ordre à toutes les places qui eussent pu être attaquées. Le duc de Guise y demeura avec lui et le prince de
Montpensier, accompagné du comte de Chabanes, s'en retourna à Champigny, qui n'était pas fort éloigné de
là. Le duc d'Anjou allait souvent visiter les places qu'il faisait fortifier. Un jour qu'il revenait à Loches par un
chemin peu connu de ceux de sa suite, le duc de Guise, qui se vantait de le savoir, se mit à la tête de la troupe
pour servir de guide, mais, après avoir marché quelque temps, il s'égara et se trouva sur le bord dune petite
rivière qu'il ne reconnut pas lui−même. Le duc d'Anjou lui fit la guerre de les avoir si mal conduits et, étant
arrêtés en ce lieu, aussi disposés à la joie qu'ont accoutumé de l'être de jeunes princes, ils aperçurent un petit
bateau qui était arrêté au milieu de la rivière, et, comme elle n'était pas large, ils distinguèrent aisément dans
ce bateau trois ou quatre femmes, et une entre autres qui leur sembla fort belle, qui était habillée
magnifiquement, et qui regardait avec attention deux hommes qui pêchaient auprès d'elle, Cette aventure
donna une nouvelle joie à ces jeunes princes et à tous ceux de leur suite. Elle leur parut une chose de roman.
Les uns disaient au duc de Guise qu'il les avait égarés exprès pour leur faire voir cette belle personne, les
autres, qu'il fallait, après ce qu'avait fait le hasard, qu'il en devînt amoureux, et le duc d'Anjou soutenait que
c'était lui qui devait être son amant. Enfin, voulant pousser l'aventure à bout, ils firent avancer dans la rivière
de leurs gens à cheval, le plus avant qu'à se put ; pour crier à cette dame que c'était monsieur d'Anjou qui eût
bien voulu passer de l'autre côté de l'eau et qui priait qu'on le vînt prendre. Cette dame, qui était la princesse
de Montpensier, entendant dire que le duc d'Anjou était là et ne doutant point, à la quantité des gens qu'elle
voyait au bord de l'eau, que ce ne fût lui, fit avancer son bateau pour aller du côté où il était. Sa bonne mine le
lui fit bientôt distinguer des autres, mais elle distingua encore plutôt le duc de Guise. Sa vue lui apporta un
trouble qui la fit un peu rougir et qui la fit paraître aux yeux de ces princes dans une beauté qu'ils crurent
surnaturelle. Le duc de Guise la reconnut d'abord, malgré le changement avantageux qui s'était fait en elle
depuis les trois années qu'il ne lavait vue. Il dit au duc d'Anjou qui elle était, qui fut honteux d'abord de la
liberté qu'il avait prise, mais voyant Mme de Montpensier si belle, et cette aventure lui plaisant si fort, il se
résolut de l'achever, et après mille excuses et mille compliments, il inventa une affaire considérable, qu'il
disait avoir au−delà de la rivière et accepta l'offre qu'elle lui fit de le passer dans son bateau. Il y entra seul
avec le duc de Guise, donnant ordre à tous ceux qui les suivaient d'aller passer la rivière à un autre endroit et
de les venir joindre à Champigny, que Mme de Montpensier leur dit qui n'était qu'à deux lieues de là. Sitôt
qu'ils furent dans le bateau, le duc d'Anjou lui demanda à quoi ils devaient une si agréable rencontre et ce
qu'elle faisait au milieu de la rivière. Elle lui répondit qu'étant partie de Champigny avec le prince son mari,
dans le dessein de le suivre à la chasse, s'étant trouvée trop lasse, elle était venue sur le bord de la rivière où
la curiosité de voir prendre un saumon, qui avait donné dans un filet, l'avait fait entrer dans ce bateaux. M. de
Guise ne se mêlait point dans la conversation, mais, sentant réveiller vivement dans son coeur tout ce que
cette princesse y avait autrefois fait naître ; il pensait en lui−même qu'il sortirait difficilement de cette
aventure sans rentrer dans ses liens. Ils arrivèrent bientôt au bord, où ils trouvèrent les chevaux et les écuyers
de Mme de Montpensier, qui l'attendaient. Le duc d'Anjou et le duc de Guise lui aidèrent à monter à cheval,
où elle se remit avec une grâce admirable. Pendant tout le chemin, elle les entretint agréablement de diverses
choses. Ils ne furent pas moins surpris des charmes de son esprit qu'ils l'avaient été de sa beauté, et ils ne
purent s'empêcher de lui faire connaître qu'ils en étaient extraordinairement surpris. Elle répondit à leurs
louanges avec toute la modestie imaginable, mais un peu plus froidement à celles du duc de Guise, voulant
garder une fierté qui l'empêchait de fonder aucune espérance sur l'inclination qu'elle avait eue pour lui. En
arrivant dans la première cour de Champigny, ils trouvèrent le prince de Montpensier, qui ne faisait que de
revenir de la chasse. Son étonnement fut grand de voir marcher deux hommes à côté de sa femme, mais il fut
extrême quand, s'approchant de plus près, il reconnut que c'était le duc d'Anjou et le duc de Guise. La haine
qu'il avait pour le dernier, se joignant à sa jalousie naturelle, lui fit trouver quelque chose de si désagréable à
voir ces princes avec sa femme, sans savoir comment ils s'y étaient trouvés, ni ce qu'ils venaient faire en sa
maison, qu'il ne put cacher le chagrin qu'il en avait. Il en rejeta adroitement la cause sur la crainte de ne
pouvoir recevoir un si grand prince selon sa qualité, et comme il l'eût bien souhaité. Le comte de Chabanes
avait encore plus de chagrin de voir M. de Guise auprès de Mme de Montpensier, que M. de Montpensier
n'en avait lui−même. Ce que le hasard avait fait pour rassembler ces deux personnes lui semblait de si
mauvais augure, qu'il pronostiquait aisément que ce commencement de roman ne serait pas sans suite. Mme
de Montpensier fit, le soir, les honneurs de chez elle avec le même agrément qu'elle faisait toutes choses.
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La Princesse de Montpensier 7