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textuelles Frantextalisée par l'Institut National de la
Langue Française (InaLF)
Renée Mauperin [Document électronique] / Edmond et Jules de Goncourt
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I.
Vous n' aimez pas le monde, mademoiselle ?
-vous ne le direz pas ? J' y avale ma langue...
voilà l' effet que me fait le monde, à moi.
Peut-être ça tient à ce que je n' ai pas eu de
chance. Je suis tombée sur des jeunes gens sérieux
des amis à mon frère, des jeunes gens à
citations , comme je les appelle. Les jeunes
personnes, on ne peut leur parler que du dernier
sermon qu' elles ont entendu, du dernier morceau
de piano qu' elles ont étudié, ou de la dernière
robe qu' elles ont mise : c' est bor, l' entretien
avec mes contemporaines.
-vous restez, je crois, toute l' année à la
campagne, mademoiselle ?
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-oui... oh ! Nous sommes si près de Paris...
est-ce joli ce qu' on a joué à l' opéra-comique ces
jours-ci ? Avez-vous vu ?
-oui, mademoiselle, charmant... une musique
d' une maestria ... il y avait tout Paris à la
première représentation. Je vous dirai que je ne
vais qu' aux premières.
-figurez-vous que c' est le seul spectacle où
on mene, l' opéra-comique... avec les français...
et encore aux français, quand on y joue des
chefs-d' oeuvre... c' est moi qui trouve ça tannant,
les chefs-d' oeuvre ! Penser qu' on me défend le
palais-royal ! ... je lis les pièces, par exemple...
j' ai passé un temps à apprendre les
saltimbanques par coeur... vous pouvez allez
partout, vous... vous êtes bien heureux...
l' autre soir, il y a eu une discussion entre ma
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soeur et mon beau-frère, pour le bal de l' ora...
est-ce que c' est vrai que c' est impossible d' y
aller ?
-impossible, mademoiselle ? ... mon dieu...
-voyons, si vous étiez marié, est-ce que vous y
neriez votre femme... une fois... pour voir ?
-si j' étais marié, mademoiselle, je n' y mènerais
me pas...
-votre belle-mère, n' est-ce pas ? ... c' est si
affreux, vraiment ?
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-mais, mademoiselle, il y a d' abord une
composition...
-panachée ? Je connais ça. Mais c' est partout...
on va bien à la marche... et il y en a là une
composition, dieu merci ! Des dames... un peu
drôles... qui boivent du champagne dans les
calèches... et le bois de Boulogne, donc ! ...
que c' est bête d' être jeune personne, vous ne
trouvez pas ?
-par exemple, mademoiselle ! Pourquoi donc ?
Je trouve, au contraire...
-je voudrais vous y voir ! Vous verriez ce que
c' est que cette scie-là, la scie d' être convenable !
Tenez, nous dansons, n' est-ce pas ? Vous croyez
que nous pouvons causer avec notre danseur ?
Oui, non, non, oui... voilà tout ! Il faut pincer
le monosyllabe tout le temps... c' est convenable !
Voilà l' agrément de notre existence... et pour
tout, c' est comme ça... ce qui est
très-convenable, c' est de faire la grue... moi,
je ne sais pas... et puis de rester à
bavardichonner avec les personnes de son sexe...
quand on a le malheur de les lâcher pour la
société des hommes... j' ai été assez grondée
pour ça par maman ! Une chose encore qui n' est
pas convenable du tout, c' est de lire. Il n' y a
que deux ans qu' on me permet les feuilletons dans
le
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journal... il y a dans les faits divers des
crimes qu' on me fait sauter : ils ne sont pas
assez convenables... c' est comme les talents
d' agrément qu' on nous permet... il ne faut pas
que ça dépasse une certaine petite moyenne :
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au delà du morceau à quatre mains et de la mine
de plomb, ça devient du genre, de la pose...
tenez ! Je fais de l' huile, moi ; ça désole ma
famille... je ne devrais peindre que des roses à
l' aquarelle... mais il y a du courant ici,
n' est-ce pas ? On a peine à se tenir...
ceci était dit dans un bras de la Seine, entre
la Briche et l' île Saint-Denis.
La jeune fille et le jeune homme qui causaient
ainsi étaient dans l' eau. Las de nager, entraînés
par le courant, ils s' étaient accrochés à une
corde amarrant un des gros bateaux qui bordaient
la rive de l' île. La force de l' eau les balançait
tous deux doucement, au bout de la corde tendue
et tremblante. Ils enfonçaient un peu, puis
remontaient. L' eau battait la poitrine de la
jeune fille, s' élevait dans sa robe de laine
jusqu' à son cou, lui jetait par derrière une
petite vague qui n' était, un moment après, qu' une
goutte de rosée prête à tomber du bout de son
oreille. Attachée un peu plus haut que le jeune
homme, elle avait les bras en l' air, les poignets
retournés pour mieux tenir la corde, le
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dos contre le bois noir du bateau. Un instinct
de pudeur faisait fuir à tout moment son corps
devant le corps du jeune homme, chassé contre
elle par le courant. Elle ressemblait ainsi,
dans sa pose suspendue et fuyante, à ces divinités
de la mer enroulées par les sculpteurs aux flancs
des galères. Un petit tremblement, qui lui venait
du mouvement de la rivière et du froid du bain,
lui donnait quelque chose de l' ondulation de
l' eau.
" ah ! Voilà, par exemple, reprit-elle, ce qui ne
doit pas être convenable du tout, de nager avec
vous... nous serions aux bains de mer, ce serait
bien différent. Nous aurions des costumes
absolument comme ça... nous descendrions d' une
cabine comme nous sommes descendus de la maison.
Nous aurions marché sur la plage comme nous avons
marché sur la berge... nous serions dans l' eau
jusque-là, absolument comme ici... la vague nous
roulerait de la même façon que ce courant... mais
ce ne serait plus du tout la me chose, plus du
tout : l' eau de la Seine n' est pas convenable !
Tiens ! Je commence à avoir une faim... et vous ?
-mais, mademoiselle, je crois que je ferai
honneur au dîner...
-ah ! Je vous préviens, je mange.
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-comment cela, mademoiselle ?
-oui, je manque de poésie à l' heure des repas...
je vous cacherais que j' ai un estomac, que je
vous tromperais... vous êtes dume cercle que
mon beau-frère ?
-oui, mademoiselle, je suis du Mme cercle que
M Davarande.
-avez-vous beaucoup de gens mariés à votre
cercle ?
-mais beaucoup, mademoiselle.
-c' est singulier... je ne m' explique pas
comment un homme se marie. Si j' avais été homme,
il me semble que je n' aurais jamais pensé à me
marier...
-heureusement que vous êtes femme,
mademoiselle ! ...
-ah ! Oui, voilà encore un de nos malheurs :
nous ne pouvons pas rester garçons, nous autres...
mais voulez-vous me dire pourquoi on se met d' un
cercle quand on est marié ?
-mais, mademoiselle, il faut être d' un cercle,
d' abord, à Paris... tout homme un peu bien...
quand ce ne serait que pour y aller fumer...
-comment ! Il y a donc encore des femmes sans
compartiment pour les fumeurs ? Moi, je
permettrais... je permettrais la pipe d' un sou !
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-avez-vous des voisins, mademoiselle ?
-oh ! Nous voisinons très-peu... il y a les
Bourjot, à Sannois, nous allons quelquefois.
-ah ! Les Bourjot... mais, ici, il ne doit y
avoir personne à voir ?
-oh ! Il y a le curé... ah ! Ah ! La première
fois qu' il a dîné à la maison, il a avalé son
rince-bouche ! Ah ! C' est chant ce que je dis
là... un si brave homme... qui m' apporte toujours
des bouquets...
-vous montez à cheval, mademoiselle ? Ce doit
être pour vous une grande distraction.
-oui, j' adore ça. C' est mon grand plaisir. Il
me semble que je ne pourrais pas m' en passer...
ce que j' aime surtout, c' est une chasse à
courre... j' ai été élevée là dedans, dans le
pays de papa... oh ! Je suis une enragée...
savez-vous que je suis restée un jour sept heures
à cheval sans descendre ?
-oh ! Je sais ce que c' est, mademoiselle... je
chasse à courre tous les ans, dans le Perche,
avec la meute de M De Beaulieu... vous en avez
peut-être entendu parler ? Une meute qu' il a fait
venir d' Angleterre... nous avons eu l' année
dernière trois curées chaudes admirables... vous
avez ici les chasses de Chantilly...
-je n' en manque pas une avec papa... la dernière
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fois, voyez-vous, ç' a été superbe. Il y a eu un
moment, quand tout le monde s' est rejoint... il
y avait bien quarante chevaux... vous savez, ça
les excite d' être ensemble... on est parti d' un
train de galop... je ne vous dis que ça ! C' est
ce jour-là que nous avons eu un si beau coucher
de soleil dans l' étang... l' air, le vent dans les
cheveux, les chiens, les fanfares, les arbres qui
vous volent devant les yeux... c' est comme si on
était grise ! Dans ces moments-là, je suis brave,
mais brave...
-dans ces moments-là, seulement, mademoiselle ?
-oh ! Mon dieu, oui... seulement à cheval...
car à pied... je vous dirai que j' ai très-peur
la nuit, que je n' aime pas du tout le tonnerre...
et que je suis joliment contente qu' il y ait
trois personnes qui nous manquent ce soir à dîner.
-et pourquoi, mademoiselle ?
-nous aurions été treize ! ... c' est moi qui
aurais fait des bassesses pour avoir un
quatorzième... vous auriez vu ! ... ah ! Voilà
mon frère avec Denoisel, qui vont nous amener
le bateau. Regardez donc comme c' est beau d' ici,
tout ça, à cette heure-ci... "
et d' un regard elle indiqua la Seine, les deux
rives, le ciel.
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De petits nuages jouaient et roulaient à
l' horizon, violets, gris, argentés, avec des
éclairs de blanc à leur cime qui semblaient
mettre au bas du ciel l' écume du bord des mers.
De là se levait le ciel, infini et bleu, profond
et clair, splendide et déjà pâlissant, comme à
l' heure où les étoiles commencent à s' allumer
derrière le jour. Tout en haut, deux ou trois
nuages planaient, solides, immobiles, suspendus.
Une immense lumière coulait sur l' eau, dormait
ici, étincelait là, faisait trembler des moires
d' argent dans l' ombre des bateaux, touchait un
t, la tête d' un gouvernail, accrochait au
passage le madras orange ou la casaque rose
d' une laveuse.
La campagne, le faubourg et la banlieue se
laient sur les deux rives. Des lignes de
peupliers se montraient entre les maisons
espacées comme au bout d' une ville qui finit.
Il y avait des masures basses, des enclos de
planches, des jardins, des volets verts, des
commerces de vins peints en rouge, des acacias
devant des portes, de vieilles tonnelles
affaissées d' un côté, des bouts de mur blanc qui
aveuglaient ; puis des lignes sèches de fabriques,
des architectures de brique, des toits de tuile,
des couvertures de zinc, des cloches d' ateliers.
Des fumées montaient tout droit des usines,
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et leurs ombres tombaient dans l' eau comme des
ombres de colonnes. Sur une cheminée était écrit :
tabac . Sur une façade en gravois : on lisait :
Doremus, dit Labiche, relayeur de bateaux .
Au-dessus d' un canal encombré de chalands, un
pont tournant dressait en l' air ses deux bras
noirs. Des pêcheurs jetaient et retiraient leurs
lignes. Des roues criaient, des charrettes
allaient et venaient. Des cordes de halage
rasaient le chemin rouillé, durci, noirci, teint
de toutes couleurs, par les décharges de charbon,
les résidus de minerais, les déts de produits
chimiques. Des fabriques de bougies, des
fabriques de glucose, des féculeries, des
raffineries semées sur le quai, au milieu de
maigres verdures, il sortait une vague odeur de
graisse et de sucre, qu' emportaient les
émanations de l' eau et les senteurs du goudron.
Des tapages de fonderies, des sifflets de
machines à vapeur déchiraient à tout instant le
silence de la rivière. C' était à la fois
Asnières, Saardam et Puteaux, un de ces
paysages parisiens des bords de la Seine,
tels que les peint Hervier, sales et rayonnants,
misérables et gais, populaires et vivants, où la
nature passe çà et là, entre la bâtisse, le travail
et l' industrie, comme un brin d' herbe entre les
doigts d' un homme.
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" n' est-ce pas, c' et beau ?
-mon dieu, mademoiselle, franchement, ça ne
m' enthousiasme pas... c' est beau... jusqu' à un
certain point.
-si, c' est beau ! Je vous assure que c' est
beau... il y a eu à l' exposition, il y a deux
ans, un effet dans ce genre-là... ah ! Je ne sais
plus... c' était ça... moi, il y a des choses que
je sens...
-ah ! Vous êtes une nature artiste,
mademoiselle...
-ouf ! " fit à ce mot l' interlocutrice du jeune
homme avec une intonation comique.
Et elle se précipita dans l' eau. Quand elle
reparut, elle se mit à nager vers la barque qui
venait à sa rencontre. Ses cheveux, qui s' étaient
dénoués, trempaient en flottant à demi derrière
elle : elle les secouait pour en faire jaillir
des gouttes d' eau.
Le soir venait. Le ciel se rayait lentement de
rose. Un souffle s' était levé sur la rivière. Au
haut des arbres, les feuilles frissonnaient. Un
petit moulin qui servait d' enseigne à la porte
d' un cabaret commençait à tourner.
Comme la nageuse abordait à l' escalier placé à
l' arrière de la barque :
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" eh bien, Renée, comment avez-vous trouvé l' eau ?
Lui dit un des rameurs.
-mais bonne, je vous remercie, Denoisel.
-tu es gentille, par exemple, lui dit l' autre,
tu vas au diable... j' étais presque inquiet...
et Reverchon ? ... ah ! Oui, le voilà. "
ii.
Charles-Louis Mauperin était né en 1787. Fils
d' un avocat renomet honoré dans la Lorraine
et le Barrois, il entrait au service à l' âge de
seize ans, en qualité d' élève à l' école militaire
de Fontainebleau. Nommé sous-lieutenant au 35e
régiment d' infanterie de ligne, puis lieutenant
au même corps, il se signalait en Italie par un
courage à toute épreuve. Au combat de Pordenone,
déjà blessé, entoupar une masse de cavalerie
ennemie et sommé de mettre bas les armes, il
pondait à la sommation en ordonnant de charger
l' ennemi, tuait de sa main un des cavaliers qui
le menaçaient et s' ouvrait un passage avec ses
hommes, lorsque, succombant au nombre, frappé à
la tête de deux nouveaux coups de sabre, il
tombait dans son sang et était laissé pour mort.
De capitaine
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au 2e régiment de la Méditerranée, il passait
capitaine aide de camp du général Roussel
D' Hurbal, et faisait avec lui la campagne de
Russie, il avait l' épaule droite cassée d' un
coup de feu le lendemain de la bataille de la
Moskova. à vingt-six ans, en 1813, il était
officier de la légion d' honneur et chef d' escadron.
Dans l' are on le comptait parmi les jeunes
officiers supérieurs qui avaient le plus bel
avenir, lorsque la bataille de Waterloo brisait
son épée et ses espérances. Mis en demi-solde !
Il entrait avec les colonels Sauset et Maziau
dans la conspiration bonapartiste du bazar
fraais . Condamné à mort par contumace,
comme membre du comité directeur, par la chambre
des pairs, constituée en cour de justice, il
était caché par des amis qui l' embarquaient pour
l' Arique. Pendant la traversée, ne sachant
comment occuper l' activité de sa tête, il étudiait
pour un compagnon de voyage qui allait se faire
recevoir médecin en Amérique, et passait en
arrivant ses examens pour lui. Au bout de deux
ans de jour aux états-Unis, la fraternelle
amitié et la haute influence de camarades rentrés
dans le service actif lui obtenaient sa grâce et
sa rentrée en France. Il revenait et allait
habiter, dans la petite ville de Bourmont, la
maison de famille où demeurait
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sa re. Cette mère était une excellente vieille
femme comme en faisait le xviiie siècle en
province, ayant le mot pour rire et n' ayant pas
peur d' un doigt de vin. Son fils l' adorait. Il
la retrouva malade d' une maladie qui lui avait
fait défendre par les médecins tous les
excitants : il renonçait au vin, aux liqueurs,
au café, pour ne pas la tenter et faire sa
privation plus douce en la partageant. Ce fut
par condescendance pour elle, par pieux respect
pour ses désirs de malade, qu' il se maria. Il
épousa sans grand goût une cousine désignée au
choix de sa mère par une mitoyenneté de propriété,
par des terres bout à bout, par tout ce qui
renoue et recroise, en province, les familles et
les fortunes.
Sa mère morte, à l' étroit dans cette petite ville
rien ne le retenait plus, M Mauperin, auquel
le séjour de Paris était interdit, vendait la
maison de Bourmont, les petits terrages qu' il
avait dans le pays, à l' exception d' une ferme à
Villacourt, et allait vivre avec sa jeune femme
dans une grande propriété qu' il achetait au fond
du Bassigny, à Morimond. Il eut là les restes
de la grande abbaye, un morceau de terre digne
du nom que lui avaient donné les moines :
mort-au-monde , un coin de nature agreste et
magnifique finissant à un étang
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de cent arpents et à une forêt de chênes qui
n' avait plus d' âge, des prés serrés dans des
canaux de pierre de taille où l' eau vive coulait
sous des berceaux d' arbres, une végétation de
désert abandonnée à elle-même depuis la
volution, des sources dans des ombres, des
fleurs sauvages, des sentiers de bêtes, des
ruines de jardin sur des ruines de bâtiments.
çà et là des pierres survivaient. Il restait la
porte, les bancs où l' on donnait la soupe aux
mendiants ; ici, l' abside d' une chapelle sans
toit, là, les sept étages de murs à la Montreuil.
Le pavillon de l' entrée, bâti au commencement
du siècle dernier, était seul encore debout,
entier, presque intact : ce fut que
M Mauperin s' établit.
Il y vécut jusqu' en 1830, solitaire et abî
dans l' étude, plongé dans la lecture, en tirant
une éducation immense, un savoir en tout sens,
se remplissant des historiens, des philosophes,
des politiques, et fouillant à fond toutes les
sciences industrielles. Il ne quittait ses livres
que pour prendre l' air, se rafraîchir la tête,
se lasser le corps, par des promenades de six
lieues à travers champs ou à travers bois. On
avait dans le pays l' habitude de le voir aller
ainsi : de loin les paysans reconnaissaient son
pas, sa longue redingote
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boutonnée, ses grandes jambes d' officier de
cavalerie, sa tête qu' il penchait un peu, le
paisceau arraché à une vigne qui lui servait
de canne.
De cette vie laborieuse et cachée, M Mauperin
sortait à l' époque des élections : il paraissait
alors sur tous les points dupartement. Il
courait en carriole, il enflammait au feu de sa
voix de soldat les réunions d' électeurs, il
commandait la charge sur les candidats de
l' administration : c' était encore la guerre pour
lui. Puis, l' élection faite, quittant Chaumont,
il revenait à ses habitudes et rentrait dans
l' obscure tranquillité de ses études. Deux
enfants lui venaient, un garçon en 1826, une
fille en 1827. Lavolution de 1830 arrivait ;
il était nommé député. Il arrivait à la chambre
avec des théories américaines qui le rapprochaient
d' Armand Carrel. Sa parole vive, brusque,
martiale, et toute pleine de choses, faisait
sensation. Il devenait un des inspirateurs du
national , dont il avait été un des premiers
actionnaires, et lui soufflait des articles
d' attaque sur le budget, sur les finances. Les
tuileries lui faisaient des avances ; d' anciens
camarades, devenus aides de camp du nouveau roi,
le tâtaient avec la promesse d' une haute position
militaire, d' un commandement, d' un avenir pour
lequel il était encore assez jeune. Il refusait
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net. En 1832, il signait la protestation des
députés de l' opposition contre les mots :
sujets du roi, prononcés par M De Montalivet,
et il bataillait contre le système jusqu' en 1835.
Cette année-là, sa femme lui donnait un enfant,
une petite fille, dont la venue lui remuait les
entrailles. Ses deux premiers enfants ne lui
avaient donné qu' une joie froide, un bonheur sans
égayement ; quelque chose leur avait manqué, qui
fait l' épanouissement d' unre et le rire d' un
foyer. Tous deux s' étaient fait aimer de
M Mauperin sans s' en faire adorer. L' espérance
du père de se réjouir en eux avait été déçue.
Au lieu du fils qu' il avait rêvé, bien enfant,
un gamin, un polisson, un de ces jolis diables
dans lesquels les vieux militaires retrouvent
la jeunesse de leur sang et comme le bruit de la
poudre, M Mauperin avait eu affaire à un
marmot raisonnable, à un petit garçon bien sage,
" à une demoiselle, " comme il disait ; et ç' avait
été pour lui un grande tristesse, mêlée de
quelque honte, d' avoir pour héritier ce petit
homme qui ne cassait pas ses joujoux. Avec sa
fille, M Mauperin avait eu le même ennui : elle
était de ces petites filles qui naissent femmes.
Elle semblait jouer avec lui pour l' amuser. à
peine si elle avait eu une enfance. à cinq ans,
quand un monsieur
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venait voir son re, elle courait se laver
les mains. Il fallait l' embrasser à certaines
places : on eût dit qu' elle était venue au monde
avec la crainte d' être chiffonnée par les
caresses et le coeur d' un père.
Ainsi refoulées, longuement amassées et
concentrées, toutes les tendresses de M Mauperin
allèrent au berceau de la nouvelle venue qu' il
avait appelée Renée, du nom lorrain de sare.
Il passait ses journées avec sa petite Renée en
bêtises divines. à tout moment il lui ôtait son
bonnet pour voir ses petits cheveux de soie. Il
lui apprenait de petites grimaces qui le
ravissaient. Il lui montrait à faire voir sa
graisse en pinçant avec ses petits doigts la chair
de ses petites cuisses. Il se couchait à cô
d' elle sur le tapiselle se roulait, à demi
nue, avec la jolie inconscience des enfants. La
nuit, il se relevait pour la regarder dormir, et
passait des heures à écouter ce premier souffle
de la vie, pareil à l' haleine d' une fleur. Quand
elle s' éveillait, il venait lui prendre son
premier sourire, ce sourire des toutes petites
filles qui sort de la nuit comme d' un paradis.
Son bonheur, à tout instant, se fondait en
délices : il lui semblait aimer un petit ange.
Quelles joies il avait avec elle à Morimond ! Il
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la traînait autour de la maison, dans une petite
voiture, et, à chaque pas, il se retournait pour
la voir criant à force de rire, du soleil sur la
joue, son petit pied rose, souple et tordu, dans
sa main. Ou bien il l' emportait dans ses
promenades. Il allait jusqu' à un village, faisait
envoyer par l' enfant des baisers aux gens qui le
saluaient, entrait chez un fermier auquel il
montrait les belles quenottes de sa fille.
Dans la route, souvent l' enfant s' endormait dans
ses bras comme dans des bras de nourrice.
D' autres fois, il l' emmenait dans la forêt, et là,
sous les arbres pleins de rouges-gorges et de
rossignols, à ces heures de la fin du jour il y
a des voix dans les bois au-dessus des chemins,
il ressentait d' ineffables douceurs à entendre
son enfant, pénétrée de tout ce bruit dans lequel
il marchait, chercher des sons, murmurer, bégayer,
comme pour répondre aux oiseaux et parler au ciel
qui chantait.
Mme Mauperin, elle, n' avait point si bien
accueilli cette dernière fille. Bonne femme, bonne
re, Mme Mauperin était dévorée de cet orgueil
de la province, l' orgueil de l' argent. Elle s' était
arrangée pour avoir deux enfants ; le troisième
était mal venu d' elle, commerangeant la fortune
des
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deux autres, comme rognant surtout la part de son
fils. La division des terres réunies, le partage
des biens amassés, et par là une déchéance future
de position sociale, une diminution de la famille
dans l' avenir, voilà ce que cette petite fille
représentait à sa mère.
M Mauperin bientôt n' eut plus de repos : la
re de famille sans cesse donna l' assaut à
l' homme politique, rappelant au père qu' il se
devait à la fortune de ses enfants. Elle essayait
de le détacher de ses amis, de son parti, de sa
fidélité à ses idées. Elle se riait de ses
nigauderies , qui l' empêchaient de tirer parti
de sa position. Ce furent tous les jours des
attaques, des obsessions, des reproches, la
terrible bataille du pot-au-feu contre une
conscience de député de l' opposition. à la fin,
M Mauperin demandait à sa femme deux mois de
trêve et de réflexion ; lui aussi voulait que sa
Renée fût riche. Au bout des deux mois, il
envoyait sa démission à la chambre et venait
établir à la Briche une raffinerie de sucre.
Il y avait vingt ans de cela. Les enfants avaient
grandi, la maison avait prospéré. M Mauperin
faisait dans sa raffinerie d' excellentes affaires.
Son fils était avocat. Sa première fille était
mariée. La dot de Renée était prête.
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Iii.
On était rentré au rez-de-chaussée de la maison.
Dans un coin du salon, tendu de perse et fleuri
de bouquets des champs qui jaillissaient de
petites bottes accrochées sur la tenture, Henri
Mauperin, Denoisel et Reverchon causaient.
Près de la cheminée, Mme Mauperin recevait,
avec de grandesmonstrations d' affection, son
gendre et sa fille, M et Mme Davarande, qui
venaient d' arriver. Elle se croyait obligée, dans
la circonstance présente, de déployer les
tendresses de la famille et de donner une
représentation de son coeur de mère.
Le frou-frou des embrassades de Mme Mauperin et
de Mme Davarande était à peine fini, qu' un vieux
petit monsieur, qui était entré doucement dans
le salon, dit bonjour des yeux à Mme Mauperin
en passant devant elle, et alla droit au groupe
dont faisait partie Denoisel.
Ce petit monsieur avait un habit noir et des
favoris blancs. Il portait un carton sous le bras.
" connais-tu cela ? Dit-il à Denoisel en
l' entraînant dans une embrasure de fenêtre et
en lui entr' ouvrant à moitié son carton.
p24
-ça ? ... je ne connais que ça... c' est la
balançoire mystérieuse... gravée d' après
Lavreince... "
le petit monsieur sourit : " oui, mais regarde. "
et il entr' ouvrit encore son carton, mais de
façon que Denoisel n' y pût mettre absolument
que le nez.
" avant le flot... elle est avant le flot !
Vois-tu ?
-parfaitement.
-et des marges ! ... un brillant, hein ! Ils ne
me l' ont pas donnée, va, les brigands ! ça m' a
été poussé ! ... et par une femme encore...
-bah !
-une cocotte... qui demandait à voir, chaque
fois que je mettais dessus. Ce gredin de
commissaire-priseur disait toujours : " passez à
madame... " enfin, à cent trente-cinq francs...
oh ! Je ne l' aurais pas payée un sou de plus...
-je crois bien... si j' avais su ça, moi qui en
connais une épreuve comme ça, toute pareille,
chez Spindler, le peintre... et à plus grandes
marges... il ne tient pas au Louis Xvi,
Spindler. Je n' aurais eu qu' à lui demander...
-sapristi ! Et avant le flot, comme la mienne ?
Tu es bien sûr ?
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-avant le flot... avant même... oui, elle est
d' un état moins avancé que la vôtre... elle est
avant... "
et la phrase qu' acheva Denoisel à l' oreille du
vieillard mit sur le visage de celui-ci le rouge
du plaisir, à ses lèvres une mouillure de salive.
En ce moment, M Mauperin entra dans le salon
avec sa fille. Il lui donnait le bras. Elle,
la tête un peu en arrière, paresseuse etline,
s' appuyait sur son bras, et frottait doucement,
comme un enfant qui se fait porter, ses cheveux
à sa manche.
" bonjour, toi, " dit-elle, et elle embrassa sa
soeur. Puis elle tendit le front à sa mère,
secoua la main de son beau-frère, et courant à
l' homme au carton : " peut-on voir, parrain ?
-non, filleule, vous n' êtes pas encore assez
grande. " et il lui donna sur la joue une petite
tape d' amitié.
" ah ! C' est toujours comme cela ce que vous
achetez ! " dit Renée en tournant le dos au
vieillard qui renouait les cordons de son carton
avec les rosettes savantes, familières aux doigts
des collectionneurs d' estampes.
" eh bien ! Qu' est-ce qu' on m' apprend ? " s' écria
tout à coup, en se tournant vers sa fille,
Madame Mauperin qui avait fait asseoir
Reverchon sur une
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chaise tout près d' elle, si près que ses gestes
et sa robe le touchaient, le caressaient presque.
" vous avez été emportés par le courant ? Il y a
eu du danger, je suis sûre ! ... oh ! Cette
rivière ! ... je ne comprends pas vraiment que
M Mauperin permette...
-Madame Mauperin, répondit M Mauperin qui
feuilletait avec sa fille un album sur une table,
je ne permets rien, je tolère.
-lâche ! Dit tout bas Mademoiselle Mauperin
à sonre.
-mais je t' assure, maman, -c' était Henri
Mauperin qui intervenait, -je t' assure qu' il
n' y avait aucun danger. Ils ont été un peu
entraînés par le courant... ils ont mieux aimé
s' accrocher à un bateau que de descendre à un
quart de lieue. Voilà tout ! Tu vois...
-tu me rassures, dit Madame Mauperin sur le
visage de laquelle la sérénité était redescendue
à chaque mot de son fils. Je te sais si prudent !
Mais, voyez-vous, Monsieur Reverchon, elle est
si folle, notre chère Renée ! J' ai toujours
peur... oh ! Tenez, elle a encore de l' eau sur
les cheveux... viens que je t' essuie...
-Monsieur Dardouillet ! Annonça un domestique.
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-un de nos voisins, dit à mi-voix Madame
Mauperin à Reverchon.
-eh bien ! en sommes-nous ? Demanda
M Mauperin au nouveau venu en lui serrant la
main.
-ça marche... ça marche... trois cents nouveaux
jalons aujourd' hui.
-trois cents ?
-trois cents... je crois que ce ne sera pas mal.
Voyez-vous, de la serre, je coupe droit à la pièce
d' eau, à cause de la vue... quarante-cinq ou
quarante-sept centimètres de pente, pas plus. Si
nous étions sur le terrain, je n' aurais point
besoin de vous expliquer... de l' autre côté, vous
savez, je remonte l' allée d' un mètre. Quand cela
sera fait, Monsieur Mauperin, savez-vous qu' il
n' y aura pas un pouce de ma propriété qui n' ait
été retourné ?
-mais quand planterez-vous donc, Monsieur
Dardouillet ? Demanda Mademoiselle Mauperin.
Voilà trois ans que je vous vois mettre des
ouvriers dans votre jardin : est-ce que vous n' y
mettrez pas un jour des arbres ?
-oh ! Les arbres, mademoiselle, ce n' est rien...
il est toujours temps... le plus pressé d' abord...
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le dessin du terrain, les vallonnements... et
puis après, des arbres... si on veut... "
quelqu' un était entré par une porte ouvrant de
l' intérieur de la maison sur le salon. Il avait
salué sans qu' on le vît. Il était là sans qu' on
s' en aperçût. Il avait une tête honnête et
ébouriffée comme un essuie-plume. C' était le
caissier de M Mauperin, M Bernard.
" nous sommes tous... M Bernard est descendu !
Ah bon ! Dit M Mauperin en l' apercevant, si tu
faisais servir, Madame Mauperin ? ... ces jeunes
gens doivent avoir faim. "
le recueillement du premier appétit était passé.
La causerie succédait au silence d' un dîner qui
commence, au bruit des cuillers dans les
assiettes à soupe.
" Monsieur Reverchon... " commença à dire Madame
Mauperin.
Elle avait fait asseoir le jeune homme à côté
d' elle, à sa droite, et l' on eût dit que ses
amabilités se frottaient à lui. Elle l' entourait
d' attentions, elle l' enveloppait de coquetteries.
Elle avait un sourire sur toute la figure et même
une voix qui n' était pas sa voix de tous les
jours, une voix de tête qu' elle prenait dans les
grandes cérémonies. Son regard allait perpétuellement
du jeune
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homme à son assiette et de son assiette à un
domestique. Lare couvait un gendre.
" Monsieur Reverchon, nous avons rencontré
dernièrement une personne de vos connaissances,
Madame De Bonnières... elle m' a dit un bien
de vous, un bien...
-j' ai eu l' honneur de rencontrer Madame De
Bonnières en Italie... j' ai même été assez
heureux pour lui rendre un petit service...
-vous l' avez délivrée des brigands ? S' écria
Renée.
-non, mademoiselle... c' est beaucoup moins
romanesque... Madame De Bonnières avait une
difficulté pour une note d' hôtel. Elle se trouvait
seule... je l' ai empêchée d' être trop volée...
-c' est toujours une histoire de voleurs, dit
Renée.
-on en ferait une pièce, dit Denoisel, et une
pièce neuve, le rabais d' une addition amenant un
mariage. Et le joli titre : le roman d' un quart
d' heure... de Rabelais !
-c' est une personne bien aimable que Madame De
Bonnières, reprit Madame Mauperin. Je lui
trouve une physionomie... vous la connaissez,
Monsieur Barousse ? Dit-elle en se tournant vers
le parrain de Renée.
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-certainement, madame, très-agréable...
-oh ! Parrain, elle ressemble à un satyre ! -
dit Renée. Et le mot lancé, voyant sourire, elle
se sentit devenir rouge : -oh ! Pour la tête
seulement, reprit-elle vivement.
-voilà ce que j' appelle se rattraper ! Dit
Denoisel.
-vous êtes resté longtemps en Italie, Monsieur
Reverchon ? Demanda M Mauperin pour faire
diversion.
-six mois.
-et vos impressions ?
-c' est très-intéressant, mais on y est bien
mal... je n' ai jamais pu me faire à prendre du
café dans des verres...
-l' Italie ? Dit Henri Mauperin, c' est pour
moi le plus triste voyage... le voyage le moins
pratique... quelle agriculture ! Quel
commerce ! ... un jour de bal masqué, à Florence,
je demandais au garçon dans un restaurant s' ils
restaient ouverts la nuit. " oh ! Non, monsieur,
nous aurions trop de monde... " on ne me l' a pas
raconté, je l' ai entendu. Cela juge un pays.
Quand on songe à l' Angleterre, à cette puissance
d' initiative collective et individuelle, quand
on a vu à Londres ce génie affairé du citoyen
anglais, dans le Yorkshire
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le rendement d' une grande ferme... voiun
peuple !
-je suis comme Henri, dit Madame Davarande,
l' Angleterre... c' est distingué... il y a une
politesse... je trouve ça très-bien, l' habitude
de présenter les gens... c' est comme de vous
rendre la monnaie dans du papier... et puis, ils
ont des étoffes qui ont un cachet ! Mon mari m' a
rapporté de l' exposition une robe de popeline...
ah ! Tu sais, maman, je me suis décidée, tu sais,
pour mon mantelet. J' ai été chez Albéric...
c' est très-drôle, figure toi... il vous fait
poser par une demoiselle un mantelet sur les
épaules... et puis il se met à tourner autour de
vous, et avec une règle d' ébène il indique les
endroits où ça ne va pas en vous touchant à
peine, tiens ! Des petits coups comme ça qu' il
jette : à chaque coup de règle la demoiselle
donne un coup de craie... oh ! C' est un homme
qui a bien du caractère, cet Albéric... et puis
c' est le seul... il n' y a que lui... il a un
style pour les mantelets ! ... j' en ai reconnu
deux de lui hier aux courses... par exemple, il
est cher.
-oh ! Ces gens-là gagnent ce qu' ils veulent,
dit Reverchon ; Edouard, mon tailleur, vient
de se retirer avec trois millions.
-eh bien, c' est très-bien, fit M Barousse, je
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suis très-heureux quand je vois des choses comme
ça. Ce sont maintenant les travailleurs qui ont
la fortune, voilà ! C' est la plus grande
volution depuis le commencement du monde...
-oui, dit Denoisel, une révolution qui fait
penser au mot du fameux voleur Chapon : " le
vol, monsieur le président, c' est le premier
commerce du monde ! "
-ça a-t-il été brillant, les courses ? Demanda
Renée.
-mais il y avait beaucoup de monde, répondit
Madame Davarande.
-très-brillant, mademoiselle, dit Reverchon.
Le prix de diane a été surtout parfaitement
couru. plume-de-coq, qu' on faisait à 35, a
été battu par basilicate de deux longueurs...
ç' a été très-émouvant. La poule de hacks
aussi a été très-belle... quoique la piste fût
un peu dure...
-quelle est donc cette dame russe qui attelle
toujours à quatre, Monsieur Reverchon ? Demanda
Madame Davarande.
-Madame De Rissleff. Oh ! Elle a des chevaux
admirables... de purs orloff !
-vous devriez bien vous faire recevoir du
jockey, Jules, pour les courses, fit Madame
Davarande en se tournant vers son mari. Je
trouve cela
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si commun d' être avec tout le monde ! Vraiment,
quand on se respecte un peu... une femme... il
n' y a que la tribune du jockey.
-ah ! Voilà une crte aux champignons, dit
Barousse, votre Adèle s' est surpassée... c' est
un vrai cordon-bleu... je lui en ferai mes
compliments en m' en allant.
-tiens ! Je croyais que vous n' en mangiez jamais,
dit Madame Mauperin.
-je n' en mangeais pas en 1848... je n' en ai pas
mangé jusqu' au deux décembre... est-ce que vous
croyez que tout ce temps-là, la police avait le
temps de s' occuper de l' inspection des
champignons ? Mais depuis le retour de l' ordre...
-Henriette, dit Madame Mauperin à Madame
Davarande, laisse-moi gronder ton mari... il
nous néglige... voilà plus de trois semaines
qu' on ne vous a vu, Monsieur Davarande.
-mon dieu, ma chère mère, si vous saviez tout
ce que j' ai eu à faire ! Vous savez que je suis
très-bien avec Georges... son père est fort
occupé à la chambre... comme chef du cabinet,
les affaires retombent sur Georges... il y a
mille choses qu' il ne peut faire faire qu' à des
personnes de confiance, à des amis... il y a eu
cette grosse affaire, ce début à l' opéra... ça a
demandé des négociations, des
p34
pourparlers, des allées et des venues... il
fallait éviter un conflit entre les deux
ministères... oh ! Nous avons été bien occupés
tous ces temps-ci... il est si gentil, que je ne
pouvais pas...
-si gentil ? Dit Denoisel. Mais il devrait au
moins vous payer vos courses de cabriolet...
voilà plus de deux ans qu' il vous promet une
sous-préfecture...
-mon cher Denoisel, c' est beaucoup plus
difficile que vous ne pensez... et puis, quand
on ne veut pas trop s' éloigner de Paris... au
reste, je vous dirai, entre nous, que c' est
presque fait. D' ici à un mois, j' ai tout lieu de
penser...
-de quels débuts parliez-vous ! Demanda
Barousse.
-la Bradizzi, dit Davarande.
-ah ! La Bradizzi ! ... étourdissante ! Fit
Reverchon. Elle a surtout des parcours d' une
légèreté ! L' autre jour j' ai été dans la loge
du directeur, sur le théâtre : on ne l' entend
pas retomber quand elle danse...
-nous pensions te voir hier soir, Henri, dit
Madame Davarande à son frère.
-hier, j' étais à ma conférence, dit Henri.
-Henri avait été nommé rapporteur, dit
fièrement Madame Mauperin.
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-ah ! Fit Denoisel, la conférence d' Aguesseau...
ça va donc toujours, votre petite parlotte ?
Combien êtes-vous là dedans ?
-deux cents.
-et tous hommes d' état ? C' est effrayant ! ...
de quoi étais-tu rapporteur ?
-d' un projet de loi sur la garde nationale...
-vous ne vous refusez rien, dit Denoisel.
-je suis r que tu ne fais pas partie de la
garde nationale, Denoisel ? Fit M Barousse.
-jamais !
-c' est pourtant une institution.
-les tambours l' affirment, Monsieur Barousse.
-et tu ne votes pas non plus, je parie ?
-sous aucun prétexte.
-Denoisel, je suis fâcde te le dire, tu es
un mauvais citoyen. C' est dans ton sang, je ne
t' en veux pas, mais enfin ça est...
-mauvais citoyen, comment cela ?
-enfin tu es toujours en opposition avec les
lois...
-moi ?
-toi... tiens ! Sans remonter plus loin, la
succession de ton oncle Frédéric... l' héritage
que tu as laissé à ses enfants naturels...
-eh bien ?
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-voilà ce que j' appelle une action illégale,
blâmable, déplorable... qu' est-ce que veut la
loi ? Elle est claire, la loi : elle veut que
les enfants nés hors mariage ne puissent pas
hériter. Tu ne l' ignorais pas, je te l' avais dit,
ton notaire te l' avait dit, le code te le disait.
Qu' est-ce que tu fais ? Tu fais hériter les
enfants ! Tu envoies promener le code, l' esprit
de la loi, tout ! Mais abandonner la fortune
d' un oncle dans ces conditions-là, Denoisel,
c' est rendre hommage aux mauvaises moeurs, c' est
encourager...
-Monsieur Barousse, je sais vos principes
là-dessus... mais, qu' est-ce que vous voulez ?
Quand j' ai vu ces trois pauvres gamins, je me
suis dit que jamais je ne trouverais bons les
cigares que je fumerais avec leur pain... on
n' est pas parfait.
-tout ça, ce n' est pas la loi. Quand la loi
dit quelque chose, elle a un but, n' est-ce pas ?
La loi est contre l' immoralité. Suppose qu' on
t' imite...
-n' ayez pas peur, Barousse, dit M Mauperin
en souriant.
-on ne doit jamais donner le mauvais exemple,
pliqua sentencieusement Barousse. Et se
retournant vers Denoisel : -comprends-moi bien,
Denoisel, je ne t' en estime pas moins pour
cela... au contraire, je rends hommage à ton
désintéressement ;
p37
mais pour dire que tu as bien fait... non !
C' est comme ta vie : ta vie n' est pasgulière.
On s' occupe, que diable ! On fait quelque chose,
on entre quelque part, on se met dans un bureau,
on paye sa dette à la patrie ! Si tu t' y étais
mis de bonne heure, avec ton intelligence, tu
aurais peut-être maintenant une place de trois
ou quatre mille francs...
-on m' a offert mieux que ça, Monsieur Barousse.
-plus ? Dit Barousse.
-plus, répondit tranquillement Denoisel.
Barousse le regarda avec stupéfaction.
" rieusement, reprit Denoisel, j' ai eu
beaucoup d' avenir... pendant cinq minutes. Vous
allez voir... le 24 février 1848, je ne savais
que faire... quand on a pris les tuileries le
matin, on est dérangé pour toute la journée...
il me vint l' idée d' aller voir un de mes amis
qui était emplodans un ministère... dans un
ministère de l' autre côté de l' eau. J' arrive au
ministère : personne ! Je monte, j' entre dans
le cabinet du ministre où travaillait mon ami :
pas d' ami. J' allume une cigarette pour
l' attendre. Un monsieur entre pendant que je
fumais. Il me voit assis : il me croit du
ministère. Il était sans chapeau : je le crois
de la
p38
maison. Il me demande très-poliment de lui
montrer les êtres. Je le conduis, nous revenons.
Il me donne à écrire quelque chose dont il
m' indique le sens : je prends la plume de mon
ami, et j' écris. Il me lit, il est enchanté ;
nous causons : il me trouve de l' orthographe.
Il me serre les mains : il s' aperçoit que j' ai
des gants... bref, au bout d' un quart d' heure,
il me demandait instamment d' être son secrétaire...
c' était le nouveau ministre !
-et tu n' acceptas pas ?
-mon ami arriva... j' acceptai pour lui. Il est
devenu quelque chose comme maître des requêtes
au conseil d' état... c' était joli pourtant de
n' avoir qu' une demi-journée de surnumérariat ! "
on était au dessert. M Mauperin avait approché
de lui une assiette de petits fours, et sa main
y plongeait distraitement.
" Monsieur Mauperin ? Lui dit sa femme, et elle
lui fit un signe des yeux.
-pardon, ma chère... la symétrie, c' est juste...
je n' y pensais plus, -et il remit l' assiette
en place.
-vous avez la manie de déranger...
-j' ai eu tort, ma chère, j' ai eu tort...
voyez-vous, messieurs, c' est une excellente
femme que
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ma femme... mais quand on touche à sa symétrie...
c' est une des religions de ma femme, la
symétrie.
-vous êtes ridicule, Monsieur Mauperin, -dit
Madame Mauperin, rougissant d' être prise en
flagrant délit de provincialisme , et elle
lança à sa fille : -mon dieu, Renée, comme vous
vous tenez ! Tenez-vous donc droite, ma chère
enfant...
-bon ! Murmura tout bas la jeune fille en se
parlant à elle-même, maman se revenge sur moi...
-messieurs, dit M Mauperin quand on fut rent
au salon, vous savez qu' on peut fumer. Nous
devons cela à mon fils ; il a été assez heureux
pour obtenir de sa mère...
-du café, parrain ? Demanda Renée à
M Barousse.
-non, répondit M Barousse, je ne dormirais
pas...
-ici, fit Renée en achevant sa phrase.
-Monsieur Reverchon ?
-jamais, mademoiselle, je vous remercie bien. "
elle allait, elle venait, et la fumée des tasses
qu' elle portait lui montait au visage comme un
souffle avec la chaleur du café.
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" tout le monde est servi ? "
elle n' attendit pas la réponse.
" tra tra tra... "
le piano jeta dans le salon les premières notes
d' une polka. Puis s' arrêtant : " danse-t-on ? Si
on dansait ? Oh ! Dansons donc !
-laisse-nous fumer tranquillement, dit
M Mauperin.
-oui, pépère, " et, reprenant vivement sa polka,
elle se mit à la danser sur son tabouret, en ne
tenant à terre que par la pointe des pieds. Elle
jouait sans regarder, la tête retournée vers le
salon, animée, souriante, le feu de la danse
dans les yeux et sur les joues, ainsi qu' une
petite fille qui fait danser les autres et, tout
en jouant, les suit et s' agite avec eux. Elle
balançait les épaules. Son corps ondulait comme
sous un enlacement, sa taille marquait le
rhythme. Il y avait dans sa tournure la molle
indication d' un pas ébauché. Puis elle se
retourna vers le piano ; sa tête se mit à battre
doucement la mesure ; ses yeux coururent avec
ses mains sur les touches noires et blanches.
Penchée sur la musique qu' elle faisait, elle
semblait battre les notes ou les caresser, leur
parler, les gronder, leur sourire, les bercer,
les endormir. Elle appuyait sur le tapage ; elle
jouait avec
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la mélodie ; elle avait de petits mouvements
tendres et de petits gestes passionnés ; elle
se baissait et se relevait, et le haut de son
peigne d' écaille à tout moment entrait dans la
lumière, puis aussitôt s' éteignait dans le noir
de ses cheveux. Les deux bougies du piano,
frémissantes au bruit, jetaient un éclair sur
son profil ou bien croisaient leurs flammes sur
son front, ses joues, son menton. L' ombre de ses
boucles d' oreille, deux boules de corail,
tremblait sans cesse sur la peau de son cou, et
les doigts de la jeune fille couraient si vite
sur le piano qu' on voyait seulement je ne sais
quoi de rose qui volait.
" et c' est d' elle... dit M Mauperin à Reverchon.
-elle a pris des leçons de Quidant, ajouta
Madame Mauperin.
-na ! C' est fini ! " et, quittant le piano,
Renée alla se planter devant Denoisel.
" contez-moi une histoire, Denoisel, pour
m' amuser, ce que vous voudrez. "
et elle se tenait debout devant lui, les bras
croisés, la tête un peu en arrière, le corps
porté sur une jambe, avec un petit air gamin
et une sorte de crânerie mutine qui ajoutaient
à la grâce un peu cavalière de son costume :
elle portait un
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col de piqdroit, une cravate faite d' un ruban
noir ; les revers d' un gilet blanc s' abattaient
sur sa robe de drap taillée en forme de veste :
sa jupe avait sur le devant des poches de paletot.
" quand ferez-vous vos dents de sagesse, Renée ?
Lui demanda Denoisel.
-jamais ! -et elle se mit à rire. -eh bien !
Et mon histoire ? "
Denoisel regarda si personne ne l' écoutait, et,
baissant la voix : " il y avait une fois un papa
et une maman qui avaient une petite fille. Le
papa et la maman, qui voulaient la marier,
faisaient venir des messieurs très-bien ; mais la
petite fille, qui était très-bien aussi...
-ah ! Que vous êtes bête ! ... je vais travailler,
tenez. "
et prenant son ouvrage dans un panier sur une
table, elle alla s' asseoir à côté de sa mère.
" est-ce qu' on ne fait pas le whist, ce soir ?
Demanda M Mauperin.
-mais si, mon ami, dit Madame Mauperin, la
table est prête... vous voyez bien... il n' y a
que les bougies à allumer.
-adjugé ! " cria Denoisel à l' oreille de
Barousse, qui commençait à s' endormir au coin
de la cheminée avec les dodelinements de tête d' un
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voyageur en diligence. M Barousse bondit,
Denoisel lui tendit une carte : " le roi de pique !
avant la lettre ! vous êtes demandé au whist.
-vous n' êtes pas trop fatiguée ce soir,
mademoiselle ? Dit Reverchon en s' approchant.
-moi, monsieur ? ... je danserais toute la nuit ! ...
voilà comme je suis.
-vous faites là quelque chose... c' est très-joli.
-ça ? ... ah ! Oui, joli ! ... c' est un bas... je
tricote pour mes petits malheureux... c' est chaud,
voilà tout... je ne suis pas forte sur l' aiguille,
je vous dirai... la broderie, la tapisserie, il
faut une attention, au lieu que ça... tenez, ce
sont les doigts qui vont... ça se fait tout seul
une fois en train... on est libre de penser au
grand turc...
-dis donc, Renée, fit M Mauperin, c' est
drôle : j' ai beau perdre, je ne peux pas me
rattraper...
-ah ! Ah ! Il est très-bon, celui-là... je le
retiens pour ma collection, -répondit Renée ;
puis tout à coup : -Denoisel ! Ici ! Voulez-vous
venir ici ? ... là... plus près, plus près...
voulez-vous venir... tout de suite, là ? Et
maintenant, à genoux...
-es-tu folle ! S' écria Madame Mauperin.
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-Renée, dit Denoisel, je crois que vous avez
juré de me faire manquer mon mariage...
-Renée, voyons, voyons ! Dit paternellement
M Mauperin de la table de jeu.
-eh bien ! Quoi ? -dit Renée ; et menaçant en
jouant Denoisel d' une paire de ciseaux : -
d' abord, si vous bougez ! ... Denoisel est
toujours très-mal coiffé... il a les cheveux mal
coupés... il a toujours une grande vilaine mèche
qui lui tombe sur le front... ça fait loucher
les personnes qui le regardent... je veux lui
couper sa mèche... bon ! Il a peur ! Mais je
coupe très-bien les cheveux, demandez à papa !
-et elle donna, en un instant, deux ou trois
coups de ciseaux dans les cheveux de Denoisel,
alla à la cheminée, secoua les cheveux dans le
foyer, et, se retournant : -si vous croyez que
c' était pour vous chiper une mèche ! "
elle n' avait point fait attention au coup de coude
que son frère lui avait donen passant. Sa
re, un instant cramoisie, était toute pâle :
elle ne s' en était pas aperçue. Son re, sortant
du whist, venait à elle avec un air d' embarras et
une mine de bouderie ; elle lui prit la cigarette
qu' il avait commencée, la porta à ses lèvres, tira
une bouffée, la rejeta bien vite, détourna la
tête,
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toussa, cligna des yeux, et fit : " pouah ! Que
c' est mauvais !
