malicieusement, enregistrait ce mouvement d'attention déçue. Ne possédant pas,
dans ses ressources sémantiques, un signe spécial, le point d'incompréhension,
elle prenait ce qui s'en rapprochait le plus, et mettait un point d'interrogation au
bout de chacune des phrases que la copiste avait cherché à comprendre et n'avait
pas comprises, transformant ainsi les plus rondes affirmations de Samuel Butler en
de timides questions au lecteur.
Evidemment, en m'attribuant un ouvrage intitulé « Rldasedlrad les dlcmhypbgf », la
linotype de ce journal avait voulu, ou bien se moquer de moi, ou bien me fournir un
thème, me conseiller d'écrire sur un sujet qui lui tenait à coeur, et qu'elle avait
essayé, en son langage de machine, de m'indiquer. Or une linotype est une
machine d'aspect trop sérieux pour qu'on puisse s'arrêter à l'hypothèse d'une
plaisanterie. Qu'avait-elle donc voulu me dire, et quel sujet me demandait-elle de
traiter ?
De l'excellent Musée d'histoire naturelle au riche Musée de peinture de Nantes, et
du quai de l'Erdre à la place de la Bourse, j'ai considéré attentivement ce message
machinien. La cryptographie n'avait rien à y voir, et aucune clé n'aurait pu m'y faire
lire par exemple : Onorate l'altissimo poeta, ou~: Eh va donc, sans-talent ! Le seul
mot humain qu'elle avait réussi à former : «les», inséré entre deux mots de son
langage, pouvait me faire penser qu'il s'agissait d'une maxime, d'un avis qu'elle
m'offrait, comme : «Méprise les méchants critiques ». Mais le contexte même me
montrait qu'il fallait y voir, ou plutôt y chercher, un titre qui m'était proposé.
Par malheur, je n'ai pu le déchiffrer qu'à demi. J'ai bien trouvé, dans le premier
mot, trois groupes de lettres qui faisaient un sens à peu près acceptable. Rlda
pouvait être un prénom féminin slave prononcé Rulda ou Rilda, et rad m'a fait
songer, je ne sais pourquoi, non au mot allemand qui signifie «roue», mais aux
voies ferrées : un mot scandinave qui viendrait du latin rete, à moins qu'il ne
s'apparente à des mots germaniques qui signifient : «Je fais transporter»; reit --- rid
---. Le groupe intermédiaire sed, était du moins parfaitement clair. Donc je devais
comprendre : «Pour rencontrer la belle Rilda, il faut faire un voyage.»
Mais, dans cette explication, j'avais négligé la présence de «l» entre sed et rad.
Pour en tenir compte, il me fallait donc considérer un nouveau groupement, dont le
sens était : «le noble chemin de fer de Rilda» : Rldas edl rad. Du reste, cela
revenait à peu près au même : il y avait toujours une femme et un voyage, comme
dans une séance de cartomancie.
Eh bien, qui était donc cette Rlda, et valait-elle le voyage ? La suite aurait dû me
l'apprendre. «Les» qui m'avait paru si clair devenait incompréhensible. Il valait
mieux le considérer comme une graphie phonétique : «laisse»; c'est-à-dire :
Renonce à Rlda et au voyage. Mais le troisième mot commençait par me donner à
entendre que cette personne était «douce» (dlc), et même qu'elle jouait
habituellement de l'instrument appelé «dulcimer» (dlcm) dont le nom fait si bien
dans un poème inachevé de S.T.Coleridge. Après, tout devenait confus, et c'est à
peine si hyp me faisait prévoir une montée, un effort; et puis, soudain, la phrase
s'achevait brutalement sur des initiales ou des schémas d'injures ou de jurons
orduriers : b --- g ! f ---! qui peut-être prédisaient une suite fâcheuse à ce voyage
sentimental, ou qui exprimaient simplement la colère de la machine contrainte par
l'homme à imprimer des mots, des idées, qui ne sont pas les siennes.