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la Langue Fraaise (INaLF)
Rhadamisthe et Zénobie [Document électronique] : tragédie / par M. de
Crébillon
ACTE 1 SCENE 1
p248
La scène est dans Artanisse, capitale de
l' Irie, dans le palais de Pharasmane.
p249
Zénobie, sous le nom d' Isménie ; Phénice.
Zénobie.
Ah ! Laisse-moi, Phénice, à mes mortels ennuis ;
tu redoubles l' horreur de l' état où je suis :
laisse-moi. Ta pitié, tes conseils, et la vie,
sont le comble des maux pour la triste Isménie.
Dieux justes ! Ciel vengeur, effroi des
malheureux !
Le sort qui me poursuit est-il assez affreux ?
Phénice.
Vous verrai-je toujours, les yeux baignés de larmes,
par d' éternels transports remplir mon coeur
d' alarmes ?
Le sommeil en ces lieux verse en vain ses pavots ;
la nuit n' a plus pour vous ni douceurs ni repos.
p250
Cruelle ! Si l' amour vous éprouve inflexible,
à ma triste amitié soyez du moins sensible.
Mais quels sont vos malheurs ? Captive dans des
lieux
l' amour soumet tout au pouvoir de vos yeux,
vous ne sortez des fers où vous fûtes nourrie,
que pour vous asservir le grand roi d' Ibérie.
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Et que demande encor ce vainqueur des romains ?
D' un sceptre redoutable il veut orner vos mains.
Si, rebuté des soins où son amour l' engage,
il s' est enfin lassé d' un inutile hommage,
par combien de mépris, de tourmens, de rigueur,
n' avez-vous pas vous-même allumé sa fureur !
Flattez, comblez ses voeux, loin de vous en
défendre ;
vous le verrez bientôt plus soumis et plus tendre.
Zénobie.
Je connois mieux que toi ce barbare vainqueur,
pour qui, mais vainement, tu veux fléchir mon coeur.
Quels que soient les grands noms qu' il tient de la
victoire,
et ce front si superbe où brille tant de gloire ;
malgré tous ses exploits, l' univers à mes yeux
n' offre rien qui me doive être plus odieux.
J' ai trahi trop long-temps ton amitié fidèle :
il faut d' un autre prix récompenser ton zèle,
me découvrir. Du moins, quand tu sauras mon sort,
je ne te verrai plus t' opposer à ma mort.
Phénice, tu m' as vue, aux fers abandonnée,
dans un abaissement où je ne suis point née.
Je compte autant de rois que je compte d' aïeux,
et le sang dont je sors ne le cède qu' aux dieux.
Pharasmane, ce roi qui fait trembler l' Asie,
qui brave des romains la vaine jalousie,
p251
ce cruel dont tu veux que je flatte l' amour,
est frère de celui qui me donna le jour.
Plût aux dieux qu' à son sang le destin qui me lie
n' eût point par d' autres noeuds attaché Zénobie !
Mais à ces noeuds sacrés joignant des noeuds plus
doux,
le sort l' a fait encor père de mon époux,
de Rhadamisthe enfin.
Phénice.
Ma surprise est extrême :
vous, Zénobie ! ô dieux !
Zénobie.
Oui, Phénice, elle-même,
fille de tant de rois, reste d' un sang fameux,
illustre, mais, las ! Encor plus malheureux.
Après de longs débats, Mithridate mon père,
dans le sein de la paix vivoit avec son frère.
L' une et l' autre Arménie, asservie à nos lois,
mettoit cet heureux prince au rang des plus grands
rois.
Trop heureux en effet si son fre perfide
d' un sceptre si puissantt été moins avide !
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Mais le cruel, bien loin d' appuyer sa grandeur,
le dévora bientôt dans le fond de son coeur.
Pour éblouir monre, et pour mieux le surprendre,
il lui remit son fils dès l' âge le plus tendre.
Mithridate charmé l' éleva parmi nous,
comme un ami pour lui, pour moi comme un époux.
Je l' avoûrai, sensible à sa tendresse extrême,
je me fis un devoir d' ypondre de même,
ignorant qu' en effet, sous des dehors heureux,
on pût cacher au crime un penchant dangereux.
p252
Phénice.
Jamais roi cependant ne se fit dans l' Asie
un nom plus glorieux et plus digne d' envie.
Déjà, des autres rois devenu la terreur...
Zénobie.
Phénice, il n' a que trop signalé sa valeur.
à peine je touchois à mon troisième lustre,
lorsque tout fut conclu pour cet hymen illustre.
Rhadamisthe déjà s' en croyoit assuré,
quand son père cruel, contre nous conjuré,
entra dans nos états, suivi de Tiridate,
qui brûloit de s' unir au sang de Mithridate ;
et ce parthe, indigné qu' on lui ravît ma foi,
sema partout l' horreur, lesordre et l' effroi.
Mithridate, accablé par son indigne frère,
fit tomber sur le fils les cruautés dure ;
et pour mieux se venger de ce frère inhumain !
Promit à Tiridate et son sceptre et ma main.
Rhadamisthe, irrité d' un affront si funeste,
de l' état à son tour embrasa tout le reste,
en dépouilla mon père, en repoussa le sien ;
et dans son désespoir ne ménageant plus rien,
malgré Numidius et la Syrie entière,
il força Pollion de lui livrer monre.
Je tentai, pour sauver un père malheureux,
de fléchir un amant que je crus généreux.
Il promit d' oublier sa tendresse offensée,
s' il voyoit de ma main sa foi récompensée ;
qu' au moment que l' hymen l' engageroit à moi,
il remettroit l' état sous sa première loi.
p253
Sur cet espoir charmant aux autels entraînée,
moi-même je hâtois ce fatal hyménée ;
et mon parjure amant osa bien l' achever,
teint du sang qu' à ce prix je prétendois sauver.
Mais le ciel irrité contre ces noeuds impies,
éclaira notre hymen du flambeau des Furies.
Quel hymen, justes dieux ! Et quel barbare époux !
Phénice.
Je sais que tout un peuple indigné contre vous,
vous imputant du roi la triste destinée,
ne vit qu' avec horreur ce coupable hyménée.
Zénobie.
Les cruels, sans savoir qu' on me cachait son sort,
osèrent bien sur moi vouloir venger sa mort.
Troublé de ses forfaits, dans ce péril extrême,
Rhadamisthe en parut comme accablé lui-me.
Mais ce prince, bientôt rappelant sa fureur,
remplit tout à son tour de carnage et d' horreur.
" suivez-moi, me dit-il : ce peuple qui m' outrage,
en vain à ma valeur croit fermer un passage :
suivez-moi. " des autels s' éloignant à grands pas,
terrible et furieux, il me prit dans ses bras,
fuyant parmi les siens à travers Artaxate,
qui vengeoit, mais trop tard, la mort de Mithridate.
Mon époux cependant, pressé de toutes parts,
tournant alors sur moi de funestes regards...
mais, loin de retracer une action si noire,
d' un époux malheureux respectons la mémoire :
épargne à ma vertu cet odieux récit.
Contre un infortuné je n' en ai que trop dit.
p254
Je ne puis rappeler un souvenir si triste,
sans plorer encor le sort de Rhadamisthe.
Qu' il te suffise enfin, Phénice, de savoir,
victime d' un amour réduit au désespoir,
que par une main chère, et de mon sang fumante,
l' Araxe dans ses eaux me vit plonger mourante.
Phénice.
Quoi ! Ce fut votre époux... quel inhumain, grands
dieux !
Zénobie.
Les horreurs de la mort couvroient déjà mes yeux,
quand le ciel, par les soins d' une main secourable,
me sauva d' un trépas sans elle inévitable.
Mais, à peine échappée à des périls affreux,
il me fallut pleurer un époux malheureux.
J' appris, non sans frémir, que son barbare père,
prétextant sa fureur sur la mort de son frère,
de la grandeur d' un fils en effet trop jaloux,
lui seul avoit armé nos peuples contre nous ;
qu' introduit en secret au sein de l' Arménie,
lui-même de son fils avoit tranché la vie.
à ma douleur alors laissant un libre cours,
je détestai les soins qu' on prenoit de mes jours,
et, quittant sans regret mon rang et ma patrie,
sous un nom déguisé j' errai dans la Médie.
Enfin, après dix ans d' esclavage et d' ennui,
étrangère partout, sans secours, sans appui,
quand j' espérois goûter un destin plus tranquille,
la guerre en un moment détruisit mon asile.
Arsame conduisant la terreur sur ses pas,
vint, la foudre à la main, ravager ces climats :
p255
Arsame, né d' un sang à mes yeux si coupable,
Arsame cependant à mes yeux trop aimable,
fils d' unre perfide, inhumain et jaloux,
frère de Rhadamisthe, enfin de mon époux.
Phénice.
Quel que soit le devoir du noeud qui vous engage,
auxnes d' un époux est-ce faire un outrage
que de céder aux soins d' un prince généreux
qui par tant de bienfaits a signalé ses feux ?
Zénobie.
Encor si dans nos maux une cruelle absence
ne nous ravissoit point notre unique espérance ! ...
mais Arsame, éloigné par un triste devoir,
dans mon coeur éperdu ne laisse plus d' espoir ;
et, pour comble de maux, j' apprends que l' Arnie,
qu' un droit si légitime accorde ànobie,
va tomber au pouvoir du parthe ou des romains,
ou peut-être passer en de moins dignes mains.
Dans son barbare coeur flatté de sa conquête,
à quitter ces climats Pharasmane s' apprête.
Phénice.
Eh bien ! Dérobez-vous à ses injustes lois.
N' avez-vous pas pour vous les romains et vos droits ?
Par un ambassadeur parti de la Syrie,
Rome doit décider du sort de l' Arnie.
Reine de ces états, contre un prince inhumain
faites agir pour vous l' ambassadeur romain :
on l' attend aujourd' hui dans les murs d' Artanisse.
Implorez de César le secours, la justice ;
de son ambassadeur faites-vous un appui ;
forcez-le à vous défendre, ou fuyez avec lui.
p256
Zénobie.
Comment briser les fers où je suis retenue ?
M' en croira-t-on d' ailleurs, fugitive, inconnue ?
Comment...
ACTE 1 SCENE 2
Zénobie, sous le nom d' Isménie ; Arsame,
Phénice.
Zénobie.
Mais quel objet ! Arsame dans ces lieux !
Arsame.
M' est-il encor permis de m' offrir à vos yeux ?
Zénobie.
C' est vous-même, seigneur ! Quoi ! Déjà l' Albanie...
Arsame.
Tout est soumis, madame ; et la belle Isménie,
quand la gloire paroît me combler de faveurs,
semble seule vouloir m' accabler de rigueurs.
