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textuelles Frantextalisée par l'Institut National de la
Langue Française (InaLF)
Robert, chef de brigands [Document électronique] : drame en 5 actes, en
prose, imité de l'allemand / par le citoyen La Martelière
PREFACE
pV
Je ne répondrai point aux mille et une absurdités
qu' on abitées contre cet ouvrage : le
public en a fait justice, et les gens de lettres
me sauront peut-être gré d' avoir otraiter un
pareil sujet : quant à ces jugeurs pitoyables, pour
qui rien n' est difficile que de se taire, je les
remercie d' être d' un autre sentiment ; car aps
l' éloge d' un homme instruit, rien n' est plus flatteur
que la critique d' un sot.
On m' a reproché d' avoir mis des brigands sur
la sne. Eh ! Qu' importe le nom quand la chose
n' y est pas ? Plût au ciel que la société ne fût
composée que de brigands semblables ! Les loix
seraient maintenues, les propriétés respectées,
l' honnête homme y trouverait des amis, l' infortuné
des secours ; le méchant seul, sans appui,
sans ressource, abandonné à lui-même, serait
forcé de renoncer au crime, ou d' en porter la
peine.
Quelques personnes ont cru voir du danger
à psenter au public les principes d' une pareille
morale : je suis loin de suspecter leur bonne-foi ;
et je déclare ici, avec toute la franchise dont je
fais profession, que je n' ai point prétendu faire de
cet ouvrage une pièce de circonstances.
étranger à toutes les sectes qui tour à tour
ont figuré sur notre horison politique, je n' ai
jamais connu d' opinion, de parti, que celui de la
justice et des loix ; mais le ministre déprédateur,
le financier concussionnaire, le magistrat
prévaricateur,
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le prêtre sacrilège et le prince oppresseur
sont en tout tems, en tout pays, en politique
comme en morale, des monstres aux yeux de tous
les hommes. Eh bien ! Voici les slérats que je
livre à l' indignation des honnêtes gens, et au
tribunal de mes brigands. Si j' ai failli, il existe
des magistrats pour veiller au maintien des bonnes
moeurs, et des loix pour punir les corrupteurs de
l' esprit public.
J' ajoute, qu' amateur de tout ce qui tient aux
beaux arts, j' offre à mes concitoyens le fruit de
quelques momens de loisir que j' aime à partager
entre le travail et l' étude des belles-lettres.
Heureux si, après avoir retracé des scènes de sang,
je puis célébrer dans ma solitude les vertus et le
bonheur de mes compatriotes.
Ce bonheur sera le mien ; et quelle que puisse
êtresormais la destinée de mes ouvrages, je
n' opposerai jamais aux ritables critiques que
le desir de mieux faire, à mes détracteurs que des
moeurs pures, une conduite irréprochable, et
l' estime de ceux qui me connaissent.
L' amitié et la reconnaissance me font un devoir
de rendre ici hommage au talent du citoyen
Baptiste. Cet acteur étonnant, et dont on peut
à coup sûr pdire la haute célébrité, a mis dans
son jeu tant de vérité et de profondeur, qu' il
s' est en quelque façon approprié le succès de cet
ouvrage. Cet éloge ne me serait pas échappé,
si au talent d' un artiste consommé il ne joignait
les qualités non moins rares, qui font estimer
le citoyen.
ACTE I SCENE I
pV111
la scène se passe au château de Moldar, en
partie dans une forêt qui en est éloignée d' un
quart de lieue, dans un canton de la Franconie.
p1
le théâtre représente un appartement du château
de Molar en Franconie.
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Sophie et Maurice.
Sophie.
Laissez-moi seule, vous dis-je ; votre présence
m' afflige, votre tendresse m' offense, et vos offres
me font horreur. J' aimais votre frère, lorsqu' il était
l' espoir de sa famille ; je l' adore depuis qu' il en
est banni. Hélas ! Déshérité par son re, trahi
par ses amis, persécuté par son frère, sans
secours, sans asyle, seul, abandonné de la nature
entière, il n' a pour supporter ses malheurs, que la
force de son courage et les larmes de Sophie..... et
vous espérez le remplacer, lui ravir le seul bien qui
lui reste ! Cruel ! Jouissez en paix, si la paix peut
entrer dans votre ame, d' un héritage surpris à la
crédulité de votre père ; mais respectez ma tendresse,
respectez la femme que ce même père lui avoit
destinée, et cessez de m' outrager en m' offrant une
fortune grossie par ses dépouilles.
Maurice.
Les dernières volontés de mon père suffisent pour me
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justifier. N' est-ce pas lui qui de sa voix mourante a
pronon la malédiction qui semble s' attacher à ses
pas ?
Sophie.
La malédiction ! Eh ! L' a-t-il méritée ? Ah !
Peut-être la force de l' exemple, son goût pour la
dépense, et la fougue d' une jeunesse impétueuse
ont-ils pu l' égarer ; mais que de vertus rachetaient
ces défauts ! Que peut-on reprocher à son ame !
Elle est belle, élevée, sensible ; j' en atteste tout
le canton, toutes les chaumières qui environnent ce
château ; elles ne couvrent pas une famille qu' il
n' ait secourue, pas un malheureux dont il n' ait adouci
l' infortune.
Maurice.
Que n' a-t-il toujours marché dans ces principes ! Mais
ses actions.... ses actions....
Sophie.
Comment les connaissez-vous ? Par des lettres....
exagérées.... fausses, peut-êtreme supposées.
L' envie et l' imposture enflent les torts, enveniment
les pensées et attachent leur rouille à toutes les
actions d' un malheureux. En un mot vous profitez de
son infortune, c' est vous que j' en accuse. Vous vous
êtes emparé des derniers moments de votre père,
vous lui avez arraché sans doute la malédiction
qui poursuit votre frère, votre main l' a tracée,
vous avez goûté vous-même le plaisir barbare de lui
annoncer cet arrêt qui a porté le désespoir dans son
ame. Voilà votre conduite, la pouvez-vous justifier ?
Maurice.
C' est à mon frère seul à se justifier, à lui qui a
empoisonné la vieillesse de son re, et perdu dans
la débauche et la dissipation un tems qu' il devait
consacrer aux études, et qu' il n' a employé qu' à
ruiner sa famille.
Sophie.
Ne parlez plus de ses dettes, mes pierreries ont servi
à les payer. C' était un devoir pour vous, ce fut un
plaisir pour moi.
p3
Maurice.
Si ses torts se bornaient encore là, il serait
peut-être excusable ; mais ne respecter ni les sermens
qu' il vous fit, ni l' amour que vous avez pour lui....
quel serait donc votre étonnement, si vous le voyiez
vous-même, l' oeil have, le teint livide, le corps miné
par le poison de la débauche ? Telle était sa
position, dit une lettre de mon correspondant de
Léipsic, lorsqu' il fut obligé de quitter cette
ville pour se soustraire aux poursuites de ses
créanciers. Son inconduite ne lui laissa pour
ressources que le cachot ou la fuite. Il choisit la
dernière en s' associant une troupe de libertins dès
long-tems épiés par l' oeil de la police, et
servés sans doute à périr un jour par le supplice
des scélérats.
Sophie pleure.
malheureuse ! .... comme il jouit de mes larmes !
Maurice.
Combien n' en ai-je pas versé moi-même ! Le sang,
l' éducation, la conformité de nos goûts, de nos
sentimens, tout semblait nous unir, nous enchaîner
l' un à l' autre par les noeuds d' une éternelle amitié.
Sophie.
Que de chagrins vous eussiez épargnés à toute la
famille, si cette amitié avait toujours subsisté
entre vous !
Maurice, d' une douceur affectée.
mon coeur n' eut point changé si le sien t resté le
me. Oui, mon ame se déchire au seul souvenir de la
dernière soirée que nous pasmes ensemble ; tout
était calme, le ciel serein, la lune argentait les
prairies des environs..... mon cher Maurice, me
dit-il, en m' entraînant dans le plus sombre de nos
bosquets, " cher frère, mon départ est fixé à
demain, je vais quitter Sophie, je vais quitter tout
ce que j' ai de plus cher au monde. -je ne sais, mais
qui peut lire dans le livre des destinées ? Ah ! Si
jamais ce pressentiment devait s' accomplir, sois son
conseil......
p4
son ami.... son époux ; fais le bonheur de Sophie " .
(il veut lui baiser la main.)
Sophie recule d' horreur.
perfide ! Je reconnais ta fourbe. C' est dans ceme
bosquet qu' il me conjura de ne jamais aimer que lui :
-toi mon époux.... toi !
Maurice interdit.
quoi ! Vous douteriez....
Sophie.
Laissez-moi seule, vous dis-je.
Maurice.
Vous me haïssez ?
Sophie.
Non.... je vousprise. (elle sort indignée.)
ACTE I SCENE II
Maurice seul.
quel orgueil ! Il sera dompté ; ce Robert que tu
regrettes est à jamais perdu pour toi.... quoi !
J' aurai appellé sur sa tête la malédiction d' un père,
je l' aurai banni du sein de sa famille, entouré de
pièges, environné d' abymes pour jouir du rang et de
la fortune que lui assurait son droit d' aînesse ;
j' en aurai fait un aventurier, un vagabond, et je
ne pourrai lui ravir le coeur de sa maîtresse ! Il
est malheureux, on l' aime, et moi l' on me méprise.
-mais Raimond ne vient pas.... ce retard m' inquiète...
m' offense.... m' irrite.... patience.... j' ai besoin
de lui, et mon intérêt exige que j' épargne
l' instrument qui doit servir à mes desseins.
ACTE I SCENE III
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Maurice, un laquais, Raimond.
Le Laquais.
Quelqu' un demande à vous parler en secret.
Maurice.
Que veut-il ? part) c' est lui sans doute. Fais
entrer. (Raimond entre) ah ! Te voilà, Raimond ;
tu m' as bien fait attendre.
Raimond.
Pardonnez.... une maladie survenue à mon oncle.
Maurice.
Et dont il faut acheter l'ritage par quelques
complaisances ; -j' entends.
Raimond.
Non. Le destin ne me promet rien de ce côté-là.
Maurice.
Eh bien ! Je veux t' employer plus utilement. Mais
avant tout réponds-moi : -connais-tu une jeune
personne appellée Sophie De Northal qui demeure
dans ce pavillon et que Robert devait épouser un
jour ?
Raimond.
J' ai beaucoup entendu vanter sa beauté, sa
bienfaisance ; mais étranger dans ce château où je
ne l' ai vue qu' un moment quand vous me fîtes appeller
pour garder votre père pendant la léthargie que vous
savez.... je ne l' ai pas vue depuis.
Maurice, avec confiance.
à merveille ! -écoute, toi seul tu sais ce qu' il m' en
a coûté pour devenir l' héritier de mon re. Ton zèle
m' y aida, et ma reconnoissance ne se bornera pas aux
petits services que je t' ai rendus jusqu' ici. Mais
tout le fruit de nos
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soins est perdu si je ne possède Sophie. L' image de
Robert est sans cesse présente à ses yeux, elle ne
voit, n' entend que lui, et son coeur m' est fermé tant
qu' elle conserveraquelque espérance de le revoir.
C' est à toi, Raimond, à lever cet obstacle, et ta
fortune est faite. Je me charge dès ce moment de la
ussite de ton procès. Puisque tu n' es pas connu,
voici le rôle que tu dois jouer près d' elle. Un
vieux habit de soldat, une large moustache, le
havresac au dos, c' est ton accoutrement. Tu reviens
des campagnes de la Turquie d' Europe le hasard
te fit connaître un compatriote nomRobert. Ce
jeune homme, consumé par un chagrin secret qui lui
faisait haïr la vie, se trouve avoir été blessé à
la bataille livrée par l' empereur Frédéric à
Mahomet second. à l' approche de la mort, Robert
te fait appeller, te charge d' un paquet qu' il te prie
de remettre à son adresse, quand un congé t' aura
permis de retourner dans ta patrie. Ce tems est
arrivé, et l' amitié te fait un devoir de t' acquitter
de ta commission. Voilà le précis de la fable, je
laisse à ton jugement le soin de l' embellir de faits
qui pourront ajouter à sa vraisemblance.
Raimond.
Comptez sur mon exactitude.... et ce paquet ?
Maurice.
Il est tout prêt, je vais le chercher. (il sort.)
ACTE I SCENE IV
Raimond, seul.
quel homme ! Il entasse crimes sur crimes, et pourtant
tout lui réussit ! Il commande, il boit dans des vases
d' or, il sommeille sur le duvet de l' opulence, et son
père victime de sa scélératesse, accablé de malheurs,
de vieillesse et d' infirmités, n' a au fond d' un
cachot qu' une pierre où reposer sa tête, pour
nourriture qu' un pain noir détrem
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de ses larmes et que je lui porte en secret, encore
fus-je forcé d' annoncer à ce monstre que son père
était mort pour l' empêcher de consommer un parricide.
ô justice éternelle ! -non, j' ai trop prêté mon
ministère à ses atrocités.... je me lasse d' être
coupable.... mais ma famille, mes enfans, que
deviendront-ils ? Un procès fait toutes mes
espérances, et quel en sera le résultat, si je
n' oppose aux intrigues de mon adversaire le grand
pouvoir du scélérat que je sers ? Hélas ! Le sort
du faible est donc d' être sans cesse le complice
ou l' esclave du puissant.
ACTE I SCENE V
Maurice, un paquet à la main ; Raimond.
Maurice.
Le voilà. Il renferme deux objets ; l' un est la lettre
supposée, l' autre un porte-feuille brodé que mon
frère reçut des mains de Sophie et que j' eus
l' adresse de lui dérober au moment de son départ.
