes affamées,
cette esprit assistant qui força tant de fois,
pour ce noble dépost la nature et ses loix ;
quand du poids de son frere et du sien attirée,
elle tomba dans l' onde à sa mort preparée ;
à son aide accourut, le fleuve surmonta,
au plus bas de son lit en repos la porta :
et sa puissante main, de la vague ondoyante,
en dôme luy bastit une liquide tente.
De là soudainement sur l' onde il l' a poussa,
au poinct que le vaisseau d' Almasonte passa ;
et la remit aux soins de sa belle parente,
de son malheur autant confuse qu' ignorante.
Almasonte en desordre à cet évenement,
par ses pleurs à ses soins donne commencement :
le desespoir l' emporte, elle met en usage
tout ce que sçait le dueil, tout ce qu' apprend la
rage :
elle prend à party la fortune et le sort ;
elle accuse le ciel et provoque la mort.
De dueil enfin pressée et de larmes humide,
elle attache sa bouche à celle de Zahide :
et soit que de son coeur il sortit quelque esprit,
à quoy le coeur mourant de Zahide s' éprit ;
soit qu' à ses doux soûpirs quelques feux se
meslerent,
qui cette ame étouffée à ses sens rappellerent ;
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Zahide revenouvre à regret les yeux ;
souffre avecque dédain la lumiere des cieux ;
prend pour son frere mort Almasonte vivante ;
luy parle d' une voix plaintive et languissante.
Cher Muratan, dit-elle, en luy tendant la main,
sommes nous hors des loix de ce pere inhumain ?
Pouvons nous esperer malgré ses tyrannies,
de voir en ces bas lieux nos ames reünies ?
Est-il aprez la mort, ou des fers ou des feux,
qui des chastes amours rompent les chastes noeus ?
à ces termes confus elle joint d' autres termes,
qui pouvoient émouvoir les ames les plus fermes :
et des sens à la fin l' usage recouvrant,
par les soins empressez qu' Almasonte luy rend ;
tandis qu' elle s' afflige, et qu' elle ce tourmente,
aprez son frere mort d' estre encore vivante :
tandis qu' on la console, et qu' avecque ses pleurs,
Almasonte compose une huile à ses douleurs ;
la vague qui se rend moins traittable et plus forte,
en depit du nocher loin du Caire les porte.
LIVRE 3
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Cependant les françois par le fleuve pressez,
marchent sous leurs drapeaux en corps et ramassez.
Le deluge suivy du trouble et du ravage,
n' abbat point leur esprit, n' éteint pas leur
courage :
leur retraitte est hardie, elle a de la fierté ;
ils cedent sans desordre à la necessité :
le flot sans les troubler sur leur trace resonne,
et sans les effrayer le peril les étonne.
Du superbe lyon l' orgueilleuse valeur,
ainsi resiste aux coups et resiste à la peur,
quand les bergers armez devant la bergerie,
en tumulte et sans art font teste à sa furie.
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De l' éclair de ses yeux il répond à l' éclair,
que font autour de luy les javelots en l' air :
il répond de sa voix qui paroist un tonnerre,
à la voix dont le cor luy declare la guerre.
Mais si pour l' arrester, les bergers repoussez,
à ses yeux font un feu de fagots ramassez ;
plus surpris qu' effrayé son audace il arreste,
sans détourner le coeur il détourne la teste :
sa marche est terrible et l' orgueil qui le suit,
d' une fiere clarté par ses regards reluit.
Au delà de Tafnis une riche colline,
s' éleve en commandant à la plaine voisine.
Le front luy fut jadis courond' un palais,
que le pudique hebreu fit bastir à grands frais ;
et qu' il accompagna de maisons destinées,
à tenir en dépost les sept grasses années,
qui de leurs maigres soeurs dans la necessité,
soustinrent la disette et la sterilité.
De ces hauts bastimens les hautaines reliques,
etallent par morceaux les histoires antiques :
Adam s' y voit tout ieune et par les ans usé ;
le serpent imposteur à ses pieds est brisé :
et dans le marbre mort son image sans vie,
semble avec son poison repandre son envie.
le frere innocent et le frere assassin,
egalement cassez ont une égale fin :
le temps qu' aucun respect, qu' aucune loy ne bride,
a fait de tous les deux un second homicide.
Icy du ciel ouvert un deluge épandu,
déborde par torrens sur le monde éperdu :
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la pierre y fait aux yeux tous les effets de l' onde ;
elle roule, elle écume, elle s' enfle, elle gronde :
et les peuples noyez encor aprez leur mort,
flottans sans mouvement semblent chercher le bord.
le foudre à torrens et la tempeste ardente,
tombent avec éclat sur Sodome brûlante :
le marbre et le porphyre ont du feu la couleur ;
il paroist mesme à l' oeil qu' ils en ont la chaleur :
et sans se consumer la matiere allumée
semble jetter le souffre et pousser la fumée.
Le pere des croyans ailleurs representé,
immole son espoir et sa posterité :
la pierre en mesme temps pitoyable et severe,
est tendre dans le fils, et forte dans le pere :
et sous un mesme coup, d' une mesme froideur,
l' un sa teste soûmet, l' autre soûmet son coeur.
D' autre part de Iacob les figures cassées,
se trouvent par éclats à terre renversées :
et tout ce qu' eut Ioseph de gloire et de vertu,
par les ans effacé, par les ans abbatu,
ne fait plus qu' un amas d' histoires confonds,
de mysteres brisez et d' images perduës.
Les fraois poursuivis de l' ennemy grondant,
qui sur leurs pas alloit la campagne inondant,
marchent vers ce costau, qui contre le deluge,
leur presente de loin sur son dos un refuge.
Le camp se fut à peine à ce poste rendu,
le pavillon royal à peine fut tendu,
que les flots écumans à la colline accourent ;
et d' un siege sans ordre avecque bruit l' entourent.
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Ils l' attaquent de force, ils battent ses costez ;
ils montent à l' assaut, l' un sur l' autre portez.
Leur bruit et leur enflure élevent leur menace ;
leur but est d' abismer ou d' abbatre la place :
et ne pouvant si haut leur fureur élever,
ils semblent en tombant de dépit se crever.
Le soldat étonné de cette étrange guerre,
des yeux et de l' espoir en vain cherche la terre :
il ne voit qu' un espace ondoyant et desert,
s' égarent ses yeux où son espoir se perd :
il ne voit que peupliers et que palmes nayées,
qui levent en tremblant leurs testes effrayées :
et ne voit au plus loin son regard s' étend,
qu' une mort asseurée, et qu' un tombeau flottant.
Un si vaste peril et de si grande montre,
de tous les costez la terreur se rencontre,
par les coeurs les plus grands ne se peut mesurer ;
et ne laisse aux esprits aucun lieu d' esperer.
des plus asseurez s' ébranle l' asseurance ;
les vaillans ont en vain recours à leur vaillance ;
l' adresse de l' adroit et la force du fort,
ne parent point aux coups de cette longue mort.
Leur depit est de voir, qu' une si belle vie,
sous les armes leur soit sans attaque ravie :
et qu' un camp de heros, qu' un peuple conquerant,
meure comme un troupeau traisné par un torrent.
L' un se plaint à sa lance et l' autre à son épée,
tant de fois dans le sang des barbares trempée ;
et regrette qu' obscure et froide à son costé,
elle meure avec luy sans bruit et sans clarté.
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L' autre auprez du cheval qui fut en tant de lices,
l' aide de ses combats et de ses exercices,
se plaint d' avoir perdu par le débordement,
la matiere et le lieu d' un noble monument :
l' animal brave et fier que cette plainte touche,
luy répond en jettant l' écume de la bouche ;
sa ponse se mesle au bruit que fait son frein ;
et d' un noble dépit son pied bat le terrain.
Il en est qui portez d' une inutile audace,
tendent contre les flots les bras avec menace ;
mais les flots menacez au lieu de reculer,
avecque plus d' effort semblent contre eux rouler.
Dans ce peril commun la vaillance contrainte,
et le sens en desordre ont leur trouble et leur
crainte :
et ceux qui craignent là de perir dans les eaux,
de cent palmes ailleurs joncheroient leurs
tombeaux :
et sous des tourbillons de cailloux et de fleches,
par des torrens de feu que vomiroient des breches,
iroient la teste haute et le coeur asseu,
acquerir un trépas d' un beau tiltre honoré.
Le seul esprit du prince au deluge surnage,
et sur tous les perils éleve son courage.
Affermy sur la base où l' établit sa foy,
il voit du monde émeu l' émeute autour de soy ;
et pourroit voir encor avecque la tempeste,
les cieux desassemblez éclater sur sa teste.
Il se rend aux quartiersles communs besoins,
appellent son courage, et demandent ses soins :
et par tout, son exemple aidé de sa parole,
rasseure les craintifs et les tristes console.
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Compagnons, leur dit-il, où sont ces braves coeurs,
qui des vents et des mers, qui des monstres
vainqueurs,
devoient mener aux yeux de la France étonnée,
l' Afrique prisonniere et l' Asie enchaisnée ?
s' est éteint ce feu, dont l' éclat et l' ardeur
menaçoient du croissant la fatale grandeur ?
Nous reprochera-t' on qu' aprez tant de conquestes,
un camp vainqueur des mers et vainqueur des
tempestes,
ait avecque l' espoir le courage perdu,
au bruit vain d' un torrent de son lit épandu ?
Quittez cette frayeur, reprenez l' esperance,
iugez plus dignement du destin de la France ;
l' ange qui le gouverne a les bras assez forts,
pour ranger au plustost ce fuyard dans ses bords.
Il tint bien autrefois, pour la race iuifve,
dans son propre canal la mer rouge captive ;
et des flots escarpez et par son bras fendus,
luy bastit des rempars bruyans et suspendus.
Le temps n' a rien changé de ses forces premieres ;
ce qu' il est sur les mers, il l' est sur les rivieres.
De son haleine il peut le deluge secher ;
de la vague affermie il peut faire un rocher.
Il vous doit souvenir, quelle celebre avance,
pour sauver nostre flotte, il fit de sa puissance ;
lors que malgré les vents, sans l' art des matelots,
il l' arracha de force à la fureur des flots.
Depuis armé d' éclairs, et monté sur l' orage,
de sarrasins deffaits il joncha le rivage :
et poussant la tempeste et le feu devant soy,
dans Damiette il porta la déroute et l' effroy.
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Ces grands coups qu' il a faits, de ses grands coups
à faire,
sont un essay fameux, sont un noble exemplaire.
Mais si par un secret inconnu des humains,
Dieu suspend son pouvoir et luy retient les mains ;
et si de ce conseil eternel et suprême,
l' ordre est que nous passions par un second
baptesme ;
qu' importe, compagnons, qu' il soit de sang ou d' eau ?
L' eau peut oindre un martyr, peut sacrer un
tombeau :
il s' en peut teindre au ciel une pourpre immortelle ;
et non moins que du sang la couleur en est belle.
D' un champion de Christ la plus haute vertu,
n' est pas de massacrer l' infidelle abbatu ;
de noyer dans son sang ses lunes étouffées ;
et de turbans captifs eriger des trophées :
elle est de se roidir contre l' adversité ;
de se faire une iuste et noble fermeté ;
d' estre soûmis à Dieu, quelque destin qu' il donne ;
et prendre en gré de luy, soit peine, soit couronne.
Le tartare, l' arabe et le turc peuvent bien,
vaincre avecque le fer non moins que le chrestien :
mais de vaincre en souffrant, c' est la seule
victoire,
qui d' un heros croisé doit couronner la gloire.
De semblables discours Louys soustient le coeur,
de ses gents assiegez du fleuve et de la peur.
Et la nuit qui survient plus obscure et plus trouble,
cache aux yeux le peril et la crainte en redouble.
Les tenebres, l' horreur, le battement des flots,
appellent tout d' un temps et chassent le repos ;
mais le sommeil enfin conduit par le silence,
du tumulte et du bruit calme la violence.
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L' aube bien-tost aprez, sur un char de vermeil,
vient r' ouvrir du grand cours les portes au soleil :
le iour qui se répand par ces portes ouvertes,
de felouques fait voir les campagnes couvertes :
et le françois s' étonne à cet objet nouveau,
de voir l' eau sur la terre et la guerre sur l' eau.
Rome vit autresfois de semblables miracles,
lors que dans ces enclos destinez aux spectacles,
il se representoit à ses yeux étonnez,
des fleuves faits par art et par art gouvernez :
il se voyoit des mers couler par des portiques ;
à ces mers succeder des forests domestiques ;
et dans un mesme parc, de superbes vaisseaux,
combattre en mesme temps à terre et sur les eaux.
Un theatre plus vaste et plus étrange encore,
aux fraois est ouvert au retour de l' aurore.
Mille batteaux poussez du fleuve débordé,
couvrent d' un camp flottant le pays inondé :
à leur nombre, à leur ordre, à leurs files pressées,
ils paroissent de loin des citez balancées.
l' on a vû le soc les guerets sillonner,
la rame avec effort fait les flots boüillonner :
et le bois écumant cherche avecque la proüe,
le chemin que le char à tracé de la roüe.
Le terrible concert des cors et de clairons,
s' accorde aux bruit confus que font les avirons :
d' un effroyable accent les echos leur répondent ;
et les flots animez long-temps aprez en grondent.
Les éclairs dont l' acier pond à ceux du iour,
d' un feu noble et perçant tranchent l' air d' alentour :
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et des soldats flottans les images armées,
semblent d' autres soldats faits des ondes charmées.
Le sultan avoit fait ce puissant armement,
pour ne pas tout remettre au gré d' un element :
et luy-mesme embarqué s' avançoit en personne,
pour prendre part au sang et part à la couronne.
Des forces du levant mille batteaux chargez,
voguoient sous divers chefs par escadres rengez :
le vaillant Forcadin de ces barbares troupes,
conduit le premier corps formé de cent chalouppes.
Depuis ce Philistin si fier et si vanté,
qui fut par un enfant chantre et berger domté,
le Nil ny le Iourdain, le Tigre ny l' Euphrate,
regne tant d' audace, où tant d' orgueil éclate,
n' avoient point vû marcher en armes sur leurs bords,
un esprit plus hautain dans un plus vaste corps.
Sur son casque un dragon terrible de menace,
superbe de matiere, exprime son audace.
Et sur son grand pavois un roc qui va dans l' air,
affronter le tonnerre, et provoquer l' éclair,
tandis qu' il foule aux pieds les vagues et l' orage,
est de son arrogance une arrogante image.
Aussi c' est à regret, c' est avecque dédain,
qu' il preste à cet exploit son courage et sa main :
et le françois bloqué du fleuve et par des charmes,
luy semble un adversaire inégal à ses armes.
Le peuple de Suez encore glorieux,
de la taille et du nom de geants ses ayeux,
accompagne en bon ordre, et d' une mine altiere,
d' un chef si renom l' orgueilleuse banniere.
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Aprez, cent chevaliers de la ville au soleil,
celebre par l' oyseau sans sexe et sans pareil,
suivent Elmeradan, dont les armes dorées,
sont du chiffre d' Oxane en argent figurées.
Fou qui croit que les traits qui luy seront jettez,
à ses pieds tomberont de ce chiffre enchantez :
et fou qui prevenu d' une foy si profane,
a promis un trophée à la porte d' Oxane.
Tous ceux de son escadre et braves et galans,
ont le harnois couvert de feux peints et volans ;
et tous, sur le cimier, portent au lieu de plume,
l' oyseau que le soleil ressuscite et consume.
De Thebes si fameuse et si vaste autrefois,
le peuple belliqueux suit chargé de carquois,
d' où sur un bois qui vole, il sort des morts armées
de pestilens esprits et de gouttes charmées.
Leur chref Elmelansir, grand de corps, grand de
coeur,
d' Evilat en duel venoit d' estre vainqueur,
du jaloux Evilat, dont le fer parricide,
avoit esté trempé dans le sang d' Elgatide.
Mais ce laurier n' est pas un remede à son dueil,
la tristesse paroist meslée à son orgueil ;
et dessus sa banniere une hermine égorgée,
represente l' amour de son ame affligée.
Ainsi par sa douleur son courage croissant,
et par son desespoir sa valeur s' aigrissant ;
il va d' un coeur égal au coeur de la lyonne,
qui fiere du dépit que sa perte luy donne,
aprez ses faons ravis le ravisseur poursuit ;
ne redoute du fer ny l' éclat ny le bruit ;
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et vuide autant d' espoir, que de crainte, n' essaye
qu' à perir fierement et d' une grande playe.
Ceux d' Abyde, où Ioseph eut son premier cercueil,
egalent des thebains le courage et l' orgueil ;
et marchent en un corps avec ceux de Bubaste,
de l' antiquité l' ombre est encore vaste ;
et des siecles passez les travaux orgueilleux,
dans leur débris encor paroissent sourcilleux.
De masses et d' escus ces nations armées,
et d' un zele barbare au combat animées,
marchent sous l' étendart du traistre Almutasin,
qui de chrestien qu' il fut devenu sarrasin,
pour l' amour d' une idole errante et sans tenuë,
pour les embrassemens d' une mobile nuë,
avoit quitté l' espoir de ce grand avenir,
le bien est solide et ne doit point finir.
De Christ et de son culte implacable adversaire,
et de sa vaine erreur zelateur sanguinaire,
en quelque part qu' il aille, il fait suivre aprez soy,
un attirail d' horreur, une montre d' effroy.
Cent testes de martyrs font sur de longues piques,
autour de sa maison des spectacles tragiques :
l' insolente commune en passant les maudit ;
le ciel leur spectateur à leur gloire applaudit ;
et les anges en garde et veillans autour d' elles,
les parent tous les soirs de lumieres nouvelles.
La bataille succede à ce corps avancé ;
tout le fleuve en gemit, par les barques pressé ;
et l' onde avecque bruit de l' aviron battuë,
escume sous les coups, sous le faix s' évertuë.
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à la pointe Elgasel suivy de vingt vaisseaux,
semble donner chaleur et mouvement aux eaux.
Sa taille est d' une tour et l' ondoyante plume,
qui vole sur sa teste et son armet allume,
à la montre pareille à ces celebres feux,
qui brillent au sommet d' un mole sourcilleux.
Sa troupe qui ne sçait ny plier ny se rendre,
choisie en la cité que bastit Alexandre,
la grande targe au bras, le grand sabre au costé,
fait montre de valeur et montre de fierté.
Ceux du cap de Bochir joints à ceux de Rosette,
ont tous la demy pique et l' armure complete :
ils suivent Gorgadan le celebre iousteur,
dont le harnois charmé par Hemir l' enchanteur,
sous le fer émoulu plus ferme qu' une enclume,
s' étonnoit aussi peu d' un trait que d' une plume.
Ceux de Nicie unis à ceux de l' isle d' or,
font un corps commandé par le ieune Elzamor.
D' Erminde à son départ les pleurs en vain
coulerent ;
et de ces pleurs en vain ses armes degoutterent :
aussi peu que le fer son coeur s' en échauffa ;
de douleur en ses bras Erminde en étouffa :
et le dernier soûpir qui termina sa plainte,
laissa de son amour la flame en l' air éteinte.
Ceux de Damiette aprez, dépitez et confus,
de l' onde avec cent bras precipitent le flux :
de leur triste patrie abbatuë et captive,
iour et nuit aprez eux l' ombre errante et plaintive,
leur fait voir de son front le croissant arrac;
et le joug des françois à sa teste attaché.
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Cette vaine ombre allume un feu dans leur courage,
qui les porte à venger leur honte et leur dommage.
Olgant fils d' Almondar qui fut par la vertu,
du françois conquerant sous Damiette abbatu,
à leur teste avancé, de la mine menace ;
soustient d' un grand dépit une plus grande audace ;
et par voeu solennel du saint prince promet,
au tombeau d' Almondar la cuirasse et l' armet.
à ce barbare voeu les flots charmez répondent ;
les demons conjurez d' un bruit sourd le secondent ;
et le celeste garde à Louys destiné,
qui découvre de loin ce concert forcené,
se rit du vain Olgant et ses armes appreste,
pour détourner l' effet de son voeu sur sa teste.
Ceux de Tanes en suite et du pays voisin,
marchent sous le drapeau du vieillard Ormasin,
qui vert en sa vieillesse et droit sous la cuirasse,
à la neige des ans joint le feu de l' audace ;
à ces chesnes pareil qui chenus et couverts,
de la froide toison qu' épandent les hyvers,
des bras encore forts et fermes de la teste,
luttent contre les vents et contre la tempeste.
Le sultan marche aprez et marche environné,
du corps des mammelus à sa garde ordonné.
D' origine chrestiens, circasses de naissance,
enlevez et vendus dez leur premiere enfance,
en suite par l' usage et les ans aguerris,
à la porte du prince et sous ses yeux nourris,
aux corps de la milice ils fournissent des testes ;
ils fournissent des bras à toutes les conquestes :
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et le corps de l' estat fait par leur petit corps,
ses plus grands mouvemens et ses plus hauts efforts.
Esedin qui commande à cette trouppe illustre,
à peine encor enfant contoit le second lustre,
quand par ruse, du sein de sa mere arraché,
et par ruse à la loy du croissant attaché,
il joignit tant de force à la fleur des années ;
il vit ses actions si souvent couronnées ;
et fit monter si haut sa conduitte et son coeur,
qu' en commun la fortune avecque la valeur,
à son avancement par accord conspirerent,
et de leurs bras conjoints à ce rang l' éleverent.
Encore n' est-il pas satisfait de ce rang ;
il se destine au throsne un chemin par le sang :
et pour le couronner, la fortune elle-mesme,
d' un turban dechiré luy fait un diadême.
Mais elle-mesme aprez de ses mains filera,
le funeste cordeau dont on l' étranglera.
Cent braves de renom marchent sous sa banniere ;
dont l' étoffe est superbe et la devise altiere.
sont les deux iumeaux Adragut et Brinel,
à qui le fer ouvrit le ventre maternel :
on y voit Sifredon le grand cavalerisse,
qui ne sortit iamais que vainqueur de la lice :
Brondicart le pyrate, Orfadin le iousteur,
Misaferne qui fut des taures le domteur,
l' escrimeur Ormadur, dont la terrible épée,
de quelque mort nouvelle est chaque iour treme ;
Rogadan dont l' orgueil foule toutes les loix,
soit celle du croissant, soit celle de la croix :
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Gorasel, Evilat, Elipran, Gormadasse,
tous fameux en conduitte et fameux en audace :
et cent autres d' adresse et de force puissans,
dont les noms mesmes sont hautains et menaçans.
Au milieu de ce corps, Meledin dans sa barque,
marche avec l' appareil d' un barbare monarque.
à quatre anneaux d' argent quatre esclaves liez,
et sous le riche faix de leurs chaisnes pliez,
par regle et de concert battent l' eau qui murmure ;
et la font sous la rame écumer de mesure.
D' un bois rare et de prix le vaisseau façonné,
est d' un grand bord d' argent tout autour couronné.
Une aigle de vermeil éployée à la prouë,
et muë au mouvement du flot qui la secouë,
voltige sans bouger et semble en s' élevant,
à faute d' ennemis s' éprouver sur le vent.
Un ciel fixe et tendu qui suit le cours de l' onde,
d' une étoffe brillante et d' une forme ronde,
elevé sur la poupe et semé de rubis,
au sultan fait une ombre éclatante et de prix.
Luy couvert d' un harnois de semblable matiere,
iette au loin la terreur avecque la lumiere ;
et par l' effusion d' une riche clarté,
se fait une barbare et fiere majesté ;
au comete pareil, dont la lueur fatale,
des presages de mort avecque pompe étale ;
et fait autour de soy briller avec horreur,
d' un funeste avenir la montre et la terreur.
Des peuples du levant les corps auxiliaires,
venus pour s' opposer aux communs adversaires,
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aprez le corps royal marchent sous leurs drapeaux,
qui font une forest volante sur les eaux.
Des perses éclatans de soye et d' écarlate,
la noble Escadre suit le triste Oromondate.
De deux traits penetrans son esprit traverssé,
est d' amour et de dueil également blessé.
L' ombre pasle d' Almire en son coeur dominante,
et devant sa pensée incessamment errante,
sur son front refleschit une sombre pasleur,
qui malgré son courage exprime sa douleur.
Prevenu d' un faux bruit semé par Ofrasie,
et rongé d' une étrange et folle jalousie,
quoy qu' opposast l' amour, quoy que dist la raison,
il avoit fait mourir Almire de poison.
Mais avecque le temps la verité venuë,
de la noire imposture a dissipé la nuë :
l' innocence étouffée a repris sa clarté ;
et d' Almire sans corps le phantosme irrité,
avec un attirail terrible et de furie,
revient toutes les nuits le mettre en resverie.
Les arabes voisins en deux corps divisez,
marchent aprez deux chefs également prisez.
Albugar conduit ceux des nations errantes,
qui n' ont ny lieux certains, ny demeures constantes ;
et font sur leurs chameaux par un desert roulant,
de leurs bourgs portatifs comme un estat volant.
Les fixes habitans de la contrée heureuse,
la terre est tousiours parée et plantureuse,
suivent Albigasel, que se tient glorieux,
de conter Mahomet au rang de ses ayeux.
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Un crespe à cent plis verts qui sa teste environne,
au sens des sarrazins luy vaut une couronne :
et le fameux tombeau du prophete trompeur,
qui d' une pestilente et fatale vapeur,
a de tout l' orient étouffé la lumiere,
d' un ouvrage de prix brosur sa banniere,
des troupes d' alentour attire tous les yeux :
et les braves du camp les plus audacieux,
qui ne s' abaisseroient pour vents ny pour tempestes,
abaissent devant luy leur orgueil et leur testes.
De ce noble climatle lit du Iourdain,
aux pieds de cent palmiers fait un fertile bain,
le ieune Eridezel huit cens archers amene :
et Robazane autant de cette vaste plaine,
le superbe Euphrate à grands cercles coulant,
son tribut vers la mer en pompe va roulant.
Mille turcs naturels conduits par Muleasse,
de leurs coeurs par leurs yeux font éclater l' audace.
Des monts scythes jadis leurs peres descendus,
et iusques sur les bords de l' Euphrate épandus,
à des torrens pareils, la Syrie inonderent ;
et l' empire persan de leur choc ébranlerent.
Le soleil des sophis si grand et si fameux,
en desordre et confus recula devant eux :
et sa retraitte fut un infaillible augure,
que contre la coustume et contre la nature,
la lune quelque iour au levant regneroit ;
et de son ascendant le soleil chasseroit.
D' un si grand avenir l' illustre et noble avance,
releve Muleasse et luy donne asseurance :
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il porte sur le bras dans un puissant pavois,
ses neveux en metal, en petit de grands rois :
il porte des citez, des flottes, des victoires,
et d' un empire à naistre en dessein les histoires.
De ces originaux qui ne sont pas encor,
les portraits precieux sont ciselez en or.
La fortune ottomane avant qu' elle soite,
desia par la victoire y paroist couronnée ;
et desia sur ces bords, où le grand Constantin,
de l' empire porta la gloire et le destin,
de tribunaux rompus, d' enseignes renversées,
de sceptres de roys morts, de couronnes cassées,
un throsne elle se fait, sous qui les potentas,
sous qui les nations tiennent la teste bas.
Bizance est là captive, et la trace à la chaisne ;
la Grecechirée et sanglante s' y traisne ;
la crete qui redoute un pareil traittement,
se cache de frayeur dans l' humide element.
La Sicile prez d' elle, et plus loin Parthenope,
rampart mal asseuré de la tremblante Europe,
au lyon venitien de peur tendent les bras ;
et le lyon luy-mesme aprez tant de combas,
quoy que puissant de force et brave de courage,
de la Chipre chassé rugit sur son rivage.
Les aigles cependant du Danube et du Rhin,
volent à son secours du haut de l' Apennin.
Le iour paroist noircy de l' ombre de leurs aisles ;
l' air en est agité, le vent siffle aprez elles ;
et toute l' Alemagne attentive à leur bruit,
de l' espoir et des yeux au combat les conduit.
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Mais les unes en trouble, et les autres blessées,
sont par les chasseurs turcs dans leurs nids
repoussées.
La France survenant brave et pleine de coeur,
arreste les progrez du barbare vainqueur,
sur un grand char aislé vole iusqu' au Bosphore,
romp la corne au croissant que l' orient adore :
et là sur le debris de ses palais fumans,
immole au sang des grecs le sang des ottomans.
D' un art ingenieux et d' un trait prophetique,
de ces evenemens la montre magnifique,
par Organ fut gravée en ce riche pavois,
quand les turcs débordez pour la premiere fois,
de leurs vastes deserts au levant s' épandirent ;
et le pas de l' Asie à leur fortune ouvrirent.
Ortogules depuis du sceptre s' emparant,
prit avec ce bouclier l' esprit de conquerant ;
et là son frere armé pour la cause commune,
de ses neveux en luy croit porter la fortune.
Mais tous ces braves d' or qui pendent à son bras,
de la main de Louys ne le sauveront pas.
L' arriere garde suit, moins nombreuse et moins forte,
par l' ondoyante route où la vague la porte.
Secedon grand de sens et plus grand de valeur,
de ce troisiesme corps est la teste et le coeur :
et tant d' esprits divers qui sous le sien s' unissent,
non moins que par ses soins, par son sens
s' aguerrissent.
De l' arabe Agezel qui dez ses ieunes ans,
luy predit qu' il mourroit au throsne des sultans,
le presage ambigu releve en sa memoire,
des spectres de grandeur et des ombres de gloire :
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et de ces vains objets son coeur environné,
est monarque en desir et d' espoir couronné.
De la grande Memphis les communes hautaines,
font au front de ce corps les braves et les vaines :
leurs batteaux de tapis et de festons ornez,
semblent moins au combat qu' au triomphe menez :
et dans leurs étendars les sphynges exprimées,
par le souffle du vent paroissent animées.
Ceux de Busire aprez, vont armez de longs bois,
meslez aux massorins qui portent le carquois.
Drogasse les conduit, le sourcilleux Drogasse,
qui d' un vivant colosse à la montre et la masse.
La chalouppe sous luy gemit toutes les fois,
que de son corps enorme il meut l' enorme poids :
et d' un fardeau si lourd les vagues oppressées,
font ployer l' aviron dont elles sont poussées.
D' un serpent autrefois terrible et renommé,
qui sur le bord du Nil par luy fut assommé,
le cuir vert et luisant et l' ecaille dorée,
une armure luy font sans acier acerée :
et le muffle du monstre en salade formé,
et d' un double rubis au dedans allumé,
semble du feu qu' il jette et des dents qu' il avance,
des plus braves du camp deffier la vaillance.
Ceux d' Ostracine aprez à force de ramer,
font l' aviron gemir et la vague écumer :
le faix de leurs harnois retarde leurs chaloupes,
qui suivent lentement le train des autres troupes.
Azel qui les gouverne, ardent, fier et hautain,
presse les matelots des yeux et de la main :
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et si l' ordre étably ne regloit son courage,
il sauteroit dans l' onde, et passeroit à nage.
Sur la fin, les sienois qui font le dernier corps,
suivent en des batteaux et plus longs et plus forts :
avec eux les cousans joints à ceux de Barbande,
marchent sous l' étendart d' Ofrin qui les commande.
Le barbare nasquit en la noble cité,
le soleil tournant au tropique d' esté,
de traits à plomb tirez chasse toutes les ombres,
des plus hautaines tours et des puys les plus
sombres.
Naissant il apporta six dents et douze doits ;
le bruit du ciel émeu n' égale point sa voix ;
il arrache d' un bras les arbres de leur place ;
des rochers qu' il secouë il fait bransler la masse :
et le trait emplumé qu' un turc décocheroit,
à sa course en volant à peine arriveroit.
Mais ny force de bras, ny puissance de charmes,
à ses bras ajoustez, ajoustez à ses armes,
ny tout ce qu' Abubal sur son corps murmura,
quand du flanc maternel sanglant il le tira,
ne le sauveront point de la mort qui s' appreste,
à faire sur la poudre un joüet de sa teste.
Le camp des sarrasins en cet ordre marchoit ;
et du camp des françois en vogant approchoit.
Du fer étincelant les terribles lumieres,
par éclairs redoublez s' y rendent les premieres :
les voix de cent clairons qui font retentir l' air,
arrivent tost aprez les lumieres du fer :
en suite des drapeaux les toiles voltigeantes,
des armes à long bois les forests menaçantes,
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et des troupes enfin l' ordre et les rangs divers,
aux yeux des assiegez sont à plein découvers.