Trop sûr que mon retour d' un inflexible père
va sur un fils coupable attirer la colère,
jaloux, désespéré, j' ose, pour vous revoir,
abandonner des lieux commis à mon devoir.
Ah ! Madame, est-il vrai qu' un roi fier et terrible
aux charmes de vos yeux soit devenu sensible ;
que l' hymen aujourd' hui doive combler ses voeux ?
Pardonnez aux transports d' un amant malheureux.
Ma douleur vous aigrit : je vois qu' avec contrainte
d' un amour alarmé vous écoutez la plainte.
Ce n' est pas sans raison que vous la condamnez :
le reproche ne sied qu' aux amans fortus.
p257
Mais moi, qui fus toujours à vos rigueurs en butte,
qu' un amour sans espoir dévore et persécute ;
mais moi, qui fus toujours à vos lois si soumis,
qu' ai-je à me plaindre, hélas ! Et que m' a-t-on
promis ?
Indigné cependant du sort qu' on vous prépare,
je me plains et de vous et d' un rival barbare.
L' amour, le tendre amour qui m' anime pour vous,
tout malheureux qu' il est, n' en est pas moins jaloux.
Zénobie.
Seigneur, il est trop vrai qu' une flamme funeste
a fait parler ici des feux que je déteste :
mais, quel que soit le rang et le pouvoir du roi,
c' est en vain qu' il prétend disposer de ma foi.
Ce n' est pas que, sensible à l' ardeur qui vous
flatte,
j' approuve ces transports où votre amour éclate.
Arsame.
Ah ! Malgré tout l' amour dont je brûle pour vous,
faites-moi seul l' objet d' un injuste courroux :
imposez à mes feux la loi la plusvère,
pourvu que votre main se refuse à monre.
Si pour d' autres que moi votre coeur doit bler,
donnez-moi des rivaux que je puisse immoler,
contre qui ma fureur agisse sans murmure.
L' amour n' a pas toujours respecté la nature :
je ne le sens que trop à mes transports jaloux.
Que sais-je, si le roi devenoit votre époux,
jusqu' m' emporteroit sa cruelle injustice ?
Ce n' est pas le seul bien que sa main me ravisse.
L' Arménie, attentive à se choisir un roi,
par les soins d' Hiéron se déclare pour moi.
p258
Ardent à terminer un honteux esclavage,
je venois à mon tour vous en faire un hommage ;
mais un père jaloux, un rival inhumain,
veut me ravir encor ce sceptre et votre main.
Qu' il m' enlève à son gré l' une et l' autre Arménie,
mais qu' il laisse à mes voeux la charmante Isménie.
Je faisois mon bonheur de plaire à ses beaux yeux,
et c' est l' unique bien que je demande aux dieux.
Zénobie.
Et pourquoi donc ici m' avez-vous amenée ?
Quelle que fût ailleurs ma triste destinée,
elle couloit du moins dans l' ombre du repos.
C' est vous, par trop de soins, qui comblez tous mes
maux.
D' ailleurs, qu' espérez-vous d' une flamme si vive ?
Tant d' amour convient-il au sort d' une captive ?
Vous ignorez encore jusqu' où vont mes malheurs.
Rien ne sauroit tarir la source de mes pleurs.
Ah ! Quandme l' amour uniroit l' un et l' autre,
l' hymen n' unira point mon sort avec le vôtre.
Malgré tout son pouvoir, et son amour fatal,
le roi n' est pas, seigneur, votre plus fier rival :
un devoir rigoureux, dont rien ne me dispense,
doit forcer pour jamais votre amour au silence.
J' entends du bruit : on ouvre. Ah ! Seigneur !
C' est le roi.
Que je crains son abord et pour vous et pour moi !
ACTE 1 SCENE 3
p259
Pharasmane, Zénobie, sous le nom d' Isménie ;
Arsame, Mitrane, Hydaspe, Phénice, gardes.
Pharasmane.
Que vois-je ? C' est mon fils ! Dans Artanisse
Arsame !
Quel dessein l' y conduit ? Vous vous taisez,
madame !
Arsame près de vous, Arsame dans ma cour,
lorsque moi-même ici j' ignore son retour !
De ce trouble confus que faut-il que je pense ?
à Arsame.
vous à qui j' ai remis le soin de ma vengeance,
que j' honorois enfin d' un choix si glorieux,
parlez, prince ; quel soin vous ramène en ces lieux ?
Quel besoin, quel projet a pu vous y conduire,
sans ordre de ma part, sans daigner m' en instruire ?
Arsame.
Vos ennemis domtés, devois-je présumer
que mon retour, seigneur, pourroik vous alarmer ?
Ah ! Vous connoissez trop et mon coeur et mon zèle,
pour souonner le soin qui vers vous me rappelle.
Croyez, après l' emploi que vous m' avez commis,
puisque vous me voyez, que tout vous est soumis.
Lorsqu' au prix de mon sang je vous couvre de gloire,
lorsque tout retentit du bruit de ma victoire,
je l' avrai, seigneur, pour prix de mes exploits,
que je n' attendois pas l' accueil que je rois.
J' apprends de toutes parts que Rome et la Syrie,
que Corbulon armé menacent l' Ibérie :
p260
votre fils se flattoit, conduit par son devoir,
qu' avec plaisir alors vous pourriez le revoir :
je ne soupçonnois pas que mon impatience
dût dans un coeur si grand jeter la défiance.
J' attendois qu' on ouvrît pour m' offrir à vos yeux,
quand j' ai trouvé, seigneur, Isnie en ces lieux.
Pharasmane.
Je crains peu Corbulon, les romains, la Syrie :
contre ces noms fameux mon ame est aguerrie ;
et je n' approuve pas qu' un si généreux soin
vous ait, sans mon aveu, ramené de si loin.
D' ailleurs, qu' a fait de plus, qu' a produit ce
grand zèle,
que le devoir d' un fils et d' un sujet fidèle ?
Doutez-vous, quels que soient vos services passés,
qu' un retour criminel les ait tous effacés ?
Sachez que votre roi ne s' en souvient encore
que pour ne point punir des projets qu' il ignore.
Quoi qu' il en soit, partez avant la fin du jour,
et courez à Colchos étouffer votre amour.
Je vous défends surtout de revoir Isménie.
Apprenez qu' à mon sort elle doit être unie ;
que l' hymen dès ce jour doit couronner mes feux ;
que cet unique objet de mes plus tendres voeux
n' a que trop mérité la grandeur souveraine ;
votre esclave autrefois, aujourd' hui votre reine.
C' est vous instruire assez que mes transports
jaloux
ne veulent point ici demoins tels que vous.
Sortez.
ACTE 1 SCENE 4
p261
Pharasmane, Zénobie, sous le nom d' Isménie ;
Mitrane, Hydaspe, Phénice, gardes.
Zénobie.
Et de quel droit votre jalouse flamme
prétend-elle à ses voeux assujettir mon ame ?
Vous m' offrez vainement la suprême grandeur :
ce n' est pas à ce prix qu' on obtiendra mon coeur.
D' ailleurs, que savez-vous, seigneur, si l' hyménée
n' auroit point à quelqu' autre uni ma destinée ?
Savez-vous si le sang à qui je dois le jour
me permet d' écouter vos voeux et votre amour ?
Pharasmane.
Je ne sais en effet quel sang vous a fait naître :
mais, fût-il aussi beau qu' il mérite de l' être,
le nom de Pharasmane est assez glorieux
pour oser s' allier au sang même des dieux.
En vain à vos rigueurs vous joignez l' artifice :
vains détours, puisqu' enfin il faut qu' on m' obéisse.
Je n' ai rien oublié pour obtenir vos voeux ;
moins en roi qu' en amant j' ai fait parler mes feux :
mais mon coeur, irrité d' une fierté si vaine,
fait agir à son tour la grandeur souveraine ;
et, puisqu' il faut en roi m' expliquer avec vous,
redoutez mon pouvoir, ou du moins mon courroux,
et sachez que, malgré l' amour et sa puissance,
les rois ne sont point faits à tant de résistance ;
p262
quoi que de mes transports vous vous soyez promis,
que tout, jusqu' à l' amour, doit leur être soumis.
J' entrevois vos refus : c' est au retour d' Arsame
que je dois le mépris dont vous payez ma flamme ;
mais craignez que vos pleurs, avant la fin du jour,
d' un téméraire fils ne vengent mon amour.
ACTE 1 SCENE 5
Zénobie, Phénice.
Zénobie.
Ah ! Tyran, puisqu' il faut que ma tendresse agisse,
et que de tes fureurs ma haine te punisse,
crains que l' amour, armé de mes foibles attraits,
ne te rende bientôt tous les maux qu' il m' a faits.
Et qu' ai-je à ménager ? Mânes de Mithridate,
n' est-il pas temps pour vous que ma vengeance
éclate ?
Venez à mon secours, ombre de mon époux,
et remplissez mon coeur de vos transports jaloux.
Vengez-vous par mes mains d' un ennemi funeste ;
vengeons-nous-en plutôt par le fils qui lui reste.
Le crime que sur vous votre père a commis
ne peut être expié que par son autre fils.
C' est à lui que les dieux réservent son supplice :
armons son bras vengeur. Va le trouver, Pnice :
dis-lui qu' à sa pitié, qu' à lui seul j' ai recours ;
mais sans me découvrir implore son secours ;
dis-lui, pour me sauver d' une injuste puissance,
qu' il intéresse Rome à prendre ma défense ;
de son ambassadeur qu' on attend aujourd' hui,
dans ces lieux, s' il se peut, qu' il me fasse un
appui.
p263
Fais briller à ses yeux le trône d' Arménie ;
retrace-lui les maux de la triste Isménie ;
par l' intérêt d' un sceptre ébranle son devoir ;
pour l' attendrir enfin peins-lui mon désespoir.
Puisque l' amour a fait les malheurs de ma vie,
quel autre que l' amour doit venger Zénobie ?
ACTE 2 SCENE 1
p264
Rhadamisthe, Hiéron.
Hiéron.
Est-ce vous que je vois ? En croirai-je mes yeux ?
Rhadamisthe vivant ! Rhadamisthe en ces lieux !
Se peut-il que le ciel vous redonne à nos larmes,
et rende à mes souhaits un jour si plein de charmes ?
Est-ce bien vous, seigneur, et par quel heureux sort
démentez-vous ici le bruit de votre mort ?
Rhadamisthe.
Hiéron, plût aux dieux que la main ennemie
qui me ravit le sceptre eût terminé ma vie !
Mais le ciel m' a laissé, pour prix de ma fureur,
des jours qu' il a tissus de tristesse et d' horreur.