Quant à tes vêtemens, tu les trouveras au fond du
parc sous une des voûtes de la vieille tour....
(Raimond fait ici un mouvement de frayeur et de
surprise).
Maurice continue.
pourquoi cet étonnement ? Tu parais effrayé.
Raimond, embarrassé.
vous commandez, je ne puis qu' obéir ; mais mon respect
pour la mémoire de votre père, son âge, ses
malheurs.... son désespoir quand seul avec vous, par
votre ordre, je le descendis dans ce noir souterrain,
-ces paroles déchirantes qu' il prononça d' une voix
éteinte et en s' arrachant les cheveux blancs qui
couvraient son front respectable : " et toi aussi,
Raimond, tu m' abandonnes " ! Cette image, et l' idée
des tourmens qui auront pcédé ses derniers soupirs,
ont chassé la paix de mon ame....
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Maurice.
Est-ce un sermon que tu prétends me faire ?
Raimond.
Pardon, si ma sensibilité vous offense.
Maurice.
Elle me fait pitié. Que peut-on me reprocher ? Plongé
pendant plusieurs heures dans un sommeil léthargique,
tu sais que nous le crûmes mort ; cette nouvelle se
pandit dans mes domaines, je l' annonçai même aux
princes mes voisins. Tout-à-coup mon malheur le
rend à la vie.... comment revenir sur mes pas ?
Nous l' avons tous deux transporté dans cette tour
il est mort depuis. Quel est mon crime ? Et
que crains-tu, honnête Raimond ?
Raimond.
Mais ce frémissement involontaire.... cette horreur
secrète qui me saisit à la vue de cette tour.... ces
ossemens blanchis qui semblent se réunir, se ranimer
et s' élever de la nuit du tombeau contre la barbarie
de ses assassins....
Maurice, d' un ton sec.
Raimond.... ta morale commence à me lasser....
écoute, ton sort, celui de ta famille, tout est dans
ma dépendance ; je puis t' élever au rang de magistrat,
placer tes enfans dans mes régimens, assurer leur
fortune et changer en palais la cabane où le destin
te condamne à végéter : mets d' un côté ces
avantages, de l' autre mon inimitié ; songe à ta
famille, et prononce sur le parti qu' il t' importe
de prendre.
Raimond.
Mon choix est fait, j' obéirai.
Maurice.
Tu verras si je sais reconnaître un service. Sors et
prends garde qu' on ne te voie ici ; mes ordres sont
donnés, mon aumônier prévenu : demain avant la fin
du jour, Sophie sera ma femme ou ma victime.
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Raimond.
Demain à son lever je parais devant elle, et vous
serez aussi-tôt instruit du succès de mon message.
N' oublie pas d' ajouter qu' il est mort dans tes
bras.... s' il lui reste un rayon d' espoir, tout ce
que j' ai fait est perdu.
Raimond.
Il suffit. (à part) ah, le scélérat ! (il
sort.)
ACTE I SCENE VI
Maurice seul.
je n' aurai donc plus de rival à craindre.... mais
d' où vient que Raimond balance à me servir ? Cette
irrésolution.... ces remords.... malheur à lui, s' il
osoit me trahir ! .... pourquoi le soupçonner quand
son intérêt m' en pond ! Est-ce sa faute si la
nature lui a donun esprit faible, un coeur
pusillanime ? Moi-même n' ai-je pas éprouvé mille
fois ces frayeurs secrètes, ces frissons d' inquiétude
qu' on prend vulgairement pour les secousses d' une
conscience timorée ? Ne vois-je pas le sommeil, ou
me fuir, ou me retracer dans un repos pesant des
images capables d' épouvanter, si le réveil ne
venoittruire ces fantômes ? ... est-ce toi,
Bertrand ? Que me veux-tu ?
ACTE I SCENE VII
Maurice et Bertrand.
Bertrand.
Je viens vous avertir qu' il est tems de mettre le
château en état de défense. Une troupe de brigands
qui infectent les environs, vient de se retirer sur
vos terres.
Maurice.
Qu' on fasse armer tous mes vassaux.
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Bertrand.
Ce secours est insuffisant.
Maurice.
Contre une horde de vagabonds ?
Bertrand.
Ne vous y trompez pas ; leur nombre est considérable
et leur hardiesse sans exemple. Ils respectent la
propriété du malheureux, mais rien ne leur résiste
dès qu' ils ont juré la perte d' un magistrat injuste,
d' un homme inique en place, ou d' un prince oppresseur.
La mort du comte de Marbourg en est une preuve. Ce
seigneur prévenu de leur arrivée fait assembler ses
gardes, hausser les ponts, et renforcer les postes,
rien ne put le sauver. Dans un clin-d' oeil le fossé
est franchi, le château environné, ils entrent, leur
chef s' élance sur le comte, et lui plongeant un
poignard dans le sein : " bourreau de ton peuple,
dit-il, voilà le fruit de tes oppressions " . Puis
s' adressant à ses camarades : " j' ai fait ce que
j' ai dû, le reste vous regarde " . Aussi-tôt les
appartemens sont inondés de brigands, les portes
enfoncées, les coffres forcés, et tout le château
abandonné au pillage.
Maurice effrayé.
le comte de Marbourg assassiné !
Bertrand.
Au poignard enfoncé dans son sein, étoit attaché un
papier où on lisoit ces mots terribles : arrêt de
mort contre Adolphe comte de Marbourg, pour cause
d' oppression, par le tribunal sanguinaire.
Maurice.
Poignardé dans sa cour ? ....
Bertrand.
Au milieu de son conseil.
Maurice.
Ses gardes, ses vassaux l' ont souffert ?
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Bertrand.
Sa garde fut repoussée. Quant à ses vassaux, ils ne
voyaient en lui qu' un oppresseur, et la mort d' un
tyran est un bienfait pour ses sujets.
Maurice.
Et ses courtisans ? ....
Bertrand.
Les courtisans sont des lâches.
Maurice.
Mais ses amis, Bertrand ; ses amis.....
Bertrand.
Leschans n' en ont pas.
Maurice.
Quel est donc le parti qu' il me convient de prendre ?
Parle, faut-il rassembler mes paysans ?
Bertrand.
Ils sont si malheureux !
Maurice.
Crois-tu qu' ils m' abandonneraient ?
Bertrand.
Ils n' ont que leurs foyers, ils voudront les
défendre ; dans un danger commun chacun tremble pour
soi. Je vous l' ai dit cent fois, et lepète encore :
tout est à craindre pour qui n' a jamais inspiré que
la crainte.
Maurice inquiet.
ils sont en grand nombre, dis-tu.... commandés par un
chef ?
Bertrand.
Qu' on dit même être d' une naissance illustre.
Maurice profondément frappé.
hola ! Henri, Julien.... que dans une heure tous
mes gens soient sous les armes... que mes gardes-chasse,
mes
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piqueurs et tous les officiers de ma maison se
unissent sur la place. l' un d' eux) vous,
montez à cheval, courez dire à mon régiment de se
rapprocher du château. Vous, instruisez mes paysans
que je suis entouré de brigands, qu' on en veut
à mes jours.... flattez, promettez, menacez.... malheur
à qui n' obéira pas à mes ordres. (les domestiques
sortent). et toi, mon cher Bertrand, toi depuis
vingt ans attaché à ma famille, chéri, estimé de tout
le canton, tu as sans doute beaucoup d' amis ?
Bertrand.
Oui, tous les malheureux, et il n' en manque pas dans
vos domaines.
Maurice.
Puis-je compter sur eux ? Faut-il diminuer les impôts,
abolir les corvées ? Je promets tout, tout, tout.
Bertrand.
Ce bienfait est tardif et le danger pressant. Vous
pouvez cependant espérer tous les secours qui
dépendront de moi.
Fin du premier acte.
ACTE II SCENE I
p13
le théâtre représente une forêt épaisse, dans le
fond ; d' un côté une plaine, des chaumières
dans l' éloignement ; de l' autre des collines : les
brigands sont tous couchés et endormis sous les
arbres, plusieurs d' entre eux sont blessés, l' un
porte le bras en écharpe. Les trois premières
scènes se passent pendant la nuit et aux premiers
rayons du jour.
Robert seul, assis au pied d' un arbre avec une
profonde sensibilité.
ils dorment.... et le repos me fuit. Le sommeil n' ose
approcher de mes paupières, mon corps est abattu, mon
coeur oppressé, et pour comble de maux, je suis for
de dévorer mes larmes, d' étouffer mes sanglots ! Ah !
Robert, Robert ! Non, il n' est plus pour toi de
bonheur sur la terre. Entouré de brigands que pour
mon malheur je commande, l' épouvante me précède, la
destruction marche à ma suite. avec émotion
j' étais né pour faire des heureux, et je porte la
terreur dans la société ; mais j' ai fait parvenir mes
plaintes, mon repentir, mes remords, aux pieds du
souverain ; j' ai envoyé le tout au comte de Berthold,
mon parent et son favori. J' ai dévoilé les
persécutions qui m' ont poussé dans cet abyme, je
ne lui ai deman qu' un coin de terre inhabitée....
ou quelque antre sauvage.... sans doute on me le
refuse. -je m' y devais attendre. -ah ! Si jamais
le sang de mes coupables victimes s' élève contre moi,
il tire une lettre de sa poitrine et avec force :
voilà, dirai-je, voilà mon excuse : la malédiction
d' un père, l' inimitié d' un frère, la haine de Sophie
ont produit tous les maux de Robert ; avec
douleur les cruels
p14
ont porté le désespoir dans mon ame, ils m' ont fait
haïr les hommes, avec sensibilité et pourtant
jamais.... non, jamais je n' ai fait couler les larmes
d' un innocent infortuné. il pleure amèrement.
ACTE II SCENE II
Robert et Forban.
Forban s' éveillant.
bonjour, capitaine. Ma foi, nous avions besoin de
repos. Après une marche de seize heures, toujours
dans les forêts, au risque de nous enterrer dans
des foudrières, ou de nous briser la tête contre
les arbres, et par-dessus tout cela un deluge
d' eau ; -vraiment tu nous a menés un train d' enfer. -
mais que vois-je ? Encore cette maudite lettre ?
Puissé-je exterminer le malheureux ! ...
Robert.
Arrête. C' est mon père.
Forban.
Pardon, capitaine. Mais pourquoi toujours la porter
dans ton sein ? Gageons que tu n' as point goûté un
instant de repos ?
Robert, avec un soupir.
en est-il encore pour moi ? -ami, j' attends des
nouvelles importantes, peut-être sont-elles arrivées...
tu m' avois promis d' envoyer un de nos camarades à
Francfort...
Forban.
Il en est déjà de retour ; mais son voyage a été
inutile, il n' y avoit pas de lettre pour toi.
Robert, tristement.
à part. mirable Berthold ! ... et voilà les
parens, l' appui qu' on obtient d' eux ! à Forban
ami, laisse-moi seul.
Forban.
Quoi ! Tu pleures, et ton ami n' oserait essuyer tes
larmes ?
p15
le jour commence à paraître. mais comment, si
sensible aux beautés de la nature, peux-tu t' attrister
à la vue des objets qui t' environnent ? Regarde cette
plaine... ces côteaux... quelle abondance ! ...
Robert, tristement.
c' est le fruit d' une année de sueurs et de travail,
la seule richesse, le seul espoir du laboureur, et
... un instant peu tout détruire.
Forban.
Que cet air est pur ! ... ce paysage charmant...
vois-tu là-bas ces chaumières !
Robert.
C' est le séjour de l' innocence.
Forban.
Entends-tu le chant des oiseaux ?
Robert, ému.
ah ! Forban, la joie les anime, et le bonheur les
suit ; -tout est heureux dans la nature... avec
douleur. moi seul je souffre, moi seul je porte
l' enfer dans mon ame. -mais parlons d' autre chose.
Forban.
Oui, du comte de Marbourg : -nous avons fait là un
chef-d' oeuvre de justice, et le canton nous doit un
obélisque pour l' avoir purgé de ce scélérat.
Robert.
La punition est sévère et terrible.
Forban.
Jamais arrêt ne fut plus juste, sa mort peut-elle
payer le sang des pères de famille qu' il fit périr
dans ses prisons, pour avoir tué un cerf ou
quelqu' autre gibier ? -est-il de vexation qu' il
n' ait commise, de propriété qu' il n' ait tenté
d' envahir ? Moi-même je l' ai vu, suivi de ses
piqueurs et de sa meute, dévaster de gaieté de coeur,
l' héritage du pauvre, et l' écraser ensuite lorsqu' il
osait s' en plaindre. Capitaine, je
p16
voudrais pour mille ducats qu' on m' attribuât l' honneur
de cette action. Hercule lui-même dont nous suivons
l' exemple n' a jamais rien fait de plus beau.
Robert.
A-t-on exécuté mes ordres ?
Forban.
J' ai fait d' abord d' une double haie environner le
château ; puis suivi de Falker et Razmann, le
pistolet d' une main et le sabre de l' autre, je me
suis emparé de trois portes principales ; là finit
ma mission. Wolbac et Roller étaient chargés
du reste.
Robert.
Et l' on n' a maltraité personne ?
Forban.
Un vieillard et une femme ont été blessés dans la
lée.
Robert se lève furieux.
une femme, un vieillard ! ... les êtres les plus
foibles ! Quels sont les malheureux qui ont osé
commettre cette atrocité ? Quels sont ils ? Parle.
Forban.
Je l' ignore.
Robert tire un coup de pistolet, les brigands se
veillent et l' entourent.