à ce nouveau peril que l' onde leur amene,
leur courage reprend un assiette hautaine :
leur vertu se releve et leur coeur raffermy,
par leurs yeux éclatant se montre à l' ennemy.
Ainsi dedans un parc fait de cordes maillées,
et pour la grande chasse avec art travaillées,
par le maure chasseur le lyon renfer,
aprez avoir en vain force et voix consumé ;
abbatu sans combat, se couche dessus l' herbe ;
perd de ses yeux éteints le feu noble et superbe ;
et semble en soûpirant se plaindre de son sort,
qui luy donne une lasche et languissante mort.
Mais de si loin qu' il voit venir un adversaire,
son audace eveillée éveille sa colere ;
la lueur de l' acier, dans ses yeux, dans son coeur,
rallume les éclairs, excite la chaleur :
et sa terrible voix répond de son tonnerre,
au bruit que fait sa queuë en l' air et sur la terre.
Louys qui des fraois de la sorte animez,
voit l' action brillante et les yeux enflamez ;
interprete hardy de ce noble presage,
s' asseure par l' éclair du feu de leur courage.
L' ennemy, leur dit-il, compagnons est venu,
par vos voeux demandé, par vos voeux obtenu :
il vous ouvre à la gloire une nouvelle lice ;
des armes et des bras il vous rend l' exercice :
et redonne à vos coeurs, avec le mouvement,
l' espoir de meriter un fameux monument.
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Entrons en cette lice, allons à cette gloire :
la mort mesme par là conduit à la victoire.
Nostre valeur icy n' est pas comme autrefois,
une valeur de montre, une vertu de choix :
entre ce grand deluge, et ce grand adversaire,
non moins que le mourir, le vaincre est necessaire.
L' Egypte avec le fer, le Nil avec les eaux,
tout un monde flottant d' hommes et de vaisseaux,
en un corps assemblé pour nous faire la guerre,
nous ont osté l' espoir, nous ont osté la terre :
et l' onde qui nous suit avecque tant d' orgueil,
semble vouloir encor nous oster le cercueil.
Mais la haute vaillance et l' heroïque audace,
ont icy pour s' étendre une assez iuste place :
et malgré le deluge, il nous reste du lieu,
pour vaincre, pour mourir, et pour aller à Dieu.
Un espace plus grand ouvriroit à la fuitte,
plus de lieu qu' au courage, et plus qu' à la
conduitte.
Conservons seulement ce qui nous est resté ;
et n' y laissons entrer ny peur ny lascheté.
Si nostre course icy doit estre terminée,
sortons par une porte illustre et couronnée :
de nos cendres un iour des lauriers germeront,
nos noms renaissant à iamais fleuriront.
De la plus courte vie est la plus longue gloire ;
et de la noble mort naist la noble memoire.
Pouvons nous élever plus haut nostre vertu,
que sur tout l' orient par nos bras abbatu ?
Icy nous defferons Memphis et Babylonne :
nous gagnerons icy l' immortelle couronne :
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et glorieux guerriers, martyrs plus glorieux,
par nos palmes, d' icy nous monterons aux cieux.
à ce discours de feu tous ceux qui l' entendirent,
d' un accent de courage en commun répondirent :
l' echo qui le receut sur l' onde le porta ;
et l' onde en murmurant bien loin le repeta.
Louys à qui ces voix font un heureux presage,
son camp sous divers chefs en divers corps partage ;
et de ces corps divers forme le long des eaux,
un mur contre l' Egypte et contre ses vaisseaux.
La flotte cependant en bel ordre s' avance ;
un mouvement égal la pousse et la balance :
l' onde bruit devant elle, et semble se presser,
pour gagner la colline et l' assaut commencer.
Autour de ses vaisseaux le barbare monarque,
en pompe et lentement fait conduire sa barque.
Il visite les corps, il ordonne les rangs,
il promet aux petits, il caresse les grands :
sa voix s' entend des uns, et des autres sa mine ;
et montrant les françois rangez sur la colline.
Ils sont à nous, dit-il, le ciel les a livrez,
ces ennemis de sang et d' orgueil enyvrez.
Contre eux les elemens arment pour cet empire ;
contre eux avecque nous la nature conspire ;
et le Nil nous les a sur ce tertre amenez,
par la peur abbatus, de l' onde emprisonnez.
Qu' on ne les craigne point, quelque éclat qu' on leur
voye ;
cet acier est leur chaisne, et cet or nostre proye.
Liez de leur effroy, de leur armes chargez,
dépoüillez sans peril, et sans crainte égorgez,
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ennemis du public et publiques victimes,
ils feront par leur mort amande de leurs crimes :
et leur sang éteindra les tragiques flambeaux,
dont ils vouloient brûler iusques à nos tombeaux.
Qu' à son esprit chacun maintenant represente,
les pleurs de la patrie abbatuë et mourante.
Que la voix de son sang à ses pleurs confondu,
et de son corps ouvert par ruisseaux épandu,
echauffe de chacun le zele et la vaillance ;
excite également chacun à la vengeance.
Ce moment est fatal, et du cours qu' il prendra,
le salut ou la perte à l' Egypte viendra.
Si vostre coeur mollit, si par quelque artifice,
ces brigans d' outremer se sauvent du supplice ;
aigris par le peril qu' ils auront évité,
et joignant au dépit la honte et la fierté,
pareils à des lyons échappez de la cage,
ils reviendront sur nous avecque plus de rage :
sous leurs mains de nouveau l' Egypte tombera ;
l' ombre pasle et sanglante à peine en restera.
Mais si vostre valeur égale mon attente,
vous éteindrez la guerre et future et presente ;
vous mettrez pour iamais l' Egypte en seureté ;
vous vaincrez ces brigans et leur posterité ;
et de leurs étendars, de leurs armes captives,
vous ferez un rempart éternel à nos rives,
ce discours fut suivy de la voix des clairons,
du cry des sarrazins, du bruit des avirons :
et le signal donné, dix mille traits partirent,
qui d' un long sifflement au signal répondirent.
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De la part des françois un nuage pareil,
portant l' ombre et la mort offusque le soleil.
Moins épaisse et moins forte est la gresle poussée,
du magasin roulant où le froid l' a prese ;
lors que l' hyver contraint de quitter l' orison,
au retour avancé de la belle saison,
le quitte en murmurant et lasche des nuages,
avant que de partir ce qui reste d' orages.
De l' un à l' autre camp le combat elancé,
sur le traits emplumez est dans l' air balancé.
Deux tourbillons de morts contraires et volantes,
partent avecque bruit des cordes resonnantes :
le fleuve en est couvert et le terrain chargé ;
de face et de couleur l' un et l' autre a changé :
l' un et l' autre en rougit et sous le sang qui fume,
de boüillons chauds et noirs l' un comme l' autre
écume.
Prez du grand Forcadin le ieune Elmorenor,
vain de son arc d' yvoire et de son carquois d' or,
et plus vain du succez de ses flesches charmées,
que d' un sort infaillible Erinde avoit armées ;
bravoit à tous les coups du bras et de la voix ;
et pour but choisissoit les plus hauts des françois.
Tandis qu' il fait le fier du geste et de la mine,
un iavelot poussé de la main de Sergine,
couppe la chaisne d' or pendoit son carquois ;
et luy met dans le coeur le fer avec le bois.
Arc et fleche des mains à ce coup luy tomberent ;
et d' un funebre son tombant le regretterent.
à voix basse trois fois Erinde il invoqua,
trois fois avec le iour le souffle luy manqua :
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sa teste est du vaisseau vers le fleuve panchée,
comme l' est une fleur que le fer a touchée :
ses esprits defaillans meurent avec son teint,
et du sang qu' il vomit l' eau se trouble et se plaint.
à ce malheur si pront, une plus pronte rage,
du brave Forcadin transporte le courage.
Le sang de son amy luy semble un feu nouveau,
qui jallit à ses yeux et qui monte de l' eau :
et de ce nouveau feu sa colere allue,
iette au dehors l' éclair et vomit la fumée.
Sa barque à son signal poussée avec effort,
sous la gresle du fer hurte contre le bord :
et de son propre hurt loin du bord repoussée,
est avecque peril sur l' onde balancée.
Le barbare en depite ; et d' un depit hautain,
la targe sur le bras, et la pique à la main,
sans attendre secours d' aviron ny de rame,
transporté par le feu qui s' est pris à son ame,
à travers mille traits saute de son vaisseau ;
et d' un pas de geant passe le fer et l' eau.
D' un sourcilleux rocher l' imperieuse teste,
paroist moins resolaux coups de la tempeste :
et le front d' un colosse élevé dedans l' air,
est moins fort sous la neige et moins ferme à
l' éclair.
Les vagues sous ses pas grondent et s' humilient ;
sur ses armes les traits qui l' attaquent se plient ;
et les moins asseurez qui n' osent l' attaquer,
s' écartent en sifflant de peur de le choquer.
Les vaisseaux avec luy de toutes parts approchent ;
et malgré les françois à la terre s' accrochent.
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Forcadin de fureur s' élance sur le bord ;
et du premier assaut met Berenger à mort.
L' aimable Berenger, pour qui sur la Durance,
Ormonde s' épuisoit de pleurs et de souffrance.
Tous les iours en esprit elle passoit la mer,
sans aisles tous les iours elle voloit par l' air ;
et fidelle moitié d' une moitié fidelle,
n' ayant que son amour qui marchoit devant elle,
dans l' Egypte elle alloit du brave Berenger,
les travaux, les perils, les combats partager.
La nuit qui preceda sa derniere iournée,
par un songe fatal au camp françois menée,
elle vit son espoux sanglant et renversé,
qui luy montroit son coeur d' une lance percé.
D' une soudaine mort à ce triste presage,
elle prevint son dueil et prevint son vevage :
et son ame sortant en larmes par ses yeux,
à sa moitié s' alla rejoindre dans les cieux.
Berenger abbatu, six autres le suivirent ;
qui tous six de la main de Forcadin perirent.
Dans la confusion des morts et des blessez,
des fraois et des turcs poussans et repoussez,
son courage s' aigrit, son audace redouble ;
et sa force est plus grande ou plus grand est le
trouble.
Ainsi le loup vainqueur du parc et du berger,
ne se peut assouvir de mordre et d' égorger :
le sang à longs ruisseaux des machoires luy coule ;
ce qu' il ne peut manger, il l' étouffe et le foule ;
la laine entre ses dents à la chair se confond ;
le feu sort de ses yeux, et ses yeux de son front :
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et les cris du troupeau repetez du rivage,
luy sont comme un signal qui l' anime au carnage.
Tandis que Forcadin combat avec fureur,
et mesle autour de soy le tumulte à l' horreur :
d' autre costé Louys, non moins brave que sage,
ioint la force à l' adresse et le sens au courage :
et montre à sa conduite autant qu' à sa valeur,
qu' il est de son are et la teste et le coeur.
Les morts autour de luy tombent sous son épée,
comme autour du faucheur tombe l' herbe coupée :
et comme sous le chesne ébranlé par le vent,
le feuillage abbatu tombe avecque le gland.
Il fend d' un coup pareil au coup d' une tempeste,
au grand Erimesel et le casque et la teste :
il abbat de Gorgan l' épaule avec le bras ;
il blesse Merodac, et jette Ogur à bas.
Gorasel s' avançant le frappa de la masse ;
mais il fut sans delay payé de son audace.
Le prince d' un revers la teste luy fendit ;
l' armet étincelant en vain le deffendit ;
il fit feu, mais son feu n' amollit point l' épée ;
elle fut dans le sang du barbare trempée :
et son esprit grondant arraché de son corps,
alla de sa blessure épouvanter les morts.
Comme quand le sanglier à qui la bouche fume,
du feu que la colere en ses veines allume,
de la dent a fendu le ventre du limier,
qui le presse le plus et l' atteint le premier :
ses pitoyables cris, ses entrailles traisnantes,
et les traces qu' il laisse affreuses et sanglantes,
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donnent de la terreur à la meute qui suit ;
l' un iappe de bien loin, l' autre plus loin s' enfuit :
et le plus asseuré tourne à peine la teste,
vers son ombre qu' il prend pour l' ombre de la beste.
Ainsi de Gorazel l' affreuse et vaste mort,
trouble les sarrasins, retarde leur effort.
L' audacieux Olgant leur remet le courage,
arreste les fuyards, leur fait tourner visage.
fuyez vous, dit-il, hommes lasches et vains ?
Ce voleur qui vous chasse est-ce un monstre à cent
mains ?
Peut-estre attendez vous qu' afin de vous deffendre,
la mer aprez le Nil, se vienne icy repandre ;
et que la terre ouverte et les monts amassez,
fassent autour de vous des murs et des fossez.
N' esperez auiourd' huy ny prodiges ny charmes,
que ceux que vous ferez par la force des armes.
Ce pyrate n' a point d' autre demon pour soy,
que sa brutale audace, et vostre lasche effroy.
Ses forces ne sont pas des forces plus qu' humaines ;
son corps n' est pas d' acier, ny de bronze ses veines :
et fust-il d' une tour de bronze cuirassé,
de cette arme son flanc à vos yeux transpercé,
vomira sous mes pieds son ame déloyale,
à l' Europe non moins qu' à l' Egypte fatale :
et son harnois sanglant et captif sera mis,
au tombeau d' Almondar à qui ie l' ay promis.
à ces mots que les cris de ses gens seconderent,
et que les vents au loin en grondant repousserent ;
le temeraire Olgant la iaveline en main,
marche pour accomplir son serment inhumain.
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Il élance son arme, et son arme volante,
entre deux airs couppez porte une mort sifflante.
Sur l' escu de Louys le javelot glissa ;
et passant à Livry sa cuirasse faussa.
La mort et la froideur avec le fer entrerent ;
la chaleur et l' esprit la place leur quitterent :
et Livry satisfait de cet heureux transport,
pour témoigner au ciel qu' il en prisoit le sort,
offrit ne pouvant faire une offrande plus pure,
ses mains pleines du sang qu' il prit de sa
blessure.
De la mort de Livry le prince est affligé ;
de l' erreur de son dard Olgant est enragé :
et tous deux échauffez d' une égale colere,
tous deux également portez à se malfaire,
de longs pavois couvers, de longs sabres armez,
pareils à deux taureaux de chaleur animez,
ils marchent fierement et tiennent par avance,
la main preste à l' attaque et preste à la defence.
Olgant se precipite et gagne le devant ;
le roy pare le coup, le coup frappe le vent :
mais d' un bras plus heureux, d' une plus ferme épée,
du barbare au passer la cuirasse frappée,
donne ouverture au fer, le fer ouvre le flanc,
et l' ame dépitée en sort avec le sang.
De la cheute d' Olgant ses armes retentissent ;
la terre au loin gemit, les sarrasins paslissent ;
et des plus courageux par sa mort terrassez,
les coeurs sont abbatus et les esprits glacez.
Ainsi quand un rocher miné par les années,
et par les vents poussé roule des Pyrenées ;
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il entraisne sapins et chesnes aprez soy :
le fracas et le bruit au loin portent l' effroy ;
le mont en retentit, les echos en resonnent ;
les vallons d' alentour effrayez s' en étonnent :
et les ruisseaux perdus et sans ordre épanchez,
semblent estre le sang des arbres arrachez :
le terrible à la fin s' arrestant à la plaine,
de son ombre obscurcit la riviere prochaine ;
et les bergers craintifs, qui l' ont vû trébucher,
long-temps encor aprez n' osent en approcher.
Tandis que d' un costé le prince met en fuite,
le reste de ce corps errant et sans conduite.
D' Angenne et de Beaujeu ses freres assistez,
et d' un feu genereux au peril emportez,
entassent à monceaux sur les herbes fumantes,
les membres tronçonnez, et les testes sanglantes.
Les morts et les mourans, les armes et les corps,
prez de l' onde élevez luy font d' horribles bords :
et le sang des vaincus sur le terrain qui fume,
encor aprez leur mort de leur colere écume.
Desia de toutes parts les sarrasins poussez,
courent à leurs vaisseaux vers la rive avancez :
et Meledin qui craint une entiere deffaite,
pour ne risquer pas tout, fait sonner la retraite.
Mais le peril, la presse et le fer du vainqueur,
ne laissent aux fuyards que le trouble et la peur.
Les chefs ont beau tenir, la foule est la plus
forte :
sur l' ordre et sur l' honneur, le tumulte l' emporte.
Comme quand un torrent d' un cours precipité,
dans la plaine avec bruit par sa cheute est porté ;
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il passe de fureur sur ponts et sur chaussées ;
il pousse devant soy les maisons renversées ;
et les bois entraisnez par la force des eaux,
avecque les bergers entraisnent les troupeaux.
Ainsi des sarrasins les troupes éperduës,
et le long de la rive en desordre épanduës,
de leurs chefs emportez d' un tumulte pareil,
renversent la conduite, et troublent le conseil.
Le brave Forcadin quelques efforts qu' il fasse,
à l' exemple ajoustant et priere et menace ;
de force par un gros de fuyards entraisné,
arrive à son vaisseau fumant et forcené.
De là couvert de poudre, et soüillé de carnage,
tournant avec fierté le front vers le rivage,
son coeur combat encor, ne pouvant faire mieux,
du geste et de la voix, de la mine et des yeux :
et son ame en desir sur le champ demeurée,
se plonge dans le sang dont elle est alterée.
LIVRE 4
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Cependant le soleil dans les ondes s' éteint ;
de ses feux expirans l' air d' alentour se teint ;
et la nuit sur un char à grande ombre portée,
efface la clarté sur ses traces restée.
Avecque le sommeil le silence la suit,
l' un ennemy du iour, l' autre ennemy du bruit :
et quoy que sous leurs pas la tempeste se taise,
quoy que le vent s' endorme et que l' onde s' appaise ;
le trouble agite encor les deux camps ennemis,
aprez l' onde appaisée et les vents endormis.
Le sultan d' une part, bien que de son méconte,
il porte avec dépit le dommage et la honte ;
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d' une mine orgueilleuse et d' un air de fierté,
couvre le deplaisir de son coeur irrité.
De l' avis de ses chefs, les postes il ordonne ;
de six rangs de vaisseaux le tertre il environne ;
et commande qu' au point que l' aube de retour,
ouvrira l' hemisphere à la course du iour,
on donne tout d' un temps et d' un commun courage ;
chacun le fer au poing saute sur le rivage ;
chacun porte la mort dans le camp des françois,
et venge le croissant des affronts de la croix.
Les fraois d' autre part n' aspirans qu' à la gloire,
de laisser aprez eux une illustre memoire ;
s' excitent en commun malgré l' onde et la faim,
à dresser à leurs noms, les armes à la main,
du débris de l' Egypte une si haute tombe,
que l' Afrique en gemisse, et l' Asie en succombe.
Leur magnanime roy, d' un visage asseuré,
et qui semble du feu de son ame éclairé,
porte à tous les quartiers où le besoin l' appelle,
une nouvelle ardeur, une vigueur nouvelle.
Par ses yeux en éclairs son courage reluit ;
et la lueur qu' il jette au loin perce la nuit.
Les esprits les plus morts au tour de luy revivent ;
l' asseurance, l' espoir, l' allegresse le suivent.
Il n' est pas iusqu' aux feux prez des gardes veillans,
qui de sa noble ardeur ne paroissent brillans :
et l' air dont il soustient sa mine et sa parole,
encourage les chefs et le soldat console.
Aprez l' ordre étably, le saint et sage roy,
qui sçait que la valeur ne peut rien sans la foy ;
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qu' elle est foible à l' attaque, et foible à la
deffence,
si Dieu ne soustient l' arc, s' il ne conduit la
lance ;
d' une oraison hardie en sa tente enfermé,
combat les ennemis tout seul et desarmé.
Seigneur, où sont tes soins ? Et que sont devenuës
tes bontez autrefois des croyans si connuës ?
Ces yeux si bien-faisans n' ont-ils plus rien de
doux ?
Ce coeur si paternel est-il ferpour nous ?
Et s' il nous est ouvert, est-ce de cette source,
que ces fatales eaux ont leur funeste course ?
Ce deluge, seigneur, nous vient-il de tes mains,
qui verserent jadis leur sang sur les humains ?
Nous vient-il de ton flanc, d' où iadis écoulée
l' eau de ta grace au feu de ton amour meslée,
déborda sur la terre, et iusques dans leur fort,
abisma les pechez, et consuma la mort ?
à la montre d' un arc fait d' une vaine nuë,
la tempeste fleschit, la pluye est retenuë ;
et l' esprit de ton sang à ruisseaux épandu,
la montre de ton corps sur la croix étendu,
ne pourront arrester les eaux de ta colere ;
te laisseront encor des deluges à faire ?
Sans coeur et sans pitié tu verras de ta croix,
perir cent nations sujettes à tes loix ?
Que deviendra ton nom ? Où tombera ta gloire ?
n' ira point l' erreur aprez cette victoire ?
Et que dira l' Europe au pitoyable bruit,
de ses peuples noyez et de son camp détruit ?
Est-il de ton honneur, qu' à faux mesme elle estime,
que le ciel apostat du culte legitime,
p106
au party du croissant ses astres ait rengez ?
Que les fleuves se soient à sa solde engagez ?
Et qu' avec les demons la nature rebelle,
ait pris du mecreant contre toy la querelle ?
Le peril est pressant, éveille-toy, seigneur,
reprens tes premiers yeux, reprens ton premier coeur.
Que si de nos pechez la masse aux cieux montée,
de ta main, de son poids, des cieux precipitée,
par sa cheute a crevé le reservoir des eaux,
et sur nous a tiré ces deluges nouveaux ;
il est iuste, seigneur, que pour te satisfaire,
ie m' expose pour tous aux traits de ta colere :
sans reserve ie t' offre et la teste et le coeur,
mais conserve mon peuple et sauve ton honneur.
Ses pleurs et ses soûpirs qui sa voix étoufferent,
en termes plus pressans sa demande acheverent :
et dans un vase d' or par son ange portez,
sur l' autel où les voeux des saints sont presentez,
devant l' agneau regnant, un parfumpandirent,
à qui des saints vieillards les harpes répondirent.
Le monarque eternel fleschy par cet accord,
consent à delivrer les françois de la mort.
Il se fait d' un rayon d' esprit et de lumiere,
sans bruit une parole, une voix sans matiere :
et ce rayon porté sans air, sans mouvement,
à l' archange Michel est un commandement.
Le ministre emplumé de sa sphere s' élance,
à l' estoile pareil que sa cheute balance ;
va d' un vol à qui cede et l' orage et l' éclair,
par l' espace du feu, par l' espace de l' air :
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son aisle s' étend les nuages fleschissent ;
le vent baisse et gauchit, les ombres s' éclaircissent.
Il arrive à la tente où le sainct roy prioit,
et du coeur pour son peuple en silence crioit.
Un feu pur et sans corps qui l' archange environne,
d' un cercle lumineux le pare et le couronne :
et le rayon vainqueur dont sa teste reluit,
ecarte d' alentour les spectres et la nuit.
Le prince en est surpris et baisse à ces lumieres,
l' esprit détonnement de respect les paupieres.
Tes pleurs, luy dit l' archange, ont iusqu' à Dieu
monté,
leur cours, de la riviere à le cours arresté :
l' insolente à present ne connoist plus de rive ;
de ses bras débordez ton armée est captive ;
mais demain rattachée aux chaisnes de ses bords,
en dépit des demons, en dépit de leurs sorts,
quelque effort qu' elle fasse et des bras et des
cornes,
elle sera rangée et gardera ses bornes.
Ce peril évité la gloire et la vertu,
t' ouvriront un chemin des princes peu battu ;
et par là conduiront tes pas à la couronne,
qu' aux heros patiens la patience donne.
La force du heros n' est pas toute en ses bras ;
son coeur sans leur secours peut donner des combas :
et ce n' est pas au fer que se doit la conqueste,
des plus nobles lauriers qui luy couvrent la teste.
La victoire qui naist et qui vit dans le sang,
est pesante et brutale, est vile et du bas rang :
et ces esprits captifs, ces ames enchaisnées,
sous un infame ioug par les vices traisnées,
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peuvent avec audace et peuvent avec art,
gagner un bataille et forcer un rampart.
Les ames des sangliers et celles des lyonnes,
se pourroient acquerir de semblables couronnes :
et d' un tigre échauffé les ongles et les dents,
suffiroient à former de pareils conquerans.
La vaillance chrestienne a bien d' autres usages ;
les combats ne luy sont que des apprentissages :
c' est dans l' adversité, c' est contre le malheur,
qu' elle agit hautement, qu' elle montre son coeur.
La vertu traversée éclate davantage ;
elle se fortifie au vent et sous l' orage ;
et le feu qui paroist la devoir foudroyer,
ne sert qu' à l' éclaircir, et qu' à la nettoyer.
L' honneur mesme des arts et leur beauté derniere,
viennent par les tourmens que souffre la matiere.
L' argent se fait plus beau sous le fer qui le bat ;
l' or jetté dans le feu prend un nouvel éclat ;
et c' est avec les coups que le marteau luy donne,
qu' il se façonne en sceptre et se forme en couronne.
Ton throsne dans la gloire ainsi s' achevera ;
par mille adversitez la croix t' y portera.
Et Dieu pour preparer ton coeur à la souffrance,
par une montre illustre et de haute esperance ;
veut que du poids massif de ton corps déchargé,
et du nuage obscur qui te suit dégagé,
tu viennes mesurer le tour et l' étenduë,
du palais où ton ame est au ciel attenduë.
à peine par ces mots l' archange eut achevé,
que le prince avec luy fut en l' air élevé.
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Une flame innocente et de pure lumiere,
luy décharge le corps du faix de la matiere ;
et fait autour de luy d' un cercle étincelant,
un throsne lumineux et sans aisles volant.
Moins pompeuse monta cette nuë embrasée,
qui ravit autrefois le maistre d' Elisée ;
bien que quatre chevaux y fussent attelez,
de flames petillans et de flames aislez.
Louys dans cette claire et legere machine,
qui d' un mobile feu l' enleve et l' illumine,
passe d' un vol égal et tousiours suspendu,
tout ce vaste entre-deux l' air est étendu.
des vents en passant il remarque la course :
de la pluye il voit là les conduis et la source :
il voit les reservoirs, où la froide saison,
tient la glace en cristal, et la neige en toison.
Plus haut dans un étage aux humains invisible,
il voit cet arcenal éclattant et terrible,
des anges soldats et des celestes camps,
l' equipage éternel se tient prest en tout temps.
sont des traits de feu, là des lances ardentes,
du sang des nations humides et fumantes :
là sont des coutelas à ces flames pareils,
qui des affreuses nuits sont les affreux soleils.
se voit cette claire et redoutable épée,
du sang des premiers nez de l' Egypte trempée :
et celle dont le camp du roy blasphemateur,
deffait en une nuit par l' ange executeur,
laissa de l' Assyrie égorgée et sanglante
sur le terrain fumant l' ombre pasle et tremblante.
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se tiennent encor ces chariots volans,
qui sur le dos vouté des nuages roulans,
de leur feu, de leur course, et de leur attelage,
font l' éclair et le bruit qui precedent l' orage :
et tout cet attirail grondant et lumineux,
que les soldats de l' air font marcher devant eux,
des machines à gresle et des boëtes à foudre,
des canons à carreaux qui font du feu sans poudre.
mesme prez du lac, d' où jadisborda,
ce deluge vengeur qui la terre inonda,
se voit le reservoir, d' le souffre et les flames,
roulerent à torrens sur les villes infames.
Le sainct prince contemple avec étonnement,
ce terrible appareil, ce superbe armement :
et traversant de là cette ardente ceinture,
qui d' un feu tiede et clair couronne la nature ;
il admire son calme, et s' étonne comment,
sans brûler il éclaire et vit sans aliment.
Aprez il est porté par ces voûtes roulantes,
qui des planetes sont les carrieres mouvantes.
En chacune il remarque un globe rayonnant,
penetré d' un esprit moteur et gouvernant,
qui d' une impression iuste et sans intervale,
donne à toute la masse une vitesse égale.
De ces mobiles corps l' un dans l' autre emboëtez,
et d' un bransle reglé l' un sous l' autre emportez,
il se fait un concert dont la double merveille,
ravit les yeux du prince et ravit son oreille.
Dans la sphere plus haute, il voit du firmament
le mouvement serain, l' auguste ameublement ;
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il le voit parqueté de figures fatales,
qui du bas monde font les mobiles annales :
il y voit ces miroirs illustres et constans,
luisent tour à tour les images des temps.
En suite traversant cette vaste étenduë,
se voit une mer voûtée et suspenduë ;
il admire des flots en cercle balancez,
la iustesse roulante et les tours compassez :
il s' étonne de voir une sphere liquide,
qui se meut de son poids et se meut dans le vuide ;
et par son mouvement de tous costez égal,
fait aux cieux un couvert tournant et de cristal.
Au delà de ces corps sans ombre et sans matiere,
il s' étend un pays de gloire et de lumiere ;
un pays où le iour sans aube et sans declin,
n' a point eu d' orient et n' aura point de fin.
Celuy sous qui les feux des astres se formerent,
quand ses pas sur le ciel leurs traces imprimerent ;
celuy qui d' un regard le soleil alluma ;
qui les esprits aislez de son souffle anima ;
est celuy dont la face en lumiere feconde,
fait le iour eternel qui regne en ce beau monde.
Des plus fameux ouvriers les plus sçavantes mains,
des arts les plus hardis les plus nobles desseins,
pourroient d' argent et d' or épuiser les minieres ;
pourroient de diamans élever des carrieres ;
pourroient mettre en un corps composé de souhaits,
tous les thresors à faire et tous les thresors faits ;
et ne pourroient tracer de cet heureux royaume,
qu' une feinte grossiere et qu' un sombre phantosme.
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L' innocence et la paix, la gloire et les plaisirs,
n' y laissent ny sujet ny matiere aux desirs :
et les felicitez que la fable a dorées,
les fortunes des roys sur la terre adorées,
auroientmoins de montre, auroient moins de
clarté,
qu' un grain d' or n' en auroit au soleil ajousté ;
et que n' auroit au ciel, parmy tant de lumieres,
un de ces feux errans qu' on voit sur les rivieres.
à ce lieu de bon-heur le saint prince porté,
admire sa richesse, admire sa beauté ;
et frappé de l' éclat que jettent ces merveilles,
qui n' eurent ny n' auront autre part leurs pareilles ;
il sent les foibles rays de l' humaine splendeur,
s' effacer de son front, disparoistre en son coeur ;
comme au feu du grand iour les traces disparaissent,
que les feux de la nuit sur l' hemisphere laissent.
De ce brillant palais les heureux habitans,
ont un iour eternel, un eternel printemps :
et quoy que distinguez de degrez et d' étages,
comme ils sont inégaux en ordre et de partages,
ils sont tous pleins de gloire et comblez de plaisir ;
ils ont tous un bon-heur égal à leur desir :
et chacun satisfait du rang que Dieu luy donne,
termine ses souhaits du tour de sa couronne.
Il passe le bas cercle, où sont les innocens,
qui ravis par la mort en leurs plus tendre ans ;
comme l' est une fleur que dez la matinée,
un vent froid et bruslant sans respect a fanée,
ont avant la saison, d' un pas precipité,
par la perte du temps gagné l' éternité.
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Mais comme leur salut n' est pas de leur conqueste,
ils n' ont ny palme aux mains, ny laurier sur la
teste ;
il ne descend sur eux des divines clartez,
que la pointe derniere et les extremitez :
cette pointe pourtant les comble et les couronne,
et cette extremité leur étage environne.
Par dessus ce bas rang, qui dans la gloire fait,
un cercle qui ressemble au grand cercle de lait,
la commune de saints regnante et couronnée,
tient une region plus ample et mieux ornée.
Les pauvres resinez, les riches bien-faisans,
les iustes magistrats, les loyaux artisans,
les couples qui liez d' un hymen legitime,
en ont porté le joug sans outrage et sans crime ;
ceux qui d' un celibat dans les loix arresté,
se sont fait une sobre et chaste liberté ;
tous ceux qui satisfaits d' une vertu commune,
voulant monter au ciel avecque leur fortune,
empeschez de sa masse et de son faix chargez,
de la terre se sont à peine dégagez ;
et tout le peuple saint a dans ce grand espace,
un rang de gloire égal au degré de sa grace.
Les vertus des vivans et non les qualitez,
distinguent là l' honneur et font les dignitez.