Loin de faire éclater ton le ni ta joie
pour un roi malheureux que le sort te renvoie,
ne me regarde plus que comme un furieux,
trop digne du courroux des hommes et des dieux ;
qu' a proscrit dès long-temps la vengeance céleste,
de crimes, de remords assemblage funeste ;
indigne de la vie et de ton amitié ;
objet digne d' horreur, mais digne de pitié ;
traître envers la nature, envers l' amour perfide,
usurpateur, ingrat, parjure, parricide.
p265
Sans les remords affreux qui déchirent mon coeur,
Hiéron, j' oublîrois qu' il est un ciel vengeur.
Hiéron.
J' aime à voir ces regrets que la vertu fait naître :
mais le devoir, seigneur, est-il toujours le
maître ?
Mithridate lui-même, en vous manquant de foi,
sembloit de vous venger vous imposer la loi.
Rhadamisthe.
Ah ! Loin qu' en mes forfaits ton amitié me flatte,
peins-moi toute l' horreur du sort de Mithridate :
rappelle-toi ce jour et ces sermens affreux
que je souillai du sang de tant de malheureux :
s' il te souvient encor du nombre des victimes,
compte, si tu le peux, mes remords par mes crimes.
Je veux que Mithridate, en trahissant mes feux,
fût digne même encor d' un sort plus rigoureux ;
que je dusse son sang à ma flamme trahie :
mais à ce même amour qu' avoit fait Zénobie ?
Tu fmis, je le vois : ta main, ta propre main
plongeroit un poignard dans mon perfide sein,
si tu pouvois savoir jusqu' ma barbarie
de ma jalouse rage a porté la furie.
Apprends tous mes forfaits, ou plutôt mes malheurs :
mais, sans les retracer, juges-en par mes pleurs.
Hiéron.
Aussi touché que vous du sort qui vous accable,
je n' examine point si vous êtes coupable.
On est peu criminel avec tant de remords ;
et je plains seulement vos douloureux transports.
Calmez ce désespoir où votre ame se livre,
et m' apprenez...
p266
Rhadamisthe.
Comment oserai-je poursuivre ?
Comment de mes fureurs oser t' entretenir,
quand tout mon sang se glace à ce seul souvenir ?
Sans que mon désespoir ici le renouvelle,
tu sais tout ce qu' a fait cette main criminelle :
tu vis comme aux autels un peuple mutiné
me ravit le bonheur qui m' étoit destiné ;
et, malgré les périls qui menaçoient ma vie,
tu sais comme à leurs yeux j' enlevai Zénobie.
Inutiles efforts ! Je fuyois vainement.
Peins-toi mon désespoir dans ce fatal moment.
Je voulus m' immoler ; mais Zénobie en larmes,
arrosant de ses pleurs mes parricides armes,
vingt fois pour me fléchir embrassant mes genoux,
me dit ce que l' amour inspire de plus doux.
Hiéron, quel objet pour mon ame éperdue !
Jamais rien de si beau ne s' offrit à ma vue.
Tant d' attraits cependant, loin d' attendrir mon
coeur,
ne firent qu' augmenter ma jalouse fureur.
Quoi ! Dis-je en frémissant, la mort que je
m' apprête
va donc à Tiridate assurer sa conquête !
Les pleurs de Zénobie irritant ce transport,
pour prix de tant d' amour je lui donnai la mort ;
et, n' écoutant plus rien que ma fureur extrême,
dans l' Araxe aussitôt je la traînai moi-même.
Ce fut là que ma main lui choisit un tombeau,
et que de notre hymen j' éteignis le flambeau.
Hiéron.
Quel sort pour une reine à vos jours si sensible !
p267
Rhadamisthe.
Après ce coup affreux, devenu plus terrible,
privé de tous les miens, poursuivi, sans secours,
à mon seul sespoir j' abandonnai mes jours.
Je me précipitai, trop indigne de vivre,
parmi des furieux ardens à me poursuivre,
qu' un père, plus cruel que tous mes ennemis,
excitoit à la mort de son malheureux fils.
Enfin, perde coups, j' allois perdre la vie,
lorsqu' un gros de romains, sorti de la Syrie,
justement indigcontre ces inhumains,
m' arracha tout sanglant de leurs barbares mains.
Arrivé, mais trop tard, vers les murs d' Artaxate,
dans le juste dessein de venger Mithridate,
ce me Corbulon armé pour m' accabler
conserva l' ennemi qu' il venoit immoler.
De mon funeste sort touché sans me connoître,
ou de quelque valeur que j' avois fait paroître,
ce romain, par des soins dignes de son grand coeur,
me sauva malgré moi de ma propre fureur.
Sensible à sa vertu, mais sans reconnoissance,
je lui cachai long-temps mon nom et ma naissance ;
traînant avec horreur mon destin malheureux,
toujours persécuté d' un souvenir affreux,
et, pour comble de maux, dans le fond de mon ame
brûlant plus que jamais d' une funeste flamme
que l' amour outragé, dans mon barbare coeur,
pour prix de mes forfaits rallume avec fureur,
ranimant, sans espoir pour d' insensibles cendres,
de la plus vive ardeur les transports les plus
tendres.
p268
Ainsi dans les regrets, les remords et l' amour,
craignant également et la nuit et le jour,
j' ai traîné dans l' Asie une vie importune.
Mais au seul Corbulon attachant ma fortune,
avide de périls, et, par un triste sort,
trouvant toujours la gloire j' ai cherché la mort,
l' esprit sans souvenir de ma grandeur passée,
lorsque dix ans sembloient l' en avoir effacée,
j' apprends que l' Arménie, après différens choix,
alloit bientôt passer sous d' odieuses lois ;
que mon père, en secret méditant sa conquête,
d' un nouveau diadême alloit ceindre sate.
Je sentis à ce bruit ma gloire et mon courroux
veiller dans mon coeur des sentimens jaloux.
Enfin à Corbulon je me fis reconnoître :
contre un père inhumain trop irrité peut-être,
à mon tour en secret jaloux de sa grandeur,
je me fis des romains nommer l' ambassadeur.
Hiéron.
Seigneur, et sous ce nom quelle est votre
espérance ?
Quel projet peut ici former votre vengeance ?
Avez-vous oublié dans quel affreux danger
vous a précipité l' ardeur de vous venger ?
Gardez-vous d' écouter un transport téméraire.
Chargé de tant d' horreurs, que prétendez-vous faire ?
Rhadamisthe.
Et que sais-je, Hiéron ? Furieux, incertain,
criminel sans penchant, vertueux sans dessein,
jouet infortuné de ma douleur extrême,
dans l' état où je suis, me connois-je moi-même ?
p269
Mon coeur, de soins divers sans cesse combattu,
ennemi du forfait sans aimer la vertu,
d' un amour malheureux déplorable victime,
s' abandonne aux remords sans renoncer au crime.
Je cède au repentir, mais sans en profiter ;
et je ne me connois que pour metester.
Dans ce cruel séjour sais-je ce qui m' entraîne,
si c' est le désespoir, ou l' amour, ou la haine ?
J' ai perdu Zénobie : après ce coup affreux,
peux-tu me demander encor ce que je veux ?
Désespéré, proscrit, abhorrant la lumière,
je voudrois me venger de la nature entière.
Je ne sais quel poison se répand dans mon coeur ;
mais, jusqu' à mes remords, tout y devient fureur.
Je viens ici chercher l' auteur de ma misère,
et la nature en vain me dit que c' est mon père.
Mais c' est peut-être ici que le ciel irri
veut se justifier de trop d' impunité :
c' est ici que m' attend le trait inévitable
suspendu trop long-temps sur ma tête coupable.
Et plût aux dieux cruels que ce trait suspendu
ne fût pas en effet plus long-temps attendu !
Hiéron.
Fuyez, seigneur, fuyez de ce séjour funeste,
loin d' attirer sur vous la colère céleste.
Que la nature au moins calme votre courroux :
songez que dans ces lieux tout est sacré pour vous ;
que s' il faut vous venger, c' est loin de l' Irie.
Reprenez avec moi le chemin d' Arménie.
p270
Rhadamisthe.
Non, non, il n' est plus temps ; il faut remplir mon
sort,
me venger, servir Rome, ou courir à la mort.
Dans ses desseins toujours à mon père contraire,
Rome de tous ses droits m' a fait dépositaire ;
re, pour rétablir son pouvoir et le mien,
contre un roi qu' elle craint, que je n' oublîrai rien,
Rome veut éviter une guerre douteuse,
pour elle contre lui plus d' une fois honteuse ;
conserver l' Arménie, ou, par des soins jaloux,
en faire un vrai flambeau de discorde entre nous.
Par un don de César je suis roi d' Arménie,
parce qu' il croit par moi détruire l' Ibérie.
Les fureurs de monre ont assez éclaté
pour que Rome entre nous ne craigne aucun traité.
Tels sont les hauts projets dont sa grandeur se
pique.
Des romains si vantés telle est la politique :
c' est ainsi qu' en perdant le père par le fils
Rome devient fatale à tous ses ennemis.
Ainsi, pour affermir une injuste puissance,
elle ose confier ses droits à ma vengeance,
et, sous un nom sacré, m' envoyer en ces lieux,
moins comme ambassadeur, que comme un furieux
qui, sacrifiant tout au transport qui le guide,
peut porter sa fureur jusques au parricide.
J' entrevois ses desseins ; mais mon coeur irrité
se livre au désespoir dont il est agité.
C' est ainsi qu' ennemi de Rome et des ibères,
je revois aujourd' hui le palais de mes pères.
p271
Hiéron.
Député comme vous, mais par un autre choix,
l' Arménie à mes soins a confié ses droits :
je venois de sa part offrir à votre frère
un trône où malgré nous veut monter votre père ;
et je viens annoncer à ce superbe roi
qu' en vain à l' Arménie il veut donner la loi.
Mais ne craignez-vous pas que malgré votre
absence...
Rhadamisthe.
Le roi ne m' a point vu dès ma plus tendre enfance ;
et la nature en lui ne parle point assez
pour rappeler des traits dès long-temps effacés.
Je n' ai craint que tes yeux ; et sans mes soins
peut-être,
malgré ton amitié, tu m' allois connoître.
Le roi vient. Que mon coeur à ce fatal abord,
a de peine à domter un funeste transport !
Surmontons cependant toute sa violence,
et d' un ambassadeur employons la prudence.
ACTE 2 SCENE 2
Pharasmane, Rhadamisthe, Hiéron,
Mitrane, Hydaspe, gardes.
Rhadamisthe.
Un peuple triomphant, maître de tant de rois,
qui vers vous en ces lieux daigne emprunter ma voix,
de vos desseins secrets instruit comme vous-même,
vous annonce aujourd' hui sa volonté suprême.
