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textuelles Frantextalisée par l'Institut National de la
Langue Française (InaLF)
Poil de carotte [Document électronique] : roman / Jules Renard
LES POULES
p1
-je parie, dit Madame Lepic, qu' Honorine
a encore oublié de fermer les poules.
C' est vrai. On peut s' en assurer par la
fenêtre. Là-bas, tout au fond de la grande cour,
le petit toit aux poules découpe, dans la nuit,
le carré noir de sa porte ouverte.
-Félix, si tu allais les fermer ? Dit
Madame Lepic à l' aîné de ses trois enfants.
-je ne suis pas ici pour m' occuper des
poules, ditlix, garçon pâle, indolent et
poltron.
-et toi, Ernestine ?
-oh ! Moi, maman, j' aurais trop peur !
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Grand-fre Félix et soeur Ernestine lèvent
à peine la tête pourpondre. Ils lisent,
très intéressés, les coudes sur la table,
presque front contre front.
-dieu, que je suis te ! Dit Madame Lepic.
Je n' y pensais plus. Poil De Carotte,
va fermer les poules !
Elle donne ce petit nom d' amour à son
dernier né, parce qu' il a les cheveux roux et
la peau tachée. Poil De Carotte, qui joue
à rien sous la table, se dresse et dit avec
timidité :
-mais, maman, j' ai peur aussi, moi.
-comment ? Répond Madame Lepic, un
grand gars comme toi ! C' est pour rire.
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-on le connt ; il est hardi comme un
bouc, dit sa soeur Ernestine.
-il ne craint rien ni personne, dit Félix,
son grand frère.
Ces compliments enorgueillissent
Poil De Carotte, et, honteux d' en être
indigne, il lutte décontre sa couardise.
Pour l' encourager définitivement, sare lui
promet une gifle.
p3
-au moins, éclairez-moi, dit-il.
Madame Lepic hausse les épaules, Félix
sourit avec pris. Seule pitoyable, Ernestine
prend une bougie et accompagne petit fre
jusqu' au bout du corridor.
-je t' attendrai là, dit-elle.
Mais elle s' enfuit tout de suite, terrifiée,
parce qu' un fort coup de vent fait vaciller la
lumière et l' éteint.
Poil De Carotte, les fesses collées, les
talons plantés, se met à trembler dans les
ténèbres. Elles sont si épaisses qu' il se croit
aveugle. Parfois une rafale l' enveloppe, comme
un drap glacé, pour l' emporter. Des renards,
des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans
ses doigts, sur sa joue ? Le mieux est de
se précipiter, au juger, vers les poules, la
tête en avant, afin de trouer l' ombre. Tâtonnant,
il saisit le crochet de la porte. Au bruit
de ses pas, les poules effarées s' agitent en
gloussant sur leur perchoir. Poil De Carotte
leur crie :
-taisez-vous donc, c' est moi !
Ferme la porte et se sauve, les jambes, les
bras comme ailés. Quand il rentre, haletant,
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fier de lui, dans la chaleur et la lumière,
il lui semble qu' il échange des loques
pesantes de boue et de pluie contre un
tement neuf et léger. Il sourit, se tient
droit, dans son orgueil, attend les licitations,
et maintenant hors de danger, cherche sur le
visage de ses parents la trace des inquiétudes
qu' ils ont eues.
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Mais grand fre Félix et soeur Ernestine
continuent tranquillement leur lecture, et
Madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle :
-Poil De Carotte, tu iras les fermer
tous les soirs.
LES PERDRIX
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Comme à l' ordinaire, M. Lepic vide sur
la table sa carnassière. Elle contient deux
perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une
ardoise pendue au mur. C' est sa fonction.
Chacun des enfants a la sienne. Soeur Ernestine
dépouille et plume le gibier. Quant à
Poil De Carotte, il est spécialement
chargé d' achever les pces blessées. Il doit
ce privilège à la dureté bien connue de son
coeur sec.
Les deux perdrix s' agitent, remuent le col.
p6
Madame Lepic
qu' est-ce que tu attends pour les tuer ?
Poil De Carotte
maman, j' aimerais autant les marquer sur
l' ardoise, à mon tour.
Madame Lepic
l' ardoise est trop haute pour toi.
Poil De Carotte
alors, j' aimerais autant les plumer.
Madame Lepic
ce n' est pas l' affaire des hommes.
Poil De Carotte prend les deux perdrix.
On lui donne obligeamment les indications
d' usage :
-serre-les là, tu sais bien, au cou, à
rebrousse-plume.
Une pièce dans chaque main derrière son
dos, il commence.
Monsieur Lepic
deux à la fois, mâtin !
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Poil De Carotte
c' est pour aller plus vite.
Madame Lepic
ne fais donc pas ta sensitive ; en dedans,
tu savoures ta joie.
Les perdrix se fendent, convulsives, et, les
ailes battantes, éparpillent leurs plumes.
Jamais elles ne voudront mourir. Il
étranglerait plus aisément, d' une main, un
camarade. Il les met entre ses deux genoux,
pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt
blanc, en sueur, la tête haute afin de ne rien
voir, il serre plus fort.
Elles s' obstinent.
Pris de la rage d' en finir, il les saisit par
les pattes et leur cogne la tête sur le bout de
son soulier.
-oh ! Le bourreau ! Le bourreau ! S' écrient
grand frère Félix et soeur Ernestine.
-le fait est qu' il raffine, dit Madame
Lepic. Les pauvres bêtes ! Je ne voudrais pas
être à leur place, entre ses griffes.
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M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort
écoeuré.
-voilà ! Dit Poil De Carotte, en jetant les
perdrix mortes sur la table.
Madame Lepic les tourne, les retourne. Des
petits cnes brisés du sang coule, un peu de
cervelle.
-il était temps de les lui arracher, dit-elle.
Est-ce assez cochon ?
Grand frèrelix dit :
-c' est positif qu' il ne les a pas ussies
comme les autres fois.
C'EST LE CHIEN
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M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés
sous la lampe, lisent, l' un le journal, l' autre
son livre de prix ; Madame Lepic tricote,
grand frère Félix grille ses jambes au feu et
Poil De Carotte par terre se rappelle des
choses.
Tout à coup Pyrame, qui dort sous le
paillasson, pousse un grognement sourd.
-chtt ! Fait M. Lepic.
Pyrame grogne plus fort.
-imcile ! Dit Madame Lepic.
Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie
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que chacun sursaute. Madame Lepic porte
la main à son coeur. M. Lepic regarde
le chien de travers, les dents serrées. Grand
frère Félix jure et bientôt on ne s' entend
plus.
-veux-tu te taire, sale chien ! Tais-toi donc,
bougre !
Pyrame redouble. Madame Lepic lui
donne des claques. M. Lepic le frappe de son
journal, puis du pied. Pyrame hurle à plat
ventre, le nez bas, par peur des coups, et on
dirait que rageur, la gueule heurtant le
paillasson, il casse sa voix en éclats.
La core suffoque les Lepic. Ils s' acharnent,
debout, contre le chien couché qui leur
tient tête.
Les vitres crissent, le tuyau du poêle
chevrote et soeur Ernestine même jappe.
Mais Poil De Carotte, sans qu' on le lui
ordonne, est allé voir ce qu' il y a. Un
chemineau attardé passe dans la rue peut-être
et rentre tranquillement chez lui, à moins
qu' il n' escalade le mur du jardin pour voler.
Poil De Carotte, par le long corridor noir,
s' avance, les bras tendus vers la porte. Il
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trouve le verrou et le tire avec fracas, mais
il n' ouvre pas la porte.
Autrefois il s' exposait, sortait dehors, et
sifflant, chantant, tapant du pied, il
s' efforçait d' effrayer l' ennemi.
Aujourd' hui il triche.
Tandis que ses parents s' imaginent qu' il
fouille hardiment les coins et tourne autour
de la maison en gardien fidèle, il les trompe
et reste collé derrière la porte.
Un jour il se fera pincer, mais depuis
longtemps sa ruse lui réussit.
Il n' a peur que d' éternuer et de tousser. Il
retient son souffle et s' il lève les yeux, il
aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de
la porte, trois ou quatre étoiles dont
l' étincelante pureté le glace.
Mais l' instant est venu de rentrer. Il ne faut
pas que le jeu se prolonge trop. Les soupçons
s' éveilleraient.
De nouveau, il secoue avec ses mains frêles
le lourd verrou qui grince dans les crampons
rouillés et il le pousse bruyamment jusqu' au
fond de la gorge. à ce tapage, qu' on juge s' il
revient de loin et s' il a fait son devoir !
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Chatouillé au creux du dos, il court vite
rassurer sa famille.
Or, comme la dernière fois, pendant son
absence, Pyrame s' est tu, les Lepic calmés
ont repris leurs places inamovibles et,
quoiqu' on ne lui demande rien, Poil De Carotte
dit tout de même par habitude :
-c' est le chien qui rêvait.
LE CAUCHEMAR
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Poil De Carotte n' aime pas les amis de la
maison. Ils lerangent, lui prennent son lit
et l' obligent à coucher avec sa mère. Or, si
le jour il possède tous les fauts, la nuit
il a principalement celui de ronfler. Il ronfle
exprès, sans aucun doute.
La grande chambre, glaciale même en at,
contient deux lits. L' un est celui de
M. Lepic, et dans l' autre Poil De Carotte
va reposer, à côté de sa mère, au fond.
Avant de s' endormir, il toussote sous le
drap, pour déblayer sa gorge. Mais peut-être
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ronfle-t-il du nez ? Il fait souffler en
douceur ses narines afin de s' assurer qu' elles
ne sont pas bouchées. Il s' exerce à ne point
respirer trop fort.
Mais dès qu' il dort, il ronfle. C' est comme
une passion.
Aussitôt Madame Lepic lui entre deux
ongles, jusqu' au sang, dans le plus gras
d' une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.
Le cri de Poil De Carotte réveille
brusquement M. Lepic, qui demande :
-qu' est-ce que tu as ?
-il a le cauchemar, dit Madame Lepic.
Et elle chantonne, à la manière des nourrices,
un air berceur qui semble indien.
Du front, des genoux poussant le mur,
comme s' il voulait l' abattre, les mains
plaquées sur ses fesses pour parer le pinçon
qui va venir au premier appel des vibrations
sonores, Poil De Carotte se rendort dans
le grand lit où il repose, à té de sa mère,
au fond.
SAUF VOTRE RESPECT
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Peut-on, doit-on le dire ? Poil De Carotte,
à l' âge où les autres communient, blancs de
coeur et de corps, est resté malpropre. Une
nuit, il a trop attendu, n' osant demander.
Il espérait, au moyen de tortillements
gradués, calmer le malaise.
Quelle prétention !
Une autre nuit, il s' est rêvé commodément
installé contre une borne, à l' écart, puis il
a fait dans ses draps, tout innocent, bien
endormi. Il s' éveille.
Pas plus de borne ps de lui qu' à son
étonnement !
p16
Madame Lepic se garde de s' emporter. Elle
nettoie, calme, indulgente, maternelle. Et
me, le lendemain matin, comme un enfant
gâté, Poil De Carotte jeune avant de se
lever.
Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une
soupe soignée, où Madame Lepic, avec une
palette de bois, en a délayé un peu, oh ! Ts
peu.
à son chevet, grand frère Félix et soeur
Ernestine observent Poil De Carotte
d' un air sournois, pts à éclater de rire
au premier signal. Madame Lepic, petite
cuillerée par petite cuillerée, donne la
becquée à son enfant.
Du coin de l' oeil, elle semble dire à grand
frère Félix et à soeur Ernestine :
-attention ! Préparez-vous !
-oui, maman.
Par avance, ils s' amusent des grimaces
futures. On aurait dû inviter quelques voisins.
Enfin, Madame Lepic, avec un dernier regard
aux aînés comme pour leur demander :
-y êtes-vous ?
Lève lentement la dernière cuillerée,
l' enfonce jusqu' à la gorge, dans la
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bouche grande ouverte de Poil De Carotte,
le bourre, le gave, et lui dit, à la fois
goguenarde et dégtée :
-ah ! Ma petite salissure, tu en as mangé,
tu en as mangé, et de la tienne encore, de
celle d' hier.
-je m' en doutais, répond simplement
Poil De Carotte, sans faire la figure
espérée.
Il s' y habitue, et quand on s' habitue à une
chose, elle finit par n' être plus dle du
tout.
LE POT
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chapitre 1 :
comme il lui est arrivé déjà plus d' un
malheur au lit, Poil De Carotte a bien soin
de prendre ses précautions chaque soir. En
été, c' est facile. à 9 heures, quand
Madame Lepic l' envoie se coucher,
Poil De Carotte fait volontiers un tour
dehors ; et il passe une nuit tranquille.
L' hiver, la promenade devient une corvée.
Il a beau prendre, dès que la nuit tombe et
p20
qu' il ferme les poules, une première
précaution, il ne peut esrer qu' elle
suffira jusqu' au lendemain matin. On dîne,
on veille, 9 heures sonnent, il y a longtemps
que c' est la nuit, et la nuit va durer
encore une éternité. Il faut que
Poil De Carotte prenne une deuxième
précaution.
Et ce soir, comme tous les soirs, il
s' interroge.
-ai-je envie ? Se dit-il ; n' ai-je pas envie ?
D' ordinaire il se répond " oui " , soit que,
sincèrement, il ne puisse reculer, soit que
la lune l' encourage par son éclat. Quelquefois
M. Lepic et grand frère Félix lui donnent
l' exemple. D' ailleurs la cessité ne
l' oblige pas toujours à s' éloigner de la
maison, jusqu' au fossé de la rue, presque en
pleine campagne. Le plus souvent il s' arte
au bas de l' escalier ; c' est selon.
Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux,
le vent a éteint les étoiles et les noyers
ragent dans les prés.
-ça se trouve bien, conclut Poil De Carotte,
après avoir délibéré sans hâte, je n' ai pas
envie.
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Il dit bonsoir à tout le monde, allume une
bougie, et gagne au fond du corridor, à
droite, sa chambre nue et solitaire. Il se
déshabille, se couche et attend la visite de
Madame Lepic. Elle le borde serré, d' un
unique renfoncement, et souffle la bougie.
Elle lui laisse la bougie et ne lui laisse
point d' allumettes. Et elle l' enferme à clef
parce qu' il est peureux. Poil De Carotte
goûte d' abord le plaisir d' être seul. Il se
plaît à songer dans les ténèbres. Il repasse
sa journée, se félicite de l' avoir fréquemment
échap belle, et compte, pour demain, sur une
chance égale. Il se flatte que, deux jours
de suite ! Madame Lepic ne fera pas
attention à lui, et il essaie de s' endormir
avec ce rêve.
à peine a-t-il fermé les yeux qu' il éprouve
un malaise connu.
-c' était inévitable, se dit Poil De Carotte.
Un autre se lèverait. Mais Poil De Carotte
sait qu' il n' y a pas de pot sous le lit.
Quoique Madame Lepic puisse jurer le
contraire, elle oublie toujours d' en mettre un.
D' ailleurs, à
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quoi bon ce pot, puisque Poil De Carotte
prend ses pcautions ?
Et Poil De Carotte raisonne, au lieu de
se lever.
-tôt ou tard, il faudra que jede, se
dit-il. Or, plus jesiste, plus j' accumule.
Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai
peu, et mes draps auront le temps decher
à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par
expérience, que maman n' y verra goutte.
Poil De Carotte se soulage, referme ses
yeux en toute sécurité et commence un bon
somme.
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chapitre ii :
brusquement il s' éveille et écoute son
ventre.
-oh ! Oh ! Dit-il, ça se gâte !
Tout à l' heure il se croyait quitte. C' était
trop de veine. Il a pécpar paresse hier
soir. Sa vraie punition approche.
Il s' assied sur son lit et tâche de réfléchir.
La porte est fermée à clef. La fenêtre a des
barreaux. Impossible de sortir.
Pourtant il se lève et va tâter la porte et
les barreaux de la fenêtre. Il rampe par
terre et ses mains rament sous le lit à la
recherche d' un pot qu' il sait absent.
Il se couche et se lève encore. Il aime mieux
remuer, marcher, trépigner que dormir
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et ses deux poings refoulent son
ventre qui se dilate.
-maman ! Maman ! Dit-il d' une voix molle,
avec la crainte d' être entendu, car si
Madame Lepic surgissait, Poil De Carotte,
guéri net, aurait l' air de se moquer d' elle.
Il ne veut que pouvoir dire demain, sans
mentir, qu' il appelait.
Et comment crierait-il ? Toutes ses forces
s' usent à retarder le désastre.
Bientôt une douleur suprême met
Poil De Carotte en danse. Il se cogne
au mur et rebondit. Il se cogne au fer du
lit.
Il se cogne à la chaise, il se cogne à la
cheminée, dont il lève violemment le tablier
et il s' abat entre les chenets, tordu, vaincu, heureux
d' un bonheur absolu.
Le noir de la chambre s' épaissit.
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chapitre iii :
Poil De Carotte ne s' est endormi qu' au
petit jour, et il fait la grasse matinée,
quand Madame Lepic pousse la porte et
grimace, comme si elle reniflait de travers.
-quelle drôle d' odeur ! Dit-elle.
-bonjour, maman, dit Poil De Carotte.
Madame Lepic arrache les draps, flaire les
coins de la chambre et n' est pas longue à
trouver.
-j' étais malade et il n' y avait pas de pot,
se dépêche de dire Poil De Carotte, qui
juge que c' est là son meilleur moyen de
défense.
-menteur ! Menteur ! Dit Madame Lepic.
Elle se sauve, rentre avec un pot qu' elle
cache et qu' elle glisse prestement sous le
lit,
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flanque Poil De Carotte debout, ameute la
famille et s' écrie :
-qu' est-ce que j' ai donc fait au ciel pour
avoir un enfant pareil ?
Et tantôt elle apporte des torchons, un seau
d' eau, elle inonde la cheminée comme si elle
éteignait le feu, elle secoue la literie et
elle demande de l' air ! De l' air ! Affairée
et plaintive.
Et tantôt elle gesticule au nez de
Poil De Carotte :
-misérable ! Tu perds donc le sens ! Te
voilà doncnaturé ! Tu vis donc comme les
bêtes ! On donnerait un pot à une te,
qu' elle saurait s' en servir. Et toi, tu
imagines de te vautrer dans les chemies.
Dieu m' est témoin que tu me rends imbécile,
et que je mourrai folle, folle, folle !
Poil De Carotte, en chemise et pieds nus,
regarde le pot. Cette nuit il n' y avait pas de
pot, et maintenant il y a un pot,, au pied
du lit. Ce pot vide et blanc l' aveugle, et
s' il s' obstinait encore à ne rien voir, il
aurait du toupet.
Et, comme sa famille solée, les voisins
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goguenards qui défilent, le facteur qui vient
d' arriver, le tarabustent et le pressent de
questions :
-parole d' honneur ! Répond enfin
Poil De Carotte, les yeux sur le pot, moi
je ne sais plus. Arrangez-vous.
LES LAPINS
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-il ne reste plus de melon pour toi, dit
Madame Lepic ; d' ailleurs, tu es comme moi,
tu ne l' aimes pas.
-ça se trouve bien, se dit Poil De Carotte.
On lui impose ainsi ses goûts et ses goûts.
En principe, il doit aimer seulement ce
qu' aime sa mère. Quand arrive le fromage :
-je suis bien sûre, dit Madame Lepic,
que Poil De Carotte n' en mangera pas.
Et Poil De Carotte pense :
-puisqu' elle en est re, ce n' est pas la
peine d' essayer.
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En outre, il sait que ce serait dangereux.
Et n' a-t-il pas le temps de satisfaire ses plus
bizarres caprices dans des endroits connus
de lui seul ? Au dessert, Madame Lepic
lui dit :
-va porter ces tranches de melon à tes
lapins.
Poil De Carotte fait la commission au
petit pas, en tenant l' assiette bien
horizontale afin de ne rien renverser.
à son entrée sous leur toit, les lapins,
coiffés en tapageurs, les oreilles sur
l' oreille, le nez en l' air, les pattes de
devant raides comme s' ils allaient jouer du
tambour, s' empressent autour de lui.
-oh ! Attendez, dit Poil De Carotte ;
un moment, s' il vous plaît, partageons.
S' étant assis d' abord sur un tas de crottes,
de seneçon rongé jusqu' à la racine, de
trognons de choux, de feuilles de mauves, il
leur donne les graines de melon et boit le
jus lui-même : c' est doux comme du vin doux.
Puis il râcle avec les dents ce que sa
famille a laissé aux tranches de jaune sucré,
tout ce
p31
qui peut fondre encore, et il passe le vert
aux lapins en rond sur leur derrière.
La porte du petit toit est fere.
Le soleil des siestes enfile les trous des
tuiles et trempe le bout de ses rayons dans
l' ombre fraîche.
LA PIOCHE
p33
Grand frèrelix et Poil De Carotte
travaillent côte à côte. Chacun a sa pioche.
Celle de grand frère Félix a été faite sur
mesure, chez le machal-ferrant, avec du
fer. Poil De Carotte a fait la sienne tout
seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la
besogne et rivalisent d' ardeur. Soudain, au
moment où il s' y attend le moins, (c' est
toujours à ce moment précis que les malheurs
arrivent), Poil De Carotte roit un coup
de pioche en plein front.
p34
Quelques instants après, il faut transporter,
coucher avec précaution, sur le lit, grand
frère Félix qui vient de se trouver mal à la
vue du sang de son petit frère. Toute la
famille est là, debout, sur la pointe du pied,
et soupire, appréhensive.
-où sont les sels ?
-un peu d' eau bien fraîche, s' il vous plaît,
pour mouiller les tempes.
Poil De Carotte monte sur une chaise afin
de voir par-dessus les épaules, entre les
têtes. Il a le front band' un linge déjà
rouge, où le sang suinte et s' écarte.
M. Lepic lui a dit :
-tu t' es joliment fait moucher !
Et sa soeur Ernestine qui a pansé la
blessure :
-c' est entré comme dans du beurre.
Il n' a pas crié, car on lui a fait observer
que cela ne sert à rien.
Mais voici que grand frère Félix ouvre un
oeil, puis l' autre. Il en est quitte pour la peur,
et comme son teint graduellement se colore,
l' inquiétude, l' effroi se retirent des coeurs.
p35
-toujours le me, donc ! Dit Madame Lepic
à Poil De Carotte ; tu ne pouvais pas
faire attention, petit imbécile !
LA CARABINE
p37
M. Lepic dit à ses fils :
-vous avez assez d' une carabine pour
deux. Des fres qui s' aiment mettent tout
en commun.
-oui papa,pond grand frère Félix,
nous nous partagerons la carabine. Et même
il suffira que Poil De Carotte me la
prête de temps en temps.
Poil De Carotte ne dit ni oui ni non, il
se fie.
M. Lepic tire du fourreau vert la carabine
et demande :
p38
-lequel des deux la portera le premier ?
Il semble que ce doit être l' aîné.
Grand Frère Félix
je cède l' honneur à Poil De Carotte.
Qu' il commence !
Monsieur Lepic
Félix, tu te conduis gentiment, ce matin.
Je m' en souviendrai.
M. Lepic installe la carabine sur l' épaule
de Poil De Carotte.