écoutez : notre expédition d' hier ne devait être
funeste qu' au comte de Marbourg. Il étoit jugé,
condam, et la mort de ce tyran a satisfait notre
justice. Mais on a excédé mes ordres. Une femme, un
vieillard ont été blessés ; que les coupables se
nomment, ou ils sont morts si je lescouvre.
Wolbac, après un silence.
capitaine, j' étais dans la seconde cour du château
la mort du comte avoitjà répandu l' épouvante. Un
vieillard poussé par la frayeur se précipite à mes
pieds pour demander la vie. Dans ce moment un coup
de feu qui sans doute m' étoit destiné, le blesse au
bras ; je le relève, le rassure, et lui
p17
mettant dix ducats dans la main, je le fis transporter
dans une maison voisine. -si le fait n' est pas tel,
je t' abandonne ma tête.
Robert.
Ta générosité me charme ; je te reconnais-là, Wolbac.
Roller, après un silence.
j' avais avec six de mes camarades forcé l' entrée et
pénétré jusqu' à l' escalier du château ; tout à coup
nous sommes assaillis d' une grêle de pierres et de
coups de fusils. Morgand tombe mort à mes pieds,
Frisler est blesà la tête, moi au bras :
cette réception me rend furieux. Je monte, j' enfonce
la porte ; on nous résiste d' abord. Mais quelques
coups de sabre écartent bientôt ces misérables dont
la fuite nous laisse appercevoir une femme que la
frayeur et l' incertitude du combat avaient privé
de l' usage des sens. Je la fis porter sur un lit par
deux personnes que je payai pour en avoir soin. -
voilà le fait ; si j' ai failli, je mérite la mort.
Robert, à part.
graces au ciel ! Je respire. On n' a point versé de
sang innocent ! haut camarades, souvenez-vous
du jour où le destin me fit tomber entre vos mains
dans les forêts de la Bohême ; attaqué, blessé,
désarmé, au lieu de me donner la mort, vous me mîtes
à votre tête et jurâtes de m' obéir. C' est dans cet
espoir que je rétablis parmi nous ce tribunal
connu de nos ancêtres et fondé par le grand
Charlemagne, ce tribunal secret et terrible qui
frappait d' une mort certaine ceux qui par leur crédit
ou leur fortune savaient détourner de dessus leurs
têtes coupables le glaive des loix ordinaires.
Nos droits sont fondés sur leurs crimes ; nous les
maintenons par la force, sachons la rendre
respectable par l' équité de nos jugemens. Que le
scélérat, de quelque rang qu' il soit, tremble en
apprenant qu' il existe des juges incorruptibles
qui pèsent dans la même balance l' homme qui repose
sous le chaume et l' homme entouré du faste de
l' opulence. Oui, camarades, secourir les opprimés,
punir les oppresseurs, voilà le serment qui nous lie,
le sentiment qui doit nous
p18
animer. -toi, Razmann, on m' a vanté ta conduite,
je veux la connaître.
Razmann, le bras en écharpe.
capitaine, je n' ai fait qu' obéir à tes ordres. Le
peuple charmé de la mort du comte, se portait en
foule au château pour assouvir sa vengeance sur
tous ceux qui avaient entouré ce tyran. Je veux m' y
opposer : on me soupçonne, on me presse, on
m' environne : une troupe de furieux armés de
flambeaux se disposait à mettre le feu aux
magasins. à cette vue, quoiqu' affaibli par deux
blessures, je rappelle ma vigueur, je fends la
presse avec mon peloton ; et opposant la force
à la force, je parvins enfin à dissiper ces
incendiaires.
Forban.
Capitaine, il ne dit pas tout. Je l' ai vu s' élancer
dans la foule, et arracher lui-même le flambeau de
la main d' un de ces furieux. L' incendie allait
commencer, et sans lui le château ne serait plus
aujourd' hui qu' un monceau de cendres.
Robert.
Razmann, viens que je t' embrasse. -camarades, en me
choisissant pour votre chef, vous m' avez donné le
droit de récompenser et de punir. Je punirai avec
vérité, mais je récompenserai avec magnificence.
Cent ducats sont désormais le prix d' une belle action,
et c' est par toi, Razmann, que je commence. à
Forban Forban, je te charge de les lui compter.
Forban.
Il suffit.
Razmann.
Ton approbation m' est plus chère que les cent ducats.
Je les accepte pourtant, à condition que nul d' entre
nous n' osera jamais les refuser. -mais il me reste
une autre faveur à solliciter.
Robert.
Quelle est-elle ? Parle...
Razmann.
Un jeune homme qui nous suit depuis plusieurs jours,
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voudrait entrer dans ta compagnie. J' ai osé lui
promettre que tu l' entendrais.
Robert.
Voyons. Qu' il paraisse. Razmann va le chercher. à
part.
il court à sa perte, il faut l' en empêcher.
ACTE II SCENE III
Les précédens, Rosinsky.
Rosinsky, à part.
enfin je vais donc voir ce Robert, cet homme
étonnant !
Robert.
Approche, ami : que cherches-tu ?
Rosinsky.
Je cherche des hommes, -oui des hommes, car je n' ai
jusqu' ici trouvé que des tigres.
Robert.
Et qui t' amène parmi nous ?
Rosinsky.
La fatalité de mon étoile, et l' injustice de mes
semblables.
Robert à part.
encore des plaintes ! ... toujours des malheureux ! ...
et si jeune encore ! ...
Rosinsky.
à part dissimulons. haut oui, je suis jeune ;
mais les cheveux qui couvrent ta tête sont moins
nombreux que mes revers.
Robert.
Et quel est ton dessein ?
Rosinsky.
D' obéir à tes ordres, de vous suivre, de protéger avec
vous le faible contre la tyrannie des grands, si
telle est votre institution.
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Robert.
Oui, ce sont nos statuts. Mais ta résolution n' est-elle
pas l' idée d' une tête exaltée ? aux brigands
éloignez-vous tous, que je l' interroge.
les brigands se retirent.
ACTE II SCENE IV
Robert et Rosinsky.
Robert.
Nous voilà seuls, bon jeune homme : as-tu bien
fléchi ? Connois-tu la profondeur de l' abîme où tu
te précipites ? Quoi ! Il existe des loix, et tu
fuis la société pour t' attacher à ceux qu' on nomme
des brigands ! Quel est ton nom ?
Rosinsky à part.
n' allons pas nous trahir ! haut je m' appelle
Rosinsky.
Robert, avec confiance.
Rosinsky, écoutes : -l' attrait d' une vie
indépendante a pu éblouir ta jeunesse. L' abus de
tous les pouvoirs, l' impuissance des loix, l' injustice
de leurs ministres ont dû frapper ton imagination et
volter ta sensibilité. Mais nous qui punissons les
chants, quel droit avons-nous de redresser leurs
torts, de suppléer par la force à l' insuffisance des
loix ? -nous n' en sommes pas moins appellés des
brigands, nos jugemens des crimes, nos arrêts des
assassinats. -crois-moi, si ton ame est flattée
par l' espoir de quelque renommée, ah ! Fuis, jeune
insensé ! Il ne croît pas de lauriers parmi nous.
Les dangers, la mort, l' infamie, voilà notre partage.
il se retire à l' écart. vois-tu sur cette colline
cet affreux monument de la justice ? ... c' est le
tombeau qu' on garde à nos pareils.
Rosinsky.
Qu' est-il encore à craindre pour qui ne craint pas
la mort ?
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Robert, avec dain.
la mort ! -la mort n' est rien ; -mais si tes mains
étaient souillées du sang de ton semblable, si tu
portais sur ton ame le poids affreux d' un homicide ! ...
jeune homme, tu ne dormirais plus. -mon enfant, je
te parle en père. il lui prend la main
confidemment tiens, je commande à trois cents
hommes capables de tout entreprendre, et déterminés
à mourir à mon premier coup-d' oeil ; je puis disposer
de cent mille ducats qu' ils ont mis en réserve comme
la part de leur chef ; avec force eh bien !
J' abandonnerais mon commandement, ces vils tsors
et dix années de ma vie, pour goûter un quart-d' heure
le sommeil de l' innocence. - ému éloigne-toi,
te dis-je ; je ne veux pas avoir ton malheur à me
reprocher.
Rosinsky.
à part. quelle élévation d' ame ! haut non,
je ne vous quitte plus.
Robert le repousse.
tu te perds, malheureux ! ...
ACTE II SCENE V
Robert, Rosinsky, Forban.
Forban.
Capitaine, nous t' attendons pour le mot d' ordre des
vedettes.
Robert à Rosinsky, en s' en allant.
je te laisse y rêver, et je reviens.
Robert et Forban sortent.
ACTE II SCENE VI
Rosinsky seul.
faisons tout pour qu' il me reçoive, et cachons-lui
surtout que je suis le fils de ce même comte de
Berthold dont il a réclamé la protection auprès de
l' empereur. Puisse ma dernière dépêche avoir touc
le coeur de ce monarque pour un infortuné d' unrite
aussi rare !
ACTE II SCENE VII
p22
Rosinsky ; Robert revient.
Robert à Rosinsky.
eh bien, es-tu déterminé ?
Rosinsky.
Déterminé comme à la mort.
Robert, après une réflexion.
c' en est assez, Rosinsky, je te reçois dans ma
compagnie ; mais aprends que tout brigands que l' on
nous nomme, le crime parmi nous est puni, et la vertu
compensée. Amis, il est tems de relever les postes
et de savoir où nous sommes.
Wolbac à Rosinsky.
allons, camarade.
Wolbac, Razmann, Roller et tous les brigands, à
l' exception de Forban, sortent avec Rozinsky.
celui-ci revient pour épier les actions de Robert,
en se tenant dans l' éloignement.
Forban à Robert.
notre marche nocturne a tellement brouillé ma
géographie, que je ne sais pas même m' orienter.
Robert.
Je vois un laboureur qui pourra nous en instruire ;
qu' on l' amène. Forban va le chercher. quels
monstres on rencontre dans la société ! C' est pourtant
là que nous trouverons un jour nos juges, si je ne
parviens à changer la face de cet empire.
ACTE II SCENE VIII
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Robert, Forban, des brigands dans le fond ; un
paysan tenant par la main un enfant de sept à huit
ans.
Le Paysan effrayé.
ah ! Messieurs... messieurs, épargnez un pauvre homme.
Robert avec bonté.
rassurez-vous, mon père ; approchez : vous n' avez pas
de meilleurs amis que ceux que vous voyez autour de
vous.
Le Paysan.
Pardon... on parle de brigands qui sont retirés dans
cette forêt, mais je vois bien que vous êtes d' honnêtes
gens.
Robert.
Encore une fois ne craignez rien, et dites-nous
nous sommes.
Le Paysan.
Dans la Franconie.
Robert étonné.
dans la Franconie ?
Le Paysan.
Sur les terres du comte de Moldar.
Robert à part.
dieux ! Je suis dans l' ritage de mes pères. Je
respire le me air que Sophie. haut ah ! Mon
ami, connaîtriez-vous le vieux comte de Moldar ?
Le Paysan.
Hélas ! J' étais autrefois son premier jardinier.
Robert.
Comment ! Vous aurait-il renvoyé ? Lui qui aimait tant
à faire des heureux !
Le Paysan.
Ah ! Je le serais sans doute, s' il vivait encore.
p24
Robert avec douleur.
il est mort ! à part ô ciel... et je n' ai pu
fermer ses yeux ! haut ah ! Mon ami, quel bon
maître vous avez perdu !
Le Paysan.
Nous ne le savons que trop ; aussi n' est-il pas un
seul homme dans le canton qui n' eût donné sa vie pour
prolonger la sienne... quel convoi... hommes, femmes,
enfans, tout le monde y était et fondait en larmes.
-tenez, depuis sa mort, pas une bonne récolte, pas
une bonne année. La grêle, les débordemens nous
laissent à peine de quoi payer les impôts. -quelle
différence de lui à son fils ! ... mais nous étions
trop heureux, et les bons maîtres ne vivent jamais
assez long-tems. Adieu, monsieur. il veut s' en
aller.
Robert.
Restez, mon ami, restez. Votre journée ne sera pas
perdue. en tremblant quelle fut, dit-on, la cause
de sa mort ? Son âge n' étoit pas si avancé.
Le Paysan.
Le chagrin que ses enfans lui ont causé.
Robert à part.
ah, malheureux ! Chaque mot est un coup de poignard.
haut quoi ! Ses deux fils...
Le Paysan attendri.
il ne lui en restait plus qu' un pour son malheur et
le nôtre ; l' aîné, qui seul devait consoler sa
vieillesse et devenir seigneur du canton, est sans
doute mort, puisqu' on n' entend plus parler de lui.
Robert.
Vous pleurez, bon vieillard ? ...
Le Paysan sanglotant.
je ne puis en parler sans avoir le coeur suffoqué. Ah,
le bon seigneur que cela aurait fait ! Comme nous
serions heureux !
Robert à part.
ah, Robert ! Quels biens tu as perdus ! haut vous
le connaissiez donc ?
p25
Le Paysan, avec une explosion de larmes.
si je le connaissais ? Moi... tenez, voici son
filleul. il lui présente l' enfant.
Robert.
Du comte de Moldar ?
Le Paysan.
Non. De son fils Robert, avec Sophie De Northal.
Robert.
Avec Sophie... Sophie. il le reconnaît. ah !
C' est vous, mon cher Guillaume... et voici mon petit
Robert ! ... il l' embrasse avec violence.
L' Enfant.
Mon père, il me fait mal.
Le Paysan le fixe.
vous m' effrayez, monsieur... seriez-vous ? ...