Ce qui fut or icy, ce qui fut écarlate,
sur l' ame en ce lieu là, ne pese ny n' éclate ;
et ce n' est que du feu qui de son coeur s' épand,
que le iour autour d' elle est ou petit ou grand.
Louys de cet étage à l' autre étage passe,
dans un plus auguste et plus illustre espace,
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les fidelles heros en vertus differens,
sur diverses hauteurs occupent divers rangs.
Le premier est de ceux qui fameux en vaillance,
à l' appuy des autels ont consacré leur lance ;
et de la sainte loy saints et iustes guerriers,
sur la croix avec gloire ont anté leurs lauriers.
L' autheur du saint empire et de la Rome grecque,
qui maintenant gemit sous le joug de la mecque,
le premier Constantin paroist là couronné,
d' un cercle de lumiere en laurier façonné.
Prez de luy l' étendart, qui fut de sa victoire,
le presage fatal en exprime l' histoire :
Licine en cette enseigne et Maxence liez,
ont la teste courbée, ont les genoux pliez :
les idoles sous eux eparses et cassées,
sont comme eux d' un éclair foudroyant renversées ;
et les throsnes ostez aux infideles roys,
font avec leurs autels une base à la croix.
le grand Theodose et le grand Heraclie,
avec d' autres de Grece et d' autres d' Italie,
divers de nation, de merite divers,
et d' eternels lauriers également couvers,
ont sur des bases d' or de palmes relevées,
de leurs gestes guerriers les histoires gravées.
Les plus étincelans de cette region,
sont les braves neveux du brave Francion ;
qui depuis que les lys sur Clovis descendirent,
et par luy cultivez leurs fleurons étendirent,
cent fois de sang barbare à torrens épandu ;
ont troublé le Iourdain, ont le Nil confondu,
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et de mille lauriers cueillis par la victoire,
ont couron l' eglise et relevé sa gloire.
Louys reconnoist là ses illustres ayeux ;
leur éclat le surprend et luy remplit les yeux ;
il voit de leurs exploits, il voit de leurs victoires,
en portraits autour d' eux les illustres histoires.
Martel qui sans couronne et sans sceptre fut roy,
a de ses faits en or la montre devant soy :
là le Maure et le Got débordez de l' Espagne,
de leur barbare sang inondent la campagne ;
et laissent de leurs corps sur la Loire fumans,
les plaines en contrainte et les flots écumans.
Pepin que les vertus sur le thrône porterent,
et des coeurs des fraois les vertus couronnerent,
eclatte de son regne autour de luy taillé,
et d' un rare travail richement émaillé.
Le fier et vain Lombard voleur du saint domaine,
souffre-là de son crime et la honte et la peine :
et le roy conquerant soûmet avec son coeur,
les clefs de cent citez aux clefs du grand pasteur.
Mais sa gloire presente et sa gloire passée,
prez de son fils paroist par son fils effacée.
Du grand Charles qui suit un éclat se repand,
à qui tout autre éclat dans ce cercle se rend.
Trois bazes devant luy de rubis étoffées,
des roys qu' il a vaincus soustiennent les trofées.
Didier de l' estat d' Astulfe possesseur,
et de sa tyrannie insolent successeur,
sous les Alpes deffait et deffait à Pavie,
de l' effort des françois sauve à peine sa vie.
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Charles victorieux, d' une fidelle main
romp les fers preparez au pontife romain ;
et le serpent Lombard par un fatal hommage,
sous sa lance vomit le venin et la rage.
D' autre part les saxons tant de fois revoltez,
et tant de fois battus sont à la fin domtez :
sur l' Elbe et sur le Rhin leurs troupes renversées,
font aux flots rougissans de barbares chaussées.
Vidiginde soûmis aux lys comme à la croix,
avec soy leur soûmet la tige de cent roys :
et de leur Dieu cruel, par un celebre exemple,
le phantosme enfumé brusle avecque son temple.
Dans le dernier trophée un harnois ciselé,
fait voir à l' espagnol le sarrasin meslé :
l' outrageux Bellingan que Charles met en fuite,
aprez le coeur perdu perd encor la conduite :
Aigolant à ses pieds abbatu de sa main,
l' ame avecque le sang vomit sur le terrain :
et la segre de morts et de mourans comblée,
roule à peine son onde écumante et troublée.
Dans cet illustre rang de princes et de roys,
qui jadis de leur sceptre appuyerent la croix.
Louys connoist son pere, heureux pour l' entreprise,
qu' il fit d' assujettir l' albigeois à l' eglise.
Et du fils et du pere à cet abord surpris,
un rayon mutuel penetre les esprits :
le pere à bras ouvers iusqu' à son fils s' avance,
l' appelle la couronne et l' honneur de la France,
et luy fait des lauriers de tant de roys heureux,
de pressans aiguillons pour aller aprez eux.
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Acheve, luy dit-il, nostre nombre et ta gloire ;
fournis la noble course ouverte à ta victoire :
ioins tes pas à nos pas dans ce fameux sentier,
et sois nostre rival comme nostre heritier.
De sueur et de sang nos traces éclairées,
et d' un long trait de iour et de feu colorées,
devant toy font encor et feront aprez toy,
une lice d' honneur aux heros de la foy.
Spectateurs partisans de ta sainte milice,
nous te verrons d' icy combattre en cette lice :
nous accompagnerons de nos voeux tes combas ;
nos coeurs et nos esprits seconderont tes bras :
et nous mesmes vaincus, lors qu' en cette contrée,
par les vertus conduit, tu feras ton entrée,
nous suivrons le triomphe, et pour te couronner,
chacun de nous voudra ses palmes te donner.
à ces mots il s' avance et luy montrant la gloire,
des heros dont le nom bruit le plus dans l' histoire :
celuy-là, poursuit-il, qui brille d' une croix,
qu' un rubis éclatant forme sur son harnois,
est le grand Godefroy, dont le bras heroïque,
deffit dans la Iudée et l' Asie et l' Afrique :
et du joug sarrasin la cité retira,
que l' homme Dieu jadis de ses pas honora.
sont les baudoüins qui son trappeau suivirent,
et le sceptre aprez luy de Sion recueillirent.
L' autre est Foulques De Tours, qui deffit par
deux fois
les bisantins jaloux du progrez des françois.
Le grand Raymond le suit, Raymond sous qui
l' Espagne,
vit de sang grenadin regorger sa campagne ;
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et le maure eut les bras des mesmes fers chargez,
que la grenade avoit pour le chrestien forgez.
Icy Louys le ieune et là Philippe Auguste,
tous deux grands et tous deux dignes du nom de iuste ;
ioüyssent en commun et dans un mesme rang,
des couronnes qu' ils ont acquises par leur sang.
De leurs combats fameux en nobles avantures,
ces bazes de cristal font luire les figures,
malgré les sultans acre prise soûmet,
à Philippe vainqueur son orgueilleux sommet :
et le tortu meandre enflé de sang barbare,
remonte vers sa source, et de frayeur s' égare ;
tandis que ton ayeul fait avec les françois,
de turbans sur la rive un trophée à la croix.
Remarque de Simon domteur de l' heretique,
la teste rayonnante, et l' habit magnifique.
Le cerbere albigeois dans son bouclier fumant,
et de sang, de colere et de bile écumant,
se traisne avec langueur le long de la Garonne,
et du fiel qu' il épand les herbes empoisonne.
Reconnois à l' habit, ces deux rangs que tu vois,
si lumineux du feu qui jallit de leurs croix.
Geoffroy qui d' un grand zele ému d' un grand exemple,
eleva le premier la banniere du temple ;
là dans un calme heureux, des siens environné,
de lauriers eternels a le front couronné.
Et là Raymond l' autheur de la noble milice,
qui fit dans l' hospital son premier exercice,
des braves bien-heureux de son ordre assisté,
ioüyt d' une éclatante et douce eternité.
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Que ce corps conquerant ira viste à la gloire !
Que de ses hauts exploits il grossira l' histoire !
Que de lunes un iour en la mer s' éteindront,
par tout où de sa croix les éclairs s' étendront.
S' il est de l' avenir quelque augure infaillible,
cet ordre sur la terre et sur l' onde invincible,
dans Rhodes deux cens ans de force regnera,
et du bris des turcs son regne affermira.
De là tousiours plus grand et tousiours plus utile,
il ira s' établir sur la mer de Sicile ;
et dans Malte à iamais son empire affermy,
sera l' écueil commun du commun ennemy.
Le heros attentif au discours de son pere,
s' emplit des grands objets de cette grande sphere ;
benit l' heureux estat de ces saints conquerans ;
et voit de tous ces corps l' harmonie et les rangs.
s' offrit à ses yeux, en triomphe et pompeuse,
des martyrs de son camp la troupe lumineuse,
qui de leur sang parez, de leur mort glorieux,
combattant à Damiette avoient conquis les cieux.
Tous la palme à la main, tous la couronne en teste,
encouragent le prince à suivre sa conqueste ;
et du iour de leur front les rays sont à son coeur,
des aiguillons de zele et des pointes d' honneur.
Sur ce rang de heros à la guerre invincibles,
d' autres sont élevez sans armes et paisibles,
qui braves contre eux mesme, et sur eux mesme forts,
ont vaincu le plaisir et le monde en leurs corps.
Victoire magnanime, et de plus grande gloire,
que celles dont les bruits vont si loin dans
l' histoire ;
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exploit laborieux où dans un mesme coeur,
le mesme esprit vaincu le mesme esprit vainqueur,
sans pandre de sang, ny livrer de batailles,
fait plus qui s' il forçoit les plus fortes
murailles ;
que si cent nations à ses pieds il rangeoit ;
et sur cent roys vaincus un throsne il s' érigeoit.
Dans le departement de ces forts pacifiques,
regnent en majesté les pauvres heroïques ;
ces genereux vainqueurs de ce brillant metal,
qui fatal à la paix, à la vertu fatal,
plus malin que le fer au fer donne la force ;
des vices les plus noirs assaisonne l' amorce ;
et par tout où l' éclat de ses faux iours reluit,
appelle la discorde et la guerre introduit.
sont ceux qui d' un aisle à peu d' ames commune,
s' élevant sur le globe où regne la fortune ;
victorieux du monde ont foulé les grandeurs,
qui sont l' abus des yeux et le piege des coeurs.
Les uns sont là montez de ces plages bruslantes,
de soif et de chaud les terres sont ardentes :
les autres sont venus de ces affreux climas,
les cieux sans vigueur ne font que des frimas :
il en vient des forests, et de ces grottes sombres,
tous les iours sont noirs, où tous les corps
sont ombres :
il en vient de ces monts qui de neige couvers,
sont l' azile eternel du froid et des hyvers.
Lothaire et Carloman qui le sceptre quitterent,
et le bandeau royal à la bure changerent ;
pour ces riches liens, par eux abandonnez,
y sont parez d' éclairs et d' astres couronnez.
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mesme le saint roy, pour sa soeur Ysabelle,
trouve un thne dressé de matiere eternelle :
en lettres de rubis son nom s' y voit taillé ;
et le champ d' alentour de saphirs émaillé,
de sa riche indigence, et de son humble gloire,
par des iours differens represente l' histoire.
Dans le mesme climat, mais dans un plus haut rang,
sont les chastes vainqueurs de la chair et du sang ;
les dompteurs du plaisir, qui dompteur des plus
braves,
met les forts à la chaisne et fait les roys esclaves.
de force cailloux en diamans changez,
et divers de lumiere, en balustres rangez,
se fait devant Susanne, une scene où s' explique,
de sa forte pudeur l' avanture heroïque.
Auprez d' elle est Iudith, qui par un mesme effort,
triompha de l' amour, triompha de la mort ;
et d' une hardiesse heureuse et renommée,
dans un seul pavillon deffit toute une armée.
celle qui sans nom sur la Marne nasquit,
qui d' un cruel amant la cruauté vainquit,
et fit voir à la France une Iudith chrestienne,
surpasse de Iudith la gloire par la sienne.
le beau rejetton des belles fleurs de lys,
de sa haute vertu Gondeberge a le prix :
l' outrageux Adalulfe, et la noire imposture,
ont de serpens affreux à ses pieds la figure :
tout reluit autour d' elle, et ses fers d' autrefois,
sont perles sur sa teste et bagues dans ses doits.
depuis peu Rozzi, guerriere et magnanime,
d' un throsne rayonnant qui ses combats exprime,
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brave encore l' orgueil du barbare Esselin,
et menace ses iours d' une tragique fin.
le Ioseph romain, le second Hippolyte,
crispe a son rang de gloire et son rang de merite :
et prez du chaste hebreu, martyr de pureté,
couronné d' un bandeau d' eternelle clarté,
de sa marastre ardente en la nuit de l' abysme,
voit à ses pieds fumer le supplice et le crime.
mesmes ont leur rang, ces vierges mariez,
qui separez de corps et de l' esprit liez,
par un effort de foy soustenu de courage,
ont sceu joindre l' hymen avecque le vefvage :
et libres sous le ioug, dans la chair épurez,
du flambeau de l' amour sans chaleur éclairez,
à ces neiges pareils que respectent les flames,
ont gardé dans le feu la fraischeur de leurs ames.
Elzear et Delphine illustres en ce rang,
sont couronnez de lys, sont revestus de blanc :
et prez de son Henry Cunegonde éclatante,
d' un double diadéme a la teste luisante.
Louys de cet étage au suivant est porté,
dans une plus forte et plus pure clarté,
les heros patiens joüyssent de la gloire,
les ont elevez la grace et leur victoire.
regne des premiers sur un thrône de iour,
Iob ce fameux souffrant, qui fut comme une tour,
qu' en vain tous les demons à la foule hurterent,
que les chancres en vain, qu' en vain les vers
rongerent.
Sous des membres pourris, sous un cuir vermoulu,
son coeur fut tousiours ferme et tousiours resolu ;
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et sous soy vit tomber, sans sortir de sa place,
le débris de son corps et celuy de sa race.
Aussi de cesbris son throsne façonné,
est d' éclairs differens par tout illuminé ;
et l' ulcere qui fit sa haute patience,
sur luy fait de ses rays une vive nuance.
Tobie est prez de luy, brillant et glorieux ;
sa gloire principale à sa source en ses yeux,
d' où sortent par rayons les feux qui l' environnent,
et d' un tour éclatant la teste luy couronnent.
sont les sept neveux de ces saints conquerans,
qui du peuple choisi vainquirent les tyrans.
De zele, de courage et de sang machabées,
aprez leurs camps détruits et leurs villes tombées,
dans la cheute commune et le commun effroy,
ils resterent debout, ils soustinrent leur loy :
et les feux qui contre eux au glaive se meslerent,
de leurs corps tronçonnez leurs couronnes formerent.
Tous les autres souffrans ou fameux ou sans nom,
donnez en butte au monde, à l' épreuve au demon,
plus clairs que les flambeaux de la voûte derniere,
font en ce dernier ordre un concert de lumiere.
Louys reconnoist là Baudoüin son parent,
qui souffrant renom, renommé conquerant ;
aprez avoir soûmis par le sac de Bisance,
au grand lys le grand aigle, et la Grece à la
France ;
en suite vers le nort ses conquestes poussant,
d' un mesme effort la croix et son sceptre avançant,
mourut d' autant de morts et longues et barbares,
qu' il souffrit de tourmens sous le fer de bulgares.
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Le saint Comte De Brenne, en Syrie autrefois,
la terreur du croissant et l' appuy de la croix,
paroist là glorieux de la riche couronne,
que la main des bourreaux luy fit en Babilonne.
les braves seigneurs de Bar et de Monfort,
sont élevez au rang que leur acquit leur mort ;
lors que d' une grande ame aux grands faits disposée,
nobles avantcouriers de la France croisée,
ils furent au levant par leur zele menez,
et furent pour leur zele à Gaze couronnez.
Louys avecque ioye apprend leurs aventures,
admire le beau iour qui sort de leurs blessures :
et de leur gloire épris, épris de leur splendeur,
voudroit avoir changé sa couronne à la leur.
L' eternel souverain de la cour eternelle,
des heros patients le chef et le modele,
sur un throsne formé d' esprits étincelans,
eclairez de cent yeux, de six aisles volans,
tient le haut de la sphere, et de ce haut étage,
la ioye a tant de saints et la gloire partage.
De sa mort qui rendit la vie à tous les morts,
les empreintes luy font cinq soleils sur le corps :
et par là d' une cheutte égale et reguliere,
comme par cinq canaux se repand la lumiere.
Iusqu' à ce throsne ardent le saint prince porté,
à peine en peut souffrir la pompe et la clarté.
Il en sort des concerts de voix étincelantes,
de feux harmonieux, de lampes resonnantes :
et les chantres vieillards répondent à l' entour,
du concert de leurs luts à ces concerts de iour.
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Une voix cependant du throsne descenduë,
qui tient toute autre voix de respect suspend,
le long d' un doux éclair adressée à Louys,
remet son ame émuë et ses yeux ébloüis.
Tu n' es pas, luy dit-elle, au bout de ta carriere ;
tes ans ne sont pas pleins, ny ta couronne entiere ;
et tu ne peux qu' aprez le combat achevé,
estre au ciel des vainqueurs avec nous élevé.
I' ay vû de ta constance et vû de ton courage,
le magnanime essay, le noble apprentissage :
et sans plus differer, ces travaux avancez,
d' une avance d' honneur bien-tost recompensez,
te seront dans la course où t' appelle la gloire,
un attrait au combat, un gage de victoire.
Trois couronnes luy sont offertes à ces mots,
et le celeste roy reprenant le propos,
avec ce cercle d' or, poursuit-il, ie te donne,
des estats du couchant l' ample et vaste couronne.
De l' arcenal romain les tonnerres lancez,
pour venger le pontife et ses droits offencez,
ont donle signal au coup de la iustice,
qui doit de Frederic avancer le supplice.
Le sceptre imperial par ses crimes taché,
luy doit estre bien-tost par la mort arraché :
et son front abbattu du feu de l' anatheme,
pour sa race et pour soy perdra le diadême.
I' offre encor à ton choix avecque ce bandeau,
rayonnant des thresors de la terre et de l' eau,
tous les estats soûmis au throsne de Bisance ;
tous ceux les sultans étendent leur puissance ;
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et tous ces beaux climas couronnez de palmiers,
que le iour renaissant visite les premiers.
La troisiesme couronne à ton choix est offerte,
d' épines herissée et de ronces couverte.
Ie t' offre en te l' offrant une part à ma croix,
non à cette croix d' or qui luit au front des roys ;
mais à ce bois chargé de souffrances humaines,
qui m' a fait à ce thrône un degré de mes peines.
Du choix que tu feras ton destin ie feray ;
et selon ton souhait ie te couronneray.
Le prince penetré d' une ardeur lumineuse,
saisit à ce discours la couronne épineuse :
et sans jetter les yeux sur perles ny sur or,
celle-cy m' est, dit-il, un assez grand thresor.
Ie ne puis recevoir des mains de la victoire,
un don de plus grand prix ny de plus haute gloire ;
et ie m' en dois tenir plus riche et mieux paré,
que si de cent lauriers à la guerre honoré,
i' avois par ma valeur étendu ma couronne,
au delà des estats que la mer environne.
Aux épines, seigneur, si vous joignez vos cloux,
les liens en seront plus fermes et plus doux ;
et vostre croix pour comble à vos cloux ajoustée,
tiendra d' un poids plus fort mon amour arrestée.
Heureux si prez de vous à la croix attaché,
de vostre sang ie lave et du mien mon peché !
Et plus heureux encor si vostre sainte flame,
de ces épines peut s' allumer dans mon ame !
Les volans animaux et les chantres volans,
du thrône de l' agneau porteurs étincelans,
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à ce choix de Louys des aisles applaudirent ;
de leurs sacrez concers les vieillars les
suivirent ;
et du throsne, en ces mots descendit une voix,
qui répondit au prince et confirma son choix.
La route que tu prens demande un grand courage ;
de bonne heure il te faut preparer à l' orage :
il sera de durée et sera violent,
et tout ce que l' enfer a de plus turbulent,
par des charmes conduit et soudoyé de charmes,
en foule opposera ses armes à tes armes.
Encor une autrefois le Nil t' assiegera ;
tes soldats à tes yeux un monstre égorgera ;
et les demons liguez te feront des barrieres,
de torrens embrasez et d' ardentes carrieres.
D' un peril si pressant par miracle arraché,
tu verras le terrain de sarrasins jonché ;
et verras à tes pieds la riviere captive,
te soûmettre sa corne et te ceder sa rive.
Mais d' un illustre sang ton triomphe taché,
et de sa tige un lys par la mort détaché,
mesleront la douleur et le deuil à ta gloire,
et tireront des pleurs des yeux de la victoire.
La maladie aprez avec la pasle faim,
de leur suite traisnant l' attirail inhumain,
entreront dans ton camp sans livrer de batailles ;
et sans fer l' empliront d' affreuses funerailles.
Toy-mesme atteint du mal et lentement bruslé,
d' un feu de fiévre au feu de ton zele meslé,
tu feras sa langueur et sa crainte commune,
et ton peril sera celuy de sa fortune.
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Guery bien-tost aprez et plein d' un nouveau coeur,
de nouveau des demons et des sultans vainqueur,
sur la rive du Nil de carnage écumante,
tu feras un trophée à la croix triomphante.
tout heureux succez pour toy se bornera ;
toute l' Asie en corps contre toy s' armera ;
d' un mal contagieux tes trouppes abbatuës,
quoy que tu fasse ferme et que tu t' évertuës,
cederont à la force, au nombre cederont ;
et tes freres captifs avec toy resteront.
La mort du sang des tiens rougissante et trempée,
sur toy-mesmes encor voudra lever l' épée :
mais le fer et le bras mon ange arrestera,
et contre le sultan le coup détournera.
De tant de sang versé l' esprit et la fumée,
attirant ma colere à sa perte allumée,
dans l' émeute des siens le barbare accablé,
laissera son estat chancelant et troublé.
Remis en liberté pour Damiette renduë,
tu ne mettras l' espoir dans l' Europe éperduë.
Aprez six ans passez, à tes ports arrivant,
des pirates couru, tourmenté par le vent ;
tu rendras la lumiere et l' esprit à la France ;
à tes peuples branlans tu rendras l' asseurance :
et faisant remonter sur le throsne avec toy,
l' innocence et la paix, la iustice et la foy,
tu laisseras aux roys, d' une forme nouvelle,
tes vertus en exemple et ta vie en modelle.
Aprez la paix reglée et le droit affermy,
aggresseur de nouveau du commun ennemy ;
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tu porteras la guerre aux costes de Carthage ;
et vainqueur de ses murs comme de son rivage,
feras trembler de crainte et du bruit de tes faits,
les chasteaux de Maroc et les ramparts de Fez.
Mais de nouveaux malheurs encore dans l' Afrique,
ouvriront à ton ame une lice herque.
Ton camp par escadrons la peste fauchera ;
un de tes fils atteints sous sa faux tombera :
du succez de ce coup la cruelle animée,
ajoustera les chefs aux membres de l' armée ;
et par tant de tombeaux à ton throsne arrivant,
par tant de corps couchez iusqu' à toy s' élevant,
d' une mort qui sera ta plus haute victoire,
fermera ta couronne et t' ouvrira la gloire.
Fournis donc ta carriere ; un throsne icy t' attend,
si haut, si lumineux, si ferme et si constant ;
qu' il n' est point de souffrance à passer ny passée,
qui n' en soit hautement un iour recompensée.
à ces mots, un grand throsne à Louys presenté,
etale une pompeuse et durable clarté.
Il n' est pas composé de ces lourdes matieres,
que le soleil durcit et peint dans nos carrieres :
il n' est pas enrichy de ces verres taillez,
de ces esprits de nacre arrondis et caillez,
dont le luxe et l' orgueil phantasques et frivoles,
couronnent la fortune et parent ses idoles.
L' étoffe est d' une piece, et de ses iours divers
rehaussez avec ordre, avec ordre couvers,
sans taille et sans couleur, sans traits et sans
hachures,
il se fait divers corps et diverses figures.
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De ce thrône Louys avec étonnement,
mesure la hauteur, contemple l' ornement :
il y voit ses combats, il y voit ses victoires ;
de toutes ses vertus il y voit les histoires.
D' une-part dans son camp de famine pressé,
l' indigent il nourrit, il panse le blessé :
et cette main si brave à manier l' épée,
si noblement au sceptre et si bien occupée,
descend de ses emplois, relasche ses efforts,
pour traitter des mourans, pour enterrer des morts.
mesme cette teste heroïque et royale,
ce front ferme et hautain que nul autre n' égale,
deffait de sa couronne abbaisse sa hauteur ;
le ciel en feu sur luy se rend son spectateur ;
et des pauvres qu' il sert la poudre en or changée,
sur son front par un ange en rayons est rangée.
D' autre-part il se voit dans sa captivité,
en asseurance égal, égal en fermeté :
il est dans sa prison ce qu' il seroit au louvre ;
et quoy qu' il ait à peine un manteau qui le couvre,
de sa grace paré, pompeux de sa vertu ;
d' un air noble et tranquille à l' entour revestu ;
il soustient sa grandeur de sa seule personne,
et sa mine luy fait sans or une couronne.
tout ce qu' on remuë ou d' espoir ou d' effroy,
n' étonne point son coeur, n' ébransle point sa foy ;
sous le fer l' un et l' autre, et prez de la torture,
conserve son assiette et retient sa posture.
Plus bas par un miracle en liberté remis,
il fait de nouveaux plans contre les ennemis :
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il munit à ses frais les places des fidelles,
de murs renouvellez et de portes nouvelles.
des prisons du Caire et des tours de Damas,
des peuples de martyrs vers luy tendoient les bras ;
et de l' obscurité destinée à leurs gesnes,
l' appelloient de leurs pleurs et du bruit de leurs
chaisnes.
L' or du roy, par la nuit de leurs cachots ouvers,
epandoit ses rayons, faisoit tomber leurs fers ;
et de tout l' orient sa vertu reclamée,
portant son action d' Egypte en Idumée,
de semblables enfers les captifs rachetoit,
par tout où son esprit ses largesses portoit.
De ses estats ailleurs il regloit la police,
accompagné des loix, aydé de la iustice.
Les vertus prez de luy se voyoient sous le dais ;
et l' aveugle fortune excluse du palais,
laissant dans le conseil gouverner la prudence,
n' osoit mesler sa rouë au timon de la France.
Le pauvre s' y voyoit contre son ennemy,
à couvert sous le thrône, et du sceptre affermy ;
et l' honneur sans orgueil, la grandeur sans audace,
le merite modeste et content de sa place,
dans les lignes du droit reserroient leur pouvoir ;
et plioient leurs desirs au ply de leur devoir.
Prez d' eux l' impieté de cent noeuds attachée,
remangeoit les morceaux de sa langue arrachée :
et le blaspheme affreux avec elle enchaisné,
de sa peine sembloit sanglant et forcené.
Plus loin se remarquoit le renommé rivage,
Carthage n' est plus que l' ombre de Carthage ;
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et cette ombre hautaine, et fiere en son cercueil,
de son corps poudroyé garde encore l' orgueil.
le prince François et le prince de Thunes,
de leurs estats suivis, suivis de leurs fortunes,
l' un guidé de l' erreur, et l' autre de la foy,
les armes à la main combattoient pour leur loy.
Carthage sous la croix humilioit sa teste ;
Thunes à l' embrasser de loin paroissoit preste :
de la lueur des lys l' Affrique blanchissoit ;
et de sang sarrasin le terrain rougissoit.
Au secours des vaincus la peste survenuë,
d' un char de feu roulant sur une ardente nuë,
par le camp des vainqueurs ses charbons épanchoit,
et de meurtres sans fer la campagne jonchoit.
Pour l' armée abbatuë et sans combat deffaite,
Louys s' offroit aux coups de cet affreux comette :
l' air du feu de son zele à l' entour s' embrasoit ;
l' ange intendant des lys à son voeu s' opposoit.
Un trait portant la flame et traisnant la fumée,
partant avec éclat de la nuë allumée,
aprez Tristan frappé, sur Louys s' élançoit ;
et prez du fils mourant le pere languissoit.
Les vertus de leur sphere en troupe descenduës,
prez du prince expirant s' estoient toutes renduës :
de la masse du corps l' une le déchargeoit ;
des attaches des sens l' autre le dégageoit ;
l' une ostoit à ses yeux l' ombre de la matiere ;
l' autre les éclairoit d' une pure lumiere ;
et de la main de Dieu son eprit couronné,
vers le ciel s' envoloit de gloire environné.
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Le saint heros instruit par ces riches figures,
de la course et du prix qu' auroient ses avantures ;
l' épineuse guirlande avec amour baisa,
et de zele emporté sur son front la posa.
Les aiguillons pressez de toutes parts entrerent ;
et de menus rayons par filets en coulerent.
Non seulement ta gloire, ajousta l' homme-dieu,
au dessus des saisons et des corps aura lieu ;
mais dans le temps encor et dans ce court espace,
les grands se deffont, où la grandeur se passe ;
elle subsistera iusqu' à ce dernier iour,
qui des cieux et des ans doit terminer le tour.
Les glorieux rameaux qui naistront de ta couche,
leur grandeur égalant à celle de leur souche,
de sions tousiours verds la France couvriront ;
et d' un cercle immortel ses lys couronneront.
De ces grands successeurs les modeles illustres,
ont leur suite et leur rangs dans l' espace des
lustres :
et pour t' encourager à tracer devant eux,
un sentier heroïque au bien laborieux ;
et de tes pas leur faire une piste à la gloire,
ie t' en veux découvrir les portraits et l' histoire.
Il s' étend sur le ciel un espace sans corps,
lumineux au dedans, tenebreux au dehors,
de tout l' avenir les formes eternelles,
sont esprit dans leurs plans, esprit dans leurs
modeles.
Les corps sont là sans masse, et la masse est clarté ;
là tout ce qui se change a de la fermeté ;
les siecles et les ans dans leur centre immobiles,
presens également, également tranquilles,
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et tous les temps liez et roulans sur un point,
y sont en mesme assiette et ne se quittent point.
Des feux meslez de nuit defendent cet espace,
nulle intelligence, où nulle ame ne passe :
et ces esprits si purs et si hauts dans les cieux,
à quatre aisles volans, et voyans de cent yeux,
ne peuvent s' élever ny des yeux ny des aisles,
iusques à penetrer ces clartez eternelles.
Cet espace à Louys soudainement ouvert,
epand un iour immense où son regard se pert.
Mais son guide éclairé d' un rayon prophetique,
qui distingue de loin l' avenir et l' explique ;
l' arreste à ses neveux, dans ce thresor des temps,
d' une gloire avancée à ses yeux éclatans.
Cette bande nombreuse et de lys couronnée,
à ton throsne est, dit-il, par ton lit destinéé ;
et tant qu' au tour du ciel les astres tourneront,
sur ton thrône les roys de ton sang regneront.
Philippe que tu vois le premier de la bande,
d' une grande fortune et d' une ame plus grande,
ton espoir et ta place aprez toy remplira ;
le surnom de Hardy par ses faits acquerra ;
et vainqueur de l' Afrique en bataille rangée,
raportera ta cendre à la France affligée.
De là ses étendars vers l' Espagne poussant,
et ses monts sourcilleux au passage forçant ;
du coup dont à ses pieds il abbatra Gironne,
fera de l' Arragon bransler sceptre et couronne.
De Robert grand de sens et non moins grand de coeur,
les gascons abbatus sentiront la valeur :
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et de luy s' étendra cette branche royale,
qui sera de l' estat la colonne fatale ;
qui le thrône ébranslé cent fois affermira ;
des fleurons eternels au sceptre fournira ;
et tenant sous l' abry de son noble feuillage,
les grans lys à couvert du vent et de l' orage ;
par tout où les grands lys épandront leur odeur,
portera des bourbons la gloire et la grandeur.
Voy de ton petit fils la grace magnanime ;
son coeur par cette grace avec éclat s' exprime.
La force en luy fera l' honneur de la beauté ;
et de l' orgueil flaman deux fois par luy donté,
le superbe debris et les cendres hautaines,
egaleront les monts et combleront les plaines.
Louys suivra de prez, et de prez le suivant,
pareil au jeune lys abbatu par le vent ;
ne laissera de soy, que l' inutile plainte,
que laisse une esperance avant le temps éteinte.
Sur le thrône aprez luy ses freres monteront,
et du thrône au cercueil aussi-tost passeront ;
pareils à ces vapeurs dans la nuë allumées,
qui d' un esprit de feu pour un temps animées,
semblent ne s' élever par un soudain effort,
que pour faire un spectacle illustre de leur mort.