Monsieur Lepic
allez, mes enfants, amusez-vous sans vous
disputer.
Poil De Carotte
emmène-t-on le chien ?
Monsieur Lepic
inutile. Vous ferez le chien chacun à votre
tour. D' ailleurs, des chasseurs comme vous ne
blessent pas : ils tuent raide.
Poil De Carotte et grand fre Félix
s' éloignent. Leur costume simple est celui de
tous
p39
les jours. Ils regrettent de n' avoir pas de
bottes, mais M. Lepic leur déclare souvent
que le vrai chasseur les prise. La
culotte du vrai chasseur traîne sur ses
talons. Il ne la retrousse jamais. Il marche
ainsi dans la patouille, les terres labourées,
et des bottes se forment bientôt, montent
jusqu' aux genoux, solides, naturelles, que
la servante a la consigne de respecter.
-je pense que tu ne reviendras pas
bredouille, dit grand frère Félix.
-j' ai bon espoir, dit Poil De Carotte.
Il éprouve une mangeaison au défaut de
l' épaule et se refuse d' y coller la crosse de
son arme à feu.
-hein ! Dit grand frère Félix, je te la
laisse porter tout ton soûl !
-tu es mon frère, dit Poil De Carotte.
Quand une bande de moineaux s' envole, il
s' arrête et fait signe à grand frèrelix
de ne plus bouger. La bande passe d' une haie
à l' autre. Le dos v, les deux chasseurs
s' approchent sans bruit, comme si les moineaux
dormaient. La bande tient mal, et pépiante,
va se poser ailleurs. Les deux chasseurs se
redressent ;
p40
grand frère Félix jette des insultes.
Poil De Carotte, bien que son coeur
batte, paraît moins impatient. Il redoute
l' instant où il devra prouver son adresse.
S' il manquait ! Chaque retard le soulage.
Or, cette fois, les moineaux semblent
l' attendre.
Grand Frère Félix
ne tire pas, tu es trop loin.
Poil De Carotte
crois-tu ?
Grand Frère Félix
pardine ! ça trompe de se baisser. On se
figure qu' on est dessus ; on en est très
loin.
Et grand frère Félix se démasque afin de
montrer qu' il a raison. Les moineaux,
effrayés, repartent.
Mais il en reste un, au bout d' une branche
qui plie et le balance. Il hoche la queue,
remue late, offre son ventre.
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Poil De Carotte
vraiment, je peux le tirer, celui-là, j' en
suis sûr.
Grand Frère Félix
ote-toi voir. Oui, en effet, tu l' as beau.
Vite, prête-moi ta carabine.
Et déjà Poil De Carotte, les mains vides,
désar, bâille : à sa place, devant lui,
grand frère Félix épaule, vise, tire, et le
moineau tombe.
C' est comme un tour d' escamotage.
Poil De Carotte tout à l' heure serrait
la carabine sur son coeur. Brusquement, il
l' a perdue, et maintenant il la retrouve,
car grand frère Félix vient de la lui
rendre, puis, faisant le chien, court
ramasser le moineau et dit :
-tu n' en finis pas, il faut te décher
un peu.
Poil De Carotte
un peu beaucoup.
Grand Frère Félix
bon, tu boudes !
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Poil De Carotte
dame, veux-tu que je chante ?
Grand Frère Félix
mais puisque nous avons le moineau, de
quoi te plains-tu ? Imagine-toi que nous
pouvions le manquer.
Poil De Carotte
oh ! Moi...
Grand Frère Félix
toi ou moi, c' est la me chose. Je l' ai
tué aujourd' hui, tu le tueras demain.
Poil De Carotte
ah ! Demain.
Grand Frère Félix
je te le promets.
Poil De Carotte
je sais ? Tu me le promets, la veille.
Grand Frère Félix
je te le jure ; es-tu content ?
p43
Poil De Carotte
enfin ! ... mais si tout de suite nous
cherchions un autre moineau ; j' essaierais
la carabine.
Grand Frère Félix
non, il est trop tard. Rentrons, pour que
maman fasse cuire celui-ci. Je te le donne.
Fourre-le dans ta poche, gros bête, et
laisse passer le bec.
Les deux chasseurs retournent à la maison.
Parfois ils rencontrent un paysan qui les
salue et dit :
-garçons, vous n' avez pas tué le re,
au moins ?
Poil De Carotte, flatté, oublie sa rancune.
Ils arrivent, raccommodés, triomphants, et
M. Lepic, dès qu' il les aperçoit, s' étonne :
-comment, Poil De Carotte, tu portes
encore la carabine ! Tu l' as donc portée
tout le temps ?
-presque, dit Poil De Carotte.
LA TAUPE
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Poil De Carotte trouve dans son chemin une
taupe, noire comme un ramonat. Quand il a
bien jo avec, il se décide à la tuer. Il la
lance en l' air plusieurs fois, adroitement,
afin qu' elle puisse retomber sur une pierre.
D' abord, tout va bien et rondement.
Déjà la taupe s' est bri les pattes, fendu la
tête, cassé le dos, et elle semble n' avoir pas
la vie dure.
Puis, stupéfait, Poil De Carotte s' aperçoit
qu' elle s' arrête de mourir. Il a beau la
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lancer assez haut pour couvrir une maison,
jusqu' au ciel, ça n' avance plus.
-mâtin de mâtin ! Elle n' est pas morte, dit-il.
En effet, sur la pierre tachée de sang, la
taupe se pétrit ; son ventre plein de graisse
tremble comme une gelée, et, par ce tremblement,
donne l' illusion de la vie.
-mâtin de mâtin ! Crie Poil De Carotte
qui s' acharne, elle n' est pas encore morte !
Il la ramasse, l' injurie et change de
thode.
Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur
la taupe et la jette de toutes ses forces, à
bout portant, contre la pierre.
Mais le ventre informe bouge toujours.
Et plus Poil De Carotte enragé tape, moins
la taupe lui paraît mourir.
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Poil De Carotte et grand fre Félix
reviennent de pres et setent d' arriver
à la maison, car c' est l' heure du goûter de
quatre heures.
Grand frèrelix aura une tartine de beurre
ou de confitures, et Poil De Carotte une
tartine de rien, parce qu' il a voulu faire
l' homme trop tôt, et déclaré, devant témoins,
qu' il n' est pas gourmand. Il aime les choses
nature, mange d' ordinaire son pain sec avec
affectation et, ce soir encore, marche plus
vite que grand frèrelix, afin d' être
servi le premier.
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Parfois le pain sec semble dur. Alors
Poil De Carotte se jette dessus, comme on
attaque un ennemi, l' empoigne, lui donne des
coups de dents, des coups dete, le morcelle,
et fait voler des éclats. Rangés autour de
lui, ses parents le regardent avec curiosité.
Son estomac d' autruche digérerait des pierres,
un vieux sou taché de vert-de-gris.
En su, il ne se montre point difficile
à nourrir.
Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est
fermée.
-je crois que nos parents n' y sont pas.
Frappe du pied, toi, dit-il.
Grand frèrelix, jurant le nom de Dieu,
se précipite sur la lourde porte garnie de
clous et la fait longtemps retentir. Puis tous
deux, unissant leurs efforts, se meurtrissent
en vain les épaules.
Poil De Carotte
décidément, ils n' y sont pas.
Grand Frère Félix
mais sont-ils ?
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Poil De Carotte
on ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
Les marches de l' escalier froides sous leurs
fesses, ils se sentent une faim inaccoutue.
Par des bâillements, des chocs de poing au
creux de la poitrine, ils en expriment toute
la violence.
Grand Frère Félix
s' ils s' imaginent que je les attendrai !
Poil De Carotte
c' est pourtant ce que nous avons de mieux à
faire.
Grand Frère Félix
je ne les attendrai pas. Je ne veux pas
mourir de faim, moi. Je veux manger tout de
suite, n' importe quoi, de l' herbe.
Poil De Carotte
de l' herbe ! C' est une ie, et nos parents
seront attrapés.
Grand Frère Félix
dame ! On mange bien de la salade. Entre
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nous, de la luzerne, par exemple, c' est aussi
tendre que de la salade. C' est de la salade
sans l' huile et le vinaigre.
Poil De Carotte
on n' a pas besoin de la retourner.
Grand Frère Félix
veux-tu parier que j' en mange, moi, de la
luzerne, et que tu n' en manges pas, toi ?
Poil De Carotte
pourquoi toi et pas moi ?
Grand Frère Félix
blague à part, veux-tu parier ?
Poil De Carotte
mais si d' abord nous demandions aux voisins
chacun une tranche de pain avec du lait
caillé pour écarter dessus ?
Grand Frère Félix
je prére la luzerne.
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Poil De Carotte
partons ! Dit Poil De Carotte.
Bientôt le champ de luzerne ploie sous
leurs yeux sa verdure aptissante. Dès
l' entrée, ils se jouissent de traîner les
souliers, d' écraser les tiges molles, de marquer
d' étroits chemins qui inquiéteront longtemps
et feront dire :
-quelle bête a passé par ici ?
à travers leurs culottes, une fraîcheur
pénètre jusqu' aux mollets peu à peu
engourdis.
Ils s' arrêtent au milieu du champ et se
laissent tomber à plat ventre.
-on est bien, dit grand frère Félix.
Le visage chatouillé, ils rient comme
autrefois quand ils couchaient ensemble dans
le même lit et que M. Lepic leur criait
de la chambre voisine :
-dormirez-vous, sales gars ?
Ils oublient leur faim et se mettent à nager
en marin, en chien, en grenouille. Les deux
têtes seules émergent. Ils coupent de la main,
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refoulent du pied les petites vagues vertes
aisément brisées. Mortes, elles ne se
referment plus.
-j' en ai jusqu' au menton, dit grand fre
Félix.
-regarde comme j' avance, dit Poil De Carotte.
Ils doivent se reposer, savourer avec plus
accoudés, ils suivent du regard les galeries
soufflées que creusent les taupes et qui
zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de
peau les veines des vieillards. Tantôt ils les
perdent de vue, tantôt elles débouchent dans
une clairière, où la cuscute rongeuse,
parasite méchante, chora des bonnes luzernes,
étend sa barbe de filaments roux. Les
taupinières y forment un minuscule village
de huttes dreses à la mode indienne.
-ce n' est pas tout ça, dit grand frère lix,
mangeons. Je commence. Prends garde de toucher
à ma portion.
Avec son bras comme rayon, il décrit un arc
de cercle.
-j' ai assez du reste, dit Poil De Carotte.
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Les deux têtes disparaissent. Qui les
devinerait ?
Le vent souffle de douces haleines, retourne
les minces feuilles de luzerne, en montre les
dessous pâles, et le champ tout entier est
parcouru de frissons.
Grand frèrelix arrache des brassées de
fourrage, s' en enveloppe la tête, feint de se
bourrer, imite le bruit de mâchoires d' un
veau inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis
qu' il fait semblant devorer tout, les
racines même, car il connaît la vie,
Poil De Carotte le prend au rieux et,
plus délicat, ne choisit que les belles
feuilles.
Du bout de son nez il les courbe, les amène
à sa bouche et lesche poment.
Pourquoi se presser ?
La table n' est pas loe. La foire n' est
pas sur le pont.
Et les dents crissantes, la langue amère,
le coeur soulevé, il avale, se régale.
LA TIMBALE
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Poil De Carotte ne boira plus à table.
Il perd l' habitude de boire, en quelques
jours, avec une facilité qui surprend sa
famille et ses amis. D' abord, il dit un matin à
Madame Lepic qui lui verse du vin comme
d' ordinaire.
-merci, maman, je n' ai pas soif.
Au repas du soir, il dit encore :
-merci, maman, je n' ai pas soif.
-tu deviens économique, dit Madame Lepic.
Tant mieux pour les autres.
Ainsi il reste toute cette première journée
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sans boire, parce que la température est
douce et que simplement il n' a pas soif.
Le lendemain, Madame Lepic, qui met le
couvert, lui demande :
-boiras-tu aujourd' hui, Poil De Carotte ?
-ma foi, dit-il, je n' en sais rien.
-comme il te plaira, dit Madame Lepic ;
si tu veux ta timbale, tu iras la chercher
dans le placard.
Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice,
oubli ou peur de se servir soi-même ?
On s' étonne :
-tu te perfectionnes, dit Madame Lepic ;
te voilà une faculté de plus.
-une rare, dit M. Lepic. Elle te servira
surtout plus tard, si tu te trouves seul,
égaré dans unsert, sans chameau.
Grand frèrelix et soeur Ernestine
parient :
Soeur Ernestine
il restera une semaine sans boire.
Grand Frère Félix
allons donc, s' il tient trois jours, jusqu' à
dimanche, ce sera beau.
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-mais, dit Poil De Carotte qui sourit
finement, je ne boirai plus jamais, si je n' ai
jamais soif. Voyez les lapins et les cochons
d' Inde, leur trouvez-vous du mérite ?
-un cochon d' Inde et toi, ça fait deux,
dit grand frère Félix.
Poil De Carotte, piq, leur montrera ce
dont il est capable. Madame Lepic continue
d' oublier sa timbale. Il sefend de laclamer.
Il accepte avec une égale indifférence les
ironiques compliments et les témoignages
d' admiration sincère.
-il est malade ou fou, disent les uns.
Les autres disent :
-il boit en cachette.
Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de
fois que Poil De Carotte tire la langue,
pour prouver qu' elle n' est point sèche,
diminue peu à peu.
Parents et voisins se blasent. Seuls quelques
étrangersvent encore les bras au ciel,
quand on les met au courant :
-vous exagérez : nul n' échappe aux exigences
de la nature.
Le médecin consulté déclare que le cas lui
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semble bizarre, mais qu' en somme rien n' est
impossible.
Et Poil De Carotte surpris, qui craignait
de souffrir, reconnaît qu' avec un entêtement
régulier, on fait ce qu' on veut. Il avait cru
s' imposer une privation douloureuse,
accomplir un tour de force, et il ne se sent
me pas incommodé. Il se porte mieux
qu' avant. Que ne peut-il vaincre sa faim
comme sa soif ! Il jeûnerait, il vivrait d' air.
Il ne se souvient même plus de sa timbale.
Longtemps elle est inutile. Puis la servante
Honorine a l' idée de l' emplir de tripoli
rouge pour nettoyer les chandeliers.
LA MIE DE PAIN
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M. Lepic, s' il est d' humeur gaie, ne
dédaigne pas d' amuser lui-même ses enfants.
Il leur raconte des histoires dans les allées
du jardin, et il arrive que grand frèrelix
et Poil De Carotte se roulent par terre,
tant ils rient. Ce matin, ils n' en peuvent plus.
Mais soeur Ernestine vient leur dire que le
déjeuner est servi, et les voilà cals. à
chaqueunion de famille, les visages se
renfrognent.
On déjeune comme d' habitude, vite et sans
souffler, et rien n' empêcherait de passer
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la table à d' autres, si elle était louée, quand
Madame Lepic dit :
-veux-tu me donner une mie de pain,
s' il te plaît, pour finir ma compote ?
à qui s' adresse-t-elle ?
Le plus souvent, Madame Lepic se sert seule,
et elle ne parle qu' au chien. Elle le
renseigne sur le prix des légumes,
et lui explique la difficulté, par le temps
qui court, de nourrir avec peu d' argent six
personnes et unete.
-non, dit-elle à Pyrame qui grogne d' amitié
et bat le paillasson de sa queue, tu ne sais
pas le mal que j' ai à tenir cette maison. Tu
te figures, comme les hommes, qu' une cuisinière
a tout pour rien. ça t' est bien égal que le
beurre augmente et que les oeufs soient
inabordables.
Or, cette fois, Madame Lepic fait événement.
Par exception, elle s' adresse à M. Lepic
d' une manière directe. C' est à lui, bien à
lui qu' elle demande une mie de pain pour finir
sa compote. Nul ne peut en douter. D' abord
elle le regarde. Ensuite M. Lepic a le pain
près de lui. éton, il site, puis, du bout
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des doigts, il prend au creux de son assiette
une mie de pain, et, sérieux, noir, il la
jette à Madame Lepic.
Farce ou drame ? Qui le sait ?
Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a
vaguement le trac.
-papa est dans un de ses bons jours, se
dit grand frère Félix qui galope, effréné,
sur les bâtons de sa chaise.
Quant à Poil De Carotte, hermétique, des
bousilles aux lèvres, l' oreille pleine de
rumeurs et les joues gonflées de pommes
cuites, il se contient, mais il va péter,
si Madame Lepic ne quitte à l' instant la
table, parce qu' au nez de ses fils et de sa
fille on la traite comme la dernière des
dernières !
LA TROMPETTE
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M. Lepic arrive de Paris ce matin même.
Il ouvre sa malle. Des cadeaux en sortent
pour grand frèrelix et soeur Ernestine,
de beaux cadeaux, dont pcisément (comme
c' est drôle ! ) ils onttoute la nuit.
Ensuite M. Lepic, les mains derrière son dos,
regarde malignement Poil De Carotte et
lui dit :
-et toi, qu' est-ce que tu aimes le mieux :
une trompette ou un pistolet ?
En rité, Poil De Carotte est plutôt
prudent queraire. Il prerait une
trompette, parce que ça ne part pas dans les
mains,
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mais il a toujours entendu dire qu' un gaon
de sa taille ne peut jouer sérieusement
qu' avec des armes, des sabres, des engins de
guerre. L' âge lui est venu de renifler de la
poudre et d' exterminer des choses. Son père
connaît les enfants : il a apporté ce qu' il
faut.
-j' aime mieux un pistolet, dit-il hardiment,
r de deviner.
Il va même un peu loin et ajoute :
-ce n' est plus la peine de le cacher ; je le
vois !
-ah ! Dit M. Lepic embarrassé, tu aimes
mieux un pistolet ! Tu as donc bien changé ?
Tout de suite Poil De Carotte se reprend :
-mais non, va, mon papa, c' était pour rire.
Sois tranquille, je les déteste, les pistolets.
Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
comme ça m' amuse de souffler dedans.
Madame Lepic
alors pourquoi mens-tu ? Pour faire de la
peine à ton re, n' est-ce pas ? Quand on
aime les trompettes, on ne dit pas qu' on
aime les pistolets, et surtout on ne dit pas
qu' on
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voit des pistolets, quand on ne voit rien.
Aussi, pour t' apprendre, tu n' auras ni
pistolet ni trompette. Regarde-la bien : elle
a trois pompons rouges et un drapeau à franges
d' or. Tu l' as assez regare. Maintenant, va
voir à la cuisine si j' y suis ; déguerpis,
trotte et flûte dans tes doigts.
Tout en haut de l' armoire, sur une pile de
linge blanc, roulée dans ses trois pompons
rouges et son drapeau à franges d' or, la
trompette de Poil De Carotte attend qui
souffle, imprenable, invisible, muette, comme
celle du jugement dernier.
LA MECHE
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Le dimanche, Madame Lepic exige que ses
fils aillent à la messe. On les fait beaux
et soeur Ernestine préside elle-même à leur
toilette, au risque d' être en retard pour la
sienne. Elle choisit les cravates, lime les
ongles, distribue les paroissiens et donne le
plus gros à Poil De Carotte. Mais surtout
elle pommade ses fres.
C' est une rage qu' elle a.
Si Poil De Carotte, comme un Jean Fillou,
se laisse faire, grand frère lix pvient sa
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soeur qu' il finira par se fâcher : aussi elle
triche :
-cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je
ne l' ai pas fait exprès, et je te jure qu' à
partir de dimanche prochain, tu n' en auras plus.
Et toujours elle ussit à lui en mettre un
doigt.
-il arrivera malheur, dit grand frèrelix.
Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête
basse, comme soeur Ernestine ruse encore, il
ne s' aperçoit de rien.
-là, dit-elle, je t' ois, tu ne bougonneras
point, regarde le pot fermé sur la cheminée.
Suis-je gentille ? D' ailleurs je n' ai aucun
rite. Il faudrait du ciment pour
Poil De Carotte, mais avec toi, la pommade
est inutile. Tes cheveux frisent et bouffent
tout seuls. Ta tête ressemble à un chou-fleur
et cette raie durera jusqu' à la nuit.
-je te remercie, dit grand fre Félix.
Il se lève sans défiance. Il néglige de
rifier comme d' ordinaire, en passant sa
main sur ses cheveux.
Soeur Ernestine achève de l' habiller, le
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pomponne et lui met des gants de filoselle
blanche.
-ça y est ? Dit grand frère Félix.
-tu brilles comme un prince, dit soeur
Ernestine, il ne te manque que ta casquette.
Va la chercher dans l' armoire.
Mais grand fre Félix se trompe. Il passe
devant l' armoire. Il court au buffet, l' ouvre,
empoigne une carafe pleine d' eau et la vide
sur sa tête, avec tranquillité.
-je t' avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je
n' aime pas qu' on se moque de moi. Tu es encore
trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
Si jamais tu recommences, j' irai noyer ta
pommade dans la rivre.
Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche
ruissellent, et tout trempé, il attend qu' on
le change ou que le soleil le sèche, au choix :
ça lui est égal.
-quel type ! Se dit Poil De Carotte,
immobile d' admiration. Il ne craint personne,
et si j' essayais de l' imiter, on rirait bien.
Mieux vaut laisser croire que je ne déteste pas
la pommade.
Mais tandis que Poil De Carotte se résigne
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d' un coeur habitué, ses cheveux le vengent à
son insu.
Couchés de force, quelque temps, sous la
pommade, ils font les morts ; puis ils se
dégourdissent, et par une invisible poussée,
bossellent leur léger moule luisant, le
fendillent, le crèvent.
On dirait un chaume qui dégèle.
Et bientôt la première che se dresse en l' air,
droite, libre.
LE BAIN
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Comme 4 heures vont bientôt sonner,
Poil De Carotte, fébrile, réveille
M. Lepic et grand frère Félix qui dorment
sous les noisetiers du jardin.
-partons-nous ? Dit-il.
Grand Frère Félix
allons-y, porte les caleçons ?
Monsieur Lepic
il doit faire encore trop chaud.
p72
Grand Frère Félix
moi, j' aime quand il y a du soleil.
Poil De Carotte
et tu seras mieux, papa, au bord de l' eau
qu' ici. Tu te coucheras sur l' herbe.
Monsieur Lepic
marchez devant, et doucement, de peur
d' attraper la mort.
Mais Poil De Carotte modère son allure à
grand' peine et se sent des fourmis dans les
pieds. Il porte sur l' épaule son caleçon
vère et sans dessin et le caleçon rouge et
bleu de grand fre Félix. La figure animée,
il bavarde, il chante pour lui seul et il
saute après les branches. Il nage dans l' air
et il dit à grand frère Félix :
-crois-tu qu' elle sera bonne, hein ? Ce
qu' on va gigoter !
-un malin !pond grand frère Félix,
dédaigneux et fixé.
En effet, Poil De Carotte se calme tout à
coup.
Il vient d' enjamber, le premier, avec
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légèreté, un petit mur de pierres sèches, et
la rivière brusquement apparue coule devant
lui. L' instant est passé de rire.
Des reflets glacés miroitent sur l' eau
enchantée.
Elle clapote comme des dents claquent et
exhale une odeur fade.