Ce n' est pas que Néron, de sa grandeur jaloux,
ne sache ce qu' il doit à des rois tels que vous :
p272
Rome n' ignore pas à quel point la victoire
parmi les noms fameux élève votre gloire :
ce peuple enfin si fier, et tant de fois vainqueur,
n' en admire pas moins votre haute valeur.
Mais vous savez aussi jusqu'va sa puissance :
ainsi gardez-vous bien d' exciter sa vengeance.
Alliée, ou plutôt sujette des romains,
de leur choix l' Arménie attend ses souverains.
Vous le savez, seigneur ; et du pied du Caucase
vos soldats cependant s' avancent vers le Phase ;
le Cyrus, sur ses bords chargés de combattans
fait voir de toutes parts vos étendards flottans.
Rome, de tant d' apprêts qui s' indigne et se lasse,
n' a point accoutumé les rois à tant d' audace.
Quoique Rome, peut-être au mépris de ses droits,
n' ait point interrompu le cours de vos exploits,
qu' elle ait abandonné Tigrane et la die,
elle ne prétend point vous céder l' Arménie.
Je vous déclare donc que César ne veut pas
que vers l' Araxe enfin vous adressiez vos pas.
Pharasmane.
Quoique d' un vain discours je brave la menace,
je l' avrai, je suis surpris de votre audace.
De quel front osez-vous, soldat de Corbulon,
m' apporter dans ma cour les ordres de Néron ?
Et depuis quand croit-il qu' au mépris de ma gloire,
à ne plus craindre Rome instruit par la victoire,
oubliantsormais la suprême grandeur,
j' aurai plus de respect pour son ambassadeur ;
moi qui, formant au joug des peuples invincibles,
ai tant de fois bravé ces romains si terribles ;
p273
qui fais trembler encor ces fameux souverains,
ces parthes aujourd' hui la terreur des romains ?
Ce peuple triomphant n' a point vu mes images
à la suite d' un char en butte à ses outrages.
La honte que sur lui répandent mes exploits
d' un airain orgueilleux a bien vengé les rois.
Mais quel soin vous conduit en ce pays barbare ?
Est-ce la guerre enfin que Néron me déclare ?
Qu' il ne s' y trompe pas : la pompe de ces lieux,
vous le voyez assez, n' éblouit point les yeux :
jusques aux courtisans qui me rendent hommage,
mon palais, tout ici n' a qu' un faste sauvage :
la nature, marâtre en ces affreux climats,
ne produit, au lieu d' or, que du fer, des soldats :
son sein toutrissé n' offre aux désirs de
l' homme
rien qui puisse tenter l' avarice de Rome.
Mais pour trancher ici d' inutiles discours,
Rome de mes projets veut traverser le cours :
et pourquoi, s' il est vrai qu' elle en soit informée,
n' a-t-elle pas encore assemblé son armée ?
Que font vos légions ? Ces superbes vainqueurs
ne combattent-ils plus que par ambassadeurs ?
C' est la flamme à la main qu' il faut dans l' Irie
me distraire du soin d' entrer dans l' Arménie,
non par de vains discours indignes des romains,
quand je vais par le fer m' en ouvrir les chemins,
et peut-être bien plus, daignant Artaxate,
défier Corbulon jusqu' aux bords de l' Euphrate.
Hiéron.
Quand même les romains, attentifs à nos lois,
s' en remettroient à nous pour le choix de nos rois,
p274
seigneur, n' espérez pas, au gré de votre envie,
faire en votre faveur expliquer l' Arménie.
Les parthes envieux, et les romains jaloux,
de toutes parts bientôt armeroient contre nous,
l' Arménie occupée à pleurer sa misère,
ne demande qu' un roi qui lui serve dere :
nos peuplessolés n' ont besoin que de paix ;
et sous vos loi, seigneur, nous ne l' aurions
jamais.
Vous avez des vertus qu' Artaxate respecte :
mais votre ambition n' en est pas moins suspecte ;
et nous ne soupirons qu' après des souverains
indifférens au parthe, et soumis aux romains.
Sous votre empire enfin prétendre nousduire,
c' est moins nous conquérir que vouloir nous
détruire.
Pharasmane.
Dans ce discours rempli de prétextes si vains,
dicté par la raison moins que par les romains,
je n' entrevois que trop l' intérêt qui vous guide.
Eh bien ! Puisqu' on le veut, que la guerre en
décide.
Vous apprendrez bientôt qui de Rome ou de moi
dut prétendre, seigneur, à vous donner la loi,
et, malgré vos frayeurs et vos fausses maximes,
si quelque autre eut sur vous des droits plus
légitimes.
Et qui doit succéder à mon frère, à mon fils ?
à qui des droits plus saints ont-ils été transmis ?
Rhadamisthe.
Qui ? Vous, seigneur, qui seul causâtes leur ruine !
Ah ! Doit-onriter de ceux qu' on assassine ?
Pharasmane.
Qu' entends-je ? Dans ma cour on ose m' insulter !
Holà, gardes...
p275
Hiéron, à Pharasmane .
Seigneur, qu' osez-vous attenter ?
Pharasmane, à Rhadamisthe .
Rendez grâces au nom dont Néron vous honore :
sans ce nom si sacré, que je respecte encore,
en dussé-je périr, l' affront le plus sanglant
me vengeroit bientôt d' un ministre insolent.
Malgré la dignité de votre caractère,
croyez-moi cependant, évitez ma colère.
Retournez dès ce jour apprendre à Corbulon
comme on reçoit ici les ordres de Néron.
ACTE 2 SCENE 3
Rhadamisthe, Hiéron.
Hiéron.
Qu' avez-vous fait, seigneur, quand vous devez tout
craindre...
Rhadamisthe.
Hiéron, que veux-tu ? Je n' ai pu me contraindre.
D' ailleurs, en l' aigrissant j' assure mes desseins :
par un pareil éclat j' en impose aux romains.
Pour remplir les projets que Rome me confie,
il ne me reste plus qu' à troubler l' Ibérie,
qu' à former un parti qui retienne en ces lieux
un roi que ses exploits rendent trop orgueilleux.
Indociles au joug que Pharasmane impose,
rebutés de la guerre où lui seul les expose,
ses sujets en secret sont tous ses ennemis :
achevons contre lui d' irriter les esprits ;
p276
et, pour mieux me venger des fureurs de monre,
tâchons dans nos desseins d' intéresser mon frère.
Je sais un sûr moyen pour surprendre sa foi :
dans le crime du moins engageons-le avec moi.
Un roi, père cruel et tyran tout ensemble,
ne mérite en effet qu' un sang qui lui ressemble.
ACTE 3 SCENE 1
p277
Rhadamisthe.
Mon frère me demande un secret entretien !
Dieux ! Me connoîtroit-il ? Quel dessein est le
sien ?
N' importe, il faut le voir. Je sens que ma
vengeance
commence à se flatter d' une douce espérance.
Il ne peut en secret s' exposer à me voir,
que réduit par unre à trahir son devoir.
On ouvre... je le vois... malheureuse victime !
Je ne suis pas le seul qu' un roi cruel opprime.
ACTE 3 SCENE 2
Rhadamisthe, Arsame.
Arsame.
Si j' en crois le courroux qui se lit dans ses
yeux,
peu content des romains le roi quitte ces lieux :
je connois trop l' orgueil du sang qui m' a fait
naître,
pour croire qu' à son tour Rome ait sujet de l' être.
Seigneur, sans abuser de votre dignité,
puis-je sur ce soupçon parler en sûreté ?
Puis-je espérer que Rome exauce ma prière,
et ne confonde point le fils avec le père ?
Rhadamisthe.
Quoiqu' il ait violé le respect qui m' est ,
attendez tout de Rome et de votre vertu.
p278
Ce n' est pas d' aujourd' hui que Rome la respecte.
Arsame.
Ah ! Que cette vertu va vous être suspecte !
Que je crains de détruire en ce même entretien
tout ce que vous pensez d' un coeur comme le mien !
En effet, quel que soit le regret qui m' accable,
je sens bien que ce coeur n' en est pas moins
coupable ;
et, de quelques remords que je sois combattu,
qu' avec plus d' appareil c' est trahir ma vertu.
Dès qu' entre Rome et nous la guerre se déclare,
queme avec éclat mon père s' y prépare,
je sais que je ne puis vous parler ni vous voir,
sans trahir à la fois mon père et mon devoir :
je le sais ; cependant, plus criminel encore,
c' est votre pitié seule aujourd' hui que j' implore.
Un père rigoureux, de mon bonheur jaloux,
me force en ce moment d' avoir recours à vous.
Pour me justifier, lorsque tout me condamne,
je ne veux point, seigneur, vous peignant
Pharasmane,
pandre sur sa vie un venin dangereux.
Non ; quoiqu' il soit pour moi si fier, si rigoureux,
quoique de son courroux je sois seul la victime,
il n' en est pas pour moi moins grand, moins
magnanime.
La nature, il est vrai, d' avec ses ennemis
n' a jamais dans son coeur su distinguer ses fils.
Je ne suis pas le seul de ce sang invincible
qu' ait proscrit en naissant sa rigueur inflexible.
J' eus un frère, seigneur, illustre et généreux,
digne par sa valeur du sort le plus heureux.
Que je regrette encor sa triste destinée !
Et jamais il n' en fut de plus infortunée.
p279
Un père, conjuré contre son propre sang,
lui-même lui porta le couteau dans le flanc.
De ce jeune héros partageant la disgrâce,
peut-être qu' aujourd' hui même sort me menace :
plus coupable en effet, n' en attends-je pas moins.
Mais ce n' est pas, seigneur, le plus grand de mes
soins ;
non, la mort désormais n' a rien qui m' intimide :
qu' un soin bien différent et m' agite et me guide !
Rhadamisthe.
Quels que soient vos desseins, vous pouvez sans
effroi,
r d' un appui sacré, vous confier à moi.
Plus indigné que vous contre un barbarere,
je sens à son nom seul redoubler ma colère.
Touché de vos vertus, et tout entier à vous,
sans savoir vos malheurs, je les partage tous.
Vous calmeriez bientôt la douleur qui vous presse,
si vous saviez pour vous jusqu' où je m' intéresse.
Parlez, prince : faut-il contre unre inhumain
armer avec éclat tout l' empire romain ?
Soyez sûr qu' avec vous mon coeur d' intelligence
ne respire aujourd' hui qu' une même vengeance.
S' il ne faut qu' attirer Corbulon en ces lieux,
quels que soient vos projets, j' ose attester les
dieux
que nous aurons bientôt satisfait votre envie,
fallût-il pour vous seul conquérir l' Arménie.
Arsame.
Que me proposez-vous ? Quels conseils ! Ah !