-mais vraiment, Renée, dit Madame Mauperin
d' une voix sévère et désolée, vraiment je ne sais
pas... je ne vous ai jamais vue comme ce soir...
-le t! " demanda M Mauperin au domestique
qu' il avait sonné.
Iv.
Dix heures un quart déjà ! Dit Madame Davarande,
nous n' avons que le temps d' aller au chemin de
fer. Renée, fais-moi donner mon chapeau.
Chacun se leva. Barousse, au bruit, se réveilla,
et la petite bande des invités de Paris se mit en
route pour regagner Saint-Denis.
-je vous accompagne, dit Denoisel, cela me fera
prendre l' air.
Barousse était en avant, donnant le bras à
Reverchon. Le ménage Davarande suivait. Henri
Mauperin et Denoisel fermaient la marche.
" pourquoi ne couches-tu pas ? Tu t' en irais
demain à Paris, -se mit à dire Denoisel à
Henri.
-non, -répondit Henri, -je ne veux pas.
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J' ai à travailler demain matin... je ne serais à
Paris que tard... ma journée serait perdue. "
ils se turent. Des mots de Barousse, faisant à
Reverchon l' éloge de Renée, volaient par
instants jusqu' à eux dans la nuit.
" dis donc, Denoisel, j' ai peur que ce ne soit
cassé, crois-tu ?
-je le crois.
-ah çà ! Mon cher, veux-tu me dire un peu
pourquoi tu t' es prêté à toutes les sottises qui
ont passé par la tête de ma soeur, ce soir ? Tu
as une grande influence sur elle, et...
-mon petit, dit Denoisel en tirant une bouffée
de son cigare, permets-moi d' abord d' ouvrir une
parenthèse historique, philosophique et sociale.
Nous en avons fini, n' est-ce pas ? -quand je dis
nous, je dis la majorité du peuple français, -
avec les jolies petites demoiselles qui parlaient
comme les poupées à ressort, qui disaient
papa, maman , et qui, en dansant, ne perdaient
jamais de vue les auteurs de leurs jours ? La
petite demoiselle enfantine, timide, honteuse,
balbutiante, dressée à tout ignorer, ne sachant
ni se tenir sur ses jambes, ni s' asseoir sur une
chaise, c' est pas, c' est vieux, c' est usé :
c' était la demoiselle à marier de l' ancien
gymnase... aujourd' hui, ce
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n' est plus ça. Le procédé de culture est changé ;
c' était un espalier, ça pousse maintenant en plein
vent, les jeunes personnes ! On demande à une
jeune fille des impressions, des expressions
personnelles et naturelles. Elle peut parler, et
elle doit parler de tout. C' est pasdans les
moeurs. Elle n' est plus tenue de jouer
l' ingénuité, mais l' intelligence originale. Pourvu
qu' elle brille en société, les parents sont
enchantés. Sa mère la mène à des cours. A-t-elle
un talent ? On le couve, on le chauffe. Au lieu
de pauvres coureuses de cachet, on lui donne de
vrais maîtres, des professeurs du conservatoire,
des peintres qui ont exposé. Elle prend le genre
artiste , et on est enchanté de le lui voir
prendre... voyons, est-ce là, oui ou non,
l' éducation des filles dans la bourgeoisie
actuelle !
-tu conclus ?
-maintenant, reprit Denoisel sans répondre,
mets-moi au beau milieu de cette éducation-là,
que je ne juge pas, remarque-le, mets-moi un
excellent brave homme de père, la bonté et la
tendresse mêmes, ajoutant à toutes ces
émancipations l' encouragement de sa faiblesse
et de son adoration ; suppose que ce père ait
souri à toutes les audaces, à toutes les jolies
gamineries d' un garçon
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dans une femme ; qu' il ait laissé sa fille
prendre peu à peu ces qualités d' homme dans
lesquelles il retrouve avec orgueil la tournure
de son coeur...
-et c' est toi, toi, mon cher, qui connais si
bien ma soeur, la façon dont elle a été élevée,
le genre qu' elle a pris en s' autorisant des
gâteries de mon père, tout ce qui enfin la rend
si difficile à marier, c' est toi qui, ce soir,
la laisses faire un tas d' inconvenances, quand
tu pouvais, avec ces mots que tu sais lui dire,
et que toi seul tu peux lui dire, l' arrêter
net ? "
l' ami auquel Henri Mauperin parlait ainsi,
Denoisel, était le fils d' un compatriote, d' un
camarade d' école et d' un compagnon d' armes de
M Mauperin. M Mauperin et son père s' étaient
trouvés aux mêmes batailles ; ils avaient mêlé
leur sang à la même place ; dans la retraite de
Russie, ils avaient mordu au même foie de cheval.
Un an après son retour en France, M Mauperin
perdait cet ami, qui lui laissait en mourant la
tutelle de son fils. L' enfant retrouvait un père
dans son tuteur. Collégien, il passait toutes ses
vacances à Morimond, et la maison Mauperin
devenait pour lui la famille. Quand M Mauperin
eut des enfants,
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il sembla au jeune homme qu' il lui avait manqué
jusqu' alors un frère et une soeur : il eut le
sentiment d' être leur aîné, et redevint enfant
pour être enfant avec eux.
Ses prérences allèrent naturellement à Renée,
qui toute petite commença à l' adorer. Déjà elle
était vive, entêtée ; lui seul parvenait à la
faire écouter et obéir. Lorsqu' elle avait grandi,
il avait été l' instituteur de son caractère, le
confesseur de son esprit, le maître de ses goûts.
Et son influence sur la jeune fille avait crû de
jour en jour avec sa familiarité, dans cette
maisonil avait sa chambre toujours prête,
son couvert toujours mis, et où à tout moment
il venait passer une semaine.
" il y a des jours, -reprit Henri, -où cela
n' a pas d' inconvénient, les bêtises de ma soeur ;
mais ce soir... devant ce garçon... ça va faire
manquer le mariage, j' en suis sûr ! Un parti
excellent... où il y avait de très-belles
espérances... un jeune homme très-bien sous tous
les rapports, charmant, très-distingué...
-tu trouves ? Moi, il m' a fait peur pour ta
soeur... et voilà pourquoi j' ai été avec elle
comme tu m' as vu ce soir. Cet homme-là, mais
c' est la distinction commune, la distinction
faite avec la
p50
vulgarité de toutes les élégances ! C' est une
affiche de modes, c' est un mannequin de tailleur,
au physique comme au moral ! Rien, il n' y a rien
dans un petit bonhomme comme ça ! Un mari pour
ta soeur, lui ? ... mais comment diable veux-tu
qu' il la comprenne ? Avec quoi veux-tu qu' il
perçoive ce qu' il y a, sous ses excentricités,
de généreux, de noble, de passionné, au fond
d' elle ? Imagines-tu entre eux une pensée
commune ? Mon dieu ! Ta soeur épouserait n' importe
qui, pourvu qu' il fût intelligent, qu' ilt un
caractère, une personnalité, quelque chose capable
de dominer ou de remuer une nature de femme comme
la sienne, je ne dirais rien. Il y a souvent de
grands défauts, chez un homme, qui font vivre le
coeur d' une femme. Avec un mauvais sujet, il y
aurait encore la ressource qu' elle s' attachât à
lui par jalousie ; un homme d' ambition et
d' affaires comme toi lui donnerait l' occupation,
la fièvre, le rêve de son avenir... mais un petit
monsieur comme ça ! à perpétuité ! Ta soeur serait
malheureuse comme les pierres ; elle en mourrait...
c' est qu' elle n' est pas faite comme les autres,
ta soeur, il faut bien se dire ça. C' est une
nature élevée, libre, très-blagueuse et
très-tendre... au fond, c' est une mélancolique
tintamarresque...
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-une mélancolique tintamarresque ? Qu' est-ce que
c' est que ça ?
-je vais te le dire. C' est...
-Henri, dépêche-toi ! Cria Davarande de
l' embarcadère. On monte en wagon... j' ai ton
billet. "
v.
Monsieur et Madame Mauperin étaient dans leur
chambre. La pendule venait de sonner minuit
gravement, lentement, comme pour marquer la
solennité de cette heure intime et conjugale, qui
est en me temps le tête-à-tête du mariage et le
conseil secret dunage ; heure de transformation
et de magie, à la fois bourgeoise et diabolique,
qui rappelle le conte de la femmetamorphosée
en chatte. L' ombre du lit touche mystérieusement
l' épouse. Le coucher lui prête une sorte de charme.
Un reste des ensorcellements de la maîtresse lui
revient à cet instant. Sa volonté s' éveille à cô
de la volonté maritale qui s' endort. Elle se
redresse, elle égratigne, elle gronde, elle boude,
elle taquine, elle lutte. Elle a contre l' homme
les caresses et les coups de griffes. L' oreiller
lui attribue
p52
sa puissance : elle entre dans la nuit comme
dans sa force.
Madame Mauperin se mettait des papillotes
devant la glace, éclairée par une seule bougie.
Elle était en camisole et en jupon. Sa grosse
personne, au-dessus de laquelle ses petits bras
allaient et venaient avec un geste de couronnement,
mettait au mur la silhouette fantastique du
déshabillé de la cinquantaine, et faisait trembler
sur le papier du fond de la chambre une de ces
ombres corpulentes que semblent dessiner ensemble,
au fond de l' alcôve des vieux ménages, Hoffmann
et Daumier. -M Mauperin était déjà au lit.
" Louis ! Dit Madame Mauperin.
-quoi ? Dit M Mauperin, avec l' accent
d' indifférence, de regret, d' ennui de l' homme qui,
les yeux encore ouverts, commence à goûter les
douceurs de la pose horizontale.
-oh ! Si vous dormez !
-je ne dors pas du tout. Voyons, quoi ?
-oh ! Mon dieu, rien. Je trouve que Ree a été
ce soir d' une inconvenance... voilà tout. As-tu
remarqué ?
-non. Je n' ai pas fait attention.
-une lubie ! ... c' est qu' il n' y a pas la moindre
raison... elle ne t' a rien dit, voyons ? Tu ne sais
p53
rien ? Car voilà où j' en suis avec vos
cachotteries... vos secrets : je suis toujours la
dernière à savoir les choses... mais toi, oh ! Toi,
on te raconte tout... je suis bien heureuse de
n' être pas née jalouse, sais-tu ? "
M Mauperin remonta, sans répondre, son drap sur
son épaule.
" tu dors, décidément, reprit Madame Mauperin
avec ce ton aigre et désappointé de la femme qui
attend une riposte sur son attaque.
-je t' ai déjà dit que je ne dormais pas...
-mais vous ne comprenez donc pas, Monsieur
Mauperin ? Oh ! Ces hommes intelligents... c' est
curieux ! ça vous touche assez pourtant, ce sont
vos affaires comme les miennes. Voilà encore un
mariage manqué, comprenez-vous ? Un mariage où il
y avait tout... de la fortune, une famille
honorable... tout ! Je connais ces temps d' arrêt-là
dans les mariages... nous pouvons en faire notre
deuil... Henri m' en a parlé ce soir ; le jeune
homme ne lui en a rien dit naturellement ; c' est
un garçon qui sait vivre... mais Henri est
persuadé qu' il se retire... ça se sent, ces
choses-... c' est dans l' air des gens...
-eh bien ! Il se retirera, qu' est-ce que vous
voulez que je vous dise ? " et M Mauperin, se
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levant sur son ant, allongea ses deux mains sur
ses cuisses. " il se retirera. Des jeunes
Reverchon, ce n' est pas unique, on en retrouve...
au lieu que des filles comme ma fille...
-mon dieu ! Votre fille... votre fille...
-vous ne lui rendez pas assez justice, Thérèse.
-moi ! Je lui rends toute la justice possible.
Seulement... je la vois comme elle est, je n' ai
pas vos yeux, moi... elle a des défauts, de
très-grands défauts que vous avez encouragés, oui,
vous ; des caprices, de l' étourderie, comme si
elle avait dix ans ! ... si vous croyez que je ne
souffre pas de ses incertitudes, de ses exigences,
d' un tas de choses absurdes, depuis qu' on cherche
à la marier ! Et puis une façon d' arranger les
gens qu' on lui présente ! Elle est terrible pour
les entrevues... voilà une dizaine de prétendus
que nous lui voyons éplucher... "
à ces derniers mots de Madame Mauperin, un
éclair de vanité paternelle brilla sur le visage
de M Mauperin. Oui, oui, dit-il en souriant de
souvenir ; le fait est qu' elle a un esprit
diabolique... te rappelles-tu ce pauvre préfet :
" oh ! Un vieux coq ! ... " je me rappelle comme elle
a dit cela tout de suite en le voyant.
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-c' est très-drôle en effet, et très-convenable
surtout... et ça vous fait marier, ces mots-là,
croyez-le... ça engage d' autres personnes à se
présenter, n' est-ce pas ? Je suis certaine que
Renée a dans le monde une réputation de
chanceté... encore un peu de ce joli esprit-là...
et vous verrez comme il viendra des demandes pour
votre fille ! J' ai marié si facilement
Henriette ! Celle-ci, c' est ma croix...
M Mauperin, qui avait pris sa tabatière sur la
table de nuit, paraissait occupé à la faire tourner
entre le pouce et l' index.
" enfin, reprit Madame Mauperin, cela la
regarde... quand elle aura trente ans, quand elle
aura refusé tout le monde, quand il n' y aura plus
personne pour vouloir d' elle... malgré tout ce
qu' elle a d' esprit, de bonnes qualités, de tout
ce que vous voudrez... elle réfléchira... et vous
aussi. "
il y eut une pause. Madame Mauperin laissa à
M Mauperin le temps de croire qu' elle avait
fini. Puis, changeant de ton : " j' ai maintenant
à vous parler de votre fils... "
ici M Mauperin, courbé jusque-là sous les paroles
de sa femme, releva la tête ; il eut un demi-sourire
d' une bonhomie malicieuse.
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Il est dans la bourgeoisie, dans la plus haute
comme dans la plus basse, un certain amour
maternel qui s' élève jusqu' à la passion et
s' abaisse jusqu' à l' idolâtrie. Des mères s' y
rencontrent souvent, dont les tendresses se
prosternent, dont le coeur est comme agenouillé
devant un fils. Ce n' est plus l' amour maternel,
voilant ses faiblesses, armé de ses droits, jaloux
de ses devoirs, soucieux de la hiérarchie et de
la discipline de la famille, entouré de respect
et d' autorité. L' enfant, approché de la mère par
toutes les familiarités, roit d' elle des soins
qui ressemblent à l' hommage, et des caresses
il y a de la servilité. La mère lui rapporte tous
ses rêves ; car il est non-seulement l' héritier,
mais encore l' avenir de la famille, à laquelle
il promet les fortunes de la bourgeoisie, ses
avancements, ses ascensions progressives de
génération en génération. Lare jouit de ce
qu' il est et de ce qu' il sera. Elle l' aime et se
glorifie en lui. Elle lui voue ses ambitions et
lui donne son culte. Ce fils lui apparaît comme
un être supérieur et que ses entrailles
s' étonnent d' avoir porté : on dirait qu' au fond
d' elle se mêlent confusément les orgueils et les
humilités de la mère d' un dieu.
Madame Mauperin était le type de ces res de
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la bourgeoisie moderne. Les mérites, le visage,
l' esprit de son fils, étaient pour elle comme une
divinité. Sa personne, ses grâces, ce qu' il
disait, ce qu' il faisait lui était sacré. Elle se
tenait en contemplation devant lui ; les autres,
auprès de lui, pour elle, n' étaient pas. Le monde
lui semblait commencer et finir à son fils. Il
était pour elle la perfection de tout, le plus
intelligent, le plus beau et surtout le plus
distingué des hommes. Il était myope et portait
un lorgnon : elle ne voulait même pas convenir
qu' il eût la vue basse.
Quand il était, elle le regardait parler,
s' asseoir, marcher ; elle lui souriait, quand il
avait le dos tourné. Elle aimait les plis de son
habit. Quand il n' était pas là, elle restait
souvent des minutes enfoncée dans un fauteuil :
une idée d' une douceur infinie éclairait et
apaisait peu à peu son visage ; de l' ombre, de la
paix, de la lumière y descendaient à la fois ;
son regard était heureux, ses yeux se souvenaient,
son coeur semblait revoir. Si on lui parlait, à ce
moment-là, elle paraissait se réveiller.
Il y avait de l' hérédité dans cette manie d' amour
maternel. Madame Mauperin était d' un sang qui
avait toujours eu pour son fils des tendresses
chaudes, violentes, presque frénétiques. Les
res,
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dans sa famille, étaient furieusement mères. Sa
grand' mère avait laissé une légende dans la
Haute-Marne : on disait qu' elle avait défigu
avec un charbon ardent un enfant qu' on trouvait
plus beau que le sien. Aux premiers bobos de son
fils, Madame Mauperin avait failli devenir
folle : elle maudissait tous les enfants bien
portants ; elle voulait que Dieu les tuât, si son
fils mourait. Une fois, il fut malade gravement,
elle passa quarante-huit nuits sans se coucher ;
de fatigue, ses jambes enflèrent. Quand il
commença à courir, tout lui fut permis. Si l' on
venait se plaindre qu' il avait battu les enfants
du village, elle disait d' un ton attendri :
" pauvre petit ! " .
Puis, l' enfant grandissant, l' âme de la mère
commença à marcher devant lui, et à remplir déjà
d' espérances le chemin de sa vie d' homme. Elle
songeait aux héritières du département dont l' âge
pourrait plus tard s' accorder avec le sien. Elle
le voyait dans des châteaux, à cheval, chassant en
habit rouge. Elle s' éblouissait d' illusions et de
perspectives.
Vint l' heure du collége, l' heure de la paration.
Madame Mauperin lutta trois mois pour garder son
fils, le faire élever près d' elle par un
précepteur. Mais M Mauperin fut inébranlable.
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Tout ce que Madame Mauperin put obtenir de son
mari fut le choix du collége : elle choisit le
plus doux qu' elle put trouver, un de ces colléges
d' enfants riches, à la discipline molle, où l' on
mange des meringues en promenade, et où les
professeurs donnent plus de répétitions que de
punitions.
Pendant les sept ans qu' il resta là, Madame
Mauperin ne passa pas un jour sans venir de
Saint-Denis le voir à la récréation d' une heure.
La pluie, le froid, la fatigue, le malaise, rien
ne l' arrêtait. Au parloir, dans la cour, les autres
res se la montraient. L' enfant l' embrassait,
prenait les gâteaux qu' elle lui apportait, et,
disant qu' il avait un devoir à finir, se dépêchait
de retourner jouer. Cela suffisait à sa mère. Elle
l' avait vu, il allait bien. Sans cesse elle pensait
à sa santé. Elle le chargeait de flanelle. Dans
les congés, elle le bourrait de viande, de filets
de boeuf dont elle lui versait tout le jus
saignant pour qu' il devînt grand et fort. Elle lui
acheta un petit tapis pour qu' il ne fût pas assis
trop durement sur les bancs de sa classe. Le
collége avait des chambres pour les élèves : elle
lui meubla la sienne comme une chambre d' homme.
Il eut à douze ans une toilette-commode en
palissandre.
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L' enfant devint jeune homme, le jeune homme sortit
du collége, et la passion de Madame Mauperin ne
fit que grandir avec toutes les satisfactions que
donne aux yeux des mères un grand fils dont la
tournure change et dont la barbe naît. Oubliant
les fournisseurs dont elle payait les notes, elle
était émerveillée de la façon dont son fils
s' habillait, se coiffait, se chaussait. Il y avait
dans le goût de ce qu' il aimait, dans le luxe de
ses habitudes, dans son air, dans sa vie, une
élégance devant laquelle elle s' inclinait avec
étonnement et ravissement comme si elle n' en était
pas la source et la caissière. Le domestique de
son fils n' était pas pour elle tout à fait un
domestique. Le cheval de son fils n' était pas
absolument un cheval : c' était le cheval de son
fils. Quand son fils sortait, elle se faisait
prévenir pour avoir la satisfaction de le voir
monter en voiture et partir.
Chaque jour, elle était plus remplie de ce fils.
Sans distraction, sans occupation d' imagination,
ne lisant pas, vieillie près de ce mari qui ne
lui avait point apporté d' amour et qu' elle avait
toujours senti enfermé loin d' elle dans l' étude,
la politique, les affaires, n' ayant plus à ses
tés qu' une fille à laquelle elle n' avait jamais
donné tout son coeur, elle avait fini par mettre
toute sa vie dans
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la fortune de Henri, toutes ses vanités dans son
avenir.
Et sa seule pensée, sa pensée de toutes les heures
du jour et de la nuit, son idée fixe, était de
marier ce fils adoré, de le bien marier, de le
marier d' une façon assez riche et assez brillante
pour que ce mariage la vengeât et la payât des
tristesses et de l' obscurité de son existence,
de sa vie d' épargne et de solitude, de toutes ses
privations de femme et d' épouse.
" savez-vous seulement l' âge de votre fils, Monsieur
Mauperin ? Reprit Madame Mauperin.
-Henri ! Mais, ma bonne, Henri doit avoir...
il est de 1826, n' est-ce pas ?
-oh ! C' est bien d' un père, de demander... oui,
1826, le 12 juillet 1826.
-eh bien, il a vingt-neuf ans... tiens ! C' est
vrai, il a vingt-neuf ans...
-et vous restez là les bras croisés ! Vous ne
vous occupez pas plus de son avenir ! Vous dites :
tiens ! Il a vingt-neuf ans, comme cela,
tranquillement ! Un autre se remuerait,
chercherait... Henri n' est pas comme sa soeur,
il veut se marier... avez-vous jamais pensé à lui
trouver un parti, une femme ? Pas plus qu' au roi
de Prusse ! C' est
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comme pour votre fille aînée... je vous demande
un peu ce que vous avez fait pour son mariage ?
Qu' elle trouve, qu' elle ne trouve pas, on aurait
dit que ça vous était égal. A-t-il fallu que je
vous pousse pour vous faire marcher ! Ah ! Vous
pouvez vous laver les mains de ce mariage-là : le
bonheur de votre fille ne doit pas vous peser sur
la conscience ! ... sans moi, vous auriez trouvé,
n' est-ce pas, un gendre comme M Davarande...
qui adore Henriette... et si homme du monde ! ...
le modèle des maris... "
et Madame Mauperin, soufflant la bougie, se
glissa dans le lit à côté de M Mauperin, tourné
vers la ruelle et le nez dans le mur.
" oui, -dit-elle encore en s' allongeant sous les
draps, -un modèle ! Si vous croyez que beaucoup
de gendres auraient les attentions qu' il a pour
nous... il fait tout pour nous être agréable...
vous lui faites faire gras quand il dîne ici :
il ne dit rien... et d' une complaisance ! ... j' ai
eu besoin de rappareiller des laines de tapisserie
dernièrement...
-pardon, ma chère amie, de quoi parlons-nous ?
Je vous préviens que j' ai un peu envie de dormir
ce soir... ça a commencé par votre fille...
maintenant vous entamez le chapitre des perfections
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de M Davarande... je connais ce chapitre...
nous en avons pour jusqu' à demain matin... voyons,
vous désirez que votre fils se marie, n' est-ce
pas ? C' est cela. Eh bien, je ne demande pas
mieux : marions-le.
-avec cela qu' on peut compter sur vous pour le
marier ! Que vous vous donnez du mal ! ... que vous
êtes homme à vousranger !
-par exemple, cela, ma chère, c' est de
l' injustice... il me semble qu' il n' y a pas plus
de quinze jours, j' ai fait mes preuves... aller
entendre un opéra d' un ennui ! ... prendre des
glaces le soir, ce que je déteste... causer de la
pluie et du beau temps avec un provincial qui
criait la dot de sa fille sur les boulevards...
si vous appelez cela ne pas se déranger ! ... vous
me direz que ça a manqué ? Mais est-ce ma faute,
si ce monsieur voulait pour sa fille " un beau
le, " comme il disait ? Est-ce ma faute, à moi
tout seul, si notre fils n' a pas la tournure d' un
hercule ?
-Monsieur Mauperin...
-c' est vrai, à la fin... je suis coupable de tout,
avec vous... vous me feriez passer pour un
égoïste...
-oh ! Mon dieu, comme tous les hommes !
-merci pour eux...
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-non, c' est dans votre caractère... il ne faut
pas vous en vouloir... il n' y a que les res pour
se tracasser... ah ! Si vous étiez comme moi...
si vous aviez à chaque instant devant les yeux
tout ce qui peut arriver à un jeune homme... je
sais bien qu' Henri est raisonnable ; mais c' est
si tôt fait un attachement... une dlesse, une
scélérate... n' importe quoi... ça se voit tous
les jours... j' en deviendrais folle ! Dis donc,
Mauperin, si nous faisions tâter Madame
Rosières, hein ? "
il n' y eut pas de réponse. Madame Mauperin se
signa à se taire, se tourna, se retourna,
chercha le sommeil et ne le trouva qu' au jour.
Vi.
Ah çà, diable vas-tu ? -disait le matin
M Mauperin à Madame Mauperin, qui mettait
devant la glace un mantelet de dentelle noire.
-où je vais ? -dit Madame Mauperin en fixant
le mantelet sur une de ses épaules avec une des
deux épingles qu' elle avait à la bouche. -est-ce
que mon mantelet tombe trop bas ? ... regarde
donc...
-non...
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-tire un peu.
-mais comme tu es belle ! -dit M Mauperin en
se reculant et en regardant la toilette de sa
femme, une toilette noire de la plus élégante
vérité, d' un bon goût presque austère.
-je vais à Paris.
-tiens ! Tu vas à Paris ? Qu' est-ce que tu vas
faire à Paris ?
-mon dieu ! Que vous êtes donc ennuyeux à toujours
demander : où vas-tu ? Qu' est-ce que tu vas
faire ? ... vous voulez le savoir, n' est-ce pas ?
-mais je te le demande tout bonnement...
-mon ami, je vais me confesser, dit Madame
Mauperin en baissant les yeux.
M Mauperin resta muet sur le coup. Sa femme
avait eu, dans les premiers temps de son mariage,
la piété d' une femme qui va tous les dimanches à
la messe ; plus tard, elle avait accompagné ses
filles au catéchisme : c' était là tous les devoirs
religieux qu' il lui avait vu accomplir. Depuis
dix ans, il la sentait à té de lui, indifférente
comme lui, naturellement, ingénument. Le premier
moment de stupéfaction passé, il ouvrit la bouche
pour lui parler, la regarda, et ne lui dit rien,
et, tournant tout à coup sur ses talons, sortit
de la pièce
p66
en fredonnant une espèce d' air auquel il ne
manquait guère que la musique et les paroles.
Arrivée à une belle et riante maison de la rue
de la Madeleine, Madame Mauperin monta au
quatrième ; elle sonna à une porte sans apparence :
on ouvrit.
" m. L' abBlampoix ?
-c' est ici, madame, " fit un domestique qui avait
l' accent belge, une livrée noire, le regard
modeste, et qui saluait comme on s' incline. Il
fit traverser à Madame Mauperin une antichambre
se mourait une douce odeur, puis une salle à
manger pleine de soleil, où un petit couvert était
mis sur une table. Et Madame Mauperin se trouva
dans un salon paré et embaumé de fleurs. Au-dessus
d' un orgue-mélodium, chargé d' incrustations
riches, il y avait une copie de la nuit du
Corrége. Sur un autre panneau, on voyait dans un
cadre de deuil la communion de Marie-Antoinette
et de ses gendarmes à la conciergerie, lithographiée
d' après une légende. Des souvenirs, mille choses
pareilles à des objets d' étrennes, remplissaient
les étagères. Une réduction en bronze de la
Madeleine de Canova était placée sur une table
au milieu de la pièce. Les meubles, de tapisserie
différente et
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pieusement travaillés, montraient ce qu' ils
étaient : des cadeaux de dévotes à l' ab.
Des hommes et des femmes attendaient là, ouvraient
la porte de la chambre de l' abbé, restaient
quelques minutes, ressortaient, saluaient,
disparaissaient. La dernière des personnes qui
attendaient, une femme, resta longtemps. Quand
elle ressortit, Madame Mauperin ne put voir son
visage sous son voile rabattu en double.
L' abbé était debout devant sa cheminée quand
Madame Mauperin entra. Il tenait écartés les
pans de sa soutane, devant le foyer, comme des
basques d' habit.
L' abbé Blampoix n' avait ni cure ni paroisse. Il
avait une clientèle et une spécialité : il était
le prêtre du monde, du beau monde et du grand
monde.
Il confessait les salons, il dirigeait les
consciences bien nées, il consolait les âmes qui
en valaient la peine. Il mettait Jésus-Christ à
la portée des gens éclairés, et le paradis à la
portée des gens riches. " chacun a son lot dans la
vigne du seigneur, " disait-il souvent, en
paraissant gémir et plier sous la charge de sauver
le faubourg Saint-Germain, le faubourg
Saint-Honoré et la chaussée-d' Antin.
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C' était un homme de sens et d' esprit, un prêtre
facile et qui accommodait tout au précepte : la
lettre tue et l' esprit vivifie . Il était
tolérant et intelligent. Il savait comprendre et
sourire. Il mesurait la foi au tempérament des
gens, et ne la donnait qu' à petite dose. Il
adoucissait la nitence, il ôtait les noeuds de
la croix, il sablait le chemin du salut. De la
religion dure, laide, rigoureuse des pauvres, il
dégageait comme une aimable religion des riches,
légère, charmante, élastique, se pliant aux choses
et aux personnes, à toutes les convenances de la
société, à ses moeurs, à ses habitudes, à ses
préjugés même. De l' idée de Dieu, il faisait
quelque chose de confortable et d' élégant.
L' abbé Blampoix avait le charme du prêtre qui a
de l' éducation, des talents et des gces. Il
savait mettre de la causerie dans la confession,
du sel dans l' exhortation, de l' agrément dans
l' onction. Il s' entendait à émouvoir et à
intéresser. Il connaissait les paroles qui
touchent, les paroles qui caressent et les paroles
qui chatouillent. Sa voix était musicale, son ton
fleuri. Il appelait le diable le " prince du mal "
et l' eucharistie " l' aliment divin. " il abondait
en périphrases coloriées comme des images de
sainteté. Il parlait de Rossini, il
p69
citait Racine, il disait " le bois " pour le bois
de Boulogne. Il parlait de l' amour divin avec
des mots qui troublaient, des vices du jour avec
des particularités piquantes, du monde avec la
langue du monde. De temps en temps, les termes
à la mode et tout frais, les mots intimes de la
langue, passaient dans ses consultations
spirituelles, ainsi que des morceaux de journal
dans un livre ascétique. Il sentait agréablement
le siècle. Sa robe avait comme l' odeur de toutes
les jolies fautes qui l' avaient approché. Il était
profond et aiguisé sur les tentations subtiles,
admirable de finesse, de flair et de décence sur
la casuistique des sensualités. Les femmes en
raffolaient.
Son premier pas, son début dans la carrière
ecclésiastique avait été marqué par une séduction,
par un ravissement d' âmes, par un succès qui
s' était élevé aux proportions d' un triomphe et
presque d' un scandale. Au bout d' un an de
catéchisme de persévérance dans la paroisse de ,
l' archevêque l' ayant appelé à d' autres fonctions
et l' ayant remplacé par un autre directeur, le
catéchisme de persévérance se révoltait. Toutes
les jeunes filles refusaient de recevoir,
d' écouter le nouveau venu. Tous ces petits coeurs
et toutes ces petites têtes se montaient.
C' étaient des larmes dans
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tout le troupeau, une véritable émeute de regrets
qui ne tardait pas à se tourner en résistance. Les
plus âgées de la persévérance, les conseillères de
l' oeuvre continuaient la lutte pendant plusieurs
mois. Elles se coalisaient pour ne plus paraître
aux réunions ; elles allaient jusqu' à refuser au
curé la caisse dont elles avaient le dépôt. On eut
grand' peine à les apaiser.
La fortune que ceci annonçait et promettait à
l' abbé Blampoix ne lui avait point manqué. Sa
putation s' était vite répandue. Cette puissance
qui, à Paris, touche à tout, même à une soutane
de prêtre, la mode, l' avait porté et lancé. On
venait vers lui de tous côtés. Le fretin des fautes
allait à d' autres ; à lui, on apportait les péchés
de choix. Autour de lui, c' était un bruissement de
grands noms, de grosses fortunes, de jolies
contritions et de belles robes. Les mères le
consultaient pour mener leurs filles dans le monde,
les filles s' éclairaient auprès de lui avant d' y
aller. Il était l' homme auquel on s' adressait pour
avoir l' autorisation de se décolleter, l' homme qui
réglait la pudeur des robes de bal et la décence
des lectures, l' homme à qui l' on demandait le titre
des romans à lire et la liste des pièces morales à
voir. Il préparait à la première communion, et il
conduisait au mariage.
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Il baptisait les enfants, il confessait les
adultères de coeur. Les femmesconnues et
incomprises venaient gémir auprès de lui sur la
matérialité de leur mari, et il leur fournissait
un petit peu d' idéal qu' elles rapportaient dans
leur ménage. Les désespoirs, les grands chagrins
recouraient à lui, et il leur ordonnait un voyage
en Italie, les distractions de la peinture et de
la musique, avec une bonne confession à Rome.
Les femmes séparées s' adressaient à lui pour
rentrer sans bruit auprès de leur mari. Ses
conciliations s' interposaient entre l' amour des
épouses et la jalousie des belles-mères. Aux
res, il fournissait des institutrices, aux
jeunes femmes, il donnait des femmes de chambre
de quarante ans. Les nouvelles mariées apprenaient
de lui à retenir leur bonheur et à garder leur
mari par la discrétion et la délicatesse de la
toilette, par la propreté, par les soins, par la
virginité et la finesse du linge. " il faut, ma
chère enfant, disait-il quelquefois, qu' une femme
honnête ait un petit parfum de lorette. " son
expérience intervenait dans l' hygiène du mariage.
La maternité se recommandait à ses lumières, la
grossesse écoutait ses prévisions : il décidait
si une femme devait être mère, et si unere
devait nourrir.
p72
Cette vogue, ce rôle, ce maniement intime de la
femme, cette possession de tous ses secrets, tant
de confidences et de connaissances, tant de
relations en tous sens avec les dignitaires et les
trésorières de bonnes oeuvres, de continuels
rapports, autorisés par les démarches et les
intérêts de la charité, avec tout ce qu' il y avait
de considérable à Paris, toutes les influences
que peut amasser un prêtre discret, serviable et
habile, avaient donné à l' abbé Blampoix un de ces
grands pouvoirs qui rayonnent souterrainement. Les
intérêts, comme le reste, se confessaient à lui.
Les ambitions sociales recouraient à son obligeance.
Et presque tout ce qu' il y avait de mariable dans
la société s' adressait à ce prêtre n' affichant point
de couleur politique, répandu dans tous les
mondes et merveilleusement placé pour rapprocher
des noms ou croiser des familles, associer des
convenances ou équilibrer des positions, unir de
l' argent à de l' argent, ou allier un vieux titre
à une fortune neuve. On eût dit que le mariage de
Paris avait comme une providence occulte dans cet
homme rare en qui se mêlaient le prêtre et l' avoué,
l' apôtre et le diplomate, Fénelon et M De Foy.
L' abbé Blampoix avait quarante mille livres de
rente, dont il donnait la moitié aux pauvres. Il
p73
avait refusé un évêché pour rester ce qu' il était :
un prêtre.
" à qui ai-je l' honneur ? ... dit l' abbé, dont la
moire semblait chercher un nom.
-Madame Mauperin... la re de Madame
Davarande...
-ah ! Pardon, madame, pardon... vous n' êtes pas
des personnes qu' on oublie... mais, je vous en
prie, voici un fauteuil. "
et, s' asseyant à contre-jour, en face d' elle, il
reprit : " c' est un souvenir bien cher pour moi
que ce mariage qui m' a donl' occasion de vous
connaître, le mariage de mademoiselle votre fille
avec M Davarande. Nous avons, vous et moi, vous,
madame, avec votre dévouement de mère, moi, mon
dieu ! Avec les pauvres lumières d' un humble prêtre,
réalisé là un mariage vraiment chrétien, répondant
tout ensemble aux besoins de foi de cette cre
fille, à ceux de son coeur, et aux exigences de
sa position dans le monde. Madame Davarande est
une de mesnitentes modèles ; j' en ai toute
satisfaction. M Davarande est un excellent jeune
homme partageant, ce qui est si rare aujourd' hui,
les sentiments religieux de sa femme. L' âme se
repose sur des ménages si heureux, si
p74
distingués, et je suis persuadé d' avance que ce
n' est pas pour ces chers enfants que vous venez...
-c' est vrai, monsieur l' abbé, je suis bien
heureuse de ceté... leur bonheur est une
grande joie dans ma vie. C' est une si grande
responsabilité de marier ses enfants ! Non,
monsieur l' abbé, ce n' est pas pour eux que je
viens à vous : c' est pour moi.
-pour vous, chère madame ? "
et l' abbé lui jeta un regard qu' il éteignit
aussitôt. " ah ! Monsieur l' abbé, les années
amènent bien du changement... jusqu' à mon âge,
on est distrait par mille choses : on a le monde,
la société... tout cela amuse. On s' étourdit,
on aime tout cela, on y croit, on s' y appuie...
on se fait l' idée qu' on n' aura jamais besoin
d' autre chose... eh bien ! Monsieur l' abbé, je
suis à l' âge où l' on a besoin d' autre chose.
Vous me comprenez... je sens le vide du monde.
Rien ne m' occupe. Je voudrais revenir à ce que
j' ai abandonné. Je sais combien vous êtes
indulgent, quelle est votre charité. Il me
faudrait vos conseils, votre main, pour me
ramener à tous les devoirs que j' ai trop longtemps
négligés, sans pourtant cesser de les connaître
et de les respecter. Vous connaissez ces misères,
monsieur l' abbé ? "
p75
tout en parlant ainsi, avec cette facilité de
paroles de la femme et de la parisienne qui
s' appelle bagou dans le langage de Paris,
les yeux de Madame Mauperin, qui évitaient les
yeux du prêtre comme s' ils les sentaient dans
l' ombre, étaient machinalement tombés sur de la
lumière remuée par les mains de l' abbé,
enflammée par un coup de soleil, rayonnante au
milieu de cette chambre, la chambre d' un homme
d' affaires, sévère, solennelle et froide. Cette
lumière était un écrin avec les diamants duquel
jouaient les doigts de l' abbé.
" ah ! Cela, -dit l' abbé surprenant le regard
de Madame Mauperin et répondant à sa pensée,
sans pondre à ses phrases, -cela vous étonne,
n' est-ce pas ? Oui, un écrin... c' est un écrin...
des diamants... et tenez ! Assez beaux. -il lui
tendit la rivière. -c' est singulier, n' est-ce
pas, que ce soit ici ? Que voulez-vous ? Voilà
notre société moderne. Nous sommes forcés de
toucher un peu à tout... une triste scène ! Je
n' en suis pas encore remis... des pleurs, des
sanglots... peut-être avez-vous entendu ? ... une
malheureuse jeune femme se roulant à mes pieds,
unere de famille, madame ! Hélas ! Voilà le
monde... voilà où ne la recherche de la parure
et de tout ce qui sert à plaire... on dépense,
on dépense, on arrive à ne
p76
plus payer aux magasins que l' intérêt de ce qu' on
doit... oui, madame, cela arrive, je vous
nommerais les magasins... on espère toujours payer
le capital un jour... on compte sur un gendre
auquel on dira tout et qui sera trop heureux de
payer les dettes de sa belle-mère... mais, en
attendant les magasins s' impatientent... un jour
ils menacent de tout apprendre au mari... alors...
oh ! Alors ! Songez aux angoisses ! Savez-vous
qu' on me parlait tout à l' heure d' aller se jeter
à l' eau ? ... il a fallu que je promette de trouver
trente mille francs... mais je vous demande mille
pardons, je vous entretiens de mes affaires...
revenons à vous, auxtres... vous aviez une
seconde fille... charmante... je l' ai préparée à
la première communion... rappelez-moi donc son
petit nom...
-Renée.
-c' est cela, parfaitement... une enfant
très-intelligente, très-vive, une nature tout à
part... dites-moi, elle n' est pas mariée ?
-non, monsieur l' abbé, et c' est un grand souci
pour moi. Vous n' avez pas idée de cette tête-là...
elle n' a rien de sa soeur. C' est un de ces
caractères bien malheureux pour une mère...
j' aimerais bien mieux qu' elle fût un peu moins
intelligente... nous lui avons trouvé les partis
les plus
p77
convenables. Elle les refuse étourdiment,
follement... encore hier... après cela, sonre
la gâte tellement...
-ah ! C' est dommage. Vous ne sauriez croire
comme on s' attache maternellement à ces enfants
qu' on a menés à Jésus et à Marie... mais vous
ne me parlez pas de votre fils... un charmant
garçon, fort bien, et d' âge à se marier, à ce
qu' il m' a semblé...
-vous le connaissez, monsieur l' abbé ?
-j' ai eu le plaisir de le rencontrer une fois
chez sa soeur, chez Madame Davarande, lorsque
j' ai été la voir pendant sa maladie ; car, vous
savez, ce sont les seules visites que nous
fassions, les visites aux malades... et puis,
j' ai sur lui toutes sortes de bons renseignements.
Vous êtes unere heureuse, madame : votre fils
pratique. à pâques, il a communié chez les res
jésuites. Il a été, il ne vous l' a pas dit sans
doute, du nombre de ces hommes du monde, vraiment
chrétiens, qui ont attendu à peu près toute la
nuit pour se confesser, tant il y avait foule !
Oui, on ne croit pas cela, mais, dieu merci ! Cela
est. Des jeunes gens, mais parfaitement bien, sont
restés à attendre la confession jusqu' à cinq
heures du matin. Je n' ai pas besoin de vous dire
combien l' église est touchée
p78
par un tel zèle, combien elle est reconnaissante
à ceux qui lui donnent cette consolation et lui
rendent cet hommage, dans ce triste temps de
démoralisation et d' incrédulité ; combien enfin,
nous tous ses serviteurs, nous sommes disposés en
faveur de ces jeunes gens de bon exemple et de
bonne volonté, prêts à leur donner notre faible
appui, à les soutenir du peu d' influence que nous
pouvons avoir dans les familles...
-ah ! Monsieur l' abbé, vous êtes trop bon...
et notre reconnaissance, la mienne, celle de mon
fils... si vous vouliez bien vous occuper de
lui... c' est une bonne pensée qui m' est venue de
venir vous trouver. Mon dieu ! Je venais à vous
comme femme, mais je venais aussi commere...
c' est un ange que mon fils, monsieur l' abbé...
et puis, vous pouvez tant ! "
l' abbé remua la tête avec un sourire denégation
la modestie se mêlait à la lancolie : " non,
madame, vous vous exagérez. Nous sommes loin de
ce que vous dites. Nous parvenons quelquefois à
faire un peu de bien, et nous avons encore bien
du mal à cela ! Si vous saviez comme un prêtre
est peu de chose dans ce temps-ci ! On a peur de
son influence, on s' écarte de lui, on ne veut
point le rencontrer hors de l' église, ni
p79
lui parler hors du confessionnal... vous-même,
madame, vous seriez étonnée que votre confesseur
se lât de votre conduite de tous les jours.
éloignement, défense, voilà les plorables
préjugés du monde à notre égard...
-ah ! Mon dieu, mais voiqu' il est une heure...
j' ai vu votre couvert mis en arrivant... je suis
honteuse... vous me permettrez de revenir dans
quelques jours...
-mon déjeuner est fait pour attendre, " dit l' abbé
Blampoix. Et, se tournant vers un bureau plein
de papiers à té de lui, il fit signe à Madame
Mauperin de se rasseoir. Il y eut un instant de
silence où l' on n' entendit que le bruit de l' ab
qui paperassait. Cela finit par une carte de
visite cornée que l' abbé tira d' un monceau de
papiers qu' il tourna vers le jour, et où il lut :
" trois cent mille francs, rentes, obligations...
quinze mille livres de rentes le jour du
mariage... père et mère morts... six cent mille
francs à la mort d' oncles et de tantes qui ne
sont pas mariés et qui ne se marieront pas...
jeune personne... dix-neuf ans... charmante...
plus jolie qu' elle ne le croit. " " voyez,
fléchissez, -dit l' abbé en remettant la carte
dans les papiers. -enfin, vous verrez...
j' aurais aussi... oui, j' ai dans ce moment
vingt-cinq
p80
mille livres de rentes en se mariant, une
orpheline... mais non, cela n' irait pas ; le
tuteur a besoin d' une influence : il est
conseiller référendaire de seconde classe à la
cour des comptes, et il ne donnera sa pupille
qu' à un gendre qui pourra le faire nommer de
première classe... ah ! Attendez, voilà qui
peut-être... -et il laissa tomber en feuilletant
des notes : -vingt-deux ans, pas jolie... des
talents d' agrément... intelligente, se mettant
bien ; le père, quinze cent mille francs ; trois
enfants, une fortune solide. Il a d' abord la
maison rue de Provence, où sont les bureaux de
la sécurité ; une terre dans l' Orne, deux
cent mille francs dans le crédit foncier... un
homme assez entier, d' origine portugaise. Lare
n' est rien dans la maison. Il n' y a pas de
famille, et même le père vous en voudrait si
vous voyiez les parents... je ne vous cache rien,
vous voyez... on les réunit une fois par an à un
ner de famille, et c' est tout... le père
donnera trois cent mille francs de dot ; il tient
à avoir sa fille chez lui. "
et, refeuilletant ses notes : " oui, fit l' abbé,
c' est tout ce que je vois pour vous en ce
moment... voyez, causez de tout cela avec votre
fils, chère madame. Consultez monsieur votre mari.
Je me mets à votre entière disposition. Si vous
pouviez,
p81
à la première visite que j' aurai l' honneur de
recevoir de vous, m' apporter quelques chiffres,
une petite note... qui pût me renseigner sur les
intentions où vous êtes pour l' établissement de
votre fils... et puis amenez-moi donc votre
fille : je serai enchanté de la revoir, cette
chère enfant.
-si vous vouliez bien, monsieur l' abbé,
m' indiquer une heure où je vous dérangerais un
peu moins qu' aujourd' hui ?
-j' appartiens, madame, à tous ceux qui ont besoin
de moi, et je suis trop honoré... il n' y a que si
vous veniez me voir dans quinze jours d' ici...
je serai alors tout à fait à la campagne, je ne
viendrai plus qu' un jour à Paris... oui, c' est
une nécessité à laquelle il a bien fallu me
soudre ; j' arrive à la fin de l' hiver tellement
affaibli... j' ai tant d' affaires... et puis je
suis tué par ces quatre étages. Mais que
voulez-vous ? Il faut bien payer un peu le droit
d' avoir une chapelle, la permission précieuse de
dire la messe chez soi... une chapelle, vous
savez, personne ne peut coucher au-dessus...
eh ! Mais, j' y pense, pourquoi ne viendriez-vous
pas me voir là-bas à la campagne, à Colombes ? ...
c' est une promenade. J' ai des fruits... c' est ma
vanité de propriétaire. Je vous offrirai un
goûter sans cérémonie, à vous, chère
p82
madame, à votre chère fille... votre excellent
fils ne me fera-t-il pas le plaisir de vous
accompagner ? "
vii.
Un quart d' heure après, un domestique en veste
rouge ouvrait, au coup de sonnette de Madame
Mauperin, la porte d' un entre-sol de la rue
Taitbout.
" bonjour, Georges... mon fils y est ?
-oui, madame, monsieur y est. "
Madame Mauperin avait souri au domestique de
son fils. En passant elle sourit à l' appartement,
aux objets, aux meubles.
Elle entra dans le cabinet. Henri écrivait en
fumant. Il fit : " tiens ! " écarta son cigare de
sa bouche, renversa sa tête sur le dossier de son
fauteuil pour être embrassé par sa mère ; puis,
se remettant à fumer : " comment, c' est toi,
maman ? ... à Paris, aujourd' hui ? Tu ne m' en
avais pas dit un mot... qu' est-ce qui t' amène ?
-oh ! Des courses, des visites... tu sais, je
me laisse toujours arriérer... comme tu es donc
bien ici !
p83
-ah ! C' est vrai, tu n' avais pas vu mes nouveaux
arrangements.
-mon dieu ! Que tu sais donc bien t' arranger ! ...
il n' y a que toi vraiment... tu n' as pas
d' humidité ici, bien sûr ? -et Madame Mauperin
appliqua la main contre le mur. -recommande bien
à Georges de donner de l' air chaque fois que tu
t' en vas, n' est-ce pas ?
-oui, oui, mère, dit Henri de ce ton d' ennui
avec lequel on répond à un enfant.
-oh ! Pourquoi as-tu ça ? Je ne veux pas que
tu en aies... -Madame Mauperin venait
d' apercevoir au-dessus d' une bibliothèque deux
épées de combat. -rien que de les voir ! ...
quand on pense ! ... "
Madame Mauperin ferma un instant les yeux et
s' assit : " tu ne sais pas ce que votre diable de
vie de garçon nous fait trembler ! ... si tu étais
marié, il me semble que je ne serais plus si
tourmentée... je voudrais bien te savoir marié,
Henri !
-moi aussi, je t' assure.
-bien vrai ? Voyons, les mères, tu sais... on
n' a pas de secrets pour elles... j' ai peur...
quand je te vois comme tu es, joli garçon,
distingué, spirituel, ayant tout pour plaire...
tu es si bien fait pour être aimé ! ... eh bien,
j' ai peur...
p84
-de quoi ?
-que... que tu n' aies une raison... pour ne
pas...
-pour ne pas me marier, n' est-ce pas ? Une
chaîne, n' est-ce pas ? "
Madame Mauperin fit oui de la tête.
Henri partit d' un éclat de rire :
" ah ! Ma bonne maman, si j' en avais une, sois
tranquille, elle serait limée ! Un jeune homme
qui se respecte n' en porte pas d' autre...
-alors, veux-tu me dire pour Mademoiselle
Herbault... c' est bien toi qui as fait tout
rompre...
-Mademoiselle Herbault ? La présentation à
l' opéra avec mon re ? Ah ! Non... oui, oui,
Mademoiselle Herbault... le dîner chez Madame
Marquisat, n' est-ce pas ? La dernière, enfin ?
Un guet-apens où tu m' as envoyé sans me dire
gare ! Il faut avouer que tu es d' une
innocence ! ... on m' annonce : ssieu Henri
Mauperin ! une de ces annonces ronflantes
qui disent : " voilà le futur ! " je trouve les
candélabres du salon allumés. La maîtresse de
maison, que j' ai bien vue deux fois dans ma vie,
m' accable de sourires ; son fils, que je ne
connais pas, me serre les mains. Il y a dans le
salon une mère et une fille qui n' ont pas l' air
de me voir : très-bien ! Naturellement, on me
p85
place à dîner à côté de la jeune personne :
famille de province, fortune en fermes, goûts
simples... je vois tout cela à la soupe. La
re, de l' autre côté de la table, était en
arrêt sur nous ; une mère impossible, qui avait
une toilette ! ... je lui demande, à la fille,
si elle a vu le prophète à l' opéra. -oui,
c' est superbe. -il y a surtout cet effet au
troisième acte. -ah ! Oui, cet effet... cet
effet... -elle ne l' avait pas vu plus que moi.
Une menteuse, d' abord. Je m' amuse à la pousser
là-dessus ; cela la rend grinchue. On passe au
salon. -quelle jolie robe ! Avez-vous remarqué ?