Il s' agit d' entrer là-dedans, d' y séjourner
et de s' y occuper, tandis que M. Lepic
comptera sur sa montre le nombre de minutes
réglementaire. Poil De Carotte frissonne.
Une fois de plus son courage, qu' il excitait
pour le faire durer, lui manque au bon moment,
et la vue de l' eau, attirante de loin, le met
en détresse.
Poil De Carotte commence de se déshabiller,
à l' écart. Il veut moins cacher sa maigreur
et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
Il ôte ses tements un à un et les plie
avec soin sur l' herbe. Il noue ses cordons de
souliers et n' en finit plus de les dénouer.
Il met son caleçon, enlève sa chemise courte et,
comme il transpire, pareil au sucre de pomme
qui poisse dans sa ceinture de papier, il
attend encore un peu.
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Déjà grand frère Félix a pris possession de
la rivière et la saccage en maître. Il la
bat à tour de bras, la frappe du talon, la
fait écumer, et, terrible au milieu, chasse
vers les bords le troupeau des vagues
courroucées.
-tu n' y pense plus, Poil De Carotte ?
Demande M. Lepic.
-je me séchais, dit Poil De Carotte.
Enfin il se décide, il s' assied par terre,
et tâte l' eau d' un orteil que ses chaussures
trop étroites ont écrasé. En même temps, il
se frotte l' estomac qui peut-être n' a pas fini
de digérer. Puis il se laisse glisser le long
des racines.
Elles lui égratignent les mollets, les cuisses,
les fesses. Quand il a de l' eau jusqu' au
ventre, il va remonter et se sauver. Il lui
semble qu' une ficelle mouillée s' enroule
peu à peu autour de son corps, comme autour
d' une toupie. Mais la motte où il s' appuie
de, et Poil De Carotte tombe, disparaît,
barbote et se redresse, toussant, crachant,
suffoq, aveuglé, étourdi.
-tu plonges bien, mon garçon, lui dit
M. Lepic.
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-oui, dit Poil De Carotte, quoique je
n' aime pas beaucoup ça. L' eau reste dans mes
oreilles, et j' aurai mal à la tête.
Il cherche un endroit où il puisse apprendre
à nager, c' est-à-dire, faire aller ses bras,
tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
-tu te presses trop, lui dit M. Lepic.
N' agite donc pas tes poings fermés, comme
si tu t' arrachais les cheveux. Remue tes
jambes qui ne font rien.
-c' est plus difficile de nager sans se
servir des jambes, dit Poil De Carotte.
Mais grand fre Félix l' emche de s' appliquer
et le range toujours.
-Poil De Carotte, viens ici. Il y en a
plus creux. Je perds pied, j' enfonce. Regarde
donc. Tiens : tu me vois. Attention : tu ne me
vois plus. à psent, mets-toi là vers le
saule. Ne bouge pas. Je parie de te rejoindre
en dix brassées.
-je compte, dit Poil De Carotte grelottant,
les épaules hors de l' eau, immobile comme une
vraie borne.
De nouveau, il s' accroupit pour nager.
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Mais grand fre Félix lui grimpe sur le dos,
pique une tête et dit :
-à ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
-laisse-moi prendre ma leçon tranquille,
dit Poil De Carotte.
-c' est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez
boire chacun une goutte de rhum.
-dé! Dit Poil De Carotte.
Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n' a
pas assez profité de son bain. L' eau qu' il
faut quitter cesse de lui faire peur. De
plomb tout à l' heure, à présent de plume, il
s' y débat avec une sorte de vaillance
frénétique, fiant le danger, prêt à risquer
sa vie pour sauver quelqu' un, et il disparaît
me volontairement sous l' eau, afin de goûter
l' angoisse de ceux qui se noient.
-déche-toi, s' écrie M. Lepic, ou grand
frère Félix boira tout le rhum.
Bien que Poil De Carotte n' aime pas le
rhum, il dit :
-je ne donne ma part à personne.
Et il la boit comme un vieux soldat.
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Monsieur Lepic
tu t' es mal lavé, il reste de la crasse à tes
chevilles.
Poil De Carotte
c' est de la terre, papa.
Monsieur Lepic
non, c' est de la crasse.
Poil De Carotte
veux-tu que je retourne, papa ?
Monsieur Lepic
tu ôteras ça demain, nous reviendrons.
Poil De Carotte
veine ! Pourvu qu' il fasse beau !
Il s' essuie du bout du doigt, avec les coins
secs de la serviette que grand frère Félix
n' a pas mouillés, et la tête lourde, la
gorge râclée, il rit aux éclats, tant son
frère et M. Lepic plaisantent dlement
ses orteils boudis.
HONORINE
p79
Madame Lepic
quel âge avez-vous donc,jà, Honorine ?
Honorine
soixante-sept ans depuis la toussaint,
Madame Lepic.
Madame Lepic
vous voilà vieille, ma pauvre vieille !
Honorine
ça ne prouve rien, quand on peut travailler.
p80
Jamais je n' ai été malade. Je crois les
chevaux moins durs que moi.
Madame Lepic
voulez-vous que je vous dise une chose,
Honorine ? Vous mourrez tout d' un coup.
Quelque soir, en revenant de la rivière,
vous sentirez votre hotte plus écrasante,
votre brouette plus lourde à pousser que
les autres soirs ; vous tomberez à genoux
entre les brancards, le nez sur votre linge
mouillé, et vous serez perdue. On vous
relèvera morte.
Honorine
vous me faites rire, Madame Lepic ; n' ayez
crainte ; la jambe et le bras vont encore.
Madame Lepic
vous vous courbez un peu, il est vrai, mais
quand le dos s' arrondit, on lave avec moins
de fatigue dans les reins. Quel dommage que
votre vue baisse ! Ne dites pas non, Honorine !
Depuis quelque temps, je le remarque.
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Honorine
oh ! J' y vois clair comme à mon mariage.
Madame Lepic
bon ! Ouvrez le placard, et donnez-moi une
assiette, n' importe laquelle. Si vous essuyez
comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette
buée ?
Honorine
il y a de l' humidité dans le placard.
Madame Lepic
y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts
qui se promènent sur les assiettes ?
Regardez cette trace.
Honorine
donc, s' il vous plaît, madame ? Je ne
vois rien.
Madame Lepic
c' est ce que je vous reproche, Honorine.
Entendez-moi. Je ne dis pas que vous vous
relâchez, j' aurais tort ; je ne connais
point de
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femme au pays qui vous vaille par l' énergie ;
seulement vous vieillissez. Moi aussi, je
vieillis ; nous vieillissons tous, et il
arrive que la bonne volonté ne suffit plus.
Je parie que des fois vous sentez une espèce
de toile sur vos yeux. Et vous avez beau les
frotter, elle reste.
Honorine
pourtant, je les écarquille bien et je ne
vois pas trouble comme si j' avais la tête
dans un seau d' eau.
Madame Lepic
si, si, Honorine, vous pouvez me croire.
Hier encore, vous avez donà M. Lepic un
verre sale. Je n' ai rien dit, par peur de vous
chagriner en provoquant une histoire.
M. Lepic, non plus, n' a rien dit. Il ne dit
jamais rien, mais rien ne lui échappe. On
s' imagine qu' il est indifférent : erreur !
Il observe, et tout se grave derrière son
front. Il a simplement repoussé du doigt
votre verre, et il a eu le courage de jeuner
sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
p83
Honorine
diable aussi que M. Lepic se gêne avec
sa domestique ! Il n' avait qu' à parler et je
lui changeais son verre.
Madame Lepic
possible, Honorine, mais de plus malignes
que vous ne font pas parler M. Lepic
décidé à se taire. J' y ai renon moi-me.
D' ailleurs la question n' est pas là. Je me
sume : votre vue faiblit chaque jour un
peu. S' il n' y a que demi-mal, quand il s' agit
d' un gros ouvrage, d' une lessive, les ouvrages
de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré
le surcroît de pense, je chercherais
volontiers quelqu' un pour vous aider...
Honorine
je ne m' accorderais jamais avec une autre
femme dans mes jambes, Madame Lepic.
Madame Lepic
j' allais le dire. Alors quoi ? Franchement,
que me conseillez-vous ?
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Honorine
ça marchera bien ainsi jusqu' à ma mort.
Madame Lepic
votre mort ! Y songez-vous, Honorine ?
Capable de nous enterrer tous, comme je le
souhaite, supposez-vous que je compte sur
votre mort ?
Honorine
vous n' avez peut-être pas l' intention de me
renvoyer à cause d' un coup de torchon de
travers. D' abord je ne quitte votre maison
que si vous me jetez à la porte. Et une fois
dehors, il faudra donc crever ?
Madame Lepic
qui parle de vous renvoyer, Honorine ?
Vous voilà toute rouge. Nous causons l' une
avec l' autre, amicalement, et puis vous vous
fâchez, vous dites destises plus grosses
que l' église.
Honorine
dame ! Est-ce que je sais, moi ?
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Madame Lepic
et moi ? Vous ne perdez la vue ni par votre
faute, ni par la mienne. J' espère que le
decin vous guérira. ça arrive. En attendant,
laquelle de nous deux est le plus embarrassée.
Vous ne soupçonnezme pas que vos yeux
prennent la maladie. Le ménage en souffre.
Je vous avertis par charité, pour prévenir des
accidents, et aussi parce que j' ai le droit,
il me semble, de faire, avec douceur, une
observation.
Honorine
tant que vous voudrez. Faites à votre aise,
Madame Lepic. Un moment je me voyais dans
la rue ; vous me rassurez. De mon côté, je
surveillerai mes assiettes, je le garantis.
Madame Lepic
est-ce que je demande autre chose ? Je vaux
mieux que maputation, Honorine, et je ne
me priverai de vos services que si vous m' y
obligez absolument.
Honorine
dans ce cas-là, Madame Lepic, ne soufflez
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mot. Maintenant je me crois utile et je crierais
à l' injustice si vous me chassiez. Mais le
jour où je m' apercevrai que je deviens à
charge et que je ne saisme plus faire
chauffer une marmite d' eau sur le feu, je m' en
irai tout de suite, toute seule, sans qu' on
me pousse.
Madame Lepic
et sans oublier, Honorine, que vous
trouverez toujours un restant de soupe à la
maison.
Honorine
non, Madame Lepic, point de soupe ;
seulement du pain. Depuis que la mère Maïtte
ne mange que du pain, elle ne veut pas
mourir.
Madame Lepic
et savez-vous qu' elle a au moins cent ans ?
Et savez-vous encore une chose, Honorine ?
Les mendiants sont plus heureux que nous,
c' est moi qui vous le dis.
Honorine
puisque vous le dites, je dis comme vous,
Madame Lepic.
LA MARMITE
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Elles sont rares pour Poil De Carotte, les
occasions de se rendre utile à sa famille.
Tapi dans un coin, il les attend au passage.
Il peut écouter, sans opinion préconçue, et,
le moment venu, sortir de l' ombre, et, comme
une personne fléchie, qui seule garde
toute sa tête au milieu de gens que les passions
troublent, prendre en mains la direction des
affaires.
Or il devine que Madame Lepic a besoin d' un
aide intelligent et sûr. Certes, elle ne
l' avouera pas, trop fière. L' accord se fera
tacitement, et Poil De Carotte devra agir
sans être encouragé, sans esrer unecompense.
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Il s' ycide.
Du matin au soir, une marmite pend à la
crémaillère de la cheminée. L' hiver, où il
faut beaucoup d' eau chaude, on la remplit
et on la vide souvent, et elle bouillonne sur
un grand feu.
L' été, on n' use de son eau qu' après chaque
repas, pour laver la vaisselle, et le reste
du temps, elle bout sans utilité, avec un
petit sifflement continu, tandis que sous son
ventre fendillé, deux ches fument, presque
éteintes.
Parfois Honorine n' entend plus siffler. Elle
se penche et prête l' oreille.
-tout s' est évaporé, dit-elle.
Elle verse un seau d' eau dans la marmite,
rapproche les deux bûches et remue la cendre.
Bientôt le doux chantonnement recommence et
Honorine tranquillisée va s' occuper ailleurs.
On lui dirait :
-Honorine, pourquoi faites-vous chauffer
de l' eau qui ne vous sert plus ? Enlevez donc
votre marmite ; éteignez le feu. Vous brûlez
du bois comme s' il ne coûtait rien. Tant de
pauvreslent, dès qu' arrive le froid. Vous
êtes pourtant une femme économe.
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Elle secouerait la tête.
Elle a toujours vu une marmite pendre au
bout de la cmaillère.
Elle a toujours entendu de l' eau bouillir et,
la marmite vidée, qu' il pleuve, qu' il vente
ou que le soleil tape, elle l' a toujours
remplie.
Et maintenant, il n' est même plus nécessaire
qu' elle touche la marmite, ni qu' elle la
voie ; elle la connaît par coeur. Il lui
suffit de l' écouter, et si la marmite se tait,
elle y jette un seau d' eau, comme elle
enfilerait une perle, tellement habituée que
jusqu' ici elle n' a jamais manq son coup.
Elle le manque aujourd' hui pour la première
fois.
Toute l' eau tombe dans le feu et un nuage
de cendre, comme une bête dérane qui se
fâche, saute sur Honorine, l' enveloppe,
l' étouffe et la brûle.
Elle pousse un cri, éternue et crache en
reculant.
-châcre ! Dit-elle, j' ai cru que le diable
sortait de dessous terre.
Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne
avec ses mains noircies dans la nuit de la
cheminée
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-ah ! Je m' explique, dit-elle stupéfaite.
La marmite n' y est plus.
-ma foi non, dit-elle, je ne m' explique pas.
La marmite y était encore tout à l' heure.
rement, puisqu' elle sifflait comme un
flûteau.
On a l' enlever quand Honorine tournait
le dos pour secouer par la fenêtre un plein
tablier d' épluchures.
Mais qui donc ?
Madame Lepic paraît sévère et calme sur le
paillasson de la chambre à coucher.
-quel bruit, Honorine !
-du bruit, du bruit ! S' écrie Honorine. Le
beau malheur que je fasse du bruit ! Un peu
plus je me rôtissais. Regardez mes sabots,
mon jupon, mes mains. J' ai de la boue sur
mon caraco et des morceaux de charbon dans
mes poches.
Madame Lepic
je regarde cette mare qui dégouline de la
cheminée, Honorine. Elle va faire du propre.
Honorine
pourquoi qu' on me vole ma marmite sans
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me prévenir ? C' est peut-être vous seulement
qui l' avez prise ?
Madame Lepic
cette marmite appartient à tout le monde ici,
Honorine. Faut-il, par hasard, que moi ou
M Lepic, ou mes enfants, nous vous
demandions la permission de nous en servir ?
Honorine
je dirais des sottises, tant je me sens
colère.
Madame Lepic
contre nous ou contre vous, ma brave
Honorine ? Oui, contre qui ? Sans être
curieuse, je voudrais le savoir. Vous me
démontez. Sous prétexte que la marmite a
disparu, vous jetez gaillardement un seau
d' eau dans le feu, et têtue, loin d' avouer
votre maladresse, vous vous en prenez aux
autres, à moi-même. Je la trouve raide,
ma parole !
Honorine
mon petit Poil De Carotte, sais-tu
est ma marmite ?
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Madame Lepic
-comment le saurait-il, lui, un enfant
irresponsable ? Laissez donc votre marmite.
Rappelez-vous plutôt votre mot d' hier :
" le jour je m' apercevrai que je ne peux
me plus faire chauffer de l' eau, je m' en
irai toute seule, sans qu' on me pousse. "
certes, je trouvais vos yeux malades, mais je
ne croyais pas votre état désespéré. Je
n' ajoute rien, Honorine ; mettez-vous à ma
place. Vous êtes au courant, comme moi, de la
situation ; jugez et concluez. Oh ! Ne vous
gênez point, pleurez. Il y a de quoi.
RETICENCE
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-maman ! Honorine !
Qu' est-ce qu' il veut encore, Poil De Carotte ?
Il va tout gâter. Par bonheur, sous le regard
froid de Madame Lepic, il s' arrête court.
Pourquoi dire à Honorine :
-c' est moi, Honorine !
Rien ne peut sauver la vieille. Elle n' y voit
plus, elle n' y voit plus. Tant pis pour elle.
t ou tard elle devait céder. Un aveu de lui
ne la peinerait que davantage. Qu' elle parte et
que, loin de soupçonner Poil De Carotte,
elle s' imagine frappée par l' inévitable coup du
sort.
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Et pourquoi dire à Madame Lepic :
-maman, c' est moi !
à quoi bon se vanter d' une action méritoire,
mendier un sourire d' honneur ? Outre qu' il
courrait quelque danger, car il sait
Madame Lepic capable de le désavouer en
public, qu' il se mêle donc de ses affaires,
ou mieux, qu' il fasse mine d' aider sa re
et Honorine à chercher la marmite.
Et lorsqu' un instant tous trois s' unissent
pour la trouver, c' est lui qui montre le plus
d' ardeur.
Madame Lepic désintéressée, y renonce la
premre.
Honorine se résigne et s' éloigne, marmotteuse,
et bientôt Poil De Carotte, qu' un
scrupule faillit perdre, rentre en lui-même,
comme dans une gaine, comme un instrument de
justice dont on n' a plus besoin.
AGATHE
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C' est Agathe, une petite fille d' Honorine,
qui la remplace.
Curieusement, Poil De Carotte observe la
nouvelle venue qui, pendant quelques jours,
détournera de lui sur elle, l' attention des
Lepic.
-Agathe, dit Madame Lepic, frappez
avant d' entrer, ce qui ne signifie pas que vous
devez foncer les portes à coups de poing
de cheval.
-ça commence, se dit Poil De Carotte,
mais je l' attends au jeuner.
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On mange dans la grande cuisine. Agathe,
une serviette sur le bras, se tient pte à
courir du fourneau vers le placard, du placard
vers la table, car elle ne sait gre marcher
poment ; elle pfère haleter, le sang
aux joues.
Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop
envie de bien faire.
M Lepic s' installe le premier, dénoue sa
serviette, pousse son assiette vers le plat
qu' il voit devant lui, prend de la viande, de
la sauce et rane l' assiette. Il se sert à
boire, et le dos cour, les yeux baissés, il
se nourrit sobrement, aujourd' hui comme chaque
jour, avec indifrence.
Quand on change de plat, il se penche sur
sa chaise et remue la cuisse.
Madame Lepic sert elle-même les enfants,
d' abord grand fre lix parce que son
estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour
sa qualité d'née, enfin Poil De Carotte
qui se trouve au bout de la table.
Il n' en redemande jamais, comme si c' était
formellement défendu. Une portion doit
suffire. Si on lui fait des offres, il accepte,
et sans boire, se gonfle de riz qu' il n' aime
pas,
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pour flatter Madame Lepic, qui, seule de la
famille, l' aime beaucoup.
Plus indépendants, grand fre Félix et
soeur Ernestine veulent-ils une seconde
portion, ils poussent, selon la méthode de
M Lepic, leur assiette du côté du plat.
Mais personne ne parle.
-qu' est-ce qu' ils ont donc ? Se dit Agathe.
Ils n' ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout.
Elle ne peut s' emcher deiller, les bras
écartés, devant l' un et devant l' autre.
M Lepic mange avec lenteur, comme s' il
chait du verre pilé.
Madame Lepic, pourtant plus bavarde,
entre ses repas, qu' une agace, commande à
table par gestes et signes dete.
Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
Grand frèrelix sculpte sa mie de pain,
et Poil De Carotte, qui n' a plus de timbale,
ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son
assiette, trop tôt, par gourmandise, ou trop
tard, par lambinerie. Dans ce but, il se livre
à des calculs compliqués.
Soudain M Lepic va remplir une carafe d' eau.
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-j' y serais bien allée, moi, dit Agathe.
Ou plutôt, elle ne le dit pas, elle le pense
seulement. Déjà atteinte du mal de tous, la
langue lourde, elle n' ose parler, mais se
croyant en faute, elle redouble d' attention.
M Lepic n' a presque plus de pain. Agathe
cette fois ne se laissera pas devancer. Elle
le surveille au point d' oublier les autres et
que Madame Lepic d' un sec :
-Agathe, est-ce qu' il vous pousse une
branche ?
La rappelle à l' ordre.
-voilà, madame, pond Agathe.
Et elle se multiplie sans quitter de l' oeil
M Lepic. Elle veut le conquérir par ses
prévenances et tâchera de se signaler.
Il est temps.
Comme M Lepic mord sa dernière bouchée
de pain, elle se précipite au placard et
rapporte une couronne de cinq livres, non
entamée, qu' elle lui offre de bon coeur, tout
heureuse d' avoir deviné les désirs du maître.
Or, M Lepic noue sa serviette, se lève de
table, met son chapeau et va dans le jardin
fumer une cigarette.
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Quand il a fini de déjeuner, il ne
recommence pas.
Cloe, stupide, Agathe tenant sur son ventre
la couronne qui pèse cinq livres, semble
la réclame en cire d' une fabrique d' appareils
de sauvetage.
LE PROGRAMME
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-ça vous la coupe, dit Poil De Carotte,
dès qu' Agathe et lui se trouvent seuls dans
la cuisine. Ne vouscouragez pas, vous en
verrez d' autres. Mais où allez-vous avec ces
bouteilles ?
-à la cave, Monsieur Poil De Carotte.
Poil De Carotte
pardon, c' est moi qui vais à la cave. Du
jour où j' ai pu descendre l' escalier si
mauvais que les femmes glissent et risquent
de s' y casser le cou, je suis devenu l' homme de
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confiance. Je distingue le cachet rouge du
cachet bleu.
Je vends les vieilles feuillettes pour mes
petits bénéfices, de même que les peaux de
lièvres, et je remets l' argent à maman.
Entendons-nous, s' il vous plaît, afin que
l' un nene pas l' autre dans son service.
Le matin j' ouvre au chien et je lui fais manger
sa soupe. Le soir je lui siffle de venir se
coucher. Quand il s' attarde par les rues, je
l' attends.
En outre, maman m' a promis que je fermerais
toujours la porte des poules.
J' arrache des herbes qu' il faut connaître,
dont je secoue la terre sur mon pied pour
reboucher leur trou, et que je distribue aux
bêtes.
Comme exercice, j' aide mon re à scier du
bois.
J' achève le gibier qu' il rapporte vivant et
vous le plumez avec soeur Ernestine.
Je fends le ventre des poissons, je les vide
et fais péter leurs vessies sous mon talon.
Par exemple c' est vous qui les écaillez et
qui tirez les seaux du puits.
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J' aide à dévider les écheveaux de fil.
Je mouds le café.
Quand M Lepic quitte ses souliers sales,
c' est moi qui les porte dans le corridor, mais
soeur Ernestine ne cède à personne le droit
de rapporter les pantoufles qu' elle a brodées
elle-même.
Je me charge des commissions importantes,
des longues trottes, d' aller chez le pharmacien
ou le decin.
De votre côté, vous courez le village aux
menues provisions.
Mais vous devrez, deux ou trois heures par
jour et par tous les temps, laver à la rivière.
Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
fille ; je n' y peux rien. Cependant je
tâcherai quelquefois, si je suis libre, de
vous donner un coup de main, quand vous étendrez
le linge sur la haie.