Robert à part.
mon émotion me trahit. haut ne soyez pas éton
de me voir si bien instruit. J' ai connu Robert De
Moldar à l' université de Leipsic. Il était mon
meilleur ami ; tous les secrets de son coeur
m' étaient connus. Recevez ce présent de sa part. Je
suis sûr qu' il m' en tiendra compte. il lui donne
une bourse.
Le Paysan.
C' est trop, monsieur,... c' est trop. Ma femme ne croira
jamais...
Robert.
Garde tout, mon ami, tout, tout. avec un soupir
et que fait-elle, que fait la charmante Sophie ?
Le Paysan.
Ses jours se consument dans la tristesse, son seul
plaisir est de soulager les pauvres.
Robert.
Céleste créature ! ... et son époux ?
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Le Paysan.
Son époux ? ... elle n' est pas mariée...
Robert, le prenant par la main.
que dites-vous ? avec sensibilité elle n' est pas
mariée !
Le Paysan.
Non. Il s' est présenté bien des comtes, des barons,
mais elle a refusé tous les partis ; ils
ressemblaient trop peu à l' époux qui lui était
destiné, à Robert.
Robert vivement.
elle ne l' a pas oublié ?
Le Paysan.
Oh bien, oui, oublié ; on n' a pas plutôt prononcé son
nom devant elle que les larmes lui viennent aux yeux.
Encore hier elle était venue apporter un habillement
tout complet à son filleul. Tiens, mon petit ami,
a-t-elle dit en l' embrassant, c' est peut-être le
dernier présent que je te fais, car je n' ai plus de
bonheur sur la terre depuis que tu as perdu ton
parrain... elle s' est mise à pleurer, et nous aussi.
-qu' avez-vous, monsieur ? Vous vous trouvez mal...
Robert abattu.
elle l' aimerait encore ? Lui... un malheureux... un
brigand...
Le Paysan.
Quel nom lui donnez-vous ? Oh ! Reprenez votre
argent... je ne veux rien devoir à l' ennemi de mon
bienfaiteur. il lui jette la bourse et veut s' en
aller.
Robert la ramasse et court à lui.
que faites vous ? Gardez-le, je vous en conjure.
Sophie l' aimerait ! -lui serait restée fidelle !
il tire sa lettre. oh, les cruels ! Comme ils
m' ont trompé ! ...
Le Paysan.
Oui, l' on vous a trompé. -s' il est malheureux
aujourd' hui, c' est pour avoir été trop bienfaisant ;
et moi, je serais
p27
criminel de lui être encore à charge. -reprenez
votre argent.
Robert le repoussant.
moi, que je le reprenne ! Ami ! Que dirait l' amant de
Sophie ?
Le Paysan.
Croyez donc qu' elle ne l' aimerait pas, s' il était
l' homme que vous dites.
Robert, après un silence.
c' en est fait, je n' y puis résister... il faut que je
la voie, que je me jette à ses pieds. aux brigands
qu' on fasse seller trois chevaux. Vous, Wolbac et
Roller, vous me suivrez. -camarades, apprenez que
ce territoire est sacré. Le premier d' entre vous qui
pendant mon absence osera toucher un fruit, attenter
à la moindre propriété, foi de capitaine, aura vu le
soleil pour la dernière fois.
ils sortent tous, ainsi que Rosinsky qui pendant
cette scène a fait connaître par ses gestes sa
surprise et son admiration sur le caractère de
Robert.
fin du second acte.
ACTE III SCENE I
p28
le théâtre représente d' un côté le château de
Moldar, de l' autre un jardin magnifique avec
des bosquets, sur le devant un banc de gazon.
Robert seul, après avoir fixé tous les objets qui
l' environnent avec attendrissement.
les voilà donc les lieux de ma naissance ! ... ce
château d' où je devais un jour répandre mes bienfaits
sur un peuple qui m' aurait adoré ! ... ce bosquet où
Sophie a reçu mes premiers sermens... ce gazon si
souvent assis nous confondions nos ames dans les
épanchemens d' une tendresse mutuelle... ô bien aimée
maison de mon père ! Tu as vu le jeune Robert, et
le jeune Robert était un enfant heureux ; aujourd' hui
tu le revois homme, et il est dans le désespoir. Il
revient à toi, étranger, proscrit, chargé de
malédictions... ô jours de mon enfance, qu' êtes-vous
devenus ! Ma Sophie ! Je vais te revoir ! ... je
tremble... mes genoux s' affaissent... une sainte
frayeur pénètre tous mes sens... il tombe accablé
sur un banc de gazon, puis se relève. ô douleur !
ô remords ! N' empoisonnez pas ce seul instant de joie,
et j' abandonne à vos tourmens tout le reste affreux
de ma vie. -malheureux ! Je n' ai point à craindre
d' être reconnu. Ah ! Ma voix est change comme les
traits de mon visage. il écoute. qu' entends-je ? ...
il tremble. on vient. C' est elle sans doute...
il s' encourage. Robert... Robert ! Tu sais
braver la mort, et tu ne peux supporter les regards
d' une femme ! Remettons-nous. Ah ! Je ne puis.
Fuyons... il sort dans une agitation terrible et
d' un pas précipité.
ACTE III SCENE II
p29
Sophie, Raimond en soldat.
Sophie, un porte-feuille et une lettre à la main.
ah ! Malheureuse ! Que vais-je devenir ! Il est mort.
Raimond.
Pardonnez-moi les larmes que je vous fais répandre,
l' amitié l' ordonnait...
Sophie.
Il est mort !
Raimond.
Oui, mais de la mort des héros. Le premier il arbora
l' aigle impériale au milieu du camp du sultan. Dé
blessé trois fois il combattait encore, quand un coup
de mousquet l' abattit à mes pieds. C' est dans cet état
que transporté sous une tente, il écrivit cette lettre
d' une main défaillante... à part sa douleur me
pénètre.
Sophie.
Il est mort, et avec lui tout le bonheur de Sophie.
Raimond.
Toute l' armée a regretté sa perte et rendu justice à
sa valeur.
Sophie.
Ah ! Je sais trop de quoi son coeur était capable.
avec résignation mon ami, je vous remercie. à
part la vie depuis long-tems est un fardeau pour
moi, cette nouvelle pourra m' en délivrer. à
Raimond qui s' en va. écoutez, sa fortune sans
doute ne lui a pas permis de reconnaître vos soins,
je dois m' en acquitter pour lui : acceptez, je
vous prie, ce diamant. elle pleure amèrement.
Raimond.
Ah, mademoiselle, croyez... à part quel coeur
j' afflige ! ... je n' y puis plus tenir : -sortons. Je
découvrirais tout... il sort précipitamment.
ACTE III SCENE III
p30
Sophie seule et accablée.
c' en est fait, il n' est plus ; -le seul espoir qui
me reste est de le suivre. Consolons-nous, mon coeur
me dit que je ne souffrirai pas long-tems. ô Robert
-Robert... pourquoi mourir le premier ? Pourquoi
me laisser seule dans un monde où je n' aimais que
toi ? -arbres... bosquets... gazons... il ne vous
verra plus... plus jamais : allons, il faut quitter ce
château, on m' y parlerait encore d' amour, quand je
ne desire plus que la mort. -il me vient une idée...
je puis me retirer chez Guillaume, adopter ses enfans,
faire le bonheur de toute sa famille... -là on ne
m' entretiendra que de Robert, de lui seul... ils
respecteront ma douleur, ils pleureront avec moi. -
ah ! Je sens qu' on est moins malheureux, quand on
peut encore être bienfaisant.
ACTE III SCENE IV
Sophie et Maurice.
Maurice, d' une feinte tristesse.
je vois trop, mademoiselle, que vous êtes instruite de
la perte que nous venons de faire. -elle est commune
à tous deux, et notre devoir est de confondre nos
larmes.
Sophie.
Ce soldat était donc aussi chargé pour vous par votre
frère... ah ! Nous sommes affectés trop différemment
pour pouvoir pleurer ensemble. -moi, je perds tout,
tout ; -et vous, vous triomphez.
Maurice.
L' intérêt ne saurait altérer mes sentimens. Je suis
loin de blâmer votre douleur.
p31
Sophie, avec un soupir.
ah ! Si vous l' approuvez, pourquoi donc l' interrompre ?
Maurice.
J' ai craint qu' on n' eût pas assez ménagé votre
sensibilité, et je venais raffermir votre ame contre
le coup mortel que cette nouvelle a dû vous porter.
Sophie.
Mon coeur a besoin de solitude, et n' est en état ni de
donner, ni de recevoir des consolations. elle veut
s' en aller.
Maurice la retient.
quoi ! Toujours me fuir ! Me reprocher jusqu' au
sentiment qui m' attache à vos pas ! J' ai dû vous
pardonner un instant d' humeur que mon trop
d' empressement a provoqué sans doute ; mais le terme
de mépris vous est échappé, et vous sentez combien
ce mot est révoltant pour un coeur qui n' est ni
moins noble, ni moins élevé que celui de Robert.
Sophie.
Ah ! Jouissez des biens que sa mort vous laisse ;
mais au nom du ciel et de mes larmes, n' insultez pas
à sa cendre.
Maurice.
Dites-moi au moins, belle Sophie... que vous ne me
prisez pas.
Sophie.
Je ne puis plus haïr, ni mépriser. Hélas ! Tout dans
l' univers m' est désormais indifférent.
Maurice.
Ah, Sophie ! Si la mémoire de Robert vous est
chère, que ne remplissez-vous ses dernières volontés,
en recevant de ma main le rang et la fortune qu' il
vous destinait ? Votre sort est degner sur les
deux frères. Venez, tout est prêt, l' autel vous
attend ; soyez l' épouse de Maurice, et tout est
à vos pieds.
Sophie étonnée.
moi, votre épouse !
p32
Maurice.
Mon offre est-elle un déshonneur ?
Sophie, montrant la lettre qu' elle croit de
Robert.
ô mon Robert ! Auprès de ton cercueil, vois ce
monstre outrager ta veuve !
Maurice d' une fureur étonnée.
vous osez refuser ? ...
Sophie fiérement.
et toi, qu' oseras-tu ?
Maurice.
Vous êtes en ma puissance...
Sophie.
Les loix me protégeront.
Maurice.
Songez qu' après avoir prié, je pourrais vous parler
en maître.
Sophie.
Ce dernier trait manquait à toutes tes perfidies.
Maurice la prend par la main.
il faut donc vous prouver...
Sophie se débat.
quoi ! Jusqu' à la violence !
Maurice l' entraîne.
oui, dussé-je vous traîner à l' autel... je veux...
j' exige...
Sophie lui arrache son poignard.
ah, scélérat ! il la quitte. Elle applique le
poignard à son sein. je ne te crains plus.
ACTE III SCENE V
p33
Maurice, Sophie, Robert.
Robert à Maurice.
que faites-vous, monsieur ? Qui que vous soyez,
respectez une femme ; cessez de l' outrager.
Sophie.
Aux dépens de ma vie j' allais prévenir son attentat.
elle jette le poignard, Maurice le ramasse.
Maurice.
Mais vous qui osez me donner des leçons, qui
êtes-vous ? De quel droit entrez-vous ici, et qu' y
venez-vous faire ?
Robert.
Je suis le baron d' Albert. Je cherche une demoiselle
qui demeure dans un des pavillons de ce château.
Maurice.
Son nom ?
Robert.
Sophie De Northal.
Sophie.
Qui ? Moi ! Hélas ! Qui peut encore s' intéresser à
mon sort ?
Maurice.
De quelle part ?
Robert.
C' est un secret que je ne suis point chargé de vous
confier.
Maurice.
Savez-vous qu' ici tout est soumis à mon autorité, et
que je puis faire punir l' insolent qui oserait y
sister ? Encore une fois, de quelle part, vous
dis-je ? pondez, votre vie en dépend.
Sophie à Robert.
ah ! Parlez, je vous en conjure... que je ne sois pas
la
p34
cause d' un malheur. Je n' ai rien dans mon ame qui ne
puisse être connu.
Robert.
Je méprise ses menaces ; mais vous le voulez, il
suffit. Apprenez donc que c' est de la part de mon
ami Robert le comte de Moldar.
Sophie fait un cri.
de Robert ?
Maurice étonné.
à part. de mon frère ! Un frisson mortel m' a
saisi. il examine Robert.
Sophie.
Ah, monsieur ! Je sais trop qu' il n' est plus de
Robert pour moi !
Robert.
Que dites-vous ? Plus de Robert ! à part
malheureux !
Sophie.
Lisez vous-même. Voici la lettre qu' il m' a écrite
avant sa mort, et qu' un soldat vient de me remettre.
Robert étonné.
une lettre... avant sa mort... remise par un
soldat... permettez. il lit.
Maurice inquiet fixe Robert.
ses traits... sa taille... sa démarche...
Robert lit.
cette lettre est une perfidie, et le soldat un
imposteur. -Robert De Moldar est vivant.
Maurice effrayé à part.
qu' entends-je ?
Sophie.
Il vivrait ! Dieux !
Maurice à part.
mon projet est détruit.
p35
Sophie avec sensibilité.
ah ! Ne trompez pas ma douleur... il vivrait !
Robert.
Je l' ai vu, je lui ai parlé.
Maurice à part.
serait-ce lui-même ?
Sophie.
, dans quels lieux, dans quels pays ?
Robert.
Dans notre Franconie.
Maurice à part.
que ce soit un autre ou Robert, il faut d' abord m' en
assurer.
il sort.
ACTE III SCENE VI
Sophie et Robert.