Me dit la maîtresse de la maison. Croiriez-vous
que je lui connais cette robe-là depuis cinq
ans ? Emmeline est d' un soin ! Elle a un ordre !
-des grigous qui voulaient me mettre dedans...
-tu crois ? Pourtant les renseignements...
-une femme qui fait durer ses robes cinq ans !
Cela dit tout, cela suffit ! On voit sa dot dans
un bas de laine ! On voit une fortune en terres,
deux et demi de l' argent, les réparations, les
impôts, les procès, les fermiers qui ne payent
pas, le beau-père qui vous estime des biens
invendables... non, non, je ne suis pas assez
jeune... je veux me marier, mais bien me marier...
laisse-moi faire, tu verras. Sois tranquille,
je ne
p86
suis pas de ceux qu' on prend avec un : elle a
de si beaux cheveux et elle aime tant sa
mère ! ... vois-tu, maman, sans en avoir l' air,
j' ai beaucoup réfléchi au mariage... ce qu' il y
a de plus difficile à gagner dans ce monde, ce
qui se paye le plus cher, ce qu' on s' arrache et
ce qui se conquiert, ce qu' on n' obtient qu' à
force de génie, de chance, de bassesses, de
privations, d' efforts enragés, de persévérance,
de résolution, d' énergie, d' audace, de travail,
c' est l' argent, n' est-ce pas ? C' est le bonheur
et l' honneur d' être riche, c' est la jouissance
et la considération du million. Eh bien, j' ai vu
qu' il y avait un moyen d' arriver à cela, à
l' argent, tout droit et tout de suite, sans
fatigue, sans peine, sans génie, simplement,
naturellement, immédiatement et honorablement :
ce moyen, c' est le mariage... j' ai encore vu
ceci : c' est qu' il n' y avait besoin ni d' être
supérieurement beau, ni d' être étonnamment
spirituel pour faire un mariage riche ; il fallait
seulement le vouloir, le vouloir froidement et de
toutes ses forces, masser sur cette carte-là
toutes ses chances, faire en un mot sa carrière
de se marier... j' ai vu qu' en jouant ce jeu-là,
il n' est pas plus difficile de faire un mariage
extraordinaire qu' un mariage ordinaire, d' épouser
deux cent mille francs de dot que
p87
douze cent mille : cela dépend du sang-froid et
de la veine ; la mise est la même. Dans un temps
desnors épousent huit cent mille livres de
rentes, il n' y a plus d' arithmétique. Voilà ce
que je voulais te dire, et je suis sûr que tu
m' as compris. "
Henri Mauperin ajouta, en prenant la main de
sa re, ébahie d' étonnement, d' admiration,
presque de respect : " ne te tracasse pas... je
me marierai bien... et peut-être mieux que tu
ne penses... "
et Henri, sa re sortie, reprenant la plume,
et continuant l' article qu' il avait commencé
pour la revue économique , écrivit : " ... la
trajectoire de l' humanité est une spirale, et
non un cercle... "
viii.
Henri Mauperin avait, comme beaucoup de jeunes
gens du temps présent, non l' âge de sa vie, mais
l' âge de son temps. La froideur de la jeunesse,
ce grand signe de la seconde moitié du
xixe siècle, marquait toute sa personne, il
paraissaitrieux et on le sentait glacé. On
reconnaissait en lui ces éléments contraires au
tempérament
p88
français, qui constituent dans notre histoire
les sectes sans flammes et les partis sans
jeunesse, hier le jansénisme, aujourd' hui le
doctrinarisme. Henri Mauperin était un jeune
doctrinaire.
Il avait été de cette génération d' enfants que
rien n' étonne, que rien n' amuse, qui vont sans
fièvre au spectacle où on les mène, et en
reviennent sans éblouissement. Tout jeune, il
était déjà sage et réfléchi. Au collége, il ne
lui arriva pas en classe de rêver, la tête dans
les mains, les coudes sur un dictionnaire, les
yeux dans l' avenir. Il n' eut point ces tentations
de l' inconnu et ces premières visions de la vie
qui remplissent de trouble et de délices les
imaginations de seize ans, entre les quatre murs
d' une cour aux fenêtres grillées contre lesquels
rebondissent les balles, et que franchissent les
pensées. Il y avait dans sa classe deux ou trois
fils d' illustrations politiques : il se lia avec
eux. En rhétorique, il pensait au cercle où il se
ferait recevoir.
Sorti du collége, Henri demeura sage et cacha
ses vingt ans. Sa vie de garçon ne fit pas de
bruit. On ne le rencontra ni où l' on joue, ni où
l' on boit, ni où l' on se compromet, mais dans des
salons graves, attentif et empressé auprès des
p89
femmes déjà res. Ce qui l' aurait desservi
ailleurs le servit là. Sa froideur fut agréée
comme un charme ; son sérieux eut presque l' effet
d' une séduction. Il est des modes pour les grâces
de l' homme. Le règne de Louis-Philippe, avec
ses grandes fortunes d' universitaires, venait
d' habituer les grands salons politiques et
littéraires de Paris à priser dans un homme de
salon ce je ne sais quoi de sa robe que traîne
dans le monde un professeur, même lorsqu' il est
devenu ministre. Au goût des qualités d' esprit
vives, gaies, étourdies, avait succédé chez les
femmes de la haute bourgeoisie le goût de la
parole qui sent le cours, de la science qui sort
de la chaire, d' une sorte d' amabilité doctorale.
Le pédant n' effrayait pas, même vieux ; jeune,
il devait plaire, et le bruit courut qu' Henri
Mauperin plaisait beaucoup.
C' était un esprit pratique. Il professait le culte
de l' utile, des vérités mathématiques, des religions
positives et des sciences exactes. Il avait de la
compassion pour l' art, et soutenait qu' on n' avait
jamais mieux fait que maintenant les meubles de
Boule. L' économie politique, cette science qui
ne à tout, lui étant apparue en entrant dans le
monde comme une vocation et comme une carrière,
il s' était fait résolûment économiste. Il avait
p90
appliqué à cette étude sèche une intelligence
étroite, mais patiente, appliquée, et tous les
quinze jours il lançait dans de grandes revues
quelque gros article, bourré de chiffres, que
les femmes passaient, et que les hommes disaient
avoir lu.
Par l' intérêt qu' elle porte aux classes pauvres,
par la préoccupation qu' elle a de leur bien-être,
par le compte algébrique qu' elle tient de leurs
misères, l' économie politique avait naturellement
donné à Henri Mauperin une couleur de
libéralisme. Ce n' est pas qu' il fût d' une
opposition bien tranchée : ses opinions marchaient
seulement en avant des principes gouvernementaux,
dans ce gros de convictions qui vont au-devant
de l' avenir, préparent leurs chances, et font des
avances à ce qui peut arriver. Un trait, une
allusion voilée, dont il envoyait par ses amis le
sens et la clef dans les salons, il bornait à
cela sa guerre contre le pouvoir. Au fond, il
était plutôt en coquetterie qu' en hostilité avec
le régime actuel. Des liaisons de salon, des
rencontres de société le tenaient à portée des
influences gouvernementales et sur la lisière du
patronage de l' administration. Il préparait les
travaux et corrigeait les épreuves d' un haut
fonctionnaire fort occupé et qui n' avait guère
p91
que le temps de signer ses livres. Il s' était
" mis très-bien " avec son préfet, espérant par
lui se pousser au conseil général, et deà la
chambre. Il excellait à ces doubles jeux, à ces
compromis, à ces arrangements qui le faisaient
tenir à tout, sans se brouiller avec rien. Libéral
et économiste, il avait trouvé moyen de désarmer
les défiances et les hostilités des catholiques
contre sa personne et contre ses doctrines. Il
s' était ménagé, parmi eux, des indulgences, des
sympathies ; il était parvenu à être agréable
aux hommes du clergé et à flatter l' église en
rattachant le progrès matériel au progrès
spirituel, la foi économique à la foi catholique,
Quesnay à saint Augustin, Bastiat à l' évangile,
la statistique à Dieu. Puis, en dehors de ce
programme, l' alliance de la religion et de
l' économie politique, un arrière-fond de
religiosité, des pratiques de piété cachée, mais
régulières, lui valaient l' estime affectueuse
de l' abbé Blampoix et le ralliaient secrètement
à la société croyante et pratiquante.
Henri Mauperin avait pris son appartement de
la rue Taitbout pour donner des soirées de
jeunes gens, soirées sérieuses autour d' une table
ressemblant à un bureau, où les invités causaient
du droit naturel, de l' assistance publique, des
forces
p92
productives, de la multiplicabilité de l' espèce
humaine. Henri essayait de tourner ces soirées
en espèces de conférences. Il y triait les hommes
et y cherchait les éléments du grand salon qu' il
voulait avoir à Paris, aussitôt qu' il serait
marié ; il y attirait les autorités et les
notabilités de la science économique ; il y
appelait à l' honneur d' une sorte de présidence
des membres de l' institut, poursuivis de ses
politesses et de ses réclames, et qui devaient
un jour, selon ses plans, le faire asseoir à
d' eux dans la section des sciences morales et
politiques.
Mais c' était dans l' exploitation de l' association
que Henri avait montré tous ses talents, toutes
ses habiletés. Il s' était attaché du premier coup
à ce grand moyen d' arriver des zéros, qui fait que
l' homme n' est plus un, mais une unité reliée à
un nombre. Il avait pris pied dans les
associations de tout genre. Il était entà la
conférence d' Aguesseau et s' était glissé parmi
tous ces jeunes gens s' asseyant à parler, faisant
leur éducation de tribune, leur apprentissage
d' orateur, leur stage d' homme d' état, pour les
luttes parlementaires à venir. Clubs, réunions et
banquets d' anciens élèves de collége, conférences
d' avocats, sociétés d' histoire, de géographie, de
secours, de sciences, de
p93
bonnes oeuvres, il n' avait rien négligé. Partout,
dans tous les centres qui donnent à l' individu un
rayonnement et le font bénéficier de l' influence
collective d' un groupe, il s' était montré et
multiplié, amassant les connaissances, nouant les
relations, cultivant les amitiés, les sympathies
qui pouvaient le mener à quelque chose, jetant
les jalons de ses ambitions, marchant de bureaux
de société en bureaux de société, à une importance,
à une notoriété souterraine, à un de ces noms que
la politique fait éclater un beau jour.
Du reste, pour cele, rien ne lui manquait.
Verbeux et remuant, il faisait tout le bruit qui
ne au succès dans notre siècle : il était
diocre avec éclat.
Dans le monde, il récitait rarement ses articles.
Mais il mettait d' ordinaire et naturellement une
main dans son gilet, à la façon de M Guizot dans
le portrait de Delaroche.
Ix.
Tiens ! -dit Renée, tout essoufflée comme un
enfant qui a couru, en entrant à onze heures dans
la salle à manger, -je croyais que tout le monde
était descendu... où est donc maman ?
p94
-elle est à Paris... pour des courses, répondit
M Mauperin.
-ah ! Et Denoisel ?
-il a été voir l' homme aux pentes... on l' aura
retenu àjeuner. Mettons-nous à jeuner.
-bonjour, papa ! Et, au lieu de s' asseoir,
Renée allant à son père lui jeta les deux bras
autour du cou et se mit à l' embrasser.
" allons ! Allons ! Voyons, folle, -disait
M Mauperin. Et il souriait en se débattant.
-laisse-moi t' embrasser à la pincette, tiens,
comme cela... "
et elle lui prit les joues.
" que tu es enfant, mon dieu !
-regarde-moi... que je voie si tu m' aimes un
peu... "
et Renée, se relevant sur un baiser, s' écarta de
son père, dont elle tenait toujours la tête au bout
de ses bras. Ils se regardèrent ainsi doucement,
profondément, les yeux dans les yeux.
La porte-fenêtre de la salle à manger était
ouverte et laissait entrer dans la pièce les
clartés du dehors, les parfums et les bruits du
jardin. Un rayon qui sautait sur la table glissait
sur la porcelaine, et brillait dans les verres.
Un air léger courait dans le jour gai ; des
ombres de feuilles
p95
tremblaient mollement sur le parquet. On entendait
vaguement des ailes dans es arbres, des joies
d' oiseaux dans les fleurs, au loin.
" rien que nous deux ! ... que c' est gentil ! -dit
Renée en dépliant sa serviette. -oh ! La table
est trop grande ! Je suis trop loin. "
et prenant son couvert, elle vint s' asseoir tout
à côté de sonre.
" puisque j' ai mon papa pour moi toute seule
aujourd' hui, je veux en jouir de mon papa. " et
elle rapprocha sa chaise de la sienne.
" tiens ! Tu me rappelles le temps où tu voulais
toujours faire la dînette dans ma poche... mais
tu avais huit ans dans ce temps-là... "
Renée se mit à rire.
" j' ai été grondé hier, moi... " reprit M Mauperin
après un instant de silence, en reposant son
couteau et sa fourchette sur son assiette.
" ah ! -fit simplement Renée en levant vers le
plafond un regard ingénu ; puis rabaissant sur
son père des yeux de chatte : -vrai, pauvre
papa ! Et pourquoi ? Qu' est-ce que tu avais fait ?
-je te conseille encore de me le demander, par
exemple... tu le sais mieux que moi. Comment !
Vilaine...
-oh ! Si tu grondes, papa, je me lève... et je
p96
t' embrasse ! " et, en disant cela, elle était dé
à demi levée.
" rasseyez-vous, Renée, s' il vous plaît, -dit
M Mauperin d' un ton qui s' efforçait d' être
vère. -vous conviendrez qu' hier, ma chère
enfant...
-oh ! Papa, est-ce que tu vas me dire vous
un jour où il fait si beau temps ?
-mais enfin, -fit M Mauperin en essayant de
demeurer digne devant le petit air mutin de sa
fille où la caresse selait au défi, -veux-tu
m' expliquer... car évidemment tu l' as fait
exprès... "
Renée fit, en clignant malicieusement des yeux,
deux ou trois petits signes de tête affirmatifs.
" je croyais te parler sérieusement, Renée...
-mais je suis très-sérieuse, je t' assure...
puisque je t' ai dit que je l' ai fait exprès d' être
comme j' ai été...
-et pourquoi ? Veux-tu me le dire ?
-pourquoi ? Je veux bien, mais à condition que
ça ne te rendra pas trop fat... c' est parce que...
parce que...
-parce que ?
-parce que je t' aime beaucoup mieux que ce
monsieur d' hier, là... mais beaucoup mieux, vrai !
-mais alors on ne laisse pas venir les gens...
p97
si ce jeune homme te déplaisait... nous ne t' avons
pas forcée... c' est toi qui as laissé les choses
s' engager. Nous croyions au contraire, ta mère et
moi, que ce parti...
-pardon, papa... si j' avais refuM Reverchon
à première vue, tout net, vous m' auriez traitée
d' étourdie, de folle, de sans tête... j' entends
maman d' ici... au lieu que comme ça, qu' est-ce
qu' on a à me reprocher ? J' ai vu M Reverchon,
je l' ai revu, je me suis donné le temps de
l' apprécier, je me suis bien convaincue d' une
antipathie qui est peut-être très-bête, mais qui
est...
-mais pourquoi ne pas nous le dire ? Nous aurions
trouvé mille moyens de rompre...
-tu es un ingrat, papa. Je vous ai sauvé cet
ennui. Le jeune homme se retire, vous n' y êtes
pour rien... tout vient de moi... et voilà comme
on me sait gré de mon dévouement ! Une autre fois...
-écoute-moi, chère enfant. Si je te parle ainsi,
c' est qu' il s' agit de ton mariage... ton mariage !
J' ai été longtemps à me faire à cette idée, me
parer de toi... les pères sont égoïstes, vois-tu :
ils voudraient que vous ne vous envoliez jamais...
ils ont tant de peine à se figurer cela, leur
bonheur
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sans votre sourire, leur maison sans votre robe
qui passe ! Mais il faut bien se faire une raison.
Maintenant, il me semble que j' aimerai mon
gendre... c' est que je suis vieux, ma chère petite
Renée, -et M Mauperin prit dans ses deux mains
les deux mains de sa fille. -ton père a
soixante-huit ans, mon enfant... je n' ai que le
temps de te voir heureuse... ton avenir, si tu
savais ! C' est ma pensée, c' est mon tourment...
ta mère t' aime bien aussi, je le sais, mais il y a
entre son caractère et le tien... et si je m' en
allais... mon dieu ! Il faut voir les choses, et à
mon âge... vois-tu, l' idée de te quitter sans te
voir un mari, des enfants... des affections qui
pourraient remplacer dans ton coeur l' affection de
ton vieux papa qui ne serait plus là... "
M Mauperin ne put finir : sa fille l' étreignait
en étouffant de sanglots, et pleurait sur son
gilet.
" ah ! C' est méchant, méchant... -dit-elle en
suffoquant. -pourquoi en parler ? ... jamais !
Jamais ! " et d' un geste elle repoussa l' ombre de
sa pensée.
M Mauperin l' avait assise sur ses genoux. Il la
serra dans ses bras, la baisa au front, et lui
dit : " ne pleure plus. "
elle répéta encore : " jamais ! ... méchant ! "
p99
comme si elle se débattait avec la fin d' un
mauvais rêve. Puis, essuyant ses yeux avec le dos
de sa main, elle dit à son père :
" laisse-moi aller pleurer un peu toute seule, " et
s' enfuit.
" ce Dardouillet est décidément fou, -dit Denoisel
en entrant. -figurez-vous que je n' ai jamais pu
m' en dépêtrer... ah ! Vous êtes seul ?
-oui... ma femme est à Paris... Renée vient de
remonter.
-mais quel air vous avez, Monsieur Mauperin !
-moi ? ... non. C' est une petite scène avec
Renée... que je viens d' avoir... à propos de ce
mariage, de ce Reverchon... j' ai fait la bêtise
de lui dire que j' étais pressé de voir mes
petits-enfants... que les papas de mon âge
n' étaient pas immortels... là-dessus... la pauvre
enfant est si sensible, vous savez... elle est
maintenant dans sa chambre à pleurer. N' y allez
pas... il lui faut le temps de se remettre...
en attendant, je vais voir mes ouvriers. "
Denoisel, resté seul, alluma un cigare, prit un
livre et se mit à lire sur un des bancs du jardin.
Il y avait bien deux heures qu' il était là,
lorsqu' il
p100
vit venir Renée. Elle était en chapeau et sur sa
figure animée brillait une certaine joie, une
sorte d' exaltation sereine et tendre.
" tiens ! Vous étiez sortie ? Et d' où venez-vous ?
-d' je viens ? -fit Renée en dénouant les
rubans de son chapeau. -eh bien, je vais vous le
dire à vous, parce que vous, vous êtes mon ami... "
et se décoiffant, puis relevant la tête avec ce
joli mouvement que les femmes ont pour secouer
leurs cheveux :
" je viens de l' église, et si vous voulez savoir
ce que j' y ai été faire... j' ai demandé à Dieu
de mourir avant papa... j' étais devant une grande
statue de la vierge... vous n' allez pas rire...
cela me ferait de la peine si vous riiez...
c' était peut-être le soleil, ou de toujours la
regarder, je ne sais pas... il m' a semblé un
moment qu' elle me faisait comme ça. -et Renée
fit oui d' un signe de tête. -je suis bien
heureuse tout de même... et j' ai bien mal aux
genoux aussi, par exemple... car j' ai prié tout
le temps à genoux, sans chaise, sans rien, sur
les dalles... ah ! Je priais pour de bon... on
ne peut pas me refuser ça ! "
p101
x.
à quelques jours de là, Monsieur et Madame
Mauperin, Henri, Renée et Denoisel étaient
unis après dîner dans le petit jardin qui
s' étendait derrière la maison, en se resserrant
entre les murs des bâtiments de la raffinerie.
Le grand arbre du jardin était un grand sapin.
On avait laissé monter des rosiers dans ses
premières branches et ses bras verts remuaient
des roses. On voyait sous l' arbre une balançoire,
derrière l' arbre des fourrés de lilas et des
charmilles ; devant, il y avait un rond de gazon,
un banc et un tout petit bassin à la margelle de
pierre blanche, dont le jet d' eau n' allait plus :
il était plein de plantes aquatiques, et tout au
fond, dans un reste d' eau, des salamandres toutes
noires nageaient.
" tu ne penses donc plus du tout à jouer la
comédie, Renée ? -demanda Henri à sa soeur.
-c' est un projet tout à fait abandonné ?
-abandonné, non... mais qu' est-ce que tu veux ?
Ce n' est pas ma faute, moi, je jouerais sur
p102
la tête. Mais je ne trouve personne... et à moins
de jouer un monologue... Denoisel m' a refusé...
toi, l' homme grave, dit-elle à son frère, je n' ai
pas besoin de te demander...
-moi, je jouerais très-bien... dit Henri.
-toi, Henri ? Fit Madame Mauperin avec
étonnement.
-et puis les hommes, ce n' est pas ce qui manque,
-reprit Renée, -on a toujours des hommes pour
jouer. Mais c' est la partie femme... ah ! Voilà,
le côté des dames... je ne vois personne pour
jouer avec moi...
-oh ! -dit Henri, -en cherchant dans toutes
nos connaissances, je parie bien...
-voyons... la fille de M Durand... ma foi !
La fille de M Durand, hein ? Ils sont à
Saint-Denis... ça serait commode pour les
pétitions... elle est un peu serine, mais il
me semble que pour le rôle de Madame De
Chavigny...
-ah ! -fit Denoisel-vous voulez toujours
jouer le caprice ?
-de la morale ? ... mais puisque je le jouerai
avec mon frère...
-et la représentation sera au profit des pauvres,
j' espère ? Reprit Denoisel.
-pourquoi cela ?
p103
-cela disposera la salle à la charité.
-on verra, monsieur, on verra... voyons,
Emma Durand, hein, maman, qu' en dis-tu ?
-ce n' est pas de notre société, ça, ma chère
enfant, -répondit vivement Madame Mauperin,
-c' est très-bien à voir de loin, ces gens-là...
mais on sait d' où ils sortent... de la rue
saint-Honoré. Madame Durand allait très-bien
recevoir les dames à la portière de leur voiture...
pendant ce temps-là, M Durand passait par une
porte de derrière et menait boire les domestiques
chez le marchand de vin du coin... voilà leur
fortune aux Durand ! "
quoiqu' ellet au fond une excellente femme,
Madame Mauperin manquait rarement l' occasion de
rabaisser ainsi, avec des expressions d' un mépris
et d' un dégoût superbes, la fortune, l' origine,
la position de toutes les personnes qu' elle
connaissait. Ce n' était point par méchanceté, par
plaisir de calomnier ou de dire ; ce n' était
point davantage par envie : elle niait la
considération, l' honorabilité, elle niait même
les revenus qu' on prêtait aux gens, simplement
par un prodigieux orgueil bourgeois, par la
conviction que, hors de son sang, il n' y avait
point de sang pur, hors de sa famille point
d' honnête famille, hors des siens
p104
rien que des gueux ou à peu ps, hors de ce
qu' elle possédait rien de solide, hors de ce
qu' elle avait rien derité.
" et penser que sur tous les gens que nous
connaissons, ma femme a des histoires comme ça !
Dit M Mauperin.
-voyons, papa, si on prenait la jolie petite
Remoli, hein ?
-demande à ta mère. Parlez, Madame Mauperin.
-la petite Remoli ? Mais, mon ami, vous savez
bien ?
-je ne sais rien.
-comment ? L' histoire de son père, vous ne savez
pas ? Un malheureux stucateur italien... il vient
à Paris sans le sou, il achète avec je ne sais
quel argent une baraque et un petit terrain à
Montparnasse, et il trouve là dedans, dans son
terrain, un vrai Montfaucon ! Il a vendu pour
huit cent mille francs de poudrette ! Et puis
il a tripoté à la bourse... pouah !
-ah çà, -fit Henri, -il me semble que vous
allez chercher bien loin... pourquoi ne pas
demander à Mademoiselle Bourjot ? ... ils sont
précisément à Sannois dans ce moment-ci.
p105
-Mademoiselle Bourjot ? Demanda Madame
Mauperin.
-Nmi ? -reprit vivement Renée, -je crois
bien que je voudrais... mais je l' ai trouvée
d' un froid avec moi cet hiver... elle a quelque
chose... je ne sais pas...
-elle a... elle a qu' elle aura trois cent mille
livres de rente, -interrompit Denoisel, -et
les res surveillent ces filles-là... elles ne
les laissent pas trop se lier avec une soeur qui
a un frère... on lui aura fait la leçon, voilà
tout.
-et puis, ils sont si hauts, ces gens-là ! On
croirait qu' ils descendent de... "
et Madame Mauperin, s' interrompant, demanda
à Henri :
" malgré ça, ils ont toujours été très-bien pour
toi, n' est-ce pas, Henri ? Elle est toujours
aimable pour toi, Madame Bourjot ?
-elle s' est même plainte à moi plusieurs fois
de ne pas vous avoir vue à ses soirées... que
vous n' ameniez pas assez souvent Renée à sa
fille.
-vraiment ? Dit Renée tout heureuse.
-Mauperin, -fit Madame Mauperin, -qu' est-ce
que tu dis, toi, de ce que dit Henri ?
Mademoiselle Bourjot ? ...
-quelle objection veux-tu que je fasse ?
p106
-alors, -dit Madame Mauperin, -on adopte
l' idée d' Henri. Nous irons samedi. Veux-tu,
Mauperin ? ... tu viendras avec nous, Henri. "
quelques heures après, tout le monde était
couché. Henri Mauperin, seul debout, marchait
de long en large dans sa chambre, en fumant un
cigare éteint. De temps en temps, l' ont dit
qu' il souriait à sa pensée.
Xi.
Souvent, dans la journée, Ree allait peindre
dans un petit atelier bâti avec les démolitions
d' une serre, caché au fond du jardin, rustique et
comme mêlé à la verdure, muré de lierre, tenant à
la fois de la ruine et du nid.
Sur une table couverte d' un tapis algérien, il y
avait ce jour-là dans le petit atelier un cornet
du Japon à dessins bleus, un limon, un vieil
almanach rouge aux armes de France, et encore
deux ou trois objets à couleurs vives groupés le
plus naturellement possible pour faire tableau,
sous le jour qui tombait du toit en vitrage.
Devant la table, Renée peignait cela, sur une
toile qui avait déjà ses dessous, avec des
pinceaux fins comme
p107
des épingles. La jupe de sa robe de piqué blanc
débordait en flots amples de chaque côté du
tabouret sur lequel elle était assise. Elle avait
cueilli dans le jardin, en passant, une rose
blanche et l' avait piquée dans ses cheveux
bouffants, au-dessus de son oreille. Son pied,
dépassant sa jupe, chaussé d' un souliercouvert,
laissait voir un peu du blanc de son bas, en
s' appuyant sur la traverse du chevalet.
Près d' elle, Denoisel, la regardant travailler,
essayait un mauvais dessin de son profil sur un
album ramassé dans un coin.
" ah ! Vous posez joliment, -fit-il en retaillant
son crayon. -j' aimerais autant attraper un
omnibus que votre ressemblance... vous n' arrêtez
pas... si vous remuez toujours comme ça...
-ah çà, Denoisel, pas de bêtises avec votre
portrait... j' espère que vous allez me flatter
un peu.
-pas plus que le soleil... j' ai la conscience
du daguerréotype...
-faites voir, -dit-elle en renversant le haut
du corps vers Denoisel, et en croisant sur sa
poitrine son appuie-main et sa palette.
-oh ! Je ne suis pas belle... -et se remettant
à peindre : -vrai, je ressemble... je ressemble
à ça ?
p108
-un peu... voyons, Renée, là, franchement,
qu' est-ce que vous vous croyez ? ... belle ?
-non.
-jolie ?
-non... non...
-ah ! Vous avez réfléchi, cette fois-ci...
-oui, mais je l' ai dit deux fois.
-bon. Si vous ne vous croyez ni belle, ni jolie,
vous ne vous croyez pas non plus...
-laide ? Non. C' est vrai. C' est très-difficile à
vous expliquer... il y a des jours, en me
regardant, je me trouve... comment vous dire cela ?
Enfin, je me plais... ce n' est pas ma figure, je
le sais bien... c' est un air que j' ai ces jours-là,
quelque chose qui est en moi et que je sens passer
dans mes traits... je ne sais pas quoi, du
bonheur, du plaisir, de la vivacité, une émotion...
ce que vous voudrez ! J' ai des moments comme cela,
il me semble, où je trompe joliment mon monde...
ce qui n' empêche pas que j' aurais aimé être
belle...
-tiens, tiens, tiens...
-c' est agréable, pour soi, il me semble...
tenez ! J' aurais voulu être grande... avec des
cheveux très-noirs... c' est bête d' être presque
blonde... c' est comme la peau blanche... j' aurais
p109
eu une peau, mon dieu ! Comme Madame Stavelot...
un peu orangée... j' aime cela, moi, c' est un
goût... et puis j' aurais eu du plaisir à regarder
ma glace... j' aurais fait des belles lignes dans
mon lit... c' est comme quand je marche pieds nus
le matin, sur mon tapis, en me levant : j' aimerais
avoir des pieds de statue que j' ai vus... une
idée !
-comme cela, vous ne tiendriez pas à être belle
pour les autres ?
-oui et non... pas pour tout le monde... pour
ceux que j' aime seulement. On devrait être laide
pour les indifférents, les gens qu' on n' aime pas :
est-ce que vous ne trouvez pas ? Ils n' auraient
que ce qu' ils méritent... "
Denoisel s' était remis à crayonner. " que c' est
drôle, votre idéal, de rêver d' être brune ! Fit-il
au bout d' un instant de silence.
-qu' est-ce que vous rêveriez, vous ?
-si j' étais femme ? Je rêverais d' être une petite
femme ni brune ni blonde...
-châtain alors ?
-et grasse... oh ! Grasse comme une caille...
-grasse ? Ah ! Je respire... c' est que j' ai eu
peur un moment d' une déclaration... il a fallu
que le jour vous donnât sur les cheveux pour que
je pense à vos quarante ans.
p110
-vous ne me vieillissez pas, Renée, c' est mon
âge... mais savez-vous le vôtre, pour moi ?
-non ?
-douze ans... et vous y resterez toujours.
-merci, mon ami, c' est ce que je veux, -dit
Renée ; -comme ça je pourrai vous dire toutes
les bêtises qui me passeront par la tête...
Denoisel ! -reprit-elle après un silence,
-avez-vous jamais été amoureux ? -et, se reculant
un peu de sa toile, elle la regarda de côté, la
tête un peu penchée sur l' épaule, pour voir
l' effet du ton qu' elle venait de poser.
-eh bien ! Vous commencez bien ! -répondit
Denoisel, -voilà une question...
-qu' est-ce qu' elle a, ma question ? Je vous
demande ça comme je vous demanderais autre chose.
Il me semble qu' il n' y a rien... ça ne peut donc
pas se demander en société ? Voyons, Denoisel :
vous me donnez douze ans, c' est très-bien, je les
accepte, mais j' en ai aussi vingt. Je suis une
jeune personne, c' est vrai, mais si vous croyez
que les jeunes personnes, à mon âge, n' ont jamais
lu de romans ni chanté des romances... ce sont
des grimaces, ça, c' est la pose à l' innocence...
après tout, c' est comme vous voudrez... si vous
ne me trouvez pas l' âge, je rengaîne ma question.
p111
Moi, je croyais que nous étions entre hommes
quand nous causions tous les deux...
-eh bien, puisque vous tenez à le savoir, oui,
mademoiselle, j' ai été amoureux.
-ah ! ... et quel effet ça vous a-t-il fait d' être
amoureux ?
-ma chère amie, vous n' avez qu' à relire les
romans que vous avez lus : vous y trouverez cet
effet-là à toutes les pages...
-tenez ! C' est précisément ce qui m' intrigue
beaucoup : tous les livres qu' on lit sont remplis
d' amour, il n' y a que de ça ! Et puis, dans la
vie, on n' en voit pas... moi, du moins, je n' en
vois pas ; je vois, au contraire, tout le monde
qui s' en passe, et très-bien... il y a des jours
je me demande si ce n' est pas fait seulement
pour les livres, si ce n' est pas une imagination
d' auteur, vraiment. "
Denoisel se mit à rire : " dites-moi, Renée,
puisque nous sommes là entre hommes, comme vous
dites, et que nous nous parlons coeur à coeur,
franchement, en vieux amis, voulez-vous bien me
laisser vous demander à mon tour si vous avez eu
jamais, non de l' amour, mais un sentiment pour
quelqu' un ?
-non, jamais, -répondit Renée après un
p112
instant de réflexion. -mais moi, je ne suis pas
un exemple. Je crois que ces choses-là arrivent
surtout aux personnes qui ont le coeur vide, le
coeur inoccupé, qui ne sont pas remplies,
possédées, défendues par une de ces affections
qui vous prennent et vous gardent toutes, par
exemple l' affection qu' on a pour unre... "
Denoisel ne répondit pas.
" vous ne croyez pas que cela préserve ? -lui
dit Renée. -eh bien, je vous assure bien, j' ai
beau chercher à me rappeler... oh ! Je fais mon
examen de conscience complet... et bien sincère,
je vous jure... voyons... dans mon enfance, je
ne vois rien... non, rien du tout... j' avais
pourtant des petites amies qui n' étaient pas plus
grandes que moi ; elles embrassaient, quand on
ne les voyait pas, le fond de casquette des
petits garçons qui jouaient avec nous ; elles
ramassaient sur l' assiette où ils avaient mangé
leurs noyaux de che qu' elles serraient dans
une boîte, et elles couchaient avec la boîte,
oui, je me souviens. Tenez, Noémi, Mademoiselle
Bourjot était très-forte pour ça... mais, moi,
je jouais tout bonnement.
-et plus tard, quand vous n' avez plus été une
enfant ?
-plus tard... j' ai toujours été une enfant pour
p113
ça... non, rien, pas une impression, je ne me
rappelle pas... c' est-à-dire... je vais être
tout à fait franche avec vous... j' ai eu un
petit, tout petit commencement de ce que vous
dites, un peu de cette émotion que j' ai reconnue
après dans les romans... et savez-vous pour qui ?
-non.
-pour vous. Oh ! Ce n' a été qu' un instant...
je vous ai ai bien vite autrement... et
mieux... avec de l' estime et de la reconnaissance.
Je vous ai aimé pour m' avoir corrigée de mes
défauts d' enfant gâtée, m' avoir ouvert l' esprit,
m' avoir élevée aux choses belles, aux choses
nobles, aux choses généreuses, tout cela avec des
blagues, mais avec des blagues qui blaguaient
tout ce qu' il y a de laid, ce qu' il y a de
misérable, ce qu' il y a de plat, tout ce qui est
vil et lâche ! Vous m' avez appris à jouer à la
balle et à m' ennuyer avec les imbéciles. Beaucoup
de ce que je pense, beaucoup de ce que je suis,
un peu du peu que je vaux, je vous le dois ; j' ai
voulu vous le rendre avec une bonne et solide
amitié ; en vous donnant cordialement, comme à
un camarade, quelque chose de l' amour que j' ai
pour mon père... " et la voix de Renée prit à
ces derniers mots une note haute, un ton grave.
p114
" qu' est-ce que c' est que ça ? -dit M Mauperin
qui venait d' entrer, en jetant les yeux sur le
croquis de Denoisel. -ça, ma fille ! Mais c' est
une affreuse diffamation... " -et M Mauperin,
prenant l' album, se mit à déchirer la feuille.
" ah ! Papa, -s' écria Renée, -moi qui voulais
le garder... comme souvenir ! "
xii.
Une voiture légère, attelée d' un cheval,
emportait la famille Mauperin sur la route de
Sannois. Renée avait pris les guides et le
fouet des mains de son frère qui fumait à côté
d' elle.
égayé par le voyage, l' air, le mouvement,
M Mauperin plaisantait sur les rencontres de
la route et saluait gaiement les passants croisés
par la voiture. Madame Mauperin était muette
et absorbée. Enfoncée en elle-me, elle
préparait et travaillait son amabilité pour le
château.
" mais, maman, -dit Renée, -tu ne dis rien...
est-ce que ça ne va pas ?
-si, très-bien... très-bien, -répondit Madame
Mauperin, -mais je te dirai que cette visite
m' ennuie un peu... et que sans Henri... je
p115
trouve quelque chose de si froid à cette Madame
Bourjot... il y a une hauteur dans cette
maison... oh ! Mon dieu ! Ce n' est pas qu' ils
m' imposent... leurs millions ! Je sais bien où
ils les ont pris : ça vient d' un procédé qu' ils
ont acheté à un malheureux ouvrier pour rien,
pour quelques sous...
-allons, Madame Mauperin, -fit M Mauperin,
-ils ont dû en acheter plus d' un...
-eh bien, malgré tout ça, je n' y suis pas à
l' aise, chez ces gens-là.
-vous êtes bien bonne vraiment de vous
préoccuper...
-mais on leur dit zut à leurs grands airs ! "
fit Mademoiselle Mauperin en donnant un coup
de fouet au cheval qui couvrit le mot d' un bruit
de galop.
Le malaise de Madame Mauperin avait ses raisons.
Sa gêne était justifiée. Tout, dans la maison
vers laquelle elle allait, était combiné pour
intimider les gens, les rabaisser, les écraser,
les nétrer et les accabler du sentiment de
leur infériorité. L' argent y avait un étalage
étudié, la fortune une mise en scène savante.
L' opulence y visait à l' humiliation des autres
par tous les moyens d' intimidation, par les
formes violentes ou raffinées
p116
du luxe, par l' élévation des plafonds, par la
grande mine impertinente des laquais, par
l' huissier à chaîne d' argent planté dans
l' antichambre, par la vaisselle plate sur laquelle
on mangeait, par un ensemble d' habitudes princières
qui faisaient asseoir à table, même en tête-à-tête,
la mère et la fille décolletées, comme dans une
petite cour allemande.
Les maîtres répondaient à ce ton de leur maison
et le soutenaient. L' esprit de leur intérieur,
de leur vie, de leur façon d' être, était comme
incarné en eux. L' homme, avec tout ce qu' il avait
emprunté à la gentry anglaise, ses manières,
ses toilettes, ses favoris frisés, sa surface de
distinction ; la femme, avec un grand ton, une
suprême élégance, toutes les sécheresses de la
haute bourgeoisie, représentait admirablement
l' orgueil du million. Leur politesse dédaigneuse,
leur amabilité hautaine semblaient descendre aux
personnes. De leurs goûts me s' échappait une
sorte d' insolence. M Bourjot n' avait point de
tableaux ni d' objets d' art : sa collection était
une collection de pierres précieuses dans laquelle
il montrait un rubis de vingt-cinq mille francs,
un des plus beaux de l' Europe.
Le monde avait passé par-dessus tout cet étalage
p117
d' argent, et le salon des Bourjot, mis en vogue
et en relief par une couleur d' opposition
très-affice, était un des trois ou quatre
grands salons de Paris. Il s' était peuplé à la
suite de deux ou trois hivers passés à Nice par
Madame Bourjot, sous prétexte de santé, et
pendant lesquels elle avait fait de sa maison
unetellerie de la route d' Italie, ouverte à
tout ce qui passait de grand, de riche, de
lèbre, de nommé. Les jours de grands concerts
Madame Bourjot faisait admirer sa belle
voix et son grand talent de musicienne, des
gloires d' Europe s' y rencontraient avec des
putations de Paris ; le monde de la science,
le monde de la haute philosophie, le monde de
l' esthétique pure, y coudoyaient le monde de la
politique, que représentaient un gros d' orléanistes
fort compact, et une bande de libéraux sans
engagement, dans les rangs desquels Henri
Mauperin figurait très-assidûment depuis un
an. Là-dessus se détachaient quelques légitimistes,
amenés par le mari dans le salon de sa femme :
car M Bourjot était légitimiste.
Sous la restauration, il avait été carbonaro.
Fils d' un drapier, son origine, son nom de Bourjot
l' avaient, en entrant dans la vie, exaspéré contre
la noblesse, les châteaux, les Bourbons. Il avait
p118
conspiré. Il s' était rencontré, tuilé avec
M Mauperin dans les ventes . On l' avait vu
à tous les troubles. Il citait alors Berville,
Saint-Just et Dupin aîné. Plus rassis après
1830, il s' était contenté de bouder la royau
qui lui avait volé sa publique. Il lisait le
national , plaignait les peuples, méprisait
les chambres, s' emportait contre M Guizot,
éclatait sur l' affaire Pritchard.
Tout à coup arrivait 1848 ; le propriétaire se
veillait épouvanté et se dressait tout droit
dans le carbonaro de la restauration, dans le
libéral dugne de Louis-Philippe. La baisse
de la rente, les non-valeurs des maisons, le
socialisme, les projets d' impôt, les menaces au
grand-livre, les journées de juin, tout ce qu' il
y a dans une révolution de terreurs pour la pièce
de cent sous, bouleversaient et illuminaient en
me temps M Bourjot. Ses idées changeaient
d' un seul coup, et sa conscience politique virait
entièrement sur elle-même. Il se précipitait vers
les doctrines d' ordre, il se retournait vers
l' église comme vers une gendarmerie, vers le droit
divin comme vers l' absolu de l' autorité et la
garantie providentielle de ses valeurs.
Malheureusement, dans cette brusque et sincère
conversion de M Bourjot, son éducation, sa
jeunesse,
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son passé, toute sa vie s' agitaient, se
débattaient, se révoltaient. En retournant aux
Bourbons, il n' avait pu revenir à Jésus-Christ.
Et le vieil homme s' oubliait en attaques, en
échappades, en refrains d' habitude. On le sentait,
en l' approchant, encore tout voltairien par
places. Béranger, à tout moment, remontait en
lui sur De Maistre.
" donne les guides à ton frère, Renée, -dit
Madame Mauperin, je ne voudrais pas qu' on te
vît conduire. "
on était en face d' une grande et magnifique
grille devant laquelle se dressaient deux
candélabres dont on allumait le gaz le soir et
qui brûlaient toute la nuit. La voiture tourna
sur le sable roux d' une allée, côtoya de grands
massifs de rhododendrons, arriva au perron. Deux
domestiques ouvrirent les portes de glace de
l' antichambre dallée de marbre et dont les hautes
fenêtres étaient voilées de verdure par un large
rideau d' arbustes exotiques. De là, les Mauperin
furent introduits dans un salon tendu de soie
cramoisie qui n' avait rien aux murs qu' un tableau,
le portrait de Madame Bourjot en costume de
bal, signé : Ingres. Par les fenêtres ouvertes,
on voyait près d' une pièce d' eau une cigogne,
la seule bête
p120
que M Bourjot tolérât dans son parc, à cause
de sa silhouette héraldique.
Quand les Mauperin entrèrent dans le grand
salon, Madame Bourjot, assise seule sur un
divan, écoutait la lecture que lui faisait
l' institutrice de sa fille. M Bourjot,
accoudé à la cheminée, jouait avec sa chne
de montre. Mademoiselle Bourjot, près de la
lectrice, travaillait à un tier de tapisserie.
Madame Bourjot, avec ses grands yeux d' un
bleu un peu dur, ses sourcils arqués, les plis
de ses paupières, son nez fier et accentué,
l' avance hautaine du bas de son visage, avec
sa grâce impérieuse, faisait songer à une
Georges jeune dans unle d' Agrippine.
Mademoiselle Bourjot avait des sourcils bruns
très-marqués. Ses grands cils courbes laissaient
voir deux yeux bleus, ardents, profonds, et qui
vaient. Un léger duvet, follet et presque blanc,
s' apercevait quand elle était dans le jour,
au-dessus de sa lèvre, vers les deux coins.
L' institutrice, elle, était une de ces figures
effacées, une de ces vieilles femmes que la vie
a roulées, usées, au dehors comme au dedans, et
qui n' ont pas plus d' effigie qu' un vieux sou.
" mais c' est vraiment charmant, -fit Madame
Bourjot en se levant et en allant jusqu' à une
raie
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du parquet au milieu du salon ; -ces chers
voisins... une délicieuse surprise ! ... il me
semble qu' il y a un temps infini que je n' ai eu
le plaisir de vous voir, chère madame, et sans
votre fils qui a eu la bonté de ne point nous
négliger, de venir à mes lundis soirs... -elle
donna une poignée de main à Henri qui s' inclina,
-nous n' aurions plus su ce que vous deveniez,
ce que devenait cette charmante fille... et sa
maman.
-mon dieu, madame, -fit Madame Mauperin en
s' asseyant à distance de Madame Bourjot, -vous
êtes mille fois bonne...
-oh ! Mais venez donc là, -fit Madame Bourjot,
en lui faisant place à côté d' elle.
-nous avons remis de jour en jour ; nous voulions
venir tous.
-allons, c' est très-mal, -reprit Madame
Bourjot, -nous ne sommes pas à cent lieues...
et c' est un meurtre de laisser ces deux enfants-là,
-elle désigna Renée et Noémi, -qui ont grandi
ensemble, sans se voir ! ... comment, on ne s' est
pas encore embrassé ? "
Noémi, qui était restée debout, tendit froidement
la joue à Renée qui l' embrassa comme un enfant
mord à un fruit.
" chère madame, -dit en les regardant Madame
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Bourjot à Madame Mauperin, -comme c' est vieux
le temps où nous les menions rue de la
chaussée-d' Antin, à ce cours qui nous ennuyait
presque autant qu' elles ! Je les revois... jouant
ensemble... la vôtre, qui était comme du
vif-argent... un vrai diable ! Et la mienne...
oh ! C' était le jour et la nuit... mais la vôtre
l' entraînait... mon dieu ! Quelle rage de charades
elles ont eue un moment, vous rappelez-vous ?
Quand elles prenaient toutes les serviettes de la
maison pour seguiser...
-ah ! Oui, madame, -dit Renée en riant et se
retournant vers Nmi, -notre plus beau, c' est
quand nous avons fait marabout , avec
Marat dans un bain trop chaud qui disait :
je bous, je bous... te souviens-tu ?
-oh ! Je me rappelle bien, -fit Noémi en
primant mal un sourire, -mais c' était toi qui
avais trouvé cela.
-eh bien, madame, je suis enchantée de vous
trouver d' avance si bien disposée à ce que je
viens vous demander ; car je vous fais une visite
intéressée. C' est précisément pour réunir nos
deux enfants que je venais. Renée a une envie
de jouer la comédie... elle a pensé naturellement
à sa vieille amie. Et si vous vouliez permettre
à mademoiselle
p123
votre fille de prendre un le àté de la
mienne... ce sera une petite fête de famille
bien intime.
Aux premiers mots de la demande de Madame
Mauperin, Noémi, qui, en causant avec Renée,
avait laissé ses mains aller dans les siennes,
les retira brusquement.
" je vous remercie pour cette idée, chère madame,
-répondit Madame Bourjot ; -je remercie aussi
votre charmante Renée. Vous ne pouviez rien me
demander qui me convînt mieux et qui me fût plus
agréable. Cela sera, je crois, très-bon pour
Noémi. Cette pauvre enfant est d' une timidité...
c' est désolant... cela l' habituera un peu à
parler, à sortir d' elle-même... ce sera pour son
esprit même un coup de fouet excellent...
-mais, ma mère, vous savez bien... j' ai si peu
de mémoire... et puis rien que l' idée de jouer...
la peur... non, je ne veux pas jouer. "
Madame Bourjot regarda sa fille de son regard
froid.
" mais, mère, si je pouvais... mais je ferai
manquer la représentation, je suis re...
-vous jouerez... je le désire, mademoiselle. "
Noémi baissa la tête.
Madame Mauperin, embarrassée, avait, par
contenance
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et discrétion, jeté les yeux sur une revue
ouverte à côté d' elle, au bord d' une table à
ouvrage.
" ah ! -fit Madame Bourjot en revenant à elle,
-vous êtes là en pays de connaissance... c' est
le dernier article de votre fils. Et quand
comptez-vous jouer ?
-mais, madame, je suis désolée d' être la cause...
d' imposer à mademoiselle votre fille...
-oh ! Ne parlons plus de cela. Ma fille a
toujours peur de se décider.
-pourtant, -fit de l' autre bout du salon
M Bourjot, qui causait avec M Mauperin et
Henri, -si Noémi avait une trop grande
pugnance...
-elle vous sera, au contraire, très-reconnaissante,
-dit Madame Bourjot à Madame Mauperin, sans
pondre à M Bourjot. -nous sommes toujours
obligés de la forcer à s' amuser. Eh bien, quand
cela, la représentation ?
-Renée, -demanda Madame Mauperin, -quand
penses-tu ?
-mais, il me semble... il nous faut un mois
pour les répétitions, à deux par semaine... nous
prendrions les jours et les heures de Noémi...
-et Renée se tourna vers Noémi qui resta
muette.
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-très-bien, -dit Madame Bourjot. -eh bien,
alors nous prendrons, si vous voulez bien, le
lundi et le vendredi, à deux heures, n' est-ce
pas ? Mademoiselle Gogois, -et Madame Bourjot
se tourna vers l' institutrice, -vous
accompagnerez mademoiselle. Monsieur Bourjot,
vous entendez, vous donnerez les ordres pour les
chevaux, la voiture, le domestique qui ira à la
Briche. Vous me garderez seulement Terror
et Jean. Voilà... maintenant, vous restez à
ner ?
-oh ! Nous sommes aux regrets... c' est
impossible... nous avons du monde aujourd' hui.
-permettez-moi de maudire ces gens-là... mais
vous ne connaissez pas, je crois, les nouvelles
serres de M Bourjot. Je veux vous faire un
bouquet, Renée... nous avons une fleur...
il n' y en a que deux comme cela... l' autre est
à Ferrières... c' est une... c' est fort laid,
au reste... par ici.
-si nous passions par là, nous ? -fit
M Bourjot en désignant la salle de billard
qu' on voyait par la glace sans tain. -Monsieur
Henri, nous vous laissons à ces dames... ici,
on fume, -dit M Bourjot en offrant un
cabanas à M Mauperin. -nous jouons le
carambolage, n' est-ce pas ?
-oui, le carambolage, " fit M Mauperin.
M Bourjot ferma les blouses du billard.
p126
" en vingt-quatre ?
-en vingt-quatre.
-vous n' avez pas de billard chez vous, Monsieur
Mauperin ?
-non, mon dieu, non... mon fils n' y joue pas...
-vous cherchez le blanc ?
-merci... et comme ma femme ne trouve pas que
ce soit un jeu convenable pour une jeune
personne...
-à vous.
-oh ! Je suis bien rouillé... d' abord, j' ai
toujours été une mazette...
-mais vous ne me donnez pas de jeu du tout...
bon ! Voilà mon procédé parti... j' étais fait à
cette queue-là, -et M Bourjot lança un juron
ronflant. -ces canailles d' ouvriers ! Pas pour
un sou de conscience ! On ne peut plus rien avoir
de bon... eh bien ! Vous allez bien : trois, je
vous marque... c' est qu' on est à leurs ordres !
L' autre jour, je voulais faire poser des lustres
dans la joure... eh bien, Monsieur Mauperin,
je n' ai pas pu en trouver un... c' était une fête,
je ne sais plus quelle fête... ils n' ont pas voulu
venir... ce sont de grands seigneurs à présent...
vous croyez qu' ici ils nous apportent ce qu' ils
tuent ou ce qu' ils pêchent ?
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Quand ils ont un bon morceau, ils le mangent. à
Paris, moi je sais ce que c' est... quatre ! Eh !