J' y pense : un conseil. N' étendez jamais
votre linge sur les arbres fruitiers. M Lepic,
sans vous adresser d' observation, d' une
chiquenaude le jetterait par terre, et
Madame Lepic, pour une tache, vous renverrait
le laver.
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Je vous recommande les chaussures. Mettez
beaucoup de graisse sur les souliers de chasse
et très peu de cirage sur les bottines. ça les
brûle.
Ne vous acharnez pas aps les culottes
crottées. M Lepic affirme que la boue les
conserve. Il marche au milieu de la terre
laboue sans relever le bas de son pantalon.
Je préfère relever le mien, quand M Lepic
m' emne et que je porte le carnier.
-Poil De Carotte, me dit-il, tu ne
deviendras jamais un chasseur sérieux.
Et Madame Lepic me dit :
-gare à tes oreilles si tu te salis.
C' est une affaire de goût.
En somme vous ne serez pas trop à plaindre.
Pendant mes vacances nous nous partagerons
la besogne et vous en aurez moins, ma soeur,
mon frère et moi rentrés à la pension. ça
revient au même.
D' ailleurs personne ne vous semblera bien
chant. Interrogez nos amis : ils vous
jureront tous que ma soeur Ernestine a une
douceur angélique, mon frère Félix, un coeur
d' or, M Lepic l' esprit droit, le jugement r,
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et Madame Lepic un rare talent de cordon
bleu. C' est peut-être à moi que vous trouverez
le plus difficile caractère de la famille. Au
fond j' en vaux un autre. Il suffit de savoir
me prendre. Du reste, je me raisonne, je me
corrige ; sans fausse modestie, je m' améliore
et si vous y mettez un peu du tre, nous
vivrons en bonne intelligence.
Non, ne m' appelez plus monsieur, appelez-moi
Poil De Carotte, comme tout le monde.
C' est moins long que M Lepic fils. Seulement
je vous prie de ne pas me tutoyer, à la
façon de votre grand' mère Honorine que
je détestais, parce qu' elle me froissait
toujours.
L'AVEUGLE
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Du bout de sonton, il frappe discrètement
à la porte.
Madame Lepic
qu' est-ce qu' il veut encore, celui-là ?
Monsieur Lepic
tu ne le sais pas ? Il veut ses dix sous ;
c' est son jour. Laisse-le entrer.
Madame Lepic, maussade, ouvre la porte,
tire l' aveugle par le bras, brusquement, à
cause du froid.
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-bonjour, tous ceux qui sont là ! Dit
l' aveugle.
Il s' avance. Son bâton court à petits pas sur
les dalles, comme pour chasser des souris,
et rencontre une chaise. L' aveugle s' assied
et tend au poêle ses mains transies.
M Lepic prend une pce de dix sous et
dit :
-voilà !
Il ne s' occupe plus de lui ; il continue la
lecture d' un journal.
Poil De Carotte s' amuse. Accroupi dans son
coin, il regarde les sabots de l' aveugle : ils
fondent, et, tout autour, des rigoles se
dessinent.
Madame Lepic s' en aperçoit.
-prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
Elle les porte sous la cheminée, trop tard ;
ils ont laissé une mare, et les pieds de
l' aveugle inquiet sentent l' humidité, se
lèvent, tantôt l' un, tantôt l' autre, écartent
la neige boueuse, la répandent au loin.
D' un ongle, Poil De Carotte gratte le sol,
fait signe à l' eau sale de couler vers lui,
indique des crevasses profondes.
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-puisqu' il a ses dix sous, dit Madame Lepic,
sans crainte d' être entendue, que demande-t-il ?
Mais l' aveugle parle politique, d' abord
timidement, ensuite avec confiance. Quand
les mots ne viennent pas, il agite sonton,
se brûle le poing au tuyau du ple, le retire
vite et, soupçonneux, roule son blanc d' oeil
au fond de ses larmes intarissables.
Parfois M Lepic, qui tourne le journal,
dit :
-sans doute, papa Tissier, sans doute,
mais en êtes-vous sûr ?
-si j' en suis r ! S' écrie l' aveugle. ça,
par exemple, c' est fort ! écoutez-moi,
Monsieur Lepic, vous allez voir comment je
m' ai aveuglé.
-il ne démarrera plus, dit Madame Lepic.
En effet, l' aveugle se trouve mieux. Il
raconte son accident, s' étire et fond tout
entier. Il avait dans les veines des glaçons
qui se dissolvent et circulent. On croirait
que ses vêtements et ses membres suent de
l' huile. Par terre, la mare augmente ; elle
gagne Poil De Carotte, elle arrive :
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c' est lui le but.
Bientôt il pourra jouer avec.
Cependant Madame Lepic commence une manoeuvre
habile. Elle frôle l' aveugle, lui donne des
coups de coude, lui marche sur les pieds, le
fait reculer, le force à se loger entre le
buffet et l' armoire où la chaleur ne rayonne
pas. L' aveugle, dérou, tâtonne, gesticule
et ses doigts grimpent comme des bêtes. Il
ramone sa nuit. De nouveau les glaçons se
forment ; voici qu' il regèle.
Et l' aveugle termine son histoire d' une voix
pleurarde.
-oui, mes bons amis, fini, plus d' zieux,
plus rien, un noir de four.
Son ton lui échappe. C' est ce qu' attendait
Madame Lepic. Elle se précipite, ramasse le
bâton et le rend à l' aveugle, -sans le lui
rendre.
Il croit le tenir, il ne l' a pas.
Au moyen d' adroites tromperies, elle le
déplace encore, lui remet ses sabots et le
guide du côté de la porte.
Puis elle le pince légèrement, afin de se
venger un peu ; elle le pousse dans la rue,
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sous l' édredon du ciel gris qui se vide de
toute sa neige, contre le vent qui grogne
ainsi qu' un chien oublié dehors.
Et, avant de refermer la porte, Madame Lepic
crie à l' aveugle, comme s' il était sourd :
-au revoir ; ne perdez pas votre pièce ; à
dimanche prochain s' il fait beau et si vous
êtes toujours de ce monde. Ma foi ! Vous
avez raison, mon vieux papa Tissier, on ne
sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
ses peines et Dieu pour tous !
LE JOUR DE L'AN
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Il neige. Pour que le jour de l' an ussisse,
il faut qu' il neige.
Madame Lepic a prudemment laissé la porte
de la cour verrouillée. Déjà des gamins
secouent le loquet, cognent au bas, discrets
d' abord, puis hostiles, à coups de sabots,
et, las d' espérer, s' éloignent à reculons,
les yeux encore vers la fetre d' où
Madame Lepic les épie. Le bruit de leurs
pas s' étouffe dans la neige.
Poil De Carotte saute du lit, va se
débarbouiller, sans savon, dans l' auge du
jardin.
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Elle est gelée. Il doit en casser la glace,
et ce premier exercice répand par tout son
corps une chaleur plus saine que celle des
poêles. Mais il feint de se mouiller la
figure, et, comme on le trouve toujours sale,
me lorsqu' il a fait sa toilette à fond,
il n' ôte que le plus gros.
Dispos et frais pour larémonie, il se
place derrière son grand fre lix, qui
se tient derrière soeur Ernestine, l'e.
Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur
et Madame Lepic viennent de s' yunir, sans
en avoir l' air.
Soeur Ernestine les embrasse et dit :
-bonjour papa, bonjour maman, je vous
souhaite une bonne année, une bonne santé
et le paradis à la fin de vos jours.
Grand frèrelix dit la même chose, très
vite, courant au bout de la phrase, et
embrasse pareillement.
Mais Poil De Carotte sort de sa casquette
une lettre. On lit sur l' enveloppe fermée :
" à mes chers parents. " elle ne porte pas d' adresse.
Un oiseau d' esce rare, riche en couleurs
file d' un trait dans un coin.
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Poil De Carotte la tend à Madame Lepic,
qui la décachette. Des fleurs écloses ornent
abondamment la feuille de papier, et une telle
dentelle en fait le tour que souvent la plume
de Poil De Carotte est tome dans les trous,
éclaboussant le mot voisin.
Monsieur Lepic
et moi, je n' ai rien !
Poil De Carotte
c' est pour vous deux ; maman te la
prêtera.
Monsieur Lepic
ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi.
Alors, fouille-toi, pour voir si cette pce
de dix sous neuve est dans ta poche !
Poil De Carotte
patiente un peu, maman a fini.
Madame Lepic
tu as du style, mais une si mauvaise écriture
que je ne peux pas lire.
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-tiens papa, dit Poil De Carotte empressé,
à toi, maintenant.
Tandis que Poil De Carotte, se tenant droit,
attend la réponse, M Lepic lit la lettre
une fois, deux fois, l' examine longuement,
selon son habitude, fait " ah ! Ah ! " et la
dépose sur la table.
Elle ne sert plus à rien, son effet
entièrement produit. Elle appartient à tout
le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur
Ernestine et grand frère Félix la prennent
à leur tour et y cherchent des fautes
d' orthographe. Ici Poil De Carotte a dû
changer de plume, on lit mieux. Ensuite ils
la lui rendent.
Il la tourne et la retourne, sourit laidement,
et semble demander :
-qui en veut ?
Enfin il la resserre dans sa casquette.
On distribue les étrennes. Soeur Ernestine
a une poupée aussi haute qu' elle, plus haute,
et grand fre lix une boîte de soldats en
plomb prêts à se battre.
-je t' ai réservé une surprise, dit
Madame Lepic à Poil De Carotte.
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Poil De Carotte
ah, oui !
Madame Lepic
pourquoi cet : ah, oui ! Puisque tu la
connais, il est inutile que je te la montre.
Poil De Carotte
que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
Il lève la main en l' air, grave, sûr de lui.
Madame Lepic ouvre le buffet. Poil De Carotte
halette. Elle enfonce son bras jusqu' à
l' épaule, et, lente, mystérieuse, ramène sur
un papier jaune une pipe en sucre rouge.
Poil De Carotte, sans hésitation, rayonne
de joie. Il sait ce qu' il lui reste à faire.
Bien vite, il veut fumer en présence de ses
parents, sous les regards envieux (mais on
ne peut pas tout avoir ! ) de grand frèrelix
et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge
entre deux doigts seulement, il se cambre,
incline la tête duté gauche. Il arrondit
la bouche, rentre les joues et aspire avec
force et bruit.
Puis, quand il a lancé jusqu' au ciel une
énorme bouffée :
-elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
ALLER ET RETOUR
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Mm Lepic fils et Mlle Lepic viennent en
vacances. Au saut de la diligence, et du
plus loin qu' il voit ses parents, Poil De Carotte
se demande :
-est-ce le moment de courir au-devant
d' eux ?
Il hésite :
-c' est trop tôt, je m' essoufflerais, et puis
il ne faut rien exagérer.
Il diffère encore :
-je courrai à partir d' ici..., non, à partir
de là...
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il se pose des questions :
-quand faudra-t-il ôter ma casquette ?
Lequel des deux embrasser le premier ?
Mais grand fre Félix et soeur Ernestine
l' ont devancé et se partagent les caresses
familiales. Quand Poil De Carotte arrive,
il n' en reste presque plus.
-comment, dit Madame Lepic, tu appelles
encore M Lepic " papa " , à ton âge ? Dis-lui :
" monre " et donne-lui une poignée de main ;
c' est plus viril.
Ensuite elle le baise, une fois, au front,
pour ne pas faire de jaloux.
Poil De Carotte est tellement content de
se voir en vacances, qu' il en pleure. Et
c' est souvent ainsi ; souvent il manifeste de
travers.
Le jour de la rente, (la rentrée est fixée
au lundi matin, 2 octobre ; on commencera par
la messe du saint-esprit) du plus loin qu' elle
entend les grelots de la diligence,
Madame Lepic tombe sur ses enfants et
les étreint d' une seule brassée. Poil De Carotte
ne se trouve pas dedans. Il espère patiemment
son tour, la main tendue vers les courroies
de l' imriale,
p121
ses adieux tout prêts, à ce point triste qu' il
chantonne malgré lui.
-au revoir, ma mère, dit-il d' un air digne.
-tiens, dit Madame Lepic, pour qui te
prends-tu, Pierrot ? Il t' en coûterait de
m' appeler " maman " comme tout le monde ?
A-t-on jamais vu ? C' est encore blanc de bec
et sale de nez et ça veut faire l' original !
Cependant elle le baise, une fois, au front,
pour ne pas faire de jaloux.
LE PORTE-PLUME
p123
L' institution saint-Marc M Lepic a mis
grand frère Félix et Poil De Carotte, suit
les cours du lycée. Quatre fois par jour les
élèves font lame promenade. Très agréable
dans la belle saison, et, quand il pleut, si
courte que les jeunes gens se rafraîchissent
plutôt qu' ils ne se mouillent, elle leur est
hygiénique d' un bout de l' année à l' autre.
Comme ils reviennent du lycée ce matin,
traînant les pieds et moutonniers,
Poil De Carotte, qui marche la tête basse,
entend dire :
-Poil De Carotte, regarde ton père
là-bas !
p124
M Lepic aime surprendre ainsi ses garçons.
Il arrive sans écrire, et on l' aperçoit soudain,
planté sur le trottoir d' en face, au coin de
la rue, les mains derrière le dos, une
cigarette à la bouche.
Poil De Carotte et grand fre Félix sortent
des rangs et courent à leur re.
-vrai ! Dit Poil De Carotte, si je pensais
à quelqu' un, ce n' était pas à toi.
-tu penses à moi quand tu me vois, dit
M Lepic.
Poil De Carotte voudrait pondre quelque
chose d' affectueux. Il ne trouve rien, tant
il est occu. Haussé sur la pointe des pieds,
il s' efforce d' embrasser sonre. Une premre
fois il lui touche la barbe du bout des
lèvres. Mais M Lepic, d' un mouvement
machinal, dresse la tête, comme s' il se
dérobait. Puis il se penche et de nouveau
recule, et Poil De Carotte, qui cherchait
sa joue, la manque. Il n' effleure que le nez.
Il baise le vide. Il n' insiste pas, et dé
troublé, il tâche de s' expliquer cet accueil
étrange.
-est-ce que mon papa ne m' aimerait plus ?
Se dit-il. Je l' ai vu embrasser grand frère
p125
Félix. Il s' abandonnait au lieu de se retirer.
Pourquoi m' évite-t-il ? Veut-on me rendre
jaloux ? Régulièrement je fais cette remarque.
Si je reste trois mois loin de mes parents, j' ai
une grosse envie de les voir. Je me promets
de bondir à leur cou comme un jeune chien.
Nous nous mangerons de caresses. Mais les
voici, et ils me glacent.
Tout à ses pensées tristes, Poil De Carotte
pond mal aux questions de M Lepic qui lui
demande si le grec marche un peu.
Poil De Carotte
ça dépend. La version va mieux que le thème,
parce que dans la version on peut deviner.
Monsieur Lepic
et l' allemand ?
Poil De Carotte
c' est très difficile à prononcer, papa.
Monsieur Lepic
bougre ! Comment, la guerre déclarée,
battras-tu les Prussiens, sans savoir leur
langue vivante ?
p126
Poil De Carotte
ah ! D' ici là, je m' y mettrai. Tu me menaces
toujours de la guerre. Je crois décidément
qu' elle attendra, pour éclater, que j' aie fini
mes études.
Monsieur Lepic
quelle place as-tu obtenue dans la dernière
composition ? J' esre que tu n' es pas à la
queue.
Poil De Carotte
il en faut bien un.
Monsieur Lepic
bougre ! Moi qui voulais t' inviter àjeuner.
Si encore c' était dimanche ! Mais en semaine,
je n' aime guère vous déranger de votre travail.
Poil De Carotte
personnellement je n' ai pas grand' chose à
faire ; et toi, Félix ?
Grand Frère Félix
juste, ce matin le professeur a oublié de
nous donner notre devoir.
p127
Tu étudieras mieux ta leçon.
Grand Frère Félix
ah ! Je la sais d' avance, papa. C' est la me
qu' hier.
Monsieur Lepic
malgré tout, je préfère que vous rentriez.
Je tâcherai de rester jusqu' à dimanche et
nous nous rattraperons.
Ni la moue de grand frèrelix, ni le
silence affecté de Poil De Carotte ne
retardent les adieux et le moment est venu
de se parer.
Poil De Carotte l' attendait avec inquiétude.
-je verrai, se dit-il, si j' aurai plus de
succès ; si, oui ou non, il déplaît maintenant
à monre que je l' embrasse.
Et résolu, le regard droit, la bouche haute,
il s' approche.
Mais M Lepic, d' une main défensive, le
tient encore à distance et lui dit :
-tu finiras par me crever les yeux avec
ton porte-plume sur ton oreille. Ne pourrais-tu
p128
le mettre ailleurs quand tu m' embrasses ?
Je te prie de remarquer que j' ôte ma
cigarette, moi.
Poil De Carotte
oh ! Mon vieux papa, je te demande pardon.
C' est vrai, quelque jour un malheur arrivera
par ma faute. On m' a déjà prévenu, mais
mon porte-plume tient si à son aise sur mes
pavillons que je l' y laisse tout le temps et
que je l' oublie. Je devrais au moins ôter ma
plume ! Ah ! Pauvre vieux papa, je suis content
de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
Monsieur Lepic
bougre ! Tu ris parce que tu as failli
m' éborgner.
Poil De Carotte
non, mon vieux papa, je ris pour autre
chose : une idée sotte à moi que je m' étais
encore fourrée dans la tête.
LES JOUES ROUGES
p129
chapitre i :
son inspection habituelle terminée, m le
directeur de l' institution saint-Marc quitte
le dortoir. Chaque élève s' est glissé dans ses
draps, comme dans un étui, en se faisant
tout petit, afin de ne pas se border. Le
maître d' étude, Violone, d' un tour de tête,
s' assure que tout le monde est couc, et,
se haussant sur la pointe du pied, doucement
baisse le gaz. Aussitôt, entre voisins, le
caquetage
p130
commence. De chevet à chevet, les chuchotements
se croisent, et des lèvres en mouvement
monte, par tout le dortoir, un bruissement
confus, où, de temps en temps, se distingue le
sifflement bref d' une consonne.
C' est sourd, continu, agaçant à la fin, et il
semble vraiment que tous ces babils, invisibles
et remuants comme des souris, s' occupent à
grignoter du silence.
Violone met des savates, se prone quelque
temps entre les lits, chatouillant çà le pied
d' un élève, là tirant le pompon du bonnet d' un
autre, et s' arrête ps de Marseau, avec lequel
il donne, tous les soirs, l' exemple des longues
causeries prolongées bien avant dans la nuit.
Le plus souvent, les élèves ont cessé leur
conversation, par degrés étouffée, comme s' ils
avaient peu à peu tiré leur drap sur leur
bouche, et dorment, que le maître d' étude est
encore penché sur le lit de Marseau, les coudes
durement appus sur le fer, insensible à la
paralysie de ses avant-bras et au remue-ménage
des fourmis courant à fleur de peau jusqu' au
bout de ses doigts.
Il s' amuse de ses récits enfantins, et le tient
p131
éveillé par d' intimes confidences et des histoires
de coeur. Tout de suite, il l' a chéri pour
la tendre et transparente enluminure de son
visage, qui paraît éclairé en dedans. Ce n' est
plus une peau, mais une pulpe, derrière
laquelle, à la moindre variation atmosphérique,
s' enchetrent visiblement les veinules,
comme les lignes d' une carte d' atlas sous une
feuille de papier à décalquer. Marseau a
d' ailleurs une manière séduisante de rougir
sans savoir pourquoi et à l' improviste, qui le
fait aimer comme une fille. Souvent, un
camarade pèse du bout du doigt sur l' une de
ses joues et se retire avec brusquerie,
laissant une tache blanche, bientôt recouverte
d' une belle coloration rouge, qui s' étend avec
rapidité, comme du vin dans de l' eau pure,
se varie richement et se nuance depuis le
bout du nez rose jusqu' aux oreilles lilas.
Chacun peut orer soi-même, Marseau se prête
complaisamment aux expériences. On l' a
surnommé veilleuse, lanterne, joue rouge. Cette
faculté de s' embraser à volonté lui fait bien
des envieux.
Poil De Carotte, son voisin de lit, le
jalouse entre tous. Pierrot lymphatique et
grêle, au
p132
visage farineux, il pince vainement, à se
faire mal, son épiderme exsangue, pour y amener
quoi ! Et encore pas toujours, quelque point
d' un roux douteux. Il zébrerait volontiers,
haineusement, à coups d' ongles et écorcerait
comme des oranges les joues vermillonnées
de Marseau.
Depuis longtemps très intrigué, il se tient
aux écoutes ce soir-là, dès la venue de Violone,
soupçonneux avec raison peut-être, etsireux
de savoir la vérité sur les allures cachottières
du maître d' étude. Il met en jeu toute son
habileté de petit espion, simule un ronflement
pour rire, change avec affectation de côté,
en ayant soin de faire le tour complet, pousse
un cri perçant comme s' il avait le cauchemar,
ce qui réveille en peur le dortoir et
imprime un fort mouvement de houle à tous les
draps ; puis, dès que Violone s' est éloig,
il dit à Marseau, le torse hors du lit,
le souffle ardent :
-pistolet ! Pistolet.
On ne lui répond rien. Poil De Carotte se
met sur les genoux, saisit le bras de Marseau,
et, le secouant avec force :
p133
-entends-tu ? Pistolet !
Pistolet ne semble pas entendre ;
Poil De Carotte exasreprend :
-c' est du propre ! ... tu crois que je ne
vous ai pas vus. Dis voir un peu qu' il ne t' a
pas embrassé ! Dis-le voir un peu que tu n' es
pas son pistolet.
Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars
blanc qu' on agace, les poings fermés au bord
du lit.
Mais, cette fois, on lui répond :
-eh bien ! Après ?
D' un seul coup de reins, Poil De Carotte
rentre dans ses draps.
C' est le mtre d' étude qui revient en sne,
apparu soudainement !
p134
chapitre ii :
-oui, dit Violone, je t' ai embrassé, Marseau,
tu peux l' avouer, car tu n' as fait aucun mal.
Je t' ai embrassé sur le front, mais
Poil De Carotte ne peut pas comprendre,
déjà trop dépravé pour son âge, que c' est là
un baiser pur et chaste, un baiser de re
à enfant, et que je t' aime comme un fils,
ou si tu veux comme un frère, et demain il
ira ter partout je ne sais quoi, le petit
imcile !
à ces mots, tandis que la voix de Violone
vibre sourdement, Poil De Carotte feint de
dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour
entendre encore.
Marseau écoute le maître d' étude, le souffle
ténu, ténu, car tout en trouvant ses paroles
très naturelles, il tremble comme s' il redoutait
p135
la révélation de quelque mystère. Violone
continue, le plus bas qu' il peut. Ce sont
des mots inarticulés, lointains, des syllabes
à peine localisées. Poil De Carotte qui,
sans oser se retourner, se rapproche
insensiblement, au moyen de légères oscillations
de hanches, n' entend plus rien. Son attention
est à ce point surexcitée que ses oreilles lui
semblent matériellement se creuser et s' évaser
en entonnoir ; mais aucun son n' y tombe.