Seigneur,
que vous pénétrez mal dans le fond de mon coeur !
Qui ? Moi ! Que, trahissant mon père et ma patrie,
j' attire les romains au sein de l' Ibérie !
p280
Ah ! Si jusqu' à ce point il faut trahir ma foi,
que Rome en ce moment n' attende rien de moi.
Je n' en exige rien, dès qu' il faut par un crime
acheter un bienfait que j' ai cru légitime ;
et je vois bien, seigneur, qu' il me faut aujourd' hui
pour des infortunés chercher un autre appui.
Je croyois, ébloui de ses titres suprêmes,
Rome utile aux mortels autant que les dieux mêmes ;
et, pour en obtenir un secours généreux,
j' ai cru qu' il suffisoit que l' on t malheureux.
J' ose le croire encore ; et, sur cette espérance,
souffrez que des romains j' implore l' assistance.
C' est pour une captive asservie à nos lois,
qui, pour vous attendrir, a recours à ma voix :
c' est pour une captive aimable, infortunée,
digne par ses appas d' une autre destinée.
Enfin, par ses vertus à juger de son rang,
on ne sortit jamais d' un plus illustre sang.
C' est vous instruire assez de sa haute naissance,
que d' intéresser Rome à prendre sa défense.
Elle veut même ici vous parler sans témoins ;
et jamais on ne fut plus digne de vos soins.
Pharasmane, entraîné par un amour funeste,
veut me ravir, seigneur, ce seul bien qui me reste,
le seul où je faisois consister mon bonheur,
et le seul que pouvoit lui disputer mon coeur.
Ce n' est pas que, plus fier d' un secours que
j' espère,
je prétende à mon tour l' enlever à monre :
quandme il céderoit sa captive à mes feux,
mon sort n' en seroit pas plus doux ni plus heureux.
p281
Je ne veux qu' éloigner cet objet que j' adore,
et même sans espoir de le revoir encore.
Rhadamisthe.
Suivi de peu des miens, sans pouvoir où je suis,
vous offrir un asile est tout ce que je puis.
Arsame.
Et tout ce que je veux : mon ame est satisfaite.
Je vais tout disposer, seigneur, pour sa retraite.
Je ne sais ; mais, pressé d' un mouvement secret,
j' abandonne Isménie avec moins de regret :
pour calmer la douleur de mon ame inquiète,
il suffit qu' en vos mains Arsame la remette.
Encor si je pouvois, aux dépens de mes jours,
m' acquitter envers vous d' un géreux secours !
Mais je ne puis offrir, dans mon malheur extrême,
pour prix d' un tel bienfait, que le bienfait
lui-même.
Rhadamisthe.
Je n' en demande pas, cher prince, un prix plus
doux :
il est digne de moi, s' il n' est digne de vous.
Souffrez que désormais je vous serve de frère.
Que je vous plains d' avoir un si barbare re !
Mais de ses vains transports pourquoi vous
alarmer ?
Pourquoi quitter l' objet qui vous a su charmer ?
Daignez me confier et son sort et le tre ;
dans un asile sûr suivez-moi l' un et l' autre.
Sensible à ses malheurs, je ne puis sans effroi
abandonner Arsame aux fureurs de son roi.
Prince, vous dédaignez un conseil qui vous blesse :
mais si vous connoissiez celui qui vous en presse...
p282
Arsame.
Donnez-moi des conseils qui soient plus généreux,
dignes de mon devoir, et dignes de tous deux.
Le roi doit dès demain partir pour l' Arménie :
il s' agit à ses voeux d' enlever Isménie.
Mon père en ce moment peut s' éloigner de nous,
et sa captive en pleurs n' espère plus qu' en vous.
Déjà sur vos bontés pleine de confiance,
elle attend votre vue avec impatience.
Adieu, seigneur, adieu : je craindrois de troubler
des secrets qu' à vous seul elle veut révéler.
ACTE 3 SCENE 3
Rhadamisthe.
Ainsi, père jaloux, père injuste et barbare,
c' est contre tout ton sang que ton coeur se
déclare !
Crains que ce même sang, tant de fois dédaigné,
ne se soulève enfin, de sa source indigné,
puisque déjà l' amour, maître du coeur d' Arsame,
y verse le poison d' une mortelle flamme.
Quel que soit le respect de ce vertueux fils,
est-il quelques rivaux qui ne soient ennemis ?
Non, il n' est point de coeur si grand, si
magnanime,
qu' un amour malheureux n' entraîne dans le crime.
Mais je prétends en vain l' armer contre son roi :
mon frère n' est pas fait au crime comme moi.
ritois-tu, barbare, un fils aussi fidèle ?
Ta rigueur semble encore en accroître le zèle :
rien ne peut ébranler son devoir ni sa foi ;
et toujours plus soumis... quel exemple pour moi !
p283
Dieux, de tant de vertus n' ornez-vous donc mon
frère,
que pour me rendre seul trop semblable à mon père ?
Que prétend la fureur dont je suis combattu ?
D' un fils respectueux duire la vertu ?
Imitons-la plutôt,dons à la nature :
n' en ai-je pas assez étouffé le murmure ?
Que dis-je ? Dans mon coeur, moins rebelle à ses
lois,
dois-je plutôt qu' un père en écouter la voix ?
Pères cruels, vos droits ne sont-ils pas les
nôtres ?
Et nos devoirs sont-ils plus sacrés que les vôtres ?
On vient : c' est Hiéron.
ACTE 3 SCENE 4
Rhadamisthe, Hiéron.
Rhadamisthe.
Cher ami, c' en est fait ;
mes efforts redoublés ont été sans effet.
Tout malheureux qu' il est, le vertueux Arsame,
presque sans murmurer, voit traverser sa flamme :
et qu' en attendre encor quand l' amour n' y peut
rien ?
Hiéron, que son coeur est différent du mien !
J' ai perdu tout espoir de troubler l' Ibérie,
et le roi va bientôt partir pour l' Arménie.
Devançons-y ses pas, et courons achever
des forfaits que le sort semble me réserver.
Pour partir avec toi je n' attends qu' Isménie.
Tu sais qu' à Pharasmane elle doit être unie.
Hiéron.
Quoi ! Seigneur...
p284
Rhadamisthe.
Elle peut servir à mes desseins.
Elle est d' un sang, dit-on, allié des romains.
Pourrois-je refuser à mon malheureux frère
un secours qui commence à me la rendre chère ?
D' ailleurs, pour l' enlever ne me suffit-il pas
que mon père cruel brûle pour ses appas ?
C' est un garant pour moi : je veux ici l' attendre.
Daigne observer des lieux l' on peut nous
surprendre
adieu ; je crois la voir : favorise mes soins,
et me laisse avec elle un moment sans témoins.
ACTE 3 SCENE 5
Rhadamisthe, Zénobie.
Zénobie.
Seigneur, est-il permis à des infortunées,
qu' au joug d' un fier tyran le sort tient enchnées,
d' oser avoir recours, dans la honte des fers,
à ces mêmes romains maîtres de l' univers ?
En effet, quel emploi pour ces maîtres du monde
que le soin d' adoucir ma misère profonde ?
Le ciel qui soumit tout à leurs augustes lois...
Rhadamisthe.
Que vois-je ? Ah ! Malheureux ! Quels traits ! Quel
son de voix !
Justes dieux, quel objet offrez-vous à ma vue ?
Zénobie.
D' vient à mon aspect que votre ame est émue,
seigneur ?
Rhadamisthe, à part .
Ah ! Si ma main n' eût pas privé du jour...
p285
Zénobie.
Qu' entends-je ? Quels regrets ? Et que vois-je à
mon tour ?
Triste ressouvenir ! Je fmis, je frissonne.
suis-je ? Et quel objet ! La force m' abandonne.
Ah ! Seigneur, dissipez mon trouble et ma terreur :
tout mon sang s' est glacé jusqu' au fond de mon
coeur.
Rhadamisthe, à part .
Ah ! Je n' en doute plus au transport qui m' anime.
Ma main, n' as-tu commis que la moitié du crime ?
à nobie.
victime d' un cruel contre vous conjuré,
triste objet d' un amour jaloux, désespéré,
que ma rage a poussé jusqu' à la barbarie,
après tant de fureurs, est-ce vous, Zénobie ?
Zénobie.
Zénobie ! Ah ! Grands dieux ! Cruel, mais cher
époux,
après tant de malheurs, Rhadamisthe, est-ce vous ?
Rhadamisthe.
Se peut-il que vos yeux le puissent méconnoître ?
Oui, je suis ce cruel, cet inhumain, ce traître,
cet époux meurtrier. Plût au ciel qu' aujourd' hui
vous eussiez oublié ses crimes avec lui !
ô dieux, qui la rendez à ma douleur mortelle,
que ne lui rendez-vous un époux digne d' elle !
Par quel bonheur le ciel, touc de mes regrets,
me permet-il encor de revoir tant d' attraits ?
Mais, hélas ! Se peut-il qu' à la cour de mon père
je trouve dans les fers une épouse si chère ?
Dieux ! N' ai-je pas assez gémi de mes forfaits,
sans m' accabler encor de ces tristes objets ?
p286
ô de mon désespoir victime trop aimable,
que tout ce que je vois rend votre époux coupable !
Quoi ! Vous versez des pleurs !
Zénobie.
Malheureuse ! Eh ! Comment
n' en répandrois-je pas dans ce fatal moment ?
Ah ! Cruel, plût aux dieux que ta main ennemie
n' eût jamais attenté qu' aux jours denobie !
Le coeur à ton aspectsarmé de courroux,
je ferois mon bonheur de revoir mon époux ;
et l' amour, s' honorant de ta fureur jalouse,
dans tes bras avec joie t remis ton épouse.
Ne crois pas cependant que, pour toi sans pitié,
je puisse te revoir avec inimitié.
Rhadamisthe.
Quoi ! Loin de m' accabler, grands dieux ! C' est
Zénobie
qui craint de me haïr, et qui s' en justifie !
Ah ! Punis-moi plutôt : ta funeste bonté,
me en me pardonnant, tient de ma cruauté.
N' épargne point mon sang, cher objet que j' adore ;
prive-moi du bonheur de te revoir encore.
il se jette à ses genoux.
faut-il pour t' en presser, embrasser tes genoux ?
Songe au prix de quel sang je devins ton époux :
jusques à mon amour, tout veut que je périsse.
Laisser le crime en paix, c' est s' en rendre complice.
Frappe : mais souviens-toi que, malgré ma fureur,
tu ne sortis jamais un moment de mon coeur ;
que, si le repentir tenoit lieu d' innocence,
je n' exciterois plus ni haine ni vengeance ;
p287
que, malgré le courroux qui te doit animer,
ma plus grande fureur fut celle de t' aimer.