Voy de leur successeur la bien-seante audace,
voy ce modeste orgueil qui plaist et qui menace.
La branche de Valois au thrône il portera ;
sous Cassel à ses pieds la Flandre tombera ;
et son colosse ar sera de sa victoire,
devant les saints autels une muette histoire.
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Mais par un coup du ciel son estoile changeant,
et l' ange des combats vers l' anglois se rangeant ;
il laissera du sang de sa noblesse éteinte,
la Somme colorée et la campagne teinte.
Iean non moins magnanime et plus infortuné,
par un ieune Edoüart en triomphe mené,
à Charles qu' un broüillas avec bruit environne,
laissera soustenir le poids de la couronne.
Mais ce sage et broüillas et bruit dissipera ;
ses ennemis armez sans armes deffera ;
et d' un sens plus heureux que les bras de ses peres,
eteindra la discorde et vaincra ses viperes.
Son fils plus fort de corps et d' esprit plus ardent,
passera sur le ventre aux rebelles de Gand :
et l' énorme Artevelle abbatu de sa foudre,
d' une mort de geant fera fumer la poudre.
Mais que l' éclat du monde est mobile et trompeur !
Que l' homme est vain qui suit cette errante vapeur !
Et que l' astre assigné pour luire aux grandes testes,
fait bien moins de beaux iours qu' il ne fait de
tempestes !
Ce vainqueur des flamans, ce vainqueur des anglois,
dans les preparatifs d' autres plus grands exploits,
attaqué d' une fiévre à la France fatale,
en épandra le feu dans la maison royale.
Sur sa teste le lys, de ce feu sechera ;
le sceptre de ses mains par pieces tombera ;
et sa pourpre du sang de ses princes tachée,
sera par l' etranger à son fils arrachée.
Mais par ce fils errant, demy nu, delaissé,
le voleur d' outre mer dans ses ports repoussé,
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d' un si grand attentat, et d' un si grand royaume,
à peine emportera le titre et le phantosme.
Celle-là qui d' un air magnanime et guerrier,
soustient un grand lys d' or enlassé d' un laurier,
heroïque bergere et fille conquerante,
dans ce trouble appuyra la France chancelante.
Voy sa grace hautaine et sa modeste ardeur ;
voy l' audace en ses yeux meslée à la pudeur :
elle semble desia menacer l' Angleterre ;
et son ange desia la prepare à la guerre.
O qu' un iour Orleans au pied de ses ramparts,
sous sa lance verra tomber de leopards !
Que de sang étranger épandu sur la Loire,
d' une illustre fumée éclaircira sa gloire !
à ce victorieux, ce fin succedera,
qui sujets et voisins par esprit rangera.
Son fils plein de courage et plus plein d' esperance,
voudra renouveller les vieux droits de la France.
Le Tibre et l' Eridan luy soûmettront leurs eaux ;
Naples à sa venuë ouvrira ses chasteaux ;
et le bruit en portant la terreur vers l' aurore,
l' effroy fera paslir les lunes du bosphore.
De là donnant par tout des marques de son coeur,
de cent peuples armez à son retour vainqueur ;
il laissera le Tar fumant de la deffaitte,
des ligues qui voudront empescher sa retraitte.
Aprez luy ce Louys au thrône montera,
et de l' amour des siens son thrône affermira.
Il cassera ce fleau de tailles inhumaines,
ce joug qui fait couler iusques au sang des veines ;
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et plus grand menager des bien-faits que de l' or,
des coeurs de ses sujets il fera son thresor.
De l' Italie armée il abbatra les forces ;
il tirera Milan d' entre les mains des sforces ;
sur les murs des gennois, deux fois victorieux,
il fera refleurir les lys de ses ayeux :
et l' orgueilleux lyon du golfe Adriatique,
deffait par sa valeur, et blessé de sa pique,
à peine vers ses bords tremblant se traisnera ;
et sur l' Adde sanglant ses ongles laissera.
Voy du brave françois la demarche guerriere,
voy du feu de son coeur dans ses yeux la lumiere.
Qu' un iour il sera grand ! Que sa couronne un iour,
si le bon-heur le suit, sera d' un large tour !
Du rampart de Milan la couleuvre arrachée,
sera par sa vertu sous les lys attachée :
et ces freres hautains des Alpes habitans,
en masse comme en force égaux aux vieux titans,
à Marignan deffaits, laisseront de sa gloire,
et de leur folle audace une longue memoire.
Par tout égal à soy, nulle part abbatu,
quelques adversitez qui hurtent sa vertu ;
il sera par l' effort d' une ame tousiours draite,
libre dans sa prison, vainqueur en sa deffaite :
et par un cours divers d' évenemens humains,
par un cercle inégal de pertes et de gains,
de bien loin passera cette sphere commune,
les roys du commun sont mis par la fortune.
L' astre de son rival au sien enfin cedant,
sa vertu reprendra son premier ascendant.
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De son fils que tu vois la valeur mieux conduite,
à Boulogne mettra les leopards en fuite ;
l' injure de Pavie à Renti vengera ;
des murailles de mets les aigles chassera ;
et là Charles deffait et l' Allemagne en fuite,
laisseront le débris de leur grandeur d' étruite.
De sa tragique mort le triste evenement,
sera suivy de trouble et de soulevement.
La discorde sanglante, et l' heresie armée,
levant un étendart de flame et de fumée,
au massacre, au degast, le peuple appelleront ;
détruiront les autels, le thrône hurteront ;
et contre les beaux lys cultivez par tes peres,
lanceront leurs flambeaux, lascheront leurs viperes.
François ieune et mal-sain, par la mort emporté,
à Charles laissera le royaume agité :
Charles en soustiendra le poids avec courage ;
opposera les bras et la teste à l' orage :
mais bien-tost enlevé du trouble dans les cieux,
à son frere desia deux fois victorieux,
et desia couron de deux grandes journées,
il laissera le faix des gaules étonnées.
Des bords de la vistule et de ces froids climas,
tous les temps sont froids et chenus de frimas,
ce prince rappellé par les cris de la France,
viendra luy redonner le iour et l' esperance :
et si sa main ne peut pleinement la guerir ;
au moins elle pourra l' empescher de mourir.
Sa pleine guerison sera le haut ouvrage,
d' un iuste et d' un clement, d' un vaillant et d' un
sage.
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Elle sera l' effort de ce Henry Le Grand,
qui des lys heritier et des lys conquerant,
soustenant de son bras le droit de sa naissance,
se fera possesseur de son bien par sa lance.
Voy la fiere clarté que ses armes luy font ;
voy couler des lauriers qui luy ceignent le front,
l' honorable sueur et les illustres marques,
de la plaine d' Yvry, de la campagne d' Arques.
l' estranger trompeur et les françois trompez,
à détruire son droit follement occupez,
à ces pieds tomberont avec le vain phantosme,
erigé pour charmer tous les yeux du royaume.
Craint en suite par tout, et par tout renommé,
amateur de son peuple, et de son peuple aymé ;
il tiendra la discorde et ses soeurs forcenées,
de leurs propres serpens à son thrône enchaisnées.
Et ses derniers desseins, de leur seul appareil,
iusqu' à ce lit fameux où couche le soleil,
de l' Espagne feront tremousser les colonnes,
et trembler de frayeur sur son front ses couronnes.
à ces nobles desseins succedera son fils,
ce fils qui luy naistra pour la gloire des lys.
Celuy là de nouveau remettra ta memoire ;
ses faits seront des tiens les tableaux et
l' histoire ;
et marchant aprez toy, par le royal sentier,
et fameux concurrent et fameux heritier,
il aura son Egypte à vaincre dans la France,
et son zele y vaincra non moins que sa vaillance.
Un monstre de carnage et de pleurs engraissé,
retranché dans un fort par des geans dressé,
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muny des elemens, gardé par les tempestes,
à ses pieds abbatu perdra toutes ses testes.
à son secours en vain les orages viendront ;
aux vents en vain liguez les vagues se joindront ;
Louys attachera les saisons mutinées ;
tiendra d' un frein d' écueils les vagues enchaisnées :
et sous l' enorme faix du joug qu' il dressera,
la mer tendra le dos et ses bras baissera.
Aprez ce coup fatal à l' Hydre terrassée,
il ira delivrer l' Italie oppressée.
Les Alpes sous ses pas de frayeur trembleront ;
du Tesin et du Po les chaisnes tomberont ;
et Naples de ses fers à ce bruit attentive,
secoura le fardeau de sa teste captive.
Iusqu' à ces froides mers qui lavent le danois,
l' estime et le respect établiront ses loix.
Et la France sous luy rentrera dans les bornes,
que le Rhin luy marquoit autrefois de ses cornes.
Enfin aprez avoir porté l' odeur des lys,
de la mer de Norvege à la mer de Calis ;
aprez avoir éteint la race des viperes,
qui naistront ennemis de la foy de ses peres ;
aprez avoir battu les anglois leopards,
les lions des flamans, les serpens des lombards,
et fait voir leurpoüille et leurs dents arrachées,
sur les portes du louvre en parade attachées ;
dans le ciel des heros elevé prez de toy,
il laissera son fils sur son thne aprez soy.
Encor aprez sa mort, son ombre et sa memoire,
dans le party françois retiendront la victoire ;
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et l' estat quelque temps gardant le mesme train,
poussé de la vertu qu' y laissera sa main ;
de la Meuze et du Rhin les villes enchaisnées,
par un autre Louys de ton sang amenées,
de leur pompe suivront la pompe de son deuil,
et de cent noms vaincus pareront son cercueil.
Ces hautes visions par là se terminerent ;
à de soudaines nuits les images cederent ;
et dans leur propre espace enfin disparoissant,
ne laisserent aux yeux qu' un vuide ébloüissant.
LIVRE 5
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Louys plein de la gloire et plein des aventures,
qu' à son sang promettoient ces celestes figures ;
de son ange conduit, descend comme l' éclair,
dont le feu balancé glisse du haut de l' air.
Comme il est à ce cercle, la belle argentée,
pour éclairer la nuit en silence portée,
de ses rays redoublez les tenebres teignoit ;
et du iour avenir une image peignoit ;
son guide lumineux l' arreste sur la voute,
des moys inégaux s' étend l' égale route ;
et de là luy montrant de ce bas univers,
le globe distingué de terres et de mers ;
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cette boule flottante et demy-submergée,
de son poids soustenuë et de son poids chargée,
est l' espace, dit-il, où le mortel orgueil,
croit se faire un theatre et se fait un cercueil.
L' avare prend de là ces matieres frivoles,
dont il forge ses fers, et forge ses idoles :
et de l' ambitieux l' infatigable main,
dresse là plan sur plan, fait dessein sur dessein.
Mais, et desseins et plans, et travaux et structures
n' y font qu' un embarras d' inutiles masures ;
et tant de hauts palais qui s' égalent aux monts,
n' ajoustent à ce point que de l' ombre et des noms.
Sur ce point cependant les passions humaines,
font leurs tragiques ieux, ont leurs sanglantes scenes.
Pour diviser se point on arrache le fer,
du sein de la nature et du coeur de l' enfer :
pour monter sur ce point le fils abbat le pere,
le frere met les pieds sur le corps de son frere :
et sur des peuples morts, d' autres peuples mourans,
les armes à la main en debattent les rangs.
L' Espagne que tu vois de ces montagnes ceinte,
est de sang castillan et de sang maure teinte :
et deux peuples rivaux, à sa conqueste armez,
tombent entre ses bras l' un de l' autre assommez.
Voy cet angle flottant que trois mers environnent,
et trois bords escarpez de falaises couronnent ;
l' anglois qui regne là fomente dans les eaux,
d' un long embrasement l' amorce et les flambeaux :
et plus de trois cens ans ce fatal incendie,
fumera dans la Guienne et dans la Normandie.
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Mais éteint à la fin du sang des boute-feux,
il laissera la France entiere à tes neveux :
l' Angleterre confuse et chez soy resserrée,
à peine sauvera sa rose chirée :
et ses fiers leopards de vos bords fugitifs,
n' y reviendront iamais, s' ils n' y viennent captifs.
Voy le calme honorable et la paix florissante,
dont la France joüyt sous Blanche sa regente.
La grace et la vertu qui regnent en son nom,
avec elle ont la main ferme sur le timon :
l' orage de respect sous des guides si belles,
modere sa fureur, plie et baisse les aisles :
et le cours indulgent de l' astre qui les suit,
inspire la douceur au vent qui les conduit.
Bel art de gouverner, sceu des seules personnes,
qui sçavent que les coeurs font les belles couronnes ;
que le sceptre peut moins que ne peut le bien-fait ;
et que sans la douceur la force est sans attrait.
Que puisses-tu bel art, estre un iour dans la France,
l' exemple d' une forte et virile regence ;
et que de Blanche un iour puissent prendre leurs
loix,
les reynes qui seront les agentes des roys.
Loin de cette bonace heureuse et bien-faisante,
voy plus bas l' Italie en tumulte et sanglante.
D' un costé Frederic, et de l' autre Esselin,
icy le party guelfe, et là le gibelin,
en font comme des chiens feroient d' une carcasse,
qui d' un grand corps rongé n' auroit plus que la place.
Le rebelle empereur du feu romain frapé,
a l' esprit de colere et de rage occupé ;
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le souffre fume encor, que le iuste anatheme,
a laissé sur sa pourpre et sur son diadême ;
et fumant de ce coup, de ce coup forcené,
aux temples, aux autels, aux prestres acharné ;
encore semble-t' il du geste et de la teste,
deffier le nuage et braver la tempeste.
Mais il à beau l' orgueil et la teste élever,
beau deffier la nuë et l' orage braver :
Mainfroy pour l' étrangler luy prepare une corde,
d' un serpent qu' il a pris des mains de la discorde :
et de ce parricide encore dégouttant,
le perfide bastard vol à meurtre ajoustant,
sur sa foy, sur le droit de Conrad son pupille,
de force usurpera l' une et l' autre Sicile.
à ce noir attentat le pontife tonnant,
et le commun signal à la guerre donnant,
ton frere éleu vengeur des droits de la thiare,
fera rougir de sang la mer qui bat le phare :
et là sur les desseins de Mainfroy demolis,
establira son thrône et plantera les lys.
Mais ô funeste éclat des humaines conquestes,
que pour cette couronne il tombera de testes !
Que son faix sur le front de Charles pesera !
Et que de sang françois sous elle coulera ;
quand du Gibel ardent les noires eumenides,
sonneront de leurs cors ces vespres homicides,
qui du soleil tombant la chutte avanceront ;
et du ciel effrayé les astres chasseront !
Voy de la Tartarie en trouble etbordée,
du nord iusqu' au midy la campagne inondée.
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Les sarmates sanglans, et les mosques bruslez,
couvrent de leur débris leurs pays desolez :
le sang avec le feu confondus dans la plaine,
fument sur la vistule et sur le Boristene :
et d' un torrent pareil les russes entraisnez,
vont aprez le vainqueur par troupes enchaisnez.
Voy tournant au levant, comme l' Asie armée,
court au bruit de la guerre en Egypte allumée.
Elephans et chevaux marchent de toutes parts ;
l' air répond en sifflant au bruit des étendars ;
et par tout il se voit sous des forests mouvantes,
des nations de fer et des villes en tentes.
Le fils de Meledin qui les troupes conduit,
en pompe sur son char, d' or et de pourpre luit.
Deceu d' un faux prophete, et plein de faux presages,
il suit de son espoir les trompeuses images :
il n' a les yeux ouvers qu' à ce thrône éclatant,
son pere l' appelle, où le sceptre l' attend ;
et ne s' apperçoit pas de la mort qui s' appreste,
à faire sur ce thne un joüet de sa teste.
Des sultans avec luy la race tombera ;
celle des mammelus aprez s' elevera,
effroyable à l' Asie, effroyable à l' Afrique,
iusqu' à ce qu' elle cede à la lune scythique ;
et que les bras du Nil de carnage écumans,
soient de force attachez au ioug des otthomans.
Iette l' oeil au delà du Gange et de l' Oronte,
vers ces bords d' le iour aprez l' aube remonte ;
il vid là sous des cieux cachez à vos sçavans,
des peuples arrestez et des peuples mouvans ;
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les uns civilisez et les autres sauvages,
tous de langues divers, et divers de visages ;
qui dans la noire nuit d' une infidelité,
en culte differente, égale en vanité,
honorent des demons enfumez et grotesques,
de victimes d' horreur et d' autels barbaresques.
L' Indalcan, le Mogor, la Chine, le Iapon,
et d' autres qui chez vous sont encore sans nom,
attachez aux autels de ses ombres sanglantes,
traisnent un joug de mort et des chaisnes bruslantes.
Mais un iour du couchant des feux s' éleveront,
qui ces funestes nuits du levant chasseront ;
et suivant du soleil les gistes et la course,
de son lit ondoyant, iusqu' à sa belle source,
epandront de la foy les divines clartez ;
détruiront les autels des fausses deïtez ;
et de l' embrasement de leurs sales idoles,
feront rougir les mers et luire les deux poles.
Ainsi l' ange et Louys de l' esprit et des yeux,
parcouroient les estats établis sous les cieux ;
quand le prince surpris d' une flame soudaine,
qu' un soudain tourbillon fit monter de la plaine ;
s' informe de sa source et de son aliment ;
demande qui luy donne un si pront mouvement ;
et d' où luy vient cet air de souffre et de bitume,
qui par ondes s' éleve et par ondes s' allume.
Ce feu, replique l' ange, est de ces noires eaux,
Sodome et Gomorrhe ont leurs puans tombeaux.
Quand leurs crimes jadis iusqu' aux cieux s' éleverent,
et des cieux retombant les nuages creverent ;
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un deluge de souffre avec eux descendu,
et sur la terre infame à torrens épandu,
porta la mort par tout sur un ardent nuage ;
de gresle de charbons fit un terrible orage ;
chastia de son feu le feu des voluptez ;
et fit cinq grands buchers de cinq grandes citez.
Enfin pluye et fumée, incendie et ravines,
de Sodome roulant, roulant de ses voisines,
firent de leurs torrens dans la plaine amassez,
cette mer dont les feux semblent estre poussez,
pour menacer de haut les crimes de la terre,
et contre eux allumer l' éclair et le tonnerre.
Mais les feux ne sont pas des divins iugemens,
les seuls executeurs, et les seuls instrumens.
Les eaux avant les feux, iadis à la iustice,
rendirent de concert cet effroyable office ;
quand de tous leurs canaux et de tous leurs conduits,
quarante iours coulant, coulant quarante nuits,
sans s' ouvrir, sans tomber, la terre fit naufrage ;
et sur soy vit flotter une mer sans rivage.
De tant de hauts palais qui s' élevoient en l' air,
de tant de grands vaisseaux qui voloient sur la mer,
il ne se put sauver qu' une cabanne errante,
qui sans voile, sans rame, et sans route flottante,
quand l' onde s' abaissa, prit terre sur ce mont,
que tu vois vers le nort lever son large front.
d' une si terrible et si celebre histoire,
celebre monument et terrible memoire,
comme d' un haut theatre, elle annonce sans voix,
l' amour de la iustice et la crainte des loix.
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Voy tournant au levant cette enorme structure,
dont les restes encor pesans à la nature,
semblent de leur hauteur les astres menacer,
et de leur ombre au loin la lumiere effacer.
C' est un reste fameux de cette enorme masse,
que dessina l' orgueil, qu' executa l' audace ;
de cette tour fatale, où la confusion,
engendra le desordre et la division :
et le peuple geant promoteur de l' ouvrage,
de sa premiere langue ayant perdu l' usage,
meconnu de soy-mesme, à soy-mesme étranger,
contraint de quitter tout et de se partager ;
de sa presomption aussi vaste que vaine,
par le monde épandit la memoire et la peine.
Non loin de cette tour, est le parc merveilleux,
iadis brouta l' herbe un monarque orgueilleux,
qui par un chastiment nouveau dans la nature,
et de l' homme perdit et du roy la figure.
D' un cuir rude et velu le corps luy fut chargé ;
son diadême fut en deux cornes changé ;
de ses doits confondus il se fit d' autres cornes ;
sa bouche s' allongea, ses yeux devinrent mornes ;
et ce faux Dieu de cour adoré des flateurs,
d' une corde attaché par ses adorateurs,
apprit au pasturage et dans le rang des bestes,
que les roys ont un roy plus grand qu' eux sur leurs
testes.
Cette mer où tu vois sous des flots rougissans,
des harnois conservez des vagues et des ans,
est un autre theatre, ou d' un autre rebelle,
le supplice sera d' une montre eternelle.
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Ce roy qu' en vain le ciel tant de fois menaça,
et sur qui tant de fleaux le ciel en vain cassa ;
voulant suivre l' hebreu par la route ondoyante,
que fit l' ange moteur de la colonne ardente ;
englouty par les flots soudainement laschez,
et de leur propre poids dans leur lit épanchez,
du débris de son peuple et de son équipage,
combla de ce trajet l' un et l' autre rivage.
Depuis ce temps, les flots sont tousiours demeurez,
de vengeance, de sang et de feu colorez :
et les traces des chars sur la gréve restées,
des tempestes, des vents, des ondes respectées,
sont un illustre advis aux plus grands des mortels,
de ne point égaler les thrônes aux autels.
Au delà de ces bords, voy ces terres perduës,
vers l' aube et vers le sud sans limite étenduës ;
là iadis les hebreux pastirent quarante ans,
par leurs rebellions par leurs peines errans :
et laisserent par tout de leur mort violente,
l' herbe ensanglantée, où la campagne ardente,
ces ossemens épars et par le temps sechez,
autour de cet autel en desordre couchez,
sont de ces malheureux qui de leur sang baignerent,
le veau d' or qu' en tumulte et jant ils forgerent.
Cet autre amas de corps calcinez et noircis,
est de ces factieux et de ces endurcis,
qui devorez du feu, laisserent de leur peine,
la marque dans leur cendre et le nom sur la plaine.
Ce gouffre d' où le iour avec pasleur s' enfuit,
d' où iamais le soleil n' a pû chasser la nuit,
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est le passage affreux par les trois rebelles,
aprez eux attirant leurs maisons criminelles,
de la terre engloutis, pa un étrange sort,
tomberent sans mourir dans l' eternelle mort.
Exemple sans exemple, et dont au moins les crimes,
apprendront à subir les ordres legitimes :
et la rebellion sçaura qu' il fait mauvais,
des thrônes bien fondez sur soy tirer le faix.
Ces climats où iadis tant de fois la iustice,
fit luire sa colere et fumer le supplice :
sont les mesmes climats la grace à pleins bords,
autrefois déborda des celestes thresors.
Sur ce mont sourcilleux, le grand pasteur des ames,
à Moyse pasteur s' apparut dans les flames.
Le saint buisson qui fut éclairé de ses feux,
conserva la fraischeur de sa feuille sous eux :
et le vert eternel qui depuis le couronne,
est respecté du temps et la nature étonne.
Sur le sommet prochain d' éclairs étincelant,
de frayeur ébranlé, de sueur ruisselant,
au concert des clairons accordez au tonnerre,
la loy fut annoncée aux peuples de la terre.
Le mont en fume encor et la moëte vapeur,
qui luy couvre le front luy reste de sa peur.
Cette terre à ses pieds étenduë et deserte,
est celle qui jadis sans labeur fut couverte,
de cette fine fleur du ciel et du beau temps,
de ce suc épuré des astres degouttans,
qui fut comme un extrait et d' art et de nature,
pour le plaisir du goust et pour la nourriture.
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Suy des yeux ce grand fleuve, il conduira tes yeux,
à d' autres lieux plus saints et plus mysterieux.
Ce bourg que tu vois là sans montre et sans parade,
est le bourgse fit la celeste ambassade ;
quand l' amour unissant forma ce grand milieu,
qui d' un dieu fit un homme, et fit d' un homme un
dieu.
Plus bas, vers le midy se montre la masure,
le prince eternel, le roy de la nature,
sur la paille naissant, ne se vit assisté,
que des vents, de la nuit, et de la pauvreté.
La nuit en eut horreur, les vents en murmurerent,
les anges effrayez par troupes y volerent ;
et les astres du ciel avec eux descendus,
confus d' étonnement, de respect suspendus,
d' un cercle lumineux l' étable couronnerent,
et leurs rays dans la creche à la paille meslerent.
Cet amas de maisons et de tours que tu vois,
n' est pas cette Sion si vantée autrefois :
ce n' en est qu' un squelette et qu' une ombre
enchaisnée,
sous les fers, sous le ioug, sous les anscharnée.
Heureux qui de ses bras les fers enlevera !
Qui le joug sarrasin de sa teste ostera !
Ta valeur iusques-là pouvoit porter ta gloire ;
iusques-là tu pouvois étendre ta victoire ;
si des mauvais chrestiens l' envie et les pechez,
ne t' eussent de la main ces lauriers arrachez.
Mais s' ils t' ont du succez la couronne enlevée,
celle des bons desseins te sera conservée :
et le coeur devant Dieu, pour estre infortu,
ne laisse pas de vaincre et d' estre couronné.
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Voy tirant vers le nord cette seche colline,
qui se montre de haut à la cité voisine.
C' est le sactheatre, où la vie à la mort,
s' unit par un fatal et solennel accord :
de la mort d' un seul tous les morts revescurent ;
et d' une seule mort toutes les morts moururent.
C' est là que l' homme-dieu sur le bois attaché,
ecrasa le serpent, étouffa le peché ;
et que des cloux sanglans qui les mains luy percerent,
les clefs des cieux fermez par l' amour se forgerent.
à la voix de son sang de la croix répandu,
et du plus bas enfer avec trouble entendu,
les esprits et les corps sortis des sepultures,
coururent aux ruisseaux que rendoient ses blessures :
la nature mourante et tenuë en prison,
en vit ses fers rompus, en receut guerison :
et ce mont qui jadis fut un mont d' anatheme,
regnoit le supplice avecque le blaspheme,
lavé de ces ruisseaux, et rendu glorieux,
fait honneur à la terre et fait envie aux cieux.
Anges, hommes, demons, doivent tous au calvaire,
culte de contrainte, où culte volontaire.
Au calvaire à ces mots, le prince s' inclina ;
luy remit ses desirs, son coeur luy resina.
De là soudainement, sur sa machine ardente,
par l' espace de l' air remporté dans sa tente ;
tandis que dans son camp tout est calme et sans
bruit,
il accorde au repos le reste de la nuit.
Cependant du milieu de ce cercle liquide,
qui fait autour des cieux une ceinture humide,
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l' ange intendant des eaux par le vuide descend ;
et de traits lumineux sa route blanchissant,
vient remettre le Nil sous le ioug de ses bornes,
et reprimer l' orgueil de ses bruyantes cornes.
Par tout où s' étend l' air de ses aisles battu,
son esprit sepand avecque sa vertu,
la nuit tremble à ses rays, et luy quitte la place ;
le vent respectueux perd l' haleine et l' audace ;
tout l' hemisphere sent le calme qui le suit ;
la mer au loin s' abat, la tempeste s' enfuit :
et le nocher lié malgré rames et voiles,
demande en vain raison de ce calme aux estoiles.
Comme il arrive au fleuve, il romp l' enchantement,
et chasse les demons dans leur noir element.
Le charme ainsi deffait, d' une verge azurée,
il bat le dos courbé de l' onde conjurée.
De ses coups redoublez le fleuve sent l' effort,
la vague en se roulant recule vers le bord :
le trouble, le murmure, et l' écume pressée,
montrent qu' elle a dépit de se voir repoussée :
sa colere boüillonne, et ses billons font bruit ;
le limon la precede, et la bave la suit :
et plus elle est contrainte, et plus elle s' éleve ;
s' élevant elle s' enfle, et tombant elle creve ;
et semble se roidir, se plaindre et s' obstiner,
sous l' esprit intendant qui veut la renchaisner.
Comme un genest fougueux, qui porté de caprice,
franchit en voltigeant les bornes de la lice ;
rebelle à l' esperon, comme rebelle au frein,
de son maistre n' entend ny la voix ny la main :
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et paroist ne devoir terminer sa carriere,
que de quelque montagne ou de quelque riviere.
Mais si pour le domter la force est jointe à l' art,
l' orgueil et le dépit allument son regard :
il bondit vainement, vainement il consume,
sa colere en fumée et sa fougue en écume :
aprez avoir en vain bondi, tourné, fumé,
aprez avoir écume et souffle consumé,
soit de gré soit de force, il faut qu' il obeïsse,
et qu' à pas mesurez il rentre dans la lice.
Ainsi des flots du Nil, de leur lit égarez,
les uns sont dans leur lit par l' ange resserrez ;
les autres vers la mer avecque bruit descendent,
et d' autres dans le sein de la terre se rendent.
L' ennemy qui s' estoit avec eux avancé,
est vers le grand canal avec eux repoussé :
sans l' ayde du nocher que ce reflux étonne,
la barque suit la vague, et la vague en resonne.
De tant de bois flottans le soudain mouvement,
des nochers aux soldats porte l' étonnement.
Mais si tost qu' à leurs yeux des formes inconnuës,
sur le camp des françois parurent dans les nuës ;
et que d' affreux éclairs meslez de bruits affreux,
par la nuit entrouverte éclatterent sur eux :
alors l' étonnement à la crainte fit place ;
le coeur des plus hardis trembla sous la cuirasse ;
la terreur fut commune, et commun fut l' effort,
qu' elle fit pour fuir ces images de mort.
L' un rame de sa pique et l' autre de sa lance ;
le trouble les retarde autant qu' il les avance :
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l' émeute des soldats jointe à celle des flots,
de bruits deconcertez confond les matelots :
à peine quelque-uns osent tourner visage,
vers le tertre où la France exposée à leur rage,
devoit par sa defaite, et dans son sang finir,
et la guerre presente et la guerre avenir.
Forcadin qui sans crainte, eust vû de la tempeste,
la machine fumante éclater sur sa teste ;
tout seul inébranlable à la commune peur,
dans le trouble maintient l' assiette de son coeur.
Il voit avec fier de courage et de mine,
les nuages ardens qui ceignent la colline :
de son visage en feu le formidable éclair,
pond de sa lueur, à la lueur de l' air :
et la sanglante main qu' il met au cimeterre,
semble vouloir encor repartir au tonnerre.
Mais enfin par le cours de la vague entraisné,
de colere écumant, de dépit forcené,
il fait d' un javelot lancé vers la terrasse,
un cartel emplu qui porte sa menace.
Comme l' ange intendant qui gouverne les eaux,
eust resserle fleuve et rangé les vaisseaux ;
il appelle les vents, et les vents qu' il appelle,
de leur bruyant palais venus à tire d' aisle,
au signal qu' il leur fait, sur la plaine volans,
preparent les chemins encore ruisselans.
La terre se couvre à leurs chaudes haleines ;
ils luy sechent la face, ils luy sucent les veines ;
et de l' aisle avec bruit, roulant sur l' orison,
ils battent le guerest, et battent le gason.
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Les heures cependant brillantes et parées,
ouvrent de l' orient les portes colorées :
le iour pur et serain par ces portes s' épand,
à la pointe des monts son premier feu se prend ;
et descendant de là, découvre sur la plaine,
aux fraois delivrez une nouvelle scene.
Leurs esprits à leurs yeux surpris d' étonnement,
demandent quel miracle ou quel enchantement,
a pû faire si tost une mer disparoistre,
si tost croistre une terre et des arbres renaistre.
Ils cherchent en quel lieu tout ce grand peuple armé,
s' est avecque son Nil sans ressource abysmé.
Et comme le pilote échappé du naufrage,
aprez qu' un meilleur vent à dissipé l' orage ;
surpris de son salut, cherche la nuë en l' air,
le trouble dans les flots, et les flots dans la mer :
et porté tout à coup par delà son attente,
à peine croit au port qui les bras luy presente.
De mesme le fraois cherche demy confus,
et demy deffiant le Nil qu' il ne voit plus :
et libre d' un si vaste et si terrible obstacle,
etonné d' un si grand et si soudain miracle ;
des ruisseaux de ses yeux et du feu de son coeur,
fait un pur sacrifice à son liberateur.
à de si saints devoirs le saint prince l' anime ;
par sa voix, par ses pleurs, sa pieté s' exprime ;
et l' exemple qu' il donne est une vive loy,
qui tire par les yeux tous les coeurs aprez soy.
à cette pieté qui par les chants s' explique,
succedent des devoirs de tristesse publique ;
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des corps des sarrasins ceux des saints separez,
et d' un tombeau champestre à la haste honorez,
sont assistez des voeux, et loüez par les larmes,
de tous les escadrons en deuil et sous les armes.