Dites donc... tout ce qu' ils gagnent ça passe au
café... le dimanche, ils dépensent des vingt
francs... le serrurier d' ici a un fusil
Lefaucheux ! Il loue une chasse ! ... enfin, deux
pour moi... et ce qu' on demande maintenant pour
travailler ! Ils me prennent cent sous ici pour
faucher... j' ai des vignes en Bourgogne : ils
m' ont proposé de me faire les façons pendant
trois ans, et puis, la troisième année, ils
auraient été propriétaires... voilà où nous
allons ! Enfin, heureusement, moi, je suis trop
vieux, je ne verrai pas ça, mais dans cent ans on
ne trouvera plus à se faire servir ; il n' y aura
plus de domestiques... je le dis souvent à ma
femme et à ma fille : vous verrez que vous serez
un jour obligées de faire votre lit ! ... cinq...
six... mais vous savez faire les effets... nous
sommes tués par la révolution, voyez-vous. " et
M Bourjot se mit à fredonner :
et zonzon, zonzon, zonzon,
zonzon, zonzon...
" voilà des idées que vous n' aviez guère, il y a
de cela une trentaine d' années, quand nous nous
sommes rencontrés pour la première fois ; vous
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rappelez-vous ? -dit M Mauperin avec un léger
sourire.
-c' est vrai... j' en avais de plus belles... de
trop belles dans ce temps-là, -fit M Bourjot en
s' appuyant de la main gauche sur sa queue. -ah !
On était jeune... je crois bien que je m' en
souviens... c' était au convoi de Lallemand, parbleu !
C' est le plus beau coup de poing que j' aie donné
de ma vie, un pare-à-virer ! Je vois encore les
clous de soulier du commissaire de police en
écharpe que j' ai flanqué par terre pour traverser
le boulevard ! Au coin de la rue Poissonnière, je
tombe dans une patrouille... on m' a pas mal échigné
pour commencer... j' étais avec Caminade... vous
avez bien connu Caminade ? C' était un bon...
celui qui allait fumer aux missions de l' église des
petits-pères avec sa pipe d' écume de quinze cents
francs et une fille du palais-royal... lui a la
chance de s' échapper, on me mène au poste à coups
de crosse... heureusement que Dulaurens
m' apeoit...
-tiens ! Dulaurens, -dit M Mauperin, -nous
étions de la même vente . Il avait un magasin
de châles, il me semble...
-oui, et vous savez comment il a fini ?
-non, je l' ai perdu de vue.
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-eh bien, un beau jour, c' était après toutes
ces histoires-là, son associé se sauve en
Belgique, en lui emportant deux cent mille
francs. On envoie des agents à ses trousses...,
pas de nouvelles. Mon Dulaurens entre dans une
église et fait le voeu de se convertir s' il
retrouve son argent. Il le retrouve, et il est
maintenant d' une piété dégoûtante. Je ne le vois
plus... mais dans ce temps-là, c' était un chaud,
vous savez. Je lui fais en passant un signe de
l' oeil... j' avais chez moi vingt-cinq fusils et
cinq cents cartouches... quand la police arrive,
il avait tout niché... ce qui n' empêche pas
que j' ai passé trois mois à la force, dans le
timent neuf , et que deux ou trois fois
j' ai été réveillé la nuit pour aller à
l' instruction, et que j' y allais avec une vague
idée d' être fusillé... vous avez passé par là,
vous aussi ; vous savez ce que c' était... et tout
ça pour arriver au socialisme ! Pourtant, il y a
un mot qui aurait bien dû m' éclairer... en
sortant, un de mes amis de prison était venu me
voir chez moi, à Sedan ; il me dit : " mais
qu' est-ce qu' on m' a donc dit à l' hôtel : il
paraît que ton père a des terres, de l' argent...
et tu te mets avec nous ? Moi je croyais que tu
n' avais rien... " tenez, voyez-vous, Monsieur
Mauperin, quand je pense que ça ne m' a pas
ouvert les yeux ! ... c' est que j' étais convaincu,
p130
dans ce temps-là, que tous ceux avec qui je
marchais voulaient tout simplement ce que je
voulais : l' égalité devant la loi, plus de
priviléges, la fin de la révolution de 89 contre
la noblesse... je croyais qu' on allait s' arrêter
là, moi... onze... vous ai-je marqué le dernier ?
Je ne crois pas ; mettons douze... mais sapristi !
Quand j' ai vu ma république, ça m' a dégoûté.
Quand j' ai entendu, en février, deux hommes
descendre des barricades et dire : " nous n' aurions
nous en aller de là que quand nous aurions eu
cinq mille livres de rentes... " et puis le droit
au travail, et puis l' impôt progressif, une
iniquité, l' hypocrisie du communisme ! Mais avec
l' imt progressif, -fit éloquemment M Bourjot
en interrompant sa phrase, -je les défie de
trouver personne qui veuille se donner la peine
de faire une grande fortune... treize, quatorze,
quinze, très-bien ! Oh ! Vous êtes trop fort...
tout ça m' a retourné, vous comprenez ?
-parfaitement, dit M Mauperin.
-où est ma bille ? Là ? ... mais complétement
retourné... ça m' a rendu légitimiste positivement.
Encore une fausse queue ! ... seulement...
-seulement ?
-seulement il y a une chose... ah ! Là-dessus,
par exemple... j' ai toujours les mêmes opinions...
p131
je vous dis ça à vous... mais tout ce qui est
curé, pour moi... dix-huit ! Allons je suis
brossé... nous invitons celui d' ici, parce que
c' est un bon diable ; mais les prêtres... quand
on en a connu un, comme moi, qui s' était cassé la
cuisse en sautant, la nuit, par-dessus le mur de
son séminaire ! Un tas de jésuites, voyez-vous,
Monsieur Mauperin !
Hommes noirs, d' sortez-vous ?
Nous sortons de dessous terre.
Ah ! Voilà mon homme ! Le dieu des bonnes
gens ! et tout ! Et Judas :
mes amis, parlons plus bas :
je vois Judas, je vois Judas !
Vingt et un... vous n' en avez plus que trois...
tenez, dans le pays où j' ai mes forges, il y a
un évêque qui est très-bon enfant... eh bien,
tous les cagots le détestent... ah ! S' il faisait
le bigot, le cafard, s' il allait à la messe... "
" je n' ai jamais vu Madame Bourjot si aimable,
-dit Madame Mauperin quand on fut remonté en
voiture.
-un singulier pékin, que ce Bourjot ! -fit
M Mauperin, -c' est bien la peine d' avoir un
p132
billard... j' aurais pu lui rendre douze points...
-moi, -dit Renée, -j' ai trouvé Noémi toute
drôle... as-tu vu, Henri, comme elle ne voulait
pas jouer ? "
Henri ne répondit pas.
Xiii.
Noémi venait de faire son entrée dans le salon
des Mauperin, suivie de son institutrice, avec
un petit air gêné, inquiet, presque honteux. Sur
le seuil, elle avait fait de l' oeil le tour de la
pièce ; puis, comme rassurée et plus à l' aise,
elle avait tendu le front au baiser de Madame
Mauperin, et les deux joues aux embrassades de
Renée. Renée, joueuse et rieuse, avec des gestes
de badinage et de caresse, lui avait enlevé son
mantelet des épaules, dénoué ses rubans, ôté son
chapeau.
" au fait, -dit-elle en faisant tourner, au bout
de son petit poing, le charmant petit chapeau de
blonde blanche garni de liliums roses, -
M Denoisel... que tu as vu, je crois, dans le
temps... ça ne nous rajeunit pas... et que je te
présente comme notre directeur, notre professeur
d' intonations,
p133
notre souffleur et notre allumeur de rampe...
tout ça !
-je n' ai pas oublié combien monsieur a été
bon pour moi quand j' étais petite. "
et Nmi, rougissant de l' émotion de ce souvenir
d' enfance, tendit à Denoisel, avec un mouvement
d' une gaucherie charmante, une main timide et
dont les doigts se serraient les uns contre les
autres.
" oh ! Mais, quelle toilette ! Reprit Renée en
tournant autour d' elle. Tu es belle comme tout ! "
et donnant de petits coups à sa robe de taffetas
sur les cassures de la soie, puis lui tirant sa
jupe, en s' inclinant jusqu' à terre : " tu vas nous
faire une Mathilde un peu jolie... c' est moi qui
serai jalouse, sais-tu ? " et se relevant :
" mais regarde donc, maman, je te disais bien...
elle m' enfonce... " elle se plaça àté de Noémi
et lui prit la taille : " tiens, vois-tu que tu es
plus grande que moi... " et la tenant toujours
enlacée, elle l' entraîna devant la glace, se
serra contre elle, chercha son épaule avec la
sienne : " vois-tu ! " dit-elle.
L' institutrice s' était effacée dans un coin du
salon. Elle regardait les images d' un livre
qu' elle n' ouvrait, modestement, qu' à demi.
" voyons, mes chers enfants, si on commençait
p134
à lire la pièce ? Fit Madame Mauperin. Il ne
faut pas attendre Henri... il ne doit venir
qu' aux dernières répétitions, quand les actrices
seront bien en train.
-oh ! Tout à l' heure, maman, laisse-nous causer...
viens te mettre ici, Noémi... là. Nous avons un
tas de petits secrets, tant de choses à nous dire
depuis que nous nous sommes vues ! Il y a des
siècles... "
et Renée commença avec Noémi une de ces causeries
gazouillantes qui font le bruit d' une source, un
de ces babillages frais, limpides, intarissables,
qui se brisent dans un éclat de rire et se perdent
dans un chuchotement. Nmi, d' abord sur la
défensive, s' abandonna bientôt à la douceur de cet
épanchement, à tout ce que cette voix lui faisait
retrouver de son passé. Chacune, comme après une
paration, demandait à l' autre tout ce qui lui
était arrivé, et ce qu' elle était devenue. Au
bout d' une demi-heure, on eût dit, à les entendre,
deux coeurs de jeunes femmes retrouvant ensemble
leur âme d' enfant.
" moi, je peins, disait Renée ; et toi ? Tu avais
une belle voix...
-oh ! Ne m' en parle pas, disait Noémi. On me
fait chanter... maman veut que je chante dans
p135
ses grandes soirées... et tu n' as pas l' ie...
quand je vois tout le monde qui me regarde... il
me prend un frisson... oh ! J' ai peur... je
fondais en larmes les premières fois...
-mais dis donc tu vas goûter... moi qui me suis
privée d' une pomme verte pour toi ! Tu aimes
toujours les pommes vertes, j' espère ?
-non, merci, merci, ma petite Renée, je n' ai
pas faim... vraiment.
-ah çà, Denoisel, qu' est-ce que vous regardez
de si intéressant par la fenêtre ? "
Denoisel regardait dans le jardin le domestique
des Bourjot. Il l' avait vu épousseter le banc
avec un fin mouchoir de batiste, étendre le
mouchoir sur les traverses vertes, poser dessus
avec précaution ses culottes de peluche rouge,
croiser ses jambes l' une sur l' autre, tirer un
cigare de sa poche, l' allumer. Maintenant, il le
considérait, tandis qu' il fumait indolemment et
majestueusement, en laissant tomber autour de
lui, sur la petitesse de la propriété, le regard
de mépris d' un homme qui sert dans un château et
dont les maîtres ont un parc.
" moi, mais rien... dit Denoisel en quittant la
fenêtre, je craignais d' être indiscret.
-oh ! Maintenant, nous nous sommes conté
p136
toutes nos petites affaires ! ... vous pouvez
venir causer avec nous.
-tu sais l' heure qu' il est, Renée ? Si vous
voulez commencer à répéter aujourd' hui...
-ah ! Maman, voyons, il fait bien chaud,
aujourd' hui... et puis, c' est un vendredi...
-et l' année a commencé un 13, dit sérieusement
Denoisel.
-ah ! Fit Noémi en tournant vers lui des yeux
pleins de foi.
-ne l' écoute pas, il t' attrape. Il fait toute la
journée des farces comme ça, Denoisel...
n' est-ce pas, nous répéterons la première fois ?
Nous avons bien le temps.
-comme tu voudras, fit Nmi.
-eh bien, prenons congé... Denoisel, soyez
drôle, tout de suite... et si vous êtes bien
drôle, bien drôle, je vous donnerai un tableau...
de moi...
-encore ?
-eh bien ! Vous êtes poli... je m' échigne...
-mademoiselle, fit Denoisel en s' adressant à
Noémi, vous allez juger ma situation...
figurez-vous que j' aijà de mademoiselle une
aubergine et un panais... et comme pendant une
tranche de potiron avec un morceau de fromage
de Brie... ça
p137
vient du coeur, je sais bien... mais j' ai l' air
d' un fruitier en chambre...
-voilà les hommes, vois-tu ! Dit gaiement Renée
à Noémi. Tous ingrats, ma chère ! Et penser qu' un
jour on se marie ! Sais-tu que nous sommes de
vieilles filles, dis donc ? ... vingt ans ! Hein,
comme ça passe tout de même ! ... n' est-ce pas,
on croit qu' on n' aura jamais dix-huit ans ? Et
puis quand on les a, on ne les a plus ! ... enfin,
qu' est-ce que tu veux ! ... ah ! Apporte donc un
peu de musique la prochaine fois... nous jouerons
à quatre mains ; je ne sais plus si je sais...
-et l' on répétera quand ? Demanda Denoisel.
-en Normandie ! " répondit Renée, faisant ce
genre de plaisanterie qui est monté depuis
quelques années de l' atelier et du théâtre dans
la bouche du monde.
Noémi était restée interdite comme une personne
à laquelle échappe le sens d' une parole entendue.
" eh bien ! Oui, lui dit Renée, Caen en
Normandie ! Ah ! Tu ne connais pas les
queues de mot ? J' ai eu ce tic-là un temps...
j' en étais insupportable, n' est-ce pas, Denoisel ?
Et tu vas beaucoup dans le monde ? Dis-moi où tu
as été cet hiver... raconte-moi tes bals... "
p138
et Nmi répondait, s' épanchait, s' animait peu
à peu. Le sourire était venu à son visage,
l' abandon à sa grâce. Elle semblait s' épanouir
comme à un air de liberté et sous un souffle qui
chauffe, auprès de Renée, dans ce salon égayé,
heureux et tout plein de jeunesse.
Il était quatre heures. L' institutrice se leva
comme un ressort : " mademoiselle, dit-elle, il
est l' heure. Vous savez qu' il y a un grand dîner
à Sannois... et le temps de vous habiller... "
xiv.
-cette fois-ci, il n' y a pas à s' amuser... nous
pétons sérieusement, dit Denoisel. Mademoiselle
Noémi, venez vous asseoir là. C' est cela, nous y
sommes, n' est-ce pas ? Une... deux... trois...
il frappa dans ses mains. " allez !
-c' est que la première scène, fit en hésitant
Noémi, je ne suis pas encore sûre... je sais
mieux l' autre.
-la seconde alors ? Passons à la seconde. Je
vais faire le rôle d' Henri : bonsoir, ma
chère " .
Denoisel fut interrompu par un grand éclat de
rire de Renée :
p139
" ah ! Mon dieu, disait-elle à Noémi, comme tu
es drôlement assise ! Tu as l' air d' un morceau
de sucre dans une pince à sucre !
-moi ! Fit Noémi toute gênée en cherchant une
position.
-si vous vouliez bien ne pas troubler les
acteurs, Renée, -dit Denoisel. Et reprenant son
le : -bonsoir, ma chère, est-ce que je vous
range ?
-ah ! Et les bourses ? S' écria Renée.
-mais je croyais que c' était vous qui vous étiez
chargée.
-moi ? Pas du tout... c' est vous, au contraire.
Vous êtes un joli chef d' accessoires, par
exemple ! ... dis donc, Noémi, est-ce que c' est
une idée qui te viendrait, à toi, si tu étais
mariée, de donner une bourse à ton mari ? C' est
boutiquier, hein ? ... pourquoi pas un bonnet grec,
tout de suite ?
-répétons-nous ? Dit Denoisel.
-tenez, Denoisel, vous dites cela de l' air d' un
homme qui a envie d' aller fumer.
-j' ai toujours envie de fumer, Renée, dit
Denoisel, surtout quand je n' en ai pas besoin.
-mais c' est un vice que vous avez là !
-je crois bien. Aussi je le garde.
p140
-enfin quel plaisir pouvez-vous trouver à fumer ?
-le plaisir d' une mauvaise habitude : ça explique
bien des passions. -et recommençant l' entrée de
M De Chavigny : -bonsoir, ma chère, est-ce
que je vous dérange ?
- moi ? Henri, quelle question ! " fit
Noémi. Et la répétition commença.
Xv.
-trois heures, -dit Renée en levant les yeux
du petit bas de laine qu' elle tricotait, et en
regardant la pendule. -décidément, je commence
à croire que Noémi ne viendra pas aujourd' hui...
elle va rater sa répétition... il faudra la mettre
à l' amende.
-Nmi ? -fit Madame Mauperin en paraissant
se réveiller. -mais elle ne vient pas... ah !
Je ne t' ai pas dit... je ne sais où j' ai la tête,
j' oublie tout à présent... elle m' a dit la dernière
fois qu' elle ne pourrait sans doute pas venir
aujourd' hui... ils ont du monde... je crois...
je ne sais plus.
-c' est amusant ! Il n' y a rien d' ennuyeux comme
cela, d' attendre les gens, et qu' ils ne viennent
p141
pas. Moi qui me suis dit ce matin en me
veillant : c' est le jour de Noémi... je me la
promettais... oh ! C' est sûr, elle ne viendra
plus maintenant... c' est drôle, elle me manque
maintenant, Noémi, depuis qu' elle s' est mise à
me raimer ... elle me manque comme une figure
de la maison... je ne la trouve pas drôle... elle
manque de vivacité... elle n' est pas gaie... comme
intelligence, elle est faiblotte ... on la
colle avec une facilité ! Eh bien, arrangez ça,
malgré tout, je lui trouve un charme... elle a
quelque chose de si doux, si doux... ça vous
pénètre. Elle tend les nerfs, positivement...
et puis, ce qu' elle vous fait, c' est de vous
faire chaud au coeur, n' est-ce pas ? Simplement,
en étant là. J' ai connu un tas de jeunes filles
qui lui étaient bien supérieures ; eh bien, elles
n' avaient pas ce qu' elle a ; on se sentait sec
comme pendu avec elles.
-mon dieu ! C' est bien simple, dit Denoisel,
Mademoiselle Bourjot est une nature très-tendre,
très-aimante... il y a comme un courant d' affection
de ces natures-là aux autres...
-c' est que toute petite, je me rappelle, elle
était déjà comme maintenant... d' une sensibilité !
Ce qu' elle pleurait et ce qu' elle embrassait
c' était étonnant ! Elle ne faisait que cela...
et comme elle
p142
a bien la figure de ce qu' elle est, n' est-ce pas ?
On dirait que sa beauté est faite avec tout ce
qu' elle a de tendresse et tout ce qui lui reste
d' enfance... elle a surtout ce regard... souvent
on a en soi de petites malices, des petites
chancetés : on les sent qui s' en vont à ce
regard-là comme quelque chose qui fondrait...
croiriez-vous que je n' ai jamais osé lui faire
une misère ? Et j' étais pourtant une fière
taquine... moi, dans le temps !
-c' est très-extraordinaire tout de même d' être
si tendre que cela, dit Madame Mauperin.
-mais non, c' est très-explicable, répondit
Denoisel. Figurez-vous une jeune personne qui
apport en naissant l' instinct d' aimer comme on a
l' instinct de respirer, refoulée par les froideurs
d' une mère qu' elle humilie et qui rougit d' elle,
refoulée par l' égoïsme d' un père qui n' a d' autre
orgueil et d' autre amour, d' autre enfant que sa
fortune ! Eh bien, cette jeune personne sera
comme Mademoiselle Bourjot : pour un peu
d' intérêt qu' on lui témoigne, elle aura les
tendresses et les effusions dont vous parlez.
Son coeur sepandra de lui-même... et vous
trouverez chez elle ce regard que Renée a
remarqué, un regard qui semble briller dans une
larme.
p143
Xvi.
Il y avait quinze jours que l' on répétait lorsque
Madame Bourjot amena elle-même sa fille chez les
Mauperin. Après les premiers compliments, elle
s' étonna de ne point voir le principal acteur.
" oh ! Henri a une mémoire prodigieuse, dit
Madame Mauperin, et en deux répétitions il sera
au courant.
-et comment cela marche-t-il ? Demanda Madame
Bourjot. Je tremble, je vous dirai, pour ma
pauvre Noémi... en est-on un peu content ? Je
suis venue pour avoir le plaisir de vous voir
d' abord, et puis je n' étais pas fâchée de juger
par moi-même...
-eh bien, chère dame, dit Madame Mauperin,
vous allez être rassurée... vous trouverez,
je crois, dans votre fille un naturel... des
notes... non, elle est charmante... "
on se mit en place et l' on commença le
caprice .
" vous la flattiez, -dit aux premières scènes
Madame Bourjot à Madame Mauperin ; et,
s' adressant
p144
à sa fille : -ce n' est pas senti, ma chère
enfant... vous récitez... je vous ai pourtant
menée voir cela aux français. Mais continuez, je
vous en prie.
-ah ! Madame, fit Renée, vous allez intimider
toute la troupe... nous avons besoin d' indulgence.
-vous ne parlez pas pour vous, mademoiselle,
pondit Madame Bourjot. Si ma pauvre fille
jouait comme vous...
-eh bien ! Dit Denoisel à Mademoiselle Bourjot,
passons à la scène six, mademoiselle. Et qu' on
nous juge là-dessus... parce qu' enfin je trouve
que vous la dites fort bien, et comme ma vanité
de professeur est un peu en jeu... madame votre
re me permettra...
-oh ! Monsieur, dit Madame Bourjot, je sépare
en ceci tout à fait le professeur de l' élève ;
vous n' êtes pas responsable... "
et la scène jouée :
" oui, mon dieu ! Oui, fit-elle, ce n' est pas trop
mal... cela peut passer... c' est une scène
gnian-gnian, cela lui va ; et puis, elle fait tout
ce qu' elle peut... là-dessus il n' y a rien à lui
dire...
-oh ! Vous êtes d' une sévérité, fit Madame
Mauperin.
-d' une sévérité de mère, -laissa échapper
p145
Madame Bourjot, avec une sorte de soupir. -et
vous allez avoir un monde fou ?
-oh ! Vous savez, répondit Madame Mauperin,
on a toujours plus de monde qu' on ne veut, ces
jours-là. Il y a toujours une curiosité... nous
aurons bien, je pense, cent cinquante personnes.
-dis donc, maman, si je faisais la liste ? Dit
Renée, voulant éviter à Nmi, dont elle voyait
l' embarras, la suite de la répétition. Ce serait
un moyen de présenter nos invités à Madame
Bourjot. Je vais vous faire faire connaissance
avec nos connaissances, madame.
-très-volontiers, fit Madame Bourjot.
-c' est un peu une assiette mêlée, je vous préviens.
Les relations, ça a l' air, je trouve, de gens
qu' on a rencontrés en diligence...
-oh ! C' est charmant... et très-juste, " dit
Madame Bourjot.
Et se mettant à la table, parlant tout en écrivant
au crayon le nom des gens, Renée commença :
" d' abord la famille... passons... maintenant,
qui, voyons ? Madame et Mademoiselle Chanut,
une jeune personne qui a des dents comme ces
morceaux de verre cassé sur les murs, vous
savez ? ... M et Madame De Bélizard : je vous
dirai
p146
qu' ils ont la réputation de nourrir leurs chevaux
avec des cartes de visite...
-Renée ! Renée ! Voyons... tu vas donner de
toi une idée... essaya de dire Madame Mauperin.
-oh ! Ma réputation est faite... je n' ai rien à
perdre de ce côté-là... et puis, si tu crois
qu' on ne me le rend pas ! ...
-laissez-la, laissez-la, je vous en prie, -dit
Madame Bourjot à Madame Mauperin. Et, se
tournant vers Renée en souriant : -et puis ?
-Madame Jobleau... ah ! En voilà une qui est
ennuyeuse avec l' histoire de sa présentation aux
tuileries, à Louis-Philippe : " si sire, si
sire, si sire ! " elle n' a trouvé que cela ! ...
M Harambourg, un monsieur que la poussière fait
trouver mal... l' été, il laisse son domestique à
Paris pour nettoyer les raies de son parquet ! ...
Mademoiselle De La Boise ou le gendarme des
participes ! Une ancienne institutrice qui vous
reprend dans la conversation sur les imparfaits
du subjonctif... M Loriot, président de la
société pour la destruction des vipères... les
Cloquemins, père, mère, enfants, une famille
qui monte comme ça... en flûte de pan ! ... ah !
Au fait, les Vineux sont à Paris ; mais c' est
bien inutile de les inviter : ils ne vont que
chez les gens qui se trouvent sur une
p147
ligne d' omnibus. Mais j' oubliais le trio
chin... trois soeurs... les trois grâces des
batignolles. Il y en a une d' idiote, une de... "
et Renée s' arrêta en voyant l' oeil peureux et
le regard effrayé que Noémi levait sur elle,
comme un pauvre être aimant et désard' esprit,
soudainement troublé et inquiété jusqu' au fond
de l' âme par tous ces coups dedisance portés à
té de lui. Se levant, Renée courut l' embrasser :
" bête ! Lui dit-elle doucement, mais tous ces
gens-là ne sont pas des gens que j' aime ! "
xvii.
Henri ne vint qu' aux dernières répétitions. Il
savait la pièce : en huit jours, il fut prêt.
Mais le caprice était bien court pour remplir
la soirée. On pensa à finir la représentation par
une bouffonnerie. Deux ou trois petites pièces
du palais-royal furent essayées, puis abandonnées,
la troupe n' étant pas assez nombreuse, et l' on se
rabattit sur une pantalonnade jouée en ce moment
avec succès sur un théâtre des boulevards, et
qu' Henri fit adopter en dépit de l' opposition
sans motifs de
p148
Mademoiselle Bourjot et d' une résistance
inattendue de sa timidité.
Il semblait, du reste, que Mademoiselle Bourjot,
depuis que Henri était là, sortait de son
caractère. Renée par moments ne lui trouvait plus
le même coeur. Elle sentait un refroidissement
dans l' amitié de son amie. Elle s' étonnait de lui
voir un esprit de contradiction qu' elle ne lui
avait jamais connu. Elle était blessée aussi d' un
certain air que Noémi prenait avec son fre, un
air froid qu' une nuance de dédain faisait presque
prisant. Pourtant son frère se montrait avec
elle poli, prévenant, attentif, mais rien de plus.
Et même dans toutes les scènes où il jouait avec
Noémi, il mettait tant de réserve, tant de tenue
et de retenue, que Renée, effrayée pour la
représentation, et craignant le froid de son jeu,
un jour l' en plaisanta : " bah ! Luipondit-il,
je suis comme les grands acteurs : je garde mes
effets pour le jour de la première. "
p149
xviii.
Un petit théâtre avait été dressé au fond du salon
des Mauperin. Un rideau de feuillage, de branches
de pin, d' arbustes en fleur, masquait la rampe.
Renée, aidée de son maître de dessin, avait peint
la toile, qui représentait à peu près les bords de
la Seine. Aux deuxtés du théâtre, on lisait
sur une affiche écrite à a main :
spectacle de la Briche.
Aujourd' hui le caprice on finira par Pierrot
bigame.
Et les noms des acteurs suivaient.
Sur tous les siéges de la maison, pressés et
rangés en file devant le théâtre, des femmes
décolletées se serraient, mêlant leurs jupes,
leurs dentelles, l' éclair de leurs diamants et
les blancheurs
p150
de leurs épaules. Au delà du salon, les deux
portes démontées, allant à la salle à manger et
au petit salon, laissaient voir un public
d' hommes en cravate blanche, haussés sur la
pointe du pied.
La toile se leva sur le caprice . Renée eut
beaucoup d' entrain dans le personnage de Madame
De ry. Henri, dans lele du mari,véla
un de ces grands talents d' acteur de société,
qui se rencontrent souvent chez les jeunes gens
froids et chez les hommes du monde graves. Nmi
elle-même, soutenue par le jeu d' Henri,
parfaitement soufflée de la coulisse par Denoisel,
un peu grisée par tout ce public, joua
très-passablement son petit rôle attendrissant de
femme négligée. Ce fut un grand soulagement pour
Madame Bourjot. Assise au premier rang, elle
avait suivi avec inquiétude le jeu de sa fille.
Son orgueil avait peur d' un fiasco . La toile
tomba, les applaudissements éclatèrent, on cria :
tous ! ... sa fille n' avait pas été ridicule ;
elle était heureuse de ce grand succès, et elle
s' abandonnait complaisamment à ce tapage de voix,
d' opinions, d' appréciations qui, dans les
représentations de société, succèdent à
l' applaudissement et le continuent dans un
murmure. Au milieu de tout ce qu' elle écoutait
ainsi vaguement, une phrase dite à côté d' elle
lui arriva,
p151
nette et comme détachée du bruit général : " oui,
c' est sa soeur, je sais bien... mais je trouve
que, pour le rôle, il n' est pas assez amoureux
d' elle... et vraiment trop amoureux de sa femme ;
avez-vous remarqué ? " et la femme qui parlait se
sentant écoutée par Madame Bourjot, se pencha
à l' oreille de sa voisine. Madame Bourjot
devint sérieuse.
L' entr' acte fini, la toile se releva, et Henri
Mauperin reparut en Pierrot, non point dans le
sac de calicot avec le serre-tête noir
traditionnels, mais en pierrot italien, coiffé du
feutre droit et tout vêtu de satin blanc, de la
casaque aux souliers. Un mouvement courut parmi
les femmes, annonçant que le costume et l' homme
étaient trouvés charmants, et la bouffonnerie
commença.
C' était l' histoire folle de Pierrot, marié avec
une femme, et voulant en épouser une autre, une
farce lée de passion, retrouvée par un
vaudevilliste aidé d' un poëte, dans le répertoire
du vieux théâtre bouffe. Renée, cette fois,
jouait la femme abandonnée traversant les amours
de son mari, sous toutes sortes de
travestissements, et Noémi, la femme aie.
Henri enleva les scènes d' amour qu' il avait avec
celle-ci. Il joua avec jeunesse, avec fièvre,
avec entraînement. Dans la sne
p152
d' aveu, il eut les notes, les cris d' une
déclaration qui échappe et déborde. Au reste, il
avait affaire à la plus jolie colombine du monde :
Noémi était adorable, ce soir-là, dans son
costume de mariée Louis Xvi, exactement dessiné
d' après le menuet de la mariée , une estampe
de Debucourt, qu' avait prêtée Barousse.
Autour de Madame Bourjot, il y avait comme un
enchantement répandu dans la salle, comme une
complicité sympathique du public encourageant le
joli couple à s' aimer. La pièce se déroulait. Par
moments, les yeux d' Henri semblaient chercher,
par-dessus la rampe, les yeux de Madame Bourjot.
Cependant Renée arrivait déguisée en bailli de
village ; il n' y avait plus qu' à signer le contrat :
Pierrot, prenant la main de celle qu' il aimait,
se mettait à dire tout le bonheur qu' il allait
avoir avec elle...
la femme qui était à côté de Madame Bourjot la
sentit un peu peser sur son épaule. Henri acheva
sa tirade, la pièce senoua et finit. Tout à
coup la voisine de Madame Bourjot vit quelque
chose couler le long de son bras : c' était
Madame Bourjot qui venait de s' évanouir.
p153
Xix.
Oh ! Mais rentrez donc, je vous en prie, dit
Madame Bourjot aux personnes qui l' entouraient.
On l' avait portée à l' air dans le jardin. C' est
passé, ce n' est plus rien maintenant ; c' est la
chaleur... elle était toute pâle et souriait. " il
ne me faut plus qu' un peu d' air... qu' on me laisse
seulement M Henri... "
on s' éloigna. Le bruit des pas était à peine
éteint : " vous l' aimez ! Dit Madame Bourjot en
saisissant le bras de Henri avec un geste
d' empoignement et des doigts qui avaient la fièvre.
Vous l' aimez !
-madame... fit Henri.
-taisez-vous ! Vous mentez ! -et elle lui
repoussa le bras. Henri s' inclina. -je sais
tout... j' ai tout vu... mais regardez-moi donc !
-et, du regard, elle lui fouillait les yeux.
Henri, devant elle, tenait la tête baissée.
-dites donc au moins quelque chose ! ... on
parle ! ... ah ! Tenez ! Vous ne savez jouer la
comédie qu' avec elle !
p154
-c' est que je n' ai rien à vous dire, Laure,
-fit Henri avec sa voix la plus douce et la
plus nette. Madame Bourjot se recula à ce nom
de Laure, comme s' il l' avait touchée. Je lutte
depuis un an, madame, reprit Henri, je ne
m' excuse pas... mais tout m' a lié le coeur...
nous nous sommes connus tout enfants... le
charme a grandi chaque jour... et je suis bien
malheureux, madame, de vous devoir la rité :
j' aime votre fille, cela est vrai...
-mais tu n' as donc jamais causé avec elle ?
J' en rougis, moi, quand il y a du monde ! Mais tu
ne l' as donc pas seulement regardée ? Mais
qu' est-ce qui vous prend donc, vous autres, dis ?
Est-ce que tu la trouves belle ? Allons ! Je suis
mieux qu' elle ! ... vous êtes bêtes, les hommes ! ...
et puis, mon cher, je vous ai gâté... allez donc
lui demander de caresser votre orgueil, de faire
jouir vos vanités, de flatter et de servir vos
ambitions... car vous êtes ambitieux, vous, je
vous connais ! ... ah ! Monsieur Mauperin, on ne
trouve cela qu' une fois dans sa vie ! ... et il
n' y a que les femmes de mon âge, les vieilles
femmes, comme moi, entendez-vous ? Pour aimer
l' avenir des gens qu' elles aiment ! ... vous
n' étiez pas mon amant, vous étiez mon petit
enfant ! -et sa voix à ce
p155
mot fut comme une voix sortie de ses entrailles.
Puis aussitôt changeant de ton : -mais laissez
donc ! Je vous dis que vous ne l' aimezme pas,
ma fille, et que ce n' est pas vrai : elle est
riche ! ...
-oh ! Madame !
-mon dieu ! Il y a des gens... on m' en a
montré... cela réussit quelquefois de commencer
par la mère pour finir par la dot... et un million,
savez-vous, fait passer par-dessus bien des
corvées...
-plus bas, je vous en supplie... pour vous-même...
on vient d' ouvrir une fenêtre.
-c' est très-beau le sang-froid, Monsieur
Mauperin, très-beau... très-beau, " ta Madame
Bourjot. Et sa voix basse et sifflante se serra
dans son gosier.
Des nuées couraient dans le ciel et passaient
comme des ailes d' oiseaux de nuit sur la lune.
Madame Bourjot regardait vaguement dans le noir,
devant elle. Les coudes posés sur les genoux,
appuyée sur les talons, sans rien dire, elle
battait du bout de ses souliers de satin le sable
de l' allée. Au bout de quelques instants, elle se
redressa, fit avec les bras deux ou trois gestes
errants et comme à peine réveillés ; puis,
vivement et par saccades, elle passa sa main entre
sa robe et sa ceinture, appuyant
p156
le dos de sa main contre le ruban à le briser.
Enfin elle se leva et se mit à marcher. Henri la
suivit.
" je compte, monsieur, que nous ne nous reverrons
jamais, " lui dit-elle sans se retourner.
En passant près du bassin, elle lui tendit son
mouchoir : " mouillez-moi ça. "
Henri mit un genou sur la margelle et lui rendit
la dentelle mouillée. Elle s' en tamponna le front
et les yeux. " maintenant rentrons, dit-elle.
Donnez-moi le bras.
-oh ! Chère madame, quel courage ! -dit Madame
Mauperin en allant au-devant de Madame Bourjot
qui rentrait, -mais ce n' est pas raisonnable...
je vais faire demander votre voiture...
-non, du tout, fit vivement Madame Bourjot, je
vous remercie... je vous ai promis de chanter, je
crois... je veux chanter... "
et Madame Bourjot s' avança vers le piano,
gracieuse et vaillante, avec ce sourire héroïque
sous lequel les acteurs du monde cachent au public
les larmes qu' on pleure en dedans et les blessures
qui s' épanchent au coeur.
p157
Xx.
Mariée par la raison sociale de deux grandes
maisons de commerce, unie par une fusion
d' intérêts à un homme qu' elle ne connaissait pas,
Madame Bourjot avait eu pour cet homme, au bout
de huit jours, tout le mépris qu' une femme peut
avoir pour un mari. Ce n' est point qu' elle eût de
grandes exigences d' idéal, ou qu' elle apportât
dans le mariage des imaginations romanesques de
jeune fille. Singulièrement intelligente, d' un
esprit sérieux, formé et nourri par des lectures,
des études et des connaissances presque viriles,
cette femme ne demandait au compagnon de sa vie
que d' être une intelligence, un être sur la tête
duquel elle pût placer ses ambitions et ses
orgueils de femme mariée, un homme d' avenir enfin,
capable d' une de ces fortunes qui couronnent
aujourd' hui l' argent, pouvant, dans les trouées
de la société moderne, sauter à un ministère, aux
travaux publics, aux finances : tout cela lui
croulait dans les mains avec ce mari que chaque
jour elle trouvait d' un
p158
creux plus désespérant, d' une insuffisance plus
complète, plus vide de tout ce qui aurait dû être
en lui et qui était en elle, l' âme plus étroite,
le caractère plus mesquin, tout mélangé et
contrarié des violences et des faiblesses d' une
humeur d' enfant.
L' orgueil avait préservé Madame Bourjot de
l' adultère, un orgueil qui, du reste, avait été
servi par les circonstances. Pendant sa première
jeunesse, Madame Bourjot, d' une nature sèche,
d' un sang méridional, avait eu des traits trop
marqués pour être agréablement belle. Ce ne fut
que vers les trente-quatre ans que, commençant à
engraisser, une autre femme sembla segager en
elle de la première : ses traits, tout en
conservant leur accent, prirent une douceur et
une amabilité ; la dureté de sa physionomie parut
se fondre, et son visage sourit. Ce fut une de ces
beautés d' arrière-saison, comme l' âge en donne à
certaines femmes dont on voudrait revoir le visage
à vingt ans, une beauté qui fait songer à la
jeunesse qu' elle n' a pas eue. Jusque-là, d' ailleurs,
il n' y avait point eu pour Madame Bourjot de
dangers bien vifs, ni de tentations bien grandes.
La société vers laquelle ses goûts l' avaient
portée, son entourage, les hommes de son salon et
de son intimité
p159
ne l' avaient guère exposée à se défendre
rieusement. C' étaient, pour la plupart, des
membres de l' institut, des savants, des lettrés
sur le retour, des hommes politiques, tous gens
modestes, apaisés, et qui semblaient vieux, les
uns de tout le passé, les autres de tout le présent
qu' ils avaient remué. Contents de peu, ils étaient
heureux d' un rien, d' un chatouillement de robe,
d' une parole caressante, d' un regard qui les
écoutait. Entourée de leur adoration académique,
Madame Bourjot l' avait, sans beaucoup deril,
laissée monter autour d' elle avec des badinages
d' égérie : cela avait été pour elle une flamme
avec laquelle on joue et qui ne ble pas.
Mais la maturité vint pour Madame Bourjot. Le
grand changement de sa physionomie, de sa
tournure, finissait de s' accomplir. Tourmentée
comme par une surabondance de santé, par un
excès de vie, il semblait que son être moral
perdait les forces que gagnait son être physique.
Elle se sentait, avec une grande admiration de
son passé, moins de solidité dans l' âme et moins
d' assurance dans l' orgueil. Ce fut à ce moment
qu' entra dans son salon M Henri Mauperin. Il
lui apparut jeune, intelligent, sérieux, profond,
ar, pour les victoires de la vie, de toutes les
qualités froides et
p160
constantes qu' elle avaitvé, avant son mariage,
de trouver dans un mari. à première vue, Henri
saisit la situation et devina ses chances : ses
projets, d' un seul coup, s' abattaient sur cette
femme comme sur une proie.
Il commença à lui faire la cour ; et cette femme,
qui avait mari et enfant, vingt ans de vertu, une
des grandes positions de Paris, lui laissa à peine
le temps de l' attaquer. Elleda à la première
entrevue, elle se donna comme une fille dans un
restaurant de barrière, d' une façon folle, bête,
presque grotesque, au milieu de l' ironie des
garçons qui avaient commencé par ouvrir devant
ses quarante ans la porte d' une salle commune.
Ce fut dès lors un amour plus furieux à mesure
qu' il se satisfaisait, une de ces passions qui
entrent dans la chair des femmes de cet âge et
leur passent dans le sang. Henri, du reste, mit
du génie dans l' art de se l' attacher et de la lier
à sa faute. Rien ne le trahit, rien ne lui échappa
qui pût faire apercevoir en lui un seul instant
la fatigue, l' indifférence, le fond de pris qui
reste à l' homme après une victoire trop facile,
l' espèce de dégoût que lui laissent certaines
situations ridicules de la femme qui aime. Il fut
toujours caressant et parut toujours ému. Il eut
pour Madame Bourjot les
p161
élancements de tendresse et de jalousie, les
superstitions de coeur, les attentions, les
prévenances que la femme n' attend plus de l' amour
et n' espère plus de l' amant, pasun certain
âge. Il la traita en jeune fille. Il lui demanda
une bague de première communion qu' elle portait.
Enfantillage, coquetteries, tout ce qui grimaçait
dans la passion de cette mère de famille, Henri
le supporta, le caressa sans un pli d' impatience
sur la figure, sans une nuance de raillerie dans
le ton. Enme temps, il s' emparait de toute la
femme en la formant à des docilités, en lui
vélant des ivresses dont Madame Bourjot
restait à la fois reconnaissante et fière comme
d' une victoire remportée par sa personne sur ce
jeune homme aux apparences froides. Ainsi maître
de cette femme, et la possédant tout entière,
Henri l' enivrait encore par l' apparente aventure
de leurs entrevues, par les risques qu' il lui
laissait voir dans leur liaison, par toutes ces
émotions d' un roman criminel avec lesquelles il
grisait de peur et de danger l' imagination de
cette bourgeoise s' exaltant dans son amour par
la pensée de tout ce qu' elle avait à perdre.
Elle arriva à ne plus vivre que par lui et pour
lui, de sa présence, de sa pensée, de son avenir,
de son image, de ce qu' elle emportait de lui quand
p162
elle l' avait vu. En le quittant, elle lui passait
et lui repassait ses mains dans les cheveux, puis
mettait vite ses gants. Et tout le jour et le
lendemain, auxtés de son mari, auprès de sa
fille, dans son intérieur, sentant la paume de ses
mains qu' elle n' avait pas lavées, elle respirait
son amant en baisant l' odeur de ses cheveux !
Cette soirée, cette trahison, cette rupture au
bout d' un an brisèrent Madame Bourjot. Elle
ressentit d' abord l' impression d' un coup par où
la vie s' échappe. Elle crut au premier instant
qu' elle allait mourir, et il y eut pour elle une
douceur dans cette pensée. Le lendemain, elle
espéra Henri. Elle était vaincue, toute prête,
s' il était venu, à lui demander pardon, à lui
dire qu' elle avait eu tort, à le supplier
d' oublier, d' être bon, de lui laisser ramasser
les charités de son amour. Elle attendit huit
jours : Henri ne vint pas. Elle lui demanda une
entrevue pour qu' il lui remît ses lettres :
Henri les lui renvoya. Elle lui écrivit pour le
voir une dernière fois, lui dire une dernière fois
un adieu suprême : Henri ne répondit pas ; mais,
par ses amis, par les bruits des journaux et du
monde, il entoura Madame Bourjot du bruit d' une
poursuite dirigée contre un de ses derniers
articles sur la misère des classes pauvres.
p163
Il mit pendant une semaine, dans sa tête et dans
ses rêves, la police correctionnelle, les
gendarmes, la prison, tout ce que l' imagination
dramatique des femmes voit au bout d' un procès ;
et quand le procureur général eut donné à Madame
Bourjot l' assurance que le procès n' aurait pas
lieu, toute lâche encore des peurs qu' elle avait
eues, à bout de forces et d' émotions, n' y pouvant
plus tenir, elle écrivit à Henri :
" demain, à deux heures. Si vous n' y êtes pas, je
vous attendrai dans l' escalier. Je m' assoirai sur
une marche. "
xxi.
Henri était prêt et en tenue. Il avait fait une
toilette savante et négligée, d' un sans façon
recherché, d' un désordre voulu, une de ces
toilettes du matin dans lesquelles la jeunesse
d' un homme est presque toujours charmante.
à l' heure indiquée dans la lettre, on sonna.
Henri alla ouvrir ; Madame Bourjot entra, et,
passant devant lui avec cet air et ce pas
familiers des femmes qui connaissent un
appartement, elle alla s' asseoir au fond du
cabinet sur le divan.
p164
D' abord ils ne se parlèrent point. Il y avait une
place à côté d' elle sur le divan ; Henri approcha
une fumeuse, la retourna, et s' y assit à cheval,
les bras croisés sur le dossier.
Madame Bourjot avait relevé et rejeté sur son
chapeau son double voile de dentelle. La tête un
peu renversée, une main paresseusement occupée à
déganter l' autre, elle regardait ce qui était
autour d' elle, les objets au mur, les choses sur
la cheminée. Elle eut un petit soupir, comme si
elle avait été seule, puis du regard, revenant à
Henri, elle lui dit :
" il y a de ma vie ici... c' est un peu moi, tout
ça ! "
et elle lui tendit sa main dégantée, dont Henri
baisa respectueusement le bout des doigts.
" pardon, reprit-elle, je ne voulais pas vous parler
de moi... je ne suis pas venue ici pour cela...
oh ! Ne craignez rien... je suis raisonnable
aujourd' hui, je vous promets. Le premier moment...
oh ! Le premier moment a été dur, je ne vous le
cache pas, mon ami... il y a eu du tirage, fit-elle
avec un sourire mouillé. Mais c' est fini à
présent... je ne souffre presque plus... et je
suis forte, je vous assure... oh ! Sans doute,
tout ne s' efface pas en un jour, et je ne veux
point vous
p165
dire que vous n' êtes plus rien pour moi, vous ne
me croiriez pas... mais ce que je puis vous jurer,
et cela, il faut que vous le croyiez, Henri,
c' est que dans mon coeur il n' y a plus de
passion... il n' y a plus de faiblesse... la femme
est morte, bien morte... et c' est bien pur, allez,
ce que j' ai maintenant pour vous... "
le jour la gênait, tandis qu' elle parlait, comme
quelqu' un qui l' eût regardée : " voulez-vous
baisser le store, mon ami ? Dit-elle. Ce soleil...
j' ai les yeux si irrités depuis quelques jours... "
et pendant qu' Henri allait à la fenêtre, elle
dénoua les rubans de son chapeau, et laissa un peu
couler de ses épaules le grand châle qui
l' enveloppait. Elle eprit, dans la lumière de la
chambre doucement voilée : " oui, Henri, après
bien des luttes... bien des déchirements... que
vous ne saurez jamais... après des nuits... je ne
vous en souhaite pas de pareilles ! ... à force de
pleurer et de prier, je me suis vaincue, j' ai
triomphé de moi... j' ai pensé au bonheur de ma
fille, sans en être jalouse... au vôtre comme au
seul qui me fût encore permis sur la terre !
-vous êtes un ange, Laure ! -fit Henri ; et se
levant, il se mit à marcher sur le tapis en jouant
l' agitation. -mais il faut voir les choses comme
p166
elles sont... tenez ! Vous aviez raison l' autre
fois, lorsque vous disiez qu' il fallait nous
parer pour toujours... ne jamais nous revoir...
vivre ensemble ! Vous n' y pensez pas ! ... il faut
si peu pour rouvrir des blessures si mal fermées
que les nôtres ! ... et puis, si vous êtes sûre de
vous-même, qui vous dit que je suis aussi sûr de
moi ? Qui me répond que dans ce rapprochement de
toutes les heures, dans cette tentation de toute
la vie... près de vous enfin, dit-il tendrement,
une occasion, une surprise, que sais-je ? ... et
je suis un honnête homme.
-non, Henri, fit-elle en lui prenant les mains
et en l' asseyant auprès d' elle, je ne crains rien
de vous... et je n' ai pas peur de moi. Tout est
fini... sur quoi voulez-vous que je vous le
jure ? ... et vous ne me refuserez pas... non, vous
ne voudrez pas me refuser le seul bonheur qui me
reste... le seul, je vous dis... mais je n' ai plus
que ça au monde maintenant ! Vous voir, seulement
vous voir ! " et passant ses bras autour du cou du
jeune homme, elle eut une étreinte qui fit sentir
à Henri qu' elle n' avait pas de corset.
Après un embrassement de quelques secondes :
" ah ! Tenez, c' est impossible ! ... ne parlons plus
de cela, dit brusquement Henri en se levant.
p167
-je serai forte, moi, " dit gravement Madame
Bourjot.
Cette comédie de renoncement une fois jouée, tous
deux se trouvèrent plus à l' aise. " maintenant,
reprit Madame Bourjot, écoutez-moi... M Bourjot
vous donnera sa fille.
-vraiment, vous êtes folle, Laure...
-ne m' interrompez pas... M Bourjot vous donnera
sa fille... je crois que son intention est de
demander à son gendre de demeurer avec lui...
au reste, toute liberté : appartement, voiture,
cuisinier à part... notre train, vous le
connaissez... à moins que M Bourjot n' ait changé
d' idée, elle aura un million de dot ; et à
moins qu' il ne se ruine, ce qui n' est pas dans les
choses probables, vous aurez, quand nous n' y serons
plus, de quatre à cinq millions...
-et comment voulez-vous sérieusement que
Mademoiselle Bourjot, qui a un million, qui en
aura cinq, épouse... ?
-je suis sa re, -répondit Madame Bourjot
avec un accent décisif. -et puis ne l' aimez-vous
pas ? Mon dieu ! C' est une convenance comme une
autre... -et Madame Bourjot eut un sourire.
-vous lui apporterez le bonheur, vous...
-mais le monde ? ...
p168
-le monde ? ... enfant ! "
elle eut un petit haussement d' épaules. " on lui
ferme la bouche avec des truffes...
-M Bourjot ? ...
-cela me regarde... il vous adorera avant deux
mois... seulement, vous le connaissez : il
demandera un titre ; il a toujours pensé à un
comte pour sa fille... tout ce que je puis, c' est
de faire qu' il se rabatte sur une particule, sur
un de... rien n' est plus simple aujourd' hui
que d' obtenir l' autorisation d' ajouter à son nom
le nom d' une terre, d' un bois, d' un pré, d' un
lopin quelconque... n' ai-je pas entendu parler à
votre re d' une ferme de Villacourt que vous
avez dans la Haute-Marne ? Mauperin De
Villacourt... cela ferait assez bien... vous
savez, pour moi, combien je tiens peu à ces
choses-...
-oh ! Ce serait d' un ridicule... avec mes
principes... mon libéralisme... engagé comme je
le suis... et pour moi-même...
-bah ! Vous direz que c' est un caprice de votre
femme... mais je vois tout le monde en porter de
ces noms-là, c' est comme la croix, ça !
Voulez-vous que je fasse parler au ministre de la
justice ?
-mais pas du tout... non, je vous en prie... je
croyais n' avoir mis dans mes paroles rien qui
p169
pût vous faire croire que j' étais disposé à
accepter... je ne sais pas vraiment, là, bien
sincèrement... vous comprendrez que j' aie besoin
de réfléchir, de me reconnaître, d' estimer mon
devoir... d' être plus à moi et moins à vous, avant
de vous donner une réponse.
-j' irai voir votre re cette semaine, mon ami,
fit Madame Bourjot en se levant, et, lui serrant
la main : -adieu, dit-elle tristement, la vie est
un sacrifice ! "
xxii.