Zénobie.
Lève-toi : c' en est trop. Puisque je te pardonne,
que servent les regrets où ton coeur s' abandonne ?
Va, ce n' est pas à nous que les dieux ont remis
le pouvoir de punir de si chers ennemis.
Nomme-moi les climats où tu souhaites vivre :
parle, dès ce moment je suis prête à te suivre,
re que les remords qui saisissent ton coeur
naissent de ta vertu plus que de ton malheur.
Heureuse si pour toi les soins de Zénobie
pouvoient un jour servir d' exemple à l' Arménie,
la rendre comme moi soumise à ton pouvoir,
et l' instruire du moins à suivre son devoir !
Rhadamisthe.
Juste ciel ! Se peut-il que des noeuds légitimes
avec tant de vertus unissent tant de crimes ;
que l' hymen associe au sort d' un furieux
ce que de plus parfait firent naître les dieux ?
Quoi ! Tu peux me revoir sans que la mort d' unre,
sans que mes cruautés ni l' amour de mon frère,
ce prince, cet amant si grand, si généreux,
te fassent détester un époux malheureux ?
Et je puis me flatter qu' insensible à sa flamme
tu dédaignes les voeux du vertueux Arsame ?
Que dis-je ? Trop heureux que pour moi dans ce jour
le devoir dans ton coeur me tienne lieu d' amour !
Zénobie.
Calme les vains soupçons dont ton ame est saisie,
ou cache-m' en du moins l' indigne jalousie ;
p288
et souviens-toi qu' un coeur qui peut te pardonner
est un coeur que sans crime on ne peut soupçonner.
Rhadamisthe.
Pardonne, chère épouse, à mon amour funeste ;
pardonne des soupçons que tout mon coeur déteste.
Plus ton barbare époux est indigne de toi,
moins tu dois t' offenser de son injuste effroi.
Rends-moi ton coeur, ta main, ma chère Zénobie ;
et daigne dès ce jour me suivre en Arménie :
César m' en a fait roi. Viens me voir désormais
à force de vertus effacer mes forfaits.
Hiéron est ici : c' est un sujet fidèle ;
nous pouvons confier notre fuite à son zèle.
Aussitôt que la nuit aura voilé les cieux,
re de me revoir, viens m' attendre en ces lieux.
Adieu : n' attendons pas qu' un ennemi barbare,
quand le ciel nous rejoint, pour jamais nous sépare.
Dieux, qui me la rendez pour combler mes souhaits,
daignez me faire un coeur digne de vos bienfaits !
ACTE 4 SCENE 1
p289
Zénobie, Phénice.
Phénice.
Ah ! Madame, arrêtez. Quoi ! Ne pourrai-je apprendre
qui fait couler les pleurs que je vous vois
pandre ?
Après tant de secrets confiés à ma foi,
en avez-vous encor qui ne soient pas pour moi ?
Arsame va partir : vous soupirez, madame !
Plaindriez-vous le sort du généreux Arsame ?
Fait-il couler les pleurs dont vos yeux sont
baignés ?
Il part ; et, pvenu que vous le dédaignez,
ce prince malheureux, banni de l' Ibérie,
va pleurer à Colchos la perte d' Isménie.
Zénobie.
Loin de te confier mes coupables douleurs,
que n' en puis-je effacer la honte par mes pleurs !
Phénice, laisse-moi ; je ne veux plus t' entendre.
L' ambassadeur romain près de moi va se rendre :
laisse-moi seule.
ACTE 4 SCENE 2
Zénobie.
vais-je ? Et quel est mon espoir ?
Imprudente ! Où m' entraîne un aveugle devoir ?
p290
Je devance la nuit ; pour qui ? Pour un parjure
qu' a proscrit dans mon coeur la voix de la nature.
Ai-je donc oublié que sa barbare main
fit tomber tous les miens sous un fer assassin ? ...
que dis-je ? Le coeur plein de feux illégitimes,
ai-je assez de vertu pour lui trouver des crimes ?
Et me paroîtroit-il si coupable en ce jour,
si je ne blois pas d' un criminel amour ?
étouffons sans regret une honteuse flamme ;
c' est à mon époux seul à régner sur mon ame :
tout barbare qu' il est, c' est un présent des dieux,
qu' il ne m' est pas permis de trouver odieux.
Hélas ! Malgmes maux, malgré sa barbarie,
je n' ai pu le revoir sans en être attendrie.
Que l' hymen est puissant sur les coeurs vertueux !
On vient. Dieux ! Quel objet offrez-vous à mes yeux !
ACTE 4 SCENE 3
Zénobie, Arsame.
Arsame.
Eh quoi ! Je vous revois ! C' est vous-même,
madame !
Quel dieu vous rend aux voeux du malheureux
Arsame ?
Zénobie.
Ah ! Fuyez-moi, seigneur ; il y va de vos jours.
Arsame.
Dût mon re cruel en terminer le cours,
hélas ! Quand je vous perds, adorable Isménie,
voudrois-je prendre encor quelque part à la vie ?
Accablé de mes maux, je ne demande aux dieux
que la triste douceur d' expirer à vos yeux.
p291
Le coeur aussi touché de perdre ce que j' aime,
que si vous répondiez à mon amour extrême,
je ne veux que mourir. Je vois couler des pleurs !
Madame, seriez-vous sensible à mes malheurs ?
Le sort le plus affreux n' a plus rien qui m' étonne.
Zénobie.
Ah ! Loin qu' à votre amour votre coeur s' abandonne,
vous voyez et mon trouble et l' état où je suis.
Seigneur, ayez pitié de mes mortels ennuis :
fuyez ; n' irritez point le tourment qui m' accable.
Vous avez un rival, mais le plus redoutable.
Ah ! S' il vous surprenoit en ce funeste lieu,
j' en mourrois de douleur. Adieu, seigneur, adieu.
Si sur vous ma prière eut jamais quelque empire,
loin d' en croire aux transports que l' amour vous
inspire...
Arsame.
Quel est donc ce rival si terrible pour moi ?
En ai-je à craindre encor quelque autre que le roi ?
Zénobie.
Sans vouloir pénétrer un si triste mystère,
n' en est-ce pas assez, seigneur, que votre père ?
Fuyez, prince, fuyez ; rendez-vous à mes pleurs :
satisfait de me voir sensible à vos malheurs,
partez, éloignez-vous, trop généreux Arsame.
Arsame.
Un infidèle ami trahiroit-il ma flamme ?
Dieux ! Quel trouble s' élève en mon coeur alar !
Quoi ! Toujours des rivaux, et n' être point ai !
Belle Isménie, en vain vous voulez que je fuie ;
je ne le puis, dussé-je en perdre ici la vie.
p292
Je vois couler des pleurs qui ne sont pas pour
moi !
Quel est donc ce rival ? Dissipez mon effroi.
D' vient qu' en ce palais je vous retrouve encore ?
Me refuseroit-on un secours que j' implore ?
Les perfides romains m' ont-ils manqué de foi ?
Ah ! Daignez m' éclaircir du trouble où je vous voi.
Parlez, ne craignez pas de lasser ma constance.
Quoi ! Vous ne romprez point ce barbare silence ?
Tout m' abandonne-t-il en ce funeste jour ?
Dieux ! Est-on sans pitié, pour être sans amour ?
Zénobie.
Eh bien ! Seigneur, eh bien ! Il faut vous
satisfaire :
je me dois plus qu' à vous cet aveu cessaire.
Ce seroit mal pondre à vos soins généreux,
que d' abuser encor votre amour malheureux.
Le sort a disposé de la main d' Isménie.
Arsame.
Juste ciel !
Zénobie.
Et l' époux à qui l' hymen me lie
est ce même romain dont vos soins aujourd' hui
ont imploré pour moi le secours et l' appui.
Arsame.
Ah ! Dans mon désespoir, fût-ce César lui-même...
Zénobie.
Calmez de ce transport la violence extrême.
Mais c' est trop l' exposer à votre inimitié.
Moins digne de courroux que digne de pitié,
c' est un rival, seigneur, quoique pour vous
terrible,
qui n' éprouvera point votre coeur insensible,
p293
qui vous est attacpar les noeuds les plus doux,
Rhadamisthe, en un mot.
Arsame.
Mon frère ?
Zénobie.
Et mon époux.
Arsame.
Vous Zénobie ? ô ciel ! étoit-ce dans mon ame
devoit s' allumer une coupable flamme ?
Après ce que j' éprouve, ah ! Quel coeur désormais
osera se flatter d' être exempt de forfaits ?
Madame, quel secret venez-vous de m' apprendre !
Réserviez-vous ce prix à l' amour le plus tendre ?
Zénobie.
J' ai résisté, seigneur, autant que je l' ai pu ;
mais, puisque j' ai parlé, respectez ma vertu.
Mon nom seul vous apprend ce que vous devez faire ;
mon secret échappé, votre amour doit se taire.
Mon coeur de son devoir fut toujours trop jaloux...
quelqu' un vient. Ah ! Fuyez, seigneur : c' est mon
époux.
ACTE 4 SCENE 4
Rhadamisthe, Zénobie, Arsame,
Hiéron.
Rhadamisthe, à part .
Que vois-je ? Quoi ! Mon frère... Hiéron, va
m' attendre.
D' un trouble affreux mon coeur a peine à se
défendre.
haut.
madame, tout est pt : les ombres de la nuit
effaceront bientôt la clarté qui nous luit.
p294
Zénobie.
Seigneur, puisqu' à vos soins sormais je me livre,
rien ne m' arrête ici ; je suis prête à vous suivre.
Seul maître de mon sort, quels que soient les
climats
le ciel avec vous veuille guider mes pas,
vous pouvez ordonner, je vous suis.
Rhadamisthe, à part .
Ah ! Perfide !
à Arsame.
prince, je vous ai cru parti pour la Colchide.
Trop instruit des transports d' un père furieux,
je ne m' attendois pas à vous voir en ces lieux :
mais, si près de quitter pour jamais Isménie,
vous vous occupez peu du soin de votre vie ;
et d' un père cruel quel que soit le courroux,
on s' oublie aisément en des momens si doux.
Arsame.
Lorsqu' il faut au devoir immoler sa tendresse,
un coeur s' alarme peu duril qui le presse ;
et ces momens si doux que vous me reprochez,
coûtent bien cher aux coeurs que l' amour a touchés.
Je vois trop qu' il est temps que le mien y renonce :
quoi qu' il en soit, du moins votre coeur me
l' annonce.
Mais avant que la nuit vous éloigne de nous,
permettez-moi, seigneur, de me plaindre de vous,
à qui dois-je imputer un discours qui me glace ?