Des casques, des escus, et des harnois dorez,
autour du monument sur des troncs arborez,
leur font un riche eloge et sont à leur memoire,
une escorte d' honneur, et des gardes de gloire.
Ces offices de deuil vont iusques à la nuit,
le repos vient aprez et dissipe le bruit.
Mais si tost que l' aurore apportant la lumiere,
par l' orient ouvert rentra dans sa carriere ;
les clairons éveillez, par de longs roulemens,
annoncerent la marche en tous les logemens.
à ces vens animez les tambours répondirent ;
de leur terrible accord les plaines retentirent ;
en ordre à ce signal tous les corps delogez,
se trouvent hors du camp sous les drapeaux rangez.
De tant de corps divers les masses differentes,
qui semblent des moissons sur la plaine roulantes,
à la marche des chefs marchant également,
ont d' un mesme courage un mesme mouvement.
L' air s' embrase à l' entour, la terre est allumée,
des feux d' or et d' acier qu' épand toute l' armée :
et la poussiere encor semble vouloir en l' air,
ioindre au feu la fumée et la nuë à l' éclair.
Piques, lances, drapeaux, à leurs rangs à leurs files,
paroissent des forests luisantes et mobiles ;
et les pieds des chevaux qui battent le terrain,
pondent de mesure aux concerts de l' airain.
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Esprit moteur des iours et moteur des années,
par qui sont des saisons les spheres gouvernées ;
eclaire icy ma veuë et des siecles passez,
retrace devant moy les portraits effacez :
ou permets qu' élevé moy-mesme à cet espace,
iamais rien ne change, où iamais rien ne passe,
i' en rapporte icy bas quelque trait de clarté,
qui fasse luire aux yeux de la posterité,
les peuples et les chefs qui la croix embrasserent,
et sous Louys croisé dans l' Egypte passerent.
Tu les sçais, toy qui sçais le present retenir,
le passé rappeller, avancer l' avenir :
et qui de tout les temps lis en toy sans memoire,
la suite permanente, et l' eternelle histoire.
Un party de coureurs sur la route lasché,
fait comme un corps de garde errant et detac;
et pour la seureté de la marche commune,
court des premiers perils la premiere fortune.
Le commandeur Bichers qui la troupe conduit,
aux combats, aux traittez également instruit,
sert du bras et du sens, et porte à tout usage,
un soldat dans le coeur et dans la teste un sage.
Le camp par escadrons suit ce corps avancé,
le temple sous Connac à la teste est placé,
sous Connac que les ans, le merite et l' exemple,
ont porté par degrez au plus haut lieu du temple.
Les gages qui luy sont restez de cent combas,
font l' honneur de sa teste et l' honneur de ses bras ;
et ses vertus cent fois au levant couronnées,
ioignent un poids de gloire au poids de ses années.
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Robert veut aprez luy marcher au premier rang,
il sera des premiers à répandre son sang :
le roy pour l' aguerrir laisse à sa belle audace,
le peril et l' honneur de cette illustre place.
La lueur de ses yeux et le feu de son coeur,
à son harnois doré semblent donner couleur :
et pour mieux exprimer, que sa plus haute envie,
est plus du grand éclat que de la longue vie ;
en or sur sa cornette un precieux éclair,
s' éteint en mesme temps qu' il s' allume dans l' air.
De la comté d' Artois six cens lances venuës,
d' archers et de piquiers en deux corps soustenuës,
pondent de la mine au chef qui les conduit,
et donnent ialousie à la trouppe qui suit.
Elle est forte et nombreuse ; et vient de cette plaine,
d' une-part la Marne, et d' autre-part la Seine,
sans arrest se cherchant, arrousent de leur cours,
le pied de cent chasteaux et le sein de cent bourgs.
En ce corps sont placez ceux des rives l' Aisne,
de gerbes couronnée avec pompe se traisne :
ceux du fertile bord la Meuse au berceau,
de ses pleurs en naissant ne forme qu' un ruisseau :
ceux qui fendent la terre l' ourse lente et morne,
à l' ombre des peupliers cache sa froide corne :
et ceux de ces vallons d' un cours diligent,
la belle aube serpente à longs cercles d' argent.
Thibaut qui regne seul en ce riche domaine,
à ses frais les soudoye, en personne les mene.
Il a dans un corps sec une verte vigueur ;
la cendre est sur sa teste et le feu dans son coeur ;
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et par un sort confus, vieil amant et vieux brave,
capitaine captif et conquerant esclave ;
il traisne jusqu' au Nil, de celle qui le prit,
les fers sous la cuirasse et le joug dans l' esprit.
L' argent sur son harnois, l' argent sur sa cornette,
le blanc de son cheval, le blanc de son aigrette,
de son baudrier perlé le blanc et riche tour,
disent à tous les yeux que Blanche est son amour :
et du Vesuve ardent les neiges et la flame,
montrent sur son escu ce qu' il cache en son ame.
Ainsi Champagne marche et Bourgougne la suit,
à sa teste, son duc d' or et de pourpre luit ;
l' or est sur son armet, la pourpre en sa banniere
qui riche de façon et riche de matiere,
par des feux en devise exprime de son coeur,
les desseins genereux et la noble chaleur.
La trouppe qu' il commande active et vigoureuse,
au travail endurcie, au peril courageuse,
brille du pur esprit de ce sang frais et doux
qui se boit sur les bords de l' Yonne et du Doux.
Aprez marchent deux corps envoyez de la Grece,
en courage pareils, et pareils en adresse.
On les croit descendus de ces grecs d' autrefois,
qui vainqueurs de l' Asie et domteurs de ses roys,
firent fuir le Tigre, et l' Eufrate attacherent ;
le sceptre de l' empire aux perses arracherent ;
et porterent les arts à ces bords rougissans,
l' onde sert de lit aux soleils renaissans.
De ces peres fameux les noms et la memoire,
qui combattent encor et regnent dans l' histoire,
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leur inspirent un air de gloire et de valeur ;
leur remettent Athene et Sparte dans le coeur ;
et pour mot, au marcher, par leurs rangs, par leurs
files,
on n' entend resonner qu' Arbelle et Termopiles.
à leur teste Alexis philosophe et vaillant,
n' a rien sur son cheval, rien sur soy de brillant :
son casque est sans cimier, et sa cuirasse est brune ;
sa banniere est sans or, et d' étoffe commune :
un cube qui s' y voit de quatre vents battu,
de son ame immobile exprime la vertu :
et sur son escu noir une fortune peinte,
sans couronne, sans rouë, et de chaisnes contrainte,
semble dire du geste, à faute d' autre voix,
qu' en dépit du hazard les sages sont ses roys.
Le corps qui marche aprez sous diverses bannieres,
est de ces nations robustes et guerrieres,
qui tiennent les climats d' jadis les normans,
par peuplades sortis et par débordemens,
occuperent les bords de cette riche plaine,
l' ocean reçoit le tribut de la Seine.
Gustave le plus fier, comme il est le plus fort,
va le premier au front de ces bandes du nord.
La gloire que Volfangue a promise à sa race,
eleve son espoir, confirme son audace ;
et desia par avance il se tient couronné,
du laurier avenir à son nom destiné.
Le iour qu' il fut croisé pour la cause publique,
et que sa voile preste à la rade Baltique,
attendoit que les vents d' accord avec les flots,
ebranlassent la nef au gré des matelots ;
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Volfangue intelligent en l' art des conjectures,
qui se font sur le plan des celestes figures,
sur la rive, à bien faire, en ces mots l' exhorta,
et de ses descendans le destin luy conta.
Suy d' un pas asseuré la croix et la victoire ;
accoustume ton nom et ton sang à la gloire :
la palme que ton zele au levant cueillera,
sous le rayon du ciel ses rameaux poussera ;
et de sa feuille un iour ta race environnée,
sur le thrône du nort se verra couronnée.
Un Gustave en ce temps, grand d' esprit et de coeur,
du danois, du germain, de l' ibere vainqueur ;
chassera devant soy les aigles d' Allemagne ;
de leurs plumes cent fois couvrira la campagne ;
et par une fortune égale et sans declin,
domtera le Vezel, le Danube et le Rhin.
De ce roy conquerant la fille conquerante,
à ce tiltre ajoustant le tiltre de sçavante,
egalera son coeur, sa teste égalera,
au cercle rayonnant qui la couronnera.
Sa main au gouvernail de l' estat occupée,
capable également du sceptre et de l' épée,
pour arrester la paix, luy fera des liens,
des lauriers de son pere unis avec les siens :
et ceux qui de Gustave auroient bravé les armes,
de Christine vaincus, se rendront à ses charmes.
Nos hyvers eternels de son temps fleuriront ;
le myrthe, l' olivier, le lys y germeront ;
ses thresors pour les arts deviendront des
fontaines ;
les arts luy bastiront de Stocolme une Athenes,
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et les muses chez-elle avec l' honneur d' accord,
la feront surnommer la minerve du nort.
Ainsi parla Volfangue, et sur ce grand augure,
Gustave prit le tour de sa gloire future ;
il en porte la marque et l' espoir dans le coeur,
et tous les pas qu' il fait sont des pas de
grandeur.
Aprez suit la bataille en six corps partagée ;
la noblesse est au front par cornettes rangée ;
Beaujeu qui la commande à la vigueur des ans,
ajouste une valeur courageuse et de sens.
Sur sa banniere en or le lyon de sa race,
d' une belle actionpond à son audace :
l' air qui le bat luy donne et voix et mouvement ;
on diroit qu' il rugit, qu' il à du sentiment ;
et rouge encor du sang que les anglois verserent,
quand de leur camp deffait Taillebourg ils
joncherent,
desia du sang du perse et du turc alteré,
il paroist de la dent au combat preparé.
Par un si noble chef la noblesse conduite,
luy fait une éclatante et glorieuse suite.
Ioinville, Valery, Sainte-Maure, Aspremont,
marchent aux premiers rangs qui composent le front.
sont les deux nemours, les deux bruns et sergine,
braves également de courage et de mine.
Iosserant se voit, Iosserant dont le bras,
sortit victorieux de trente-cinq combas ;
et peupla des chasteaux, tapissa des eglises,
de corcelets captifs et d' enseignes conquises.
mille autres encor tous braves tous connus,
sont des bords de la Seine et de Loire venus :
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les bardes, les cimiers, les housses, les bannieres,
diverses de couleurs, et riches de matieres,
expriment en figure, et font voir en blason,
de chacun le dessein, l' esprit et la maison.
La troupe qui les suit magnifique et nombreuse,
est de cette cité si vaste et si pompeuse,
qui sans iamais semer, sans moissonner iamais,
abondante en la guerre abondante en la paix,
tient la cause commune à la sienne engagée,
et dans la France fait une France abregée.
Sur leur grand etendart leur navire flottant,
semble épuiser l' haleine et la force du vent :
du taffetas ondé la vague glorieuse,
sans eau luy fait en l' air une mer pretieuse ;
et cette feinte mer qui le porte et le suit,
contrefait de la vraye et l' enflure et le bruit.
Montmorency qui marche au front de cette bande,
a le coeur haut et fier, a l' ame droite et grande :
sur son bras un escu prophetique et fatal,
plus ferme que l' acier, plus clair que le cristal,
fait de sa race auguste en figures paraistre,
les heros desia nez et les heros à naistre.
d' un coeur indontable et d' un bras conquerant,
Mathieu vainqueur d' Othon et vainqueur de Ferrand,
ionche de vallons morts la plaine de bovines ;
et fait de sang flamand ondoyer des ravines.
sous le grand Bouchard, les leopards sanglans,
laissent à Taillebourg leurs ongles et leurs dents ;
l' anglois devant Mathieu repoussé iusqu' à Douvre,
pasle, deffait, tremblant de ses dunes se couvre :
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là publique victime et victime d' honneur,
Charles s' offre à la mort, mais la mort en a peur,
et n' osant l' accepter, à la vertu le donne,
qui malgré la fortune à Tournay le courronne.
Les suivans en leur rang tous braves tous hautains,
ont la palme à la teste et les armes aux mains :
sous Anne qui les suit, les aigles fugitives,
laissent avec leur sang, leurs dépouilles captives ;
et son fils grand par tout et par tout glorieux,
ajouste ses rayons à ceux de ses ayeux.
Henry qui marche aprez appuyé sur la gloire,
a les graces à gauche, à droite a la victoire.
Des enfans emplumez voltigeans à l' entour,
portent des coeurs liez avec des lacs d' amour.
D' autres plus grands de taille et de mine plus braves,
menent comme en triomphe une chaisne d' esclaves :
et d' autres aprez eux, vont courbez sous le faix,
des simulacres d' or ciselez de ses faits.
La fille de la mer, l' orgueilleuse Rochelle,
tant de fois insolente et tant de fois rebelle,
pleure là ses nochers, qui vaincus sur les flots,
à l' anchre de Henry sont liez dos à dos.
les Alpes en l' air à leurs neiges connuës,
font parestre l' orgueil de leurs testes cornuës :
là Suse, Marignan, et Veillane gravez,
de pieces de rapport sont peints et relevez :
et l' Eridan captif et de ses pertes morne,
d' entre ses joncs à peine ose lever la corne.
D' autrepart un nuage affreux et menaçant,
sur le victorieux poussé d' un mauvais vent,
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de feux entre-couppez éclate sur sa teste,
et semble à ses lauriers presager la tempeste.
D' un autre-feu plus pront un ange environné,
et d' éclairs plus serains et plus doux couronné,
sur un char lumineux l' enleve de l' orage ;
et ne laisse de luy sur terre que l' image.
Felice la recoit ; Felice à qui l' amour,
d' un funebre flambeau fait un funeste iour :
prez d' elle d' un grand deuil les vertus sont voilées ;
les graces sans atour y sont échevelées ;
et d' un riche labeur, les amours artisans,
y dressent un tombeau, qui doit-vaincre les ans.
Du geste et du regard la nouvelle Artemise,
gouverne les ouvriers, dirige l' entreprise ;
et ferme en sa douleur, jalouse de son deuil,
fait à son mary mort de son coeur un cerceuil.
Du centre de l' escu que deux festons couronnent,
il s' éleve une fleur que trois lys environnent :
d' un mirthe ces trois lys l' un à l' autre liez,
sont d' une molle enciente autour d' elle pliez ;
et font de leur lumiere à ses beautez unie,
eclater le concert et briller l' harmonie.
Cet escu fait au ciel et du ciel apporté,
par un ange à Mahy fut iadis presenté ;
à ce fameux Mahy, dont l' ame forte et belle,
premiere baptisée, et premiere fidelle ;
par un exemple illustre et qui tousiours luira,
sous le joug de la croix le Sicambre attira.
Montmorency couvert de cette noble histoire,
d' un pas ferme et constant marche droit à la gloire :
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et le fier escadron à sa charge commis,
dé-ja semble des yeux chercher les ennemis.
Ceux de Reims aprez eux, et ceux de la montagne
d' où la Marne en grondant descend vers la
Champagne,
gents de trait et piquiers, par leurs prelats menez,
suivent leurs étendars de mithres couronnez.
En suite l' auriflame ardente et lumineuse,
marche sur un grand char dont la forme est affreuse.
Quatre enormes dragons d' un or sombre écaillez,
et de pourpre, d' azur, et de vert émaillez,
dans quelque occasion que le besoin la porte,
luy font une pompeuse et formidable escorte.
Des grenas arrondis dans leurs terribles yeux,
font un superbe sang, font un feu precieux :
ce feu leur met au front une image d' audace ;
ce sang paroist donner esprit à leur menace.
Le char roulant sous eux, il semble au roulement,
qu' il les fasse voler avecque sifflement :
et de la poudre en l' air il se fait des fumées,
à leurs bouches de vent et de bruit animées.
Quatre barons fameux sont gardes établis,
du celeste etendart et du destin des lys.
Maillé de courage et de taille heroïque,
sur sa lance appuyé, resve au sens prophetique,
des images qu' il vit de sa posterité,
quand Merin luy montra son miroir enchanté.
De ce noble avenir les illustres figures,
offrent à son esprit diverses aventures :
il conte des lauriers sur ses branches antez,
les sions genereux poussans de tous costez :
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de l' une de ses fleurs, de gloire environnée,
il void de trois lys d' or la teste courone.
Mais vers les bords toscans, d' un vaisseau fracassé,
la grande ancre rompuë, et le mast renver
sur un ieune vainqueur foudroyé dans ses armes,
confondent sa pensée et luy tirent des larmes.
Angennes prez de luy, magnanime et hautain,
a l' éclair dans les yeux, et la lance à la main :
d' Olivier son ayeul, l' éclatante memoire,
est à son ame noble un aiguillon de gloire :
et de ses neveux peints de la main d' Alouvin,
qui fut egalement grand peintre et grand devin,
chacun est dans la lice ouverte à son courage,
un portrait concurrent, une rivale image.
De la fierté du coeur, de l' audace du front,
Vivonne à son audace, à sa fierté répond :
et l' accord de leur grace à leur valeur unie,
fait en eux une belle et terrible harmonie.
Attachez des liens que leurs astres ont faits,
de rayons mutuels, de mutuels attraits ;
ils ont le mesme esprit, et les mesmes pensées ;
leurs ames semblent estre en une ramassées :
quelque iour de leur race un couple se fera,
que d' un myrthe eternel l' amour couronnera :
et la fleur de ce myrthe illustre et parfumée,
sur toute autre sera des muses renommée.
Le quatriesme est Laval, dont le coeur haut et fier,
s' exprime en son blason, s' éleve en son cimier :
les precieux éclairs que iette sa cuirasse,
semblent estre allumez du feu de son audace ;
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et de Guy son ayeul les celebres combats,
sont en or sur sa teste, en acier sur son bras.
De ces quatre seigneurs l' oriflamme escortée,
et sur un char de pompe et de terreur portée,
marche devant Louys suivy de cent barons,
brillans depuis l' armet iusques aux esperons.
Son port, son mouvement, sa marche, son visage,
d' une haute maniere expriment son courage.
Son air a de la force et de la dignité ;
sa grace se pand avec authorité ;
il conduit du regard, du regard il commande,
et sa mine établit l' ordre dans chaque bande.
Des hebreux de iadis les chefs renouvellez,
par un presage heureux sont sur luy ciselez.
Le premier conquerant de la terre promise,
ce guerrier successeur du paisible Moyse,
sur sa cuirasse en or, brave et victorieux,
deffait l' armorrhean, triomphe de ses dieux.
Tout brille autour de luy de l' éclat de sa gloire ;
le soleil arresté fait durer sa victoire ;
et les rayons sur luy fixez d' étonnement,
semblent estre assemblez à son couronnement.
Gedeon d' autrepart, fait au bruit des trompettes,
des roys incirconcis d' effroyables deffaites.
De carnage le champ sous luy semble fumer ;
les morts semblent paslir et le sang écumer ;
et sur les roys vaincus les idoles brisées,
de l' éclat du métail paroissent embrasées.
Samson dessus l' armet en bosse figuré,
sous soy tient un lyon sanglant et déchiré :
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il semble qu' il rugit, il semble qu' il dépite,
et que sous le vainqueur de douleur il s' agite :
un long pennache ondé d' incarnat et de blanc,
de sa gorge fumante est l' écume et le sang.
Dans le bouclier, David Berger, brave, et prophete,
du philistin deffait au ciel offre la teste :
le terrain sous le poids du geant affaissé,
paroist demy noyé du sang qu' il a versé :
la fierté regne encor en son visage blesme,
son silence menace et sa mine blaspheme.
Ainsi marche Louys de mysteres armé,
et des heros qu' il porte au combat animé.
Au tour de luy sa cour en armes et brillante,
fait de pompe et de force une montre éclatante :
le superbe metal qui sur elle reluit,
etincele aux regards du prince qu' elle suit :
et les moins courageux allument leur courage,
au feu noble et serain qui sort de son visage.
Ainsi quand un essain de la ruche sorty,
est conduit au fourrage, ou conduit en party ;
autour du roy volant le camp vole et se serre ;
les trompettes aislez font un concert de guerre ;
l' air au loin retentit du bruit des bataillons,
décailles cuirassez, herissez d' aiguillons :
au milieu cependant le naturel monarque,
eclatant de son or, couronné de sa marque,
d' un ton d' authorité fait ses commandemens,
et donne à tout le corps l' ordre et les mouvemens.
Prez du roy, Chasteau-Roux grand prelat et grand
homme.
Et legat éclatant de la pourpre de Rome,
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par le pere commun dans le camp deputé,
soustient les droits des clefs et leur authorité.
Courtenay remplit du sens et de l' audace,
la nouvelle grandeur ajoustée à sa race :
et l' aigle imperial sur son casque planté,
des ongles et de l' aisle excite sa fierté.
des premiers encor en rang comme en estime,
Coucy marche en amant, Montfort et magnanime.
Montfort de son ayeul des albigeois domteur,
a l' esprit et le front, a les bras et le coeur :
et Coucy d' un secret et charmant esclavage,
porte la montre illustre, et le riche équippage.
Des fers sur son écharpe avec art son tracez ;
par couples de ces fers des coeurs sont enlacez ;
et d' une chaisne d' or, à boucles ciselées,
de flammes en émail et de chiffres meslées,
sur son harnois gravé, les tours multipliez,
semblent tenir son coeur et son esprit liez.
Mais il étale en vain cette chaisne fatale,
qui des roys à son gré les couronnes egale :
en vain se pare-t' il de ce gage d' amour ;
la malheureuse Olinde en mourra quelque iour :
Olinde qu' une mere avare et tyrannique,
a sousmise aux liens d' un nopce tragique ;
tandis que son amant de ses dons enchaisné,
par l' amour et la gloire à la guerre est mené.
Le roy de Chipre apres marche avec sa noblesse,
renommée en valeur, eclatante en richesse.
D' une fatale tour, Lusine en son pavois,
semble répandre au loin les charmes de sa voix ;
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Lusine en son guidon, sur son casque Lusine,
semble charmer du geste et charmer de la mine :
et du brillant metal le lustre precieux,
paroist un feu de charme allumé de ses yeux.
La nation qui suit robuste et courageuse,
est de ce gras pays où la Sombre et la Meuse,
de leurs flots assemblez et ioints aux flots du Rhin,
font un bruyant tribut à l' empire marin.
à ce peuple est uny le peuple qui cultive,
les terres que la Scarpe embrasse de sa rive ;
celuy qui tient les bords où serpente la lys ;
et celuy que l' Escaut entoure de ses plis.
troupe est de six mille, et leur comte à leur
teste,
animé d' un saint zele à la sainte conqueste,
a le casque et l' escu parez superbement,
de ce garde eternel du rivage flamand,
de ce lyon fatal, qui mesme en son image,
de l' ongle et de la dent exprime son courage.
Apres, des tartarins depuis peu baptisez,
suivent trois cents chevaux nouvellement croisez.
Ils sont tous courageux et nourris à la guerre,
tous armez d' un grand arc et d' un long cimeterre :
Mouffat qui les conduit, ieune et plein de chaleur,
ajouste au feu des ans le feu de la valeur.
De cent rubis taillez sa cuirasse allumée,
luy fait un autre feu superbe et sans fumée ;
et sur son armet d' or un tour de diamans,
fait un illustre cercle à tant d' embrasemens.
Aux tartares sont ioints cent nobles d' Armenie,
ils ont la cotte noire et l' armure brunie :
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et de leur équipage obscur et sans couleur,
la pitoyable pompe explique leur douleur.
Leur prince Aligasel, pasle, deffait et sombre,
a la montre d' un mort et la couleur d' une ombre :
tout est plainte sur luy, tout exprime son dueil,
tout est marq d' horreur, et parle de cercueil.
Des flesches et des faux, des flambeaux et des
larmes,
de symboles de mort chargent sa cotte d' armes :
et ses feux étouffez d' un triste desespoir,
semblent s' evaporer par son pennache noir.
Sur sa cornette en dueil, un enfant qui lamente,
la mort d' une colombe abatuë et sanglante ;
et luy fait un bucher de son carquois cassé,
de ses traits deferrez et de son arc froissé,
montre que le trépas de la chaste Elgasime,
du pauvre Aligasel est le dueil et le crime.
Elle luy fut promise ; et le iour destiné,
à lier leurs esprits d' un myrthe fortu;
estant par un rival dans la feste ravie,
et par Aligasel en trouble poursuivie ;
un coup mal mesuré luy porta dans le coeur,
la flesche que l' espoux tiroit au ravisseur.
Elle receut en gré cette triste aventure ;
la main d' où vint le trait adoucit la blessure ;
et du feu qu' en partant sa belle ame ietta,
au coeur d' Aligasel la vapeur s' arresta.
Depuis ce coup fatal, have, resveur et blesme,
à soy-mesme pesant, odieux à soy-mesme,
il suit par tout la mort, par tout la mort le fuit ;
et le laisse aux rigueurs de l' amour qui le suit.
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Des bords où la Tamise enflée et glorieuse,
roule avecque fierté sa vague imperieuse ;
de ceux où la Saverne à longs cercles rampant,
son mobile cristal de sa cruche répand ;
et de ceux le Hombre en la mer se dégorge,
mille anglois envoyez sous Richard et sous George,
l' un Comte De Lenclastre, et l' autre de Betfort,
promettent d' effacer par quelque noble effort,
la tache dont jadis leurs peres se noircirent,
quand les françois croisez devant Acre ils
trahirent.
Le Comte De La Marche est en ordre avec eux,
le nom de Taillebourg, le rend moins sourcilleux ;
et son coeur abbatu, depuis cette aventure,
de honte ou de regret a perdu son enflure.
L' arriere-garde suit ; Charles qui marche au front,
a l' ame grande et forte, a l' esprit haut et pront :
s' il n' est roy de naissance, il est roy de presage ;
il regne de la mine, il regne du courage ;
et les astres qui l' ont au throsne destiné,
l' ont par un noble essay, de graces couronné.
Soit instinct, soit augure, un genest indontable,
de la pouïlle envoyé sous luy seul est traittable :
il reconnoist sa voix, il est souple à sa main ;
il souffre comme il veut, l' éperon ou le frein :
et semble presager luy sousmettant la teste,
qu' à recevoir son joug desia Naples s' appreste.
Sur ce fier animal le beau prince monté,
d' une mine guerriere aguerrit sa beauté :
de son noble cimier la flamboyante plume,
paroist un feu volant, qui sous le vent s' allume ;
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et dans le cercle ardent de son riche pavois,
artistement bordé des devises des roys,
au milieu, pour la sienne, une aigle figurée,
d' un tiercelet vaincu fait en l' air sa curée.
Triste augure, où desia du ieune Conradin,
en symbole se voit la trop sanglante fin.
Deux mille hommes d' Anjou, deux mille de Touraine,
et deux mille venus de cette grasse plaine,
la Sarte répand le tribut de ses eaux,
font un corps de six mille autour de ses drapeaux.
Le breton qui le suit, va la teste baissée.
Du regret qu' il retient de sa faute passée :
six cents chevaux levez sur ces fertiles bords,
la Loire aux nantois étale ses thresors :
et mille fantassins venus des grasses plaines,
se font les moissons de Vannes et de Rennes,
marchent aprez le duc et semblent au marcher,
appeller le peril et l' ennemy chercher.
à la queuë un grand corps de noblesse rangée,
reluit d' or et de pourpre et d' acier est chargée.
Tout est ferme en ce corps, tout est brave et de choix ;
les barons d' outre-mer y sont ioints aux françois.
Le Comte De Saint Paul des premiers à la teste,
grand et fort instrument d' une grande conqueste,
de l' audace du coeur et de celle du front,
à la riche clarté de ses armes répond.
Chastillon son neveu prudent et magnanime,
sa noble fermeté, par un palmier exprime ;
par un palmier vainqueur sur son guidon brodé,
qui battu de l' orage et des eaux inondé,
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malgré l' eau qui déborde et l' orage qui tonne,
de ses bras verdoyans luy-mesme se couronne.
sont des plus vantez Ibelin le jousteur,
Ro-Chouar grand de sens, Quinquenpoix grand de
coeur,
Bethunes, Malvoisin, Brienne, Galerande,
et cent autres qui font l' honneur de cette bande.
Ce corps à tous les corps est un rampart suivant,
d' adresse, de valeur, de concert se mouvant :
au beduin vagabond, à l' arabe il fait teste ;
il pousse les coureurs, les brigans il arreste :
il soustient les convois, les partis il conduit ;
le bonheur l' accompagne et la gloire le suit.
En cet ordre le camp vers le Caire s' avance :
le pays d' alentour tremble sous sa puissance :
et sur la fin du iour, quand le soleil baissant,
par les heures conduit dans sa couche descend ;
les troupes sur le Nil en bataille se rendent ;
les quartiers sont marquez, les pavillons se
tendent ;
la nuit vient tost aprez, et chacun retiré,
en silence iouyt du repos desiré.
LIVRE 6
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L' aurore cependant se pare et se couronne,
le ciel au loin rougit de l' or qui l' environne ;
et le iour qui revient accompagné du bruit,
ecarte le silence, et dissipe la nuit.
Louys levé long-temps avant l' aube levée,
tenoit conseil, apres sa priere achevée ;
et les chefs assemblez sous luy deliberoient,
en quel ordre et comment les troupes passeroient.
Alfonse en mesme temps revenu d' Idumée,
avec l' arriereban s' avançoit vers l' armée :
et desia de sa part un noble deputé,
en avoit dans le camp la nouvelle apporté.
On accourt, on l' entoure, on le presse de dire ;
aux merveilles qu' il dit, l' un pleure l' autre
admire :
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introduit dans la tente où se tient le conseil,
il est surpris d' en voir les rangs et l' appareil :
sa mine et ses respects preparent l' audience,
et par l' ordre du prince en ces mots il commence.
Dans l' orage commun qui la flotte agita,
et qui de vos vaisseaux les nostres écarta,
en desordre deux iours et trois nuits nous errasmes,
sans nous pouvoir aider de voiles ny de rames.
Sur nous le ciel en feu de tonnerres grondoit ;
de ses flots au dessous la mer luy répondoit ;
ce concert étonnant, cette horrible harmonie,
au bruit des bans rompus et des cables unie,
donnoit par un terrible et formidable accort,
signal au desespoir et signal à la mort :
et l' éclair menaçant, de ses flammes funebres,
ajoustoit de l' horreur à l' horreur des tenebres.
Le satyre gennois contre un écueil poussé,
par deux vents ennemis à nos yeux est froissé :
l' un combat de la pouppe et l' autre de la proüe ;
le flot victorieux de l' attirail se iouë :
il roule les marchans avecque leurs balots ;
il emporte les mats avec les matelots ;
il traisne les soldats affaissez de leurs armes ;
et pour les secourir nous n' avons que des larmes.
Le lyon de Venise échoüé contre un banc,
demeure dans le sable et s' ouvre par le flanc.
La mer au loin mugit à ce second naufrage ;
l' onde avecque le vent le debris en partage ;
et d' une ardente nuë un trait de feu décend,
qui pour les accorder à leur butin se prend :
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la galere d' Alfonse entrouverte et sans voiles,
n' entend plus le nocher, méconnoist les estoiles,
ne pare plus aux flots ny de force ny d' art,
et s' abandonne au vent qui la porte au hazard.
Enfin demy vaincuë et demy fracassée,
sur le troisiesme iour vers Acre elle est poussée.
Nous descendons à terre, et tirons le vaisseau,
sous un rocher vouté qui se courbe sur l' eau.
On envoye aussi-tost découvrir le rivage,
s' enquerir si le peuple est civil ou sauvage ;
et s' il se trouvera toiles, cordes et fer,
pour se mettre en estat de reprendre la mer ;
le prince à peine eut fait un pas hors du navire,
qu' un bruit haut et confus vers la forest l' attire.
Il trouve dans un parc de palmiers entouré,
prez d' un tigre mourant un chasseur déchiré.
mesme une panthere irritée et fumante,
luttoit contre le brave et noble Lisamante ;
Lisamante qu' un coeur magnanime et hautain,
soustenu d' un grand corps et d' une adroite main,
avoit souvent portée avecque trop d' audace,
aux perilleux ébats de cette affreuse chasse.
Desia sur Dorisel de sa mort dégouttant,
la beste la tenoit sous l' ongle et sous la dent ;
quand de fortune Alfonse arrivé sur la place,
accourt à la panthere, accourant la menace ;
et l' épée à la main fondant comme un éclair,
dans la gorge luy met la mort avec le fer.