Sophie le mouchoir sur les yeux.
ah ! S' il savait les pleurs que j' ai versés pour lui,
il ne se pardonnerait pas de m' avoir abandonnée.
Robert avec chaleur.
lui, vous abandonner ! Mais quoi, banni de la maison
paternelle, déshérité, proscrit, persécuté de toutes
parts, que pourrait-il vous offrir ?
Sophie.
Une chaumière et son coeur, je n' aurais rien à desirer.
Robert.
Malheureux comme il est...
Sophie l' interrompant.
ah ! Quel que soit son sort, mon bonheur est de le
partager.
Robert.
Son sort, il est affreux.
p36
Sophie, le prenant doucement par la main.
parlez, est-il dans le besoin ? ... il me reste encore
des bijoux... je ne les eusse portés que pour lui
plaire ; il me sera doux d' en être privée pour lui :
venez. - elle le regarde. que vois-je ? Vous
pleurez.
Robert à ses genoux.
ah, Sophie !
Sophie égarée.
mon Robert !
Robert.
Bien indigne de vous.
Sophie crie.
c' est impossible... on vient, levez-vous et dissimulez,
ou nous sommes perdus tous deux.
ACTE III SCENE VII
Robert, Sophie, Maurice, plusieurs gardes.
Maurice aux gardes.
le voilà. Courez tous, assurez-vous de lui et qu' on
l' emmène à la tour. Vous m' enpondrez sur vos
têtes. les gardes veulent le saisir.
Robert leur présente deux pistolets.
misérables ! Le premier qui s' avance est mort.
Maurice aux gardes.
que tardez-vous ?
Sophie se jette entre eux.
à Maurice. vous oseriez... un étranger... l' ami
de votre frère...
Robert à Maurice.
c' est toi que je devrais punir de violer en moi
l' hospitalité, toi qui n' a de courage que pour
outrager une femme.
Maurice aux gardes.
vous l' entendez, et restez indécis ? ...
p37
Sophie troublée.
quel est son crime ? Qu' a-t-il fait ?
Maurice aux gardes.
ne voyez-vous pas que c' est un des brigands qui
infectent cette contrée et dont la tête est mise à
prix ?
Sophie plus troublée.
lui ! Un brigand ! Ah ! Ne le croyez pas ; c' est l' ami
de son fre, de Robert votre bienfaiteur.
Maurice.
Si ses intentions sont pures, il n' a rien à craindre,
je lui rendrai justice ; mais je veux avant tout
qu' il dépose ses armes et se livre à ma discrétion.
Robert.
Monstre ! à ta discrétion ! Apprends que je ne
perdrai la liberté qu' avec la vie.
Maurice.
Eh bien, gardes, obéissez.
Sophie tombant sur un banc.
ah ! Dieux !
les gardes le couchent en joue, il les attend le
pistolet à la main.
ACTE III SCENE VIII
les précédens, Forban, Wolbac, Roller.
ces trois derniers arrivent à grand bruit par
différens côtés, le sabre à la main, et suivis
de plusieurs autres brigands.
Wolbac derrière la scène.
le capitaine... mille tonnerre ! Où est le capitaine ?
Forban suivi d' autres.
mort et condamnation ! Où est-il ? Où est-il ?
Roller.
Le voici. aux gardes. arrêtez, malheureux !
p38
Forban.
Bas les armes... voussitez ?
Wolbac les menaçant.
bas les armes, vous dis-je, ou votre vie n' est qu' un
ve.
Robert.
Wolbac, point de violence.
Roller à Robert.
que veux-tu que nous en fassions ?
Robert.
Je veux qu' on les épargne ; ils sont assez
malheureux d' être les esclaves d' un tyran. à
Forban d' un ton sévère mais vous, Forban, que
faites-vous ici ? Roller et Wolbac sont les seuls
qui devaient me suivre.
Wolbac.
La vue des gens armés qui remplissent les cours du
château m' avait donné quelque inquiétude. Je me mêlai
dans la foule, et j' appris que ce château devait
être attaqué par des brigands dont le chef était
venu lui-même reconnaître les lieux. J' ai craint
pour tes jours, et crus devoir demander le renfort
que Forban s' est chargé d' amener.
Robert.
Dieux ! Elle se trouve mal. il la soutient.
ACTE III SCENE IX
les précédens ; Rosinsky accourt.
Rosinsky à Robert en secret.
un corps de troupes considérable se fait appercevoir
du haut de cette colline, dans une demi-heure elles
seront au pied de ce château ; je viens t' en prévenir
et recevoir tes ordres.
Robert, en soutenant Sophie.
qu' on s' apprête à partir. plusieurs brigands sortent.
p39
Roller, en montrant Maurice.
et qu' ordonnes-tu de ce malheureux ?
Robert.
Rien. à Sophie rassurez-vous, madame.
Wolbac.
Il pourrait nous servir d' otage.
Robert, d' un ton ferme.
Wolbac, trève de conseil ! à Sophie
respectueusement reprenez vos esprits,
consolez-vous, madame ; Robert ne saura pas l' accueil
que l' on a fait à son ami. -vous le reverrez sans doute,
car son courage doit être au-dessus de ses malheurs,
puisqu' il est aimé de Sophie. à Maurice et
vous, si vous aimez la vie, respectez cette personne ;
malheur au misérable qui oserait lui faire le moindre
outrage. à Forban je te charge, Forban, de faire
veiller sur elle. à Sophie voulez-vous,
madame, qu' on vous conduise ?
Sophie.
Ah ! Chez Guillaume le fermier.
Robert.
Forban, douze hommes à sa porte.
Forban.
Comptez sur moi, j' en ponds sur ma tête.
Sophie est suivie de Forban et de plusieurs
brigands ; Robert salue respectueusement.
Robert aux brigands.
allons.
ils sortent tous en se moquant de Maurice, devant
lequel ils passent.
ACTE III SCENE X
p40
Maurice furieux.
je l' ai donc enfin reconnu ! Oui, c' est mon frère...
mon rival... c' est Robert lui-même qui est à leur
tête ! Il venait me braver, et les malheureux me
laissent à la merci de ce brigand.
il se jette de dépit sur un banc de gazon, et
fléchit.
ACTE III SCENE XI
Maurice, Bertrand.
Bertrand.
Je viens vous rendre compte de la mission dont vous
m' avez chargé.
Maurice effrayé.
je sais tout, le comte de Marbourg est mort
assassiné ; Bertrant, le même sort peut-être me
menace.
Bertrand.
On vient à votre secours ; plusieurs régimens
paraissent dans la plaine.
Maurice.
Est-il bien vrai, Bertrand, ne t' es-tu pas trompé ?
Bertrand.
Ils seront tout-à-l' heure aux portes du château. La
retraite des brigands est découverte, et déjà l' on
s' apprête à marcher sur leurs traces.
Maurice avec transport.
qu' on s' attache sur-tout à la personne de leur chef.
Mort ou vif, qu' il me soit livré... à cette
condition on peut offrir la vie aux autres. à
part Sophie, Robert... misérables...
tremblez, l' instant de ma vengeance approche.
Fin du troisième acte.
ACTE IV SCENE I
p41
le théâtre représente une forêt sombre, les
brigands sont dispersés par groupes ; les uns
couchés à terre jouent aux dés, d' autres boivent,
fument ou dorment. D' un côté, sur le devant, est
Razmann, le bras en écharpe, examinant avec
attention des papiers, et se servant de tems en
tems d' un crayon qu' il tient dans la main. De
l' autreté, sur le devant, est un brigand qui
ferme un livre, et semble continuer une
conversation avec deux de ses camarades. On voit à
terre des cruches pleines de vin et des verres.
Un Brigand fermant un livre.
oui, je le soutiens à la honte du siècle, notre race
est abâtardie. L' homme d' aujourd' hui ne ressemble
pas plus à l' homme d' autrefois, que la vie d' un
cheron à celle d' un sybarite, ou la tête d' un
petit maître au buste de Marius. -tenez, quand
j' ai le cerveau farci de quelques pages de
Plutarque, et que mes réflexions se tournent par
hasard sur les petites intrigues et le caractère
chétif de mes contemporains, je crois sortir d' un
cercle de grands hommes pour m' amuser un instant à
voir danser des marionnettes.
Un Second Brigand.
Bravo ! Un verre de vin là-dessus, et ton
raisonnement n' en vaudra que mieux. ils se versent
à boire.
Razmann examine des papiers.
quelle abomination ! Voilà des preuves sans replique.
p42
Le Premier Brigand, après avoir lu.
n' es-tu pas de mon avis, Razmann ?
Razmann en colère.
laissez-moi... je suis indigné contre tout ce qui
porte le nom d' homme : ce baron de Starfelds est
un monstre.
Le Premier Brigand.
C' est pour le juger que le tribunal s' assemble
demain. Le capitaine m' a chargé de le défendre ; mais
comment faire ? J' ai parcouru tout le canton pour
recueillir un seul fait qui pût parler en sa faveur ;
mais rien. -et j' aurais pu former un volume des
vexations qu' il a commises.
Razmann examine les papiers.
tenir un vieillard dans les fers ! ... pendant quinze
mois ! L' ôter à sa femme ! ... à ses enfans... ruiner
toute une famille ! -pour un coup de fusil tiré sur
un chevreuil ! ... pensif, il continue sur un
chevreuil ! Et de pareilles horreurs se commettent
dans la Germanie ! ... et dans le quinzième siècle
encore ! Sur ce peuple que César sut dompter sans
jamais pouvoir le rendre esclave ! -mort de mon ame !
Camarades, croyons en notre capitaine. Ne bornons pas
nos exploits à punir les oppresseurs de notre
patrie, rendons nos bienfaits universels. Analysons
les droits que la nature a départis à notre espèce,
adressons ce manifeste à tous les peuples courbés
sous le joug des tyrans, à tous les hommes encore
capables de sentir la dignité de leur être. Réveillons
nos compatriotes, qu' ils se réunissent à nous, et la
Germanie deviendra un état libre auprès duquel et
Rome et Sparte n' auront été que des couvens de
nones. à boire, camarade. on lui verse à boire à
la santé du capitaine Robert.
Le Premier Brigand se verse à boire.
de notre général Robert.
Un Second Brigand.
Du grand réformateur Robert.
Un Troisième Brigand boit.
du premier des hommes, Robert.
p43
Razmann après avoir bu, égoutte son verre.
que n' est-ce là le sang du dernier des tyrans !
Le Premier Brigand.
Je donnerais le mien pour l' obtenir.
Razmann.
Patience, leur règne finira. -rappellez-vous les
paroles du capitaine, quand après l' avoir attaqué
dans les forêts de la Bohême nous tombâmes à ses
pieds pour le prier d' être notre chef. -" oui, je
le serai, nous dit-il, si vous me jurez d' être justes.
Rome fut fondée par des brigands, et Rome n' en
devint pas moins la maîtresse du monde ; que
cet exemple vous inspire, et faisons pour la
Germanie ce qu' ils firent pour l' univers " . Robert
nous l' a promis ; camarades, il tiendra sa parole.
Le Premier Brigand.
Il n' est rien de si grand dont il ne soit capable ;
mais son projet exige...
Razmann l' interrompt.
de la tête, du coeur, et des brasvoués à Robert...
Le Premier Brigand.
Voici sans doute le capitaine.
ACTE IV SCENE II
les précédens, Forban.
Forban.
Robert est de retour. N' est-il rien arrivé depuis
son départ ?
Razmann.
Rien ; mais chez vous y a-t-il eu quelque escarmouche ?
Forban.
Non, pas une chiquenaude. il se verse à boire on
allait faire sauter la cervelle au capitaine, nous
sommes arrivés à tems et tout s' est pacifié.
p44
Tous Les Brigands avec intérêt.
au capitaine !
Razmann.
Et vous en êtes restés là ?
Forban.
Il nous a défendu d' agir. Le voici. -s' il en est qui
soient pris de vin, je leur conseille de se retirer,
car il est d' une humeur de tigre.
ACTE IV SCENE III
les précédens, Robert, Wolbac, Roller
et autres.
tous les brigands qui sont couchés se lèvent à son
arrivée.
Robert voyant des bouteilles de vin.
que s' est-il passé ici ?
Razmann.
Nous avons bu à ta santé, capitaine ; j' ai écorné le
rouleau de ducats dont tu m' as gratifié.
Robert, froidement.
tu pouvais en faire un meilleur usage. -laissez-moi,
j' ai besoin d' être seul. tous les brigands sortent,
à l' exception de Razmann et Forban qui se tient
dans l' éloignement, tant que Robert et Razmann
parlent ensemble.
Razmann.
Voici le rapport dont tu m' as chargé, et que je viens
d' achever.
Robert regarde le papier, puis d' un ton sévère :
contre le baron de Starfelds ! -comment ! Un travail
de cette importance... fait dans une orgie... le verre
à la main... le cerveau échauffé ! ... et tu oses me
le présenter !
Capitaine, je me souviens de mes sermens, et connais
mon devoir. Ma tête étoit saine et mon coeur juste
quand
p45
je le fis. -je provoque sur moi-même toute la
vérité du tribunal, si l' on peut me convaincre de
la moindre exagération.
Robert.
Il suffit. Demain aux premiers rayons du jour le
tribunal s' assemble, tu peux t' y préparer ; mais
c' est des faits... des faits sur-tout qu' il nous
faut. il lui rend son rapport.
Razmann.
Vous n' en manquerez pas. il sort.
ACTE IV SCENE IV
Robert et Forban.
Forban.
Un mot, capitaine.
Robert.
Parle.
Forban.
Nous avons parmi nous un traître, et c' est à toi qu' il
en veut.