Il se rappelle avoir éprouvé parfois une
sensation d' effort pareille en écoutant aux
portes, en collant son oeil à la serrure,
avec le sir d' agrandir le trou et d' attirer
à lui, comme avec un crampon, ce qu' il voulait
voir. Cependant il le parierait, Violone
pète encore :
-oui, mon affection est pure, pure, et
c' est ce que ce petit imbécile ne comprend
pas !
Enfin le maître d' étude se penche avec la
douceur d' une ombre sur le front de Marseau,
l' embrasse, le caresse de sa barbiche comme
d' un pinceau, puis se redresse pour s' en aller,
et Poil De Carotte le suit des yeux, glissant
p136
entre les ranes de lits. Quand la main de
Violone frôle un traversin, le dormeurrangé
change de té avec un fort soupir.
Poil De Carotte guette longtemps. Il craint
un nouveau retour brusque de Violone. Dé
Marseau fait la boule dans son lit, la
couverture sur ses yeux, bien éveillé d' ailleurs,
et tout au souvenir de l' aventure dont il ne
sait que penser. Il n' y voit rien de vilain qui
puisse le tourmenter, et cependant, dans la
nuit des draps, l' image de Violone flotte
lumineusement, douce comme ces images de
femmes qui l' ont échauffé en plus d' unve.
Poil De Carotte se lasse d' attendre. Ses
paupières, comme aimantées, se rapprochent.
Il s' impose de fixer le gaz, presque éteint ;
mais, après avoir compté trois éclosions de
petites bulles crépitantes et pressées de sortir
du bec, il s' endort.
p137
chapitre iii :
le lendemain matin, au lavabo, tandis que
les cornes des serviettes, trempées dans un
peu d' eau froide, frottent lérement les
pommettes frileuses, Poil De Carotte
regarde chamment Marseau, et, s' efforçant
d' être bienroce, il l' insulte de nouveau,
les dents serrées sur les syllabes sifflantes.
-pistolet ! Pistolet !
Les joues de Marseau deviennent pourpres,
mais il répond sans colère, et le regard
presque suppliant :
-puisque je te dis que ce n' est pas vrai,
ce que tu crois !
Le maître d' étude passe la visite des mains.
Les élèves, sur deux rangs, offrent machinalement
d' abord le dos, puis la paume de leurs
p138
mains, en les retournant avec rapidité, et les
remettent aussitôt bien au chaud, dans les
poches ou sous la tiédeur de l' édredon le plus
proche. D' ordinaire, Violone s' abstient de les
regarder. Cette fois, mal à propos, il trouve
que celles de Poil De Carotte ne sont pas
nettes. Poil De Carotte, prié de les repasser
sous le robinet, se révolte. On peut, à vrai
dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il
soutient que c' est un commencement d' engelure.
On lui en veut, sûrement.
Violone doit le faire conduire chez
m le directeur.
Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet
vieux vert, un cours d' histoire qu' il fait aux
grands, à ses moments perdus. écrasant sur
le tapis de sa table le bout de ses doigts
épais, il pose les principaux jalons : ici la
chute de l' empire romain ; au milieu, la prise
de Constantinople par les turcs ; plus loin
l' histoire moderne, qui commence on ne sait où
et n' en finit plus.
Il a une ample robe de chambre dont les
galons brodés cerclent sa poitrine puissante,
pareils à des cordages autour d' une colonne.
p139
Il mange visiblement trop, cet homme ; ses
traits sont gros et toujours un peu luisants.
Il parle fortement, même aux dames, et les plis
de son cou ondulent sur le col d' une manière
lente et rythmique. Il est encore remarquable
pour la rondeur de ses yeux et l' épaisseur de
ses moustaches.
Poil De Carotte se tient debout devant lui,
sa casquette entre les jambes, afin de garder
toute sa liberté d' action.
D' une voix terrible, le directeur demande :
-qu' est-ce que c' est ?
-monsieur, c' est le maître d' étude qui
m' envoie vous dire que j' ai les mains sales,
mais c' est pas vrai !
Et de nouveau, consciencieusement,
Poil De Carotte montre ses mains en les
retournant : d' abord le dos, ensuite la paume.
Il fait la preuve : d' abord la paume, ensuite
le dos.
-ah ! C' est pas vrai, dit le directeur,
quatre jours de séquestre, mon petit !
-monsieur, dit Poil De Carotte, le maître
d' étude, il m' en veut !
-ah ! Il t' en veut ! Huit jours, mon petit !
Poil De Carotte connaît son homme. Une
p140
telle douceur ne le surprend point. Il est bien
décidé à tout affronter. Il prend une pose
raide, serre ses jambes et s' enhardit, au
pris d' une gifle.
Car c' est, chez monsieur le directeur,
une innocente manie d' abattre, de temps
en temps, un élève récalcitrant du revers
de la main : vlan ! L' habileté pour l' élève
visé consiste à prévoir le coup et à se
baisser, et le directeur se déquilibre, au
rire étouffé de tous. Mais il ne recommence
pas, sa dignité l' empêchant d' user de ruse à
son tour. Il devait arriver droit sur la joue
choisie, ou alors ne se mêler de rien.
-monsieur, dit Poil De Carotte réellement
audacieux et fier, le maître d' étude et
Marseau, ils font des choses !
Aussitôt les yeux du directeur se troublent
comme si deux moucherons s' y étaient précipités
soudain. Il appuie ses deux poings fers
au bord de la table, se lève à demi, la
tête en avant, comme s' il allait cogner
Poil De Carotte en pleine poitrine, et
demande par sons gutturaux :
-quelles choses ?
p141
Poil De Carotte semble pris au dépourvu.
Il espérait (peut-être que ce n' est que
différé) l' envoi d' un tome massif de
M Henri Martin, par exemple, lancé d' une
main adroite, et voilà qu' on lui demande
des détails.
Le directeur attend. Tous ses plis du cou
se joignent pour ne former qu' un bourrelet
unique, un épais rond de cuir, où siège, de
guingois, sa tête.
Poil De Carotte hésite, le temps de se
convaincre que les mots ne lui viennent pas,
puis, la mine tout à coup confuse, le dos
rond, l' attitude apparemment gauche et
penaude, il va chercher sa casquette entre
ses jambes, l' en retire aplatie, se courbe
de plus en plus, se ratatine, et l' élève
doucement, à hauteur de menton, et lentement,
sournoisement, avec des précautions pudiques,
il enfouit sa tête simiesque dans la doublure
ouatée, sans dire un mot.
p142
chapitre iv :
le même jour, à la suite d' une courte enquête,
Violone reçoit son congé ! C' est un
touchant départ, presque une cérémonie.
-je reviendrai, dit Violone, c' est une
absence.
Mais il n' en fait accroire à personne.
L' institution renouvelle son personnel, comme
si elle craignait pour lui la moisissure. C' est
un va-et-vient de maîtres d' étude. Celui-ci
part comme les autres, et meilleur, il part
plus vite. Presque tous l' aiment. On ne lui
connaît pas d' égal dans l' art d' écrire des
entêtes pour cahiers, tels que :
cahiers d' exercices grecs appartenant à...
les majuscules sont moulées comme des lettres
d' enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle
autour
p143
de son bureau. Sa belle main, brille
la pierre verte d' une bague, se promène
élégamment sur le papier. Au bas de la
page, il improvise une signature. Elle tombe,
comme une pierre dans l' eau, dans une
ondulation et un remous de lignes à la fois
régulières et capricieuses, qui forment le
paraphe, un petit chef-d' oeuvre. La queue
du paraphe s' égare, se perd dans le paraphe
lui-même. Il faut regarder de très près,
chercher longtemps pour la retrouver. Inutile
de dire que le tout est fait d' un seul trait
de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement
de lignes nommé cul-de-lampe. Longuement,
les petits s' émerveillèrent.
Son renvoi les chagrine fort.
Ils conviennent qu' ils devront bourdonner
le directeur à la première occasion,
c' est-à-dire enfler les joues et imiter avec
les lèvres le vol des bourdons pour marquer
leur mécontentement. Quelque jour, ils n' y
manqueront pas.
En attendant, ils s' attristent les uns les
autres. Violone qui se sent regretté, a la
coquetterie de partir pendant une récréation.
Quand
p144
il paraît dans la cour, suivi d' un garçon qui
porte sa malle, tous les petits s' élancent. Il
serre des mains, tapote des visages, et s' efforce
d' arracher les pans de sa redingote sans les
déchirer, cer, envahi et souriant, ému. Les
uns, suspendus à la barre fixe, s' arrêtent au
milieu d' un renversement et sautent à terre,
la bouche ouverte, le front en sueur, leurs
manches de chemise retroussées et les doigts
écartés à cause de la colophane. D' autres,
plus calmes, qui tournaient monotonement
dans la cour, agitent les mains, en signe
d' adieu. Le garçon, courbé sous la malle,
s' est arrêté afin de conserver ses distances,
ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans
du sable mouillé. Les joues de Marseau se
sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa
premre peine de coeur sérieuse ; mais,
troublé et contraint de s' avouer qu' il regrette
le mtre d' étude un peu comme une petite
cousine, il se tient à l' écart, inquiet, presque
honteux. Sans embarras, Violone se dirige
vers lui, quand on entend un fracas de carreaux.
p145
Tous les regards montent vers la petite
fenêtre grillée du séquestre. La vilaine et
sauvage tête de Poil De Carotte paraît. Il
grimace, blême petite te mauvaise en cage,
les cheveux dans les yeux et ses dents blanches
toutes à l' air. Il passe sa main droite entre
les bris de la vitre qui le mord, comme
anie, et il menace Violone de son poing
saignant.
-petit imcile ! Dit le maître d' étude,
te voilà content !
-dame ! Crie Poil De Carotte, tandis
qu' avec entrain, il casse d' un second coup
de poing un autre carreau, pourquoi que vous
l' embrassiez et que vous ne m' embrassiez pas,
moi ?
Et il ajoute, se barbouillant la figure avec
le sang qui coule de sa main coupée :
-moi aussi, j' ai des joues rouges, quand
j' en veux !
LES POUX
p147
Dès que grand fre Félix et Poil De Carotte
arrivent de l' institution saint-Marc,
Madame Lepic leur fait prendre un bain de
pieds. Ils en ont besoin depuis trois mois,
car jamais on ne les lave à la pension. D' ailleurs,
aucun article du prospectus ne prévoit le cas.
-comme les tiens doivent être noirs,
mon pauvre Poil De Carotte ! Dit
Madame Lepic.
Elle devine juste. Ceux de Poil De Carotte
sont toujours plus noirs que ceux de grand
frère Félix ? Et pourquoi ? Tous deux
p148
vivent côte à côte, du même régime, dans le
me air. Certes, au bout de trois mois,
grand frère Félix ne peut montrer pied blanc,
mais Poil De Carotte, de son propre aveu,
ne reconnaît plus les siens.
Honteux, il les plonge dans l' eau avec
l' habileté d' un escamoteur. On ne les voit pas
sortir des chaussettes et se mêler aux pieds
de grand frère Félix qui occupent dé tout le
fond du baquet, et bientôt, une couche de
crasse s' étend comme un linge sur ces quatre
horreurs.
M Lepic se promène, selon sa coutume,
d' une fenêtre à l' autre. Il relit les bulletins
trimestriels de ses fils, surtout les notes
écrites par m le proviseur lui-même : celle de
grand frère Félix :
" étourdi, mais intelligent. Arrivera. "
et celle de Poil De Carotte :
" se distingue dès qu' il veut, mais ne veut
pas toujours. "
l' idée que Poil De Carotte est quelquefois
distingué amuse la famille. En ce moment, les
bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds
tremper et se gonfler d' aise. Il se sent examiné.
p149
On le trouve plutôt enlaidi sous ses
cheveux trop longs et d' un rouge sombre.
M Lepic, hostile aux effusions, ne témoigne
sa joie de le revoir qu' en le taquinant. à
l' aller, il luitache une chiquenaude sur
l' oreille. Au retour, il le pousse du coude, et
Poil De Carotte rit de bon coeur.
Enfin, M Lepic lui passe la main dans les
" bourraquins " et fait crépiter ses ongles
comme s' il voulait tuer des poux. C' est sa
plaisanterie favorite.
Or, du premier coup, il en tue un.
-ah ! Bien visé, dit-il, je ne l' ai pas manq.
Et tandis qu' un peugoûté il s' essuie à
la chevelure de Poil De Carotte, Madame Lepic
lève les bras au ciel :
-je m' en doutais, dit-elle accablée. Mon
dieu ! Nous sommes propres ! Ernestine, cours
chercher une cuvette, ma fille, voilà de la
besogne pour toi.
Soeur Ernestine apporte une cuvette, un
peigne fin, du vinaigre dans une soucoupe,
et la chasse commence.
-peigne-moi d' abord ! Crie grand frère Félix.
Je suis sûr qu' il m' en a don.
p150
Il se râcle furieusement la tête avec les
doigts et demande un seau d' eau pour tout
noyer.
-calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine
qui aime se dévouer, je ne te ferai pas de
mal.
Elle lui met une serviette autour du cou et
montre une adresse, une patience de maman.
Elle écarte les cheveux d' une main, tient
délicatement le peigne de l' autre, et elle
cherche, sans mouedaigneuse, sans peur
d' attraper des habitants.
Quand elle dit : un de plus ! Grand frère Félix
trépigne dans le baquet et menace du poing
Poil De Carotte qui, silencieux, attend
son tour.
-c' est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine,
tu n' en avais que sept ou huit ; compte-les.
On comptera ceux de Poil De Carotte.
Au premier coup de peigne, Poil De Carotte
obtient l' avantage. Soeur Ernestine croit
qu' elle est tome sur le nid, mais elle n' a
que ramassé au hasard dans une fourmilière.
On entoure Poil De Carotte. Soeur Ernestine
s' applique. M Lepic, les mains derrière
p151
le dos, suit le travail, comme un étranger
curieux. Madame Lepic pousse des exclamations
plaintives.
-oh ! Oh ! Dit-elle, il faudrait une pelle
et un râteau.
Grand frèrelix accroupi remue la cuvette
et reçoit les poux. Ils tombent enveloppés de
pellicules. On distingue l' agitation de leurs
pattes menues comme des cils coupés. Ils
obéissent au roulis de la cuvette, et rapidement
le vinaigre les fait mourir.
Madame Lepic
vraiment, Poil De Carotte, nous ne te
comprenons plus. à ton âge et grand garçon, tu
devrais rougir. Je te passe tes pieds que
peut-être tu ne vois qu' ici. Mais les poux
te mangent, et tu neclames ni la surveillance
de tes maîtres, ni les soins de ta famille.
Explique-nous, je te prie, quel plaisir tu
éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif.
Il y a du sang dans ta tignasse.
Poil De Carotte
c' est le peigne qui m' égratigne.
p152
Madame Lepic
ah ! C' est le peigne. Voilà comme tu
remercies ta soeur. Tu l' entends, Ernestine ?
Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse.
Je te conseille, ma fille, d' abandonner tout de
suite ce martyr volontaire à sa vermine.
Soeur Ernestine
j' ai fini pour aujourd' hui, maman. J' ai
seulement ôté le plus gros et je ferai demain
une seconde toure. Mais j' en connais une qui
se parfumera d' eau de cologne.
Madame Lepic
quant à toi, Poil De Carotte, emporte ta
cuvette et va l' exposer sur le mur du jardin.
Il faut que tout le village file devant,
pour ta confusion.
Poil De Carotte prend la cuvette et sort ;
et l' ayant poe au soleil, il monte la garde
près d' elle.
C' est la vieille Marie Nanette qui s' approche
p153
la première. Chaque fois qu' elle rencontre
Poil De Carotte, elle s' arrête, l' observe
de ses petits yeux myopes et malins et,
mouvant son bonnet noir, semble deviner des
choses.
-qu' est-ce que c' est que ça ? Dit-elle.
Poil De Carotte ne répond rien. Elle se
penche sur la cuvette.
-c' est-il des lentilles ? Ma foi, je n' y vois
plus clair. Mon garçon Pierre devrait bien
m' acheter une paire de lunettes.
Du doigt, elle touche, comme afin de goûter.
Décidément, elle ne comprend pas.
-et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux
troubles ? Je parie qu' on t' a grondé et mis
en pénitence. écoute, je ne suis pas ta
grand-maman, mais je pense ce que je pense,
et je te plains, mon pauvre petit, car j' imagine
qu' ils te rendent la vie dure.
Poil De Carotte s' assure d' un coup d' oeil
que sa re ne peut l' entendre, et il dit à la
vieille Marie Nanette.
-et après ? Est-ce que ça vous regarde ?
lez-vous donc de vos affaires et laissez-moi
tranquille.
COMME BRUTUS
p155
Monsieur Lepic
Poil De Carotte, tu n' as pas travaillé
l' année dernière comme j' espérais. Tes bulletins
disent que tu pourrais beaucoup mieux faire.
Tuvasses, tu lis des livresfendus. Doué
d' une excellente moire, tu obtiens d' assez
bonnes notes de leçons, et tu négliges tes
devoirs. Poil De Carotte, il faut songer à
devenir sérieux.
Poil De Carotte
compte sur moi, papa. Je t' accorde que je
p156
me suis un peu laissé aller l' année dernière.
Cette fois, je me sens la bonne volonté de
cher ferme. Je ne te promets pas d' être le
premier de ma classe en tout.
Monsieur Lepic
essaie quand me.
Poil De Carotte
non, papa, tu m' en demandes trop. Je ne
ussirai ni en géographie, ni en allemand,
ni en physique et chimie, où les plus forts
sont deux ou trois types nuls pour le reste
et qui ne font que ça. Impossible de les
dégoter ; mais je veux, -écoute, mon papa,
-je veux, en composition française, bientôt
tenir la corde et la garder, et si malgré mes
efforts elle m' échappe, du moins je n' aurai
rien à me reprocher, et je pourrai m' écrier
fièrement comme Brutus : ô vertu ! Tu n' es
qu' un nom.
Monsieur Lepic
ah ! Mon garçon, je crois que tu les manieras.
Grand Frère Félix
qu' est-ce qu' il dit, papa ?
p157
Soeur Ernestine
moi, je n' ai pas entendu.
Madame Lepic
moi non plus. Répète voir, Poil De Carotte ?
Poil De Carotte
oh ! Rien, maman.
Madame Lepic
comment ? Tu ne disais rien, et tu pérorais
si fort, rouge et le poing menaçant le ciel,
que ta voix portait jusqu' au bout du village !
Répète cette phrase, afin que tout le monde
en profite.
Poil De Carotte
ce n' est pas la peine, va, maman.
Madame Lepic
si, si, tu parlais de quelqu' un ; de qui
parlais-tu ?
Poil De Carotte
tu ne le connais pas, maman.
p158
Madame Lepic
raison de plus. D' abord ménage ton esprit,
s' il te plaît, et obéis.
Poil De Carotte
eh bien ! Maman, nous causions avec mon
papa qui me donnait des conseils d' ami, et
par hasard, je ne sais quelle idée m' est venue,
pour le remercier, de prendre l' engagement,
comme ce romain qu' on appelait Brutus,
d' invoquer la vertu...
Madame Lepic
turlututu, tu barbotes. Je te prie de péter,
sans y changer un mot, et sur le même ton,
ta phrase de tout à l' heure. Il me semble que
je ne te demande pas le Pérou et que tu peux
bien faire ça pour ta mère.
Grand Frère Félix
veux-tu que je te, moi, maman ?
Non, lui le premier, toi ensuite, et nous
p159
comparerons. Allez, Poil De Carotte, dépêchez.
Poil De Carotte. il balbutie, d' une
voix pleurarde.
ve-ertutu-u n' es qu' un-un nom.
Madame Lepic
je sespère. On ne peut rien tirer de ce
gamin. Il se laisserait rouer de coups, plutôt
que d' être agréable à sa mère.
Grand Frère Félix
tiens, maman, voilà comme il a dit :
il roule les yeux et lance des regards de défi.
si je ne suis pas premier en composition
française, il gonfle ses joues et frappe
du pied. je m' écrierai comme Brutus :
il lève les bras au plafond. ô vertu !
il les laisse retomber sur ses cuisses.
tu n' es qu' un nom ! Voilà comme il a dit.
Madame Lepic
bravo, superbe ! Je te félicite,
Poil De Carotte, et je plore d' autant
plus ton entêtement qu' une imitation ne vaut
jamais l' original.
p160
Grand Frère Félix
mais, Poil De Carotte, est-ce bien Brutus
qui a dit ça ? Ne serait-ce pas Caton ?
Poil De Carotte
je suis sûr de Brutus. " puis il se jeta sur
une ée que lui tendit un de ses amis et
mourut. "
Soeur Ernestine
Poil De Carotte a raison. Je me rappelle
me que Brutus simulait la folie avec de
l' or dans une canne.
Poil De Carotte
pardon, soeur, tu t' embrouilles. Tu confonds
mon Brutus avec un autre.
Soeur Ernestine
je croyais. Pourtant je te garantis que
Mademoiselle Sophie nous dicte un cours
d' histoire qui vaut bien celui de ton
professeur au lycée.
Madame Lepic
peu importe. Ne vous disputez pas. L' essentiel
p161
est d' avoir un Brutus dans sa famille,
et nous l' avons. Que grâce à Poil De Carotte,
on nous envie ! Nous ne connaissions point
notre honneur. Admirez le nouveau Brutus.
Il parle latin comme un éque et refuse de
dire deux fois la messe pour les sourds.
Tournez-le : vu de face, il montre les taches
d' une veste qu' il étrenne aujourd' hui, et vu de
dos son pantalon déchiré. Seigneur, où s' est-il
encore fourré ? Non, mais regardez-moi la
touche de Poil De Carotte Brutus ! Espèce
de petite brute, va !
LETTRES DE P. DE C. ET REPONSES
p163
de Poil De Carotte à M Lepic
institution saint-Marc.
mon cher papa,
mes parties deche des vacances m' ont
mis l' humeur en mouvement. De gros clous
me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste
p164
couché sur le dos et madame l' infirmière me
pose des cataplasmes. Tant que le clou n' a pas
percé, il me fait mal. Après je n' y pense plus.
Mais ils se multiplient comme des petits
poulets. Pour un de guéri, trois reviennent.
J' espère d' ailleurs que ce ne sera rien.
Ton fils affection.
réponse de M Lepic :
mon cher Poil De Carotte,
puisque tu prépares ta première communion
et que tu vas au catéchisme, tu dois
savoir que l' espèce humaine ne t' a pas attendu
pour avoir des clous. Jésus-Christ en avait
aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas
et pourtant les siens étaient vrais.
Du courage !
Ton re qui t' aime.
p165
de Poil De Carotte à M Lepic :
mon cher papa,
je t' annonce avec plaisir qu' il vient de me
pousser une dent. Bien que je n' aie pas l' âge,
je crois que c' est une dent de sagesse précoce.
J' ose esrer qu' elle ne sera point la seule et
que je te satisferai toujours par ma bonne
conduite et mon application.
Ton fils affection.
réponse de M Lepic :
mon cher Poil De Carotte,
juste comme ta dent poussait, une des miennes
se mettait à branler. Elle s' est décidée
à tomber hier matin. De telle sorte que si tu
possèdes une dent de plus, tonre en possède
une de moins. C' est pourquoi il n' y a rien de
changé et le nombre des dents de la famille
reste le même.