Elle iette en tombant le sang avec l' écume ;
son ame qui s' éteint par sa blessure fume :
p182
mais le coup merveilleux qui la belle sauva,
au veufvage, aux regrets, aux pleurs la conserva.
L' amour et la douleur de complot l' assaillirent,
et sur son mary mort de leurs poids l' abbatirent.
Elle voulut le suivre et fit tout pour mourir ;
le prince de sa part fit tout pour la guerir.
Il luy representa sa gloire et son courage,
luy fit valoir l' honneur d' un genereux veufvage ;
et luy persuada, pour tromper sa douleur,
de chercher une mort égale à sa valeur.
Lisamante gaignée à son palais l' invite,
le loge richement et selon son merite.
Les funebres devoirs des deffunts attendus,
en suite à Dorisel sont en pompe rendus.
La veufve sur la fin, vient à la sepulture ;
romp son appretador, couppe sa chevelure ;
et brusle sur la tombe avecque ses atours,
la ressource et l' espoir des secondes amours.
Libre de ces habits qui traisnent la mollesse,
de son sexe avec eux l' embarras elle laisse :
avecque la cuirasse et le casque elle prend,
une mine de brave une air de conquerant ;
et part avec Alfonse, au point que les estoiles,
resserroient leurs flambeaux et reprenoient leurs
voiles.
Ils costoyoient la mer et le flot tremoussant,
desia se coloroit sous le iour renaissant ;
quand du fer agité la lueur bluettante,
et de coups redoublez la rive étincelante,
par l' espace de l' air apportent à leurs yeux,
les signes d' un combat sanglant et furieux.
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Ils poussent leurs chevaux et vont à toute bride,
le bruit les appelle, et la poudre les guide.
Ils trouvent le terrain de carnage écumant,
le sang à gros boüillons sur les herbes fumant,
des restes de combat, des restes de pillage,
et la guerre meslée avec le brigandage.
Un ieune cavalier quoy que percé de dars,
rendoit combat des mains, le rendoit des regars :
son grand coeur se montroit par autant d' ouvertures,
que le fer sur son corps avoit fait de blessures ;
et contre l' ennemy qui de traits le pressoit,
son audace en éclairs sur son front paressoit.
Prez de luy se voyoit une ieune vaillante,
qui du feu de son coeur et de ses yeux brillante,
sembloit avecque luy, d' un magnanime effort,
debattre du peril, disputer de la mort ;
et chercher par amour, non moins qu' avec audace,
à luy laisser sa vie et perir en sa place.
Deux pirates desia la guerriere enlevoient ;
les autres à grands cris vers la mer les suivoient ;
quand l' épée à la main, la menace au visage,
Alfonse et Lisamante accourant au rivage,
donnent sur les brigans, et font voler à bas,
testes avec armets, escus avecque bras.
à l' un des ravisseurs l' espaule est abatuë ;
l' autre en vain mord le fer d' Alfonse qui le tuë.
La vaillante captive avec la liberté,
recouvre la valeur, recouvre la fierté :
le cavalier blessé prend un nouveau courage ;
les corsaires battus renouvellent leur rage ;
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le fer étincelant fait un terrible iour ;
tous les coups sont contez des echos d' alentour.
Par la iuste vertu, la fureur est forcée ;
et la barbare troupe en desordre poussée,
regaigne sa galere, et laisse pour garans,
du butin qu' elle a fait des morts et des mourans.
Le combat terminé, la guerriere inconnuë,
de son emportement à peine revenuë,
sans arrester les yeux sur son liberateur,
tourne vers le blessé ses regars et son coeur.
Mais luy qu' une subtile et vigoureuse flame,
epanduë au besoin du centre de son ame,
avoit dans le combat soustenu si long-temps,
delaissé de ce feu, delaissé de ses sens,
avoit desia la nuit et le froid au visage ;
et de tout mouvement alloit perdre l' usage.
Ce funeste accident la guerriere surprit ;
par trois fois la douleur ébransla son esprit :
elle accourt au mourant, la teste luy desarme ;
de ses lèvres luy fait un salutaire charme ;
et du feu de son coeur haletant et pressé,
par ses souspirs extrait par ses souspirs poussé,
luy coule dans la bouche ouverte à ce dictame,
un remede attirant qui rappelle son ame.
Par cet enchantement l' inconnu ramené,
qui que tu sois, dit-il, vers Alfonse tourné,
qu' un astre favorable et marq par la gloire,
conduit à des explois d' eternelle memoire.
ache au moins qui sont ceux qui tiendront à
bonheur,
de devoir à ton bras leur vie et leur honneur.
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Ie me nomme Raymond, et suis de cette race,
qui des roys aujourd' huy dans Acre tient la place :
cette ieune vaillante est dame de Sidon,
un Brenne fut son pere, et Belinde est son nom.
L' un et l' autre françois et princes de naissance,
l' un à l' autre attachez d' une heureuse alliance,
nous cueillions en repos les innocentes fleurs,
que font d' un chaste hymen les premieres chaleurs ;
quand du vent de sa bouche, et du vent de son aisle,
la renommée errante épand une nouvelle,
qui nous mit le desordre et le trouble en l' esprit,
et de crainte, d' horreur, de honte nous surprit.
On m' apprend qu' Erixane, Erixane est ma mere,
si chaste en sa ieunesse, et mesme si severe,
par un declin fatal, en sa maturité,
avoit du saint hymen soüillé la pureté.
Que du faux ou du vray, Meliprant et Neronte
delateurs declarez, en publioient la honte :
que tous deux avançoient par un cartel hautain,
de prouver leur rapport les armes à la main :
et que par iugement de mon malheureux pere,
Erixane devoit mourir comme adultere,
si dans les iours nommez, son droit ou son bon-heur,
n' amenoit deux tenans armez pour son honneur.
Confus à cet étrange et tragique nouvelle,
de honte domestique et d' amour naturelle,
ie prepare au peril mes armes et mon coeur ;
et destine à la mort l' un et l' autre imposteur.
L' image d' Erixane accusée et mourante,
à mes yeux iour et nuit en flame se presente :
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elle me tend les bras du milieu du bucher ;
la fumée et le feu semblent me la cacher ;
et son ange qui sçait qu' elle est son innocence,
pour l' aller secourir m' offre en songe une lance.
Belinde m' accompagne, et veut en ce danger,
ou la gloire ou la mort avec moy partager.
Desia nous approchions et d' Acre et de la lice,
nous destinions desia l' imposture au supplice,
quand surpris d' un pirate à terre descendu,
aprez nos gens tuez, aprez mon sang perdu,
encor allois-ie perdre ou l' esprit ou la vie,
mon ame avec Belinde alloit estre ravie ;
sans qu' à nostre salut un bon astre tourné,
t' a contre le pirate en ces lieux amené.
Mais, seigneur, qui vaincra le dueil qui nous demeure ?
Faut-il que nous vivions et qu' Erixane meure ?
Blessé comme ie suis, la puis-je secourir ?
L' aymant comme ie fais la puis-je voir mourir ?
Alfonse luy repart, de cette autre victoire,
ie prens sur moy la risque et me promets la gloire.
Le celeste guerrier intendant des combats,
dans ce noble peril assistera mon bras ;
et l' honneur de sauver les graces opprimées,
de servir les vertus sans force et desarmées,
à qui sçait l' estimer, est l' honneur le plus grand,
se puisse élever l' espoir d' un conquerant.
Ie veux, répond Belinde, et mon devoir l' ordonne,
prendre part au peril, et part à la couronne.
En suite de Raymond le sang est arresté,
il est mis à cheval et vers Acre porté.
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Alfonse accompagné des deux nobles guerrieres,
au galop va devant, et se rend aux barrieres.
Ils passent d' un maintien magnanime et hautain,
la visiere baissée et la lance à la main :
et conduits par la foule à la place publique,
y trouvent un spectacle effroyable et tragique.
à l' entour d' un bucher dans le centre erigé,
le peuple se voyoit sur un cercle rangé :
la malheureuse en dueil et d' un voile cachée,
estoit au bois fatal d' une corde attachée :
autour d' elle le feu de pitié se pliant,
sembloit en sa faveur se rendre suppliant ;
et la flame au dessus courbée et voltigeante
luy faisoit par respect comme une ombelle ardente.
Le prodige est étrange et pris diversement ;
il est à l' un miracle, à l' autre enchantement :
l' un plaint à haute voix la noble patiente,
par son propre tourment declarée innocente :
l' autre à cette merveille avec ioye applaudit ;
un autre la deteste et le charme en maudit ;
et les plaintes, les cris, les pleurs et les
murmures,
font differens accorts d' eloges et d' injures.
Meliprant et Neronte étonnez et surpris,
augmentent le tumulte, irritent les esprits :
et barbares autheurs d' un acte si funeste,
confirment leur rapport de la voix et du geste.
Alfonse là dessus et Belinde arrivez,
calment l' emotion des partis soulevez :
demandent le combat et presentent le gage ;
entre eux et les tenans le soleil se partage.
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Au signal de courir donné par les clairons,
les chevaux écumans pressez des éperons,
laissent le champ derriere, et suivent leur haleine,
qui se mesle à la poudre et dérobe la plaine.
Alfonse à Meliprant la cuirasse faussa,
et la pointe du fer par le corps luy passa.
Des cris longs et perçans à sa mort s' eleverent ;
et la nouvelle au loin les echos en porterent.
La lance de Belinde en éclats s' envola ;
sur son escu le coup de Neronte coula.
La carriere fournie, elle tourne visage ;
en sa main le fer luit du feu de son courage.
Mais son cheval poussé glisse sur le terrain ;
et sur elle desia Neronte avoit la main ;
quand Alfonse plus pront que le plus pront tonnerre,
qui d' un nuage ouvert est lancé sur la terre,
fond sur le soustenant, et par dessous le bras,
luy fait entrer la mort avec le coutelas.
Il descend aussi-tost, le desarme et le presse ;
le malheureux pressé l' imposture confesse :
et ce dernier adveu des iuges entendu,
est à cris redoublez par le peuple épandu.
Les maisons, les rampars, les tours le repeterent ;
aux rivages prochains les vagues le porterent ;
et long-temps sur la mer, sur la terre long-temps,
on entendit les flots, on entendit les vents,
redire de concert et d' une voix constante,
innocente Erixane, Erixane innocente.
En tumulte le peuple accourt vers le bucher ;
le feu respectueux luy permet d' approcher ;
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et là par un transport qui les cris renouvelle,
sous l' habit d' Erixane on trouve Lisanelle.
Par une sainte ruse et conduite avec coeur,
pour sauver à sa mere et la vie et l' honneur,
la genereuse fille et noble usurpatrice,
de sa mere avoit pris la robbe et le supplice.
Sous elle aussi la mort de respect s' abaissa ;
le feu par sa vertu lié la caressa ;
comme eust fait un lyon, que la force des charmes,
à ses pieds eust rangé sans colere et sans armes.
Neronte et Meliprant dans le bucher iettez,
furent à la rigueur par les flames traittez :
le feu revint soudain qu' il sentit cette proye,
il en monta plus haut, il en saillit de ioye :
le fer qu' en un moment la chaleur consuma,
de sa honte rougit, de sa peine fuma ;
et le vent qui survint, de la noire imposture,
au loin porta l' odeur et porta la teinture.
Aprez deux mois passez en feste et dans ces jeux,
qui preparent l' adresse aux combats serieux ;
nos vaisseaux radoubez au retour s' appresterent,
Lisamante, Raymond, Belinde se croiserent ;
et tout ce qu' à Sidon de brave et de galant,
tout ce qu' Acre a de noble avec eux s' enrolant,
sous Alfonse est venu prendre part à la gloire,
ou d' une grande mort, ou d' une ample victoire.
Louys à ce recit, leve les mains aux cieux,
ses yeux suivent ses mains ; et ses pleurs dans
ses yeux,
d' eau pure et d' esprits purs composent un melange,
qui fait à Dieu sans voix un concert de loüange.
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Desia le char de feu sur qui roulent les iours,
s' avançoit vers le point qui partage son cours :
les flames dans le ciel naissoient de son orniere ;
tous les corps sur la terre estoient blancs de
lumiere ;
et ses chevaux d' azur et de rubis couvers,
de leur bruslante haleine échauffoient l' univers.
Quand le bruit des clairons et la poudre elevée,
d' Alfonse et de sa troupe annocent l' arrivée.
Deux corps sont commandez pour l' aller recevoir ;
son quartier se prepare, on accourt pour la voir ;
Louys y va luy-mesme, et mene la noblesse,
qui de cette recreuë admire la richesse.
Cinq cents nobles marchoient sur des chevaux bardez,
nouvellement au port de Damiette abordez :
deux cents de ce pays, la riche Garonne,
de chasteaux et de tours son large lit couronne :
cinquante de ces bords, où la Charente prend,
l' humide revenu qu' à la mer elle rend :
cinquante de la plaine d' une pronte course,
la Dordonne en grondant s' eloigne de sa source :
cent de ce gras terroir où le Rhosne avec bruit,
se presse de fuyr la Saone qui le suit :
et cent autres des lieux, où de bouquets d' olives,
la superbe Durance environne ses rives.
Alfonse étincelant d' un harnois ciselé,
à leur teste montoit un barbe pommelé :
de son cimier hautain la montre flamboyante,
l' ame de sa devise illustre et menaçante,
et tout ce qu' il avoit de pompeux et de grand,
exprimoit le heros, sentoit le conquerant.
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Ceux d' Acre et de Sidon suivent sous leurs
bannieres,
diverses de blasons superbes de matieres :
Lisamante, Belinde, et Raymond devant eux,
marchent d' un train de pompe et d' un air courageux.
De Lisamante en dueil, la cotte d' armes brune,
exprime le veufvage explique l' infortune :
sur sa cornette un feu sans lumiere et fumant,
montre de son amour le triste embrasement :
et prez d' un palmier mort, une palme mourante,
fait voir en son pavois sa peine et son attente.
Mais Belinde et Raymond tout autrement parez,
suivis de tous les yeux et par tout admirez,
de l' esprit de leur mine et des iours de leurs armes,
font un riche mélange etclairs et de charmes.
Les diamans sur eux alliez aux rubis,
disputent de l' éclat, et contestent du prix.
Leurs cottes d' armes sont de feux brodez ardentes,
et leurs chevaux en ont les housses flamboyantes :
sur leurs casques dorez des salamandres d' or,
semblent luire et brusler de leur propre thresor :
et le pennache ondé que leurs bouches vomissent,
paroist un feu volant dont elles se nourrissent.
Deux rochers élevez, qui bruslent sans fumer,
et semblent leur ardeur sous l' orage allumer,
de leur embrasement égal et sans ombrages,
sur leurs pavois gravez sont d' illustres images.
Et le cercle du feu qui iamais ne s' éteint,
d' un cercle de grenas sur leur cornette peint,
leur promet d' un amour sans trouble et mutuelle,
l' eternelle douceur et la flame éternelle.
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De l' esprit et des yeux tout le camp les conduit,
avec l' étonnement le murmure les suit ;
l' un admire Raymond et l' autre Lisamante,
courageuse en son dueil, affligée et vaillante :
mais aprez soy Belinde attire tous les coeurs ;
ses yeux de tous les yeux sans combat sont
vainqueurs ;
et la haute merveille, est de voir l' harmonie
de la valeur en elle à la pudeur unie.
à la tente du roy les seigneurs appellez,
y sont avec Alfonse à disner regalez ;
l' agate, le saphirs, l' emeraude, et l' opale,
en ordre y font l' honneur de la table royale.
La nappe estant levée, et le service osté,
un lut à manche d' or est à Coucy porté.
Il chante la nature à Moyse sujette,
et les flots de la mer ouvers à sa baguette :
les roys syriens deffaits et leurs dieux embrasez,
fumans sous le débris de leurs autels brisez :
les ramparts abbatus du tremblement des villes ;
les monts épouventez, les fleuves immobiles ;
et sur les elemens de frayeur éperdus,
les planetes fixez, et les iours suspendus.
Il ajouste à cela les victoires de l' arche ;
du saint camp qui la suit la triomphante marche ;
les vagues et les vents par son ombre liez ;
et les demons vaincus sous elle humiliez.
Il chante aprez d' un air qui ses termes égale,
la fatale machoire et la fronde fatale ;
les philistins deffaits, leur geant abbatu,
et la temerité sousmise à la vertu.
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Il y joint ces heros de haute renommée,
ces freres deffenseurs de la belle Idumée,
qui vainqueurs et vaincus, martyrs et conquerans,
chasserent des saints lieux idoles et tyrans.
De là, sa voix montant, de son lut secondée,
il appelle Louys aux palmes de Iudée :
il fait voir les sultans de Damiette chassez,
et battus sur leur flotte à ses pieds terrassez :
et conclud par l' espoir que la vertu luy donne,
d' une plus magnifique et plus ample couronne.
Des seigneurs assemblez les murmures divers,
s' accordent à ses chants, répondent à ses vers.
Si le vent, dit Alfonse, ennemy de ma gloire,
a ietté mon vaisseau loin de cette victoire ;
au moins i' ay combattu de l' esprit et du coeur ;
mes soucis et mes voeux ont suivy le vainqueur ;
et i' ay malgré l' orage, et malgré la fortune,
envoyé mes desirs à la cause commune.
Mais, sire, ajouste-t' il se tournant vers le roy,
le souhait des seigneurs arrivez avec moy,
et comme moy privez de si belle aventure,
seroit d' en voir au moins en recit la peinture ;
d' en exprimer les traits, d' en tirer les couleurs,
et sur vostre laurier prendre le tour des leurs.
Le saint prince y consent, chacun preste silence ;
et Coucy par son ordre en ces termes commence.
Il vous doit souvenir des gages de beau temps,
que la flotte receut des astres et des vents,
quand aux rais de la lune, et guidez des estoiles,
nous partismes de Chipre avecque trois cents voiles.
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Iamais un camp plus beau sur la mer ne vola,
iamais une forest plus vaste n' y roula :
l' aurore à son lever en parut étonnée ;
le soleil pour la voir avança la iournée ;
et sembla de rayons plus clairs et mieux dorez,
vouloir peindre les lys sur nos masts arborez.
Mais comme il vous souvient, cette heureuse bonace,
changée en un moment aux tempestes fit place.
Aprez le premier choc qui la flotte écarta,
les vaisseaux que le vent vers Damiette porta,
haut et bas agitez, souffrirent sans naufrage,
tout ce que peut l' esprit qui regne dans l' orage.
à la noirceur du iour de feux sombres ardent,
au tumulte de l' air de tonnerres grondant,
on eust dit que des cieux les spheres d' étenduës,
et que des elemens les masses confonduës,
alloient à ramener dans le mondetruit,
et le premier desordre et la premiere nuit.
Les nuages peuplez de formes inhumaines,
devenoient à nos yeux d' épouventables scenes ;
et de longs hurlemens qui donnoient de l' horreur,
aux oreilles estoient des concers de terreur.
En suite il nous parut deux legions armées,
de coustelas de feu, de lances allumées :
on vit sous leurs chevaux la nuë étinceller ;
de l' une à l' autre part on vit les traits voler.
Aprez un long combat, que tous les vents sonnerent,
dont la terre s' émeut et les vagues tremblerent ;
il se fit un fracas accompagné d' éclair,
et suivy de feux noirs qui tomberent de l' air,
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de feux noirs et puants, dont la mer allumée,
long-temps parut en trouble et long-temps en fumée.
Nous crusmes à ce coup, que ces esprits bruslans,
qui des spheres de l' air sont les hostes volans,
agitez de leur haine, et poussez de leur rage,
nous avoient de complot excité cet orage ;
et des anges battus, fumant et blasphemant,
s' estoient precipitez dans leur triste element.
Avec ces noirs esprits les tenebres s' enfuyent,
le mauvais vent s' abat, les nuages s' essuyent ;
et nos vaisseaux remis paroissent de nouveau,
renaistre de la nuit, et remonter de l' eau.
La crainte du naufrage est à peine passée,
que d' un second peril la flotte est menacée.
L' Egypte vient à nous avec tout le levant,
porté sur des chasteaux et poussé par le vent.
La mer au loin gemit sous leur masse affaissée.
La vague pert son cours de leur foule pressée ;
les aisles de leurs masts à l' air ostent le iour ;
les vents en sont lassez et les poussent par tour.
Le roy quoy que moins fort en nombre et d' équippage,
quoy qu' à peine sa flotte ait échapl' orage,
reiette loin de soy la foible seureté,
et les honteux conseils de la timidité.
Ses vaisseaux en deux corps vers l' ennemy s' avancent ;
deux nuages de traits l' escarmouche commencent :
le sarrasin répond d' une gresle de fer ;
de l' un à l' autre camp les morts volent par l' air :
les vaisseaux ont les flancs et la proüe herissée,
d' une forest de mains et de cordes poussée :
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moins épais est l' épic qui charge les guerets,
et moins le sont les ioncs qui couvrent les marais.
Cet orage essuyé les deux flottes s' approchent,
les navires poussez se choquent et s' accrochent.
Avecque moins d' effort des écueils rouleroient,
qui de leur front cornu sur l' eau se hurteroient :
et moindre fut le choc des roches cyanées,
quand sur le dos des mers de leur course étonnées,
au bruit de leur combat elles tinrent jadis,
et les flots suspendus et les vents interdits.
La guerre auparavant éclatante et pompeuse,
de blessures, de sang, de carnage est affreuse :
sarrasins et françois noyez confusément,
ont un commun cercueil dans l' humide element :
l' onde fume et rougit ; et comme en un naufrage,
le nocher se perd et l' attirail surnage,
casques, turbans, escus en desordre et meslez,
sans testes et sans bras, par les flots sont roulez ;
la victoire incertaine, et dans l' air balancée,
par la valeur du roy vivement est pressée :
le barbare Alonzel, Erigan le hautain,
sont percez de deux traits qui partent de sa main.
Il renverse Alemor d' un coup de iaveline,
Alemor qui terrible et de taille et de mine,
fait boüillonner la mer tombant de son vaisseau,
et perit étouffé de son sang et de l' eau.
Arbasan qui brilloit d' une riche salade,
à la pompe ajoustant l' orgueil et la bravade ;
par tout où l' aviron sa galere poussoit,
de naufrage et de feu les françois menaçoit :
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et la torche à la main portoit avec la flame,
plus d' éclair dans les yeux que de terreur dans
l' ame.
D' un long fresne ferré le roy l' atteint au bras ;
la main se rend au coup, la torche tombe à bas.
Des balles de bitume et d' écouppe formées,
d' un feu contagieux à sa chutte allumées,
poussent avecque bruit un pront embrasement,
qui se prend au tillac, passe à l' entablement,
vole de pouppe en prouë, abbat voile et cordage,
et sans tourmente fait un terrible naufrage.
Soldats et matelots, roulez confusement,
dans un double malheur perissent doublement :
l' un dans l' onde se brusle, au feu l' autre se noye,
et tous, de ces deux morts sont la commune proye.
Le pilote royal tourne vers Elivant,
l' or de son pavillon ioüoit avec le vent ;
et ses chiffres meslez aux chiffres d' Orogune,
faisoient des feux volans au dessus de la hune.
Le barbare à l' abord abbat sur le tillac,
d' un coudrier emplumé le ieune Elesillac :
il poursuit, et d' un trait qui fait bruit de son
aisle,
et qui porte une pointe acerée et mortelle,
croyant frapper le prince, il donne au bras d' Aluy,
qu' un bon ange avoit mis en garde devant luy.
De longues mains de fer les deux vaisseaux
s' accrochent,
le tumulte, les coups, le carnage s' approchent.
Le sang coule et boüillonne à ruisseaux par les
bords,
les vagues en fumant engloutissent les morts :
et des morts engloutis les ombres gemissantes,
par les bancs, par le mast, par les voiles errantes,
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aprez le corps perdu, semblent garder le coeur,
et siffler en grondant à l' entour du vainqueur.
Sur un pont qui conjoint l' une et l' autre galere,
Louys agit d' adresse, Elivant de colere ;
et la vertu combat avecque fermeté,
la temeraire audace et la vaine fierté.
Enfin par la vertu l' audace est abatuë ;
Louys pousse Elivant, le poursuit et le tuë.
Le malheureux leva les deux mains en mourant,
au chiffre qui luy fut un si foible guarant ;
et sa derniere voix blaphema la fortune,
qui le faisoit perir loin des yeux d' Orogune.
Le navire vaincu d' une chaisne traisné,
devant les sarrasins en triomphe mené,
leur est de leur deffaite un funeste presage,
et des plus resolus étonne le courage.
La flotte du sultan n' avoit rien de si beau,
rien qui fist tant d' éclat, que le riche vaisseau,
la belle Almasonte, et la belle Zahide,
paroissoient en soleils sur la plaine liquide.
Les antennes, le mast, et les flancs figurez,
eclattoient de flambeaux et de carquois dorez.
Au plus haut de la proüe une licorne armée,
d' esprit et de fierté se monstroit animée ;
et les voiles de pourpre à grands feux d' or volans,
sembloient allumer l' air, et deffier les vents.
Sur les bords se voyoient cent filles sous les armes,
fieres de leur valeur, plus fieres de leurs charmes,
qui la flesche sur l' arc, et l' éclair dans les yeux,
menaçoient de deux morts les plus audacieux.
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Sur leur banniere en or, des abeilles volantes,
les disoient en deux mots et vierges et vaillantes ;
et montroient que leurs traits temperez de douceur,
estoient à craindre au corps et plus à craindre au
coeur.
Zahide sur la prouë, Almasonte à la poupe,
donnoient lustre et vigueur à cette belle troupe.
Sur leurs harnois d' argent une toile flottoit,
du lustre avec l' art l' étoffe disputoit :
et sur leurs pots ouvers, une ermine luisante,
de la bouche épandoit une plume ondoyante,
qui passoit en blancheur cette pure toison,
qu' à floccons voltigeans fait la froide saison.
Sur l' escu de Zahide une lune nouvelle,
en arabe asseuroit qu' elle estoit froide et belle :
mais celuy d' Almasonte éclattoit d' un croissant,
qui d' un mot de menace, et d' un teint rougissant,
declaroit sa colere, et d' un terrible orage,
sur ces cornes portoit la montre et le presage.
Ce vaisseau si pompeux tous les yeux attirant,
Charles porté vers luy d' un coeur de conquerant,
s' en promet un butin facile et magnifique ;
et sur le bord du sien s' avance avec la pique.
Mais le bel escadron se montrant de plus prez,
comme il vit sous le fer éclatter tant d' attrais ;
aux guerriers redoutable et civile aux guerrieres,
il passe, et fait baisser en passant ses bannieres.
Et le bois de son arme incliné galamment,
est à la grace armée un muet compliment.
Il va donner de là contre un puissant navire,
d' où le sultan du phare et son fils Elavire,
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comme d' un mole à voile, et roulant sur la mer,
accabloient nos vaisseaux d' une gresle de fer.
Aprez un long combat de masses et d' épées,
soit de sang sarrasin soit du nostre trempées,
d' une valeur de fougue Elavire écumant,
saute dans le vaisseau de carnage fumant :
Charles pretend tout seul en avoir la victoire,
et deffend à ses gents d' attenter à sa gloire.
Le tillac à tous deux est un champ balancé,
l' un et l' autre à son tour poussant et repous,
use tantost d' adresse et tantost de courage,
sur le barbare enfin Charles à l' avantage.
La mort avec le fer luy passe par le flanc,
son ame depitée en sort avec le sang ;
et sa teste sans corps reiettée à son pere,
reporte avec l' effroy le trouble en sa galere.
Ce vaisseau si galand, d' où tant de feux sortoient,
d' où sans fer et sans bois tant de flesches
partoient,
fut suivy par un grec, qui poussé d' avarice,
n' alla pas loin chercher sa honte et son supplice.
De veritables traits de cent cordes laschez,
et de cent iustes mains tout d' un temps décochez,
qui sur luy par trois fois comme gresle tomberent,
furent le seul butin que les grecs emporterent.
Les deux yeux de Cleon de deux flesches percez,
iusques dans le cerveau luy furent enfoncez :
à ce coup les lauriers dont les muses l' ornerent,
au ciprez de la mort sa teste abandonnerent :
il quitta pour iamais et les vers et l' amour,
et la nuit luy survint par les portes du iour.
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Eumolpe fut frappé de deux flesches pareilles ;
la mort en resonnant passa par ses oreilles.
Il aimoit l' harmonie, il suivoit les concers,
sa viole et son lut entroient en tous les airs :
mais les cordes des luts et celles des violes.
Pour attacher la mort sont des chaisnes frivoles.
Leucippe le thebain, l' athenien Polemon,
les deux fils de Nearque et vingt autres sansnom,
deffaits par Almasonte et d' effaits par Zahide,
trouvent leur monument dans la plaine liquide.
Sans le tigre gennois de vingt rames poussé,
le centaure des grecs alloit estre enfoncé :
mais les fiesques suivis de Fregose et d' Adorne,
arresterent l' effort de la belle licorne.
Iustinian perit voulant sauter dedans ;
d' un feu noble et guerrier les spinoles ardens,
abbattent sur le bord Emire et Neripée,
l' une avecque la pique et l' autre de l' épée.
Par Almasonte Orie à la teste est blessé ;
et sur luy par Zahide Adorne est renversé.
La victoire à ce coup prend le party des belles ;
s' arreste sur leur poupe, et là battant des aisles,
et battant des deux mains, étonne de sa voix,
le centaure des grecs, et le tigre gennois.
D' autre costé Robert enflamé de courage,
rouge de sang barbare et fumant de carnage ;
aprez quatre vaisseaux ou deffaits ou chassez,
et trois cents sarrasins ou tuez ou blessez,
aprez avoir battu le sultan de Bubaste,
attaquoit un navire aussi pompeux que vaste,
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d' où le fier Noradin aux meurtres acharné,
et pareil au sanglier des chiens environné,
qui frape de la dent et du regard menace,
rompoit maille et plastron, bassinet et cuirasse ;
et du sang des soldats, du sang des matelots,
faisoit rougir la mer et boüillonner les flots.
Il tua Meneville, à qui la triste Orante,
sur les bords de la Somme en crainte et gemissante,
tous les iours vainement avecque ses soûpirs,
envoyoit son esprit sur l' aisle des zephirs.
Il abbatit Fromond, que la muse romaine,
que les heros qu' il fit revivre sur la scene,
et tout ce qu' Elviane eut de grace et d' appas,
de l' acier sarrasin ne guarantirent pas.
Robert renverse Algut, à qui les faux augures,
et des astres menteurs les trompeuses figures,
aprez la guerre faite avoient promis en vain,
un riche et noble hymen sur les bords du Iourdain.
Il joint à celuy-là Merisel et Lormasse,
l' un tué de l' épée et l' autre de la masse.
Ormin qui put d' un trait de son bras élancé,
abbatre le milan dans les airs balancé :
et Gasel ce nageur si fameux sur l' Eufrate,
qui suivoit de ses bras le cours d' une fregate.
Ses bras coupez du fer qui luy porta la mort,
semblerent pour nager faire un dernier effort :
et son corps troonné cherchant encor à vivre,
quelque temps avec art s' agita pour les suivre.
Le lyon que la faim de son fort a tiré,
fait un moindre degast du troupeau déchiré :
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et le vautour chasseur de la troupe volante,
de moins de morts son bec et sa serre ensanglante,
que le comte n' en fait secondé des barons,
qui le long du tillac, le long des avirons,
font boüillonner le sang, de mesme que boüillonne,
sous le pressoir qui bruit le doux sang de l' autonne :
l' admirale barbare en bel ordre roulant,
paroissoit un chasteau navigeant et volant ;
les flesches et les morts en foule debordées,
sur les nostres des' épandoient par ondées.
Le roy par tout vainqueur s' appreste à l' attaquer ;
elle tourne la prouë et vient pour le choquer.
La mer tremble à leur choc et les ondes mugissent ;
les balenes de peur en leurs caves fremissent ;
et de l' air qui s' en trouble et de frayeur s' enfuit,
aux rivages prochains les vents portent le bruit.
On iette les harpons, les galeres s' accrochent,
deux tourbillons de fer à l' abord se décochent.
Forcadin des premiers menaçant et hautain,
frape des yeux, avant qu' il frape de la main.
Le plus ieune Choiseul qui laissa sur la Seine,
son hymen imparfait et Doralice en peine ;
Rinel si curieux d' armes et de chevaux,
et Mailly qui ravit Elise à six rivaux,
contre luy leur adresse et leur force essayerent ;
et tous trois de leur sang leur audace payerent.