Qui peut d' un tel accueil m' attirer la disgrâce ?
Ce jour me, ce jour, il me souvient qu' ici
votre vive amitié ne parloit pas ainsi.
Ce rival qu' avec soin on me peint inflexible
n' est pas de mes rivaux, seigneur, le plus terrible ;
p295
et malgré son courroux, il en est aujourd' hui,
pour mes feux et pour moi, de plus cruels que lui.
Ce discours vous surprend : il n' est plus temps de
feindre ;
la nature en mon coeur ne peut plus se contraindre.
Ah ! Seigneur, plût aux dieux qu' avec la même
ardeur
elle eût pu s' expliquer au fond de votre coeur !
On ne m' eût point ravi, sous un cruel mystère,
la douceur de connoître et d' embrasser mon frère.
Ne vous dérobez point à mes embrassemens :
pourquoi troubler, seigneur, de si tendres momens ?
Ah ! Revenez à moi sous un front moins sévère,
et ne m' accablez point d' une injuste colère.
Il est vrai, j' ai brûlé pour ses divins appas ;
mais, seigneur, mais mon coeur ne la connoissoit
pas.
Rhadamisthe.
Dieux ! Qu' est-ce que j' entends ? Quoi ! Prince,
Zénobie
vient de vous confier le secret de ma vie !
Ce secret de lui-même est assez important
pour n' en point rendre ici l' aveu trop éclatant.
Vous connoissez le prix de ce qu' on vous confie,
et je crois votre coeur exempt de perfidie.
Je ne puis cependant approuver qu' à regret
qu' on vous ait révélé cet important secret ;
du moins sans mon aveu l' on n' a point dû le faire :
à mon exemple enfin on devoit vous le taire ;
et si j' avois voulu vous en voir éclairci,
ma tendresse pour vous l' eût découvert ici.
Qui peut à mon secret devenir infidèle
ne peut, quoi qu' il en soit, n' être point
criminelle.
Je connois, il est vrai, toute votre vertu,
mais mon coeur de soupçons n' est pas moins combattu.
p296
Arsame.
Quoi ! La noire fureur de votre jalousie,
seigneur, s' étend aussi jusques à Zénobie !
Pouvez-vous offenser...
Zénobie.
Laissez agir, seigneur,
des soupçons en effet si dignes de son coeur.
Vous ne connoissez pas l' époux de Zénobie,
ni les divers transports dont son ame est saisie.
Pour oser cependant outrager ma vertu,
ponds-moi, Rhadamisthe : et de quoi te
plains-tu ?
De l' amour de ton frère ? Ah ! Barbare ! Quandme
mon coeur eût pu se rendre à son amour extrême,
le bruit de ton trépas, confir tant de fois,
ne me laissoit-il pas maîtresse de mon choix ?
Que pouvoient te servir les droits d' un hyménée
que vit rompre et former une même journée ?
Ose te prévaloir de ce funeste jour
tout mon sang coula pour prix de mon amour :
rappelle-toi le sort de ma famille entière ;
songe au sang qu' a versé ta fureur meurtrière ;
et considère après sur quoi tu peux fonder
et l' amour et la foi que j' ai te garder.
Il est vrai que, sensible aux malheurs de ton frère,
de ton sort et du mien j' ai trahi le mystère.
J' ignore si c' est là le trahir en effet ;
mais sache que ta gloire en fut le seul objet :
je voulois de ses feux éteindre l' esrance,
et chasser de son coeur un amour qui m' offense.
Mais, puisqu' à tes soupçons tu veux t' abandonner,
connois donc tout ce coeur que tu peux soupçonner ;
p297
je vais par un seul trait te le faire connoître,
et de mon sort après je te laisse le maître.
Ton frère me fut cher, je ne le puis nier ;
je ne cherche pas même à m' en justifier :
mais malgré son amour, ce prince qui l' ignore,
sans tes lâches soupçons l' ignoreroit encore.
à Arsame.
prince, après cet aveu je ne vous dis plus rien.
Vous connoissez assez un coeur comme le mien,
pour croire que sur lui l' amour ait quelque empire.
Mon époux est vivant, ainsi ma flamme expire.
Cessez donc d' écouter un amour odieux,
et surtout gardez-vous de paroître à mes yeux.
à Rhadamisthe.
pour toi, s que la nuit pourra me le permettre,
dans tes mains, en ces lieux, je viendrai me
remettre.
Je connois la fureur de tes soupçons jaloux ;
mais j' ai trop de vertu pour craindre mon époux.
ACTE 4 SCENE 5
Rhadamisthe, Arsame.
Rhadamisthe.
Barbare que je suis ! Quoi ! Ma fureur jalouse
déshonore à la fois mon frère et mon épouse !
Adieu, prince ; je cours, honteux de mon erreur,
aux pieds de Zénobie expier ma fureur.
ACTE 4 SCENE 6
p298
Arsame.
Cher objet de mes voeux, aimable Zénobie,
c' en est fait, pour jamais vous m' êtes donc ravie !
Amour, cruel amour, pour irriter mes maux,
devois-tu dans mon sang me choisir des rivaux ?
Ah ! Fuyons de ces lieux...
ACTE 4 SCENE 7
Arsame, Mitrane, gardes.
Arsame.
Ciel ! Que me veut Mitrane ?
Mitrane.
J' obéis à regret, seigneur ; mais Pharasmane,
dont en vain j' ai tenté de fléchir le courroux...
Arsame.
bien ?
Mitrane.
Veut qu' en ces lieux je m' assure de vous.
Souffrez...
Arsame.
Je vous entends. Et quel est donc mon crime ?
Mitrane.
J' en ignore la cause, injuste ou légitime :
mais je crains pour vos jours ; et les transports du
roi
n' ont jamais dans mon coeur répandu plus d' effroi.
Furieux, inquiet, il s' agite, il vous nomme ;
il menace avec vous l' ambassadeur de Rome ;
p299
on vous accuse enfin d' un entretien secret.
Arsame.
C' en est assez, Mitrane, et je suis satisfait.
ô destin, à tes coups j' abandonne ma vie ;
mais sauve, s' il se peut, mon frère et Zénobie.
ACTE 5 SCENE 1
p300
Pharasmane, Hydaspe, gardes.
Pharasmane.
Hydaspe, il est donc vrai que mon indigne fils,
qu' Arsame est de concert avec mes ennemis ?
Quoi ! Ce fils, autrefois si soumis, si fidèle,
si digne d' être aimé, n' est qu' un traître, un
rebelle !
Quoi ! Contre les romains ce fils tout mon espoir
a pu jusqu' à ce point oublier son devoir !
Perfide, c' en est trop que d' aimer Isménie,
et que d' oser trahir tonre et l' Ibérie,
traverser à la fois et ma gloire et mes feux...
pour de moindres forfaits, ton frère malheureux...
mais en vain tu séduis un princeraire,
Rome : de mes desseins ne crois pas me distraire ;
ma défaite ou ma mort peut seule les troubler :
un ennemi de plus ne me fait pas trembler.
Dans la juste fureur qui contre toi m' anime,
Rome, c' est ne m' offrir de plus qu' une victime.
C' est assez que mon fils s' intéresse pour toi ;
dès qu' il faut me venger, tout est romain pour moi.
Mais que dit Hiéron ? T' es-tu bien fait entendre ?
Sait-il enfin de moi tout ce qu' il doit attendre
p301
s' il veut dans l' Arménie appuyer mes projets ?
Hydaspe.
Peu touché de l' espoir des plus rares bienfaits,
à vos offres, seigneur, toujours plus inflexible,
Hiéron n' a fait voir qu' un coeur incorruptible ;
soit qu' il veuille en effet signaler son devoir,
ou soit qu' à plus haut prix il mette son pouvoir.
Trop instruit qu' il peut seul vous servir ou vous
nuire,
je n' ai rien oublié, seigneur, pour le séduire.
Pharasmane.
bien ! C' est donc en vain qu' on me parle de
paix :
dussé-je sans honneur succomber sous le faix,
jusque chez les romains je veux porter la guerre,
et de ces fiers tyrans venger toute la terre.
Que je hais les romains ! Je ne sais quelle horreur
me saisit au seul nom de leur ambassadeur :
son aspect a jeté le trouble dans mon ame.
Ah ! C' est lui qui sans doute aura duit Arsame :
tous deux en me jour arrivés dans ces lieux...
le traître ! C' en est trop : qu' il paroisse à mes
yeux.
Mais je le vois ; il faut...
ACTE 5 SCENE 2
Pharasmane, Arsame, Mitrane,
Hydaspe, gardes.
Pharasmane.
Fils ingrat et perfide,
que dis-je ? Au fond du coeur peut-être parricide,
p302
esclave de Néron, et quel est ton dessein ?
à Hydaspe.
qu' on m' ane en ces lieux l' ambassadeur romain.
ACTE 5 SCENE 3
Pharasmane, Arsame, Mitrane,
gardes.
Pharasmane.
Traître, c' est devant lui que je veux te confondre.
Je veux savoir du moins ce que tu peuxpondre ;
je veux voir de quel oeil tu pourras soutenir
le témoin d' un complot que j' ai su prévenir ;
et nous verrons après si ton lâche complice
soutiendra sa fierté jusque dans le supplice.
Tu ne me vantes plus ton zèle ni ta foi.
Arsame.
Elle n' en est pas moins sincère pour mon roi.
Pharasmane.
Fils indigne du jour, pour me le faire croire
fais que de tes projets je perde la mémoire.
Grands dieux ! Qui connoissez ma haine et mes
desseins,
ai-je pu mettre au jour un ami des romains ?
Arsame.
Ces reproches honteux dont en vain l' on m' accable
ne rendront pas, seigneur, votre fils plus coupable.
Que sert de m' outrager avec indignité ?
Donnez-moi le trépas si je l' ai rité :
mais ne vous flattez point que tremblant pour ma vie
jusqu' à la demander la crainte m' humilie.
p303
Qui ne cherche en effet qu' à me fairerir,
en faveur d' un rival pourroit-il s' attendrir ?
Je sais que près de vous, injuste ou légitime,
le plus léger soupçon tint toujours lieu de crime ;
que c' est être proscrit que d' être soupçonné ;
que votre coeur enfin n' a jamais pardonné.
De vos transports jaloux qui pourroit me défendre,
vous qui m' avez toujours condamsans m' entendre ?
Pharasmane.
Pour te justifier, eh ! Que me diras-tu ?
Arsame.
Tout ce qu' a dû pour moi vous dire ma vertu ;
que ce fils si suspect, pour trahir sa patrie,
ne vous fût pas venu chercher dans l' Ibérie.
Pharasmane.