Robert.
Nomme-le.
Forban.
Rosinsky. -tu nous quittais à peine que me promenant
à deux pas d' ici, j' entrevois un homme qui à la faveur
des broussailles semblait épier nos démarches. Son air
mystérieux me frappe ; je m' approche, il veut fuir,
je l' arrête. Effrayé par mes menaces, il s' avoue
chargé d' une lettre pour Rosinsky ; ce nom redouble
ma curiosité ; je le questionne, il se trouble, il
balbutie, je lui présente un pistolet ; à cette
vue, il se jette à mes pieds et ajoute que le nom de
Rosinsky lui paraît un nom supposé ; que des dépêches
importantes arrivées dans le jour exigent sa présence
au village voisin il est attendu par un courrier.
-cette lettre au surplus pourra débrouiller
l' énigme. il lui donne la lettre.
p46
Robert la regardant.
elle est cachetée.
Forban.
Capitaine, songe que ta tête est mise à prix ; ce
jeune homme veut la livrer : voilà mon avis.
Robert.
Il suffit. Qu' on m' envoie Rosinsky. Forban sort.
Robert met la lettre dans sa poche, et se jette
accablé au pied d' un arbre.
ACTE IV SCENE V
Robert seul.
quelle destinée ! Tout conspire contre ma vie. -un
seul être dans le monde s' intéresse à moi, c' est
Sophie... et il faut la fuir pour toujours ! -ah,
Maurice ! Jamais, non jamais je ne t' ai offensé,
et tu as empoisonné le seul instant de joie que huit
ans d' infortunes eussent offert à ton frère. avec
signation il se lève n' en doutons pas, il est
des hommes faits pour éprouver tous les malheurs,
des hommes que le destin s' acharne à poursuivre sans
relâche, et sur qui pèse invariablement la main de
la fatalité. Il faut remplir mon sort.
ACTE IV SCENE VI
Robert, Rosinsky, et successivement
tous les autres.
Robert à Rosinsky.
approche. il le fixe long-tems Rosinsky, on te
soupçonne d' une trahison.
Rosinsky étonné.
moi !
Robert.
Toi-même.
p47
Rosinsky.
J' en suis incapable : voilà toute maponse.
Robert.
J' aime à le croire. -écoute, je ne crains rien d' un
homme généreux, et j' estime trop peu ma vie pour la
disputer à un traître. Mais malheur à qui oserait
attenter à celle de mes camarades.
ACTE IV SCENE VII
les précédens, Forban accourt.
Forban.
Capitaine, nous sommes découverts, plusieurs régimens
sont à l' entrée de la forêt. -qu' ordonnes-tu ?
Robert calme.
de nous réunir et de les attendre. il fixe
Rosinsky eh bien, Rosinsky ! ... cette nouvelle
il tire froidement la lettre et la lui donne :
voici la lettre qu' on t' écrit.
Rosinsky étonné.
une lettre... on m' a trahi... il prend la lettre,
rompt le cachet et la présente à Robert tiens,
lis et juge-moi.
Robert la repousse.
tu l' offres, c' est assez.
Rosinsky allant au capitaine.
capitaine, bientôt tu me connaîtras mieux. à part
en s' en allant. voyons par cette lettre, si j' ai
pu réussir à sauver cet homme si rare. il sort.
ACTE IV SCENE VIII
Roller suivi de plusieurs brigands.
aux armes, aux armes, capitaine ; dans six minutes
nous sommes environnés.
p48
Razmann suivi d' autres.
capitaine, plusieurs milliers de dragons, de chasseurs
et de hussards parcourent la forêt, et forment un
cordon autour de nous.
Wolbac suivi d' autres.
mille tonnerre ! Nous allons leur donner de
l' exercice ; capitaine, tu sais ce qui se passe.
Robert calme.
Forban, ta troupe est-elle réunie ? Combien
sommes-nous ?
Forban.
Trois cent dix, dont quatre blessés en comptant
Razmann.
Razmann.
Je n' ai pas le tems de l' être aujourd' hui. à un
brigand ôte-moi cette écharpe, je suis guéri.
Robert.
Avons-nous des munitions ?
Forban.
En abondance.
Razmann saute de joie.
de la poudre et du plomb de quoi exterminer une
are.
Robert.
Vos armes sont-elles en état ?
Tous Les Brigands.
Oui, oui.
Robert.
Amis, préparez-vous, la journée sera chaude. aux
brigands s' il en est parmi vous qui
craignent le danger, il est encore tems, qu' ils se
déshabillent et se retirent, je dirai que ce sont
des voyageurs que nous avons dépouillés.
Forban.
Je réponds des miens, nous tomberons sur eux comme
des lions affamés.
p49
Razmann.
Le même courage nous anime tous : point de quartier
sur-tout.
Wolbac.
Point de quartier, je le jure, foi de brigand. Allons,
capitaine, commande, nous te suivrons dans les
gouffres de l' enfer. ils se rangent pour sortir.
Un Brigand arrive.
capitaine, un envoyé de nos ennemis, qui se dit chargé
de paroles de paix, demande à nous parler.
Robert, après un silence.
qu' il vienne... le brigand le fait approcher.
ACTE IV SCENE IX
les précédens, un aumonier.
L' Aumonier.
Messieurs, c' est un ministre de la religion qui
paraît devant vous. Je suis seul ; mais derrière moi
sont trois mille hommes qui veillent sur ma vie.
Robert.
Approchez et parlez sans crainte. Quelle est votre
mission ?
L' Aumonier.
Le magistrat souverain qui prononce sur la vie et la
mort de vos pareils, me députe vers vous ; à
Robert mais c' est à vous sur-tout qu' il
m' adresse, à vous le chef de ceux qui vous entourent
et marchent sous vos ordres, à vous dont l' existence
n' est qu' un cercle de meurtres, et dont la main
dégoutte encore du sang du comte de Marbourg.
Comptez vos crimes et jugez par leur nombre quel
doit être votre supplice. Eh bien ! Si vous consentez
à vous rendre, si vous vous remettez à la clémence du
magistrat, il va fermer les yeux sur la moitié de vos
forfaits,
p50
et de mille morts qu' ils ont méritées, peut-être même
la plus douce peut encore vous être sauvée. les
brigands font tous un mouvement d' indignation.
Wolbac à Robert.
mort et malédiction ! Il me prend une envie de lui
couper la parole à coups de sabre.
Roller à Robert.
à moi... à moi...
Robert aux brigands.
qu' aucun de vous n' ait la hardiesse de l' approcher.
à l' aumônier. monsieur, vous nous voyez trois
cens, accoutus au feu, et incapables de fuir.
Autour de nous sont, je le sais, trois mille hommes
au moins blanchis sous le mousquet. Eh bien !
écoutez ma réponse. J' ai rompu, il est vrai, toute
subordination, et par-tout j' ai porté l' épouvante
auxchans. Oui, le sang de l' oppresseur Marbourg
teint encore les vêtemens qui me couvrent. Mais ce
n' est pas assez ; il étend la main et ôte un anneau
de son doigt. j' arrachai ce rubis de la main d' un
ministre qui, pour satisfaire son luxe effréné
dilapidait les trésors de l' état en prodiguant aux
courtisans la substance des peuples opprimés ; je
le rencontrai à la chasse environné de flatteurs, un
coup de poignard mit fin à ses oppressions, mon
tribunal l' avait jugé.
L' Aumônier, sans chaleur et croisant les bras.
vous osez avouer un tel meurtre !
Razmann.
Hercule cachait-il les siens ?
Robert.
Ce diamant fut celui d' un lâche magistrat qui
trafiquait de la justice, et faisait plier à son gré
les loix dont il était l' organe. Il venait de ruiner
deux pères de famille, pour enrichir un des parens
de sa maîtresse ; mon tribunal prononça son arrêt.
p51
Wolbac.
Et moi, je l' exécutai.
Robert.
Ce saphir enfin me rappelle tous les vices des gens
de votre ordre ; il était au doigt d' un prélat
hypocrite, qui prêchait le jeûne et la continence,
en passant sa vie dans la débauche ; l' insolence de
son faste, le débordement de ses moeurs scandalisaient
le peuple, dont il avait eu l' art de fasciner les
yeux, pour être élu ; les portes de son palais qui
ressemblait à la demeure d' un sybarite, s' ouvraient
avec fracas à l' approche du libertin titré, et une
are de valets en écartait avec outrage l' aveugle
octogénaire qui venait implorer sa pitié. Il
s' échappait des bras d' une femme impudique, pour aller
à l' autel commettre un nouveau sacrilége. Je l' y
surpris et lui perçai le coeur.
L' Aumônier furieux.
un prélat ! Et l' enfer ne s' est point ouvert sous
tes pas ?
Robert d' un ton glacé.
non. Il s' est fermé sur les siens...
Forban riant.
il lui faisaitun assez beau présent...
L' Aumônier l' interrompant en colère.
qui t' a rendu son juge ? Qui t' a donné le droit de
le punir ?
Robert fiérement.
qui ! ... l' injustice des tribunaux qui s' en laissaient
corrompre, et l' impuissance des loix qui ne pouvaient
plus les atteindre. Depuis trop de siècles le faible
étoit impunément le jouet du puissant. Il vous
manquait un tribunal qui pût frapper les uns et
protéger les autres ; c' est ainsi qu' ont été jugés
les scélérats que j' ai désignés. -gardez tous
ces anneaux, cachets de leur réprobation. il tire
des papiers de son juste-au-corps. voici les
preuves de leurs forfaits, et leurs arrêts de mort ;
portez-les à votre sénat,
p52
qu' il les voie, et qu' il tremble de nous avoir forcés
à être plus justes que lui.
L' Aumônier.
C' est donc là ta réponse ? aux brigands. eh bien !
écoutez tous, vous autres, ce que le magistrat me
charge de vous notifier. -si à l' instant vous lui
livrez le scélérat qui se dit votre chef, non-seulement
il vous fait grace de la vie, mais le souvenirme de
vos forfaits est effacé. Vous rentrez dans la
société, des emplois vous attendent, le chemin des
honneurs vous est ouvert. -courage donc, assurez-vous
de lui et soyez libres.
Robert aux brigands, après un long silence.
entendez-vous, messieurs, vous êtes environnés,
captifs ; on vous offre la liberté ! Vous êtes jugés,
condams, pourtant on vous laisse la vie.
Hésitez-vous ? Est-il si difficile de choisir entre
les fers et la liberté ?
L' Aumônier étonné.
cet homme est insensé ! aux brigands. douteriez-vous
de la bonne-foi du magistrat ? Voici votre pardon,
scellé, et signé de tous les membres. il leur
remet le papier.
Robert aux brigands avec force.
vous ne répondez pas. -pensez-vous renverser cette
haie de bayonnettes qui vous enveloppe ? Ou
mettez-vous la gloire à braver le danger, dans
l' espérance de tomber avec moi, et de mourir ainsi
de la mort des héros ? avec élévation d' ame. ah !
Désabusez-vous, ils ne vous en feront pas l' honneur,
ne vous traiteront pasme comme moi, mais comme de
vils brigands, de serviles instrumens dont je voulais
user pour exécuter des desseins plus hardis, des
entreprises plus élevées. -entendez-vous ces cris ?
Le cercle se resserre... il ne vous reste qu' un
moment, on approche. avec force. je vous rends à
tous vos sermens. tous les brigands observent un
morne silence.
L' Aumônier extrêmement étonné.
je reste confondu.
p53
Robert aux brigands.
avez-vous peur que je n' annulle par un suicide
efféminé le traité qui m' attache à vous ? Non : voici
toutes mes armes. il les quitte, il jette tous ses
poignards, pistolets. livrez-moi, je renonce à
tout, jusqu' à l' empire que j' ai sur ma personne...
craignez-vous quelque résistance ? J' attache ici mon
bras à cette branche de chêne. -regardez-moi, je
suis sans défense... un enfant pourrait m' accabler.
avec la plus grande explosion. voyons qui mettra
le premier la main sur son capitaine, sans armes.
Forban avec un mouvement violent.
quand toutes les furies d' enfer nous entoureraient
pour nous exterminer, quiconque n' est pas un traître,
sauve le capitaine.
Tous Les Brigands dans un excès de joie.
sauve, sauve le capitaine !
Wolbac à l' aumônier.
il déchire le pardon et le lui jette au nez. tiens,
voilà ton pardon, le nôtre est à la pointe de nos
sabres.
Razmann à l' aumônier.
sors d' ici, misérable, et vas dire à ton sénat qu' il
n' est pas un seul traître dans la troupe de Robert.
Robert à l' aumônier avec froideur.
allez lui rendre compte de tout ce que vous avez vu ;
des brigands aussi pleins d' honneur sont par-tout
des hommes invincibles. l' aumônier se retire.
amis, ce n' était point sur vous une épreuve que je
faisais, mais pour inspirer la terreur à tous ceux
qui vont nous combattre. Je n' ai jamais douté
de vous. aux brigands. camarades, nous sommes
libres, je me sens en état de résister à une armée.
on entend battre la caisse, sonner l' attaque et
tirer le canon. on sonne la charge, ne nous
laissons pas surprendre. Allons, mes amis, suivez-moi ;
la liberté ou la mort, voilà notre cri du combat.
p54
Tous Les Brigands crient en s' en allant :
la liberté ou la mort.
les brigands se mettent par pelotons commandés par
les principaux, comme Forban, Wolbac, Roller et
Razmann, et Robert à leur tête.
l' entre-acte représente les évolutions, et le feu
du combat entre les deux régimens et les brigands,
au bruit du tambour, de la mousquetterie et du
canon. Les soldats sont mis en fuite.
fin du quatrième acte.