Ton re qui t' aime.
p166
de Poil De Carotte à M Lepic :
mon cher papa,
imagine-toi que c' était hier la fête de
Mques, notre professeur de latin, et que,
d' un commun accord, les élèves m' avaient
élu pour lui présenter les voeux de toute la
classe. Flatté de cet honneur, je prépare
longuement le discours où j' intercale à propos
quelques citations latines. Sans fausse
modestie, j' en suis satisfait. Je le recopie au
propre sur une grande feuille de papier
ministre, et, le jour venu, excité par mes
camarades qui murmuraient. -" vas-y,
vas-y donc ! " -je profite d' un moment où
Mques ne nous regarde pas et je m' avance
vers sa chaire. Mais à peine ai-je
déroulé ma feuille et articulé d' une voix forte :
néré maître,
que M Jâques seve furieux et s' écrie :
-voulez-vous filer à votre place plus vite
que ça !
Tu penses si je me sauve et cours m' asseoir,
p167
tandis que mes amis se cachent derrière leurs
livres et que Mques m' ordonne avec
colère :
-traduisez la version.
Mon cher papa, qu' en dis-tu ?
réponse de M Lepic :
mon cher Poil De Carotte,
quand tu seras député, tu en verras bien
d' autres. Chacun son le. Si on a mis ton
professeur dans une chaire, c' est apparemment
pour qu' il prononce des discours et non pour
qu' il écoute les tiens.
de Poil De Carotte à M Lepic :
mon cher papa,
je viens de remettre ton lièvre à M Legris,
notre professeur d' histoire et de géographie.
Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait
p168
plaisir. Il te remercie vivement. Comme j' étais
entavec mon parapluie mouillé, il me l' ôta
lui-même des mains pour le reporter au
vestibule. Puis nous caumes de choses et
d' autres. Il me dit que je devais enlever, si
je voulais, le premier prix d' histoire et de
géographie à la fin de l' année. Mais croirais-tu
que je restai sur mes jambes tout le temps
que dura notre entretien, et que M Legris,
qui, à part cela, fut très aimable, je le
pète, ne me désigna même pas un siège ?
Est-ce oubli ou impolitesse ?
Je l' ignore et serais curieux, mon cher papa,
de savoir ton avis.
réponse de M Lepic :
mon cher Poil De Carotte.
Tuclames toujours. Tu réclames parce que
Mques t' envoie t' asseoir, et tu
clames parce que M Legris te laisse debout.
Tu es peut-être encore trop jeune pour
exiger des égards. Et si M Legris
p169
ne t' a pas offert une chaise, excuse-le : c' est
sans doute que, trom par ta petite taille, il
te croyait assis.
de Poil De Carotte à M Lepic :
mon cher papa,
j' apprends que tu dois aller à Paris. Je
partage la joie que tu auras en visitant la
capitale que je voudrais connaître et je
serai de coeur avec toi. Je coois que mes
travaux scolaires m' interdisent ce voyage, mais
je profite de l' occasion pour te demander si tu
ne pourrais pas m' acheter un ou deux livres.
Je sais les miens par coeur. Choisis n' importe
lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je
désire spécialement la henriade, par
François-Marie-Arouet de Voltaire, et la
nouvelle Héloïse, par Jean-Jacques Rousseau.
Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent
rien à Paris), je te jure que le maître
d' étude ne me les confisquera jamais.
p170
réponse de M Lepic :
mon cher Poil De Carotte,
les écrivains dont tu me parles étaient des
hommes comme toi et moi. Ce qu' ils ont fait,
tu peux le faire. écris des livres, tu les liras
ensuite.
de M Lepic à Poil De Carotte :
mon cher Poil De Carotte,
ta lettre de ce matin m' étonne fort. Je la relis
vainement. Ce n' est plus ton style ordinaire
et tu y parles de choses bizarres qui ne
me semblent ni de ta compétence ni de la
mienne.
D' habitude, tu nous racontes tes petites
affaires, tu nous écris les places que tu obtiens,
les qualités et les défauts que tu trouves à
chaque professeur, les noms de tes nouveaux
camarades, l' état de ton linge, si tu dors et si
tu manges bien.
p171
Voilà ce qui m' intéresse. Aujourd' hui, je
ne comprends plus. à propos de quoi, s' il te
plaît, cette sortie sur le printemps quand nous
sommes en hiver ? Que veux-tu dire ? As-tu
besoin d' un cache-nez ? Ta lettre n' est pas datée
et on ne sait si tu l' adresses à moi ou au
chien. La forme même de ton écriture me paraît
modifiée, et la disposition des lignes, la
quantité de majuscules me déconcertent. Bref,
tu as l' air de te moquer de quelqu' un. Je
suppose que c' est de toi, et je tiens à t' en
faire non un crime, mais l' observation.
réponse de Poil De Carotte :
mon cher papa,
un mot à la hâte pour t' expliquer ma dernière
lettre. Tu ne t' es pas aperçu qu' elle
était en vers.
LE TOITON
p173
ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des
poules, des lapins, des cochons, vide
maintenant, appartient en toute propriété à
Poil De Carotte pendant les vacances.
Il y entre commodément, car le toiton n' a plus
de porte. Quelques grêles orties en parent le
seuil, et si Poil De Carotte les regarde à
plat ventre, elles lui semblent une fot. Une
poussière fine recouvre le sol. Les pierres des
murs luisent d' humidité. Poil De Carotte
frôle le plafond de ses cheveux. Il est là
chez lui et s' y divertit, dédaigneux des
jouets encombrants, aux frais de son imagination.
p174
Son principal amusement consiste à creuser
quatre nids avec son derrière, un à chaque
coin du toiton. Il ramène de sa main, comme
d' une truelle, des bourrelets de poussière et
se cale.
Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les
mains croisées sur ses genoux, gîté, il se
trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir
moins de place. Il oublie le monde, ne le
craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
troublerait.
L' eau de vaisselle qui coule non loin de,
par le trou de l' évier, tantôt à torrents,
tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées
fraîches.
Brusquement, une alerte.
Des appels approchent, des pas.
-Poil De Carotte ? Poil De Carotte ?
Une tête se baisse et Poil De Carotte, réduit
en boulette, se poussant dans la terre et le
mur, le souffle mort, la bouche grande, le
regard même immobilisé, sent que des yeux
fouillent l' ombre.
-Poil De Carotte, es-tu là ?
Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier
d' angoisse.
p175
-il n' y est pas, le petit animal. Où diable
est-il ?
On s' éloigne, et le corps de Poil De Carotte
se dilate un peu, reprend de l' aise.
Sa pensée parcourt encore de longues routes
de silence.
Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au
plafond, un moucheron s' est pris dans une toile
d' araignée, vibre et se bat. Et l' araignée
glisse le long d' un fil. Son ventre a la blancheur
d' une mie de pain. Elle reste un instant
suspendue, inquiète, pelotone.
Poil De Carotte, sur la pointe des fesses, la
guette, aspire aunouement, et quand
l' araignée tragique fonce, ferme l' étoile de ses
pattes, étreint la proie à manger, il se dresse
debout, passion, comme s' il voulait sa part.
Rien de plus.
L' araignée remonte. Poil De Carotte se
rassied, retourne en lui, en son âme de lièvre
il fait noir.
Bientôt, comme un filet d' eau alourdie par
le sable, sa rêvasserie, faute de pente,
s' arrête, forme flaque et croupit.
LE CHAT
p177
chapitre i :
Poil De Carotte l' a entendu dire : rien
ne vaut la viande de chat pour pêcher les
écrevisses, ni les tripes d' un poulet, ni les
déchets d' une boucherie.
Or il connaît un chat, méprisé parce qu' il
est vieux, malade et, çà et là, pelé.
Poil De Carotte l' invite à venir prendre
une tasse de lait chez lui, dans son toiton.
Ils seront seuls. Il se peut qu' un rat s' aventure
hors du mur, mais Poil De Carotte ne
promet que la tasse
p178
de lait. Il l' a posée dans un coin. Il y
pousse le chat et dit :
-régale-toi.
Il lui flatte l' échine, lui donne des noms
tendres, observe ses vifs coups de langue, puis
s' attendrit.
-pauvre vieux, jouis de ton reste.
Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie
le bord, et il neche plus que ses lèvres
sucrées.
-as-tu fini, bien fini ? Demande
Poil De Carotte, qui le caresse toujours.
Sans doute, tu boirais volontiers une autre
tasse ; mais je n' ai pu voler que celle-là.
D' ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard ! ...
à ces mots, il lui applique au front le canon
de sa carabine et fait feu.
La détonation étourdit Poil De Carotte. Il
croit que le toitonme a sauté, et quand le
nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat
qui le regarde d' un oeil.
Une moitié de la tête est emportée, et le
sang coule dans la tasse de lait.
-il n' a pas l' air mort, dit Poil De Carotte.
tin, j' ai pourtant visé juste.
p179
Il n' ose bouger, tant l' oeil unique, d' un
jaune éclat, l' inquiète.
Le chat, par le tremblement de son corps,
indique qu' il vit, mais ne tente aucun effort
pour se déplacer. Il semble saigner exprès
dans la tasse, avec le soin que toutes les
gouttes y tombent.
Poil De Carotte n' est pas un débutant. Il
a tué des oiseaux sauvages, des animaux
domestiques, un chien, pour son propre plaisir
ou pour le compte d' autrui. Il sait comment
on prode, et que si la te a la vie dure,
il faut se dépêcher, s' exciter, rager,
risquer, au besoin, une lutte corps à corps.
Sinon, des accès de fausse sensibilité nous
surprennent. On devient lâche. On perd
du temps ; on n' en finit jamais.
D' abord, il essaie quelques agaceries prudentes.
Puis il empoigne le chat par la queue
et lui asne sur la nuque des coups de
carabine si violents, que chacun d' eux paraît le
dernier, le coup de grâce.
Les pattes folles, le chat moribond griffe
l' air, se recroqueville en boule, ou setend
et ne crie pas.
p180
-qui donc m' affirmait que les chats
pleurent, quand ils meurent ? Dit
Poil De Carotte.
Il s' impatiente. C' est trop long. Il jette sa
carabine, cercle le chat de ses bras, et
s' exaltant à latration des griffes, les
dents jointes, les veines orageuses, il l' étouffe.
Mais il s' étouffe aussi, chancelle, épuisé,
et tombe par terre, assis, sa figure collée
contre la figure, ses deux yeux dans l' oeil du chat.
p181
chapitre ii :
Poil De Carotte est maintenant couché sur
son lit de fer.
Ses parents et les amis de ses parents
mandés en hâte, visitent, courbés sous le
plafond bas du toiton, les lieux où s' accomplit
le drame.
-ah ! Dit sare, j' ai dû centupler mes
forces pour lui arracher le chat brosur
son coeur. Je vous certifie qu' il ne me serre
pas ainsi, moi.
Et tandis qu' elle explique les traces d' une
férocité qui plus tard, aux veillées de famille,
apparaîtra légendaire, Poil De Carotte dort
et rêve :
il se prone le long d' un ruisseau, où les
rayons d' une lune inévitable remuent, se
croisent comme les aiguilles d' une tricoteuse.
Sur les pêchettes, les morceaux du chat
flamboient à travers l' eau transparente.
p182
Des brumes blanches glissent au ras du pré,
cachent peut-être de légers fantômes.
Poil De Carotte, ses mains derrière son
dos, leur prouve qu' ils n' ont rien à craindre.
Un boeuf approche, s' arrête et souffle,
détale ensuite, répand jusqu' au ciel le bruit
de ses quatre sabots et s' évanouit.
Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait
pas, ne chuchotait pas, n' agaçait pas autant,
à lui seul, qu' une assembe de vieilles
femmes.
Poil De Carotte, comme s' il voulait le
frapper pour le faire taire, lève doucement un
bâton dechette et voici que du milieu des
roseaux montent des écrevisses géantes.
Elles croissent encore et sortent de l' eau,
droites, luisantes.
Poil De Carotte, alourdi par l' angoisse, ne
sait pas fuir.
Et les écrevisses l' entourent.
Elles se haussent vers sa gorge.
Elles crépitent.
Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
LES MOUTONS
p183
Poil De Carotte n' aperçoit d' abord que de
vagues boules sautantes. Elles poussent des
cris étourdissants et mêlés, comme des enfants
qui jouent sous un préau d' école. L' une
d' elles se jette dans ses jambes, et il en
éprouve quelque malaise. Une autre bondit en
pleine projection de lucarne. C' est un agneau.
Poil De Carotte sourit d' avoir eu peur. Ses
yeux s' habituent graduellement à l' obscurité,
et les détails se précisent.
L' époque des naissances a commencé. Chaque
matin, le fermier Pajol compte deux
p184
ou trois agneaux de plus. Il les trouve égas
parmi les mères, gauches, flageolant sur leurs
pattes raides : quatre morceaux de bois d' une
sculpture grossière.
Poil De Carotte n' ose pas encore les caresser.
Plus hardis, ils sotent déjà ses souliers,
ou posent leurs pieds de devant sur lui, un
brin de foin dans la bouche.
Les vieux, ceux d' une semaine, setendent
d' un violent effort de l' arrière-train et
exécutent un zig-zag en l' air. Ceux d' un jour,
maigres, tombent sur leurs genoux anguleux,
pour se relever pleins de vie. Un petit qui
vient de naître se traîne, visqueux et non léché.
Sa mère, gênée par sa bourse gonflée d' eau et
ballottante, le repousse à coups de te.
-une mauvaise mère ! Dit Poil De Carotte.
-c' est chez les bêtes comme chez le monde,
dit Pajol.
-elle voudrait, sans doute, le mettre en
nourrice.
-presque, dit Pajol. Il faut à plus d' un
donner le biberon, un biberon comme ceux
qu' on achète au pharmacien. ça ne dure pas,
p185
la mère s' attendrit. D' ailleurs, on les mate.
Il la prend par les épaules et l' isole dans
une cage. Il lui noue au cou une cravate de
paille pour la reconnaître, si elle s' échappe.
L' agneau l' a suivie. La brebis mange avec un
bruit depe, et le petit, frissonnant, se
dresse sur ses membres mous, essaie de téter,
plaintif, le museau enveloppé d' une gelée
tremblante.
-et vous croyez qu' elle reviendra à des
sentiments plus humains ? Dit Poil De Carotte.
-oui, quand son derrière sera gri, dit
Pajol : elle a eu des couches dures.
-je tiens à mon idée, dit Poil De Carotte.
Pourquoi ne pas confier provisoirement le
petit aux soins d' une étrangère ?
-elle le refuserait, dit Pajol.
En effet, des quatre coins de l' écurie, les
bêlements des res se croisent, sonnent
l' heure des tétées et, monotones aux oreilles
de Poil De Carotte, sont nuancés pour les
agneaux, car, sans confusion, chacun se précipite
droit aux tétines maternelles.
-ici, dit Pajol, point de voleuse d' enfants.
-bizarre, dit Poil De Carotte, cet instinct
p186
de la famille chez ces ballots de laine. Comment
l' expliquer ? Peut-être par la finesse de
leur nez.
Il a presque envie d' en boucher un, pour voir.
Il compare profondément les hommes avec
les moutons, et voudrait connaître les petits
noms des agneaux.
Tandis qu' avides ils sucent, leurs mamans,
les flancs battus de brusques coups de nez,
mangent, paisibles, indifférentes.
Poil De Carotte remarque dans l' eau d' une
auge desbris de chaîne des cercles de roues,
une pelle usée.
-elle est propre, votre auge ! Dit-il d' un
ton fin. Assument, vous enrichissez le sang
des bêtes au moyen de cette ferraille !
-comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien
des pilules, toi !
Il offre à Poil De Carotte de goûter l' eau.
Afin qu' elle devienne encore plus fortifiante,
il y jette n' importe quoi.
-veux-tu un berdin ? Dit-il.
-volontiers, dit Poil De Carotte sans
savoir ; merci d' avance.
Pajol fouille l' épaisse laine d' un mère et
p187
attrape avec ses ongles un berdin jaune, rond,
dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de
cette taille dévoreraient la tête d' un enfant
comme une prune. Il le met au creux de la
main de Poil De Carotte et l' engage, s' il
veut rire et s' amuser, à le fourrer dans le
cou ou les cheveux de ses frère et soeur.
Déjà le berdin travaille, attaque la peau.
Poil De Carotte éprouve des picotements aux
doigts, comme s' il tombait du grésil. Bientôt
au poignet, ils gagnent le coude. Il semble
que le berdin se multiplie, qu' il va ronger
le bras jusqu' à l' épaule.
Tant pis, Poil De Carotte le serre ; il
l' écrase et essuie sa main sur le dos d' une
brebis, sans que Pajol s' en aperçoive.
Il dira qu' il l' a perdu.
Un instant encore, Poil De Carotte écoute,
recueilli, les bêlements qui se calment
peu à peu. Tout à l' heure, on n' entendra plus
que le bruissement sourd du foin broyé entre
les choires lentes.
Accroce à un barreau detelier, une
limousine aux raies éteintes semble garder les
moutons toute seule.
PARRAIN
p189
Quelquefois Madame Lepic permet à
Poil De Carotte d' aller voir son parrain et
me de coucher avec lui. C' est un vieil homme
bourru, solitaire, qui passe sa vie à lache
ou dans la vigne. Il n' aime personne et ne
supporte que Poil De Carotte.
-te voilà, canard ! Dit-il.
-oui, parrain, dit Poil De Carotte sans
l' embrasser, m' as-tu pparé ma ligne ?
-nous en aurons assez d' une pour nous
deux, dit parrain.
Poil De Carotte ouvre la porte de la grange
p190
et voit sa ligne prête. Ainsi son parrain le
taquine toujours, mais Poil De Carotte averti
ne se fâche plus et cette manie du vieil
homme complique à peine leurs relations.
Quand il dit oui, il veut dire non et
ciproquement. Il ne s' agit que de ne pas s' y
tromper.
-si ça l' amuse, ça ne me gêne guère, pense
Poil De Carotte.
Et ils restent bons camarades.
Parrain, qui d' ordinaire ne fait de cuisine
qu' une fois par semaine pour toute la semaine,
met au feu, en l' honneur de Poil De Carotte,
un grand pot de haricots avec un bon
morceau de lard et, pour commencer
la journée, le force à boire un verre de vin
pur.
Puis ils vont cher.
Parrain s' assied au bord de l' eau et déroule
thodiquement son crin de Florence. Il
consolide avec de lourdes pierres ses lignes
impressionnantes et ne pêche que les gros qu' il
roule au frais dans une serviette et lange
comme des enfants.
-surtout, dit-il à Poil De Carotte, ne lève
p191
ta ligne que lorsque ton bouchon aura enfoncé
trois fois.
Poil De Carotte
-pourquoi trois ?
Parrain
la première ne signifie rien : le poisson
mordille. La seconde, c' est sérieux : il avale.
La troisième, c' est sûr : il ne s' échappera
plus. On ne tire jamais trop tard.
Poil De Carotte pfère la pêche aux goujons.
Il se déchausse, entre dans la rivière et
avec ses pieds agite le fond sablonneux pour
faire de l' eau trouble. Les goujons stupides
accourent et Poil De Carotte en sort un à
chaque jet de ligne. à peine a-t-il le temps
de crier au parrain :
-seize, dix-sept, dix-huit ! ...
quand parrain voit le soleil au-dessus de sa
tête, on rentre déjeuner. Il bourre
Poil De Carotte de haricots blancs.
-je ne connais rien de meilleur, lui dit-il,
mais je les veux cuits en bouillie. J' aimerais
p192
mieux mordre le fer d' une pioche que manger
un haricot qui croque sous la dent, craque
comme un grain de plomb dans une aile de
perdrix.
Poil De Carotte
ceux-là fondent sur la langue. D' habitude
maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce
n' est plus ça. Elle doit ménager la cme.
Parrain
canard, j' ai du plaisir à te voir manger. Je
parie que tu ne manges point ton content,
chez ta mère.
Tout dépend de son appétit. Si elle a faim,
je mange à sa faim. En se servant elle me sert
par-dessus le marché. Si elle a fini, j' ai fini
aussi.
Parrain
on en redemande, ta.
Poil De Carotte
c' est facile à dire, mon vieux. D' ailleurs il
vaut toujours mieux rester sur sa faim.
p193
Parrain
et moi qui n' ai pas d' enfant, jecherais le
derrière d' un singe, si ce singe était mon
enfant ! Arrangez ça.
Ils terminent leur journée dans la vigne,
Poil De Carotte, tantôt regarde piocher son
parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché
sur des fagots de sarment et les yeux au ciel,
suce des brins d' osier.
LA FONTAINE
p195
Il ne couche pas avec son parrain pour le
plaisir de dormir. Si la chambre est froide,
le lit de plume est trop chaud, et la plume,
douce aux vieux membres du parrain, met vite
le filleul en nage. Mais il couche loin de sa
re.
-elle te fait donc bien peur ? Dit parrain.
Poil De Carotte
ou plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur.
Quand elle veut donner une correction à mon
frère, il saute sur un manche de balai, se
p196
campe devant elle, et je te jure qu' elle s' arrête
court. Aussi elle préfère le prendre par les
sentiments. Elle dit que la nature de Félix
est si susceptible qu' on n' en ferait rien avec
des coups et qu' ils s' appliquent mieux à la
mienne.
Parrain
tu devrais essayer du balai, Poil De Carotte.
Poil De Carotte
ah ! Si j' osais ! Nous nous sommes souvent
battus, Félix et moi, pour de bon ou pour
jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me
défendrais comme lui. Mais je me vois armé d' un
balai contre maman. Elle croirait que je
l' apporte. Il tomberait de mes mains dans les
siennes, et peut-être qu' elle me dirait merci,
avant de taper.
Parrain
dors, canard, dors !
Ni l' un ni l' autre ne peut dormir.
Poil De Carotte se retourne, étouffe et
cherche de l' air, et son vieux parrain en a
pitié.
p197
Tout à coup, comme Poil De Carotte va
s' assoupir, parrain lui saisit le bras.
-es-tu là, canard ? Dit-il. Je rêvais, je te
croyais encore dans la fontaine. Te souviens-tu
de la fontaine ?
Poil De Carotte
comme si j' y étais, parrain. Je ne te le
reproche pas, mais tu m' en parles souvent.
Parrain
mon pauvre canard, dès que j' y pense, je
tremble de tout mon corps. Je m' étais endormi
sur l' herbe. Tu jouais au bord de la fontaine,
tu as glissé, tu es tombé, tu criais, tu te
débattais, et moi, misérable, je n' entendais
rien. Il y avait à peine de l' eau pour noyer
un chat. Mais tu ne te relevais pas. C' était
là le malheur, tu ne pensais donc plus à te
relever ?
Poil De Carotte
si tu crois que je me rappelle ce que je
pensais dans la fontaine !
p198
Parrain
enfin ton barbotement me réveille. Il était
temps. Pauvre canard ! Pauvre canard ! Tu
vomissais comme une pompe. On t' a changé,
on t' a mis le costume des dimanches du petit
Bernard.
Poil De Carotte
oui, il me piquait. Je me grattais. C' était
donc un costume de crin.
Parrain
non, mais le petit Bernard n' avait pas de
chemise propre à te prêter. Je ris aujourd' hui,
et une minute, une seconde de plus, je te
relevais mort.