D' vient donc aujourd' hui ce secret entretien,
s' il est vrai qu' en ces lieux tu ne médites rien ?
Quand je voue aux romains une haine immortelle,
voir leur ambassadeur, est-ce m' être fidèle ?
Est-ce pour le punir de m' avoir outragé,
qu' à lui parler ici mon fils s' est engagé ?
Car il n' a point dû voir l' ennemi qui m' offense,
que pour venger ma gloire, ou trahir ma vengeance.
Un de ces deux motifs a dû seul le guider ;
et c' est sur l' un des deux que je dois décider.
éclaircis-moi ce point, je suis prêt à t' entendre :
parle.
Arsame.
Je n' ai plus rien, seigneur, à vous apprendre.
Ce n' est pas un secret qu' on puisse révéler :
un intérêt sacré me défend de parler.
ACTE 5 SCENE 4
p304
Pharasmane, Arsame, Mitrane,
Hydaspe, gardes.
Hydaspe.
L' ambassadeur de Rome et celui d' Arnie...
Pharasmane.
bien ?
Hydaspe.
De ce palais enlèvent Isnie.
Pharasmane.
Dieux ! Qu' est-ce que j' entends ? Ah ! Traître !
En est-ce assez ?
Qu' on rassemble en ces lieux mes gardes dispersés :
allez ; dès ce moment qu' on soit prêt à me suivre.
à Arsame.
lâche ! à cet attentat n' espère pas survivre.
Hydaspe.
Vos gardes rassemblés, mais par divers chemins,
déjà de toutes parts poursuivent les romains.
Pharasmane.
Rome, que ne peux-tu, témoin de leurs supplices,
de ma fureur ici recevoir les prémices !
il veut sortir.
Arsame.
Je ne vous quitte point, en dussé-je périr.
Eh bien ! écoutez-moi, je vais tout découvrir.
Ce n' est pas un romain que vous allez poursuivre :
loin qu' à votre courroux sa naissance le livre,
du plus illustre sang il a reçu le jour,
et d' un sang respecté même dans cette cour.
p305
De vos propres regrets sa mort seroit suivie :
ce ravisseur enfin est l' époux d' Isménie...
c' est...
Pharasmane.
Achève, imposteur : par de lâches détours.
Crois-tu de ma fureur interrompre le cours ?
Arsame.
Ah ! Permettez du moins, seigneur, que je vous
suive ;
je m' engage à vous rendre ici votre captive.
Pharasmane.
Retire-toi, perfide, et neplique pas.
à une partie de sa garde.
Mitrane, qu' on l' arrête. Et vous, suivez mes pas.
ACTE 5 SCENE 5
Arsame, Mitrane, gardes.
Arsame.
Dieux, témoins des fureurs que le cruel médite,
l' abandonnerez-vous au transport qui l' agite ?
Par quel destin faut-il que ce funeste jour
charge de tant d' horreurs la nature et l' amour ?
Mais je devois parler ; le nom de fils peut-être...
hélas ! Que m' eût servi de le faire connoître ?
Loin que ce nom si doux eût fléchi le cruel,
il n' eût fait que le rendre encor plus criminel.
Que dis-je, malheureux ? Que me sert de me
plaindre ?
Dans l' état où je suis, eh ! Qu' ai-je encore à
craindre ?
Mourons ; mais que ma mort soit utile en ces lieux
à des infortus qu' abandonnent les dieux.
p306
Cher ami, s' il est vrai que monre inflexible
aux malheurs de son fils te laisse un coeur sensible,
dans mes derniers momens à toi seul j' ai recours.
Je ne demande point que tu sauves mes jours ;
ne crains pas que pour eux j' ose rien entreprendre :
mais si tu connoissois le sang qu' on va répandre,
au prix de tout le tien tu voudrois le sauver.
Suis-moi ; que ta pitié m' aide à le conserver.
Désarmé, sans secours, suis-je assez redoutable
pour alarmer encor ton coeur inexorable ?
Pour toute grâce enfin je n' exige de toi
que de guider mes pas sur les traces du roi.
Mitrane.
Je ne le nîrai point, votre vertu m' est chère ;
mais je dois obéir, seigneur, à votre père :
vous ptendez en vain séduire mon devoir.
Arsame.
Eh bien ! Puisque pour moi rien ne peut t' émouvoir...
mais, hélas ! C' en est fait, et je le vois paroître.
Justes dieux, de quel sang nous avez-vous fait
naître !
Ah ! Mon frère n' est plus !
ACTE 5 SCENE 6
Pharasmane, Arsame, Mitrane,
Hydaspe, gardes.
Arsame.
Seigneur, qu' avez-vous fait ?
Pharasmane.
J' ai vengé mon injure, et je suis satisfait.
p307
Aux portes du palais j' ai trouvé le perfide,
que son malheur rendoit encor plus intrépide.
Un long rempart des miens expirés sous ses coups,
arrêtant les plus fiers, glaçoit les coeurs de tous.
J' ai vu deux fois le traître, au mépris de sa vie,
tenter, même à mes yeux, de reprendre Isménie.
L' ardeur de recouvrer un bien si précieux
l' avoit déjà deux fois ramené dans ces lieux.
à la fin, indigné de son audace extrême,
dans la foule des siens je l' ai cherché moi-même :
ils en ont pâli tous ; et, malgré sa valeur,
ma main a dans son sein plongé ce fer vengeur.
Va le voir expirer dans les bras d' Isménie ;
va partager le prix de votre perfidie.
Arsame.
Quoi ! Seigneur, il est mort ! Après ce coup
affreux,
frappez, n' épargnez plus votre fils malheureux.
à part.
dieux, ne me rendiez-vous mon déplorable frère,
que pour le voir périr par les mains de mon père ?
Mitrane, soutiens-moi.
Pharasmane.
D' vient donc que son coeur
est si touché du sort d' un cruel ravisseur ?
Le romain dont ce fer vient de trancher la vie,
si j' en crois ses discours, fut l' époux d' Isménie ;
et cependant mon fils, charmé de ses appas,
quand son rival périt, gémit de son trépas !
Qui peut lui rendre encor cette perte si chère ?
Des larmes de mon fils quel est donc le mystère ?
p308
Mais moi-même, d' où vient qu' après tant de fureur
je me sens malgré moi partager sa douleur ?
Par quel charme, malgré le courroux qui m' enflamme,
la pitié s' ouvre-t-elle un chemin dans mon ame ?
Quelle plaintive voix trouble en secret mes sens,
et peut former en moi de si tristes accens ?
D' vient que je frissonne ? Et quel est donc mon
crime :
me serois-je mépris au choix de la victime ?
Ou le sang des romains est-il si précieux
qu' on n' en puisse verser sans offenser les dieux ?
Par mon ambition, d' illustres destinées,
sans pitié, sans regrets, ont été terminées ;
et lorsque je punis qui m' avoit outragé,
mon foible coeur craint-il de s' être trop vengé ?
D' peut naître le trouble où son trépas me jette ?
Je ne sais ; mais sa mort m' alarme et m' inquiète.
Quand j' ai versé le sang de ce fier ennemi,
tout le mien s' est ému, j' ai tremblé, j' ai frémi.
Il m' a même paru que ce romain terrible,
devenu tout à coup à sa perte insensible,
avare de mon sang quand je versois le sien,
aux dépens de ses jours s' est abstenu du mien.
Je rappelle en tremblant ce que m' a dit Arsame.
éclaircissez le trouble où vous jetez mon ame,
écoutez-moi, mon fils, et reprenez vos sens.
Arsame.
Que vous servent, hélas ! Ces regrets impuissans ?
Puissiez-vous, à jamais ignorant ce mystère,
oublier avec lui de qui vous fûtes père !
p309
Pharasmane.
Ah ! C' est trop m' alarmer ; expliquez-vous, mon fils.
De quel effroi nouveau frappez-vous mes esprits !
Mais pour le redoubler dans mon ame éperdue,
dieux puissans, quel objet offrez-vous à ma vue !
ACTE 5 SCENE 7
Pharasmane, Rhadamisthe, porté par des
soldats ; Zénobie, Arsame, Hiéron,
Mitrane, Hydaspe, Phénice, gardes.
Pharasmane.
Malheureux, quel dessein te rane en ces lieux ?
Que cherches-tu ?
Rhadamisthe.
Je viens expirer à vos yeux.
Pharasmane.
Quel trouble me saisit !
Rhadamisthe.
Quoique ma mort approche,
n' en craignez pas, seigneur, un injuste reproche.
J' ai reçu par vos mains le prix de mes forfaits :
puissent les justes dieux en être satisfaits !
Je ne méritois pas de jouir de la vie.
à nobie.
che tes pleurs, adieu, ma cre Zénobie ;
Mithridate est vengé.
Pharasmane.
Grands dieux ! Qu' ai-je entendu ?
Mithridate ! Ah ! Quel sang ai-je donc répandu ?
p310
Malheureux que je suis, puis-je le méconnoître ?
Au trouble que je sens, quel autre pourroit-ce être ?
Mais, hélas ! Si c' est lui, quel crime ai-je commis !
Nature, ah ! Venge-toi, c' est le sang de mon fils.
Rhadamisthe.
La soif que votre coeur avoit de le répandre
n' a-t-elle pas suffi, seigneur, pour vous
l' apprendre ?
Je vous l' ai vu poursuivre avec tant de courroux,
que j' ai cru qu' en effet j' étois connu de vous.
Pharasmane.
Pourquoi me le cacher ? Ah ! Père déplorable !
Rhadamisthe.
Vous vous êtes toujours rendu si redoutable,
que jamais vos enfans, proscrits et malheureux,
n' ont pu vous regarder comme un père pour eux.
Heureux, quand votre main vous immoloit un traître,
de n' avoir point versé le sang qui m' a fait naître ;
que la nature ait pu, trahissant ma fureur,
dans ce moment affreux s' emparer de mon coeur !
Enfin, lorsque je perds une épouse si cre,
heureux, quoiqu' en mourant, de retrouver mon père !
Votre coeur s' attendrit, je vois couler vos pleurs.
à Arsame.
mon frère, approchez-vous ; embrassez-moi : je meurs.
Zénobie.
S' il faut par des forfaits que ta justice éclate,
ciel, pourquoi vengeois-tu la mort de Mithridate ?
p311
Pharasmane.
ô mon fils ! ô romains, êtes-vous satisfaits !
à Arsame.
vous, que pour m' en venger j' imploresormais,
courez vous emparer du trône d' Arménie.
Avec mon amitié je vous rendsnobie ;
je dois ce sacrifice à mon fils malheureux.
De ces lieux cependant éloignez-vous tous deux :
de mes transports jaloux mon sang doit se défendre :
fuyez, n' exposez plus un père à le répandre.
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