Renée, disait un soir Madame Mauperin à sa
fille, veux-tu venir voir demain l' exposition de
lord Mansbury ? C' est très-curieux, à ce qu' il
paraît... on dit qu' il y a un tableau qui se
vendra plus de cent mille francs... M Barousse
a pensé que ça t' intéresserait. Il m' a envoyé le
catalogue et une carte d' entrée. Cela te va-t-il ?
-je crois bien, que ça me va, fit Renée, ça me
va tout à fait.
Le lendemain, Renée fut un peu étonnée de voir sa
re venir à sa toilette, s' occuper d' elle, lui
faire mettre son chapeau le plus frais.
p170
" c' est que, vois-tu, maintenant, ces expositions,
c' est si couru, -lui dit Madame Mauperin en lui
refaisant son noeud de chapeau, -il faut que tu
sois mise comme tout le monde. "
quoique l' exposition fût particulière, il y avait
foule dans la salle où était exposée la collection
de lord Mansbury, au premier étage de l' hôtel des
commissaires-priseurs. Le renom des tableaux, le
scandale même de la vente nécessitée, disait-on,
par les folies de lord Mansbury pour une actrice
du palais-royal, avaient attiré tous les habitués
de l' hôtel Drouot, le monde que la mode y amène
depuis quelques années, tout l' immense public du
bric-à-brac, les badauds de l' art, les amateurs
connus et presque tous les curieux de Paris.
On avait été obligé de hisser au haut des murs,
hors de la portée de la foule, les trois ou quatre
précieuses toiles de la vente. Dans la salle, on
entendait ce bruit sourd, propre aux ventes des
gens riches, ce bourdonnement des prix qui montent,
des caprices qui s' allument, des folies qui
s' entraînent, des rivalités de banquiers et des
vanités d' argent qui s' échauffent. Un murmure
d' enchères en sourdine courait de groupes en
groupes. " ça moutonnait, " ainsi que disent les
marchands.
à l' entrée de la salle, Madame Mauperin et sa
p171
fille trouvèrent Barousse donnant le bras à un
jeune homme d' une trentaine d' années. Le jeune
homme avait de grands yeux doux qui eussent été
beaux s' ils n' avaient été un peu bêtes. Sa
tournure, empâtée par un commencement
d' embonpoint, lui donnait l' air assez commun.
" enfin, mesdames... -dit Barousse, et
s' adressant à Madame Mauperin : -permettez-moi
de vous présenter mon jeune ami, M Lemeunier...
il connaît parfaitement la collection, et si vous
avez besoin d' un guide, il vous mènera aux bons
endroits... moi, je vais vous demander la
permission d' aller pousser quelque chose à la
salle n 3. "
on fit un tour de salle. M Lemeunier conduisit
Madame Mauperin et sa fille aux toiles signées
des noms les plus célèbres, expliqua simplement
le sujet des tableaux et ne parla pas peinture.
Renée, au fond d' elle, sans savoir pourquoi, lui
en sut gré. L' exposition parcourue, Madame
Mauperin quitta le bras de M Lemeunier, le
remercia, et l' on se salua.
Renée eut envie de voir une salle à côté. Ce
qu' elle vit d' abord en entrant, ce fut le dos de
M Barousse, un dos d' amateur en pleine émotion
de vente. Il était assis sur la chaise la plus
rapprochée du commissaire-priseur, tout à côté
d' une
p172
marchande en bonnet, à laquelle il ne faisait que
pousser le coude, cogner les genoux, souffler
fiévreusement des enchères qu' il croyait cacher
au commissaire-priseur, au crieur, à l' expert, à
la salle.
" allons, viens, tu l' as assez vu, -dit au bout
d' un peu de temps Madame Mauperin. -et puis,
c' est aujourd' hui le jour de ta soeur ; il n' est
pas trop tard. Nous n' y avons pas mis les pieds
cette année. Cela lui fera plaisir. "
la soeur de Renée, la fille aînée de Madame
Mauperin, Madame Davarande, était par excellence
" la femme du monde. " le monde emplissait sa vie et
toute sa tête. Enfant, elle en rêvait. Dès sa
première communion, elle y aspirait. Elle s' était
mariée toute jeune. Elle avait pris le premier
homme " bien " qu' on lui avait présenté, sans
hésitation, sans trouble, du premier mouvement.
Ce n' était point M Davarande, c' était une
position qu' elle épousait. Le mariage, pour elle,
était la voiture, les diamants, la livrée, les
invitations, les connaissances, la promenade au
bois. Elle eut tout cela, se passa d' enfants,
aima ses toilettes, et fut heureuse. Trois bals
dans un soir, quarante cartes à mettre avant
ner, courir des jours , en tenir un,
p173
hors de là, elle n' imaginait point qu' il y eût de
bonheur.
Donnant tout au monde, Madame Davarande lui
empruntait tout, ses idées, ses jugements, ses
manières de chari, ses formules de coeur, ses
façons de sensibilité. Elle avait les opinions
des femmes coiffées chez Laure. Elle pensait ce
qu' il était distingué de penser, comme elle mettait
ce qu' il était distingué de mettre. Tout, depuis
ses gestes jusqu' à son meuble de salon, depuis le
jeu qu' elle jouait jusqu' à l' aune qu' elle faisait,
depuis le journal qu' elle lisait jusqu' au plat
qu' elle commandait à son cuisinier, visait à être
bon genre : le bon genre était sa règle et sa foi.
Elle suivait la mode partout où elle allai, et
jusqu' aux bouffes-parisiens. Elle avait appris à
connaître au bois quelques filles pour les nommer :
cela faisait bien. Elle mettait à son nom un petit
D , une apostrophe, un grand A , et
l' écrivait D' Avarande .
Madame Davarande était pieuse : Dieu lui
semblait chic . Il lui eût paru presque aussi
indécent de ne pas avoir de paroisse que de ne
pas porter de gants. Elle avait adopté une de ces
églises où se font les beaux mariages, où se
saluent de grands noms, où les chaises sont
armoriées, où le suisse reluit d' or, où l' encens
sent le patchouli, où le
p174
parvis ressemble le dimanche, au sortir de la
grand' messe, au corridor des italiens quand a
chanté Mario. Elle allait aux sermons des
prédicateurs qu' il fallait avoir entendu. Elle se
confessait, non au confessionnal, mais dans une
communauté. Le nom et la personne du prêtre
jouaient pour elle un grand rôle dans les
sacrements ; elle ne se serait pas crue mariée si
elle avait été mariée par un autre que par l' ab
Blampoix, et elle doutait qu' un baptême fût bon,
quand on n' envoyait pas un billet de deux cents
francs au curé dans une boîte de dragées.
Cette femme, toute au monde, même à l' église et
dans le salut, était vertueuse, absolument,
naturellement, foncièrement, sans qu' il y t dans
sa vertu ni effort, ni mérite, ni conscience. Dans
ce tourbillon, dans cet air factice, dans cette
atmospre chaude, livrée à toutes les occasions
et à toutes les sollicitations de la vie de salon,
elle n' avait ni ce qu' il faut de coeur à une femme
pour rêver, ni ce qu' il lui faut d' esprit pour
s' ennuyer. L' appétit et la curiosité lui
manquaient. Elle était de ces natures heureuses
et étroites qui n' ont pas en elles l' étoffe d' une
faute. Elle avait cette sagesse inattaquable de
quelques femmes de Paris que la tentation
traverse et ne touche pas ; elle était honnête
p175
comme le marbre est froid. Physiquement même, le
monde, comme il arrive quelquefois pour les
natures lymphatiques et délicates, la détachait
du désir en usant ses forces, toute son activité
nerveuse, le mouvement du peu qu' elle avait de
sang, dans l' agitation des visites et des courses,
le travail de l' amabilité, l' accablement des
soirées, la lassitude des nuits, l' énervement des
lendemains. Il y a des rôles de femmes du monde
à Paris qui, par la dépense de vie et de fièvre,
par la contention de l' énergie et de la grâce,
ressemblent presque à ces métiers d' écuyères et
de danseuses de cordes dont le tempérament se perd
dans la fatigue des exercices.
Madame Mauperin et sa fille rencontrèrent
Madame Davarande dans sa salle à manger, en
train de reconduire, avec de grandes amabilités,
un monsieur glabre, à lunettes bleues.
" pardon, -dit-elle en revenant et en embrassant
sa re et sa soeur, -c' est M Lordonnot,
l' architecte du sacré-coeur... je le soigne pour
mes quêtes... il m' a fait faire douze cents
francs, sais-tu, la dernière fois... c' est beau :
Madame De Berthival n' est jamais allée
jusqu' à huit cents... enfin on vous voit... c' est
gentil d' être venu.
p176
Entrez donc, je n' ai personne aujourd' hui :
Madame De Thésigny, Madame De champromard
et Madame De Saint-Sauveur, voilà tout ; puis
deux petites bonnes gens, le petit De Lorsac,
que tu connais, je crois, maman, et son ami
De Maisoncelles... attends, dit-elle à Renée
en lui donnant une petite tape sur les cheveux
pour les rabattre, tu es coiffée trop en chien...
-elle ouvrit la porte du salon : -ma mère et
ma soeur, mesdames... "
on se leva, on se salua, on se rassit, on se
regarda. Les trois amies de Madame Davarande,
enfoncées dans les bergères, avec les poses molles
que donnent les meubles moelleux, apparaissaient
toutes mignonnes, à demi enveloppées de l' ampleur
de leur robe et de leur immense jupe remontée
jusque sous leurs bras. Une mise délicieuse, de
petits chapeaux adorables, des gants à ganter des
mains de poupée, un corsage coupé par un artiste,
la toilette et les mille riens qui la font valoir,
les jolies attitudes, le piquant du maintien, la
fantaisie du geste, le caprice du corps et du
mouvement, le frou-frou , ce bruit de soie de
l' élégance, elles avaient tout ce dont la
parisienne fait son charme, et, sans être belles,
elles trouvaient le moyen d' être presque jolies
avec un sourire, un regard, des détails, des
apparences, des
p177
éclairs, de l' animation, un certain petit tapage
de physionomie.
Les deux amis, Lorsac et Maisoncelles, dans la
fleur de leurs vingt ans, roses et blancs,
brillants de santé, encore un peu poupins,
imberbes et frisés, tout heureux d' être admis au
jour d' une jeune femme, se tenaient sur le bout
de leurs chaises, respectueusement. C' étaient deux
jeunes gens parfaitement élevés. Ils sortaient
d' une pension tenue par un abbé qui leur donnait
tous les soirs une soirée présidée par sa soeur,
avec un thé dans la salle de billard.
La conversation reprit.
" Henriette, fit Madame De Thésigny en
s' adressant à Madame Davarande, allons-nous
demain voir le mariage de Mademoiselle
De Bussan ? On m' a dit que tout le monde y
allait... ça fait un bruit, ce mariage !
-alors, tu viendras me prendre... le marié,
comment est-il ? Sait-on ? Le connaissez-vous,
Madame De Saint-Sauveur ?
-non, du tout.
-fait-elle un beau mariage ?
-affreux, fit Madame De Champromard, il n' a
rien... quinze mille livres de rentes pour tout
potage.
p178
-mais, hasarda Madame Mauperin, il me semble
pourtant, madame, que quinze mille livres de
rentes...
-oh ! Madame, reprit Madame De Champromard,
mais il n' y a pas de quoi changer ses bijoux de
monture, à l' heure qu' il est, avec ça...
-Monsieur De Lorsac, fit Madame Davarande,
allez-vous à ce mariage ?
-j' irai, si vous le désirez...
-eh bien ! Je le désire. Vous me retiendrez deux
chaises. On éreinte sa robe sans cela. On peut
se mettre en gris-perle, n' est-ce pas ?
-certainement, répondit Madame De Thésigny,
c' est un mariage moire antique. Monsieur
De Maisoncelles, deux chaises aussi pour moi,
n' oubliez pas... "
De Maisoncelles s' inclina.
" et, si vous êtes bien sage, je vous prendrai
mercredi pour mon cotillonneur... "
De Lorsac rougit pour De Maisoncelles.
" vous n' allez point dans le monde, mademoiselle ?
Demanda Madame De Saint-Sauveur à Renée,
assise auprès d' elle.
-non, madame, je ne l' aime pas, répondit assez
chement Mademoiselle Mauperin.
-Julie, dit Madame De Thésigny à Madame De
p179
Champromard, redis donc ta fameuse chambre de
mariée... Madame Davarande n' y était pas...
écoute un peu, ma chère.
-eh bien ! C' est ma lingère qui m' a raconté ça...
figure-toi que c' est en satin blanc, les murs,
avec application de blonde et ruche de satin
courante qui dessine les panneaux... les draps,
on m' a montré l' échantillon... c' est de la
batiste... en toile d' araignée ! Les matelas sont
en satin blanc... et capitonnés avec des noeuds
de soie floche bleu de ciel qu' on voit au travers
du drap... et ce qui va bien vous étonner, c' est
que tout ça est pour une femme honnête.
-ah ! Oui, dit Madame De Saint-Sauveur, c' est
le plus étonnant... tout maintenant est pour les
coquines... vous ne savez pas ce qui m' arrive, à
la campagne ? Une chose très-sagréable. J' ai
une vilaine femme dans mon voisinage... nous nous
rencontrons à la messe, elle a un banc,
figurez-vous ! Depuis qu' elle est dans le pays,
elle a tout fait monter... c' est-à-dire qu' une
ouvrière, au château, nous ne pouvons pas en avoir
maintenant à moins de quinze sous... l' argent,
pour ces créatures-là, vous comprenez, cela ne
leur coûte rien... c' est qu' elle est adorée avec
ça, cette intrigante-là. Elle va soigner les
paysans, elle place
p180
des enfants, elle leur donne des vingt francs...
avant elle, nous faisions un peu de bien pour pas
cher ; maintenant ce n' est plus possible... ça
n' a pas de nom, je l' ai dit au curé, c' est
scandaleux... et c' est à un de vos parents que
nous devons cela, Monsieur De Lorsac, à votre
cousin, M D' Orambeau... mes compliments quand
vous le verrez... "
les deux jeunes gens se renversèrent en riant sur
leur chaise et mordirent d' un même mouvement leur
canne d' aise.
" et d' où venez-vous comme cela ? Demanda Madame
Davarande à sa mère et à sa soeur.
-des commissaires-priseurs, répondit Madame
Mauperin. M Barousse nous a entraînées à une
exposition de tableaux...
-l' exposition de lord Mansbury, fit Renée.
-tiens, il faudra que nous allions aux
commissaires-priseurs, Henriette, dit Madame
De Thésigny ; nous irons rococoter ... c' est
très-amusant.
-avez-vous vu l' exposition de la Petrucci, ma
chère ? Fit Madame De Saint-Sauveur.
-elle vend donc ? Demanda Madame De Thésigny.
-j' avais une envie d' y aller... fit Madame
Davarande. Si j' avais su que vous y alliez...
p181
-nous y étions toutes, interrompit Madame
De Saint-Sauveur... c' était d' un curieux... il
y avait une vitrine de bijoux... un collier de
perles noires entre autres... si tu avais vu ! ...
à trois rangs... il n' y a pas de mari dans le
monde capable de vous donner ça : il faut une
souscription nationale...
-nous ne verrons pas ton mari ? Demanda Madame
Mauperin à Madame Davarande.
-oh ! Il n' est jamais à mon jour, mon mari, dieu
merci ! " et Madame Davarande tourna la tête en
entendant entrer derrière elle : c' était
Barousse, suivi du jeune homme avec lequel il
avait été rencontré à l' hôtel des
commissaires-priseurs par Madame Mauperin.
" ah ! Nous nous retrouvons, fit-il en déposant
sur une chaise le petit carton qui ne le quittait
point. "
Renée sourit.
Le bavardage recommença :
" avez-vous lu ce roman... ce roman ?
-dans le constitutionnel .
-non.
-de... ah ! Je ne sais plus le nom... ça
s' appelle... attendez...
-on ne parle que de ça...
-lisez-le...
p182
-mon mari me le prendra au cercle...
-cette pièce, est-ce amusant ?
-je n' aime que les drames.
-y allons-nous ?
-prenons une loge.
-vendredi ?
-non, samedi.
-si nous soupions après ?
-c' est cela.
-aux provençaux ?
-ton mari viendra-t-il ?
-oh ! Il fait ce qu' on fait, lui... "
on se parlait, on se répondait, on ne s' écoutait
pas. Toutes caquetaient ensemble. Les mots, les
questions, les voix se croisaient dans le
babillage : c' était le ramage d' une volière. La
porte s' ouvrit.
" ne vous dérangez pas, personne, dit en entrant
une jeune femme grande, maigre, vêtue de noir,
je suis montée en passant, je n' ai qu' une
minute... "
elle salua les dames, se posa devant la cheminée,
le coude sur le marbre, les mains dans son
manchon, jeta un regard dans la glace, tendit au
feu, en relevant un peu sa jupe, la petite
semelle fine de sa bottine, et reprit :
" Henriette, je viens pour un service, un grand
service... il faut absolument
p183
que tu te charges des invitations du bal que
donnent les Brodmer, tu sais, ces américains qui
viennent d' arriver, qui ont un appartement de
quarante mille francs rue de la paix.
-ah ! Les Brodmer, dit Madame De Thésigny,
oui... oui...
-mais, ma chère, dit Madame Davarande, c' est
très-délicat. Je ne les connais pas... sais-tu ce
que c' est au moins que ces gens-?
-eh bien ! Ce sont des américains... ils ont
fait fortune dans le coton, dans la chandelle,
dans l' indigo, dans le nègre, dans je ne sais
quoi... mais je te demande un peu ce que ça nous
fait ! ... et puis l' américain, maintenant, c' est
accepté... moi, d' abord, les gens qui donnent des
bals, je ne leur demande qu' une chose, c' est de
n' être pas de la police et de bien donner à
souper... ce sera superbe chez eux, à ce qu' il
paraît... la femme est prodigieuse... elle parle
le français des forêts vierges... on dit qu' elle
a été tatouée dans son enfance... ça l' empêche de
se décolleter... c' est très-drôle ! Elle
t' amusera... ils veulent avoir des gens bien, tu
comprends... fais ça pour moi, n' est-ce pas ? Je
t' assure que, si je n' étais pas en deuil, c' est
moi qui aurais mis au bas des invitations : " de
la part de la baronne De Lermont... " et puis
p184
ce sont des gens qui font les choses bien... oh !
ça, j' en suis sûre... c' est impossible qu' ils ne
te donnent pas quelque chose.
-oh ! Par exemple, si je me charge des
invitations, je ne veux pas de cadeau...
-es-tu drôle ! Mais ça se fait journellement...
c' est dans les moeurs... c' est comme si tu
refusais, de ces jeunes gens, un sac de marrons
glacés au jour de l' an ! Là-dessus je me sauve...
je te les amènerai demain, mes sauvages... adieu,
adieu... à propos, je suis mourante... "
et sur ce mot elle disparut.
" c' est vrai ? Demanda Renée à sa soeur.
-quoi ?
-qu' on fournit aussi le monde dans les bals ?
-tiens, tu ne savais pas ?
-j' étais dans la même ignorance, dit le jeune
homme amené par Barousse.
-c' est très-commode pour les étrangers, reprit
Madame Davarande.
-oui, mais c' est assez humiliant pour les
parisiens, il me semble ; n' est-ce pas,
mademoiselle ? Et le jeune homme se tourna vers
Mademoiselle Mauperin.
-oh ! C' est reçu, " fit Madame Davarande.
p185
Xxiii.
Madame Bourjot venait d' arriver avec sa fille
chez les Mauperin. Elle avait embrassé Renée
au front et s' était assise à côté de Madame
Mauperin sur le canapé, près de la cheminée.
" mesdemoiselles, fit-elle en se retournant vers
les deux jeunes filles qui caquetaient dans un
coin, si vous laissiez un peu causer vos mères ?
Promenez-moi un peu Noémi, Renée, je vous la
confie. "
Renée prit Noémi par la taille, l' entraîna avec
elle en sautant, ramassa sur une chaise de
l' antichambre une capeline des Pyrénées qu' elle
se jeta sur la tête, chaussa de tout petits sabots
et se mit à courir dans le jardin, gaiement, avec
des envolées de petite fille, sans lâcher son
amie. Puis s' arrêtant tout net, tout essoufflée :
" il y a un secret ! Il y a un secret ! Sais-tu le
secret ? "
Noémi la regarda avec deux grands yeux tristes
et ne répondit pas.
" bête ! Fit Renée en l' embrassant. Moi, je
devine...
p186
j' ai attrapé des mots... maman est si pot
cassé ! ... il s' agit de monsieur mon frère, la...
-asseyons-nous ; veux-tu ? Je suis lasse. "
et Nmi s' assit sur le banc, à la place où sa
re s' était assise la nuit du spectacle.
" mais tu pleures ? Qu' est-ce que tu as ? Dit
Renée. " et elle se mit à côté d' elle. Noémi
laissa glisser sa tête sur son épaule, et elle
fondit en larmes, en grosses larmes que Renée
sentait tomber toutes chaudes sur sa main.
" quoi ? Dis ! Réponds-moi, parle-moi ! ...
Noémi... voyons, ma petite Noémi ?
-oh ! Tu ne sais pas... répondit Noémi en mots
entrecoupés et comme si elle étouffait. Je ne veux
pas... laisse-moi... si tu savais ! ... sauve-moi !
-et elle se jeta désespérément au cou de Renée.
-je t' aime pourtant bien, toi !
-voyons, Noémi, je n' y comprends rien... est-ce
ce mariage ? Est-ce mon frère ? Je veux que tu me
pondes, entends-tu ?
-ah ! C' est vrai, tu es sa soeur... tiens ! Je
n' y pensais plus... tu ne sais pas ? Je voudrais
mourir...
-mourir ! ... pourquoi ? ...
-eh bien ! Parce que ton frère est... "
elle s' arrêta devant l' horreur de dire tout haut
p187
ce qu' elle allait dire, finit sa phrase par un
murmure à l' oreille de Ree, et, tombant la tête
dans la poitrine de son amie, y cacha la honte de
son âme et la rougeur de sa joue.
" mon frère ? ... tu dis ? ... tu mens ! " et la
repoussant, Renée se dressa d' un bond en face
d' elle.
" moi ? " et, pour toute réponse, Noémi leva
doucement vers Renée des yeux où la vérité était
comme une lumière.
Devant ce regard, Renée croisa les bras. Elle se
tint quelques instants toute droite, silencieuse,
dans une pose résolue, énergique et recueillie.
Elle se sentait la force d' une femme et presque
les devoirs d' une mère auprès de cette enfant.
Elle reprit :
" mais comment ton père ? ... mon frère n' a pas de
nom...
-mais il doit en prendre un...
-ah ! Il quitte notre nom ? ... il fait bien ! "
p188
xxiv.
Tiens ! C' est toi ? Tu n' es pas encore couchée ?
Dit Henri à Renée, comme elle entrait le soir
dans sa chambre. Il fumait. Il était dans ce
bienheureux moment où, les pantoufles aux pieds
les pieds sur le marbre de la cheminée, enfoncé
dans un fauteuil, l' homme rumine sesves, en
poussant paresseusement au plafond la fumée d' un
dernier cigare.
Il songeait à tout ce qui lui était arrivé depuis
quelques mois. Il se félicitait d' avoir si bien
manoeuvré. Il repassait dans sa tête cette idée
de comédie qu' il avait paru lancer en l' air, le
soir, dans le jardin, son absence des premières
pétitions, l' indifférence froide qu' il avait
affectée avec Noémi pour la rassurer, endormir
ses répugnances, arrêter sur sesvres un refus
de jouer. Il pensait à ce coup de maître, son
amour montré tout à coup aux jalousies de la mère
dans l' éclat du spectacle, et s' échappant de lui
comme si le rôle qu' il jouait lui arrachait le
secret de son coeur. Ce
p189
qui avait suivi, la façon dont il avait poussé à
bout le désespoir de ce dernier amour, sa tenue
dans la dernière entrevue, tout cela lui
revenait ; et il prenait un certain orgueil de
lui-même, en se rappelant tant de circonstances
prévues, combinées, arrangées d' avance, et si
naturellement amenées et jetées par lui dans la
passion d' une femme de quarante ans.
" c' est moi... je n' ai pas envie de dormir ce soir.
-et Renée, tirant près de sa cheminée une petite
chauffeuse, s' y assit. -j' ai envie de bavarder
comme nous bavardions autrefois, te rappelles-tu ?
Quand tu n' avais pas ton appartement à Paris...
ah ! Tu m' as habituée au cigare, à la pipe, à
tout, ici. En avons-nous tail de ces bavettes,
quand tout le monde était couché ! Nous avons
bien ri, nous avons bien dit des bêtises au coin
de cette cheminée-là... maintenant, monsieur mon
frère est un hommerieux...
-tout ce qu' il y a de plus sérieux, fit Henri
en souriant, je me marie.
-oh ! Dit-elle, ce n' est pas fait... je t' en
prie... "
et se jetant à ses genoux, elle lui prit les
mains : " voyons, c' est moi... oh ! Tu ne voudrais
pas... pour de l' argent ! Je suis à tes genoux,
tu vois
p190
bien. Et puis, ça porte malheur de quitter le nom
de son père... c' est notre sang, ce nom-là,
Henri... notre brave père ! Ne fais pas ce
mariage, je t' en supplie... si tu m' aimes, si tu
nous aimes tous... oh ! Je t' en supplie !
-ah çà, est-ce que tu deviens folle ? Qu' est-ce
que c' est que cette scène-là ? ... voyons, en voi
assez, lève-toi ! "
Renée se releva, et appuyant son regard sur le
regard de son frère : " Nmi m' a dit... tout ! "
le rouge lui était monté aux joues. Henri était
pâle comme si on lui avait craché à la face.
" vous ne pouvez pourtant pas épouser sa fille !
S' écria-t-elle.
-ma chère, répondit Henri d' une voix froide et
qui tremblait, il me semble que vous vouslez de
choses qui ne vous regardent pas... et vous me
permettrez de vous dire que pour une jeune fille...
-ah ! C' est de la boue que je ne devrais pas
connaître, c' est vrai ! ... et que je n' aurais
jamais connue sans toi !
-ma chère ! ... "
et Henri s' avança sur sa soeur. Il avait une de
ces colères blanches qui font peur. Renée effrayée
p191
recula. Il lui prit la main, lui montra la porte
et lui dit : " sortez ! "
un moment, dans le corridor, il la vit s' appuyer
de la main contre le mur.
Xxv.
" montez, Henri, " -dit M Mauperin à son fils.
Et comme Henri voulait le faire passer devant
lui : -" montez, " répéta M Mauperin.
Au bout d' une demi-heure, le père et le fils
redescendaient de chez le garde des sceaux.
" eh bien ! Vous devez être content de moi, Henri,
dit M Mauperin, qui avait le sang à la figure.
J' ai fait ce que votre re et vous vous avez
voulu... ce nom... vous l' aurez...
-mon père...
-c' est bien, n' en parlons plus... revenez-vous
avec moi ? -lui demanda-t-il en boutonnant sa
redingote avec le geste militaire dont les vieux
soldats sanglent leurs émotions.
-non, monre, je vous demande la permission de
vous laisser... j' ai beaucoup de choses à faire
aujourd' hui... je viendrai demain dîner...
-alors à demain... vous ferez bien de venir...
p192
votre soeur est toujours un peu souffrante. "
en voyant s' éloigner la voiture où était son père,
Henri releva la tête, regarda sa montre, et, du
pas allègre et dégagé d' un homme qui se sent le
vent de la fortune au dos, il se lança dans la
rue de la paix.
Au coin de la chaussée-d' Antin, il entra au café
Bignon, où l' attendaient de gros jeunes gens qui
sentaient l' argent et la province.
Le déjeuner se passait à parler concours
régionaux ; puis, sur les boulevards où l' on allait
fumer un cigare, la causerie allait aux questions
d' assolement, de drainage, de chaulage , et de
là montait aux élections, à l' esprit du
département, aux chances des candidatures
dessinées, ébauchées, essayées dans les comices
agricoles. à deux heures, Henri quittait ces
messieurs, en promettant à l' un un article sur sa
ferme modèle, montait à son cercle, parcourait les
journaux, puis écrivait lentement sur son calepin
quelque chose qui semblait lui demander un grand
travail de rédaction.
De là, il courait lire un rapport à une compagnie
d' assurances, dans le comité de surveillance de
laquelle il était parvenu à se pousser, grâce à
la notoriété et à l' honorabilité industrielle de
son père. à quatre heures, il sautait dans un
coupé et
p193
faisait une tournée de visites à des femmes qui
avaient un salon, une influence, des relations au
service de la carrière d' un homme. Il se rappelait
qu' il n' avait pas porté sa cotisation à la
" société du bon emploi du dimanche pour les
ouvriers " : il la portait.
à sept heures, la cordialité aux lèvres et la
poignée de main toute prête, il montait l' escalier
de Lemardelay, où " l' association amicale " des
anciens élèves de son collége donnait son banquet
annuel. Au dessert, il prenait la parole, récitait
le discours qu' il avait improvisé dans la journée
à son cercle, parlait " d' agape fraternelle, de
famille retrouvée, de lien entre le passé et
l' avenir, d' assistance aux anciens camarades
frappés de malheurs immérités... " les
applaudissements éclataient ; l' orateur avait
disparu. Il touchait à la conférence d' Aguesseau,
en repartait, tirait de sa poche une cravate
blanche, la mettait en voiture et se montrait
encore dans trois ou quatre soirées.
p194
Xxvi.
Le coup au coeur que Renée avait ressenti en
sortant de la chambre de son frère, et sous lequel
elle avait un moment chancelé, lui avait lais
des palpitations. Elle fut souffrante près de huit
jours. Le mal cédait à un régime doux, à quelques
pilules de digitale. Mais elle demeurait triste,
d' une tristesse que le temps ne guérissait pas.
En la voyant malade, sachant d' où venait son mal,
Henri avait tout fait pour se rapprocher d' elle.
Il l' avait entourée de soins, de caresses,
d' attentionsil avait mis comme son repentir.
Il avait essayé de rentrer en grâce auprès de ce
coeur, de désarmer cette conscience, d' apaiser
cette âme indignée. Mais il sentait toujours en
elle une froideur, une répugnance, une espèce de
solution sourde qui lui faisait vaguement peur.
Elle n' avait oublié, il le comprenait, que
l' injure de sa brutalité : elle avait pardonné au
frère, non à l' homme.
Sa mère, un jour, devant la mener à Paris pour
la distraire, se trouva indisposée au moment de
p195
partir. Henri, qui avait des couses à faire, se
proposa pour y conduire sa soeur. Ils partirent.
Arrivés à Paris, comme ils passaient rue
Richelieu, devant la bibliothèque, Henri fit
arrêter le coupé qu' ils avaient pris au chemin
de fer. " veux-tu m' attendre un instant ? Dit-il à
sa soeur ; j' ai quelque chose à demander au
conservateur des titres. Au fait, pourquoi ne
viendrais-tu pas avec moi ? Tu as toujours eu
envie de voir des miniatures de manuscrits...
c' est dans la même salle... cela t' amusera à
regarder... je prendrai mon renseignement pendant
ce temps-là... "
Renée prit le bras de son frère et ils montèrent
aux manuscrits. Henri l' installa au bout d' une
table, et lui fit apporter un livre d' heures, et
alla parler à un conservateur, dans une embrasure
de fenêtre.
Renée feuilletait lentement son livre. Derrière
elle, un garçon de salle se chauffait à une bouche
de chaleur. Bientôt il fut rejoint par un autre
garçon qui venait d' apporter des volumes et des
titres sur le bureau près duquel causait Henri.
Et Renée entendit ceci, qui était dit dans son
dos à deux pas d' elle :
" tiens, Chamerot, tu vois ce petit monsieur ?
-oui, au bureau de M Reisard.
p196
-eh bien, il peut se vanter d' être mal
renseigné ! ... il vient demander s' il n' y a pas eu
une famille de Villacourt dans le temps, et s' ils
sont éteints... on lui dit que oui... moi, s' il me
demandait, je lui dirais qu' il doit encore y en
avoir... je ne sais pas si c' est des mêmes... mais
pour r il y en avait quand j' ai quitté le pays,
et un de solide, l' aîné, M Boisjorand ; à preuve
que nous nous sommes battus ensemble une fois, et
qu' il tapait dur... c' est à deux pas de chez nous,
leur château... il y avait une tour qu' on y voyait
dessus Saint-Mihiel, et plus loin... mais ce
n' était déjà plus à eux, déjà, de mon temps... des
mange-tout, dans cette famille... oh ! De drôles
de nobles ! Ils vivaient avec les charbonniers,
dans le bois de la croix-du-soldat, à la
motte-noire... comme des satyres... "
Saint-Mihiel, le bois de la croix-du-soldat, la
motte-noire, ces mots entrèrent dans la tête de
Renée.
" là, j' ai ce que je voulais, " dit gaiement Henri
en revenant à elle. Et il l' emmena.
p197
Xxvii.
Denoisel avait laissé Renée à son piano, et se
promenait dans le jardin. En revenant vers la
maison, il fut éton de lui entendre jouer
quelque chose qui n' était plus le morceau qu' elle
déchiffrait ; puis tout à coup la musique se
brisa, et il n' entendit plus rien. Il alla vers
le salon, poussa la porte : Renée, assise sur son
tabouret, la tête dans les mains, pleurait à
chaudes larmes.
" Renée, mon dieu ! Qu' est-ce que vous avez ? "
deux ou trois sanglots empêchèrent d' abord Renée
de répondre ; puis s' essuyant les yeux, comme font
les enfants, du revers de ses deux mains, elle lui
dit avec une voix étranglée de larmes :
" c' est... c' est... trop bête... c' est cette
machine de Chopin... pour son enterrement, vous
savez... sa messe... qu' il a faite... papa me
défend toujours de la jouer... comme il n' y avait
personne aujourd' hui à la maison... et puis, je
vous croyais au fond du jardin... oh ! Je savais
bien l' effet que
p198
ça me ferait... mais j' ai une rage de me faire
pleurer avec ça... et vous voyez que je me suis
régalée... mais est-ce bête, hein ? Moi qui suis
folichonne naturellement...
-voyons, êtes-vous souffrante, Renée ? Vous avez
quelque chose... on ne pleure pas comme ça...
-mais... non, je n' ai rien, je vous assure...
je vais comme le pont-neuf... je n' ai rien du tout,
bien vrai... si j' avais quelque chose, je vous le
dirais, n' est-ce pas ? ... ça m' est venu avec cette
vilaine bête de musique-là... et aujourd' hui, je
vous demande un peu ! Aujourd' hui où papa m' a
promis de me mener voir le chapeau de paille
d' Italie ... -un sourire passa dans ses yeux
mouillés, -le chapeau de paille d' Italie ,
rien que ça, au palais-royal ! Je vais m' amuser,
je suisre ! Je n' aime que ça, d' abord... les
autres spectacles, les drames, les pièces à
sentiment... d' abord, je trouve qu' on a bien assez
d' émotions, que ce n' est pas la peine d' en aller
chercher... et puis, une émotion qu' on partage avec
tout le monde, c' est comme de pleurer dans un
mouchoir qui ne serait pas à vous, je trouve... on
vous emne, vous savez... une vraie partie de
garçon ! Papa a dit que nous dînerions au
restaurant... et
p199
je vous promets de retrouver pour la circonstance
mon rire pouffant de petite fille, celui que
j' avais avec ma gouvernante anglaise, vous vous
rappelez, miss... vous savez bien ? Qui portait
des rubans orange, et qui se grisait dans une
armoire avec de l' eau de Cologne ! La bonne
anglaise ! "
et, ses doigts partant sur ce mot, Renée attaqua
vivement une fantaisie sur le carnaval de
Venise . Puis s' arrêtant net :
" vous avez été à Venise, vous ?
-oui.
-est-ce singulier qu' il y ait un endroit comme ça
sur la terre, qu' on ne connaît pas, qui vous attire
et qu' onve ? Pour les uns, c' est un pays, pour
les autres, un autre... moi, je n' ai jamais désiré
voir que Venise... Venise, pour moi, tenez ! ça
me fait l' effet... je vais vous dire une bêtise...
c' est pour moi comme une ville où tous les
musiciens seraient enterrés... "
elle remit ses mains sur les touches, mais elle ne
fit que les effleurer sans bruit, comme si elle
caressait du bout des doigts le silence du piano.
Puis, les laissant glisser sur ses genoux, elle
reprit, tout abandonnée dans une pose pensive, en
retournant à demi la tête vers Denoisel :
" tenez, la tristesse... c' est dans l' air... on ne
p200
sait pas... il y a des jours où il fait du soleil,
on ne souffre de rien, on n' a aucun ennui, pas de
chagrin devant soi... eh bien, on a envie d' être
triste, on se cherche des idées noires... il faut
qu' on pleure... je me suis vue des fois dire que
j' avais la migraine, et aller me coucher, tout
bonnement pour pleurer, en enfonçant la tête dans
mon oreiller... ça me faisait un bien ! ... et on a
dans ces moments-là une lâcheté à se secouer, à se
sortir de là... c' est comme quand on commence à
s' évanouir : il y a une douceur à se sentir le
coeur s' en aller...
-allons ! Allons ! Je vais faire seller votre
cheval, ma petite Renée, et nous ferons un tour.
-tiens ! C' est une idée... mais je vous préviens :
j' irai comme le vent, aujourd' hui ! ... "
xxviii.
Que veux-tu ! Ce pauvre Montbreton a quatre
enfants... et pas trop de fortune, -dit
M Mauperin en repliant avec un soupir le journal
il venait de lire les nominations officielles,
et en le plaçant loin de lui sur la table.
-oui, on dit toujours ça... aussitôt que
quelqu' un
p201
fait une lâcheté, on vous dit : il a des enfants ! ...
on dirait vraiment dans la société qu' on n' a des
enfants que pour ça, pour mendier... et faire un
tas de bassesses ! C' est comme si, d' êtrere de
famille, ça vous donnait le droit d' être
canaille...
-voyons, Renée, essaya de dire M Mauperin.
-non, c' est vrai... moi, je ne connais que deux
sortes de gens, d' abord : ceux qui sont honnêtes...
et les autres... quatre enfants ! Mais ça ne
devrait servir d' excuse à un père que quand il vole
un pain ! La mère Gigogne aurait eu le droit
d' empoisonner, alors ! ... je suis sûre que
Denoisel pense comme moi...
-moi ? Ah ! Pas du tout, par exemple ! Je vote
pour l' indulgence en faveur des gens mariés, des
pères de famille. Je voudrais me qu' on eût la
me charité pour les gens qui ont un vice, un
vice un peu ruineux et auquel ils tiennent...
quant aux autres, à ceux qui, sans avoir rien à
nourrir, ni vice, ni femme, ni enfants, se vendent,
se ruinent, se courbent, s' aplatissent,
s' enrichissent et s' avilissent... ah ! Ceux-là,
je vous les abandonne...
-je ne vous parle plus, à vous, fit Renée d' un
ton piqué. ça ne fait rien, papa, je ne comprends
pas comment, toi, ça ne te fait pas sauter, toi qui
p202
as toujours tout sacrifié à tes opinions... c' est
dégoûtant enfin, ce qu' il a fait là.
-mais je ne te dis pas le contraire... seulement
tu te montes... tu te montes...
-eh bien ! Oui, je me monte... et il y a de quoi !
Comment, voilà un homme qui devait tout à l' autre
gouvernement... et qui disait un mal de celui-ci !
Et il se rallie ! Mais c' est un misérable que ton
ami Montbreton ! Un misérable !
-ah ! Ma chère enfant, c' est bien facile à dire,
ces mots-là... quand tu auras un peu plus vécu, la
vie te fera un peu plus indulgente... il faut être
plus douce, mon enfant... tu es jeune...
-non. C' est une chose qu' on a dans le sang, ça...
je suis trop ta fille, tiens ! ... et je ne saurai
jamais avaler mes dégoûts... c' est une bête
d' organisation, qu' est-ce que tu veux ! Mais toutes
les fois que je vois quelqu' un que je connais...
oume que je ne connais pas... manquer à ce que
vous, les hommes, vous appelez l' honneur... eh
bien, c' est plus fort que moi... c' est comme si je
voyais un crapaud ! ça mepugne, ça me dégoûte...
et je marche dessus ! ... voyons, est-on un homme
d' honneur parce qu' on ne fait que les saletés qui
ne mènent pas devant les tribunaux ? Est-on un
homme d' honneur quand on a dans sa
p203
vie une de ces actions qui font rougir quand on
est seul ? Un homme d' honneur quand on a fait de
ces choses que personne ne vous reproche, que rien
ne punit, mais qui vous ternissent la conscience ? ...
ah ! Je trouve qu' il y a des bassesses pires que de
tricher au jeu ! ... et les indulgences du monde me
voltent comme des complicités... mais il y a des
déloyautés, des malhonnêtetés... ça me rend
indulgente pour les scélérats, quand j' y pense !
Au moins, ils risquent quelque chose, ceux-là. Ils
jouent leur peau, leur liberté ! Ils y vont bon
jeu, bon argent ; ils ne font pas des infamies
avec des gants ! J' aime mieux ça : au moins, c' est
moins lâche !
Assise sur le canaau fond du salon, les bras
croisés, les mains fiévreuses, frémissante de
tout le corps, Renée disait cela d' une voix
vibrante, saccadée, et qui avait les colères de
son âme. Ses yeux étaient de feu dans sa figure
pleine d' ombre.
" avec cela qu' il est bien intéressant, reprit-elle,
ton M De Montbreton ! Il a quinze ou seize mille
livres de rentes à lui ! Quand il aurait eu un
loyer un peu moins cher, quand ses filles
n' auraient pas été habillées par Madame
Carpentier...
-ah ! Ceci mérite considération, dit Denoisel.
Un homme qui a plus de cinq mille livres de
rentes,
p204
garçon, et plus de dix, marié, peut parfaitement
rester attaché à un gouvernement qu' il a perdu...
il a le moyen d' avoir des regrets...
-et il continuera à te demander de la
considération, des poignées de main, des coups de
chapeau ! Ah ! C' est trop fort ! J' espère bien
que quand il viendra, papa... d' abord, moi, je
prends la porte.
-veux-tu un verre d' eau sucrée, Renée ? Fit
M Mauperin en souriant. Tu sais, les orateurs...
tu as été vraiment belle un moment... une
éloquence... ça coulait comme de source...
-oui, oui, moque-toi bien... tu sais bien, je
suis une passionnée, moi, comme tu dis... et ton
Montbreton... mais je suis bien bonne, c' est
vrai ! Ce n' est pas nous, ce monsieur, n' est-ce
pas ? Ah ! Si c' était quelqu' un des miens qui fît
quelque chose comme ça, une chose contre
l' honneur, une chose... "
elle s' arrêta brusquement. " je crois, reprit-elle
avec un effort, et comme s' il lui montait des
larmes aux yeux, je crois que je ne l' aimerais
plus... oui, mon coeur, il me semble, se sécherait
pour lui...
-bon ! De l' attendrissement, maintenant ! ... nous
avons eu le petit tribun, tout à l' heure... voici
la petite fille, à présent ! ... tu ferais bien
p205
mieux de venir avec moi regarder l' album de
caricatures que Davarande a envoyé à ta mère.
-ah ! Voyons, -fit Renée en accourant. Et
s' appuyant sur l' épaule de sonre, qui
feuilletait le cahier, elle regarda deux ou trois
feuilles ; puis, détournant la tête : -eh bien !
J' en ai assez... mon dieu ! Peut-on s' amuser à
faire laid... plus laid que nature ! Quelle drôle
d' idée ! D' abord, en art, en livres, en tout, je
suis pour le beau... et pas pour ce qui est
vilain... et puis, c' est que je ne trouve pas ça
amusant du tout, les caricatures... c' est comme
les bossus... ça ne me fait pas rire, moi, un
bossu... est-ce que vous aimez les caricatures,
Denoisel ?
-moi ! ça me fait pleurer... oui, c' est un genre
de comique qui m' afflige, -répondit Denoisel en
prenant une revue à côté de l' album. -ça me paraît
une joie de famille fossile... je ne peux pas en
voir une sur une table sans penser à un tas de
choses lugubres : l' esprit du directoire, les
dessins de Carle Vernet, et la gaieté de la
bourgeoisie !
-merci, dit M Mauperin en riant, et vous coupez
par là-dessus ma revue des deux mondes avec
une allumette ! Il est inouï, ce Denoisel !
-voulez-vous un couteau, Denoisel ? -fit Renée,
et, plongeant la main dans ses poches, elle en
p206
retira toute une collection de petites choses qu' elle
versa sur la table.
-ah ! Sapristi ! Fit Denoisel, mais vous avez un
musée dans vos poches... on en ferait une vacation
aux commissaires-priseurs... qu' est-ce que c' est
que tout ça ?
-des cadeaux... de quelqu' un. Et ça me suit
partout. Voilà le couteau deman, -et le
montrant à son père en le passant à Denoisel :
-te le rappelles-tu, celui-là, où tu me l' as
acheté ? à Langres, une fois en relayant... oh !
Il est vieux... celui-là... -elle en reprit un
autre, -tu me l' as rapporté de Nogent... il y a
une lame d' argent s' il vous plaît... je t' ai donné
un sou, tu te souviens ?
-ah ! Si nous entrons dans les inventaires ! Dit
gaiement M Mauperin.
-et là dedans ? -demanda Denoisel en désignant
un tout petit portefeuille gonflé, usé, et d' où
passaient des bouts de papiers froissés et tout
salis.
-ah ! ça, ce sont mes secrets... "
et ramassant tout ce qu' elle avait jeté sur la
table, elle le remit vivement dans sa poche, avec
le portefeuille. Puis, partant d' un grand éclat de
rire, elle se refouilla, retira le portefeuille,
et, faisant
p207
sauter la patte, elle éparpilla devant Denoisel,
sur la table, tous les petits papiers qui étaient
dedans, et, sans les ouvrir, les reconnaissant
un à un : " tenez ! ça, c' est une ordonnance qu' on a
faite à papa quand il était malade... ça, c' est une
chanson qu' il m' a faite, il y a deux ans, pour le
jour de ma naissance...
-allons ! Allons ! Emballe ton reliquaire... cache
tout ça, -dit M Mauperin au moment la porte
s' ouvrait et où Dardoillet entrait. Et il balaya
de la main tous les petits papiers.
-ah ! Tu me déranges tout... " fit Renée d' un air
fâc, en les rentrant dans son portefeuille.
Xxix.
à un mois de là, dans le petit atelier, Renée
disait à Denoisel : " est-ce que vraiment je suis
romanesque, moi, trouvez-vous ?
-romanesque, romanesque... d' abord qu' est-ce que
vous entendez par romanesque ?
-oh ! Vous savez bien ce que je veux dire... c' est
avoir des idées... pas comme tout le monde... c' est
penser un tas de choses qui ne peuvent pas arriver.
Tenez ! Une jeune personne est romanesque,
p208
quand ça lui coûte de se marier comme on se marie,
avec un monsieur comme les autres, un homme qui n' a
rien d' extraordinaire, qui entre simplement par la
porte, qui vous est présenté par papa et maman, et
qui ne vous a pas seulement sauvé la vie, à première
vue, en artant votre cheval emporté ou en vous
retirant du fond de l' eau... vous ne me croyez pas
de cette pâte-là, j' espère ?
-non... c' est-à-dire que je n' en sais rien du
tout... je parie que vous n' en savez rien
vous-même...
-laissez donc ! D' abord, c' est peut-être parce que
je n' ai pas d' imagination, mais ça m' a toujours paru
si drôle d' avoir un idéal, de rêver un monsieur !
C' est comme les héros de roman : jamais ils ne m' ont
toquée. Je les trouve trop bien élevés, trop beaux,
trop pourris de talents d' agrément... ils sont
écoeurants, à la fin... mais ce n' est pas ça.
Voyons, vous, si on vouait vous faire vivre pour
toute la vie, côte à côte avec un être... un être...
-un être... comment ?
-laissez-moi dire... un homme qui ne répondrait pas
du tout à certaines petites exigences délicates de
votre nature, qui ne vous semblerait pas poétique,
là, pas poétique pour un sou... mais
p209
qui, en même temps, rachèterait tout ce qui lui
manquerait de tous les autres côtés par une bonté,
une bonté comme on n' en voit pas...
-tant de bonté que ça ? Oh ! Je n' hésiterais pas,
je prendrais la bonté les yeux fers... diable !
C' est si rare.
-vous estimez donc bien la bonté ?
-je l' estime, renée, comme les choses qu' on a
perdues...
-vous ? Mais vous êtes très-bon...
-je ne suis pas chant, voilà tout. Je serais
peut-être envieux, si j' avais plus de modestie et
moins d' orgueil. Mais pour être bon... je ne suis
pas bon. La vie vous guérit de cela comme d' être
enfant. On jette son coeur, voyez-vous, Renée,
comme on jette sa gourme.
-alors, pour vous, la bonté...
-oui, la bonté qui résiste aux hommes et à
l' expérience, la bonté que j' ai rencontrée à l' état
vierge chez deux ou trois bourgeois dans ma vie,
pour moi, c' est encore ce qu' il y a de meilleur et
de plus divin dans l' homme.
-bien... mais si un homme très-bon, aussi bon que
vous le dites là, avait... une supposition... des
pieds coupés dans ses bottes comme un morceau
p210
de galette ? S' il avait du ventre, cet homme bon,
très-bon ?
-eh bien ! On ne le regarde ni aux pieds ni au
ventre : voilà tout... mais pardon, c' est vrai,
j' avais complétement oublié...
-quoi ?
-rien... que vous êtes une femme.
-mais c' est très-méprisant pour mon sexe, ce que
vous dites là. "
Denoisel ne répondit rien. La conversation tomba.
Renée reprit :
avez-vous quelquefois désiré la fortune, vous ?
-oui, plusieurs fois ; mais absolument pour la
traiter comme elle lerite, pour lui manquer de
respect...
-comment cela ?
-mon dieu, oui, j' aurais voulu être riche pour
montrer tout le mépris que je fais de l' argent...
et je me rappelle que deux ou trois fois je me suis
endormi avec l' idée d' aller me marier en Italie.
-en Italie ?
-oui, c' est ecore là où il y a le plus de
princesses russes. Et comme il n' y a plus en ce
monde
p211
que les princesses russes d' assez riches pour
épouser un homme qui n' a pas le sou... d' ailleurs
j' étais prêt à me contenter d' une princesse un peu
gênée... je n' avais pas d' exigences... je me serais
parfaitement rabattu à huit cent mille livres de
rentes... c' était mon plus bas mot, par exemple...
-merci, fit Renée en riant. Et qu' est-ce que vous
auriez fait de tout cet argent-là ?
-un ruissellement entre mes doigts, simplement...
quelque chose d' étourdissant, et que je n' ai jamais
vu faire à l' argent des gens riches... je trouve
tous les millionnaires des millionnaires honteux...
voyons ! Entre la vie d' un homme qui a cent mille
livres de rentes et celle d' un homme qui en a dix,
est-ce que vous trouvez la différence de leur
fortune ? Moi, vous auriez vu ! Pendant un an
j' aurais jeté mon million à des caprices, à des
fantaisies, à des folies... j' aurais ébloui et
écrasé Paris... j' aurais tourné comme un soleil
qui crache des billets de banque... j' aurais avili
mon or par toutes les prodigalités... et au bout
d' un an, jour pour jour, j' aurais quitté ma femme...
-bah !
-certainement... pour me prouver à moi-même que je
n' aimais pas l' argent. Si je ne l' avais pas quittée,
je me serais cru déshonoré.
p212
-eh bien, en voilà des idées ! ... moi, je vous
avoue, je n' en suis pas encore à votre philosophie...
une grande fortune, tout ce que ça donne, les
jouissances, le luxe, des chevaux, des voitures...
et puis le plaisir d' enfoncer des gens qu' on n' aime
pas, de les embêter... je trouverais très-agréable
d' être riche...