Poil De Carotte
je serais loin.
Parrain
tais-toi. Je m' en suis dit des sottises, et
depuis je n' ai jamais pas une bonne nuit.
Mon sommeil perdu, c' est ma punition ; je la
rite,
p199
Poil De Carotte
moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais
bien dormir.
Dors, canard, dors.
Poil De Carotte
si tu veux que je dorme, mon vieux parrain,
lâche ma main. Je te la rendrai après mon
somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de
tes poils. Il m' est impossible de dormir
quand on me touche.
LES PRUNES
p201
Quelque temps agités, ils remuent dans la
plume et le parrain dit :
-canard, dors-tu ?
Poil De Carotte
non, parrain.
Parrain
moi non plus. J' ai envie de me lever. Si tu
veux, nous allons chercher des vers.
-c' est une idée, dit Poil De Carotte.
Ils sautent du lit, s' habillent, allument une
lanterne et vont dans le jardin.
Poil De Carotte porte la lanterne, et le
parrain
p202
une boîte de fer-blanc, à moitié pleine
de terre mouillée. Il y entretient une provision
de vers pour sa pêche. Il les recouvre d' une
mousse humide, de sorte qu' il n' en manque
jamais. Quand il a plu toute la journée, la
colte est abondante.
-prends garde de marcher dessus, dit-il à
Poil De Carotte, va doucement. Si je ne
craignais les rhumes, je mettrais des chaussons.
Au moindre bruit, le ver rentre dans son trou.
On ne l' attrape que s' il s' éloigne trop
de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et
le serrer un peu, pour qu' il ne glisse pas.
S' il est à demi rentré, lâche-le : tu le
casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D' abord
il pourrit les autres, et les poissons délicats
les daignent. Certains pêcheurs économisent
leurs vers ; ils ont tort. On ne pêche de beaux
poissons qu' avec des vers entiers, vivants et
qui se recroquevillent au fond de l' eau. Le
poisson s' imagine qu' ils se sauvent, court
après et dévore tout de confiance.
-je les rate presque toujours, murmure
Poil De Carotte et j' ai les doigts barbouillés
de leur sale bave.
p203
Parrain
un ver n' est pas sale. Un ver est ce qu' on
trouve de plus propre au monde. Il ne se
nourrit que de terre, et si on le presse,
il ne rend que de la terre. Pour ma part,
j' en mangerais.
Poil De Carotte
pour la mienne, je te lade. Mange voir.
Parrain
ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait
d' abord les faire griller, puis les écarter sur
du pain. Mais je mange crus les petits, par
exemple ceux des prunes.
Poil De Carotte
oui, je sais. Aussi tu dégtes ma famille,
maman surtout, et dès qu' elle pense à toi, elle
a mal au coeur. Moi, je t' approuve sans
t' imiter, car tu n' es pas difficile et nous nous
entendons très bien.
Il lève sa lanterne, attire une branche de
prunier, et cueille quelques prunes. Il garde
p204
les bonnes et donne les reuses à parrain qui
dit, les avalant d' un coup, toutes rondes,
noyau compris.
-ce sont les meilleures.
Poil De Carotte
oh ! Je finirai par m' y mettre et j' en
mangerai comme toi. Je crains seulement de
sentir mauvais et que maman ne le remarque, si
elle m' embrasse.
-ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle
au visage de son filleul.
Poil De Carotte
c' est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par
exemple tu le sens à plein nez. Je t' aime bien,
mon vieux parrain, mais je t' aimerais davantage,
plus que tous les autres, si tu ne fumais pas
la pipe.
Parrain
canard ! Canard ! ça conserve.
MATHILDE
p205
-tu sais, maman, dit soeur Ernestine
essoufflée à Madame Lepic, Poil De Carotte
joue encore au mari et à la femme avec la
petite Mathilde, dans le p. Grand frère Félix
les habille. C' est pourtant défendu, si je
ne me trompe.
En effet, dans le p, la petite Mathilde se
tient immobile et raide sous sa toilette de
clématite sauvage à fleurs blanches. Toute
parée, elle semble vraiment une fiancée garnie
d' oranger. Et elle en a, de quoi calmer toutes
les coliques de la vie.
La clématite, d' abord nattée en couronne
p206
sur la tête, descend par flots sous le menton,
derrière le dos, le long des bras, volubile,
enguirlande la taille et forme à terre une
queue rampante que grand frère Félix ne se
lasse pas d' allonger.
Il se recule et dit :
-ne bouge plus ! à ton tour, Poil De Carotte.
à son tour, Poil De Carotte est habillé en
jeune marié, également couvert de clématites
, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles,
un pissenlit jaune, afin qu' on puisse le
distinguer de Mathilde. Il n' a pas envie de
rire, et tous trois gardent leurrieux. Ils
savent quel ton convient à chaque cémonie.
On doit rester triste aux enterrements, dès le
début, jusqu' à la fin, et grave aux mariages,
jusqu' après la messe. Sinon, ce n' est plus
amusant de jouer.
-prenez-vous la main, dit grand frère Félix.
En avant ! Doucement.
Ils s' avancent au pas, écars. Quand Mathilde
s' empêtre, elle retrousse sa traîne et la
tient entre ses doigts. Poil De Carotte
galamment l' attend, une jambe levée.
p207
Grand frèrelix les conduit par le p. Il
marche à reculons, et les bras en balancier
leur indique la cadence. Il se croit m le maire
et les salue, puis m le cuet les bénit,
puis l' ami quilicite et il les complimente,
puis le violoniste et il râcle, avec un bâton,
un autre bâton.
Il les promène de long en large.
-halte ! Dit-il, ça serange.
Mais le temps d' aplatir d' une claque la
couronne de Mathilde, il remet le cortège en
branle.
-aïe ! Fait Mathilde qui grimace.
Une vrille de clématite lui tire les
cheveux. Grand frère Félix arrache le tout. On
continue.
-ça y est, dit-il, maintenant vous êtes
mariés, bichez-vous.
Comme ils hésitent :
-eh bien ! Quoi ! Bichez-vous. Quand on
est marié on se biche. Faites-vous la cour,
une déclaration. Vous avez l' air plombés.
Surieur, il se moque de leur inhabileté,
lui qui, peut-être, a déjà pronon des paroles
d' amour. Il donne l' exemple et biche Mathilde
le premier, pour sa peine.
p208
Poil De Carotte s' enhardit, cherche à travers
la plante grimpante le visage de Mathilde et
la baise sur la joue.
-ce n' est pas de blague, dit-il, je me
marierais bien avec toi.
Mathilde, comme elle l' a reçu, lui rend son
baiser. Aussitôt, gauches, gênés, ils rougissent
tous deux.
Grand frèrelix leur montre les cornes.
-soleil ! Soleil !
Il se frotte deux doigts l' un contre l' autre et
trépigne, des bousilles aux lèvres.
-sont-ils buses ! Ils croient que c' est
arrivé !
-d' abord, dit Poil De Carotte, je ne
pique pas de soleil, et puis ricane, ricane, ce
n' est pas toi qui m' emcheras de me marier
avec Mathilde, si maman veut.
Mais voici que maman vient répondre elle-même
qu' elle ne veut pas. Elle pousse la barrière
du p. Elle entre, suivie d' Ernestine la
rapporteuse. En passant près de la haie, elle
casse une rouette dont elle ôte les feuilles
et garde les épines.
Elle arrive droit, inévitable comme l' orage.
p209
-gare les calottes, dit grand frère Félix.
Il s' enfuit au bout du p. Il est à l' abri et
peut voir.
Poil De Carotte ne se sauve jamais.
D' ordinaire, quoique lâche, il préfère en finir
vite, et aujourd' hui il se sent brave.
Mathilde, tremblante, pleure comme une
veuve, avec des hoquets.
Poil De Carotte
ne crains rien. Je connais maman, elle
n' en a que pour moi. J' attraperai tout.
Mathilde
oui, mais ta maman va le dire à ma
maman, et ma maman va me battre.
Poil De Carotte
corriger ; on dit corriger, comme pour les
devoirs de vacances. Est-ce qu' elle te corrige
ta maman ?
Mathilde
des fois ; çapend.
p210
Poil De Carotte
pour moi, c' est toujours sûr.
Mathilde
mais je n' ai rien fait.
Poil De Carotte
ça ne fait rien. Attention !
Madame Lepic approche. Elle les tient.
Elle a le temps. Elle ralentit son allure. Elle
est si ps que soeur Ernestine, par peur des
chocs en retour, s' arrête au bord du cercle
l' action se concentrera. Poil De Carotte se
campe devant " sa femme " , qui sanglote plus
fort. Les clématites sauvages mêlent leurs
fleurs blanches. La rouette de Madame Lepic
se lève, prête à cingler. Poil De Carotte,
pâle, croise ses bras, et la nuque raccourcie,
les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant
d' avance, il a l' orgueil de s' écrier :
-qu' est-ce que ça fait, pourvu qu' on rigole !
LE COFFRE-FORT
p211
Le lendemain, comme Poil De Carotte rencontre
Mathilde, elle lui dit :
-ta maman est venue tout rapporter à ma
maman et j' ai reçu une bonne fessée.
Et toi ?
Poil De Carotte
moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne
ritais pas d' être battue, nous ne faisions
rien de mal.
Mathilde
non, pourr.
p212
Poil De Carotte
je t' affirme que je parlais sérieusement,
quand je te disais que je me marierais bien
avec toi.
Mathilde
moi, je me marierais bien avec toi aussi.
Poil De Carotte
je pourrais te mépriser parce que tu es
pauvre et que je suis riche, mais n' aie pas
peur, je t' estime.
Mathilde
tu es riche à combien, Poil De Carotte ?
Poil De Carotte
mes parents ont au moins un million.
Mathilde
combien que ça fait un million ?
Poil De Carotte
ça fait beaucoup ; les millionnaires ne
peuvent jamais dépenser tout leur argent.
p213
Mathilde
souvent, mes parents se plaignent de n' en
avoir guère.
Poil De Carotte
oh ! Les miens aussi. Chacun se plaint pour
qu' on le plaigne, et pour flatter les jaloux.
Mais je sais que nous sommes riches. Le
premier jour du mois, papa reste un instant
seul dans sa chambre. J' entends grincer la
serrure du coffre-fort. Elle grince comme les
rainettes, le soir. Papa dit un mot que
personne ne connaît, ni maman, ni mon frère,
ni ma soeur, personne, excepté lui et moi, et la
porte du coffre-fort s' ouvre. Papa y prend de
l' argent et va le déposer sur la table de la
cuisine. Il ne dit rien, il fait seulement
sonner les pièces, afin que maman, occupée au
fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se
retourne et ramasse vite l' argent. Tous les
mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis
longtemps, preuve qu' il y a plus d' un million
dans le coffre-fort.
p214
Mathilde
et pour l' ouvrir, il dit un mot. Quel mot ?
Poil De Carotte
ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te
le dirai quand nous serons mariés, à la
condition que tu me promettras de ne jamais le
péter.
Mathilde
dis-le moi tout de suite. Je te promets tout
de suite de ne jamais le répéter.
Poil De Carotte
non, c' est notre secret à papa et à moi.
Mathilde
tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le
dirais.
Poil De Carotte
pardon, je le sais.
Mathilde
tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C' est
bien fait, c' est bien fait.
p215
-parions que je le sais, dit Poil De Carotte
gravement.
Parions quoi ? Dit Mathilde hésitante.
-laisse-moi te toucher où je voudrai,
dit Poil De Carotte, et tu sauras le mot.
Mathilde regarde Poil De Carotte. Elle ne
comprend pas bien. Elle ferme presque ses
yeux gris de sournoise, et elle a maintenant
deux curiosités au lieu d' une.
-dis le mot d' abord, Poil De Carotte.
Poil De Carotte
tu me jures qu' après tu te laisseras toucher
je voudrai.
Mathilde
maman me défend de jurer.
Poil De Carotte
tu ne sauras pas le mot.
Mathilde
je m' en fiche bien de ton mot. Je l' ai deviné, oui,
je l' ai deviné.
p216
Poil De Carotte, impatienté, brusque les
choses.
-écoute, Mathilde, tu n' as rien deviné du
tout. Mais je me contente de ta parole
d' honneur. Le mot que papa prononce avant d' ouvrir
son coffre-fort, c' est " lustucru " . à psent,
je peux toucher où je veux.
-lustucru ! Lustucru ! Dit Mathilde, qui
recule avec le plaisir de connaître un secret
et la peur qu' il ne vaille rien. Vraiment, tu
ne t' amuses pas de moi ?
Puis, comme Poil De Carotte, sans
pondre, s' avance, décidé, la main tendue,
elle se sauve. Et Poil De Carotte
entend qu' elle rit sec.
Et elle a disparu qu' il entend qu' on ricane
derrière lui.
Il se retourne. Par la lucarne d' une écurie,
un domestique du cteau sort la tête et
montre les dents.
-je t' ai vu, Poil De Carotte, s' écrie-t' il,
je rapporterai tout à ta re.
Poil De Carotte
je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais
p217
attraper la petite. Lustucru est un faux nom
que j' ai inventé. D' abord, je ne connais point
le vrai.
Pierre
tranquillise-toi, Poil De Carotte, je me
moque de lustucru et je n' en parlerai pas à
ta mère. Je lui parlerai du reste.
Poil De Carotte
du reste ?
Pierre
oui, du reste. Je t' ai vu, je t' ai vu,
Poil De Carotte ; dis voir un peu que je ne
t' ai pas vu. Ah ! Tu vas bien pour ton âge. Mais
tes plats à barbe s' élargiront ce soir !
Poil De Carotte ne trouve rien à répliquer.
Rouge de figure au point que la couleur
naturelle de ses cheveux semble s' éteindre, il
s' éloigne, les mains dans ses poches, à la
crapaudine, en reniflant.
LES TETARDS
p219
Poil De Carotte joue seul dans la cour, au
milieu, afin que Madame Lepic puisse le
surveiller par la fenêtre, et il s' exerce à
jouer comme il faut, quand le camarade Rémy
paraît. C' est un garçon du même âge, qui
boite et veut toujours courir, de sorte que sa
jambe gauche infirme traîne derrière l' autre et
ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit :
-viens-tu, Poil De Carotte ? Papa met le
chanvre dans la rivière. Nous l' aiderons et
nous pêcherons des têtards avec des paniers.
-demande à maman, dit Poil De Carotte.
p220
Rémy
-pourquoi moi ?
Poil De Carotte
parce qu' à moi elle ne me donnera pas la
permission.
Juste, Madame Lepic se montre à la fenêtre.
-madame, dit Rémy, voulez-vous, s' il vous
plaît, que j' emmène Poil De Carotte pêcher
destards ?
Madame Lepic colle son oreille au carreau.
Rémy répète en criant. Madame Lepic a
compris. On la voit qui remue la bouche. Les
deux amis n' entendent rien et se regardent indécis.
Mais Madame Lepic agite la tête et fait
clairement signe que non.
-elle ne veut pas, dit Poil De Carotte.
Sans doute, elle aura besoin de moi, tout à
l' heure.
Rémy
tant pis, on se serait rudement amusé. Elle
ne veut pas, elle ne veut pas.
p221
Poil De Carotte
reste. Nous jouerons ici.
Rémy
ah non, par exemple. J' aime mieux pêcher
destards. Il fait doux. J' en ramasserai des
pleins paniers.
Poil De Carotte
attends un peu. Maman refuse toujours
pour commencer. Puis, des fois, elle se ravise.
Rémy
-j' attendrai un petit quart, mais pas plus.
Plantés là tous deux, les mains dans les
poches, ils observent sournoisement l' escalier
et bientôt Poil De Carotte pousse Rémy du
coude.
-qu' est-ce que je te disais ?
En effet, la porte s' ouvre et Madame Lepic,
tenant à la main un panier pour Poil De Carotte,
descend une marche. Mais elle s' arrête,
défiante.
p222
-tiens, te voilà encore, Rémy ! Je te croyais
parti. J' avertirai ton papa que tu musardes et
il te grondera.
Rémy
-madame, c' est Poil De Carotte qui m' a
dit d' attendre.
Madame Lepic
-ah ! Vraiment, Poil De Carotte ?
Poil De Carotte n' approuve pas et ne nie
pas. Il ne sait plus. Il connaît Madame Lepic
sur le bout du doigt. Il l' avait devinée une
fois encore. Mais puisque cet imcile de
Rémy brouille les choses, gâte tout,
Poil De Carotte se désintéresse du dénouement.
Il écrase de l' herbe sous son pied et regarde
ailleurs.
-il me semble pourtant, dit Madame Lepic,
que je n' ai pas l' habitude de me rétracter.
Elle n' ajoute rien.
Elle remonte l' escalier. Elle rentre avec le
panier que devait emporter Poil De Carotte
pour pêcher des têtards et qu' elle avait vidé
de ses noix fraîches, exprès.
p223
Rémy est déjà loin.
Madame Lepic ne badine gre et les enfants
des autres s' approchent d' elle prudemment et
la redoutent presque autant que le maître
d' école.
Rémy se sauve-bas vers la rivière. Il
galope si vite que son pied gauche, toujours
en retard, raie la poussière de la route, danse
et sonne comme une casserole.
Sa journée perdue, Poil De Carotte n' essaie
plus de se divertir.
Il a manqué une bonne partie.
Les regrets sont en chemin.
Il les attend.
Solitaire, sans fense, il laisse venir l' ennui,
et la punition s' appliquer d' elle-même.
COUP DE THEATRE
p225
scène première :
Madame Lepic
vas-tu ?
Poil De Carotte
il a mis sa cravate neuve et craché sur ses
souliers à les noyer.
je vas me promener avec papa.
Madame Lepic
je te défends d' y aller, tu m' entends ? Sans
p226
ça... sa main droite recule comme pour
prendre son élan.
Poil De Carotte, bas.
compris.
scène ii :
Poil De Carotte
en méditation près de l' horloge.
qu' est-ce que je veux, moi ? éviter les
calottes. Papa m' en donne moins que maman.
J' ai fait le calcul. Tant pire pour lui !
scène iii :
Monsieur Lepic
il crit Poil De Carotte, mais ne s' en
occupe jamais, toujours courant la prétentaine,
pour affaires.
allons ! Partons.
Poil De Carotte
non, mon papa.
p227
Monsieur Lepic
comment, non ? Tu ne veux pas venir ?
Poil De Carotte
oh si ! Mais je ne peux pas.
Monsieur Lepic
explique-toi. Qu' est-ce qu' il y a ?
Poil De Carotte
y a rien, mais je reste.
Monsieur Lepic
ah, oui ! Encore une de tes lubies. Quel
petit animal tu fais ! On ne sait par quelle
oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus.
Reste, mon ami, et pleurniche à ton aise.
scène iv :
Madame Lepic
elle a toujours la précaution d' écouter aux
portes, pour mieux entendre.
pauvre chéri ! cajoleuse, elle lui passe la
p228
main dans les cheveux et les tire. le voilà
tout en larmes, parce que son re... elle
regarde en dessous M Lepic... voudrait
l' emmener malgré lui. Ce n' est pas ta mère qui
te tourmenterait avec cette cruauté. les Lepic
père et mère se tournent le dos.
scène v :
Poil De Carotte
au fond d' un placard. Dans sa bouche, deux
doigts ; dans son nez, un seul.
tout le monde ne peut pas être orphelin.
EN CHASSE
p229
M Lepic emmène ses fils à la chasse
alternativement. Ils marchent derrière lui, un
peu sur sa droite, à cause de la direction
du fusil, et portent le carnier. M Lepic
est un marcheur infatigable. Poil De Carotte
met un entêtement passion à le suivre, sans
se plaindre. Ses souliers le blessent, il n' en
dit mot, et ses doigts se cordellent ; le bout
de ses orteils enfle, ce qui leur donne la
forme de petits marteaux.
Si M Lepic tue un lièvre au but de la
chasse, il dit :
-veux-tu le laisser à la première ferme
p230
ou le cacher dans une haie, et nous le
reprendrons ce soir ?
-non, papa, dit Poil De Carotte, j' aime
mieux le garder.
Il lui arrive de porter une journée entière
deux lièvres et cinq perdrix. Il glisse sa main
ou son mouchoir sous la courroie du carnier,
pour reposer son épaule endolorie. S' il
rencontre quelqu' un, il montre son dos avec
affectation et oublie un moment sa charge.
Mais il est las, surtout quand on ne tue
rien et que la vanité cesse de le soutenir.
-attends-moi ici, dit parfois M Lepic.
Je vais battre ce labouré.
Poil De Carotte, irrité, s' arrête debout au
soleil. Il regarde son père piétiner le champ,
sillon par sillon, motte à motte, le fouler,
l' égaliser comme avec une herse, frapper de son
fusil les haies, les buissons, les chardons,
tandis que Pyrame même, n' en pouvant plus,
cherche l' ombre, se couche un peu et halette,
toute sa langue dehors.
-mais il n' y a rien là, pense Poil De Carotte.
Oui, tape, casse des orties, fourrage.
Si j' étais lièvre gîté au creux d' un fossé, sous
p231
les feuilles, c' est moi qui me retiendrais de
bouger, par cette chaleur !
Et en sourdine il maudit M Lepic ; il lui
adresse de menues injures.
Et M Lepic saute un autre échalier, pour
battre une luzerne d' àté, où, cette fois, il
serait bien éton de ne pas trouver quelque
gars de lièvre.
-il me dit de l' attendre, murmure
Poil De Carotte, et il faut que je coure
après lui, maintenant. Une journée qui commence
mal finit mal. Trotte et sue, papa, éreinte
le chien, courbature-moi, c' est comme si on
s' asseyait. Nous rentrerons bredouilles,
ce soir.
Car Poil De Carotte est naïvement
superstitieux.
chaque fois qu' il touche le bord de sa
casquette, voilà Pyrame en arrêt, le poil
ris, la queue raide. Sur la pointe du
pied, M Lepic s' approche le plus près
possible, la crosse au faut de l' épaule.
poil De Carotte s' immobilise, et un premier
jet d' émotion le fait suffoquer.
il soulève sa casquette.
des perdrix partent, ou un lièvre déboule.
p232
Et selon que Poil De Carotte laisse retomber
la casquette ou qu' il simule un grand salut,
M Lepic manque ou tue.
Poil De Carotte l' avoue, ce système n' est
pas infaillible. Le geste trop souvent ré
ne produit plus d' effet, comme si la fortune
se fatiguait de pondre aux mes signes.
Poil De Carotte les espace discrètement, et
à cette condition, ça réussit presque toujours.
-as-tu vu le coup ? Demande M Lepic
qui soupèse un lièvre chaud encore dont il
presse le ventre blond, pour lui faire faire ses
suprêmes besoins. Pourquoi ris-tu ?
-parce que tu l' as t, grâce à moi, dit
Poil De Carotte.
Et fier de ce nouveau succès, il expose
avec aplomb sa méthode.
-tu parles sérieusement ? Dit M Lepic.
Poil De Carotte
mon dieu ! Je n' irai pas jusqu' à prétendre
que je ne me trompe jamais.