Il leur joint Pressigny, Clinchans et Mirepoix ;
Chastillon le previent et taille son long bois :
le barbare à recours au trenchant de l' épée,
Rambaut qui s' y presente en a la main couppée ;
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cette main qui les luts animoit de ses doits ;
qui fut la belle soeur d' une plus belle voix ;
et qui devoit un iour, aprez nostre victoire,
en dresser à la France un trophée en l' histoire.
Mais cette main tomba sans ébransler son coeur ;
et plus haut que la mort, plus haut que la douleur,
à la droite aussi-tost la gauche il substituë,
qui luy fut par le mesme aussi-tost abbatuë.
Le roy fait de sa part d' incroyables efforts ;
il met la mer en sang, il la comble de morts ;
et la vague sous luy colorée et fumante,
de son feu semble rouge et de son feu bruslante.
Merodac et Mintrane alliez et persans,
tous deux braves, tous deux en la fleur de leurs ans,
et rivaux en amour, concurrens en fortune,
par son bras abbatus, ont une mort commune.
L' un et l' autre en mourant Ozatis appella ;
le vent mesla leurs voix, la mort leur sang mesla ;
et les feux qu' en sortant leurs ames répandirent,
poussez de leurs soûpirs en l' air se confondirent.
Arfasel qui les suit, d' Aronfat est suivy,
qui dans un palais noir de cent negres servy,
et de noir habillé, depuis l' heure fatale,
qui ravit de son lit l' aymable Elitonfale,
affecta par un dueil de montre et plein d' effroy,
d' avoir la mort, la nuit et les manes chez soy.
La vaillance du prince est de siens secondée,
les morts tombent en foule, et le sang par ondée.
Montmorency, Beaujeu, Sergines, Aspremont,
trempez de leur sueur, et des meurtres qu' ils font,
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ressemblent aux limiers, à qui de la curée,
la machoire est gluante et la dent colorée.
Un ieune sarrasin rayonnant de clinquans,
orgueilleux de la fleur qui teint les ieunes ans,
et plus fier du cotton qui doroit son visage,
qu' un ieune paon ne l' est de son nouveau plumage,
tué d' un bois volant, au hazard décoché,
languissoit comme un lys que la bise a touché ;
et la mort en son teint, dans son sang, dans ses
larmes,
avoit pris de l' amour l' apparence et les armes.
Il tire en cet estat des pleurs de tous les yeux ;
Forcadin son parent en devient furieux ;
et tout rouge de sang, tout ardent de colere,
afin de le venger saute en nostre galere.
L' éclair qui l' accompagne est suivy de l' effroy ;
il abbat à ses pieds trois des archers du roy ;
il pousse, il fend, il force, il écarte, il renverse ;
et fait entrer la mort, soit qu' il taille ou qu' il
perce.
Mais de la main du roy luy mesme enfin blessé,
et d' Angennes, d' Aumont, de Ioinville pressé,
ne voyant point d' espace ouvert à sa retraite,
grondant et blasphemant en la mer il se iette.
à sa chutte la vague écume et fait du bruit ;
une forest ferrée et volante le suit ;
il nage d' une main, de l' autre il tient l' épée,
du sang frais et fumant de l' Europe trempée ;
et le terrible feu qui luit en ses regars,
pond avec menace à la gresle des dars.
Un loup recule ainsi, lors que tout un village,
en armes assemblé le chasse de l' herbage :
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le dépit et la faim luy font tourner les yeux,
vers le bruit des cailloux, vers l' éclair des épieux :
pour faire une autre proye, il cherche une autre
route ;
et du sang qu' il a sa machoire dégoutte.
Tandis que Forcadin lutte avecque les flots,
qui gemissent sous luy, sous luy courbent le dos ;
et qu' à force de bras il gaigne une chaloupe,
et revient au peril où l' appelle sa troupe.
à ses yeux par le roy son navire est forcé,
le matelot qui cede en la mer est poussé ;
du soldat qui tient bon le carnage redouble ;
la vague de nouveau s' en colore et s' en trouble.
Le pavillon barbare est de force arraché,
et l' étendart fraois en sa place attaché :
à cet illustre signe arboré sur la hune,
la victoire se range avecque la fortune ;
et de tous les endroits les sarrasins chassez,
laissent dix vaisseaux pris et quatorze enfoncez.
Le soleil cependant acheve sa carriere ;
mille feux blancs épars du char de la lumiere,
comme pour couronner le camp victorieux,
en un cercle sur nous s' assemblent dans les cieux.
Et la nuit qui survient plus seraine et plus belle,
pour nous accompagner de flambeaux étincelle.
Desia la lune à plomb sur la mer descendoit,
et la mer endormie en son lit s' étendoit ;
quand il s' offre à nos yeux dans une nuë ardente,
une croix de lumiere et de sang éclatante.
Sous elle des carquois vuides et renversez,
des arcs demy rompus, et des turbans froissez,
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sembloient luy composer une base de gloire,
et donner à la flotte un signe de victoire.
La nuit en prit couleur, l' air en fut enflamé,
le globe de la lune en parut allumé,
sous elle de respect les vagues s' applanirent ;
et par tout l' orison les ombres s' éclaircirent.
Iusqu' au iour renaissant ce prodige dura ;
l' aurore à son retour s' inclinant l' adora ;
et le soleil levant du bout de sa carriere,
rougissant et confus luy soûmit sa lumiere.
Pleins de ce pronostique, et du vent assistez,
nous sommes vers Damiette en peu d' heures portez.
L' Egypte sur la rive en armes est rangée ;
la terre nous paroist de ses troupes chargée :
les timbales d' airain, et les barbares cors,
font retentir la mer d' effroyables accors :
de leurs hennissemens les chevaux y répondent ;
les harnois, les escus, les drapeaux les secondent :
et cet amas confus d' animaux qui font bruit,
de metal qui resonne, et de metal qui luit,
pour nous battre de loin, et deffendre la terre,
fait des éclairs sans nuë, et sans nuë un tonnerre.
La priere se fait, les ordres sont donnez,
les vaisseaux sur deux fronts vers le bord sont
tournez,
le soldat se tient prest, le rameur s' evertuë,
nous allons au travers d' une gresle qui tuë :
et malgré mille morts qui volent contre nous,
sur un noir tourbillon de fer et de cailloux,
de quatre vaisseaux plats l' oriflame escortée,
à force d' avirons à la rive est portée.
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Angennes et Laval font le premier effort,
et suivent les premiers l' etendart sur le bord :
aprez eux Aspremont, Sainte-More et Ioinville,
de leurs bandes suivis arrivent à la file.
Aprez les coups de trait, on vient aux coups de main :
mille bras sont tendus pour un pied de terrain ;
on le perd on le gaigne ; on fait ferme on
succombe ;
l' un monte à son tour, à son tour l' autre tombe.
Ainsi quand deux essains, commandez par deux roys ;
sortent au renouveau de leurs tentes de bois,
et que leurs escadrons se choquent au passage,
d' un ruisseau qui serpente à travers un herbage :
le bruit est belliqueux que font dans les deux camps,
les trompettes aislez et les tambours volans :
la plaine en retentit, la saulsaye en resonne ;
de l' ardeur du combat le villageois s' étonne ;
par troupes les vaincus de l' air precipitez,
sont le long du canal par le flux emportez ;
il en est que l' on voit tirer vers le rivage,
les uns sur une feuille et les autres à nage :
et le ruisseau couvert de blessez et de morts,
murmure de leur perte et s' en plaint à ses bords.
Tandis que les premiers disputent le rivage,
et qu' ils se font des ponts de sang et de carnage ;
Louys impatient, saute de son vaisseau,
le beau feu de son coeur luy fait mépriser l' eau.
Soit crainte, soit respect, sous luy la vague baisse ;
pour luy faire passage elle s' ouvre et se presse :
il la pousse d' un pas menaçant et hautain ;
un comete d' acier étincelle en sa main ;
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devant luy son escu pour sa teste est en garde,
la mort siffle à l' entour, et rien ne le retarde.
Ainsi quand Orion suivy d' un long éclair,
à son heure descend de sa sphere en la mer ;
son arme en l' air reluit, et reluit dans la nuë ;
tout l' humide element rougit à sa venuë ;
ses feux brillent en rond sur la face des flots,
et la pasleur en vient au front des matelots.
Plus terrible est l' éclair, la frayeur est plus
grande,
que le prince répand sur l' infidelle bande.
Et soit que de son ame un nouveau feu poussé,
se fust autour de luy par rayons dispersé ;
soit que l' intelligence à sa garde envoyée,
eust au iour devant luy sa vertu déployée ;
le camp barbare en est d' étonnement frapé ;
nous occupons le bord qu' il avoit occupé ;
et les troupes à qui le courage redouble,
marchent à l' ennemy qui revient de son trouble.
Dix pas devant les rangs Ormagor avancé,
sur un barbe de pourpre et de clinquans houssé,
fait montre en voltigeant d' adresse et de vaillance,
et provoque nos chefs à courir une lance.
Six iousteurs des plus forts et des plus renommez,
montez superbement, superbement armez,
piquent devant leurs corps, et vont la lance basse ;
mais Robert plus ardent va plus viste et les passe.
Sous luy la poudre vole, et le terrain fumant,
ioint la naux éclairs du cheval écumant :
Ormagor vient à luy, comparable à l' orage,
precedé du tonnerre et suivy du ravage :
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les éclats de son bois avec bruit s' élevant,
s' allument de colere et font siffler le vent :
le prince plus adroit l' atteint à la visiere ;
et bien loin des arçons l' étend sur la poussiere.
Le bruit en est pareil au bruit que fait un pin,
que la tempeste abbat du front de l' Apennin ;
ou que fait en tombant, le poids d' une colonne,
sous qui la terre tremble et l' air au loin resonne.
On voit en mesme temps les deux camps s' ébransler,
on voit de l' un à l' autre une forest voler :
l' air s' en couvre et les vents en tumulte répondent,
à tant de fers aislez qui sifflent et qui grondent.
L' escadron commandé par le Comte D' Arthois,
detaché le premier à l' arrest met le bois :
et comme un tourbillon qui fond sur les javelles ;
comme un torrent lasché sur des plantes nouvelles,
il écarte, il abbat, il dissipe les rangs,
et jonche le terrain de morts et de mourans.
Par la troupe du roy l' aisle gauche poussée,
sur le corps qui la suit en trouble est renversée :
le sultan de Damiette Almondar la remet,
Almondar qu' on voyoit exposer sans armet,
a cent morts qui voloient de l' une à l' autre armée,
sa teste desia blanche et vainement charmée.
D' autrepart Forcadin par ses armes connu,
connu par son orgueil, combattoit le bras nu.
Son corps pousse Bourgongne, et Bourgongne le
pousse,
tous deux sont ébranslez d' une égale secousse :
et semblables aux flots chassans et rechassez,
semblables aux épics poussans et repoussez,
p211
tour à tour ils se font de iustes intervales,
davantages égaux et de pertes égales.
Cependant il nous vient du ciel pur et serain,
un son plus éclatant que le son de l' airain :
et ce son tout à coup répandu par la plaine,
fait taire les clairons et leur oste l' haleine.
Les barbares d' abord en demeurent surpris,
la crainte avec le trouble entre dans leurs esprits :
et comme s' il nous fust survenu par les nuës,
quelque étrange renfort de troupes inconnuës ;
comme si tout un camp de phantosmes affreux,
sous des armes de feu fust descendu contre eux ;
ils nous tournent le dos, et vont à toute bride,
le trouble les porte, où la crainte les guide ;
Almondar veut en vain gouverner cette peur,
elle n' est point traitable, elle n' a point de coeur :
là s' opposant tout seul à la fuite commune,
et iurant contre Dieu, dépitant la fortune,
par sa brutale audace il attire sur soy,
la colere du ciel et la lance du roy.
à ses cris outrageux les tonnerres répondent,
le vent en fait du bruit, les nuages en grondent :
le roy fondant sur luy fait avecque le fer,
le coup qu' apparemment alloit faire l' éclair :
et l' insolent vomit d' une bouche qui fume,
le sang avec l' esprit, la rage avec l' écume.
Forcadin d' autrepart tousiours fier, tousiours
grand,
à peine à la tempeste, à peine au feu se rend.
Son front où le dépit s' eleve sur l' audace,
aux menaces du ciel répond avec menace :
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et son oeil enflamé, refleschit de son coeur,
le sanguinaire esprit et l' affreuse lueur.
Almasonte et Zahide egales en courage,
avec luy tournent teste en cedant à l' orage :
leur retraite est hardie, et leur coeur qui les suit,
est en feu sur leur front et dans leurs yeux reluit.
Deux licornes ainsi par les chasseurs poussées,
marchent devant les chiens dont elles sont pressées :
leur ongle fait du bruit sur le terrain qu' il bat ;
dans leurs yeux leur dépit s' allume avec éclat ;
et l' arme de leur front, quand elles tournent teste,
du plus hardy limier la violence arreste.
On crut, et l' ennemy là depuis confirmé,
qu' en l' air de tourbillons et d' éclairs allu,
des chevaliers ardens et croisez se montrerent,
qui l' effroy dans le camp des barbares ietterent.
Les pieds de leurs chevaux de flames petilloient ;
les brides, les chanfrains, les bardes en brilloient ;
des cercles embrasez leurs servoient de rondaches ;
des feux sur leurs armets voltigeoient en pennaches ;
et des feux en leurs mains en lames ondoyans,
leur faisoient des cousteaux legers et flamboyans.
Eude les reconnut aux rays de la lumiere,
que luy mit dans les yeux l' ardeur de la priere ;
quand au bord de la mer de sang frais arrousé,
les yeux trempez de pleurs et le coeur embrasé,
il soustint par sa foy d' un saint zele enflamée,
les bras levez au ciel, tous les bras de l' armée.
Il vit aux premiers rangs, Charles, Pepin, Martel,
qui de taille et de port au dessus du mortel,
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poussoient les escadrons des troupes infidelles,
comme les esperviers poussent les tourterelles.
Il vit le grand Montfort et le grand Godefroy,
qui portoient vers Damiette et l' éclair et l' effroy :
cette ville superbe à tomber desia preste,
sembla sous eux baisser son orgueilleuse teste.
L' enceinte du rampart de frayeur se lascha ;
des tours qui sont au port la chaisne s' arracha ;
et les croissans rompus qui des portes tomberent,
de sons meslez de cris tout le peuple étonnerent.
Les barbares ainsi poussez de toutes parts,
eperdus et tremblans regaignent leurs ramparts.
Le roy victorieux offre à Dieu sa victoire,
et de ce grand succez luy rend toute la gloire.
Il donne cela fait l' ordre du campement,
chaque province en corps marche à son logement :
aprez le camp fer, les tentes sont dressées ;
les couleurs sont par tout des ombres effacées,
et l' enchanteur des soins et de l' esprit humain,
nous prepare à l' assaut remis au lendemain.
LIVRE 7
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La lune s' avançoit, et desia ses suivantes,
de couronnes d' argent et d' émail rayonnantes,
de leurs cercles faisoient dans le ciel étoilé,
aprez le iour éteint un iour renouvellé.
Quand des cris de frayeur et des voix de menace,
telles qu' on les entend au sac de quelque place,
de leurs tristes accens rompent nostre repos,
et reveillent au loin les vents et les echos.
Les echos et les vents en trouble leur répondent ;
du rivage prochain les vagues les secondent :
et les vagues, les vents, les echos et la nuit,
font un concert d' horreur, de tumulte et de bruit.
Une flame soudaine à longs cercles roulante,
paroist en mesme temps sur la ville bruslante ;
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les tours et les palais ont beau pour s' en sauver,
leurs faistes sourcilleux dans la nuë elever ;
l' element destructeur qui s' échauffe à la proye,
montant par tourbillons sur leurs masses ondoye.
La plaine en est en feu, le rivage en reluit,
la vague en murmurant le triste éclat en fuit,
et dans l' air allumé les ombres qui rougissent,
avec la peur au loin la rougeur refleschissent.
Le tumulte qui croist avec l' embrasement,
ajouste de l' horreur à nostre étonnement.
De crainte de surprise, on tient dans les barrieres,
le camp toute la nuit rangé sous les bannieres :
et si tost qu' au levant l' aurore s' apparut,
un chrestien du pays vers nos gardes courut,
qui de ce pitoyable et funeste incendie,
en pleurant leur apprit l' étrange tragedie.
Il leur conte qu' apres les chrestiens outragez,
et de complot formé par troupes egorgez,
l' ennemy furieux de sa double deffaite,
pour faire une éclatante et fameuse retraite,
et pour ne nous laisser qu' un sepulchre fumant,
avoit porté sa rage à cét embrasement.
Cent coureurs envoyez trouvent la porte ouverte,
les dehors dégarnis, la muraille deserte.
Louys qui dans le cours d' un bon-heur si soudain,
reconnoist la vertu d' une divine main,
le coeur bruslant de zele et l' oeil tremde larmes,
en rend graces au dieu qui couronne ses armes.
Aussi-tost le soldat à son commandement,
par bandes depesché court à l' embrasement.
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Le spectacle est affreux, et terrible l' image,
des mourans et des morts, du sac et du carnage.
Le sang coule à ruisseaux le long des carrefours,
les corps et la ruine en retardent le cours ;
et parmy les charbons, la cendre et la fumée,
le feu paroist sanglant et la mort enflamée.
L' esprit épouventé de ce qui s' offre aux yeux,
en trouble s' en détourne et ne trouve pas mieux.
Les longs gemissemens des malheureux qui meurent,
les pitoyables cris des vivans qui les pleurent,
le fracas qui fait bruit, l' air bruslé qui se plaint,
le feu tombant qui siffle et dans le sang s' éteint ;
font des accords d' effroy, dont les places resonnent,
et les echos au loin en silence s' étonnent,
apres que l' element à la proye échauffé,
eut esté sur sa proye avec peine étouffé ;
le soldat r' assemblé mesure le ravage,
compare la ruine avecque le carnage ;
et parmy le débris découvre avec horreur,
de bizarres effets, de sort et de fureur.
Une ville si grande à demy consumée,
nous paroist un desert de cendre et de fumée.
les peres en feu sur leurs enfans bruslez,
là les freres mourans aux soeurs mortes meslez,
font de meurtre et d' horreur des masses inhumaines,
et joignent en commun leurs ombres et leurs peines.
l' espouse sanglante et l' espoux egorgé,
dans leur lit nuptial en un bucher changé,
gardent de leur amour qui n' a les deffendre,
aprez leurs feux éteints la chaleur dans la cendre.
p217
Un chrestien se trouva couché parmy les morts,
qui paroissoit se fondre en larmes sur un corps,
et ce corps quoy qu' il fust sans couleur et sans ame,
sembloit ietter encor une sensible flame,
qui montant à la veuë et descendant au coeur,
y portoit la tendresse avecque la douleur.
On nous dit qu' il estoit de la belle Arimante,
qui belle vertueuse et courageuse amante,
aprez six mois passez dans les pures douceurs,
que l' hymen encor frais prepare aux ieunes coeurs,
sous l' habit d' Elimon qui l' avoit épousée,
s' estoit pour le sauver à la mort exposée.
Par ses pleurs Elimon sa mort redemandoit,
par son sang Arimante à ses pleurs répondoit ;
et la douce pasleur de sa bouche entrouverte,
sembloit l' encourager à supporter sa perte.
Une autre se trouva qui voulant accourir,
aux cris de son espoux qu' elle entendoit mourir,
dans l' horreur de la nuit et du trouble égarée,
s' enferra de la pique en son corps demeurée ;
et tombant dessus luy, par un étrange sort,
fut blessée à sa playe et mourut de sa mort.
Pitoyable union que les graces pleurerent !
Dont l' hymen et l' amour les cheveux s' arracherent ;
et firent de leurs feux de tristesse fumans,
une funebre pompe au dueil de ces amans !
La plus tragique scene estoit autour du temple,
par un sacrilege affreux et sans exemple,
cent testes sur un mur en parade regnoient,
qui du silence encor et des yeux se plaignoient ;
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et d' un air de pitié, d' une mine sanglante,
expliquoient les horreurs de la nuit precedente.
Dans le temple soüillé de morts et de mourans,
deux corps d' âge pareils, de sexe differens,
renversez sur l' autel sanglant de leur supplice,
venoient de consommer un cruel sacrifice.
Le feu de leur bucher s' estoit éteint sous eux ;
soit qu' il eust respecté des coeurs si genereux ;
soit qu' il se fust trouvé moins actif que les flames,
qu' avec leur sang l' amour épandit de leurs ames.
La mort dessus leur front belle de leur beauté,
témoignoit de l' audace, avoit de la fierté ;
et leurs graces sans teint languissantes et sombres,
estoient encor à craindre et n' estoient que des
ombres.
En cet estat pourtant ils aimoient leur bucher,
leurs bras sembloient s' étreindre, et leurs coeurs se
chercher.
On les prend, on les leve ; et tandis qu' on rappelle,
de leurs esprits éteints la derniere étincelle ;
le ieune homme trois fois ouvre les yeux au iour,
et poussant un souspir de regret et d' amour ;
sommes nous, dit-il, d' où vient cette lumiere,
qui luit si loin du iour, si loin de sa carriere ?
Est elle de vostre ame, Alcinde, ou de vos feux,
encor aprez la mort propices à mes veux ?
Est-ce vous qui venez si brillante et si belle,
décharger mon esprit de la masse mortelle ?
Voy-je pas, poursuit-il, tournant vers nous les yeux,
du furieux Olgan, les supposts furieux ?
Sa rage me suit-elle encore aprez la vie ?
Est-ce peu qu' une fois Alcinde il m' ait ravie ?
p219
Alcinde. Spirant à ce mot il pasma ;
et le sang qu' il rendit sa douleur exprima.
On le fait revenir, on l' instruit, on l' asseure ;
d' un leger appareil on ferme sa blessure ;
et comme il remarqua nos armes et nos croix,
vers le ciel elevant les mains avec la voix.
Soyez beny, dit-il, vos bontez soient benies,
destructeur des tyrans, vengeur des tyrannies :
avant la mort ie voy Damiette en liberté :
le joug des sarrasins est de sa teste osté :
et quoy que de leurs mains sanglante et déchirée,
de vostre grace elle est de leurs mains retie.
Ils sont enfin venus ces sauveurs conquerans,
attendus de si loin, desirez si long-temps ;
et ie mourray content, mourant sur l' asseurance,
que du beau sang d' Alcinde ils prendront la
vengeance,
prié de moderer l' excez de sa douleur,
et de nous raconter le cours de son malheur.
L' infortuné, dit-il, qui survit à son ame,
eschapé de l' épée, eschapé de la flame,
fils de Leon Le Fort, Leonin se nommoit,
quand un feu plus serain son estoile allumoit :
et cette glorieuse et triomphante morte,
dont l' ame fut si belle et la vertu si forte,
au temps qu' à sa vertu son bon-heur s' égaloit,
pudique et renome Alcinde s' appelloit.
Nos ancestres françois et nez au bord de Loire,
passerent en Syrie au bruit que fit la gloire,
quand l' Europe croisée alla sous Godefroy,
delivrer l' Idumée et luy rendre la foy.
p220
En paix aprez la guerre en Iudée ils vesquirent ;
de leur race aprez eux les rameaux y fleurirent ;
et Saladin depuis ayant reconquesté,
et le royaume saint, et la sainte cité ;
transportez en Egypte, à Damiette ils chercherent,
le couvert et le calme aux sions qu' ils sauverent.
Alcinde et moy sortis de ces nobles sions,
en ieunesse pareils comme en affections,
estions sous ce beau joug sans contrainte et sans
gesne,
l' amour innocent les beaux couples enchaisne :
et nos parens d' accord devoient au premier iour,
ioindre le joug d' hymen à celuy de l' amour ;
quand le trouble et l' effroy de l' Egypte étonnée,
arresterent la nopce à nos voeux destinée.
Les signes sur la terre, et les signes aux cieux,
à vostre avenement furent prodigieux :
la lune s' éclipsa sous une croix ardente ;
on vit dans un nuage une flotte luisante ;
de la teste du phare on vit le feu rouler ;
de ses bouches en sang le Nil sembla hurler ;
le vieux sphinx de porphyre erigé sur sa rive,
troubla l' air d' une voix effroyable et plaintive ;
et la grande mosquée ouverte avecque bruit,
vomit une vapeur plus noire que la nuit.
De ces signes affreux la montre menaçante,
portoit l' horreur par tout, et par tout l' épouvente ;
et les bruits incertains aux certains confondus,
la terreur avancée et les maux attendus,
devant le siege mis, et devant la bataille,
du trouble des esprits étonnoient la muraille.
p221
Dans ce commun tumulte un seul monstre restoit,
qui de l' estat branslant l' esperance arrestoit.
Le prodige en fut grand et de nostre memoire,
rien de plus merveilleux n' a paru dans l' histoire.
Aprez que Iean vainqueur, prez du Caire enfermé,
entre le Nil croissant et l' infidelle armé
eut remis pour avoir la retraite asseurée,
Damiette sous le joug dont il l' avoit tirée.
Sur ce large canal dont nos murs sont lavez,
des flots bruyans et noirs le iour mesme élevez,
sans vent qui les poussast en un corps s' amasserent,
et d' un dome flottant la figure formerent.
Ce liquide edifice egalement conduit,
à peine fut au bord que s' ouvrant avec bruit,
il sortit de son flanc un crocodile enorme,
de longueur monstrueux et monstrueux de forme.
D' une affreuse lueur ses yeux étinceloient ;
l' orgueil et la fierté dans ses regards rouloient ;
d' un double rang de dents sa bouche estoit ferrée ;
de son dos cuirassé l' écaille estoit dorée ;
et le poids de sa queuë à peine le suivant,
faisoit siffler la terre et menaçoit le vent.
Enfde cette horrible et formidable gloire,
et deputé du Nil messager de victoire ;
il entre dans la ville et marche lentement,
le peuple suit des yeux surpris détonnement :
la merveille est de voir en cet épouventable,
la cruauté tranquille et la fureur traitable.
Sans mal faire il s' avance et sans crainte on le suit,
iusques dans le caveau d' un vieux temple détruit,
p222
d' Apis et du Nil les barbares figures,
sembloient encor regner sur de vaines masures.
Des devins de son temps Mouffat le plus vanté,
par les sages du peuple en corps est consulté :
il répond que le monstre est fatal à la ville ;
que tant qu' il pourra vivre elle sera tranquille ;
et se conservera libre avecque ses roys,
des armes des croisez et du joug de la croix.
Mais que dez le moment que flesche, épée, ou lance,
au monstre tutelaire aura fait violence,
et que la chair humaine à sa faim manquera,
sous le joug des croisez la ville tombera.
Un demon de sa troupe à sa garde il assine,
et deux enfans par iour à son ventre il destine :
mais il veut que ce soient enfans regenerez,
et par les saintes eaux à son goust preparez.
Ce cruel reglement trouve des mains cruelles,
par qui les innocens arrachez des mammelles,
sur les signes trompeurs d' un presage inhumain,
de la beste effroyable assouvissent la faim.
Tous les iours le sang frais coule par sa demeure,
sa machoire écumante en degoutte à toute heure :
sur les restes des morts il ronge les mourans,
de ses ongles ouvers dans sa gorge expirans :
sous son ventre à monceaux les ossemens pourrissent ;
et de clameurs au loin les voûtes retentissent.
Le monstre ainsi vesquit du sanglant revenu,
qui de pleurs et de morts luy fut entretenu,
iusques à ce qu' hier, sous de fatales armes,
il paya de son sang l' usure de nos larmes.
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Au point que le combat se donnoit sur le bord,
qu' à vostre effort l' Egypte opposoit son effort ;
que l' honneur entre deux poussoit de violence,
l' un des camps à l' attaque et l' autre à la deffense ;
et que le sexe infirme assisté des enfans,
et suivy des vieillards courbez du poids des ans ;
alloient la crainte au coeur et les pleurs au visage,
de l' imposteur arabe implorer le suffrage ;
le monstre tout à coup de sa cave sorty,
comme pour rasseurer l' espoir de son party,
marchant avec orgueil, traisne de place en place,
de son ventre pendant la sanguinaire masse.
La rencontre en est prise à signe de bon-heur ;
on accourt pour le voir et pour luy faire honneur ;
de canelle et d' encens les chemins on parfume ;
on fait un nouveau iour des flambeaux qu' on allume :
on iette à pleines mains des bouquets dégouttans,
de gommes d' Arabie et d' extraits de prin-temps :
et les dames en cercle environnent la beste,
les timbales aux mains et les fleurs sur la teste.
Le spectacle attirant tout le peuple aprez soy,
la belle Alcinde émuë et de zele et de foy ;
et semblable au soleil qui descend d' un nuage,
sort avec l' art en main et l' éclair au visage.
La voix de tant de sang, celle de tant de pleurs,
des enfans, des parens les confuses clameurs,
les manes assemblez de cent familles saintes,
sous les griffes du monstre et dans son ventre éteintes,
presens à son esprit, semblent encourager,
son zele, sa valeur, son bras à les venger.
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Elle se mesle au peuple attentif à la feste,
elle suit pas à pas la marche de la beste ;
et resinant à Dieu ses forces et son art,
d' une si iuste adresse elle luy tire un dard,
qu' au moment qu' à la corde en sifflant il échappe,
il ouvre écaille et cuir, et dans le coeur la frappe.
Le fer, le bois, la plume entrent d' un mesme effort,
le sang à gros boüillons par l' ouverture sort,
un long cry l' accompagne accompagné d' écume,
l' air en bruit à l' entour et la poussiere en fume.
Tout le peuple en effroy suit le monstre hurlant,
qui vers sa noire grotte à peine reculant,
tombe sous le portail de la grande mosquée,
et laisse de sa mort la lumiere offusquée.
De sa gorge écumante un souffle s' épandit,
qui devint un broüillas et le iour confondit :
et les esprits d' erreur qui du temple sortirent,
de leurs cris aux abois du monstre répondirent.
Il en tomba deux tours, et le dome éboulé,
attira le portail de sa chutte ébranslé.
Alcinde qui s' estoit dans la foule cachée,
en vain des uns couruë et des autres cherchée,
se sauve en cette eglise, où bien-tost on la suit,
i' y cours à mesme temps appellé par le bruit.
L' amour qui m' accompagne eschauffe mon audace,
i' abas ce qui m' arreste et me fais faire place.
Alcinde me seconde et les traits emplumez,
de vistesse, de force et d' adresse animez,
plus animez encor de la main dont ils partent,
tiennent la porte libre et la foule en écartent.
p225
Le tumulte s' augmente, on nous joint de plus prez,
le nombre nous épuise et de force et de traits :
accablez à la fin du fais de la commune,
et malgré la vertu livrez par la fortune,
nous sommes à l' autel dos à dos attachez,
et ce qui fait ma mort l' un à l' autre cachez.
En cet étrange estat, si doux et si barbare,
et qui d' un mesme noeu nous lie et nous separe,
qu' elles plaintes mon coeur ne fit il point aux
cieux ?
Que ne leur disie point de la voix et des yeux ?
Tu le sçais, chere Alcinde, et tu sçais que mon ame,
preste à souffrir pour toy fer, precipice et flame,
desira, si le ciel l' eust remis à son choix,
de mourir en ta place et mourir mille fois.
Mais ton zele, ta foy, ton coeur me consolerent,
et sur moy leurs douceurs par ta bouche verserent.
Dans les feux, disois-tu, dont nos corps brusleront,
nostre sang, nos esprits, nos coeurs se mesleront :
et de mesmes rayons nos ames couronnées,
seront sur un mesme astre à la gloire menées.
Le peuple cependant de fureur agité,
les armes à la main s' épand par la cité :
les maisons des chrestiens en tumulte assiegées,
sont prises sans combat, sans respect saccagées.
Le vent iusques à nous en apporte le bruit,
la terreur l' accompagne et la pitié le suit :
nos coeurs en sont émeus, et parmy tant d' allarmes,
nous ne pouvons servir nos freres que de larmes.
Olgan fils d' Almondar du combat revenu,
au temple est amené sanglant et le bras nu :
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le trouble et la pasleur estoient sur son visage,
et son harnois poudreux dégoutoit de carnage.
Comme il vid sous les fers Alcinde qu' il aimoit,
d' une ardeur sans espoir et qui le consumoit ;
de surprise et d' horreur son ame fut saisie,
l' amour aprez montant émeut la jalousie,
le zele du public à l' amour resista,
et l' amour à la fin ses rivaux surmonta.