-je vous disais bien tout à l' heure, Renée, que
vous étiez une femme... rien qu' une femme... "
xxx.
Denoisel disait ce qu' il pensait. S' il avait
quelquefois désiré une fortune, il ne l' avait
jamais enviée. Il avait pour l' argent unpris
sincère et foncier, le mépris d' un homme qui est
riche avec peu.
Denoisel était un parisien, ou plutôt c' était le
parisien. Rompu à toutes les expériences de Paris,
merveilleusement formé au grand art de vivre par
la pratique de la vie parisienne, il était l' homme
de cette vie : il en avait les instincts, les sens,
le génie. Il représentait parfaitement ce personnage
tout moderne, le civilisé, triomphant
p213
au jour le jour, ainsi que dans une forêt de Bondy,
du prix des choses, de la cherté des capitales,
comme le sauvage triomphe de la nature dans une
forêt vierge. On le voyait avoir la superficie et le
rayonnement de la richesse. Il vivait dans le monde
des gens riches, fréquentait leurs restaurants,
leurs cercles, partageait leurs habitudes, touchait
à leurs plaisirs. Il était commelé par ses
relations aux plus grandes fortunes. Ce qu' ouvre
l' argent lui était ouvert. On l' apercevait aux
grands bals intimes des provençaux, aux courses,
aux premières représentations. L' été, il allait aux
eaux, aux bains de mer, aux villes de jeu. Il était
mis comme un homme qui a un cheval.
à peine cependant si Denoisel possédait cent vingt
mille francs. Sorti d' une famille enfoncée dans les
idées de propriété du passé, attachée et comme
clouée au bien foncier, à la terre, toujours parlant
de banqueroute et défiante de la rente comme un
paysan d' autrefois l' était d' un billet de banque,
Denoisel avait secoué les préjugés des siens. Sans
se soucier des conseils, des remontrances, des
indignations, des menaces de vieux et lointains
parents, il avait vendu les petites fermes que lui
avaient laissées son père et sa mère. Pour lui, il
n' y avait plus de proportion entre le revenu
p214
de la terre et les penses de la vie. à ses yeux,
la propriété foncière pouvait être encore un mode
de fortune, à l' époque où les romans de Paul De
Kock disaient d' un jeune homme : " Paul était
riche : il avait six mille livres de rente... " mais,
depuis ce temps, elle était devenue, selon lui, un
anachronisme, un genre de propriété archaïque dont
la fantaisie n' était plus permise qu' aux gens
très-riches. Il réalisa donc et fit de ses terres
un petit capital qu' il pla, conseillé par un
boursier de ses amis, en rentes étrangères, en
actions, en valeurs doublant ou triplant son revenu,
sans compromettre " son pain sur la planche. " ayant
ainsi fait de son capital un chiffre sans
signification, sauf aux yeux d' un notaire, et qui ne
réglait plus son avoir courant, Denoisel arrangea
sa vie comme il avait arrangé sa fortune. Il plaça
ses dépenses. Il savait admirablement ce que
coûtent à Paris la vanité, les hors-d' oeuvre, et le
bon marché, tout ce qui ruine. Il n' avait pas honte
de refaire une addition avant de la payer. Hors de
chez lui, il ne fumait que des cigares à huit sous ;
mais, chez lui, il fumait la pipe. Il avait le flair
des bons endroits, des maisons qui ouvrent et qui
donnent bon pendant les trois premiers mois. Il
connaissait les caves des restaurants ; il demandait
du
p215
chambertin à telle hauteur du boulevard, et n' en
demandait que là. S' il donnait un dîner, son menu
inspirait du respect au garçon. Et il était par
là-dessus capable de souper pour cent sous au café
anglais.
C' était en tout, chez lui, la me entente de la
dépense : il était habillé par un des premiers
tailleurs de Paris ; mais un ami qu' il avait au
ministère des affaires étrangères lui faisait venir
de Londres par la chancellerie tous ses costumes
de demi-saison. Avait-il un cadeau, des étrennes à
donner ? Il savait un arrivage d' objets de l' Inde
ou de la Chine ; ou bien dans un quartier perdu,
dans un fond de magasin, il se rappelait une
vieillerie oubliée, un saxe, un sèvres, une de ces
curiosités quelconques sur lesquelles la personne
qui les reçoit ne peut mettre de prix, et dont elle
ve la facture.
Tout cela, chez Denoisel, était spontané, naturel,
instinctif. Cette victoire continue d' une
intelligence parisienne sur le surfait de la vie
échappait aux vilenies et aux mesquineries du
calcul. C' était un ensemble de conditions
d' existence heureusement trouvées, et non une suite
d' économies bourgeoises. Et dans l' emploi si bien
ordonné de ses quinze mille livres de rentes,
l' homme demeurait
p216
large et noble : il parait unepense, il ne la
marchandait pas.
Denoisel habitait un entre-sol d' une maison propre,
à tapis dans l' escalier. Il n' avait là que trois
pièces, mais le boulevard des italiens était à sa
porte. Et son petit salon, dont il avait fait un
fumoir, était charmant. C' était une de ces
bonbonnières comme en savent faire les tapissiers de
Paris, toutes capitonnées, toutes riantes de perse,
avec des divans larges comme des lits. Denoisel
avait voulu que l' absence de tout objet d' art
complétât la gaieté de la pièce. Il était servi par
son portier qui, le matin, lui montait une tasse de
chocolat et faisait sonnage. Le soir, il dînait
à un cercle, à une taverne, en ville.
Ce loyer peu cher, cette simplification du service,
dunage, laissaient à Denoisel beaucoup de cet
argent qui manque souvent aux gens les plus riches,
de cet argent de luxe, plus nécessaire à Paris que
l' autre : l' argent de poche. Cependant quelquefois,
cette force majeure, l' imprévu, tombant tout à coup
au milieu de cette vie, en dérangeait l' équilibre et
le budget. Alors Deoisel disparaissait de Paris
pour quelque temps : il allait se mettre au vert dans
une auberge, à la campagne, à trois francs par jour,
auprès d' une rivière, et ne
p217
dépensait que son tabac. Deux ou trois hivers, se
trouvant tout à fait désargenté, il avait émigré, et
rencontrant une ville comme Florence, où le bonheur
ne coûte rien, et où la vie est presque aussi bon
marché que le bonheur, il s' y était arrêté six mois,
logé dans une chambre à coupole, mangeant à la
trattoria des truffes au parmesan, passant ses
soirées dans les loges de la société, allant au bal
du grand-duc, fêté, couru, fleuri de camélias
blancs, et faisant les plus heureuses économies du
monde.
Denoisel ne dépensait guère plus pour l' amour que
pour le reste : comme il en avait retranché
l' amour-propre, il ne le payait que son prix.
ç' avait été pourtant son seul entraînement en
entrant dans la vie, mais un entraînement raisonné
et à froid. Il avait voulu tâter en grand seigneur
de la passion de la femme la plus chère de Paris.
Il s' était donné pour cela soixante mille francs
sur les cent quatre-vingt mille francs qu' il avait
alors, et il avait vécu si mois avec la Génicot
sur le pied d' un homme qui a cent vingt mille livres
de rentes, vivant avec une femme qui donne cent
francs de pourboire aux postillons en revenant de la
Marche. Les six mois révolus, il quittait cette
femme amoureuse pour la première fois de sa vie d' un
homme qui l' avait payée.
p218
Trempé par cette épreuve, il s' était laissé aller
aux liaisons passagères. Puis, au milieu de la
monotonie des amours vénales, il lui était survenu
bientôt, non un vif désir d' aventures, mais une
grande curiosité de la femme. Il s' était mis en
chasse de l' imprévu, de l' inattendu, de l' inconnu
féminin. Les comédiennes lui semblaient toutes à
peu près la même courtisane, les courtisanes à peu
près toutes la même comédienne. Ce qui l' attirait,
c' était la femme non classée, la femme qui déroute
l' observateur et le plus vieux parisien. Il allait
souvent, la nuit, battant le pavé, vaguement et
irrésistiblement entraîné par une de ces créatures
qui ne sont ni le vice ni la vertu, et qui marchent
si joliment dans la boue. Parfois, il était ébloui
par une de ces admirables filles de Paris qui font
le jourelles passent, et il s' oubliait à la
regarder encore, après qu' elle s' était comme éteinte
tout à coup, dans la nuit d' une allée. Sa vocation
était de découvrir des étoiles crottées. De temps
en temps, il ramassait au bas d' un faubourg une de
ces merveilles de peuple et de nature, la faisait
parler, la regardait, l' écoutait, l' étudiait ; puis,
quand il en était las, il la lançait dans la
circulation, et s' amusait à la saluer quand il la
retrouvait en calèche.
p219
L' air de fortune de Denoisel l' avait fait accueillir
dans le monde. Il s' y établit bien vite et sur un
pied supérieur, par la gaieté qu' il répandait, par
l' esprit qu' il semait, par les services de toute
sorte qu' il rendait, par tous les besoins que le
monde eut bientôt de lui. Ses relations étendues aux
étrangers, aux artistes, aux gens de théâtre, sa
connaissance des tenants et des aboutissants pour
les petites grâces, faisaient de lui un homme
précieux en mille occasions. Avait-on besoin d' une
loge de spectacle, d' une permission pour visiter
une prison ou une galerie de tableaux, d' une place
à la cour d' assises pour une dame, ou d' une
décoration étrangère pour un monsieur ? C' était à
lui qu' on s' adressait. Dans deux ou trois duels il
avait servi de témoin, il avait montré de la
solidité, de la décision, unle souci de l' honneur
aussi bien que de la vie dont il répondait. Aux
obligations qu' on lui avait s' était joint un respect
auquel ne nuisait pas sa putation de première force
à l' épée. Son caractère avait fait l' estime autour
de lui, et en était arrivé à être considéré même par
les gens riches, dont pourtant les millions n' avaient
pas toujours ses respects.
p220
Xxxi.
" tenez ! Ma femme a voulu avoir son portrait par
M Ingres... vous l' avez vu... elle n' est pas
ressemblante... mais c' est de M Ingres... eh bien,
savez-vous ce qu' il m' a demandé ? Dix mille francs !
Je les lui ai donnés, mais je trouve ça une
exploitation ; c' est toujours la guerre au capital...
comment, parce qu' un homme est connu, il me fait
payer ce qu' il veut ! Parce que c' est un artiste, il
n' y a plus de prix, plus de tarif ! Il a le droit de
me rançonner ! ... mais alors, il pourrait me prendre
un million. C' est comme les médecins qui vous
prennent selon votre fortune... d' abord ! Est-ce
qu' on sait ce que j' ai ? Et puis, c' est une
iniquité... oui, dix mille francs : qu' est-ce que
vous en dites ? "
et M Bourjot, qui causait debout devant la
cheminée avec Denoisel, changea de pied pour se
chauffer.
" ma foi ! Dit Denoisel du plus grand sérieux, vous
avez bien raison... tous ces gens-là abusent de leur
putation... voyez-vous, il n' y aurait
p221
qu' un moyen d' empêcher cela : ce serait de décréter
un maximum gal du talent, un maximum des
chefs-d' oeuvre. Mon dieu, c' est très-facile.
-voilà ! Fit M Bourjot, c' est cela... et ce serait
très-juste... car enfin... "
les Bourjot avaientce soir-là en petit comi
chez les Mauperin. Les deux familles causaient du
mariage, dont on n' attendait plus, pour fixer le
jour, que l' expiration du délai d' un an, à partir de
la première insertion du nom de Villacourt au
moniteur : M Bourjot avait exigé ce délai. Les
femmes parlaient de la corbeille, des châles, des
bijoux, du trousseau. Madame Mauperin, assise
auprès de Madame Bourjot, était en contemplation
devant elle comme devant une personne qui a fait un
miracle. La figure de M Mauperin était tout
éclairée de joie.
M Mauperin avait fini par céder à l' éblouissement
que fait l' argent. Ce grand honnête homme, pur,
vère, rigide, incorruptible, avait laissé peu à peu
cette grande fortune des Bourjot entrer dans sa
pensée, revenir dans ses rêves, parler et toucher à
ses instincts d' homme pratique, de vieillard, de
père de famille, d' industriel. Il était séduit et
désarmé. Il lui était venu pour son fils, depuis le
succès de son mariage, l' estime qu' on a
p222
pour une capacité qui s' affirme ou une fortune qui se
vèle, et, sans se rendre bien compte de son
changement, il ne lui en voulait plus guère
maintenant d' avoir changé de nom. Les pères sont des
hommes.
Ennuyée, rêveuse, triste, depuis quelque temps,
Renée était presque gaie ce soir-là. Elle s' amusait
à souffler dans les marabouts dont était coiffée
Noémi, qui, paresseuse et absorbée, les yeux voilés,
pondait avec des monosyllabes au babillage
intarissable de Madame Davarande.
" aujourd' hui, tout est contre l' argent, reprit
sentencieusement M Bourjot. Il y a une ligue...
tenez, à Sannois, je leur ai fait une route... eh
bien ! Vous croyez qu' ils nous saluent ? Jamais de
la vie... en 48, nous avons donné des boisseaux de
blé... savez-vous ce qu' ils ont di ? " ce cochon-là... "
pardon, mesdames... " faut-il qu' il ait peur ! "
voilà comme ils m' ont remercié ! ... je fonde une
ferme modèle, je demande un directeur au
gouvernement : on m' envoie un rouge , un gredin
qui passait sa vie à déblatérer contre les riches...
encore maintenant j' ai affaire à un conseil municipal
d' un esprit détestable. Je les fais travailler,
n' est-ce pas ? Nous sommes la richesse du pays...
eh bien, s' il arrivait une révolution, je
p223
suis persuadé qu' ils mettraient le feu au château...
oh ! Ils ne se gêneraient pas... vous ne savez pas ce
que ça vous fait d' ennemis de payer neuf mille francs
d' impôt dans un pays ! Ils nous brûleraient, ça ne
ferait pas un pli... en février, vous avez vu... oh !
Le peuple ! Je suis joliment revenu sur son compte...
et il nous ménage un joli avenir, allez ! Nous serons
mangés par les gens sans le sou, je vous le prédis,
moi... vous verrez... ce sont des idées que j' ai
souvent... encore si on n' avait pas d' enfants ! ...
car la fortune, pour moi...
-qu' est-ce que vous dites-donc, voisin ? Fit
M Mauperin en s' approchant.
-je dis que j' ai peur que nos enfants n' aient pas
de pain un jour, Monsieur Mauperin... voilà ce que
je dis...
-vous allez les empêcher d' entrer ennage ! Dit
M Mauperin.
-oh ! Si M Bourjot se met dans ses idées noires...
s' il commence à parler de la fin du monde... dit
Madame Bourjot.
-je vous félicite, madame, de n' avoir pas mes
préoccupations, fit M Bourjot en s' inclinant du cô
de Madame Bourjot, mais je vous assure que sans
être une tête faible, on peut fort bien s' inquiéter...
p224
-certainement, certainement, fit Denoisel. Je crois,
comme monsieur, l' argent menacé, très-menacé,
énormément menacé... d' abord par l' envie, qui fait à
peu près toutes les révolutions... et ensuite par le
progrès, qui les baptise...
-mais, monsieur, ce sera une infamie, ce
progrès-là ! Car enfin, moi, je ne suis pas
suspect... j' ai été libéral... je le suis encore...
je suis un soldat de la liberté... je suis
publicain de naissance... je suis pour tous les
progrès, moi ! ... mais une révolution contre
l' argent, ce sera de la barbarie ! Nous retournerons
à la sauvagerie ! Il faut de la justice... et du bon
sens. Enfin, supposez-vous une société sans
propriété ?
-pas plus qu' unt de cocagne sans timbale d' argent.
-comment ! Dit M Bourjot, sans entendre Denoisel
et en s' animant, ce que j' ai gagné durement,
laborieusement, honnêtement... ce qui est à moi, ce
que j' ai acquis... l' héritage de mes enfants... mais
c' est tout ce qu' il y a de plus sacré ! Je regarde
déjà l' impôt comme une atteinte à la propriété, moi.
-mon dieu, dit denoisel avec un ton parfait de
bonhomie, je suis bien de votre avis, et je serais
désolé, ajouta-t-il malignement, de vous faire voir
p225
plu en noir que vous ne voyez... mais on a fait une
volution contre la noblesse... on en fera une
contre la richesse... on a guillotiné les grands
noms, on supprimera les grandes fortunes. On était
coupable d' être M De Montmorency, on sera criminel
d' être m cinquante-mille-livres-de-rentes...
évidemment, c' est la marche des choses... je vous en
parle d' autant mieux que je suis on ne peut plus
désintéressé dans la question. Je n' aurais pas eu de
quoi être guillotiné dans ce temps-là, je n' ai pas
de quoi être ruiné dans ce temps-ci... ainsi...
-permettez, monsieur, dit solennellement M Bourjot,
vous faites une assimilation... nul plus que moi ne
déplore des exs... 93 est un grand crime,
monsieur... on a été indigne pour la noblesse... et
tous les honnêtes gens doivent n' avoir là-dessus
qu' une opinion... "
M Mauperin sourit, se rappelant le Bourjot de
1822.
" mais enfin, reprit M Bourjot, la situation n' est
pas du tout la même... la société est renouvelée...
on a restauré ses bases... tout est changé... il y
avait contre la noblesse des raisons, des prétextes,
si vous voulez... on a fait la révolution de 89
contre des priviléges... que je ne veux
p226
pas juger... mais qui existaient... c' est bien
différent... on voulait l' égalité, enfin. C' était
plus ou moins légitime... mais au moins ça avait un
sens... au lieu que maintenant, je vous demande un
peu sont les priviléges ? Un homme en vaut un
autre... est-ce qu' il n' y a pas le suffrage
universel ? ... vous me dites : l' argent ? Mais tout
le monde peut en gagner... toutes les industries
sont libres...
-sauf celles qui ne le sont pas...
-enfin tout le monde peut arriver à tout... il ne
faut que de l' intelligence et du travail...
-et des circonstances, dit Denoisel...
-on les crée, monsieur, les circonstances ! Mais
regardez la société : nous sommes tous des
parvenus... monre était marchand de draps... en
gros, c' est vrai... et vous voyez... voilà
l' égalité, monsieur, la vraie, la bonne... il n' y a
plus de caste... la bourgeoisie monte du peuple, le
peuple monte à la bourgeoisie... j' aurais trouvé un
comte pour ma fille, si j' avais voulu... mais ce
sont tout bonnement les mauvais instincts... les
mauvaises passions, les idées de communisme : voilà
ce qu' il y a contre la fortune... on fait des
déclamations sur la misère... eh bien, je le dis,
moi, jamais on n' a fait autant que maintenant pour
p227
le peuple... il y a un progrès de bien-être en
France ! ... des gens qui ne mangeaient jamais de
viande en mangent deux fois par semaine... ce sont
des faits, cela, et je suis sûr que, là-dessus, notre
jeune économiste, M Henri, nous dirait...
-oui, oui, dit Henri, cela est prouvé. En
vingt-cinq ans, l' augmentation du bétail a été de
douze pour cent. En partageant la population de la
France en 12 millions de citadins et 24 à 25
millions de campagnards, on trouve que les premiers
consomment par an et par tête environ
65 kilogrammes, et les seconds 20 kilogrammes
26 centigrammes. Je garantis les chiffres... ce
qu' il y a der, c' est que les évaluations les
plus consciencieuses portent à dix années en
France, depuis 1789, l' augmentation de la vie
moyenne, dont le progrès est le signe le plus sûr
de prospérité pour un peuple... la statistique...
-ah ! La statistique, c' est la première des
sciences inexactes ! -interrompit Denoisel que
cela amusait de bouleverser avec des paradoxes les
idées de M Bourjot. -mais j' admets tout ;
j' admets qu' on ait allongé la vie du peuple, et
qu' il mange plus de viande qu' il n' en a jamais
mangé ; croyez-vous pour cela à l' immortalité de la
constitution sociale actuelle ? On a fait une
volution
p228
qui a amené le règne de la bourgeoisie, c' est-à-dire
le règne de l' argent ; vous dites : c' est fini, il
n' en faut plus d' autre, il n' y a plus de révolution
légitime maintenant... c' est très-naturel ; mais,
entre nous, je ne sais pas jusqu' à quel point la
bourgeoisie est le dernier mot des sociétés. Pour
vous, l' égalité politique une fois donnée à tous,
l' égalité sociale est accomplie : c' est peut-être
très-juste, mais il s' agit de le persuader à des
gens qui ont intérêt à ne pas le croire... un homme
en vaut un autre ? Assurément aux yeux de Dieu...
et tout le monde, au xixe siècle, a le droit de
porter un habit noir : il faut seulement qu' il ait
de quoi le payer... l' égalité moderne, voulez-vous
que je vous la résume d' un mot ? C' est l' égalité
devant la conscription : tout le monde tire, mais
trois mille francs vous donnent le droit de faire
tuer quelqu' un à votre place... vous parlez de
priviléges : il n' y en a plus, cela est vrai...
mais la bastille aussi est détruite... seulement
elle a fait des petits... tenez ! Prenons la
justice : et c' est là encore, je le reconnais
hautement, où la position de l' homme, son nom, son
argent, sont le moins comptés et ne pèsent pas...
eh bien, commettez un crime, et soyez, par exemple,
pair de France : on vous évitera l' échafaud, on
vous permettra
p229
le poison... note bien que je trouve qu' on a eu
raison... mais c' est pour vous dire comme les
inégalités repoussent... et, ma foi ! à voir le
terrain qu' elles couvrent, je cherche étaient
les autres... l' hérédité, n' est-ce pas ? Voilà
quelque chose que la révolution croyait bien avoir
enterré, un abus de l' ancien régime contre lequel
on a assez crié... eh bien, je vous demande un peu
si maintenant le fils d' un homme politique n' hérite
pas de son nom et de tous les néfices de son nom,
de ses électeurs, de ses relations, de sa place
partout, de son fauteuil à l' académie ? Nous sommes
inondés de fils, enfin ! On ne voit que cela : ils
bouchent toutes les carrières ; ce sont des
survivances qui barrent tout... c' est que les
moeurs, voyez-vous, défont terriblement les lois...
vous êtes l' argent, et vous dites : l' argent est
sacré... pourquoi ? ... vous dites : nous ne sommes
pas une caste... non, mais vous êtes déjà une
aristocratie... une aristocratie toute neuve dont
les insolences ont déjà dépassé les impertinences
des plus vieilles aristocraties du globe... il n' y
a pas une cour, à l' heure qu' il est, il n' y en a
pas eu une, je crois, dans l' histoire, où l' on
essuie plus de mépris que dans le cabinet de tel
gros banquier qui n' a jamais reconduit jusqu' à sa
porte que deux personnes
p230
dans sa vie ! Vous parlez de mauvais instincts, de
mauvaises passions... ah ! Que voulez-vous : la
domination de la bourgeoisie n' élève pas les âmes...
quand le haut de la société digère et place, il n' y
a plus d' idées, il y a des appétits en bas.
Autrefois, lorsqu' à côté de l' argent il y avait
quelque chose au-dessus et à té, on pouvait bien,
par un jour de révolution, ne pas demander tout
crûment de l' argent, de la grosse monnaie de bonheur
toute brute, on pouvait se contenter de couleurs
changées sur un drapeau, de mots écrits sur un corps
de garde, d' une victoire généreuse et creuse... mais
aujourd' hui ! ... aujourd' hui, on sait où est le
coeur de Paris : on prendra la banque au lieu de
prendre l' hôtel de ville ! ... ah ! La bourgeoisie a
eu un grand tort...
-lequel ? Demanda M Bourjot tout abasourdi de la
tirade de Denoisel.
-celui de ne pas laisser le paradis dans le ciel ;
c' était sa place... le jour les pauvres ne se
sont plus dit que l' autre vie les payerait de
celle-ci, le jour où le peuple n' a plus compté sur
le bonheur de l' autre monde... Voltaire a beaucoup
nui aux propriétaires, voyez-vous...
-ah ! Que vous avez raison ! Fit avec élan
p231
M Bourjot. C' est évident ! ... il faudrait que
toutes ces canailles-là allassent à la messe... "
xxxii.
Il y avait une grande fête chez les Bourjot, qui
avaient voulu annoncer au monde par un bal le
prochain mariage de leur fille avec M Mauperin De
Villacourt.
" t' en donnes-tu aujourd' hui ! Comme tu danses !
-disait Ree à Noémi en lui fouettant le visage
du vent de son mouchoir dans un coin du grand salon.
-je n' ai jamais tant dansé, c' est vrai ! " et
Noémi, lui prenant le bras, l' entraîna dans un
petit salon.
" non, jamais, dit-elle. -et attirant Renée à elle,
elle l' embrassa. -oh ! Que c' est bon d' être
heureuse ! -et l' embrassant encore avec une fièvre
de joie, elle lui dit : - elle ne l' aime plus !
Oh ! Je suis bien re qu' elle ne l' aime plus !
Vois-tu, autrefois, quand il était là, elle l' aimait
avec la façon dont elle se levait quand il entrait...
elle l' aimait avec ses yeux, avec sa voix, avec son
p232
souffle, avec le bruit de sa robe ! Avec tout !
Quand il n' y était pas, je sentais, je ne sais pas
comment, sa pensée et son silence qui
l' aimaient ! ... une bête comme moi... n' est-ce pas ?
ça t' étonne que j' aie vu tout cela... mais c' est
qu' il y a des choses que je comprends avec ça, moi,
-et elle mit la main de Renée sur sa robe de moire
blanche, à la place de son coeur, -et ça ne trompe
pas !
-et tu l' aimes, toi, maintenant ? " fit Renée.
Noémi lui ferma la bouche en lui appuyant doucement
les roses de son bouquet sur les lèvres.
" mademoiselle, vous m' avez promis la première
redowa... "
et un jeune homme emmena Noémi, qui se retournant,
en passant la porte, envoya du bout des doigts un
baiser à Renée.
L' aveu de Noémi avait fait passer dans Renée un
éclair de joie. Le sourire de son amour la pénétra.
Elle eut un immense soulagement de délivrance. En
un instant tout changea pour elle ; et cette idée :
elle l' aime ! Emporta toutes ses autres idées. Elle
ne vit plus les hontes, elle ne vit plus le crime
qu' elle avait vu si longtemps dans ce mariage. Elle
se pétait que Nmi l' aimait, qu' ils s' aimaient
tous les deux... le reste était le passé, un passé
qu' ils oublieraient l' un et l' autre,
p233
Noémi à force de le pardonner, Henri à force de
le racheter. Soudain un souvenir lui revint, une
pensée d' inquiétude, une crainte vague. Mais en ce
moment elle ne voulait rien voir de noir à l' horizon,
rien de menaçant sur l' avenir. Chassant cela, elle
revint bien vite à Noémi, à son frère. Elle songeait
au jour du mariage, à leur ménage ; elle se rappelait
des voix d' enfants auxquelles elle avait entendu dire
à une tante : tata !
" mademoiselle veut-elle me faire l' honneur de danser
n' importe quoi avec moi ? "
c' était Denoisel qui s' inclinait devant elle.
" est-ce que nous dansons ensemble, nous autres ? Nous
nous connaissons trop. Asseyez-vous là... et ne me
chiffonnez pas... eh bien ! Qu' est-ce que vous avez
à me regarder ? "
Renée avait une robe de tulle blanc garnie de sept
petits volants et toute parsemée çà et là de feuilles
de lierre et de petites baies rouges, qui se
pétaient sur son corsage à la vierge et sur les
bouillons de tulle de ses manches. Un long feuillage
de lierre fleuri des mêmes petites graines rouges,
s' enroulait autour de sa natte, et venait mourir sur
ses épaules en deux vertes traînées. Elle se tenait
la tête un peu renversée sur le canapé. Ses beaux
cheveux châtains ramenés en
p234
avant baignaient le haut de son front lumineux.
Un éclair sourd et tendre, un feu doux et profond
s' échappait de ses yeux bruns voilés et noyés, de
son regard qu' on ne voyait pas. La lumière jouait
sur ses joues. L' ombre chatouillait sa bouche aux
deux coins ; et ses lèvres, rapprochées d' ordinaire
dans une petite moue hautaine, laissaient à demi
son âme. Un reflet éclairait son menton ; à son
cou, un collier d' ombre semblait jouer à chaque
mouvement de sa tête. Elle était charmante ainsi,
les traits perdus dans la clarté qui tombe des
lustres, le dessin du visage effacé dans un bonheur
d' enfant comme dans du soleil.
" vous êtes très-jolie ce soir, Renée.
-ah ! Ce soir ?
-ma foi ! Je vous dirai franchement que tous ces
temps-ci vous aviez une mine si ennuyée, si
triste... le plaisir vous va beaucoup mieux...
-vous trouvez ? Valsez-vous ?
-comme si j' avais appris : très-mal... mais vous
venez de me refuser à l' instant.
-moi, par exemple ! J' ai horriblement envie de
danser... après ça, nous avons le temps... ah ! Ne
regardez point votre montre... je ne veux pas savoir
l' heure... ah ! Vous me trouvez gaie ? Eh
p235
bien ! Non, je ne suis pas gaie... je suis
heureuse... je suis très-heureuse, là ! ... dites
donc, Denoisel... en flânant dans Paris... vous
savez, ces vieilles femmes qui ont un bonnet
lorrain... qui vendent des allumettes sous les
portes cochères... les cinq premières que vous
trouverez, vous leur donnerez un louis à chacune...
je vous rendrai ça... j' ai des économies...
n' oubliez pas... c' est toujours la valse ? Comment,
vrai, je vous ai refusé de danser ? Eh bien, après
celle-ci, je danse tout... et je ne regarde pas aux
danseurs ! ... ils seront vilains comme tout, ils
auront des bottes ressemelées, ils me parleront de
Royer-Collard, ils seront trop petits ou trop
grands, ils m' iront au coude ou je leur irai à la
hanche, ils seront réputés pour avoir l' oreille
fausse ou pour suer des mains... je prends tout !
Voilà mon caractère ce soir : et on dira que je
n' ai pas de charité ! "
une tête d' homme passa par la porte du petit
salon.
" Davarande, faites-moi valser, " dit Renée, et,
en passant à côté de Denoisel, elle lui jeta à
l' oreille : " vous voyez, je commence par la
famille. "
p236
xxxiii.
" qu' est-ce qu' a donc votre maman, ce soir ? "
demandait Denoisel à Renée. Ils étaient seuls.
Madame Mauperin venait de monter se coucher.
M Mauperin faisait un tour d' inspection dans ses
ateliers, où l' on travaillait cette nuit-là. " elle
m' a semblé d' une humeur...
-d' une humeur de dogue, lâchons le mot...
-qu' est-ce qu' elle a ?
-ah ! Voilà. -et Renée se mit à rire. -c' est
que je viens de rater un mariage, telle que vous
me voyez.
-encore ? Mais c' est une spécialité !
-oh ! Ce n' est que le quatorzième... je suis encore
dans la moyenne... et c' est vous qui me l' avez fait
rater...
-moi ? Par exemple ! ... comment ça ? "
Renée se leva, enfonça ses mains dans ses poches,
et se mit à marcher d' un bout du salon à l' autre.
De temps en temps, elle s' arrêtait court et
pirouettait sur un talon en faisant une espèce de
sifflement.
" oui, vous ! Fit-elle en revenant à Denoisel. Si
p237
je vous disais que j' ai refusé deux millions ?
-ils ont dû être bien étonnés.
-vous dire, par exemple, que je n' ai pas été
tentée... il ne faut pas se faire plus forte qu' on
est... avec vous, je ne pose pas... eh bien ! Si,
un moment j' ai été bien près d' être pincée... c' était
M Barousse qui avait arrangé ça... très-gentiment...
ici, vous comprenez, on me travaillait... maman et
Henri me donnaient des assauts. J' étais sciée toute
la journée... et puis, à part moi, je rêvais aussi
un peu... enfin, ce qu' il y a de sûr, c' est que j' ai
été deux nuits à dormir très-mal... c' est plein
d' insomnies, les millions ! Il faut dire aussi, pour
être juste, que je pensais beaucoup à papa dans tout
cela... aurait-il été fier ! Hein ? Aurait-il joui
de mes cent mille livres de rentes ! ... c' est qu' il a
une vanité pour moi... vous rappelez-vous sa fameuse
colère : " un gendre qui laisserait monter ma fille
en omnibus ! ... " il était superbe ! ... là-dessus,
vous me revenez, oui, vous... vos idées, vos
paradoxes, vos théories, toutes sortes de paroles
que vous m' avez dites... je pense à votre mépris de
l' argent... en y pensant, ça me gagne... et, crac !
Un beau matin, je dételle... vous déteignez trop
sur moi, mon cher, décidément...
p238
-mais moi... moi, je suis un imbécile... ah ! Je
suis désolé... je croyais bien que ça ne se gagnait
pas, par exemple... voyons, vraiment, c' est moi ? ...
-oui, vous, beaucoup... et aussi un peu lui ...
-ah !
-oui, un peu aussi M Lemeunier... quand je sentais
la fortune me monter un peu trop à la tête, quand
j' avais trop envie de devenir Madame Lemeunier...
je le regardais... et vous ne saviez pas me dire si
vrai l' autre jour... je me sentais femme... vous
n' avez pas d' idée ! à côté de cela, je le voyais si
bon... ah ! Par exemple, en voilà une bonté...
j' avais beau le tourner, le retourner, parce que ça
me taquinait, à la fin, sa perfection... eh bien !
Rien ! On le sentait bon de tous les côtés, cet
homme-là ! Oh ! C' était, sous ce rapport-là, un autre
monsieur que Reverchon et les autres ! Figurez-vous
qu' il me disait : " mademoiselle, je sais bien que je
ne vous plais pas ; mais laissez-moi attendre du
temps que je vous déplaise un peu moins... " il en
était attendrissant... il y avait des jours
j' étais au moment de lui dire : " si nous pleurions
un peu ensemble, hein ? ... " heureusement que quand
il me donnait comme ça envie de pleurer, papa, de
l' autre
p239
té, me donnait des envies de rire... il avait une
si drôle de figure, ce bon père, moitié gaie, moitié
triste... je n' ai jamais vu un bonheur si résigné...
la tristesse de me perdre et la joie de me voir
faire un beau mariage... cela faisait chez lui un
li-mélo ! Enfin, c' est fini tout ça maintenant.
Dieu merci ! Il me fait les gros yeux, avez-vous
vu ? Papa, quand maman nous regarde... mais ce n' est
pas ses vrais gros yeux... il est bien content au
fond... moi, je le vois... "
xxxiv.
Denoisel était chez Henri Mauperin. Tous deux
causaient au coin du feu, en fumant. Ils entendirent
du bruit, unbat dans l' antichambre ; et presque
aussitôt la porte violemment ouverte, un homme entra
brusquement en repoussant le domestique qui voulait
lui barrer le passage.
" M Mauperin De Villacourt ? Fit-il.
-c' est moi, monsieur. "
et Henri se leva.
" eh bien ! Je m' appelle, moi, Boisjorand De
Villacourt... "
p240
et le revers d' une large main couvrit de sang la
figure de Henri Mauperin. Sous le coup, et tout
saignant, Henri devint blanc comme le foulard blanc
qui lui servait de cravate. Il se courba pour
s' élancer ; puis, soudain, il se redressa, étendit
vivement la main vers Denoisel qui se précipitait,
croisa froidement les bras, et dit de sa voix la
plus calme :
" je crois vous comprendre, monsieur... vous trouvez
qu' il y a un Villacourt de trop... moi aussi. "
l' homme, devant ce sang-froid d' homme du monde, se
troubla, ôta son chapeau qu' il avait gardé sur sa
tête en entrant, essaya de balbutier une phrase.
" veuillez, monsieur, lui dit Henri en
l' interrompant, donner votre adresse à mon
domestique. J' enverrai chez vous demain. "
" une ennuyeuse affaire ! Dit Henri quand il fut
seul avec Denoisel. Mais d' sort-il donc, ce
Villacourt-là ? On m' avait dit qu' il n' y en avait
plus... tiens ! Je saigne, fit-il en s' essuyant la
figure. Quel buffle ! ... Georges ! Cria-t-il à son
domestique, de l' eau...
-tu prends l' épée, n' est-ce pas, fit Denoisel.
p241
Donne-moi une canne... écoute... tu te mets en garde
de loin, engageant très-peu de fer... c' est un
sanguin, cet homme, il te court dessus... tu romps
avec des parades circulaires. Et quand tu te trouves
serré, quand il se jette à corps perdu sur toi, tu
fais un échappement sur ta droite du pied gauche en
tournant sur la pointe du pied droit... comme ça...
il n' a plus rien devant lui, tu le prends en flanc,
et tu l' enfiles comme une grenouille.
-non, dit Henri en levant la tête de la cuvette
il s' épongeait, non... pas l' épée.
-mais, mon cher, évidemment cet homme est chasseur,
il doit avoir l' habitude des armes à feu...
-mon cher, il y a des situations... j' ai pris un
nom, c' est toujours ridicule... voilà un homme qui
m' accuse de l' avoir volé... j' ai des ennemis, j' en
ai pas mal : on va faire du bruit avec cela... il
faut que je tue ce monsieur, c' est clair ; c' est le
seul moyen de nettoyer ma position... j' arrête tout,
le procès, les histoires, les cancans, tout !
Qu' est-ce que tu veux que je prenne l' épée pour ça ?
à l' épée on tue un homme qui a cinq ans de salle et
qui sait tirer, qui vous offre sa poitrine là vous
êtes habitué à la rencontrer dans un assaut ; mais
un homme qui ne donne pas d' épée,
p242
qui saute, qui danse, qui fait du bâton... je le
blesserais, et voilà tout... et puis, le pistolet...
je l' ai soigné... c' est une justice à me rendre,
j' ai assez bien choisi mes talents d' agrément... et
j' ai l' idée de lui mettre là, -il toucha Denoisel
un peu au-dessus de la hanche, -là, vois-tu ? Parce
que plus haut, c' est mauvais : il y a le bras qui
pare... au lieu qu' ici, vous attrapez un tas de
petites machines de première nécessité... il y a
surtout cette bonne vessie... si vous avez la chance
d' y toucher, et qu' elle soit pleine... c' est la
péritonite de Carrel, mon ami ! ... et tu prendras
le pistolet pour moi... un duel à marcher,
entends-tu ? ... c' est que je voudrais le plus grand
secret, qu' on net rien avant... qui vas-tu prendre
avec toi ?
-mais si je prenais Dardouillet ? Il a servi dans
la garde nationale à cheval ; je ferai appel à sa
fibre militaire.
-c' est cela, très-bien. Entre donc avant chez ma
re, elle doit m' attendre. Tu lui diras que je ne
pourrai y aller que jeudi... elle n' aurait qu' à nous
tomber sur le dos ces jours-ci... moi, je ne sors
pas... je vais me bassiner pour être un peu plus
présentable... ça ne marque plus trop, n' est-ce pas ?
Je me ferai monter à dîner, et je consacrerai
p243
ma soirée aux petites écritures de circonstance...
au fait, si tu vois les témoins de ce monsieur
demain matin, pourquoi ne pas se battre dans
l' après-midi, à quatre heures ? On aime autant en
finir... demain, toute la journée, tu me trouveras
ici ou au tir. Arrange cela comme pour toi, et merci
d' avance... à quatre heures, hein, si cela se
pouvait ? "
xxxv.
Le nom de la ferme que Henri Mauperin avait ajouté
à son nom patronymique pour l' anoblir se trouvait par
un hasard singulier, mais non sans exemple, être le
nom d' une terre seigneuriale de Lorraine et d' une
famille, illustre autrefois, si oubliée aujourd' hui
que tout le monde la croyait éteinte.
L' homme qui venait de le souffleter était le dernier
des Villacourt, tirant leur nom du fief et du
château de Villacourt, sis à trois lieues de
Saint-Mihiel et possédés par eux de temps
immémorial.
En 1303, Ulrich De Villacourt fut un des trois
seigneurs qui scellèrent de leur sceau le testament
p244
de Ferry, duc de Lorraine, par ordre de ce prince.
Sous Charles Le Hardi, Gantonnet De Villacourt,
fait prisonnier en combattant contre les messins,
n' eut sa liberté qu' en donnant sa parole de ne plus
monter à cheval ni porter d' armes de guerre ;s
lors, il monta sur une mule, s' habilla de buffle, et,
ard' une lourde barre de fer, il retourna se
battre, plus hardi et plus terrible. à Maheu De
Villacourt, qui épousa successivement Gigonne De
Malain et Christine De gliseneuve, entre
lesquelles on le voyait, avant la révolution,
représenté en marbre dans l' église des cordeliers
de Saint-Mihiel, le duc René donnait le droit de
prendre huit cents florins sur les aides de la
ville de Ligny pour le débarrasser de la rançon
qu' il avait eu à payer après lasastreuse
bataille de Bulgnéville.
Remacle De Villacourt, fils de Maheu, était tué
en 1476, dans la bataille livrée par le duc René,
devant Nancy, à Charles Le Téméraire. Hubert
De Villacourt, fils de Remacle, sénéchal du
Barrois et bailli du Bassigny, suivait le duc
Antoine, en qualité de grand guidon, dans la guerre
d' Alsace, pendant que son frère Bonaventure,
religieux de l' étroite observance de Saint-François,
devint trois fois provincial triennal de son ordre,
confesseur des ducs de Lorraine, Antoine et
François, et
p245
qu' une de ses soeurs, Salmone, était élue abbesse
de Sainte-Glossinde de Metz.
Jean-Marie De Villacourt s' attachait au service
de France. Après la journée de Landrecies, le roi
le faisait chevalier et lui donnait l' accolade. Il
était ensuite fait capitaine de trois cents hommes
de pied, pourvu des provisions d' écuyer de l' écurie
du roi, qui l' appelait à la capitainerie de
Vaucouleurs, puis au gouvernement de Langres. Il
avait épousé une soeur de Jean De Chaligny,
maître fondeur de l' artillerie de Lorraine, qui
fondit la fameuse coulevrine de vingt-deux pieds.
Son frère Philibert fut capitaine de reîtres sous
Charles Ix ; son frère Gaston se rendit célèbre
par ses duels : ce fut lui qui tua de deux grands
coups d' épée, derrière les chartreux, à Paris,
devant quatre mille personnes, le capitaine
Chambrulard. Jean-Marie eut encore un frère,
Agnus, qui fut chanoine de Toul et archidiacre du
Tonnerrois, et une soeur, Archange, qui fut abbesse
de Saint-Maur, de Verdun.
Puis venait Guillaume De Villacourt, qui prenait
parti contre Louis Xiii. Obligé de se rendre à
discrétion avec Charles De Lenoncourt, qui
défendait la ville de Saint-Mihiel, il partagea
sa captivité de quatre ans à la bastille. Son fils,
Charles-Mathias
p246
De Villacourt, épousait en 1656 Marie-Dieudonnée,
fille de Claude De Jeandelincourt, tailleur de la
saline de Château-Salins. Il en eut quatorze
enfants dont dix furent tués au service de
Louis Xiv : Charles, capitaine au régiment du
Pont, tué au siége de Philisbourg ; Jean, tué à
la bataille de Nerwinde ; Antoine, capitaine au
régiment de Normandie, tué au siége de
Fontarabie ; Jacques, tué au siége de Bellegarde,
il se trouvait par permission du roi ; Philippe,
capitaine de grenadiers dans le régiment du
Dauphin, tué à la bataille de Marsaille ; Thibaut,
capitaine dans le même régiment, tué à la bataille
d' Hochstett ; Pierre-François, commandant dans le
régiment du Lyonnais, tué à la bataille de
Fleurus ; Claude-Marie, commandant dans le
régiment derigord, tué au passage de la Hogue ;
Edme, lieutenant dans la compagnie de son frère,
tué à ses tés dans la me affaire ; enfin
rard, chevalier de l' ordre de Saint-Jean de
Jérusalem, tué en 1700 dans un combat de quatre
galères de la religion contre une sultane . Des
trois filles de Charles-Mathias, l' une, Lydie,
était mariée au seigneur de Majastre, gouverneur
d' épinal ; les deux autres, Berthe et Phoebé,
mouraient sans avoir été mariées.
L'des fils de Charles-Mathias, Louis-Ai
p247
De Villacourt, qui avait servi dix-huit ans et
s' était retiré du service après la bataille de
Malplaquet, mourut en 1702. Son fils quittait
Villacourt, s' établissait à Paris, se jetait dans
le système et perdait les restes d' une fortune
très-entamée déjà par la perte d' un procès de son
père contre les D' Haraucourt. Il essayait de se
refaire au jeu, s' endettait, et revenait à
Villacourt, marié à une dame de Carrouge, qui avait
tenu un tripot à Paris. Il mourait en 1752, ne
possédant plus guère que les murs de son château,
laissant un nom amoindri, et dont l' honneur
commençait à décroître.
Des deux enfants qu' il avait eus de son mariage,
une fille et un fils, la fille devenait dame
d' honneur de l' imratrice-reine, le fils restait
à Villacourt, menant bassement et grossièrement
la vie de gentilhomme campagnard. Lors de
l' abolition des priviléges, en 1790, il renonçait
à sa seigneurie, et se mettait à vivre sur un pied
d' égalité et de compagnonnage avec les paysans
jusqu' en 1792, année de sa mort. Son fils Jean,
lieutenant dans le régiment de Royal-Liégeois en
1787, se trouvait à l' affaire de Nancy, émigrait,
faisait les campagnes de 1792 à 1801 dans la légion
de Mirabeau, devenue Roger de Damas, et dans les
grenadiers de Bourbon à l' armée de Condé. Le
13 août 1796,
p248
il était blessé à la tête au combat d' Oberkamlach.
En 1802, il rentrait en France avec une femme qu' il
avait épousée en Allemagne, et qui mourait après
lui avoir donné quatre enfants, quatre fils.
De sa blessure, il lui était resté un affaiblissement
de tête qui touchait presque à l' enfance. Peu à peu
le désordre croissant dans la maison sans ménagère,
des habitudes de boisson et de table ouverte le
forçaient à vendre le peu de terre qui entourait le
château. Le château, à la longue, s' en allait
morceau à morceau. On ne le réparait plus, il n' y
avait plus d' argent pour faire venir des ouvriers.
Le vent passait, la pluie entrait ; la famille
reculait à mesure, se retirant de pièce en pièce,
s' abritant où le toit était encore bon. Pour lui, il
ne prenait nul souci de tout cela : après deux ou
trois coups d' eau-de-vie, assis, dans l' ancien
potager, sur un banc de pierre, près d' unridien
le temps avait effacé les heures, il s' épanouissait
au soleil, appelant par-dessus sa haie les gens à
boire. Cependant la ruine et la misère grandissaient
au château. De la vieille argenterie il ne restait
plus qu' un saladier d' argent dans lequel mangeait un
vieux cheval ramené d' Allemagne par l' émigré, errant
en liberté dans les pièces du rez-de-chause, et
qu' on appelait Brouska.
p249
Les quatre fils croissaient, comme le château se
ruinait, au vent, à la pluie, à la dure, négligés,
abandonnés par le père, à peine instruits par
quelques leçons du curé. Trempés à la vie des
paysans, mêlés à leurs travaux, à leurs jeux, ils
devenaient de vrais paysans, les premiers du pays
en rudesse et en force.
Quand le re mourait, les quatre frères, d' un
commun accord, cédaient à un marchand de biens ce
qui restait encore de pierres à leur cteau,
moyennant quelques cents francs dont ils payaient
des dettes criardes, et une rente de cinq cents
francs qui devait s' éteindre sur la tête du dernier
d' entre eux ; puis ils s' enfonçaient aux bois qui
commençaient au bout de leur ancienne terre, et ils
vivaient là avec les bûcherons et comme eux, faisant
de leur hutte leur bauge, ayant leurs amours et
leurs femmes, peuplant la forêt d' une race métis où
le Villacourt était croisé de nature, le gentilhomme
tiné de l' homme des bois, et dont la langue même
n' était plus le français.
Quelques anciens compagnons d' armes de Jean De
Villacourt avaient bien essayé, à sa mort, de
s' occuper de ses enfants. On s' était intéressé à ce
nom, de si haut tombé si bas. En 1826, on avait fait
venir à Paris le plus jeune, qui n' avait guère
p250
plus de seize ans. On habillait le petit sauvage ; il
était présenté à la duchesse d' Angoulême ; il
paraissait deux ou trois fois dans les salons du
ministre de la guerre, allié de sa famille et fort
désireux de faire quelque chose pour lui ; mais, au
bout d' une semaine, étouffant dans ces salons, dans
ces habits, il s' était sauvé comme un petit loup ;
il était revenu droit au gîte et n' en était plus
sorti.
Des quatre Villacourt, un seul restait vingt ans
après : c' était lui. Ses trois frères étaient morts
successivement, tous trois violemment, l' un de santé,
l' autre d' ivresse, l' autre de coups, foudroyés et
comme arrachés de la vie. Entouré des bâtards qu' ils
avaient laissés, ce dernier des Villacourt avait
dans le bois la place d' un chef de tribu, quand
arrivait en 1854 la loi sur la chasse. La
réglementation, la surveillance, les jugements, les
amendes, les confiscations, les servitudes de la
chasse, c' est-à-dire de sa vie, la peur de céder à
la colère et d' envoyer un jour du gros plomb à un
garde, tout cela le dégoûtait de son pays, de la
France, de ce coin de terre qui n' était plus à lui.
Il lui venait l' idée d' aller en Amérique pour être
libre, avoir de l' espace, chasser en terre vierge et
sans port d' armes. Il allait jusqu' à Paris pour
p251
s' embarquer au Havre ; l' argent lui manquait pour
la traversée. Il se rabattait sur l' Afrique ; mais,
là encore, il retrouvait la France, l' administration,
le gendarme, le garde champêtre. Il essayait d' une
concession, d' un défrichement, mais il n' était pas
fait pour ces travaux. Puis, il souffrait du pays,
du climat ; il perdait aux ardeurs du ciel et du sol
sa verte santé forestière. Au bout de deux ans, il
revenait.
En rentrant dans sa hutte de la motte-noire, il y
trouva la seule chose venue en son absence, un
journal : c' était un numéro du moniteur , vieux
de plus d' un an. Il le prit pour allumer sa pipe,
vit en le tordant une marque de crayon rouge, le
déplia et lut à l' endroit marqué :
" M Mauperin (Alfred-Henri), plus connu sous
le nom De Villacourt , est dans l' intention de
se pourvoir auprès du garde des sceaux à l' effet
d' obtenir l' autorisation d' ajouter à son nom celui
De Villacourt et de s' appeler désormais
Mauperin De Villacourt . "
il se leva, marcha, souffla, puis se rassit, et
alluma lentement sa pipe.
Trois jours après, il était à Paris.
Il avait eu tout d' abord, au premier moment, en
lisant le journal, l' impression, d' un coup de fouet
p252
sur le visage. Puis, il s' était dit qu' on lui volait
son nom, et que c' était tout, que son nom ne valait
plus rien, et que c' était maintenant le nom d' un
gueux. Mais cette philosophie n' avait pas duré :
l' idée du vol de son nom était revenue peu à peu
chez lui, plus blessante, plus amère, plus irritante.
Après tout, il ne lui restait plus que cela ; il n' y
put tenir, et partit.
En arrivant il avait une colère de taureau. Il
pensait à aller assommer ce M Mauperin. Mais une
fois dans ce Paris, dans ces rues, devant cette
foule, devant tout ce peuple, ce monde, ces boutiques,
cette vie, ces passants, ce bruit, il eut
l' éblouissement de la bête féroce lâchée dans un
grand cirque, dont la rage s' effare et qui reste
court après son premier bond.