ACTE V SCENE I
p55
le théâtre représente la même forêt qu' au second
et au quatrième acte, mais les aspects sont
changés. On voit dans l' enfoncement à gauche une
vieille tour isolée. On traverse la sne avec des
blessés portés sur des branches d' arbres. Les
brigands tout harassés et couverts de sang et de
poussière, leurs vêtemens dans le dernier désordre.
le jour commence à tomber.
Robert, Forban, Wolbac sur le devant,
beaucoup de brigands dans le fond.
Robert se laisse tomber au pied d' un arbre.
ah ! De l' eau, mes amis. Je n' en puis plus, un peu
d' eau, si cela est possible. La rivière n' est pas
loin ; mais vous êtes tous exdés de fatigue...
Wolbac.
J' y cours. Wolbac sort.
Robert.
Nous avons combattu comme des amis, des frères.
Forban.
Ah ! Ils se souviendront de la journée de l' aunier.
Robert.
Quelles sont les pertes de part et d' autre ?
Forban.
Près de trois cens hommes de leur côté restés morts
sur la place. Du nôtre dix-sept blessés, un seul tué ;
mais c' est le brave Roller... il a fait des
prodiges...
p56
Robert.
Sa mort me fait envie.
Forban.
Il semblait la chercher, je l' ai vu s' élancer au
milieu d' eux, fendre les rangs, frapper, renverser
tout ce qui l' approchait. Le nombre enfin l' emporta ;
mais si je n' ai pu le secourir, j' ai du moins su le
venger.
Robert.
à la placeil est tombé on lui aurait élevé un
mausolée, si au lieu de périr pour moi, il fût mort
pour servir les passions de quelque ministre
ambitieux. Voilà comme dans la vie tout tient à la
fatalité ! A-t-on pansé Razmann ?
Forban.
Son état est désespéré ; lui-même il m' a tantôt
demanla mort pour être délivré de ses douleurs ;
je sais mourir, a-t-il dit, mais je ne puis souffrir.
-je n' ai pas osé lui rendre ce triste service.
Wolbac arrive et présente à Robert son chapeau
plein d' eau.
tiens, capitaine, voilà de l' eau fraîche comme la
glace.
Robert boit et dit à Wolbac :
comment, Wolbac ! Quoique excédé de fatigue.
Wolbac.
Non-seulement de l' eau, cher capitaine, mais tout mon
sang est à ton service. Tu m' as sauvé deux fois la
vie, ou plutôt de la honte de tomber vivant dans
leurs mains. -ah, Robert ! Aye jamais besoin de
mon bras, et tu verras si Wolbac sait reconnaître
un bienfait.
Robert à Wolbac.
n' est-il donc plus de salut pour Razmann ?
Wolbac.
Aucun... deux coups de feu dans la poitrine et treize
coups de sabre sur le corps. Les malheureux allaient
le mettre en pièces ; si je n' étais venu diviser la
curée ; mais
p57
je les ai fait danser de manière à se souvenir de la
noce. -à propos, qu' est devenu Rosinsky ? Je ne l' ai
point vu dans l' action...
Forban.
Je l' ignore ; mais je le répète, sa conduite est fort
équivoque.
Robert.
Rassurez-vous, moi j' en réponds.
Forban à part.
quel diable d' homme, il ne se méfie de personne.
ACTE V SCENE II
les précédens, un brigand.
Le Brigand.
Capitaine, Razmann approche de son dernier moment,
il veut encore te voir et te faire ses adieux.
Robert.
Allons. à part c' est pour moi qu' il s' est
sacrifié. il sort.
Wolbac.
Tant mieux, ses tourmens vont finir. à Forban
mais nos provisions, camarade ? Mon estomac n' est
pas ami de la diète.
Forban.
Elles sont en chemin.
Wolbac.
Notre caisse est bien garnie, j' espère, et celle
du capitaine aussi ; car s' il dépense, ce n' est
morbleu pas pour lui.
Forban.
La caisse du capitaine ? Non. -mais si tu savais
l' usage qu' il en fait, ou tu n' aurais pas d' ame, ou
des larmes d' admiration couleraient de tes yeux.
il lui donne un papier tiens, lis, voici le
moire du dernier quartier ; mais prends-y garde,
la moindre indiscrétion me perdrait dans son esprit.
p58
Wolbac lit d' une voix qui s' altère à la fin de
sensibilité.
pour deux orphelins élevés à l' université de
Leipsic, cinquante ducats.
Pour la liberté d' un père de famille emprisonné pour
dettes, quarante ducats.
Pour la pension d' une veuve chargée de sept enfans,
cent ducats.
Pour un laboureur ruiné par le débordement des eaux,
soixante ducats.
Pour la dot d' une jeune fille. il lui rend le
papier d' une voix altérée tiens... tiens... je
crains de m' enthousiasmer pour lui. profondément
pénétré je connoissais son courage, sa franchise,
la noblesse de ses sentimens, l' élévation de son
ame... mais je ne me doutais pas que ce fût d' un
chef de brigands qu' on dût prendre l' exemple des
vertus.
Forban.
Si nous avons l' orgueil de nous croire des hommes,
conviens, Wolbac, qu' il est digne aussi de nous
commander.
Wolbac appuie.
et glorieux pour nous de lui obéir.
ACTE V SCENE III
les précédens, Robert, à pas lents, absorbé
dans lesflexions.
Robert lentement.
c' en est fait, camarades, nous avons perdu notre
ami. -Razmann n' est plus ; Roller, Razmann et
tant d' autres ! Ah ! Mon automne est arrivée, les
plus beaux fruits, les feuilles même commencent à
tomber sur la terre. Allez vous reposer : je
veillerai pour vous.
Forban se retire dans le fond, et va se jetter à
terre, Wolbac le suit après avoir examiné Robert
un instant et marqué son admiration sur son
caractère.
Robert après un long silence continue.
je l' ai vu. C' est donc la mort, la dissolution de
notre être... cet espace effrayant, et pourtant
imperceptible
p59
qui sépare le tems de l' éternité. Quel contraste ! ...
un brigand meurt l' oeil calme... le front serein...
l' expression de la douleur, de l' amitié, sont les
seuls sentimensqui semblent l' animer, et j' ai vu les
convulsions du désespoir s' emparer des derniers
soupirs de l' homme qu' on nommait juste et
bienfaisant ! ... est-ce défaut de force... de
caractère... foiblesse d' organe ? ... ou cet instant
serait-il le terme de notre destination... notre
ente dans le néant ? ... mais ce desir de
félicité... ces idées de perfection... - avec force
ce charme qu' on éprouve à la suite d' une bonne
oeuvre... il fixe le ciel cette harmonie
universelle, ce mouvement uniforme et pourtant si
varié de ces milliers de mondes qui roulent dans
l' immensité... non, non, il est quelque chose après
nous ; car je n' ai point encore goûté un seul instant
de vrai bonheur. il se promène en réfléchissant
j' ai cherché la mort, a-t-il dit, parce que j' étais
las de vivre... fortement moi aussi je suis las
de vivre... moi aussi je voudrais déposer le fardeau
de mon existence. -eh ! Qui peut m' arrêter ? ...
pourquoi languir dans cette prison, accablé du
présent, quand je tiens dans ma main il saisit un
pistolet la clef qui peut m' ouvrir les portes
de l' avenir ? -est-il quelque lueur d' espérance qui
puisse encore flatter mon ame ? Les bienfaits même
que je pands, ont-ils quelque douceur pour moi ?
On les rejetterait avec horreur, si l' on pouvait
connaître celui qui les prodigue. -mais si le ciel
veut que je vive pour être longtems malheureux, si
la fatalité me lie au terrible métier où elle m' a
conduit, est-ce à moi de m' y opposer ? Quand
l' éternel dit au soleil de dessécher nos plaines, aux
torrens d' inonder les campagnes dévastées, quand il
ordonne aux vents brûlans de porter la mort dans nos
contrées ; -s' il fait naître un de ces tyrans qui se
jouent de la vie des peuples, est-ce à nous de sonder
la profondeur de ses décrets, de lui demander compte
des motifs de tant de sastres ? Nous, instrumens
passifs qu' il emploie et brise à son gré ! ... mais
Sophie... ah, Sophie ! ... fortement eh !
Voudrait-elle recevoir la main d' un brigand, associer
son sort à celui d' un
p60
meurtrier ? Elle, la douceur, la vertu même !
terminon, cette idée me détermine... il
tire un pistolet de sa ceinture et regarde autour
de lui ah, Sophie ! Seule tu m' attachais à la
vie ; ne pouvant être à toi, je dois y renoncer.
il se jette à genoux reçois donc mes adieux...
il pleure je ne demande à la nature entière...
je ne veux emporter en mourant que l' espoir d' être
regretté par toi... il écoute tout est
tranquille, tout dort ; moi aussi je veux m' endormir
pour ne jamais me réveiller. il bande le pistolet
et le porte à son front.
ACTE V SCENE IV
Robert à genoux, Raimond dans le fond.
Raimond un vase à la main.
voilà minuit qui sonne dans le village voisin. Il
m' attend sans doute. il va frapper à la porte de
la tour.
Le Vieillard, dans la tour d' une voix cassée.
qui frappe ? Est-ce toi, cher Raimond, mon
bienfaiteur compatissant ?
Raimond.
Oui, c' est moi, bon vieillard ; monte au guichet, je
t' apporte ta nourriture.
Robert à part.
qu' entends-je ? Approchons. il s' avance doucement
vers Raimond.
Le Vieillard dans la tour.
bientôt je n' en aurai plus besoin. Ah, Raimond ! Ne
te lasse point, mes membres sont affaissés, ma force
anéantie... je sens que la mort ne tardera pas à finir
ma misère.
Robert à part.
la mort ! ... est-ce une victime des loix ou de quelque
vengeance ?
Le Vieillard.
Que fait mon misérable fils ?
p61
Raimond.
Ton fils... hélas ! -mais écoute... il me semble
entendre du bruit : -je me trompais. Ce désert est
horrible ! Adieu, bon vieillard... descends dans ta
prison... si l' on t' y soupçonnait encore, ta vie
s' éteindrait à l' instant ; adieu ! ... là haut est
ton sauveur... ton vengeur... ô fils exécrable !
il veut s' enfuir.
Robert d' une voix terrible.
arrête.
Raimond effrayé.
ah, dieux !
Robert.
Arrête : qui es-tu ? Que fais-tu ? Parle.
Raimond plus troublé, à part.
toutes les frayeurs à la fois !
Robert.
Réponds, te dis-je, ou tu es mort.
Raimond.
Ah ! Je suis un pauvre habitant d' un village de ces
montagnes.
Robert.
Quel est ce mystère d' iniquité ? Je veux le
connaître ; quelqu' un est au fond de cette tour...
Raimond.
Hélas ! Un malheureux condamné à mourir de faim, et
que je nourris par pitié dans le silence de la nuit.
Robert avec transport.
tu le nourris ? ... un malheureux ! il lui prend la
main ah, mortel bienfaisant ! Ne crains rien, tu
n' as pas de meilleur ami que moi. -mais il est
captif, il faut briser ses fers. il va prendre des
instrumens. instrumens de terreur, pour la
première fois venez à mon secours, je vous destine à
un plus noble usage.
il force la porte de la tour, et il sort un
vieillard faible et décharné que Raimond
soutient.
p62
Raimond à part.
ô crime de Maurice, tu vas donc être découvert !
Le Vieillard d' une voix faible.
ah ! Qui que vous soyez, ayez pitié d' un vieillard
infortuné.
Robert recule d' épouvante.
à part. dieux ! ... la voix de monre !
il le fixe immobile d' étonnement, ensuite
l' approche lentement.
Le Vieillard à genoux.
je te remercie, ô ciel ! Il est donc arrivé l' instant
de ma délivrance.
Robert le fixant avec égarement.
ombre du vieux Moldar, quel pouvoir infernal
t' arrache du sein des tombeaux ? il l' approche
reviens-tu du séjour des morts pour dissiper mes
doutes sur l' avenir, et me résoudre ici l' énigme
de l' éternité ? -parle, je suis au-dessus de la
crainte.
Le Vieillard.
Je ne suis pas une ombre, je respire, je vis, mais
d' une vie affreuse, tissue d' horreurs et d' infortunes.
Robert.
Et tes funérailles publiques.
Le Vieillard.
Une masse informe fut déposée au caveau de mes pères,
tandis que dans ce souterrain retranché du nombre des
vivans, je m' abreuvais de larmes et me plaignais au
ciel du malheur d' exister encore.
Robert à part.
quoi donc ! Il est un dieu... et sans cesse la vertu
souffre ! ... sans cesse le crime triomphe.
Le Vieillard.
Ah, que cet air est pur ! ... comme il rafraîchit mes
sens ! il s' assied au pied d' un arbre. voilà
depuis cinq ans la première fois qu' il m' est permis
de contempler le ciel.
p63
Robert le fixant toujours avec un morne
étonnement.
ô cruauté ! ô barbarie !
Le Vieillard.
Ah ! Si tu es homme, si tu portes un coeur humain, ne
me demandes pas le récit de mes malheurs, il te ferait
détester tes semblables...
Robert avec effroi.
vas, je la connais trop cette race de vipères.
Le Vieillard.
J' ai mérité mes maux. J' ai banni... déshérité...
persécuté le seul de mes fils qui devait consoler
ma vieillesse. -ô Robert ! Robert ! il pleure.
Robert à part.
et je n' ose tomber à ses pieds ! haut mais quel
est le monstre qui t' a fait éprouver ce supplice ?