Ce tumulte appaisé, le prince la déchaine,
s' incline devant elle, et l' a traite de reyne.
Puis relevant les fers qui luy furent ostez,
il se les met aux bras, et s' en ceint les costez.
Que i' aye au moins, dit-il, la qualité d' esclave ;
ie la prefere au tiltre et de prince et de brave ;
et prefere ces fers de vos mains honorez,
aux cercles rayonnans dont les roys sont parez.
La chaisne dont l' amour à mon ame chargée,
est bien d' une autre trempe et d' autres feux forgée ;
et si pour vostre gloire et mon soulagement,
vous daignez en porter un anneau seulement,
il n' est royal bandeau, ny couronne royale,
que par une valeur à vos beautez égale,
aprez qu' au joug d' hymen nos coeurs seront liez,
ie n' aille conquerir et ne mette à vos pieds.
Va, luy replique Alcinde, ailleurs trouver des
reynes,
porte ailleurs ta couronne et me laisse mes chaisnes.
Ces deux mots prononcez d' un ton d' authorité,
et suivis d' une honneste et modeste fierté,
le trouble dans l' esprit d' Olgan renouvellerent,
et contre son amour le dépit sousleverent.
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Ton orgueil, reprit-il, est d' une autre saison ;
le temps qui regle tout, doit regler ta raison ;
le peril est pressant et la mort t' est certaine,
fais estat de perir ou d' estre plus humaine.
N' irrite point l' amour ; il est fier et hautain,
son ardeur le porte, il est pront à la main,
et sa main ne reçoit ny borne ny mesure,
soit qu' il rende une grace ou qu' il rende une iniure.
Alcinde avec mépris et d' un air genereux,
pond de son silence au barbare amoureux :
et vers moy se tournant, d' un geste de tendresse,
interprete muet du coeur qui me l' adresse,
m' asseure de nouveau des gages de sa foy,
et me iure des yeux qu' elle mourra pour moy.
Olgan qui le remarque, en entre en ialousie,
une obscure vapeur trouble sa fantaisie :
et de son coeur piqué d' un funeste serpent,
l' enflure avec horreur sur son front sepand.
D' un ton de furieux et d' une voix coupée,
d' autres feux, luy dit-il, ton ame ont occupée ;
et ton esprit captif chargé d' autres liens,
n' est plus en liberté de prendre part aux miens.
Mais ce fer coupera tes attaches infames ;
ton sang étouffera tes impudiques flames ;
et l' amour à la fin vengé de tes dédains,
en soulera ses yeux, s' en lavera les mains.
Ecumant à ces mots il tire son épée,
de sang encore frais iusqu' aux gardes trempée,
et s' approchant d' Alcinde il la luy plonge au sein,
quoy que le fer parust en fremir sous sa main ;
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et que vers luy courbé de respect ou de crainte,
il semblast s' en deffendre et plier de contrainte.
Eperdu de son crime et demy chancelant,
il me porte le fer encore ruisselant :
doux et derniers regards de ma moitié mourante,
magnanimes soûpirs de sa bouche expirante,
ie vous prens à témoins, que ie n' évitay pas,
le coup qui m' apportoit un si noble trépas.
Mon coeur voulut s' ouvrir, pour recevoir l' épée,
chaude du feu d' Alcinde et de son sang trempée ;
et mon dernier souhait quand la froideur me prit,
fut de baiser sa playe, et d' y rendre l' esprit.
Mais la main du meurtrier ne fut pas assez forte,
et ie me trouve en vie, apres Alcinde morte.
Ny le fer, ny le feu n' ont m' en arracher ;
ie survis à l' épée et survis au bucher :
et rebut de la mort, ombre errante et funeste,
de mon ame prisur la terre ie reste,
pour traisner mon supplice et faire voir au iour,
le spectre malheureux d' un malheureux amour.
Ces mots que deux soûpirs en l' air accompagnerent,
la voix de Leonin, et sa force épuiserent.
Le deuil, le desespoir, le regret, la langueur,
introduits par l' amour entrerent dans son coeur :
les ombres de la mort ses regards obscurcirent,
sa blessure s' ouvrit, les esprits en sortirent,
son sang au sang d' Alcinde en tombant se mesla,
à sa bouche la sienne en mourant se colla ;
et son ame en sortant plus contente et plus gaye,
fit briller sa lumiere au travers de sa playe.
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Un exemple si rare étonna nos esprits,
attendris de pitié, de merveille surpris ;
et pour en faire montre à la race future,
sur la base d' une ample et riche sepulture,
les noms des deux amans en porphyre gravez,
et leurs bustes en marbre au dessus élevez,
avant le monument qu' ils auront dans l' histoire,
leur font une durable et pompeuse memoire.
Si tost que le travail de plus de mille bras,
eust purgé la cité du funeste embarras,
que du fer et du feu les affreuses reliques,
faisoient par les maisons et les places publiques ;
au concert des clairons tout le camp se mouvant,
vers Damiette marcha dès le soleil levant.
Aprez deux corps d' archers, et deux corps
d' ordonnance,
avancez pour mener la pompe en asseurance,
les ministres sacrez, suivoient en habits blancs,
par files divisez et distinguez de rangs.
Les echos repetoient leurs hymnes en la plaine,
les vents pour les yr suspendoient leur halaine ;
et les rayons du iour de parfums obscurcis,
venoient à leurs flambeaux pour en estre éclarcis.
Un autel qui rouloit sur des boules d' yvoire,
en triomphe portoit le dieu de la victoire :
un dome de rubis et de perles greslé,
luy faisoit au dessus comme un ciel étoilé.
Le soleil devant luy tout à coup devint sombre,
comme pour declarer qu' il n' estoit que son ombre ;
et reprenant aprez son lustre et sa beauté,
fit pour le couronner un cercle de clarté.
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Les palmiers d' alentour de respect se plierent,
leurs testes, leurs rameaux, leurs troncs
s' humilierent ;
et d' un doux mouvement leur feuillage battu,
sembla du dieu cacdécouvrir la vertu.
Six couples d' innocens pareils aux fleurs nouvelles,
à qui rien ne manquoit des anges que les aisles,
de chaisnes d' or liez à ce mobile autel,
exprimoient en petit l' équipage immortel,
que le prophete vit à la machine ardente,
d' où la face de Dieu lumineuse et roulante,
donnoit vie et chaleur aux animaux aislez,
de cercles rayonnans devant elle attelez.
Le roy marchoit aprez, pieds nus et teste nuë,
le front bas et la mine en respect retenuë :
l' encens de ses spirs vers le ciel s' exhalans,
l' extrait chaud et serain de ses pleurs ruisselans,
en odeur surpassoient l' esprit de la canelle.
Et surpassoient les pleurs de la gomme nouvelle.
à l' exemple du roy les princes et les grands,
se deffont de l' orgueil qui tient aux conquerans.
Tout le camp qui les suit d' une modeste allure,
sans bardes, sans cimiers, sans plume et sans
houssure,
fait voir ce que iamais on ne vit sous les cieux,
des braves reformez, d' humbles victorieux :
et fait par une rare et nouvelle alliance,
le concert du triomphe avec la penitence.
En cet ordre l' armée entre dans la cité,
l' incorruptible agneau dans le temple est porté :
et là par les vainqueurs au bruit de cent trompettes,
aprez l' hymne chanté les offrandes sont faites.
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En ces termes Coucy son recit acheva,
la royale assemblée en commun l' approuva ;
et chacun à l' envy couronna la memoire,
d' une si glorieuse et si pronte victoire.
Archambaut De Bourbon à Damiette arrivé,
des pirates, du fer, de la prison sauvé,
conduisoit cependant le long de la riviere,
un renfort qui s' estoit rangé sous sa banniere.
La recrestoit belle et venoit de ces lieux,
la Loire d' un cours superbe et glorieux,
sans obstacle roulant, sa vague precipite,
vers le riche terroir où la Beausse l' invite.
Vierzon et Suilly, Chasteau-Neuf et Culans,
egalement hardis, egalement galans,
La Chastre adroit et fort, Montlusson riche et
brave,
le courageux de Bar, le courtois Bellenave,
Lignieres curieux de chiens et de chevaux,
Chabannes invincible aux belliqueux travaux,
le ieune Montfaon, et le sage Sancerre,
avoient tous sur la croix voüé la sainte guerre.
Contre le cours du Nil la nef qui les portoit,
par les bras des rameurs vers le Caire montoit ;
et la vague à l' entour écumante et crespée,
siffloit sous l' aviron dont elle estoit couppée ;
quand un vaisseau parut à dix rames nageant,
et brillant de l' éclat de cent lunes d' argent.
Des ondes et du fer Zahide preservée,
et d' une double mort, par miracle sauvée,
elle-mesme en portoit la nouvelle au sultan,
qui la croyant noyée avec Almuratan,
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d' un dueil sec et muet, sans larmes et sans plainte,
maudissoit le destin de sa famille éteinte.
Sur la mesme galere Almasonte éclatoit,
de feux clairs et dorez que son harnois iettoit ;
tandis que de son coeur la douce et lente flame,
eclairoit au portrait de Bourbon dans son ame.
Cinquante chevaliers à Zahide engagez,
estoient pour la deffendre autour d' elle rangez :
ils avoient tous iuré de suivre sa fortune,
et courir avec elle une risque commune.
Leur sang et leurs esprits de nouveaux feux
boüilloient,
leurs armes, leurs regards, les vagues en briloient ;
et la pique à la main Almazonte et Zahide,
de la pouppe luisoient sur la route liquide,
pareilles aux gemeaux de rayons emplumez,
revestus de rayons, et de rayons armez,
qui des feux differens de leurs brillantes testes,
annoncent à la mer le calme ou les tempestes.
Bourbon qui reconnut au croissant argenté,
voltigeant à la pouppe, et sur le mast planté,
que la galere estoit de l' armée infidelle,
voulut qu' à toute force on allast aprez elle :
mais elle tourna prouë, et vint avec fierté,
à l' agresseur du vent et des rames porté.
Aux bois cours et volans qui d' abord se lancerent,
les piques, les marteaux, les sabres succederent :
le tumulte en rougit, la mort en écuma,
de carnage et de sang le combat en fuma ;
et dans les flots enflez que les mourans grossirent,
le dépit, la valeur, les amours s' éteignirent.
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De la main de Bourbon un javelot lancé,
renversa Leganor d' écailles cuirassé ;
il tira de fureur le fer de sa blessure,
et son ame en fumant sortit par l' ouverture.
Orman d' un mesme coup dans le fleuve abbatu,
maudissant les combats, blasphemant la vertu,
detesta le laurier et regretta l' olive,
que le Iourdain pour luy nourrissoit sur sa rive.
à ces deux il ajouste un barbare inconnu,
qui des climats du nort en Egypte venu,
pouvant pretendre au nom de vaillant et de brave,
se faisoit appeller le volontaire esclave ;
et traisnoit magnanime et glorieux amant,
une chaisne d' anneaux liez d' esprit d' aymant.
Il s' étoit le superbe engagé de promesse,
d' arborer au vaisseau de la belle princesse,
un pavillon tissu du poil qu' il coupperoit,
aux chevaliers croisez que son bras defferoit.
Mais sa foy fut bien-tost de ce voeu dégagée,
et sa teste abbatuë et dans son sang plongée,
de ses derniers regars à Zahide adressez,
guida ses derniers mots à demy prononcez.
Elimel et Merin à la mort le suivirent,
leurs ombres à la sienne en sortant se joignirent ;
et toutes trois en l' air semblerent en sifflant,
commettre leur amour et leur colere au vent.
Elimel fut pleude la riche Almasée,
que pour suivre Zahide il avoit méprisée :
l' infortuné Merin D' Arfise rebuté,
de dépit au peril s' étoit precipité ;
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mais les flots qui son corps vers la mer emporterent,
des outrageux rebuts d' Arfise le vengerent.
L' ingratte le trouvant rejetté sur le bord,
luy fit de ses rigueurs iustice par sa mort ;
et son coeur tout en feu, par sa gorge percée,
luy demanda pardon de sa froideur passée.
Ainsi Bourbon couvert de sueur et de sang,
des braves de Zahide éclaircissoit le rang ;
plus ardent qu' un lyon, qui dans un pasturage,
orgueilleux du peril qui pique son courage,
aux éclairs de l' acier répond de ses regars ;
de ses onglespond à la pointe des dars ;
à ce qui bruit s' échauffe, à ce qui luit s' allume ;
teint de mort et d' horreur sa machoire qui fume ;
des dogues éventrez fait le sang ruisseler ;
de son muffle écumant fait le meurtre couler ;
et la chair des bergers qui de ses dents degoutte,
de celle des moutons et des chiens le degouste.
Zahide d' autrepart sa valeur signaloit,
Almasonte du bras et du coeur l' égaloit :
leurs yeux étincelans à travers leurs visieres,
avec l' éclat de l' or confondoient leurs lumieres,
pareilles à ces iours de pourpre colorez,
qui coulent sur le fond des nuages dorez,
quand le soleil levant trouve encore les voiles,
que d' un air de vapeur la nuit fait aux estoiles.
Par Zahide Amaury d' un javelot percé,
est de la pouppe en l' onde avec bruit renversé ;
les muses qu' il servit et qui le couronnerent,
ses armes en Egypte en vain accompagnerent ;
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le laurier qu' il vantoit ne le garantit pas,
et luy fut un dictame inutile au trépas.
Clodomire et Guerry nez sur le bord de Loire,
en amour concurrens et concurrens en gloire,
l' un traitté de caresse et l' autre de rigueur,
tous deux d' adresse égale, et d' égale vigueur,
d' une aventure égale en Egypte moururent ;
et leurs ames encor à la mort concoururent.
D' Orasie en émail sur leurs riches escus,
les traits furent du fer de Zahide vaincus :
et la belle chrestienne à la brave infidelle,
laissa de ses amans terminer la querelle.
De la mort d' Alonville Osaferne bravoit,
et pour luy joindre Acour le coutelas levoit :
Montlusson le previent, et d' un coup qu' il allonge,
l' acier étincelant dans la gorge luy plonge.
Almasonte le venge et d' une arme à long bois,
traverse à Montlusson le conduit de la voix :
il l' avoit nette et iuste, et long-temps dans la
France,
les instrumens muets plaignirent son absence ;
la musique long-temps de sa mort soûpira ;
et iusques à mourir Orane la pleura,
Orane dont la voix fut iusques à l' envie,
des nymphes, des echos, des sirenes suivie.
à Montlusson mourant Ligniere est ajousté,
d' Aradour son amy vainement assisté,
comme il couroit à luy, la terrible guerriere,
luy mit avec le fer la mort par la visiere.
Encore parut-il en tombant le chercher,
par sa chutte la sienne il voulut empescher,
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ses bras froids et pesans devers luy s' étendirent,
et ne le trouvant point du geste s' en plaignirent.
Suilly qui s' avança pour les venger tous deux,
pour estre plus adroit ne fut pas plus heureux :
l' escrime qu' il avoit apprise dans la sale,
ne le garantit point de la pique fatale ;
il tomba dans le Nil ; ses bras avant la mort,
comme pour escrimer, par un dernier effort,
de coups en vain tirez les vagues assaillirent ;
les vagues de son sang et non du leur rougirent ;
et sous elles perdant la vie avecque l' air,
encore dans la vase enfonça-t' il le fer.
La pique de la belle et vaillante homicide,
se rompit sur Leon, comme il frapoit Zahide :
le bois avec le fer par le corps luy passa ;
son ame entre deux coups quelque temps balança ;
et par la bouche enfin sortant sur son haleine,
alla rejoindre au ciel l' ame de Melimene.
Mais Bourbon De Culans et de Bar assisté,
dans le vaisseau barbare avoit desia sauté :
le tumulte et l' horreur, la mort et le carnage,
à la foule aprez eux suivirent leur courage.
Les sarrasins tomboient fierement et sans peur,
Zahide de ses yeux leur échauffoit le coeur ;
et leurs coeurs échauffez d' une flame si belle,
à l' envy se pressoient pour mourir autour d' elle.
Avecque moins de foule on voit sur un estang,
les poissons ébloüis teindre l' eau de leur sang ;
quand l' avide pescheur d' une ruse cruelle,
les perce à la lueur du feu qui les appelle :
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ils se pressent autour d' une éclatante mort ;
leur demeure liquide en rougit iusqu' au bord ;
en vain de leur malheur les vents les avertissent ;
et de la rive en vain les saules en fremissent.
perit Oliban tireur d' arc estimé,
adroit joüeur de pique, escrimeur renom,
au besoin tous ses bras à ce iour luy faillirent ;
et trois braves en luy d' un mesme coup perirent.
Il fut suivy d' Olfar grand et fameux lutteur,
et d' Elizel plus grand et plus fameux jousteur ;
la lice luy manquant, sans lice luy fut vaine,
l' adresse qu' il avoit de rompre à la quintaine.
Algut tomba sur luy, l' adroit et iuste Algut,
dont les flesches iamais ne manquerent leur but :
mais à ce coup la mort qui fut meilleure archere,
sans le voir l' abbatit du haut de la galere ;
et comme d' un grand chesne abbatu par le fer,
la fueille et les rameaux voltigent parmy l' air ;
les traits de son carquois en foule s' échapperent,
les vents en firent bruit et les flots s' en joüerent.
Azorin grand chasseur, grand domteur de chevaux,
estimé de Zahide entre tous ses rivaux,
orgueilleux et fumant de la mort de Boulande,
a ses pieds immolé par une vaine offrande ;
portant plus haut son coeur et sa fierté plus haut,
luy destinoit encor la teste d' Archambaut :
mais loin de ses chevaux et loin de son escole,
le françois l' abbatit aux yeux de son idole :
ses regards en mourant sur elle il attacha ;
en elle son estoile et son ciel il chercha ;
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et son ame en sortant luy laissa la fue,
de son amour encor en son sang allumée.
Zahide à la vengeance eleve avec le bras,
la force, le pit, le coeur, le coustelas ;
à son dépit son coeur et son bras répondirent,
mais le fer se rompit, les éclats en bondirent ;
et semblerent en l' air en sifflant s' affliger,
de laisser la beauté desarmée au danger.
Bourbon qui ne veut rien devoir à l' aventure,
et ne veut des lauriers que de haute mesure,
laisse prendre Zahide à Curton qui le suit ;
et porte ailleurs la mort qui sur son arme luit.
Il frappe Nerodan, qu' une hydre menaçante,
et sur son pot doré de grenas flamboyante ;
ny le vain Talisman qui pendoit à son bras,
à ce moment fatal ne garantirent pas.
Les bancs et le tillac de sa chutte branslerent,
le mast s' en étonna, les voiles en tremblerent.
Almasonte restoit seule sur tant de morts,
haute et fiere du coeur, ferme et saine du corps.
Elle vient à Bourbon, Bourbon tourne vers elle,
l' un et l' autre au combat son ardeur renouvelle :
le fer étincelant et battu par le fer,
de leurs coeurs refleschit la chaleur et l' éclair ;
et des coups que d' adresse et de force ils se
donnent,
l' air au loin retentit et les vagues resonnent.
Le champ de soy petit, s' étend par leur vertu ;
l' un et l' autre à son tour est battant et battu ;
leur peril est égal, égale est leur fortune,
et l' inégalité du lieu leur est commune.
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Zahide qui retint sans perdre la couleur,
sous le tragique fer l' assiette de son coeur ;
pour sa chere Almasonte étonnée et craintive,
a l' ame à son peril et la veuë attentive.
Son coeur semble conter d' un soudain battement,
les coups qu' elle reçoit et les coups qu' elle rend ;
et sans estre au combat, sans manier l' épée,
elle frappe tousiours et tousiours est frappée.
Ainsi quand l' epervier fond pareil à l' éclair,
sur la ieune cicogne en la plaine de l' air ;
tous deux armez de bec, cuirassez de plumage,
et sans art aguerris combattent de courage.
Par tour on les voit suivre et par tour reculer ;
on voit couler leur sang, et leur plume voler ;
la vallée en sifflant de leurs aisles resonne ;
le passant arresté de leur combat s' étonne ;
et la vieille cicogne en peine et sans vigueur,
sur le prochain rocher s' en herisse de peur.
Bourbon presse Almasonte, et desia son épée,
du sang de la guerriere une et deux fois trempée,
craignit de s' en tacher une troisiesme fois ;
et comme par pitié coula sur son harnois.
Archambaut depité, quitte l' art et s' en trouble ;
avecque le depit la force luy redouble ;
et levant à deux mains le fer étincelant,
sur la belle l' abbat d' un coup si violent,
que saphirs et rubis de sa teste bondirent,
et bien loin dans le fleuve en tombant s' éteignirent.
La mort suivoit le fer, mais le fer s' arresta,
au cimier élevé que l' armet presenta ;
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et de l' hermine d' or la solide figure,
paya pour Almasonte et receut sa blessure.
Sous le poids de ce coup la guerriere bransla,
l' haleine luy faillit, tout son corps chancela :
et pour se soustenir, n' estant plus assez forte,
sur les morts renversez elle chut demy-morte.
Le fer qui l' abbatit sa compagne blessa,
et iusques dans le coeur par les yeux luy passa.
De ses vainqueurs desia Zahide reconnuë,
et traittée en princesse avoit la teste nuë :
et ceux qui l' avoient prise à sa mine attentifs,
sans combat à leur tour devenoient ses captifs.
Aussi-tost qu' elle vit Almasonte étenduë,
elle accourt de douleur et de crainte éperduë :
et saisissant l' épée à la main du vainqueur,
acheve, luy dit-elle, acheve sur mon coeur.
I' ay le sang qu' il te faut pour teindre ta victoire,
et mon nom peut donner quelque lustre à ta gloire.
Frapper un ennemy quand il est abbatu,
est un coup de fureur et non pas de vertu :
fais moy rendre une épée et maintiens par courage,
ce que le sort sur moy t' a donné d' avantage.
S' il m' a pour te sauver rompu l' arme à la main,
le coeur m' est demeuré mieux armé dans le sein.
Il peut combattre encor, et peut par sa deffaite,
te laisser du combat la couronne complete.
Remets moy dans l' estat de vaincre ou de mourir,
de suivre ma compagne ou de la secourir :
au moins voy si le fer pourra passer sans honte,
par le corps de Zahide, à celuy d' Almasonte.
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D' Archambaut en parlant l' épée elle tenoit,
et par un bel effort contre soy l' a tournoit :
les graces pour l' aider, sur son front s' assemblerent ;
et la main du vainqueur sans armes desarmerent ;
tandis que son esprit en trouble, et partagé,
de phantosmes divers se trouvoit assiegé.
à ce mot d' Almasonte une frayeur soudaine,
aprez ses sens atteints coule de veine en veine ;
et devant soy poussant une froide vapeur,
luy fait paslir le front de l' effroy de son coeur.
Mais quand pour alleger Almasonte pasmée,
Zahide eut de son pot sa teste desare ;
et que ses yeux ternis, que ses regars tournez,
que les lys de son teint expirans et fanez,
sa peine et son peril en silence expliquerent,
et tout froids qu' ils estoient les esprits échaufferent ;
Bourbon surpris alors, de sa fatale erreur,
tout à coup fut porté de la crainte à l' horreur.
L' haleine luy faillit, ses membres se roidirent,
ses sens deconcertez leur commerce rompirent ;
et le cours des esprits vers le coeur rappellé,
laissant dans ses vaisseaux le sang trouble et gelé,
son ame pour s' offrir à la belle mourante,
monta iusqu' à ses yeux confuse et languissante.
Qu' inégal et changeant est l' astre qui nous luit !
Que la voye est obscure le sort nous conduit !
Et que des iours donnez à la prudence humaine,
la lumiere est fautive et la route incertaine !
Tandis que le saint roy par l' hyver arresté,
dans la Chipre attendoit le retour de l' esté ;
p242
Bourbon brillant du feu de l' âge et de l' audace,
de la mer et des vents méprisa la menace ;
et ne pouvant rester tant de mois en repos,
captif du mauvais temps et prisonnier des flots ;
au bruit qui s' épandit du trouble d' Armenie,
attaquée au dehors au dedans desunie ;
alla servir Ozat contre les roys voisins,
qui le tenoient bloq d' un camp de sarrasins.
Il vainquit la saison, les flots le respecterent,
la fortune et les vents ses voiles seconderent.
Mais le corsaire Amir, par un étrange sort,
s' étant trouvé sur mer comme il alloit à bord ;
le combat qu' il rendit fut terrible et funeste,
à peine un chevalier luy demeura de reste :
et luy mesme à la fin moins vaincu que lassé,
de blessures sanglant et dans la mer poussé,
comme dans l' onde encor il luttoit contre Azate,
toucha de sa valeur le general pirate ;
et sauvé par ses soins, par ses soins assisté,
au sultan de Damas depuis fut presenté.
Les graces de son air galant et magnanime,
aussi tost qu' il parut le mirent en estime.
Il surprit, il charma ; la faveur et l' amour,
en deux sectes pour luy partagerent la cour.
Mais comme il eut tué dans un tournois tragique,
Osmin fils du sultan, d' un éclat de sa pique ;
de ce coup malheureux le pere forcené,
sans iustice l' avoit à la mort destiné ;
et rien n' eust amolly le barbare implacable,
si sa fille Almasonte amante ou pitoyable,
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par une genereuse et noble trahison,
au meurtrier innocent n' eust ouvert la prison.
Bourbon sauvé par là d' un injuste supplice,
sortit avec le coeur de sa liberatrice,
qui volontaire esclave, et sans fers enchaisné,
un long-temps aprez luy par l' amour fut mené.
Et voila qu' au hazard poussez par la fortune,
d' une fureur égale et d' une ardeur commune,
ils viennent d' essayer pour se donner la mort,
tout ce que sçait la ruse et ce que peut l' effort.
Bourbon revient aux soins de ceux qui l' environnent ;
du trouble de son coeur ses oreilles bourdonnent :
ses yeux s' ouvrent à peine et semble s' étonner,
de voir autour de luy toutes choses tourner ;
et du feu des esprits qui remontent en foule,
la glace de son front se resout et s' écoule.
Deux fois voulant parler ; sa douleur par deux fois,
commit à ses soûpirs l' office de la voix ;
et ses soûpirs commis avec presse sortirent,
pour ouvrir le passage à ces mots qui suivirent.
Victoire parricide, avantage inhumain !
M' avoit-elle sauvé pour perir de ma main ?
Et devois-ie du sang de ma liberatrice,
d' une estoile bizarre accomplir le caprice ?
Qu' il m' eust esté meilleur d' abreger par ma mort,
les longs égaremens de mon aveugle sort !
Et que pour mon repos, non moins que pour ma gloire,
i' eusse mieux à Damas terminé mon histoire ;
lors qu' en la noire tour où iamais il ne luit,
iamais il n' entra que supplice et que nuit,
p244
ie me vis destiné, malheureuse victime,
à payer de ma vie un meurtre fait sans crime.
Mon sang pur à ma mort et sans tache versé,
sur ma memoire auroit quelque lustre laissé :
et la funeste fin de mes premieres armes,
au moins parmy les miens auroit trouvé des larmes.
Au lieu que sans repos, non moins que sans honneur,
soüillé du sang d' un frere et du sang d' une soeur,
d' un frere mon amy, d' une soeur mon amante ;
suivant une fortune égarée et tremblante,
et moy mesme traisnant mon supplice avec moy,
ie seray desormis un exemple d' effroy.
Pour eternel tourment, pour eternelle honte,
i' auray le nom d' Osmin, et le nom d' Almasonte :
et leurs manes sanglans et de flambeaux armez,
soit que les feux du iour soient morts ou rallumez,
mes terribles suivans et mes hostes tragiques,
me feront de leur sang des enfers domestiques.
à ces mots ses spirs, et son deuil redoublant,
avec peine il se leve, et se traisne en tremblant,
de regret Zahide, et de pleurs ébloüye,
soustenoit Almasonte encor évanoüye.
ployant le genoüil et la main luy pressant,
d' un ton bas et plaintif, et d' un air languissant ;
ie ne viens point, dit-il, meurtrier lasche et
timide,
d' un foible desaveu couvrir mon parricide :
parle vostre sang, où vostre sang reluit,
ie chercherois en vain le silence et la nuit.
Ses tasches dessus moy, dans les royaumes sombres,
encor apres ma mort ébloüyront les ombres ;
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et iusques là desia le silence eternel,
à sa voix retentit de mon nom criminel.
Ie viens encore moins vous prier pour ma vie,
rien ne peut me toucher d' une si basse envie ;
et ce monde n' a point de fortune à donner,
qui plus heureusement pust mes iours couronner,
que l' eust fait une mort de vostre main parée,
et du lustre qui suit vostre nom éclairée.
Aussi viens-ie à vos pieds, pour ravoir cette mort,
le crime de mes mains et l' erreur de mon sort :
la cruelle est à moy, puis qu' elle est mon ouvrage ;
vous ne pouvez entrer en ce triste partage.
Rendez donc à mes yeux cette funebre nuit,
rendez leur cette horreur si sombre qui la suit ;
les vostres allumez pour regner et pour luire,
sans détruire le iour ne se peuvent détruire ;
et tant d' hostes si doux qui s' y sont amassez,
n' en peuvent par la nuit qu' à tort estre chassez.
Remettez moy ce triste et funeste silence,
qui fait en vostre bouche aux graces violence :
et laissez pour finir ma vie et ma douleur,
ce teint pasle à mon front, et ce froid à mon coeur.
ses soûpirs montant sa parole étoufferent,
ses larmes sur les mains d' Almasonte coulerent :
et soit qu' avec ses pleurs, par les canaux des yeux,
un esprit s' épandit pront et contagieux ;
soit que de ses soûpirs la vapeur fut suivie,
d' une flame subtile et d' un extrait de vie ;
le coeur de la guerriere à cet esprit s' ouvrit,
cet extrait y coula, cette flame s' y prit ;
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ses sens furent par là remis en leur usage ;
goutte à goutte le teint luy revint au visage ;
et du premier rayon dans ses yeux retour,
autour d' elle le iour parut rasserainé.
Dans la boussole ainsi l' aiguille voltigeante,
quand son esprit perdu la laisse languissante,
ne connoist plus le nort, n' a plus de sentiment ;
et de sa pesanteur suit le seul mouvement :
mais si l' aymant qu' elle ayme à son secours arrive,
encore qu' elle soit en sa boëtte captive ;
de nouveau ranimée et d' aise tremoussant,
elle tourne la teste à l' attrait qu' elle sent ;
et le charme secret qui la porte à le suivre,
fournit à son instinct l' esprit qui la fait vivre.
Almasonte remise Archambaut se remet,
le desespoir le quitte, il quitte son armet ;
et s' offrant teste nuë à la belle blese,
donne un sujet nouveau de trouble à sa pensée.
Un rayon de pudeur meslé d' étonnement,
et suivy d' un subit et doux tressaillement,
sur le front luy coula, luy coula sur la jouë,
pareil aux premiers feux dont l' aurore se jouë :
quand d' un foüet de pourpre elle chasse la nuit,
et prepare la route au soleil qui la suit.
Son vainqueur à son tour vaincu luy rend les armes,
ioint le trouble à la honte, au trouble joint les
larmes ;
et presente à son choix pour laver son erreur,
ou le sang de sa teste ou le sang de son coeur,
l' erreur vous est, dit-elle, avecque moy commune,
et le blasme en doit estre à la seule fortune ;
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ne nous imputons point un mal qu' à fait le sort ;
conservez vostre vie et me laissez ma mort :
ie n' en pouvois avoir une plus favorable,
au moins s' il vous en reste un regret veritable.
Ces mots furent suivis d' une belle rougeur,
qu' un pur extrait d' esprits apporta de son coeur ;
et que l' amour accrut, voltigeant autour d' elle,
du souffle de sa bouche et du vent de son aisle.
à ce souffle, à ce vent, Archambaut s' enflama,
d' un feu que la pitié dans son coeur alluma :
et son coeur autrefois aux graces invincible,
à la compassion s' estant trouvé sensible ;
pour se l' assujettir, par un dernier effort,
l' amour emprunta l' arc et le trait de la mort.
Poursuivant son chemin, captif de sa captive,
sur le declin du iour à l' armée il arrive.
D' honneur à son retour par le roy couronné,
il se rend au quartier à sa troupe ordonné ;
aux princesses à part une tente est dressée ;
et Moron chevalier de vieillesse avancée,
mais encor genereux, encore plein de coeur,
prez d' elles est laissé garant de leur honneur.
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