Il alla au palais de justice, dans la salle des pas
perdus, accosta un de ces hommes noirs qui se
tiennent contre une colonne, et lui raconta ce qui
lui arrivait. L' homme noir lui dit que, le délai
d' un an étant expiré, il n' avait pas d' autre moyen
qu' un recours au conseil d' état, contre le décret
en autorisation d' addition de nom, et lui donna le
nom et l' adresse d' un avocat au conseil d' état et
à la cour de cassation.
M De Villacourt courut chez l' avocat. Il trouva
p253
un homme froid, poli, cravaté de blanc, qui, se
renversant dans un fauteuil de maroquin vert,
écouta, les yeux dormants, toute son affaire, ses
titres, ses droits, son indignation, le bruit des
parchemins qu' il feuilletait d' une main nerveuse.
Rien ne remuait sur le visage de l' auditeur. Quand
M De Villacourt eut fini, il crut n' avoir pas é
entendu, et se mit à recommencer. Mais l' avocat
l' arrêta d' un geste, en lui disant : " monsieur, je
crois que vous gagnerez.
-comment vous croyez ! ... vous n' êtes pas sûr ?
-un procès est toujours un procès, monsieur, fit
l' avocat avec un sourire effacé d' un tel
scepticisme qu' il glaça M De Villacourt prêt à
s' emporter. Mais enfin, monsieur, toutes les chances
sont pour vous, et je suis prêt à me charger de
votre affaire...
-alors voilà, dit M De Villacourt en déposant
sa liasse de titres sur le bureau. Je vous remercie,
monsieur. "
il se leva et salua.
" pardon, monsieur, lui dit l' avocat en le voyant
aller vers la porte. J' ai à vous faire remarquer
que dans ces sortes d' affaires, dans un pourvoi au
conseil d' état, nous ne sommes pas seulement
p254
l' avocat, mais encore l' avoué de notre client... il
y a certains frais, des renseignements, des levées
d' actes... je suis obligé de vous demander, si vous
désirez que je me charge de votre affaire, de me
couvrir de cela... oh ! Mon dieu, c' est cinq à six
cents francs... cinq cents francs, si vous voulez...
-cinq à six cents francs ! ... comment ! Dit
M De Villacourt en devenant rouge, on m' aura vo
mon nom, et parce que je n' ai pas lu le journal où
l' homme qui me volait me prévenait qu' il allait me
voler, il faut que j' aie six cents francs pour que
ce coquin-là me rende mon nom ! ... cinq à six cents
francs ! ... mais, monsieur, dit-il en laissant
tomber les bras et en baissant la tête, je ne les
ai pas.
-je regrette mille fois, monsieur... mais la
formali est indispensable... oh ! Vous ne pouvez
pas ne pas les trouver, du reste... je suis sûr que
dans les descendants des familles auxquelles la
tre a été alliée... il est impossible... on est
solidaire dans de pareilles questions...
-monsieur, je ne connais personne... et le comte
De Villacourt ne demandera rien... j' avais trois
cents francs en arrivant. J' ai acheté cette
redingote quarante-cinq francs au palais-royal, en
passant pour venir chez vous... ce chapeau m' a
p255
coûté sept francs... où je loge, cela montera, je
suppose, à vingt francs... je mets vingt-cinq francs
pour m' en retourner... pourriez-vous avec le reste ?
-désolé, monsieur... "
M De Villacourt mit son chapeau sur sa tête et
sortit. à la porte de l' antichambre, il tourna sur
lui-même, revint par la salle à manger, et,
rouvrant la porte du cabinet : " monsieur, fit-il
d' une voix sourde et qu' il essayait de contenir,
pourrais-je avoir... pour rien... l' adresse de
M Henri Mauperin, dit De Villacourt ?
-parfaitement... il est avocat... je vais trouver
cela ici... voilà... rue Taitbout, 14. "
c' était là-dessus que M De Villacourt avait couru
chez Henri Mauperin.
Xxxvi.
Quand Denoisel entra, le soir de ce jour, dans le
salon des Mauperin, il y trouva une gaieté
inaccoutumée. Un air de bonheur était répandu sur
tous les visages. La bonne humeur de M Mauperin
montait à ses yeux en malice rieuse. Il y avait
p256
dans la physionomie de Madame Mauperin quelque
chose de détendu, un épanouissement, une intime
béatitude. Renée, voltigeant dans le salon, y
mettait, avec ses allégresses de jeune fille, le
mouvement, la vie, presque le bruit d' ailes d' un
oiseau.
" tiens ! Denoisel... dit M Mauperin.
-bonjour, m' sieu ! Fit Ree avec sa voix gamine.
-vous n' amenez pas Henri ? Dit Madame Mauperin.
-il n' a pas pu... il viendra après-demain... sans
faute.
-c' est gentil ! Ah ! Que c' est donc titi d' être
venu ce soir ! Reprit Renée en faisant à Denoisel
les agaceries qu' on fait aux enfants pour les faire
rire.
-vous voilà, mauvais sujet ! ... ah ! Mon
gaillard... "
et M Mauperin, lui serrant la main, cligna les
yeux du côté de sa femme.
" oui, oui... venez un peu par ici, Denoisel, fit
Madame Mauperin. Asseyez-vous là que je vous
confesse... il paraît qu' on vous a rencontré l' autre
jour au bois, en petit coupé... "
p257
et elle s' arrêta comme fait une chatte qui boit du
lait.
" voilà ta mère partie ! Dit M Mauperin à Renée.
Elle est dans ses grandes gaietés aujourd' hui, ma
femme ; je vous en avertis, Denoisel ! "
Madame Mauperin avait baissé la voix. Penchée à
l' oreille de Denoisel, elle lui contait une grande
histoire gaillarde. On n' entendait que des moitiés
de mots coupés de rires étouffés.
" maman, c' est défendu, ça, de rire dans les coins...
rendez-moi mon Denoisel... ou je conte, moi aussi,
des histoires à papa...
-mon dieu ! Que c' est bête, n' est-ce pas ? Fit
Madame Mauperin à la fin de son histoire en
pouffant de rire, du rire charmant des vieilles
femmes qui s' amusent d' un conte un peu libre.
-êtes-vous gais tous ce soir ! Laissa échapper
Denoisel, que toute cette joie glaçait.
-gais comme Pinchon ! Fit Renée, voilà notre
genre... et nous serons gais comme ça... demain...
après... toujours ! N' est-ce pas, papa ? -et,
courant à son re, elle s' assit sur lui comme une
petite fille.
-chérie ! Dit M Mauperin à sa fille. Tiens !
Regarde un peu, Madame Mauperin, te rappelles-tu ?
C' était son genou quand elle était petite.
p258
-oui, dit Madame Mauperin, et Henri avait
l' autre.
-tiens, je les revois, reprit M Mauperin, Henri
était la fille... toi, Renée, le garçon... dire
qu' il y a au moins quinze ans de cela ! ça vous
amusait bien quand je passais vos petites menottes
sur la place de mes coups de sabre... gueux
d' enfants ! Ils riaient ! "
et se tournant vers Madame Mauperin : " ma bonne
femme, as-tu eu du mal avec eux ! ça ne fait rien,
Denoisel, c' est bon la famille : c' est le coeur
qui fait des petits, ma parole d' honneur !
-ah çà, vous voilà, fit Renée ; on ne vous lâche
plus, Denoisel... votre chambre vous attend depuis
assez longtemps...
-je suis solé, ma petite Renée, mais vraiment...
j' ai ce soir à Paris des affaires... je vous
assure, vraiment !
-oh ! Des affaires ! ... vous ? Fat ! ...
-restez donc, Denoisel, dit M Mauperin. Madame
Mauperin a une collection d' histoires à vous
raconter comme celle de ce soir...
-oh ! Restez, hein ? Fit Ree. Nous nous
amuserons bien, allez ! Je ne vous jouerai pas du
tout de piano. Je ne mettrai pas trop de vinaigre
dans
p259
la salade. Nous ferons des calembours par à peu
près... voyons, Denoisel ?
-j' accepte... pour la semaine prochaine.
-vilain ! -et Renée lui tourna le dos.
-et Dardouillet, fit Denoisel, vous ne l' avez
donc pas ce soir ?
-oh ! Il va venir, dit Mauperin. Après ça, il
est bien capable de ne pas venir... il est dans les
travaux, dans un coup de feu de jalonnements...
je crois qu' il transporte sa montagne dans son lac
et son lac sur sa montagne...
-bah ! Mais le soir ?
-oh ! Le soir, on ne sait pas, dit Renée. Il est
plein de mystères, M Dardouillet... mais quelle
drôle de tête vous avez ce soir, Denoisel ?
-moi ?
-oui, vous. Vous n' avez pas l' air folichon ; vous
ne pétillez pas du tout. Qu' est-ce qui vous
chiffonne ?
-Denoisel, vous avez quelque chose, dit Madame
Mauperin.
-mais rien du tout, madame, répondit Denoisel.
Qu' est-ce que vous voulez que j' aie ? Je ne suis
pas triste du tout... je suis seulement fatig...
voilà huit jours qu' Henri me fait courir... il a
voulu avoir mon goût pour son ameublement...
p260
-c' est vrai, fit Madame Mauperin (son visage
s' était éclairé d' un rayonnement), c' est vrai, nous
approchons... le 22 ! ... ah ! Si on m' avait dit
cela, il y a deux ans ! ... j' ai peur d' être trop
heureuse, ce jour-là ! Et quand nous aurons des
petits-enfants, hein, Mauperin ? ... -elle ferma à
demi les yeux doucement devant son avenir de
grand' mère.
-en voilà que j' aurai de la peine à gâter après
toi, maman ! Dit Renée. Je vais être joliment
belle, allez Denoisel ! J' ai une robe pour la
messe... on me l' a essayée hier... elle me va ! ...
mais dis donc, papa, as-tu un habit ?
-j' ai mon vieil habit neuf...
-oh ! Il faudra t' en faire faire un... encore plus
neuf que ça... pour me donner le bras... ah ! Je
suis bête, ce n' est pas à moi que tu le donneras...
Denoisel, je vous retiens une contredanse... nous
donnerons un bal, hein, maman ?
-un bal... et tout ! Dit Madame Mauperin. On ne
trouvera peut-être pas ça distingué, mais tant pis !
Moi, je veux une vraie noce... un retour de noces
comme chez nous pour notre mariage, vous
rappelez-vous, Monsieur Mauperin ? On dansera,
on mangera, on boira...
-c' est ça ! Dit Renée, on grisera tous nos
ouvriers ! ...
p261
et Denoisel aussi ! ça l' égayera peut-être, d' être
gris...
-dans tout cela, je ne vois pas venir Dardouillet,
fit Denoisel en se levant.
-que diable avez-vous tant besoin de voir
Dardouillet ce soir ? Demanda M Mauperin.
-oui, c' est vrai, fit Renée. ça ne s' explique
pas... expliquez-vous, Denoisel !
-êtes-vous curieuse, Renée ! Unetise... rien
du tout... je veux qu' il me prête son bouledogue
pour un combat de rats, à mon cercle, demain...
j' ai parié qu' il en étranglerait cent en deux
minutes... et là-dessus je me sauve, bonsoir !
-bonsoir !
-alors, mon fils... après-demain, pour sûr ? "
dit sur la porte Madame Mauperin à Denoisel.
Denoisel s' inclina sans répondre.
Xxxvii.
Arrivé au bout du village, à la petite maison de
Dardouillet, Denoisel sonna. Une vieille bonne
vint ouvrir : " M Dardouillet est-il couché ?
-lui ? Ah bien ! Dit la bonne, il fait sa vie...
il trôle
p262
dans le jardin ; vous allez le trouver. " et elle
ouvrit la porte-fenêtre de la salle à manger.
Un clair de lune aigu tombait dans le jardin
absolument nu, carré comme un mouchoir de poche et
retourné comme un champ. Dans un angle, sur une
butte, une silhouette noire, les bras croisés,
immobiles, se dressait : on eût cru voir un spectre
dans un tableau de Biard. C' était M Dardouillet.
Il était tellement absorbé qu' il n' aperçut Denoisel
que lorsque Denoisel fut sur lui.
" ah ! C' est vous, mon cher Monsieur Denoisel,
fit-il. Enchanté... tenez ! -et il lui montra des
terres remuées, -qu' est-ce que vous dites, vous,
de ça ? Voilà des lignes, j' esre... c' est d' un
moelleux, d' un fondu, voyez-vous... "
et il passait avec bonheur la main dans le vide
sur le projet de sa colline comme une croupe idéale
qu' il eût caressée.
" Monsieur Dardouillet... pardon, fit Denoisel,
je viens pour une affaire...
-le clair de lune... rappelez-vous ça, si jamais
vous avez un jardin... il n' y a que cela pour voir
ce que l' on fait... et juste... le jour, on ne se
rend pas compte des remblais...
-Monsieur Dardouillet, je m' adresse à un
p263
homme qui a porté l' uniforme... vous êtes lié avec
les Mauperin... je viens vous demander de servir
de témoin à Henri...
-un duel ? -et Dardouillet boutonna avec la
capsule d' un bouton l' habit noir qu' il portait é
comme hiver. -pardieu ! Fit-il, c' est de droit,
ces services-là...
-je vous emne, lui dit Denoisel en lui prenant
le bras... vous coucherez chez moi... ça doit marcher
vite... ça sera fini demain... après-demain au plus
tard.
-bon ! " fit Dardouillet en jetant un regard de
regret sur une ligne de piquets commencée, dont la
lune couchait les ombres par terre.
Xxxviii.
En sortant de chez Henri Mauperin, M De Villacourt
songea qu' il n' avait pas d' amis, pas de témoins. Il
n' y avait pas pensé jusque-là. Il se rappela deux ou
trois noms qui revenaient dans les histoires de
famille de sonre. Il essaya de retrouver, par les
rues, des maisons où on l' avait mené lorsqu' il était
venu enfant à Paris. Il frappa
p264
à des portes d' hôtels ; mais les maîtres étaient
changés, ou ne le reçurent pas.
Le soir il revint à son hôtel garni. Il ne s' était
jamais senti aussi seul. Comme il prenait la clef
de sa chambre, la maîtresse de l' hôtel lui demanda
s' il ne voulait pas goûter la bière de la maison ;
et, lui ouvrant une porte dans l' allée, elle le fit
entrer dans le café qui tenait le bas de l' hôtel.
Aux patères, des épées pendaient, des tricornes
étaient accrochés. Dans le fond, à travers la
fue des pipes, se voyaient des uniformes tournant
tout autour du drap râpé d' un billard. Un petit
garçon malingre, à tablier blanc, courait effaré et
ahuri, renversant le bain de pied des demi-tasses
sur le moniteur de l' armée .
Près du comptoir, un tambour-major jouait au
trictrac avec le maître du café, en manches de
chemise. De tous côtés, des voix s' appelaient et se
pondaient avec ce roulement qu' a le parler des
soldats : " demain, je suis de théâtre... -moi, je
prends ma semaine... -Gaberiau, qui est maintenant
suisse à saint-Sulpice ! -il était proposé à
l' inspection pour passer... -qui est-ce qui est de
service au bal Bourdon ? -a-t-on idée ? Se brûler
la cervelle quand on n' a pas une punition sur son
livret ! "
p265
c' étaient tous des gardes de Paris, de la caserne
à côté, attendant l' appel de neuf heures.
" garçon ! Un bol de punch et trois verres ! " dit
M De Villacourt en s' asseyant à une table où
étaient deux gardes.
Quand le punch fut apporté, il remplit les trois
verres, en avança un devant chaque garde, et se
levant :
" à votre santé, messieurs ! Fit-il en les saluant
avec son verre. -vous êtes militaires... je me
bats demain... je ne vous fais pas l' effet d' un
j... -f... je n' ai personne... je suis sûr qu' il y a
deux témoins pour moi ici.
-tout de même, hein, Gaillourdot ? " dit en se
tournant vers son camarade l' un des gardes, après
avoir regardé M De Villacourt dans les yeux.
L' autre, sans répondre, prit son verre et le
choqua contre celui de M De Villacourt.
-eh bien ! Demain matin, à dix heures... la
chambre 27...
" suffit ! " dirent les gardes.
Le lendemain matin, au moment Denoisel allait
se rendre, avec Dardouillet, chez M Boisjorand
De Villacourt, on sonna chez lui, et les
p266
deux gardes de Paris entrèrent. Leur mission étant
de tout accepter, conditions, armes, distances, les
arrangements du duel étaient bientôt pris. On
convenait d' une rencontre au pistolet, à une distance
de trente-cinq pas, avec la faculté pour chaque
adversaire de marcher dix pas. Denoisel demandait,
au nom de Henri, qu' on terminât l' affaire le plus
tôt possible ; c' était ce que les témoins de
M De Villacourt allaient demander : ils avaient
une permission de spectacle et ne pouvaient assister
M De Villacourt que jusqu' à minuit. Rendez-vous
était pris pour quatre heures aux étangs de
Ville-D' Avray.
Denoisel courait prévenir un jeune chirurgien de
ses amis. Il allait retenir chez un loueur une
voiture douce et bonne à ramener un blessé. Il
passait chez Henri qui était sorti. Il courait au
tir, et l' y retrouvait s' amusant à tirer sur de
petits paquets de quatre ou cinq allumettes pendues
à une ficelle, qu' il allumait en touchant le soufre
avec sa balle.
" oh ! ça, ça ne signifie rien, dit-il à Denoisel,
je crois que ça s' enflamme par le vent de la balle,
mais tiens... "
et il lui montra un carton dans le premier cercle
duquel il venait de mettre une douzaine de balles.
p267
" c' est ce soir... à quatre heures... comme tu
voulais, lui dit Denoisel.
-bon, -fit Henri en rendant son pistolet au
garçon, et bouchant avec les doigts deux trous dans
le carton, un peu éloignés des autres : -vois-tu,
sans ces deux écarts-là, ce serait un carton à
encadrer. Ah ! Je suis content que ce soit pour
aujourd' hui... "
et il leva le bras avec le geste d' un habitué de
tir qui se ppare à tirer, et agita un instant sa
main pour en faire descendre le sang.
" figure-toi, reprit-il, que ça ne m' a fait de
l' effet, l' idée de me battre, que ce matin dans mon
lit... cette diable de pose horizontale... je crois
que ça n' est pas bon pour le courage... "
on déjeuna chez Denoisel ; puis on se mit à fumer.
Henri était gai, expansif, parlait beaucoup. Le
chirurgien arriva. Ils montèrent tous les quatre en
voiture.
à mi-chemin, on avait gardé le silence jusque-là,
Henri jeta, avec un mouvement d' impatience, son
cigare par la portière.
" donne-moi un cigare, Denoisel, un bon... vous ne
savez pas que c' est très-important pour tirer, un
bon cigare ? Pour bien tirer, il ne faut pas être
nerveux... c' est la première condition.
p268
J' ai commencé par prendre un bain ce matin... si
vous avez le moindre ébranlement... tenez ! De
conduire, c' est détestable... les chevaux vous
scient la main... je vous défie après ça de tirer en
ligne... vous avez toujours un coup de doigt...
les romans sont stupides avec leurs duels où l' on
arrive en jetant les guides à son domestique... si
je vous disais qu' il y a besoin d' un système
rafraîchissant ? Mais c' est positif... je n' ai jamais
vu si bien tirer qu' un anglais... mais il se couche
à huit heures... jamais d' excitants... il fait tous
les soirs une petite promenade à la papa... toutes
les fois que j' ai été au tir dans une voiture dure,
mes cartons s' en ressentaient... au fait, elle est
très-bonne, ta voiture, Denoisel... eh bien, le
cigare, c' est la me chose : un cigare qui se fume
mal, vous êtes là à le travailler, à tout moment il
faut porter le bras à la bouche, ça vous tracasse la
main ; au lieu qu' un bon cigare, demandez à un
tireur, c' est apaisant, ça vous met les nerfs en bon
état... il n' y a rien de meilleur que cette cadence
du bras qui l' ôte et le remet en mesure. C' est lent,
c' est régulier... "
on était arrivé.
M De Villacourt et ses témoins attendaient sur
la chaussée entre les deux étangs.
p269
La terre était blanche de la neige tombée toute
la matinée. Le bois dressait dans le ciel des
branches dépouillées, et au loin des filées
d' arbres tout noirs rayaient un rouge coucher de
soleil d' hiver.
On alla jusqu' au chemin du Montalet. Les pas
furent comptés, les pistolets de Denoisel chargés,
les adversaires mis en ligne. Deux cannes posées
sur la neige marquèrent la limite des dix pas que
chaque adversaire pouvait faire.
Au momentDenoisel conduisait Henri à la
place que le sort lui avait désignée, comme il lui
rentrait un coin de son col de chemise qui dépassait
sa cravate : " merci, lui dit Henri à voix basse,
le coeur me bat un peu sous l' aisselle... mais tu
seras content... "
M De Villacourt dépouillait sa redingote,
arrachait sa cravate, jetait tout cela au loin. Sa
chemise, largement ouverte, laissait voir sa forte
et rude poitrine toute couverte de poils noirs et
blancs.
Les adversaires armés, les témoins s' éloignèrent
et se rangèrent du même côté.
" marchez ! " cria une voix.
à ce mot, M De Villacourt s' avança, marchant
presque sans s' effacer. Henri, demeurant immobile,
lui laissa faire cinq pas. Au sixième, il tira...
p270
M De Villacourt tomba, assis par terre.
Les témoins virent alors le blessé poser son
pistolet, appuyer avec force ses deux pouces sur le
double trou que la balle lui avait fait en lui
labourant le ventre, puis renifler ses pouces.
" ça ne sent pas la m... ! Je suis raté ! ... à votre
place, monsieur ! " cria-t-il d' une voix forte à
Henri qui, croyant tout fini, avait fait un
mouvement pour s' en aller ; et ramassant son
pistolet, il se mit à faire les quatre pas qui lui
restaient jusqu' à la canne, en se traînant sur les
mains et les jambes. Sur la neige, derrière lui,
il laissait de son sang...
arrivé à la canne, il appuya le coude à terre,
ajusta lentement et longuement...
" tirez donc ! " cria Dardouillet.
Henri, effacé, se masquant le visage avec son
pistolet, attendait. Il était pâle, avec un regard
fier. Le coup partit : il oscilla une seconde, puis
tomba à plat, le visage contre terre, et ses mains,
au bout de ses bras étendus, un moment fouillèrent
la neige de leurs doigts crispés.
p271
Xxxix.
M Mauperin était descendu en se levant, selon
son habitude, au jardin, lorsqu' il aperçut Denoisel
qui venait à lui.
" vous ici, à cette heure-ci ? Fit-il tout étonné.
avez-vous couché ?
-Monsieur Mauperin... dit Denoisel en lui
pressant les mains.
-quoi ? ... qu' est-ce qu' il y a ? Fit M Mauperin,
qui sentit un malheur.
-Henri est blessé...
-dangereusement ? Il s' est battu ? "
Denoisel baissa la tête.
" blessé ? ... ah ! Il est mort ! "
Denoisel, pour toute réponse, se jeta dans les
bras de M Mauperin et l' embrassa.
" mort ! " répéta machinalement M Mauperin, et ses
mains s' ouvrirent comme si elles lâchaient quelque
chose. Puis, les larmes venant avec les paroles :
" et sa mère ! ... Henri ! ... oh ! Mon dieu ! ... oh !
On ne sait pas comme on les aime... à trente ans ! "
p272
et suffoquant de sanglots, il tomba sur le banc.
Puis au bout d' un instant : " où est-il ?
-là... " et Denoiselsigna la fenêtre de la
chambre d' Henri.
De Ville-D' Avray il avait ramele corps chez
Dardouillet où il avait fait appeler dans la
soirée, sous un prétexte, M Bernard, auquel
M Mauperin laissait une clef de la maison ; et,
au milieu de la nuit, pendant le sommeil de la
famille, les trois hommes ôtant leurs souliers,
avaient été coucher le cadavre sur son lit.
" merci ! " lui dit M Mauperin ; et, lui faisant
signe qu' il ne pouvait plus parler, il se leva.
Ils firent ainsi, silencieusement, quatre ou cinq
fois le tour du jardin. Des larmes revenaient de
temps en temps aux yeux de M Mauperin ; mais
il ne pleurait plus. Par moments, des paroles
semblaient lui arriver au bord des lèvres et lui
retomber dans le coeur. Enfin, d' une voix brisée,
mais profonde, chirant avec effort ce long
silence, M Mauperin dit à Denoisel brusquement,
sans le regarder : " il est bien mort ?
-c' était votre fils, "pondit Denoisel.
Le père, à ce mot, leva la tête, comme si la
force lui était venue de soulever sa douleur.
" allons,
p273
dit-il, maintenant, il s' agit de faire son devoir...
vous, vous en avez assez fait... "
et il serra Denoisel contre sa poitrine en lui
pleurant dans les cheveux.
Xl.
C' est un meurtre, ces choses-là ! Disait Barousse
à Denoisel en suivant le corps au cimetière.
Comment n' as-tu pas arrangé l' affaire ?
-après un soufflet ?
-après comme avant, dit péremptoirement Barousse.
-allez dire ça à son père !
-ah ! Parbleu, un soldat ! ... mais toi, sacristi !
Tu n' as jamais servi... et tu vas le faire tuer ! ...
car, pour moi, c' est toi qui l' as tué...
-tenez ! Laissez-moi tranquille, Monsieur
Barousse.
-moi, vois-tu, je raisonne... j' ai été magistrat...
Barousse avait été juge au tribunal de commerce.
-eh bien ! Le duel... vous avez les tribunaux,
la justice, tout ! Mais c' est contraire à toutes
les lois divines et humaines, imagine-toi bien !
p274
Comment ! Voilà un scélérat qui me donne une
paire de gifles... et il faudra encore qu' il me tue !
Ah ! Je te promets bien une chose... c' est que si
jamais je suis ju et qu' il me tombe une affaire de
duel... pour moi, c' est de l' assassinat... les
duellistes sont des assassins... d' abord c' est une
lâcheté...
-dont tout le monde n' a pas le courage, Monsieur
Barousse... c' est comme le suicide, ça...
-ah ! Si tu défends le suicide ! -dit Barousse ;
et laissant la discussion, il reprit d' un ton
attendri : -un si brave garçon ! ... ce pauvre
Henri ! ... et puis c' est Mauperin... c' est sa
femme... sa fille toute une famille dans les
larmes ! ... non, on ne se tient pas quand on y
pense... un enfant que j' ai vu...
Barousse en parlant avait tiré à demi sa montre
de son gilet : " bon ! Fit-il en s' interrompant tout
à coup, je suis sûr que ce sera vendu... j' aurai
manqué l' assemblée au concert ... une épreuve
superbe ! ... avant la dédicace ! "
Denoisel ramenait à la Briche M Mauperin, qui,
aussitôt arrivé, montait chez sa femme. Il la
trouvait au lit, les persiennes fermées, les rideaux
tirés, enfoncée et abîmée dans la nuit de sa
douleur.
p275
Denoisel entra dans le salon Renée, assise
sur un pouf, sanglotait, son mouchoir sur sa
bouche.
" Renée, lui dit-il en lui prenant les mains, on
l' a tué... "
Renée le regarda et baissa les yeux.
" cet homme n' aurait dû jamais rien savoir... il ne
lisait rien, il ne voyait personne, il vivait comme
un loup... il n' était pas abonné au moniteur ,
n' est-ce pas ? Vous me comprenez ?
-non, " balbutia Renée.
Elle tremblait.
" eh bien ! Il a fallu que la main d' un ennemi jetât
ce journal à cet homme. Ah ! Oui, vous ne comprenez
pas ces lâchetés-là, vous ! ... ça s' est pourtant
passé comme cela... un de ses témoins m' a montré
le journal souligné à la place... "
Renée s' était dressée debout, les yeux agrandis
d' épouvante ; elle remua les lèvres, sa bouche
s' ouvrit, elle voulut crier : c' est moi ! ... puis
tout à coup, portant la main à son coeur comme à
une soudaine blessure, elle tomba roide sur le tapis.
p276
Xli.
Denoisel vint tous les jours à la Briche s' informer
de la santé de Renée. Quand elle fut un peu remise,
il s' étonna qu' elle ne demandât pas à le voir.
N' était-il pas habitué à être reçu par elle,
lorsqu' elle était au lit souffrante, comme un ami
qui fait partie de la famille ? Et dans ses maladies
n' avait-il pas toujours été un des premiers appelés
et accueillis par elle, son amuseur, le fou chargé
d' égayer ses convalescences et de la ramener au
rire de la santé ? Il bouda, puis revint. Mais la
chambre de Renée resta fermée pour lui.
Un jour on lui dit qu' elle était trop fatiguée ;
un autre, qu' elle était en conférence avec l' abbé
Blampoix. Enfin, au bout d' une semaine, il fut
reçu.
Il s' attendait à une effusion, à un de ces
mouvements de malades qui se reprennent à la vie en
revoyant les gens qu' ils aiment. Son coeur,
pensait-il, allait lui sauter au cou.
Renée lui donna une poignée de main qui ne
p277
lui serra pas les doigts, et lui dit de ces mots
qu' on a pour tout le monde, et, au bout d' un quart
d' heure, ferma les yeux comme si le sommeil lui
venait.
Cette froideur, à laquelle il ne comprenait rien,
laissa à Denoisel une irritation mêlée d' amertume.
Il se sentit blessé et humilié dans la plus vieille,
la plus pure, la plus sincère de ses affections. Il
cherchait ce que Renée pouvait avoir contre lui.
Barousse lui avait-il donné ses idées ? Faisait-elle
retomber la mort de son frère sur le témoin de son
duel ? Là-dessus, un de ses amis qui avait un yacht
à Cannes, lui ayant proposé de faire un tour de
diterranée, Denoisel se laissa emmener.
Renée, elle, avait eu peur devant Denoisel. Elle
ne se rappelait que le commencement de la crise
qu' elle avait eue devant lui, la seconde qui avait
précédé sa chute et son attaque de nerfs. Elle
avait senti le sang de son frère l' étouffer et comme
un cri lui monter aux lèvres. Avait-elle parlé ? Son
secret s' était-il échappé de sa bouche sans
connaissance ? Lui avait-elle dit que c' était elle
qui avait tué Henri, elle qui avait envoyé ce
journal ? Son crime avait-il jailli hors d' elle ? ...
lorsque Denoisel entra, elle crut voir qu' il savait
tout. La gêne qui le gagna bientôt venant d' elle,
cette froideur
p278
qu' elle lui donna avec la sienne, tout la confirma
dans la pensée, dans la certitude qu' elle avait
parlé, et que c' était un juge qu' elle avait là à
té d' elle. Au milieu de la visite, sa mère ayant
voulu s' absenter un instant, elle s' accrocha à elle
avec un geste de terreur.
Il lui venait bien à la pensée qu' elle pouvait se
défendre, en lui disant que c' était une fatalité,
qu' en envoyant ce journal, elle n' avait voulu que
provoquer une réclamation, empêcher son frère
d' obtenir ce nom, faire rompre ce mariage ; mais
alors, il fallait dire pourquoi elle avait voulu
cela, pourquoi elle avait voulu briser la fortune,
l' avenir de son frère ; il fallait tout avouer...
et l' idée seule de se défendre ainsi,me aux
yeux de l' homme qu' elle estimait le plus, lui faisait
horreur et la soulevait de dégoût : c' était bien le
moins qu' elle laissât à celui qu' elle avait tué la
paix de sa mémoire et le silence de sa mort !
En apprenant le part de Denoisel, elle respira :
il lui sembla que son secret n' était plus qu' à elle
seule.
p279
Xlii.
Renée se remettait. Quelques mois après, elle
paraissait guérie. Toutes les apparences de la santé
lui revenaient. Elle ne souffrait plus. Elle n' avait
plus même cette inquiétude laissée par la souffrance
aux organes qu' elle a touchés, à la vie qu' elle
vient d' atteindre. Tout à coup le mal la reprenait.
En montant, elle avait des étouffements précipités.
Les palpitations recommençaient plus fréquentes,
plus violentes ; puis tout s' arrêtait encore, comme
il arrive dans ces maladies dormantes qui semblent
par instants oublier les malades.
Au bout de quelques semaines, le decin de
Saint-Denis, qui soignait Renée, prenait à part
M Mauperin et lui disait : " il y a quelque chose
qui m' inquiète... l' état de mademoiselle votre fille
ne me paraît pas clair... je désirerais avoir les
conseils d' un médecin qui se fût particulièrement
occupé de ce genre d' affections... ces maladies de
coeur ont quelquefois une marche si insidieuse...
p280
-oui, ces maladies de coeur... vous avez raison... "
balbutia M Mauperin.
Il ne put dire que cela. Ses anciennes notions de
decine, les doctrines désespérées de l' école de
son temps, Corvisart, l' épigraphe de son ouvrage
sur les maladies du coeur : hoeret lateri
lethalis arundo, tout cela, tout à coup, se
veillait dans son esprit, nettement. Il revoyait
des pages de livres pleines de terreur.
" mon dieu ! Reprit le decin, le grand danger de
ces maladies est qu' elles viennent toujours de
loin... elles ont bien fait du chemin souvent quand
on nous appelle... il y a des prodromes dont la
malade elle-même ne s' aperçoit pas... mademoiselle
votre fille a dû être toujours impressionnable,
n' est-ce pas, dès l' enfance ? ... des torrents de
larmes au moindre reproche, le visage en feu pour
un rien... et tout de suite cent pulsations... des
émotions à tout bout de champ... late très-vive...
des colères presque comme des convulsions, toujours
quelque chose d' un peu fiévreux ? Elle mettait de
la passion dans tout, dans ses amitiés, dans ses
jeux, dans ses antipathies, n' est-ce pas ? ... oui
oui, c' est bien comme cela que sont tous les
enfants chez lesquels prédomine cet organe et qui
ont une malheureuse prédisposition à l' hypertrophie.
p281
Dites-moi, elle n' a eu, à votre connaissance, ces
temps-ci, aucune grande émotion, aucun grand
chagrin ?
-si... oh ! Si... la mort de son frère...
-la mort de son frère... oui, sans doute, fit le
decin en ne paraissant pas attacher une grande
importance au renseignement ; mais je voulais vous
demander... si, par hasard, un amour contrarié,
par exemple ?
-elle ? "
M Mauperin fit un mouvement d' épaules.
" contrarié ! Ah ! Mon dieu ! -et joignant à demi
les mains, il leva les yeux en l' air.
-au reste, dit le médecin, je vous demandais cela
par acquit de conscience. Les accidents, en pareil
cas, ne font que développer le germe du mal,
accélérer la marche de la maladie. L' influence
physique des passions sur le coeur est une
théorie... on en est bien revenu depuis vingt ans...
avec justice selon moi... la thèse que le coeur se
déchire dans un acs de colère, dans un grand
déchirement moral... "
M Mauperin l' interrompit : " alors... une
consultation... vous croyez... vous pensez,
n' est-ce pas ?
-oui, Monsieur Mauperin, cela vaut beaucoup
p282
mieux, voyez-vous... ce sera une tranquillité pour
tout le monde, pour vous comme pour moi... nous
prendrions, je suppose... M Bouillaud. C' est lui
qui a le plus de réputation...
-M Bouillaud, " répéta machinalement M Mauperin
en faisant un signe d' assentiment.
Xliii.
Il était midi depuis cinq minutes.
M Mauperin, assis contre le lit de Renée, tenait
les deux mains de sa fille dans les siennes. Renée
regardait la pendule. " il va venir, " disait
M Mauperin. Elle lui répondait en baissant ses
paupières doucement ; et dans le grand silence de
la chambre l' on entendait, comme la nuit, la
respiration de la malade et son coeur battant avec
le bruit d' une montre.
Un coup de sonnette impérieux, vibrant et net,
sonna. M Mauperin crut qu' on lui sonnait dans
le corps. Un tressaillement lui fit passer jusqu' au
bout des doigts comme une piqûre d' aiguille. Il
alla vers la porte.
" monsieur, c' est quelqu' un qui se trompait, dit le
domestique.
p283
-il fait chaud, " dit M Mauperin à sa fille en
se rasseyant. Il était tout pâle.
Au bout de cinq minutes, le domestique frappa. Le
decin attendait dans le salon.
" ah ! Fit M Mauperin.
-va donc, -lui dit sa fille ; puis, le rappelant :
-papa ! " il revint.
" est-ce qu' il va m' examiner ? Demanda-t-elle d' un
air de peur.
-mais... je ne sais pas... je ne crois pas...
peut-être qu' il n' aura pas besoin, " dit M Mauperin
en tâtonnant le bouton de la porte.
M Mauperin avait été chercher le médecin et
l' avait laissé avec sa fille.
Il était dans le salon, attendant.
Il avait marché, il s' était assis. Il avait regardé
machinalement par terre une fleur dans le tapis.
Il était allé à la fenêtre, et il tambourinait avec
les doigts sur la vitre.
Tout était comme suspendu en lui et autour de lui.
Y avait-il une heure ou un instant qu' il était là ?
Il ne savait. Il était à un de ces moments de la vie
qui n' ont plus la durée ni la mesure du temps. Il
sentait toute son existence se précipiter dans son
coeur. Les émotions de toute sa vie se
p284
pressaient pour lui dans une minute éternelle.
Il avait l' étourdissement d' un homme qui tombe dans
un rêve et qui a l' angoisse de tomber toujours.
Toutes sortes de pensées sourdes, d' anxiétés confuses,
de terreurs troubles lui montaient du creux de
l' estomac et lui faisaient aux tempes comme un
bourdonnement. Hier, aujourd' hui, demain, ledecin,
sa fille, la maladie, tout cela lui tourbillonnait
dans la tête, se brouillait en lui, se mêlait à une
sensation physique de malaise, d' inquiétude, de peur,
de lâcheté. Puis, tout à coup, le jour d' une idée se
faisait en lui. Il avait de ces lucidités qui
traversent l' âme dans ces moments-là. Le médecin
était là, il le voyait mettre l' oreille contre le
dos de sa fille, et il écoutait avec lui. Il croyait
entendre crier un lit sur lequel on se retourne...
c' était fini, on allait venir... et l' on ne venait
pas !
Il se remettait à marcher ; il ne pouvait tenir en
place. Des irritations d' impatience le prenaient.
Il trouvait que c' était bien long ; mais tout de suite
il se disait que c' était bon signe, qu' un grand
decin ne s' amuse pas à perdre son temps, que s' il
n' y avait eu rien à faire il serait déjà revenu.
Et il lui passait des bouffées d' espérance : sa
fille était saue ; quand le médecin allait rentrer,
il allait
p285
voir sur sa figure qu' elle était sauvée... il
regardait la porte : on ne venait toujours pas. Il
se disait alors que ce seraient des précautions à
prendre, que peut-être elle resterait délicate,
qu' il y avait bien des gens qui vivaient avec des
palpitations. Et le mot, le terrible mot :
mourir, au milieu de tout cela l' obsédait. Il
le chassait en rabâchant en lui-même les mêmes idées
de convalescence, de guérison, de santé. Il
retrouvait dans sa moire toutes les personnes
malades qu' il avait connues et qui n' étaient pas
mortes. Et malgré tout : qu' est-ce qu' il va me
dire ? ... il se répétait cela sans cesse. Il lui
semblait que cette visite n' en finissait pas et n' en
finirait jamais. Et puis, par instants, il
tressaillait à l' idée de voir la porte s' ouvrir. Il
aurait voulu rester toujours comme cela, ne pas
savoir... à la fin, l' espérance le reprenait tout
entier.
La porte s' ouvrit.
" eh bien ? Dit M Mauperin au médecin qui était sur
le seuil.
-du courage, monsieur, " lui dit le médecin.
M Mauperin leva les yeux, regarda le médecin,
remua les lèvres, mais pas un mot n' en sortit : il
n' avait plus de salive dans la bouche.
Le médecin lui expliqua longuement la maladie
p286
de sa fille, sa gravité, les complications qui
étaient à craindre ; puis il fit une longue
ordonnance en disant à chaque article à M
Mauperin : " vous comprenez ?
-parfaitement, " répondait M Mauperin d' un air
hébété.
" ah ! Ma bonne petite, nous allons donc bien
aller ! "
ce fut avec ces paroles que M Mauperin rentra
dans la chambre de sa fille.
" vrai ? Lui dit-elle.
-embrasse-moi...
-qu' est-ce qu' il t' a dit ?
-tiens, regarde ! " et M Mauperin sourit. Il se
sentait mourir.
" ah ! Mais, fit-il en se retournant et paraissant
chercher son chapeau, il faut que je me sauve à
Paris pour faire exécuter ton ordonnance. "
xliv.
Au chemin de fer, il aperçut le médecin qui montait
dans un wagon. Il monta dans un autre. Il ne se
sentait plus la force de lui parler, de le voir...
p287
arrivé à Paris, il entra dans une pharmacie. On
lui demanda trois heures pour préparer l' ordonnance.
Il dit : " trois heures ! " mais il était heureux que
cela fût si long : il avait du temps devant lui avant
de rentrer.
Une fois dans la rue, il alla. Il n' avait pas d' idée
suivie, mais une sorte de battement dans la pensée,
sourd et continu, pareil au battement d' une
névralgie. Ses sensations étaient obtuses, comme
sous le coup d' une grande stupeur. Les jambes des
gens qui marchaient, les roues des voitures qui
tournaient, il n' apercevait que cela. Sa tête lui
semblait à la fois lourde et vide. Voyant qu' on
marchait, il marchait. Les passants l' entraînaient,
la foule le roulait dans son flot. Tout lui
paraissait éteint et de la couleur des choses au
lendemain d' une ivresse. La rue n' avait pour lui que
la lumière et le bruit d' un rêve. Sans le pantalon
blanc d' un sergent de ville, qui accrochait par
instants son regard, il n' eût pas su s' il faisait
soleil.
Il lui était égal d' aller à droite ou à gauche. Il
n' avait le désir de rien, le courage de rien. Il
était étonné de voir à côté de lui du mouvement,
des gens se presser, marcher vite, aller à quelque
chose. Un but, un intérêt dans la vie, il n' y en
p288
avait plus pour lui depuis quelques heures. Le monde
lui paraissait fini. Il était comme un mort sur
lequel eût passé l' activité de Paris. Il cherchait
dans tout ce qui peut arriver à un homme ce qui eût
pu le remuer, seulement le toucher, et il ne
trouvait rien qui pût atteindre à la profondeur du
désespoir où il était.
Quelquefois, comme s' il répondait à quelqu' un qui
lui eût demandé des nouvelles de sa fille, il disait
tout haut : " oh ! Oui, bien malade ! " et ce qu' il
disait lui faisait l' effet d' être dit à côté de lui
par un autre. Souvent, devant lui, une ouvrière sans
châle, la taille ronde, une jeune fille, belle et
gaie comme une santé de peuple, passait : alors il
traversait la rue pour ne plus la voir. Un instant
il fut pris de rage contre tous ceux qu' il voyait
passer, contre tous ces vivants inutiles, et qui
n' étaient pas aimés comme sa fille, et qui n' avaient
pas besoin de vivre !
Il se trouva dans un jardin public. Un enfant vint
lui poser des gâteaux de sable sur les pans de sa
redingote ; d' autres, enhardis, s' approchèrent avec
des audaces de moineaux. Puis, peu à peu interdits,
lâchant leurs pelles, cessant de jouer, ils se
mirent à regarder peureusement et doucement, avec
des regards de petits hommes, ce grand monsieur
p289
si triste... M Mauperin se leva et sortit du
jardin.
Il avait la langue épaisse, la gorge sèche : il entra
dans un café.
En face de lui il y avait une petite fille en
chapeau de paille, en canezou blanc. On voyait les
petites jambes de l' enfant, la chair de ses petits
mollets fermes entre son pantalon à dents et son
petit bas. Elle ne faisait que remuer sur son père,
monter, grimper, sauter sur lui. Elle piétinait
toute droite sur ses genoux. Une petite croix
sautait sur la peau rose de son cou. Son père à
tout moment lui disait : " finis donc ! ... "
M Mauperin ferma les yeux : les six ans de sa
fille étaient là devant lui ! Et, tirant à lui une
illustration , il se pencha dessus, essaya de
mettre sa pensée à regarder des images, et, à la
dernière page, s' arrêta au rébus.
Quand M Mauperin releva la tête, il s' essuya le
front avec son mouchoir. Il avait deviné le mot du
bus :
contre la mort il n' y a pas d' appel.
p290
xlv.
Alors commença pour M Mauperin la vie douloureuse
de ceux qui n' espèrent plus et qui attendent, une
vie d' angoisse et de tremblement, la vie désespérée,
pleine de tressaillements et toujours aux écoutes
de la mort, la vie où l' on a peur du bruit de la
maison et peur de son silence, peur d' un remuement
dans la chambre à côté, peur des voix qui s' élèvent
et qu' on entend venir ; peur d' une porte qu' on
ferme, peur du visage qui vous ouvre quand vous
rentrez, et auquel vous demandez du regard si l' on
vit encore chez vous !
Comme les gens qui sont auprès des malades, il
s' enfonçait dans l' amertume des reproches qu' on se
fait. Il tourmentait son chagrin en s' accusant, en
se disant qu' il y avait de sa faute, qu' on n' avait
point fait tout ce qu' on aurait dû, qu' elle eût
peut-être été sauvée, s' il avait consulté plus tôt,
si à telle époque, à tel mois, à tel jour, il avait
pensé à telle chose.
La nuit, la fièvre du lit semblait donner la fièvre
à sa douleur. De la solitude, de l' ombre, du
silence,
p291
se levait pour lui une seule pensée, une seule
image : sa fille, et toujours sa fille ! Son
imagination s' agitait dans l' anxiété ; toutes ses
craintes allaient au bout d' elles-mes, et son
insomnie finissait par prendre, du cauchemar,
l' intensité des sensations poignantes. Il avait le
matin de lâches réveils où, comme un homme à demi
endormi qui, par instinct, se retourne et fuit le
jour, il se renfonçait dans le sommeil, repoussait
ses premières pensées, essayait de ne pas se
souvenir encore et d' échapper un instant de plus à
l' entière conscience de son présent.
Puis la journée revenait avec ses tourments, et le
père était obligé de se contenir, de se vaincre,
d' être gai, de répondre à ces sourires de la
souffrance, à ces tristes gaietés, à ces illusions
défaillantes qui se suspendent à l' avenir, à ces
paroleschirantes avec lesquelles les mourants
se bercent et demandent de l' espérance à ceux qui
les entourent. Elle lui disait avec cette voix des
malades, affaiblie, si tendre et qui s' éteint :
" est-on bien quand on ne souffre pas ! ... c' est moi
qui vais jouir de la vie quand je vais aller tout
à fait bien... "
et lui, lui répondait : " oui, " en mâchant ses larmes.
p292
Xlvi.
Les malades croient à des endroits où l' on va mieux,
à des pays qui guérissent. Il y a des lieux, des
coins de terre et de souvenir qui leur reviennent
avec le sourire d' une patrie et la douceur d' un
berceau. Comme des peurs d' enfant dans les bras
d' une nourrice, leurs espérances se sauvent dans
une campagne, dans un jardin, dans un village qui
les a vus naître et qui ne les laisserait pas mourir.
Renée se mit à penser à Morimond. Elle se disait
qu' une fois là, elle ne souffrirait plus. Elle le
sentait, elle en était sûre. Cette maison de la
Briche lui portait malheur. Elle avait été si
heureuse à Morimond ! Et avec le désir de
changement, le besoin de mouvement que donne la
souffrance, cette idée grandissait en elle, devenait
toujours plus fixe, plus ardente. Elle en parlait à
son père et l' en tourmentait. Cela ne dérangerait
rien : la raffinerie marchait toute seule ; son
gérant, M Bernard, était un homme de confiance et
ferait tout ;
p293
à l' automne, ils reviendraient. " quand partons-nous,
père chéri ? " elle répétait cela chaque jour avec
plus d' impatience.
M Mauperin cédait. Sa fille lui promettait tant
de bien se porter là-bas, qu' à la fin il se laissait
aller à la croire ; dans ce voeu, il voyait presque
une inspiration de malade. Le médecin qu' il consulta
lui dit : " oui, peut-être la campagne... " en homme
habitué à ces désirs de mourants qui croient dépayser
la mort en allant un peu plus loin.
M Mauperin se hâtait de régler ses affaires, et
la famille partait pour Morimond.
Le plaisir d' être partie, la petite fièvre du
voyage, la force nerveuse qu' il donne aux plus
faibles, l' air fouettant par la portière ouverte du
wagon, soutenaient la malade jusqu' à Chaumont.
Elle y arrivait sans trop de fatigue. M Mauperin
l' y laissait reposer un jour, puis le lendemain
matin il l' installait dans le fond d' une voiture,
la meilleure qu' il avait pu trouver en ville, et l' on
partait pour Morimond. La route était une mauvaise
route départementale. Le voyage fut pénible et long.
Dès neuf heures, la chaleur commença à se lever.
à onze heures, le soleil brûlait le cuir de la
voiture. Les chevaux suaient, soufflaient,
p294
marchaient mal. Madame Mauperin, sur le coussin
de devant, sommeillait. M Mauperin, assis à côté
de sa fille, soutenait contre ses reins, avec le
bras, un oreiller sur lequel elle s' appuyait et
retombait après les cahots. De temps en temps elle
demandait l' heure et disait : " que ça ! "
enfin, vers les trois heures on approcha. Il n' y
avait plus qu' une lieue pour arriver. Le ciel
s' était un peu couvert, le temps se rafraîchissait,
la poussière tombait, la terre respirait. Un
hochequeue se mit à voler devant la voiture, de
trente pas en trente pas, s' enlevant des tas de
pierres. Une petite ligne d' ormes bordait la route,
des clos commençaient dans les champs. Renée parut
se ranimer comme à l' air du pays. Elle se souleva,
et s' accoudant à la portière, le menton sur le dos
de sa main, à la manière des enfants en voiture,
elle se mit à regarder : on eût dit qu' elle aspirait
ce qu' elle voyait. Et à mesure que la voiture
marchait, elle disait : " tiens, le grand peuplier
de l' ermitage qui est cassé ! ... il y avait des
petits garçons qui pêchaient des sangsues dans cette
mare ! ... ah ! Voilà les cornouillers de
M Richet ! ... "
au petit bois, près du village, il fallut que son
père descendît pour lui cueillir sur le bord du
p295
fossé une fleur qu' il ne voyait pas et qu' elle lui
montra.
La voiture passa l' auberge sur la route, les
premières maisons, l' épicier, le maréchal ferrant,
le grand noyer, l' église, l' horloger qui avait des
antiquités, la ferme Pigeau. Les gens du village
étaient aux champs. Des enfants qui tourmentaient
un chat mouillé s' arrêtèrent pour voir passer une
voiture. Un vieillard assis sur un banc devant sa
porte, enveloppé d' un tricot de laine et tremblant
au soleil, ôta son bonnet. Puis les chevaux
s' arrêtèrent. La portière s' ouvrit. Un homme, qui
attendait devant le pavillon, prit dans ses bras
Mademoiselle Mauperin et l' enleva.
" ah ! Dit-il en la soulevant, notre pauvre
demoiselle, elle ne pèse pas plus qu' une bourrée !
-bonjour, Chrétiennot ! Bonjour, mon camarade, "
dit M Mauperin, en donnant la main au vieux
jardinier qui avait servi sous lui.
Xlvii.
Le lendemain et les jours qui suivirent, elle eut
de délicieux moments de réveil où la journée qui se
levait, le matin du ciel et de la terre, se
confondait, dans l' aube de sa pensée, avec le matin
p296
de sa vie. Ses premiers souvenirs lui revenaient
dans les premiers chants du jardin. Les nids, en
s' éveillant, réveillaient son enfance.