Parle, je veux m' abreuver de son sang.
Le Vieillard pleurant.
ah ! Ne le maudis pas, mais juge de mes tourmens ! ...
celui qui en est l' auteur... est mon fils... mon propre
fils.
Robert pétrifié d' étonnement.
ton fils ? -ton autre fils. éternelle justice ! -
furieux c' en est assez, allons. il tire un coup
de pistolet et dit aux brigands : réveillez-vous.
au coup de pistolet le vieillard tombe en
faillance.
Les Brigands se réveillent tous et accourent.
eh ! ... hola ! ... hola ! ... qu' est-il arrivé ?
Robert dans une terrible agitation.
quoi ! Ce récit horrible n' a point arrêté votre
sommeil et fait dresser vos cheveux ! -venez tous,
voyez ce vieillard, et frémissez. d' un ton de voix
extatique l' ordre éternel est interverti...
l' humanité a perdu ses droits... la nature a brisé
ses liens... le fils a massacré son père !
p64
Les Brigands avec surprise.
que dit le capitaine ?
Robert continuant.
massacré ! ... ce terme est trop doux. Dans ce désert...
au fond de cette tour... en proie à tous les tourmens
de la vie... de la mort, un fils a fait enfermer ce
vieillard ; et... que sert-il de le cacher ? ... amis,
ce vieillard est mon père. il tombe épuisé à ses
genoux.
Les Brigands.
Son père ! Quoi ! Sonre ?
Raimond à part.
ô Dieu... c' est Robert : quelle nouvelle pour
Sophie : courons... il sort.
ACTE V SCENE V
les précédens, excepRaimond.
Wolbac.
Qu' il dise un mot et j' apporte à ses pieds la tête de
son persécuteur.
Forban approche du vieillard avec respect.
père de mon capitaine, il tire son poignard ce
poignard est désormais consacré à ta vengeance.
Tous Les Brigands.
Vengeance, vengeance !
Robert se relève tout-à-coup, s' élance au milieu
d' eux, et d' une voix terrible :
oui, vengeance. -écoutez-moi, Dieu terrible, Dieu
vengeur des forfaits ! J' élève ici vers toi cette
main sanguinaire. Je jure par le silence et les
ténèbres qui nous environnent, par ces astres qui se
balancent au-dessus de nos têtes, de ne pas revoir le
soleil, sans avoir ravi sa lumière à l' exécrable
parricide. aux brigands, d' un sentiment éle. et
vous,
p65
découvrez vos têtes, prosternez-vous dans la
poussière. ils mettent un genoux en terre.
adorez la main invisible qui atteste votre mission
et anoblit vos destinées. Non, vous n' êtes plus des
brigands. Vous portez dans vos mains le glaive des
vengeances célestes, vous êtes devenus les anges
de la mort, les terribles exécuteurs des hauts
décrets de l' éternel. Levez-vous tous, ce jour vous
sanctifie.
les brigands se lèvent.
Wolbac.
Ordonne, que faut-il faire ?
Robert à Wolbac.
approche, viens toucher les cheveux blancs qui
couvrent ce front respectable. il le mène à son
père, et lui fait toucher ses cheveux, puis avec
force : maintenant vas venger mon père.
Wolbac vivement.
? Quand ? Comment ? Parle. Je suis tout prêt.
Robert.
Prends vingt hommes et coure au château de Moldar...
qu' on arrête Maurice et qu' on le traîne ici. -c' est
sur cette place qu' il doit être jugé. Qu' il voie tous
ses forfaits ; en montrant le vieillard qu' il
tremble et qu' il meure. Allez, courez, volez. Je
compte les minutes.
ils sortent en grand nombre, prédés de Wolbac ;
tous les autres se retirent dans le fond.
ACTE V SCENE VI
le vieillard toujours assoupi, Robert,
brigands au fond.
Robert attendri, les yeux fixés sur le vieillard,
après un long silence.
le barbare ! ... voyez ce corps épuisé... un cannibale
aurait respecté sa vieillesse, et son fils
l' assassine ! Quelle douceur dans ses traits à travers
ce sommeil de mort ! avec
p66
douleur à un brigand. il semble méditer des
bienfaits ou compter les heureux qu' il a faits.
Ah ! Pourquoi n' osé-je le nommer mon père ! Que du
moins j' embrasse ses genoux, à ses pieds que je
goûte un moment le bonheur d' être son fils. -je suis
seul avec lui. après une réflexion si je dérobais
sa bénédiction... attendri. la bénédiction d' un
père, dit-on, n' est jamais sans grande efficace...
il lui serre les genoux sans y songer.
Le Vieillard réveillé avec effroi.
étranger... que fais-tu ? Que veux-tu ?
Robert toujours à ses pieds.
j' ai brisé les verroux de ta prison, je t' ai donné la
liberté ; ne me refuse pas une grace.
Le Vieillard.
Parle, que me demandes-tu ?
Robert attendri.
ta bénédiction... monre...
Le Vieillard.
Et tu l' asritée. il lui pose la main sur la
tête. sois juste et bienfaisant, et tu seras
heureux. -que ne puis-je ainsi bénir mes fils !
Ah, Maurice ! ... il pleure.
Robert.
Quoi ! Tu le pleures ? Ton meurtrier ! Au pied de
cette tour.
Le Vieillard avec douleur.
j' ai persécuté son frère. -ô père infortuné ! Je vis
et mon Robert n' est plus.
Robert.
Ton Robert ? Il respire, il vit.
Le Vieillard.
Comment ? Que dis-tu ?
ACTE V SCENE VII
p67
Le vieillard, Robert, Sophie, et
Raimond ; dans le fond, Guillaume, sa
femme et son enfant, portant une lanterne, allumée
devant eux. Des valets de ferme armés de bâtons,
d' autres avec des flambeaux.
Sophie s' avance sur le devant.
c' est bien ici, Raimond, que tu m' as dit de le
chercher... quoi ! Il vivrait ! ... et c' est à mon
Robert ! ... elle s' avance que vois-je ! ... ah,
mon oncle ! Ah, Robert ! ... elle se jette aux
genoux du vieillard.
Robert.
Sophie.
Le Vieillard.
Ma fille ! Sophie, que dis-tu ? donc est-il mon
fils ?
Sophie criant.
c' est lui... c' est Robert. Le voilà.
Le Vieillard.
Sophie... Robert... c' est vous ?
Robert.
Tous les deux dans vos bras.
Le Vieillard.
Mes enfans ! ... mes enfans ! ...
Sophie.
Ah, mon oncle ! ... ah, Robert ! Mon amant... mon
époux. elle veut l' embrasser.
Robert recule.
votre époux ! ... lui, Robert ! ... - les brigands
entrent. dieux ! Les voici. il détourne les
yeux. non, je ne me sens pas le courage de verser
le sang de mon frère. il s' appuie accablé contre
un arbre.
ACTE V SCENE VIII
p68
les précédens, Wolbac à la tête des brigands.
Wolbac.
Capitaine, nous avons suivi tes ordres ; mais il
n' était plus tems. Il s' est fait justice lui-même.
à peine nous a-t-il apperçus, et appris de quelle
part nous venions, que du haut d' une tour il s' est
précipité dans le Mein. tous les brigands
se rangent tristement des deux côtés de la sne.
Le Vieillard se lamentant.
qu' ai-je entendu ? Mon fils... mon fils est mort.
Robert à part.
et, graces au ciel ! Mes mains sont innocentes.
Le Vieillard.
Maurice est mort, et je n' ai pu lui pardonner !
Sophie.
Robert vous est rendu, et votre Sophie avec lui.
Le Vieillard.
C' est donc à vous, mes enfans, à vous seuls à fermer
mes yeux. Approche, mon fils... tiens, voilà
Sophie... ton épouse.
Robert.
Mon épouse ! ... ah ! Si vous saviez ! ...
Sophie l' interrompant.
oui, je la suis. Tu l' as promis à la face du ciel.
elle court vers Robert. rien ne peut plus briser
nos noeuds... ton coeur est à moi... à moi seule...
Robert.
Quoi ! Le coeur d' un brigand !
Sophie.
L' amour l' épurera.
p69
Robert.
Vas, ma tête est proscrite. Où fuir ? Où me cacher ?
Sophie.
Dans le fond d' un désert... avec moi.
Guillaume.
Avec nous.
Robert.
Ah, Sophie ! Serait-il possible ? ils veulent se
jetter dans les bras l' un de l' autre.
Forban.
il sort des rangs et met le sabre entre Sophie et
Robert arrête, capitaine. N' as-tu pas juré cent
fois de nous rester fidèle ? Tes sermens sont-ils moins
forts que les pleurs d' une femme ?
Robert.
Il a raison : dieux ! Dieux !
Wolbac.
Ne te souvient-il plus des dangers que nous avons
bravés, des maux que nous avons soufferts pour toi ?
Est-ce là le prix de notre attachement ?
Robert.
Ah, Sophie ! Ah, mon père !
Forban.
Que sont devenus ces plans si hardis, ces desseins si
élevés dont tu flattais notre ambition ? As-tu
oublié les services de Roller, de Razmann et de tant
d' autres qui se sont sacrifiés pour toi ? Leurs mânes
doivent être indignés de ta faiblesse. Nous étions
tous libres tantôt, et loin de te livrer, nous avons
affronté la mort pour te défendre. Maintenant tu veux
nous abandonner pour aller soupirer aux pieds d' une
femme.
Robert.
ô tourmens de l' enfer ! tous les brigands murmurent ;
plusieurs s' avancent, découvrent leur poitrine, et
d' un ton ferme,
Wolbac dit :
vois ces blessures... regarde ces cicatrices...
p70
Forban.
Ta vie, ta personne, ton être, tout est à nous, c' est
notre sang qui nous acquit ces droits, et c' est le
tien qui les fera valoir.
Robert consterné.
c' en est fait, c' en est fait. -il n' y faut plus
penser. J' ai voulu retourner à elle, à la paix, au
bonheur, et le ciel s' y oppose.tez de mes yeux
cette femme.
Sophie.
Et c' est toi qui l' ordonnes... cruel ! Arrache-moi
donc la vie. elle se jette à ses pieds. frappe,
je nirai mon sort. Tu t' éloignes. aux brigands.
eh bien ! Vous, accoutumés au meurtre, soyez tous
plus humains que lui. Donnez-moi par pitié la mort
que je demande. Vous vous taisez aussi, barbares !
Vous ne laissez la vie qu' aux malheureux.
Wolbac tire un pistolet de sa ceinture.
Robert, je vais t' en délivrer.
Robert égaré dans le dernier désespoir.
Wolbac, arrête ; non, c' est moi qui me délivrerai du
fardeau de cette existence que je ne puis plus
supporter. ô Sophie De Northal, je te lègue à
soigner la vieillesse de monre. Console-le de tant
de pertes ; je te défends de les accumuler, en me
suivant dans le tombeau. il tire son poignard et
veut s' en frapper ; Forban lui arrête le bras.
Forban s' écrie :
toi, Robert, une lâcheté ! ...
Sophie.
Juste ciel ! elle se jette à lui.
Le Vieillard.
Ah, mon fils !
Guillaume.
Mon maître ! l' enfant effrayé recule.
ACTE V SCENE IX
p71
les précédens, Rosinsky accourt.
Wolbac.
Capitaine.
Robert les repousse sespéré.
je ne vous connais plus. Laissez-moi mettre un terme
à mes malheurs. il se débat entre leurs mains.
Rosinsky.
Ils sont finis. -reconnais dans Rosinsky ton parent,
le fils du comte de Berthold.
Le Vieillard.
Que dit-il de Berthold ?
Robert avec trouble.
toi, le fils de Berthold !
Rosinsky très-vivement.
mon père a remis à l' empereur le mémoire adressé par
toi. Lecit de tes attentats avait irrité sa
justice ; mais ton respect pour le malheur, la
générosité, la grandeur d' ame qui te font admirer
jusques dans tes excès, ont ranil' espoir de ta
famille. Depuis un mois, témoin de toutes tes
actions sublimes, j' ai écrit ; tes malheurs ont
attendri le souverain ; nos voeux sont accomplis,
et voici ton pardon. il lui donne un papier.
Robert avec transport se relevant.
mon pardon... ah, monre ! ... mon pardon :
tristement. et celui de mes camarades ?
Rosinsky.
Est aussi accordé, s' ils jurent de servir sous toi
l' état, en corps franc de troupes légères.
Robert.
Je réponds d' eux...
p72
Tous Les Brigands.
Nous le jurons.
Rosinsky.
ô Robert ! L' empereur touché de tes remords veut
former par sa justice tous les abus que tu
punissais par la force. aux brigands. il veut
vous pardonner vos crimes, et s' éclairer par
ses vertus.
Robert exalté.
eh bien ! Forban, Wolbac, et vous tous mes amis,
qui avez partagé mes revers, venez partager ma
fortune. Vouons désormais à la défense de la patrie
et des loix qu' on va réformer, le courage que nous
avons mis à les venger quand on les outrageait ; et
si jamais... si dans le rang où le destin remet
votre Robert, ou ma bouche ou ma main commandait
quelque acte oppresseur, il remet son poignard à
Forban prenez ce fer, frappez ; que mon arrêt
de mort cloué sur ma poitrine, porte ces mots
effrayans aux parjures : Robert qui punissait
les crimes est devenu lui-même un traître à ses
sermens. Ce poignard a tranché ses jours. à
Rosinsky. et toi, mon cher Berthold, parent
noble et généreux, viens jouir avec nous du fruit de
tes bienfaits.
Fin du cinquième et dernier acte.
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