Soutenue, presque portée par son père, elle voulut
tout revoir, le jardin, les espaliers, le pré devant
la maison, les canaux ombragés, l' étang et sa grande
eau morte. Les arbres, les allées, elle les
reconnaissait à mesure, comme des choses qu' on se
rappelle d' un rêve. Ses pieds allaient tout seuls
dans des sentiers effacés et qu' elle avait suivis.
Les ruines lui paraissaient plus vieilles des
années qu' elle avait de plus. Elle revoyait des
endroits dans l' herbe elle avait couru et qui
avaient eu l' ombre de sa robe de petite fille.
Elle retrouva la place où elle avait enterré un
petit chien. Il était blanc. Il s' appelait
Nicolas Bijou . Elle l' avait bien aimé. Elle
voyait encore son père le promenant dans le potager,
sur son bras, après lui avoir donné un lavement.
De la maison aussi se levaient pour elle mille
souvenirs. Des coins dans des pièces lui faisaient
l' effet de joujoux remontés au grenier et sur
lesquels on remet la main. Elle eut du plaisir à
entendre la vieille girouette criarde et plaintive
du vieux toit qui avait bercé à son bruit ses peurs
et ses songes d' enfant.
p297
Elle paraissait se ranimer, revivre. Le changement,
l' air natal, les souvenirs semblaient distraire son
mal. Cela dura quelques semaines.
Un matin, son re, à côté d' elle dans une allée,
la regardait. Elle s' amusait à couper les vieilles
roses dans un massif de rosiers blancs. Sous son
grand chapeau de paille transpercé de soleil, sa
petite figure maigre avait la lumière du jour et la
douceur de l' ombre. Elle allait gaiement, vivement,
d' un rosier à l' autre ; les épines accrochaient sa
robe comme si elles voulaient jouer avec elle. Et
à chaque coup de ciseau, d' une branche où les
petites roses se pressaient ouvertes, rosées au
coeur, et toutes vivantes, tombait une rose morte,
couleur de terre, pareille à un cadavre de fleur.
Tout à coup, laissant cela, Renée se jeta dans les
bras de son père : " ah ! Papa, comme je t' aime ! "
lui dit-elle. Et elle fondit en larmes.
Xlviii.
De ce jour, le mieux commença à s' en aller. Elle
perdit peu à peu ces couleurs de santé que mettait
à ses joues le dernier baiser de la vie. Elle
n' avait
p298
plus les charmantes inquiétudes d' un corps
convalescent, ce joli désir d' aller et de venir qui
tout à l' heure lui faisait prendre à tout moment le
bras de son père. De son âme à sa bouche ne montait
plus, comme aux premiers jours, la gaieté de la
souffrance oubliée, le bavardage heureux des
espérances qui reviennent. Elle était paresseuse à
parler, à répondre. " non, je n' ai rien... je vais
bien... " elle laissait seulement cela tomber de ses
lèvres avec un accent de souffrance, de tristesse et
de patience. L' oppression l' accablait maintenant.
C' était comme un poids qu' elle se sentait dans la
poitrine et que sa respiration avait peine à
soulever. Une gêne, un malaise vague, se répandant
de là par tout son être et la remplissant
d' énervement, lui ôtait toute énergie vitale,
brisait en elle toute volonté de mouvement et la
tenait écrasée, inclinée, sans forces pour sortir
et se relever d' elle-même.
Son père la cidait à se laisser poser des
ventouses.
p299
Xlix.
Elle ôta son fichu avec ces gestes de malade lents,
si lents qu' ils semblent douloureux. Ses doigts
cherchaient, en tâtonnant et en tremblotant, les
boutons et les épaulettes de sa chemise pour la
faire descendre. Son père l' aida, avec sa mère, à
défaire la flanelle et la ouate qui l' enveloppaient,
et le pauvre petit corps, sortant à demi du linge
qu' elle serrait et remontait contre sa poitrine,
apparut à nu, tout frissonnant de pudeur et de
maigreur.
Elle regardait son père, la bougie allumée, les
papiers tortillés, les verres à bordeaux, de ce
regard inquiet que font les peurs de la chair devant
le feu ou le fer apprêté contre elle.
" suis-je bien ? Dit-elle en cherchant à sourire.
-non... place-toi comme cela, " fit M Mauperin,
en lui indiquant comment il fallait qu' elle se mît.
Elle se retourna sur la chauffeuse où elle était
assise, posa les deux mains sur le rebord du
dossier, appuya la joue sur sa main, ramassa ses
p300
jambes, croisa ses pieds, et comme agenouillée et
blottie dans le petit fauteuil, ne laissant voir
qu' un bout de profil perdu et effrayé, elle étala
ses épaules : elles avaient déjà des angles tout
prêts pour le cercueil... ses cheveux, un peu
dénoués, glissaient avec de l' ombre dans le creux
de son dos. Les omoplates saillaient. L' épine
dorsale faisait toucher à l' oeil chacun de ses
noeuds. Au bas de l' épaulette de sa chemise tombée
à la saignée, pointait un malheureux petit coude.
" eh bien ! Père ? "
il restait là, cloué, ne sachant à quoi il pensait.
à la voix de sa fille, il prit un verre ; alors il
se rappela qu' il avait acheté ces verres-là pour le
ner, le jour du baptême de Renée. Il alluma un
morceau de papier, le jeta dans le verre, renversa
le verre en fermant les yeux... Renée eut un
sifflement de douleur, un soubresaut fit courir ses
os dans son dos ; et puis elle dit : " oh ! Bien !
J' aurais cru que ça faisait plus de mal... "
M Mauperin lâcha le verre, qui glissa et tomba :
la ventouse n' avait pas pris.
" un autre ! " dit-il à sa femme.
Madame Mauperin lui en apporta un lentement.
" donne donc ! " fit-il en le lui arrachant des mains.
p301
Il avait de la sueur au front, mais il ne tremblait
plus. Cette fois, le vide fut fait ; la peau fronça
tout autour du verre, elle leva dedans, comme
aspirée par le morceau de papier noirci.
" oh ! Père, n' appuie pas tant, dit Renée, qui tenait
les lèvres serrées, ôte ta main...
-mais je n' y touche pas, dit M Mauperin, tiens. "
et il lui montra ses mains.
La peau blanche de Renée montait toujours dans le
verre et y devenait rouge, piquetée, violacée...
les ventouses posées, il fallut les enlever, tirer
la peau contre un des bords du verre et le faire
basculer de force de l' autre côté. Souvent
M Mauperin était obligé de s' y reprendre à deux ou
trois fois et d' appuyer durement contre cette peau
si près des os...
l.
Les maladies ont leur travail caché, leurs ravages
sourds. Puis viennent ces horribles changements du
dehors qui éteignent lentement les traits, effacent
peu à peu la personne et font, sous les premiers
attouchements de la mort, comme un
p302
commencement de cadavre des corps qu' on aime.
Chaque jour, M Mauperin cherchait dans sa fille
quelque chose qu' il ne trouvait plus et qui n' était
plus en elle : ses yeux, son sourire, ses gestes,
son pas, sa robe pleine et fière de ses vingt ans,
toute cette jeunesse de jeune fille qui volait
autour d' elle, et qui vous effleurait en passant,
tout cela se voilait, s' évanouissait, disparaissait
comme si la physionomie de la vie se retirait d' elle.
Elle n' animait plus ce qu' elle touchait. Ses
tements tombaient sur elle maigrement, avec les
plis qu' ils font sur les membres des vieillards. Sa
marche traînait et ne faisait plus sonner son petit
talon. Elle avait des étreintes qui s' accrochaient
maladroitement, des caresses qui avaient perdu la
grâce. Tous ses gestes s' étaient resserrés : elle
les ramenait sur elle-même comme quelqu' un qui a
froid ou qui craint de tenir trop de place. Ses
bras, qu' elle laissait pendre, avaient l' air d' ailes
mouillées. à peine si elle se ressemblait. Et quand
elle marchait devant son père, le dos voûté, la
taille affaissée, les bras abandonnés, la robe
tombante, il semblait à M Mauperin que ce n' était
déjà plus sa fille : en la voyant, il se la
rappelait !
Elle avait de l' ombre auprès de la bouche, qui
paraissait enter dedans quand elle souriait. Le
p303
grain de beauté de sa main, près de son petit doigt,
s' était agrandi et était devenu d' un noir de
gangrène.
Li.
re, c' est aujourd' hui le jour de naissance
d' Henri...
-je sais, dit Madame Mauperin sans bouger.
-si nous allions à la vierge de Maricourt ?
Madame Mauperin se leva, sortit, et revint avec
son châle et son chapeau.
Une demi-heure après, M Mauperin aidait sa fille
à descendre de voiture devant la grande porte de
l' église de Maricourt. Renée alla à une petite
chapelle où elle retrouva, sur un autel en marbre,
la petite vierge miraculeuse de bois, tout noire,
qu' elle priait, tout enfant, avec une émotion de
peur. Elle s' assit sur un banc de catéchisme qui
était toujours là, et dit tout bas une prière. Sa
re, à côté d' elle, debout, regardait l' église et
ne priait pas. Puis Renée se leva, et, sans vouloir
le bras de son père, elle traversa l' église d' un
pas presque ferme jusqu' à un petit porche latéral
ouvrant sur le cimetière.
p304
" je voulais voir si ça y était toujours, dit-elle
à sonre en montrant au milieu des ex-voto
accrochés un vieux bouquet de fleurs artificielles.
-allons, mon enfant, fit M Mauperin, ne reste
pas trop sur tes jambes. Rentrons maintenant.
-oh ! Nous avons bien le temps. "
il y avait un banc de pierre sous le porche, où un
rayon donnait. " c' est chaud, dit-elle en y posant
la main. Mets-moi là mon tartan, que je m' asseye
un peu... j' aurai le soleil dans le dos... là.
-ce n' est pas raisonnable, fit M Mauperin.
-oh ! Pour me faire plaisir... " et quand il l' eut
assise, s' appuyant sur lui, elle laissa échapper
d' une voix aussi douce qu' un soupir : " comme c' est
gai, ici ! "
les tilleuls, bourdonnant d' abeilles, frissonnaient
doucement. Des poules, dans l' herbe drue, allaient,
cherchaient, picoraient. Au bas d' un mur, à côté
d' une charrette et d' une charrue aux roues blanches
de boue séchée, sur des souches d' arbres écorcés,
des poussins s' ébattaient, des canards dormaient en
boule. L' église avait comme un murmure de voix
éteintes, l' azur jouait dans les vitraux. Des
envolées de pigeons partaient à tout instant et
couraient se nicher dans le creux des
p305
sculptures et les trous des vieilles pierres. La
rivière qu' on voyait bruissait. Un poulain blanc
courait à l' eau fou et tout bondissant.
" ah ! Dit Renée au bout de quelques instants, on
aurait bien nous faire en autre chose... pourquoi
le bon Dieu nous a-t-il faits tout en viande ? ...
c' est affreux ! ... "
ses yeux étaient tombés sur un peu de terre levée çà
et là dans un coin du cimetière et que cachaient à
demi deux cercles de tonneau croisés en berceaux,
après lesquels montaient des liserons vivaces.
Lii.
Le mal ne donnait point à Renée ces contrariétés
d' humeur, ces brusqueries de volonté, cette
irritabilité nerveuse qui met autour des malades un
peu de leur souffrance dans le coeur de ceux qui les
soignent. Elle se laissait entraîner à ce qui venait.
La vie s' épanchait d' elle sans qu' elle parût la
retenir et faire effort pour l' arrêter. Elle était
restée caressante et douce. Ses désirs n' avaient
point les exigences des suprêmes caprices. Ce qui
l' enveloppait d' ombre l' enveloppait aussi de paix.
p306
Elle laissait la mort monter, comme un beau soir,
sur son âme blanche.
Mais il y avait cependant des heuresla nature se
veillait en elle, où sa pensée fléchissait sous
la faiblesse de son corps,elle écoutait le sourd
travail qui la détachait de la vie. Alors elle avait
de profonds silences, des recueillements effrayants,
de ces immobilités muettes qui ressemblent à des
poses de néant. Elle passait des moitiés de jour sans
entendre sonner le temps à la pendule, à regarder,
d' un regard long et fixe, dans le vide, un peu a-delà
de ses pieds. Et son re n' avait plus rien de son
regard ! Quelquefois, après deux ou trois battements
de cils, elle cachait ses yeux en fermant à demi sa
paupière, et il les voyait dormir, à demi ouverts.
Il lui parlait, il cherchait dans sa tête tout ce qui
pouvait l' intéresser, il travaillait des plaisanteries
pour l' amuser, pour qu' elle l' entendît, qu' elle pat
le sentir là : au milieu de sa phrase, l' attention,
la pensée, l' intelligence du visage de sa fille s' en
allait de lui. Il ne sentait plus dans son affection
la chaleur d' autrefois. Près d' elle, il avait froid
maintenant. C' était comme si la maladie lui volait
tous les jours un peu du coeur de son enfant.
p307
Liii.
Parfois aussi il échappait à Renée de ces mots avec
lesquels les malades se pleurent de leur vivant, de
ces mots qui ont le froid de la mort.
Un jour, son père lui lisant le journal, elle le
lui prit des mains pour lire les mariages ; et au
bout d' un instant : " vingt-neuf ans... était-elle
vieille, celle-là ! " fit-elle comme se parlant à
elle-même. C' étaient les décès qu' elle lisait.
M Mauperin ne répondit pas, fit un tour dans la
chambre et sortit.
Laissée seule, Renée se leva pour aller fermer la
porte que son père avait mal fermée, et qui battait.
Il lui sembla entendre comme une plainte dans le
corridor : elle regarda, il n' y avait rien ; elle
écouta, le silence était revenu, et elle allait
pousser la porte, lorsqu' elle crut entendre le même
bruit. Elle s' avança dans le corridor, alla à la
chambre de son père : c' était de là que cela venait.
La clef n' y était pas : Renée se pencha, et, par le
trou de la serrure, elle aperçut son père jeté sur
son lit, pleurant et secoué de sanglots,
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enfonçant dans l' oreiller son désespoir et ses
larmes pour les y étouffer...
liv.
Renée ne voulut plus faire pleurer son père.
Le lendemain, elle lui disait :
" écoute bien, papa. Nous partons, n' est-ce pas ?
à la fin de septembre ; c' est arrêté. Nous allons
un peu partout... un mois ici, quinze jours là...
comme nous voudrons. Et puis, je veux que tu
m' emmènes à tous les endroits tu t' es battu...
dis donc, père, on m' a dit que tu avais été
amoureux d' une princesse, là-bas... si nous la
retrouvions, hein ? Où donc est-cejà, à
Pordenone, n' est-ce pas, que tu as reçu ces grands
coups de sabre ? "
et prenant à deux mains la tête de son père, Renée
appuya les lèvres aux places creuses et blanches où
le doigt de la gloire avait marqué.
" je veux que tu m' expliques tout, d' abord,
reprit-elle, ce sera gentil de refaire tes campagnes
avec ta fille... si ça ne suffit pas, un hiver, mon
dieu ! Nous en passerons deux... et quand je serai
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bien remontée sur ma bête, ma foi, nous sommes assez
riches, ma soeur et moi... tu t' es donné assez de
mal... on vend la raffinerie et nous venons tous
ici. Nous allons deux mois à Paris nous amuser,
c' est tout ce qu' il nous faut, n' est-ce pas ? Comme
tu aimes à t' occuper, tu reprends ta ferme au gendre
de Têtevuide... nous aurons des vaches... une belle
basse-cour pour maman... tu entends, maman ? ... je
serai à l' air toute la journée,... et je finirai
par devenir trop bien portante, tu verras ! ... et
puis, nous aurons toujours du monde... à la
campagne, on peut se donner ça,... ça ne ruine
pas,... et nous serons joliment heureux, va ! ... "
voyages, projets, elle n' avait plus que l' avenir
à la bouche. Elle en parlait comme d' une chose
promise et que l' on touche de la main. C' était
elle qui était l' espérance dans la maison ; et elle
se cachait si bien de mourir, elle faisait si bien
semblant de vouloir vivre, que M Mauperin en
la voyant, en l' écoutant rêver, se laissait aller à
ver avec elle d' années qui les attendaient, toutes
couronnées de paix, de tranquillité et de bonheur.
Parfois même, l' illusion que la malade faisait
autour d' elle l' étourdissait un instant, et, se
prenant à son mensonge, s' oubliant une seconde et se
dupant
p310
elle-même, elle se disait tout bas : si j' en
revenais, pourtant !
D' autres fois, elle retournait doucement vers son
passé. C' étaient des récits, des confidences, de
gais rappels, des paroles repassaient ses joies
d' enfant. On eût dit qu' elle se soulevait de
l' agonie pour embrasser une dernière fois son père
avec toute sa jeunesse. Elle lui disait : " oh ! Ma
première robe de bal ! ... je la vois... en tulle
rose... la couturière ne venait pas... il pleuvait...
il n' y avait pas de voiture... as-tu couru ! ...
étais-tu drôle en revenant avec le carton ! ... tu
me mouillas toute en m' embrassant, je me souviens... "
pour soutenir son père, pour se soutenir elle-même,
Renée était seule et n' avait que son courage. Sa
re était bien là, auprès d' elle ; mais depuis la
mort d' Henri elle était plongée dans une apathie
taciturne. Elle demeurait indifférente, muette,
comme absente d' elle-même. Elle passait auprès de
sa fille les jours et les nuits sans une plainte,
patiente et toujours égale, prête à tout, docile,
humble comme une servante, mais il y avait je ne
sais quoi de machinal dans sa tendresse. L' âme s' en
était allée de ses caresses, et toutes ses douceurs
étaient de celles qui ne touchent
p311
que le corps : de lare, elle n' avait plus que
les mains.
Lv.
Renée allait encore avec son re, en se traînant,
jusqu' aux premiers arbres du petit bois. à une place,
contre un chêne, sur la lisière, elle se laissait
glisser le dos contre la mousse. Des champs qui
étaient à côté, le goût des foins, une odeur d' herbe,
de miel et de soleil, venait jusqu' à elle. L' air
des bois lui arrivait, mouillé de la fraîcheur des
sources et de l' humidité des sentiers creux. Des
profondeurs du silence se levait un frémissement
immense et sourd, un bourdonnement ailé et qui
emplissait l' oreille du bruit incessant d' une
ruche et du murmure infini d' une mer. Autour de
Renée, auprès d' elle, il y avait comme une grande
paix vivante dans laquelle tout se balançait, le
moucheron dans l' air, la feuille à la branche, les
ombres sur les écorces, les cimes d' arbre dans le
ciel, la folle-avoine au bord des sentiers. Puis,
de ce bourdonnement sortait le soupir d' ne
respiration : une brise, accourant de loin, jetait
en passant un tressaillement dans les arbres, et le
p312
bleu du ciel, au-dessus des feuilles agitées,
paraissait plus immobile. Les branchages s' abaissaient
et se relevaient lentement, une haleine passait sur
les tempes et touchait le cou de Renée, un souffle
l' embrassait et la soulevait. Peu à peu elle laissait
s' échapper et s' écouler d' elle la conscience de son
être physique, le sentiment et la fatigue de vivre ;
et de délicieuses faiblesses la prenaient où il lui
paraissait qu' elle était à demitachée de son être,
et toute prête à se dissiper dans la divine douceur
des choses. Par moments, elle se serrait contre son
père, comme un enfant qui, à un coup de vent, craint
d' être enlevé.
Il y avait dans le jardin un banc fait avec des
pierres et garni de mousse. Après dîner, vers les
sept heures, Renée aimait à s' y asseoir, et
s' allongeant, renversant un peu la tête, l' oreille
chatouillée par une vrille de volubilis, elle restait
à regarder en l' air. On était à ces belles journées
d' été qui meurent dans des soirées d' argent.
Insensiblement ses yeux, ses idées se perdaient
dans l' infinie blancheur du ciel pt à s' éteindre.
à mesure qu' elle regardait, plus de lumière, plus
de jour se dégageait pour elle de ce jour défaillant,
il en tombait plus d' éblouissement et plus de
p313
rénité. Des profondeurs s' y ouvraient peu à peu
il lui semblait voir trembler déjà, au frisson
de la nuit, des millions de feux d' étoiles, pâles
comme des feux de cierge. Et, de temps en temps,
lasse de s' enfoncer dans cette clarté qui reculait
toujours, aveuglée par cette poussière de soleils,
elle fermait un instant les yeux devant l' abîme qui
se penchait déjà sur elle et l' attirait en haut.
Lvi.
re, disait-elle, tu ne vois donc pas comme je suis
belle ? Regarde... les frais qu' on fait pour toi...
et nouant ses bras mollement en couronne au-dessus
de sa tête, elle se laissait aller sur les oreillers
et s' étalait joliment sur sa chaise longue, la taille
dénouée, le corps abandonné avec une gce coquette
et douloureuse.
Elle trouvait que le lit, l' ensevelissement du drap
lui donnait l' air malade. Elle ne voulait pas y
rester, et rassemblait ses dernières forces pour en
sortir. Elle s' habillait vers les onze heures,
longuement, lentement, héroïquement, s' arrêtant
p314
et reprenant haleine, reposant en se peignant ses
bras fatigués d' être en l' air. Elle se jetait sur
les cheveux une pointe de dentelle d' Angleterre ;
elle passait un peignoir de piqué blanc, empesé,
étoffé, et se cassant à grands plis. Ses petits
pieds entraient dans des souliers découverts, ayant,
en place de rosettes, deux bouquets de vraies
violettes que Chrétiennot lui apportait chaque
matin. Et pour garder cet air de vie que conservent
les malades levés et habillés, elle restait jusqu' au
soir allongée dans cette toilette blanche, virginale,
embaumée.
" oh ! Que c' est bizarre d' être malade ! Dit-elle en
jetant un regard sur elle et autour d' elle dans la
chambre. Je n' aime plus que les jolies choses,
figure-toi... ça me fait un plaisir à présent ! ...
je ne pourrais plus porter quelque chose de
vilain... tiens ! Il m' est venu une envie... tu sais
bien, ce petit pot à l' eau... à monture d' argent,
si gentil... que nous avons vu chez ce bijoutier,
rue saint-Honoré, en sortant des français pendant
l' entr' acte... s' il n' est pas vendu, s' il l' a
encore... tu devrais bien me le faire venir... oh !
Je sens qu' il me vient des goûts ruineux, je te
préviens... je veux tout arranger ici... ah ! Je
deviens difficile... pour tout. J' ai des idées
d' élégance...
p315
je n' étais pas coquette du tout avant... et
maintenant j' ai des yeux pour moi, et pour tout ce
qui est autour de moi, des yeux ! ... il y a des
couleurs qui me font de la peine à présent,
croirais-tu ça ? Et d' autres que je n' avais jamais
vues... c' est d' être malade, bien sûr, qui me donne
ça : c' est si laid d' être malade ! ça vous fait
aimer encore plus tout ce qui est beau... "
avec cette coquetterie de la mort, ces caprices,
ces délicatesses, ces élégances, d' autres sens
semblaient venir à Renée. Elle devenait et se
sentait devenir plus femme. Sous les langueurs et
les amollissements de la maladie, son âme aimante,
mais un peu mâle et violente, s' adoucissait, se
détendait et s' apaisait. Peu à peu les airs, les
goûts, les inclinations, les idées, tous les
signes de son sexe reparaissaient en elle. Son
esprit changeait en elle comme le reste. Elle
perdait ses vivacités de jugement, ses hardiesses
de langage. à peine si, par instants, une expression
du paslui revenait ; alors elle disait en
souriant : " c' est de la vieille Renée, cela ! ... "
elle se rappelait des paroles qu' elle avait dites,
des audaces qu' elle avait eues, le ton qu' elle
prenait, sa familiarité avec les jeunes gens ; elle
n' aurait plus osé rien de cela. Elle s' étonnait
d' elle-même, et ne se reconnaissait
p316
plus. Elle avait quitté ses lectures de livres
rieux ou amusants ; elle n' aimait plus que les
oeuvres qui font rêver la pensée, les livres qui
ont des idées tendres.
Quand son père lui parlait des chasses à courre
qu' elle avait suivies, de celles qu' elle suivrait,
l' idée d' être à cheval lui faisait peur : elle avait
l' impression de quelqu' un qui va tomber. Ces
émotions, ces défaillances qu' elle ressentait dans
la campagne, étaient toutes nouvelles pour elle.
Les fleurs, dont elle ne s' était jamais occupée,
lui étaient maintenant chères comme des personnes.
Elle qui s' ennuyait des travaux d' aiguille, s' était
mise à une grande broderie de jupon, et cela
l' amusait d' y travailler. Elle se réveillait, elle
renaissait aux souvenirs de sa vie de jeune fille.
Sa mémoire allait à des camaraderies de petites
filles ou de jeunes personnes, à des amies qu' elle
avait eues, à des endroits elle s' était trouvée
avec des femmes, à des visages qui étaient au même
rang qu' elle à a première communion.
p317
Lvii.
Comme elle regardait par sa fenêtre, elle vit une
fois une femme s' asseoir dans la poussière au milieu
de la rue du village, entre une pierre et une
ornière, et mailloter son petit enfant. L' enfant
sur le ventre, le haut du corps dans l' ombre,
remuait ses petites jambes, croisait ses pieds,
gigottait dans le soleil: le soleil le fouettait
amoureusement comme il fouette les nudités d' enfant.
Des rayons qui le caressaient et le chatouillaient,
semblaient lui jeter aux talons les roses d' une
corbeille de fête-Dieu...
la mère et l' enfant partis, Renée regardait encore.
Lviii.
Vois-tu, disait-elle à son père, moi je ne pouvais
aimer personne ; tu me rendais trop difficile en fait
d' affection. J' étais si sûre d' avance que personne
p318
ne m' aimerait comme toi ! Je voyais passer tant de
choses sur ton visage quand j' étais là, tant de
joie ! Et quand nous allions quelque part ensemble,
avais-tu assez d' orgueil de moi ! étais-tu assez
fier de me donner le bras va, père, on aurait eu
beau m' aimer, je n' aurais jamais retrouvé mon papa ;
tu m' avais trop gâtée...
-ce qui n' empêchera pas, un de ces jours, ma bonne
petite fille, quand elle ira bien, de rencontrer un
beau jeune homme...
-ah ! Ton beau jeune homme, il est loin ! Dit
Renée en souriant des yeux. Puis elle reprit :
ça te paraît singulier, n' est-ce pas, que je n' aie
jamais eu plus que cela envie de me marier ? Eh
bien ! Je te dis, c' est ta faute. Oh ! Je ne regrette
rien... qu' est-ce qu' il me manquait ? Mais j' avais
tout. Je ne me faisais pas l' idée d' un autre
bonheur, je n' y pensais pas, je ne voulais pas
changer, j' étais si bien ! Mais je te demande un peu
ce que je pouvais demander de plus ? La vie, je
l' avais près de toi si douce... et le coeur si
content ! Oui, peut-être, dit-elle après un instant
de silence, si j' avais été comme beaucoup de jeunes
filles, avec des parents secs, avec un père pas
comme toi... oui, sans doute, j' aurais fait comme
les autres... j' aurais voulu être aimée, j' aurais
p319
mis dans le mariage le rêve qu' on y met... après
cela, il faut bien aussi tout te dire, j' aurais
toujours eu assez de peine à être amoureuse. ça n' a
jamais été trop dans mes cordes... et ça m' a toujours
un peu fait rire... te rappelles-tu, lors du mariage
de ma soeur, quand Davarande lui faisait la cour ?
Les ai-je taquinés ! méchante, tu sais, c' est
comme cela qu' ils avaient fini par m' appeler... mon
dieu ! J' ai eu mes idées comme tout le monde, je ne
dis pas... des jours de vague, des rêves en l' air.
Sans ça, on ne serait pas femme... mais c' était tout
bonnement comme de la musique dans mes pensées, qui
m' aurait donné un peu de fièvre... ça allait, ça
venait dans mon imagination... mais ça ne s' est
jamais posé sur la tête d' un monsieur... jamais. Et
puis quand je sortais de ma chambre, c' était fini...
aussitôt qu' il y avait là quelqu' un, je n' avais plus
que mes yeux... je ne pensais qu' à regarder, pour
rire ensuite... et tu sais comme ta mauvaise personne
de fille savait regarder ! ... il aurait fallu...
-monsieur, dit Chrétiennot en entr' ouvrant la
porte, M Magu est en bas qui demande si
mademoiselle peut le recevoir.
-ah ! Père, fit Renée d' un ton de prière, pas de
decin aujourd' hui... je ne suis pas en train...
p320
je vais bien... et puis il renifle trop ! Pourquoi
renifle-t-il donc tant que ça, papa ?
M Mauperin ne put s' empêcher de rire.
" je vais te dire... cela lui vient de courir l' hiver
en carriole pour ses visites... comme il a les deux
mains prises, l' une par ses guides, l' autre par son
fouet, il a pris l' habitude de ne plus se moucher... "
lix.
" est-ce que le ciel est bleu partout, père ? Regarde
donc, disait de sa chaise longue, une après-midi,
Renée à son père.
-oui, ma cre enfant, répondit M Mauperin de la
fenêtre ; il fait superbe.
-tiens !
-pourquoi ? Est-ce que tu souffres ?
-non... seulement il me semblait qu' il y avait des
nuages, que le temps allait changer... c' est
singulier quand on est malade, on dirait que le ciel
est bien plus près de vous... ah ! Je suis un fameux
baromètre maintenant... "
et elle se remit à lire dans le volume qu' elle avait
reposé sur elle pour parler.
p321
" tu te fatigues à lire, ma petite fille. Causons
donc un peu... donne... " et M Mauperin étendit la
main vers le lire qu' elle laissa couler de ses
doigts dans les siens. En l' ouvrant, M Mauperin
reconnut des feuillets qu' il avait pliés quelques
années auparavant, pour qu' elle ne les lût pas : le
pli était encore aux pages défendues.
Renée parut s' assoupir. L' orage, qui n' était pas
encore dans le ciel, commençait à peser sur elle.
Elle souffrait d' une lourdeur insupportable qui
l' accablait, et enme temps d' une sorte
d' inquiétude nerveuse répandue dans tout son être.
L' électricité flottante la pénétrait et la
travaillait. Un grand silence était venu tout à coup
comme chassé de l' horizon, et le souffle de
recueillement passant sur la campagne l' avait
remplie d' une immense anxiété. Elle regardait la
pendule, ne parlait plus, remuait etplaçait à
tout moment ses mains.
" ah ! Oui, c' est vrai, dit M Mauperin, il y a un
nuage, un gros nuage sur Fresnoy... va-t-il !
Va-t-il ! ... ah ! Il gagne... le voilà de notre
té, il vient... veux-tu que je ferme tout, la
fenêtre, les volets... et nous allumerons la
lumière... comme ça ma grande Lili aura un peu
moins peur...
-non, dit vivement Ree, pas de lumière...
p322
dans le jour... non, non... et puis, reprit-elle,
je n' ai plus peur... maintenant.
-oh ! C' est encore loin, dit M Mauperin pour
parler : le mot de sa fille lui avait fait voir des
cierges dans cette chambre !
-ah ! Voilà la pluie, dit Renée avec une voix où
il y avait du soulagement, c' est comme une rosée,
cette pluie-là... on la boit, n' est-ce pas ? ...
viens te mettre là, tout près de moi... "
de grosses gouttes tombèrent d' abord une à une ;
puis l' eau se répandit du ciel comme d' un vase
qu' on renverse. L' orage enveloppait Morimond. Le
tonnerre roulait et éclatait. La campagne était de
feu et puis elle était d' ombre. Et à tout moment,
dans la chambre obscure, battue de clartés
blafardes, des éclairs enveloppant d' un seul coup,
et de la tête aux pieds, la malade étendue, immobile,
les paupières baissées, jetaient sur tout son corps
un linceul de jour.
Il y eut un dernier coup de tonnerre si fort, et
qui éclata si près, que Renée jeta ses bras au cou
de son père et se cacha la tête contre lui.
" bêtote, c' est fini, " fit M Mauperin.
Elle, comme un oiseau qui sort un peu la tête de
dessous son aile, releva les yeux vers lui, et le
tenant toujours embrassé : " ah ! Je nous croyais
p323
tous morts ! " dit-elle avec un sourire il y avait
comme un regret.
Lx.
Un matin, en entrant chez Renée qui avait pas
une mauvaise nuit, M Mauperin la trouva dans un
demi-sommeil. Au bruit de son pas, elle entr' ouvrit
les yeux, et se tournant un peu : " ah ! C' est toi,
papa... et elle murmura confusément des mots au
milieu desquels M Mauperin entendit revenir le
mot voyage.
-qu' est-ce que tu parles de voyage ?
-oui... c' est comme si je revenais de loin... de
bien loin... de pays dont je ne me souviens plus... "
et ouvrant ses yeux tout grands, les deux mains
posées à plat sur les draps, elle semblait chercher
elle avait été et d' où elle venait. Un souvenir
confus, une pâle mémoire lui restait d' espaces,
d' étendues, de lieux vagues, de ces mondes et de
ces limbes les malades s' en vont pendant les
dernières nuits qui les détachent de la terre, et
dont ils sortent tout étonnés, avec l' étourdissement
et la stupeur de l' infini, comme si dans leur rêve
p324
oublié avaient battu les premiers coups d' ailes de
la mort !
" ce n' est rien, reprit-elle au bout d' un instant,
c' est l' opium... on m' en a donné cette nuit pour
dormir. "
et faisant un mouvement comme pour secouer sa
pensée : " tiens-moi la petite glace... que je fasse
ma toilette... plus haut... oh ! Les hommes,
c' est-il maladroit ! ... "
elle fit bouffer ses cheveux en y passant ses mains
maigres. Elle ramena sa fanchon de dentelle qui
s' était dérangée.
" là... maintenant... dit-elle, parle-moi... j' ai
envie qu' on me parle... "
et elle ferma presque les yeux pendant que son père
parlait.
" tu es fatiguée, Renée, je vais te laisser, lui
dit M Mauperin, en voyant qu' elle ne semblait pas
l' entendre.
-non ; je souffre un peu... dis toujours, ça me
distrait.
-mais tu ne m' écoutes pas... voyons, à quoi
penses-tu, ma chère petite ?
-je ne pense à rien... je cherchais... les rêves,
ce n' est pas comme ça... c' était... je ne
p325
sais plus... ah ! Fit-elle sous le pincement d' une
souffrance aiguë.
-tu souffres ? "
elle ne répondit pas.
M Mauperin ne put retenir un mouvement de lèvres,
et un regard de révolte jeté en l' air.
" pauvre père, lui dit Renée après quelques instants.
Moi, vois, je me résigne... non, il ne faut pas en
vouloir tant que cela à la souffrance... elle nous
a été donnée pour quelque chose, on ne nous fait pas
seulement souffrir pour souffrir. "
et d' une voix entrecoupée, et reprenant à tout
moment haleine, elle se mit à lui parler de tous
les bons côtés de la souffrance, de la source de
tendresse qu' elle ouvre en nous, des délicatesses
de coeur et des douceurs de caractère qu' elle donne
à ceux qui acceptent ses amertumes et ne se laissent
point aigrir par elle. Elle lui parla de toutes
les misères et de toutes les petitesses qui s' en
vont de nous lorsque nous souffrons, des instincts
d' ironie qu' on perd, du méchant rire qu' on dépouille,
du plaisir qu' on ne prend plus aux petites peines
des autres, de l' indulgence qui vient pour tout le
monde. " l' esprit, si tu savais comme cela me semble
bête maintenant, " lui dit-elle. Et M Mauperin
l' entendit remercier dans la souffrance une
p326
épreuve d' élection. Elle parlait de cet égoïsme et
de toute cette matière dont nous enveloppe la
santé, de cet endurcissement que fait le bien-être
du corps, et elle disait comme dans la maladie il
y agagement et délivrance, légèreté intérieure,
aspiration de nous-mêmes hors de nous. Elle parla
encore de la souffrance comme du mal qui nous ôte
l' orgueil, qui nous rappelle notre infirmité, qui
nous fait humains, qui nous mêle à tous ceux qui
souffrent, qui nous enfonce la charité dans la chair.
" et puis, sans elle, ajouta-t-elle, il nous
maquerait quelque chose ! ... d' être triste... "
et elle sourit.
Lxi.
" mon ami, nous sommes bien malheureux, disait un
soir, à quelques jours de là, M Mauperin à
Denoisel qui venait de sauter à bas d' une carriole
de louage. Oh ! J' avais un pressentiment que vous
viendriez... elle dort... vous la verrez demain. Oh !
Vous la trouverez bien changée... mais vous devez
avoir faim. Et il le fit entrer dans la salle à
manger l' on dressa un souper à la hâte.
-voyons, Monsieur Mauperin, disait Denoisel,
p327
elle est jeune... à son âge, il y a toujours de la
ressource... "
M Mauperin posa ses deux coudes sur la table, et
des larmes coulèrent lentement de ses yeux.
" mais enfin, voyons, Monsieur Mauperin, elle n' est
pas abandonnée par les médecins... il y a encore de
l' espérance... "
M Mauperin secoua la tête, ne répondit pas, et
continua à pleurer.
" elle n' est pas condamnée... "
-mais vous voyez bien que si ! Fit M Mauperin en
éclatant, et que je ne veux pas vous le dire ! On a
peur de tout, voyez-vous, quand on en est là... il
me semble... qu' il y a des mots qui font arriver les
choses, et celui-là... je croirais que ça tue ma
fille ! Et puis un miracle, pourquoi pas ? ... ils
m' ont parlé de miracles, les médecins... mon dieu !
Elle se lève encore. C' est beaucoup de se lever...
depuis deux jours, il y a du mieux, je trouve... et
puis deux en un an, ce serait trop ! ... oh ! Ce
serait trop ! ... mais mangez donc... vous ne mangez
rien, et M Mauperin mit un gros morceau dans
l' assiette de Denoisel. Enfin... il faut être des
hommes... voilà... qu' est-ce qu' il y a de nouveau
à Paris ?
-rien... je ne sais rien... j' arrive des
Pyrénées...
p328
c' est Madame Davarande qui m' a lu une de vos
lettres... mais elle est loin de la croire si
souffrante...
-vous n' avez pas de nouvelles de Barousse ?
-si... je l' ai rencontré en allant au chemin de
fer... je voulais l' emmener... mais vous savez,
Barousse... rien au monde ne lui ferait quitter
Paris pour huit jours... il faut qu' il fasse tous
les matins sa tournée sur les quais... l' idée de
manquer une gravure à toute marge...
-et les Bourjot ? Demanda M Mauperin avec un
effort.
On dit que Mademoiselle Bourjot ne se marie
toujours pas.
-pauvre enfant ! Elle l' aimait.
-quant à la mère... c' est tout ce qu' il y a de
plus triste, à ce qu' il paraît... une fin
affreuse... on parle de désordres, d' excès... de
folie... il est question maintenant de l' enfermer
dans une maison de santé...
p329
lxii.
" Renée, dit le lendemain M Mauperin en entrant
dans la chambre de sa fille, il y a quelqu' un en
bas qui voudrait te voir.
-quelqu' un ? Et elle regarda longuement son père.
Je sais qui : c' est Denoisel... tu lui as écrit ?
-pas du tout. Tu ne me demandais pas à le voir.
Je ne savais si ça te ferait plaisir... est-ce que
ça te contrarie ?
-mère, donne-moi mon petit fichu rouge... là...
dans le tiroir, dit-elle sans répondre. Il ne faut
pas lui faire peur non plus... et son fichu noué
en cravate : maintenant, amène-le bien vite. "
Denoisel entra dans la chambre imprégnée de cette
vague odeur des jeunes malades qui met dans une pièce
comme une senteur de bouquet fané et de fleurs
mourantes.
" c' est gentil, dit-elle, d' être venu... tenez, j' ai
mis pour vous ce fichu-là... vous m' aimiez avec... "
Denoisel se pencha sur ses mains et les embrassa.
p330
" c' est Denoisel, " dit dans le fond de la chambre
M Mauperin à sa femme.
Madame Mauperin ne parut pas entendre. Puis au
bout d' un instant, elle se leva, alla à Denoisel,
lui donna un baiser mort et retourna dans le coin
d' ombre où elle se tenait.
" eh bien ! Comment me trouvez-vous ? N' est-ce pas
que je ne suis pas si changée ? Et sans lui laisser
le temps de parler : c' est que j' ai un vilain papa
qui me trouve toujours mauvaise mine... et qui est
entêté ! J' ai beau lui dire que je vais mieux...
il me soutient que non. Quand je serai guérie, vous
verrez qu' il voudra toujours me croire malade... "
et voyant Denoisel regarder son bras près du
poignet que découvrait un bouton de manchette
défait :
" oh ! Fit-elle en le reboutonnant bien vite, j' ai
un peu maigri... mais ce n' est rien... je me
remplumerai... te rappelles-tu notre bonne histoire
à propos de ça, tu sais, papa ? ... dont nous avons
tant ri... chez le fermier de Breuvannes, chez
Têtevuide, à ce ner, tu sais bien ? Figurez-vous,
Denoisel, ce brave homme nous gardait des écrevisses
depuis deux ans. Au moment de nous mettre à table,
papa lui dit : -ah çà ! Où est votre
p331
fille, Têtevuide ? J' entends qu' elle dîne avec
nous... est-ce qu' elle n' est pas ici ? -mais si,
monsieur. -eh bien ! Qu' elle vienne, ou je ne
touche pas à votre soupe. Là-dessus, le père s' en
va à côté ; nous entendons parler, pleurer, ça
dure un quart d' heure. Il revient tout seul en nous
disant : c' est qu' elle n' ose pas... elle dit comme
ça qu' elle est trop maigre ! ... mais dis donc, re,
cette pauvre maman qui n' a pas quitté la chambre
depuis deux jours... maintenant que j' ai un
garde-malade, si tu lui faisais prendre un eu l' air ?
-ah ! Ma bonne Renée, lui dit Denoisel quand ils
furent seuls, vous ne savez pas comme cela me fait
plaisir de vous voir comme cela, de vous retrouver
avec cette gaieté ! Oh ! C' est bon signe... cela va
aller mieux, c' est moi qui vous le dis, et avec les
soins de ce bon papa, de cette pauvre maman, et de
votre vieille bête de Denoisel qui se met en pension
ici avec votre permission...
-vous aussi, mon pauvre ami ? ... mais regardez-moi
donc ! "
elle lui tendit les deux mains pour qu' il l' aidât à
se retourner un peu sur le côté, de manière à lui
faire face et à avoir la figure au jour. " me
voyez-vous bien à psent ? "
p332
le sourire avait glissé de ses yeux, de sa bouche.
La vie était subitement tombée de ses traits comme
un masque.
" eh bien ! Oui, dit-elle en baissant la voix, c' est
fini, et je n' en ai plus pour longtemps ! ... oh ! Je
voudrais que ce fût demain... je n' en peux plus,
voyez-vous... de faire ce que je fais... je n' en
peux plus de les remonter tous ici... je n' ai plus
de forces, je suis à bout... et j' ai hâte d' en
finir... il ne me voit pas, n' est-ce pas ? Je ne
peux pas le tuer d' avance, voyez-vous ! Quand il me
voit rire... il a beau me savoir condamnée, il ne
sait plus, il ne voit plus, il ne se rappelle plus !
Eh bien ! Il faut que je rie. Ah ! Ceux qui s' en vont
comme ils veulent... finir en étant tranquille...
mourir... à son aise, dans son coin, la tête contre
le mur... mais c' est doux, ça ! Mais ce n' est rien
de s' en aller comme ça ! ... enfin, le plus fort est
fait... et puis vous voilà... vous me donnerez du
courage... si je faiblis, vous serez là pour me
soutenir... et quand... quand je m' en irai... je
compte sur vous... vous resterez auprès de lui les
premiers mois... ah ! Ne pleurez pas, dit-elle, vous
me feriez pleurer ! "
il y eut un instant de silence.
" jà six mois de l' enterrement de mon frère !
p333
Reprit Renée. Nous ne nous sommes revus qu' une fois
depuis ce jour-là. L' affreuse crise que j' ai eue,
vous rappelez-vous ?
-oui, oui, je me rappelle bien, dit Denoisel. ça
m' est revenu assez souvent... je vous vois encore,
ma pauvre enfant, avec le geste d' horrible
souffrance que vous avez fait, avec vos lèvres qui
voulaient appeler, parler, et qui ne pouvaient pas
prononcer une parole...
-et qui ne pouvaient pas prononcer une parole, fit
Renée en répétant les derniers mots de Denoisel.
Elle ferma les yeux, sa bouche eut pendant une
seconde le murmure d' une prière. Puis, avec une
expression de bonheur qui surprit Denoisel, elle
lui dit : ah ! Que je suis heureuse de vous voir,
mon ami ! ... à nous deux nous aurons du courage,
vous verrez... et nous les attraperons bien, les
pauvres gens !
Lxiii.
Il faisait d' étouffantes chaleurs. Le soir on laissait
les fenêtres de la chambre de Renée ouvertes, et
l' on n' allumait pas de lampe, pour ne pas attirer
p334
les papillons qui lui donnaient de grandes peurs.
On causait, puis à mesure que le jour s' éteignait,
les paroles tombaient avec les pensées dans le
recueillement des heures sans lumière et des veries
voilées. Tous les trois ne se disaient bientôt plus
rien ; ils restaient muets, respiraient le ciel,
s' abandonnaient au soir. M Mauperin tenait
seulement la main de sa fille, et de temps en temps
la pressait. L' obscurité venait. Toute la pièce
s' assombrissait. Couchée sr sa chaise longue,
Renée disparaissait dans la vague blancheur de son
peignoir. Il arrivait un instant où l' on ne
distinguait plus rien, et où la chambre se mêlait
au ciel. Renée alors se mettait à parler d' une voix
basse et pénétrante. Elle avait de douces et hautes
paroles, des paroles tendres, émues et graves, qui
tantôt ressemblaient au chant d' une belle conscience,
et tantôt retombaient autour d' elle ainsi que des
consolations d' ange. Ses pensées s' élevaient, en
pardonnant à toutes choses ; par moments, ce qu' elle
disait arrivait à l' oreille de plus loin que la
terre, de plus haut que la vie, et peu à peu, une
sorte de terreur sacrée, faite des solennités de
l' ombre et du silence, de la nuit et de la mort,
descendait dans la chambre où M Mauperin, Madame
Mauperin et Denoisel écoutaient tout
p335
ce qui s' envolait déjà de la mourante dans cette
voix !
Lxiv.
Aux murs le papier montrait des bouquets dénos,
des blés, des bluets, des coquelicots. Au plafond,
un ciel était peint, léger, matinal, plein de
vapeurs. Entre la porte et la fenêtre un prie-dieu
en bois sculpté, avec un coussin en tapisserie,
avait comme une place amie, familière et discrète
dans un coin : au-dessus brillait, à contre-jour,
un bénitier de cuivre qui représentait le baptême
de Jésus par saint Jean. à l' angle opposé, une
petite étagère suspendue au mur avec des cordons de
soie, laissant voir des dos de livres penchés l' un
sur l' autre, et des cartonnages en toile d' ouvrages
anglais. Devant la fenêtre encadrée de plantes
grimpantes qui se rejoignaient en haut et trempaient
dans la lumière le bord de leurs feuilles, un miroir
garni de velours bleu posait sur une toilette à
dessous de soie recouvert d' une guipure, au milieu
de flacons à bouchons d' argent. La cheminée, en
retour et dans un pan coupé, avait sa glace
entourée du même velours tendre que le miroir de la
p336
toilette. Aux deux tés de la glace étaient une
miniature de la mère de Renée encore jeune, avec
un fil de perles au cou, et un daguerotype de sa
re plus âgée. Au-dessus, un portrait de son père,
en uniforme, peint par elle, et dont le cadre était
incliné, semblait se pencher sur toute la chambre.
Une servante de bois de rose portait, devant la
cheminée, le dernier caprice de la malade : le pot
à eau et la cuvette de Saxe qu' elle avait désirés.
Un peu plus loin, près de la seconde fenêtre,
étaient accrochés les souvenirs rapportés par Renée
dans sa jupe d' amazone, ss reliques de courses et
de chasse, des cravaches, un fouet des Pyrénées ;
des pieds de cerfs tressés avec des rubans bleu et
nacarat laissaient pendre une carte qui disaient le
jour et le lieu la bête avait été forcée. Au delà
de la fenêtre, un petit secrétaire qui avait été le
secrétaire de son père à l' école militaire, avait
sur sa tablette des boîtes, des paniers, les cadeaux
des premiers jours de l' an passés. Le lit n' était
que mousseline. Au fond et comme sous l' aile de ses
rideaux, tous les livres de messe que Renée avait
eus depuis son enfance, étaient rangés sur une
étagère algérienne à laquelle des chapelets
pendaient. Puis venait une commode, qu' encombraient
mille riens, des petits ménages de poupée,
p337
des petites choses de verre, des bijoux de boutique
à cinq sous, des joujoux gagnés à des loteries,
jusqu' à des animaux faits en mie de pain cuite au
four avec leurs quatre pattes en allumettes, tout
ce petit musée d' enfantillages, que les jeunes
filles font des petits morceaux de leur coeur et des
miettes de leur vie !
La chambre rayonnait. Midi l' emplissait de chaleur
et de clarté. Auprès du lit, sur une petite table
arrangée en autel et couverte d' un linge, deux
bougies blaient, dont les flammes palpitaient
dans le jour d' or. Un silence de prière, coupé de
sanglots, laissait entendre derrière la porte le
pas lourd d' un prêtre de campagne s' éloignant. Puis
tout se tut, et les larmes s' arrêtèrent tout à coup
autour de la mourante, suspendues par un miracle de
l' agonie.
En quelques minutes, la maladie, les signes et
l' anxiété de la souffrance s' étaient effacés sur la
figure amaigrie de Renée. Une beauté d' extase et
de suprême délivrance, devant laquelle son père,
sa re, son ami étaient tombés à genoux. La douceur,
la paix d' un ravissement était descendue sur elle.
Un rêve semblait mollement renverser sa tête sur
les oreillers. Ses yeux grands ouverts, tournés en
haut, paraissaient s' emplir
p338
d' infini, son regard, peu à peu, prenait la fixité
des choses éternelles.
De tous ses traits se levait comme une aspiration
bienheureuse. Un reste de vie, un dernier souffle
tremblait au bord de sa bouche endormie,
entr' ouverte et souriante. Son teint était devenu
blanc. Une pâleur argentée donnait à sa peau, donnait
à son front une mate splendeur. On eût dit qu' elle
touchait déjà de la tête un autre jour que le nôtre :
la mort s' approchait d' elle comme une lumière.
C' était la transfiguration de ces maladies de coeur
qui ensevelissent les mourantes dans la beauté de
leur âme, et emportent au ciel le visage des jeunes
mortes !
Lxv.
Ceux qui voyagent au loin ont peut-être rencontré
dans des villes ou dans des ruines, une année en
Russie, une autre en égypte, deux vieillards, un
homme et une femme qui semblent marcher devant eux,
sans regarder et sans voir. C' est le nage
Mauperin. C' est ce père et cette mère. Ils sont
seuls. L' enfant qui leur restait, la soeur de
Renée, est morte en couches.
p339
Ils ont tout vendu, et sont partis. Ils ne tiennent
plus à rien. Un pays les mène à un pays, un lit
d' hôtel à un lit d' hôtel. Ils vont comme les choses
déracinées et jetées au vent. Ils errent, ils
tournent dans l' exil de la terre, fuyant des tombes
et portant des morts, essayant de lasser leur douleur
à la fatigue des chemins, traînant à tous les bouts
du monde leur vie pour l' user.
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