Monsieur Lepic
veux-tu bien te taire tout de suite nigaud.
p233
Je ne te conseille guère, si tu tiens à ta
putation de garçon d' esprit, de débiter ces
bourdes devant des étrangers. On t' éclaterait
au nez. à moins que, par hasard, tu ne te
moques de ton père.
Poil De Carotte
je te jure que non, papa. Mais tu as raison,
pardonne-moi, je ne suis qu' un serin.
LA MOUCHE
p235
La chasse continue, et Poil De Carotte qui
hausse les épaules de remords, tant il se
trouve bête, emboîte le pas de son père avec
une nouvelle ardeur, s' applique à poser
exactement le pied gauche là où M Lepic a
poson pied gauche, et il écarte les jambes
comme s' il fuyait un ogre. Il ne se repose que
pour attraper une mûre, une poire sauvage,
et des prunelles qui resserrent la bouche,
blanchissent les lèvres et calment la soif.
D' ailleurs, il a dans une des poches du carnier
le flacon d' eau-de-vie. Gorgée par gorgée, il
p236
boit presque tout à lui seul, car M Lepic,
que la chasse grise, oublie d' en demander.
-une goutte, papa ?
Le vent n' apporte qu' un bruit de refus.
Poil De Carotte avale la goutte qu' il offrait,
vide le flacon, et la tête tournante, repart à
la poursuite de son père. Soudain, il s' arrête,
enfonce un doigt au creux de son oreille,
l' agite vivement, le retire, puis feint d' écouter,
et il crie à M Lepic :
-tu sais, papa, je crois que j' ai une mouche
dans l' oreille.
Monsieur Lepic
ôte-la, mon garçon.
Poil De Carotte
elle y est trop avant, je ne peux pas la
toucher. Je l' entends qu' elle bourdonne.
Monsieur Lepic
laisse-la mourir toute seule.
Poil De Carotte
mais si elle pondait, papa, si elle faisait son
nid ?
p237
Monsieur Lepic
tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
Poil De Carotte
si je versais un peu d' eau-de-vie pour la
noyer ? Me donnes-tu la permission ?
-verse ce que tu voudras, lui crie M Lepic.
Mais dépêche-toi.
Poil De Carotte applique sur son oreille le
goulot de la bouteille, et il la vide une
deuxième fois, pour le cas où M Lepic
imaginerait declamer sa part.
Et bientôt, Poil De Carotte s' écrie, allègre,
en courant :
tu sais, papa, je n' entends plus la mouche.
Elle doit être morte. Seulement, elle a tout bu.
LA PREMIERE BECASSE
p239
-mets-toi là, dit M Lepic. C' est la meilleure
place. Je me promènerai dans le bois
avec le chien ; nous ferons lever les casses,
et quand tu entendras : pit, pit, dresse
l' oreille et ouvre l' oeil. Les bécasses
passeront sur ta tête.
Poil De Carotte tient le fusil couc entre
ses bras. C' est la première fois qu' il va tirer
une bécasse. Il atué une caille, déplumé
une perdrix, et manqué un lièvre avec le fusil
de M Lepic.
Il a tué la caille par terre, sous le nez du
chien en arrêt. D' abord il regardait, sans la
p240
voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
-recule-toi, lui dit M Lepic, tu es trop
près.
Mais Poil De Carotte, instinctif, fit un pas
de plus en avant, épaula,chargea son
arme à bout portant et rentra dans la terre la
boulette grise. Il ne put retrouver de sa
caille broyée, disparue, que quelques plumes
et un bec sanglant.
Toutefois, ce qui consacre la renommée d' un
jeune chasseur, c' est de tuer une casse,
et il faut que cette soie marque dans la vie
de Poil De Carotte.
Le crépuscule trompe, comme chacun sait.
Les objets remuent leurs lignes fumeuses. Le
vol d' un moustique trouble autant que
l' approche du tonnerre. Aussi, Poil De Carotte,
ému, voudrait bien être à tout à l' heure.
Les grives, de retour des prés, fusent avec
rapidité entre les chênes. Il les ajuste pour
se faire l' oeil. Il frotte de sa manche la
buée qui ternit le canon du fusil. Des feuilles
ches trottinent çà et là.
Enfin, deux bécasses, dont les longs becs
alourdissent le vol, se lèvent, se poursuivent
p241
amoureuses et tournoient au-dessus du bois
frémissant.
Elles font pit, pit, pit, comme M Lepic
l' avait promis, mais si faiblement, que
Poil De Carotte doute qu' elles viennent de
son té. Ses yeux se meuvent vivement. Il voit
deux ombres passer sur sa tête, et la crosse
du fusil contre son ventre, il tire au juger,
en l' air.
Une des deux bécasses tombe, bec en avant,
et l' écho disperse latonation formidable
aux quatre coins du bois.
Poil De Carotte ramasse la bécasse dont
l' aile est cassée, l' agite glorieusement et
respire l' odeur de la poudre.
Pyrame accourt, précédant M Lepic, qui
ne s' attarde ni ne se hâte plus que d' ordinaire.
-il n' en reviendra pas, pense Poil De Carotte
prêt aux éloges.
Mais M Lepic écarte les branches, paraît,
et dit d' une voix calme à son fils encore
fumant :
-pourquoi donc que tu ne les as pas tuées
toutes les deux ?
L'HAMON
p243
Poil De Carotte est en train d' écailler ses
poissons, des goujons, des ablettes et même
des perches. Il les gratte avec un couteau, leur
fend le ventre, et fait éclater sous son talon
les vessies doubles transparentes. Il réunit les
vidures pour le chat. Il travaille, se hâte,
absorbé, penché sur le seau blanc d' écume, et
prend garde de se mouiller.
Madame Lepic vient donner un coup d' oeil.
-à la bonne heure, dit-elle, tu nous as
pêché une belle friture, aujourd' hui. Tu n' es
pas maladroit, quand tu veux.
p244
Elle lui caresse le cou et les épaules, mais,
comme elle retire sa main, elle pousse des
cris de douleur.
Elle a un hameçon piqué au bout du
doigt.
Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix
la suit, et bientôt M Lepic lui-même arrive.
-montre voir, disent-ils.
Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre
ses genoux, et l' hameçon s' enfonce plus
profonment. Tandis que grand frère Félix et
soeur Ernestine la soutiennent, M Lepic lui
saisit le bras, le lève en l' air, et chacun peut
voir le doigt. L' hameçon l' a traversé.
M Lepic tente de l' ôter.
-oh non ! Pas comme ça ! Dit Madame Lepic
d' une voix aiguë.
En effet, l' hameçon est arrêté d' un té par
son dard et de l' autre côté par sa boucle.
M Lepic met son lorgnon.
-diable, dit-il, il faut casser l' hameçon !
Comment le casser ! Au moindre effort de
son mari, qui n' a pas de prise, Madame Lepic
bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur,
p245
la vie ? D' ailleurs l' hameçon est d' un acier de
bonne trempe.
-alors, dit M Lepic, il faut couper la
chair.
Il affermit son lorgnon, sort son canif, et
commence de passer sur le doigt une lame
mal aiguisée, si faiblement, qu' elle ne pénètre
pas. Il appuie ; il sue. Du sang paraît.
-oh ! Là ! Oh ! ! Crie Madame Lepic, et
tout le groupe tremble.
-plus vite, papa ! Dit soeur Ernestine.
-ne fais donc pas ta lourde comme ça !
Dit grand frèrelix à sa mère.
M Lepic perd patience. Le canif chire,
scie au hasard, et Madame Lepic, après avoir
murmuré : " boucher ! Boucher ! " se trouve
mal, heureusement.
M Lepic en profite. Blanc, affolé, il
charcute, fouit la chair, et le doigt n' est plus
qu' une plaie sanglante d' où l' hameçon
tombe.
Ouf !
Pendant cela, Poil De Carotte n' a servi
à rien. Au premier cri de sa re, il s' est
sauvé. Assis sur l' escalier, la tête en ses
p246
mains, il s' explique l' aventure. Sans doute,
une fois qu' il lançait sa ligne au loin, son
hameçon lui est resté dans le dos.
-je ne m' étonne plus que ça ne mordait
pas, dit-il.
Il écoute les plaintes de sa mère, et d' abord
n' est guère chagriné de les entendre. Ne
criera-t-il pas à son tour, tout à l' heure, non
moins fort qu' elle, aussi fort qu' il pourra,
jusqu' à l' enrouement, afin qu' elle se croie
plus tôt vengée et le laisse tranquille ?
Des voisins attirés le questionnent :
-qu' est-ce qu' il y a donc, Poil De Carotte ?
Il ne répond rien ; il bouche ses oreilles,
et sa tête rousse disparaît. Les voisins se
rangent au bas de l' escalier et attendent les
nouvelles.
Enfin Madame Lepic s' avance. Elle est pâle
comme une accouchée, et, fière d' avoir
couru un grand danger, elle porte devant elle
son doigt emmailloté avec soin. Elle triomphe
d' un reste de souffrance. Elle sourit aux
assistants, les rassure en quelques mots et dit
doucement à Poil De Carotte :
p247
-tu m' as fait mal, va, mon cher petit.
Oh ! Je ne t' en veux pas ; ce n' est pas de ta
faute.
Jamais elle n' a parlé sur ce ton à Poil De
Carotte. Surpris, il lève le front. Il voit le
doigt de sa mère enveloppé de linges et de
ficelles, propre, gros et carré, pareil à une
poupée d' enfant pauvre. Ses yeux secs s' emplissent
de larmes.
Madame Lepic se courbe. Il fait le geste
habituel de s' abriter derrière son coude. Mais,
généreuse, elle l' embrasse devant tout le
monde.
Il ne comprend plus. Il pleure à pleins
yeux.
-puisqu' on te dit que c' est fini, que je
te pardonne ! Tu me crois donc bien méchante ?
Les sanglots de Poil De Carotte redoublent.
-est-il bête ? On jurerait qu' on l' égorge,
dit Madame Lepic aux voisins attendris par
sa bonté.
Elle leur passe l' hameçon, qu' ils examinent
curieusement. L' un d' eux affirme que
p248
c' est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa
facilité de parole, et elle raconte le drame
au public, d' une langue volubile.
-ah ! Sur le moment, je l' aurais tué, si
je ne l' aimais tant. Est-ce malin, ce petit
outil d' hameçon ! J' ai cru qu' il m' enlevait au
ciel.
Soeur Ernestine propose d' aller l' encroter
loin, au bout du jardin, dans un trou, et de
piétiner la terre.
-ah ! Mais non ! Dit grand fre Félix,
moi je le garde. Je veux pêcher avec. Bigre !
Un hameçon trempé dans le sang à maman,
c' est ça qui sera bon ! Ce que je vais les sortir,
les poissons ! Malheur ! Des gros comme la
cuisse !
Et il secoue Poil De Carotte, qui, toujours
stufait d' avoir échappé au châtiment,
exagère encore son repentir, rend par la gorge
des gémissements rauques et lave à grande eau
les taches de son de sa laide figure à claques.
LA PIECE D'ARGENT
p249
chapitre i :
Madame Lepic
tu n' as rien perdu, Poil De Carotte ?
Poil De Carotte
non, maman.
Madame Lepic
pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans
savoir ? Retourne d' abord tes poches.
p250
Poil De Carotte
il tire les doublures de ses poches et les
regarde pendre comme des oreilles d' âne.
ah ! Oui, maman ! Rends-le-moi.
Madame Lepic
rends-moi quoi ? Tu as donc perdu quelque
chose ? Je te questionnais au hasard et je
devine ! Qu' est-ce que tu as perdu ?
Poil De Carotte
je ne sais pas.
Madame Lepic
prends garde ! Tu vas mentir. Déjà tu
divagues comme une ablette étourdie.ponds
lentement. Qu' as-tu perdu ? Est-ce ta
toupie ?
Poil De Carotte
juste. Je n' y pensais plus. C' est ma toupie,
oui, maman.
p251
Madame Lepic
non, maman. Ce n' est pas ta toupie. Je te
l' ai confisquée la semaine dernière.
Poil De Carotte
alors, c' est mon couteau.
Madame Lepic
quel couteau ? Qui t' a donné un couteau ?
Poil De Carotte
personne.
Madame Lepic
mon pauvre enfant, nous n' en sortirons
plus. On dirait que je t' affole. Pourtant nous
sommes seuls. Je t' interroge doucement. Un
fils qui aime sa re lui confie tout. Je parie
que tu as perdu ta pièce d' argent. Je n' en sais
rien, mais j' en suis re. Ne nie pas. Ton nez
remue.
Poil De Carotte
maman, cette pièce m' appartenait. Mon parrain
p252
me l' avait done dimanche. Je la perds ;
tant pis pour moi. C' est contrariant, mais je
me consolerai. D' ailleurs je n' y tenais gre.
Une pièce de plus ou de moins !
Madame Lepic
voyez-vous ça, péroreur ! Et je t' écoute,
moi, bonne femme. Ainsi tu comptes pour
rien la peine de ton parrain qui te gâte tant
et qui sera furieux ?
Poil De Carotte
imaginons, maman, que j' ai dépensé ma
pièce, à mon goût. Fallait-il seulement la
surveiller toute ma vie !
Madame Lepic
assez, grimacier ! Tu ne devais ni perdre
cette pièce, ni la gaspiller sans permission.
Tu ne l' as plus ; remplace-la, trouve-la,
fabrique-la, arrange-toi. Trotte et ne
raisonne pas.
Poil De Carotte
oui, maman.
p253
Madame Lepic
et je te défends de dire " oui maman " ,
de faire l' original ; et gare à toi, si je
t' entends chantonner, siffler entre tes dents,
imiter la charretier sans souci. ça ne prend
jamais avec moi.
p254
chapitre ii :
Poil De Carotte se promène à petits pas
dans les allées du jardin. Il mit. Il cherche
un peu et renifle souvent. Quand il sent que
sa re l' observe, il s' immobilise ou se baisse
et fouille du bout des doigts l' oseille, le
sable fin. Quand il pense que Madame Lepic a
disparu, il ne cherche plus. Il continue de
marcher, pour la forme, le nez en l' air.
diable peut-elle être, cette pièce
d' argent ? Là-haut, sur l' arbre, au creux d' un
vieux nid ?
Parfois des gens distraits qui ne cherchent
rien, trouvent des pièces d' or. On l' a vu. Mais
Poil De Carotte se traînerait par terre,
userait ses genoux et ses ongles, sans ramasser
une épingle.
p255
Las d' errer, d' espérer il ne sait quoi,
Poil De Carotte jette sa langue au chat
et se décide à rentrer dans la maison, pour
prendre l' état de sa mère. Peut-être qu' elle
se calme, et que si la pièce reste introuvable,
on y renoncera.
Il ne voit pas Madame Lepic. Il l' appelle,
timide.
-maman, eh ! Maman !
Elle ne répond point. Elle vient de sortir et
elle a laissé ouvert le tiroir de sa table à
ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les
bobines blanches, rouges ou noires,
Poil De Carotte aperçoit quelques pièces
d' argent.
Elles semblent vieillir là. Elles ont l' air d' y
dormir, rarement réveillées, poussées d' un
coin à l' autre, mêlées et sans nombre.
Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi
bien huit. On les compterait difficilement. Il
faudrait renverser le tiroir, secouer des
pelotes. Et puis comment faire la preuve ?
Avec cette présence d' esprit qui ne
l' abandonne que dans les grandes occasions,
Poil De Carotte, résolu, allonge le bras, vole
une pièce et se sauve.
p256
La peur d' être surpris lui évite des
hésitations, des remords, un retour périlleux
vers la table à ouvrage.
Il va droit, trop lancé pour s' arter, parcourt les
allées, choisit sa place, y " perd " la
pièce, l' enfonce d' un coup de talon, se couche
à plat-ventre et, le nez chatouillé par les
herbes, il rampe selon sa fantaisie, il décrit
des cercles irréguliers, comme on tourne, les
yeux bandés, autour de l' objet caché, quand
la personne qui dirige les jeux innocents se
frappe anxieusement les mollets et s' écrie :
-attention ! ça brûle, ça ble !
p257
chapitre iii :
Poil De Carotte
maman, maman, je l' ai.
Madame Lepic
moi aussi.
Poil De Carotte
comment ? La voilà.
Madame Lepic
la voici.
Poil De Carotte
tiens ! Fais voir.
Madame Lepic
fais voir, toi.
p258
Poil De Carotte
il montre sa pièce. Madame Lepic montre la
sienne. Poil De Carotte les manie, les
compare et apprête sa phrase.
c' est drôle. Où l' as-tu retrouvée, toi, maman ?
Moi, je l' ai retrouvée dans cette allée, au
pied du poirier. J' ai marché vingt fois
dessus, avant de la voir. Elle brillait. J' ai cru
d' abord que c' était un morceau de papier,
ou une violette blanche. Je n' osais pas la
prendre. Elle sera tombée de ma poche, un jour
que je me roulais sur l' herbe, faisant le
fou. Penche-toi, maman, remarque l' endroit
la sournoise se cachait, sonte. Elle peut
se vanter de m' avoir causé du tracas.
Madame Lepic
je ne dis pas non.
Moi je l' ai retrouvée dans ton autre paletot.
Malgré mes observations, tu oublies encore de
vider tes poches, quand tu changes d' effets.
J' ai voulu te donner une leçon d' ordre. Je t' ai
laissé chercher pour t' apprendre. Or, il faut
croire que celui qui cherche trouve toujours,
p259
car maintenant tu possèdes deux pièces d' argent
au lieu d' une seule. Te voilà cousu d' or.
Tout est bien qui finit bien, mais je te
préviens que l' argent ne fait pas le bonheur.
Poil De Carotte
alors, je peux aller jouer, maman ?
Madame Lepic
sans doute. Amuse-toi, tu ne t' amuseras
jamais plus jeune. Emporte tes deux
pièces.
Poil De Carotte
oh ! Maman, une me suffit, et même je te
prie de me la serrer jusqu' à ce que j' en aie
besoin. Tu serais gentille.
Madame Lepic
non, les bons comptes font les bons amis.
Garde tes pièces. Les deux t' appartiennent,
celle de ton parrain et l' autre, celle du poirier,
à moins que le propriétaire ne la réclame.
Qui est-ce ? Je me creuse la tête. Et toi,
as-tu une idée ?
p260
Poil De Carotte
ma foi non et je m' en moque, j' y songerai
demain. à tout à l' heure, maman, et merci.
Madame Lepic
attends ! Si c' était le jardinier ?
Poil De Carotte
veux-tu que j' aille vite le lui demander ?
Madame Lepic
ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne
saurait souonner ton père de négligence, à
son âge. Ta soeur met ses économies dans sa
tirelire. Ton frère n' a pas le temps de perdre
son argent, un sou fond entre ses doigts.
Aps tout, c' est peut-être moi.
Poil De Carotte
maman, cela m' étonnerait ; tu ranges si
soigneusement tes affaires.
Madame Lepic
des fois les grandes personnes se trompent
p261
comme les petites. Bref, je verrai. En tout
cas ceci ne concerne que moi. N' en parlons
plus. Cesse de t' inquiéter ; cours jouer, mon
gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un
coup d' oeil dans le tiroir de ma table à
ouvrage.
Poil De Carotte, qui s' élançait , se
retourne, il suit un instant sa mère qui
s' éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse,
se campe devant elle et, silencieux, offre
une joue.
Madame Lepic
sa main droite levée, menace ruine.
je te savais menteur, mais je ne te croyais
pas de cette force. Maintenant, tu mens
double. Va toujours. On commence par voler
un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis
on assassine sa mère.
la première gifle tombe.
LES IDEES PERSONNELLES
p263
M Lepic, grand frèrelix, soeur Ernestine
et Poil De Carotte veillent ps de la
cheminée où brûle une souche avec ses racines,
et les quatre chaises se balancent sur leurs
pieds de devant. On discute et Poil De Carotte,
pendant que Madame Lepic n' est pas là,
développe ses idées personnelles.
-pour moi, dit-il, les titres de famille ne
signifient rien. Ainsi, papa, tu sais comme je
t' aime ! Or, je t' aime, non parce que tu es mon
père ; je t' aime, parce que tu es mon ami. En
effet, tu n' as aucun mérite à être mon re,
p264
mais je regarde ton amitié comme une haute
faveur que tu ne me dois pas et que tu
m' accordesnéreusement.
-ah ! Répond M Lepic.
-et moi, et moi ? Demandent grand frère Félix
et soeur Ernestine.
-c' est la même chose, dit Poil De Carotte.
Le hasard vous a faits mon fre et ma soeur.
Pourquoi vous en serais-je reconnaissant ? à
qui la faute, si nous sommes tous trois des
Lepic ? Vous ne pouviez l' empêcher. Inutile
que je vous sache grè d' une parenté involontaire.
Je vous remercie seulement, toi, frère, de
ta protection, et toi, soeur, de tes soins
efficaces.
-à ton service, dit grand frère Félix.
-où va-t-il chercher ces flexions de l' autre
monde ? Dit soeur Ernestine.
-et ce que je dis, ajoute Poil De Carotte,
je l' affirme d' une manière générale, j' évite les
personnalités, et si maman était là, je le
péterais en sa psence.
-tu ne le répéterais pas deux fois, dit
grand frère Félix.
-quel mal vois-tu à mes propos ? pond
p265
Poil De Carotte. Gardez-vous de naturer
ma pensée ! Loin de manquer de coeur, je
vous aime plus que je n' en ai l' air. Mais cette
affection, au lieu d' être banale, d' instinct et de
routine, est voulue, raisonnée, logique.
Logique, voilà le terme que je cherchais.
-quand perdras-tu la manie d' user de
mots dont tu ne connais pas le sens, dit
M Lepic qui se lève pour aller se coucher, et
de vouloir à ton âge, en remontrer aux
autres ? Si défunt votre grand-père m' avait
entendu débiter le quart de tes balivernes, il
m' aurait vite prouvé par un coup de pied
et une claque que je n' étais toujours que son
garçon.
-il faut bien causer pour passer le temps,
dit Poil De Carotte déinquiet.
-il vaut encore mieux te taire, dit M Lepic,
une bougie à la main.
Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
-au plaisir, vieux camarade à la grillade !
Dit-il à Poil De Carotte.
Puis soeur Ernestine se dresse et grave :
-bonsoir, cher ami ! Dit-elle.
Poil De Carotte reste seul, routé.
p266
Hier, M Lepic lui conseillait d' apprendre
à réfléchir :
-qui ça, on ? lui disait-il. on n' existe
pas. Tout le monde, ce n' est personne. Tu
cites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser
un peu par toi-même. Exprime des idées
personnelles, n' en aurais-tu qu' une pour
commencer.
La première qu' il risque étant mal accueillie,
Poil De Carotte couvre le feu, range les
chaises le long du mur, salue l' horloge et se
retire dans la chambre où donne l' escalier d' une
cave et qu' on appelle la chambre de la cave.
C' est une chambre fraîche et agréable en été.
Le gibier s' y conserve facilement une semaine.
Le dernier lièvre tué saigne du nez dans une
assiette. Il y a des corbeilles pleines de
grain pour les poules et Poil De Carotte
ne se lasse jamais de le remuer avec ses bras
nus qu' il plonge jusqu' au coude.
D' ordinaire les habits de toute la famille
accrochés au porte-manteau l' impressionnent.
On dirait des suicidés qui viennent de se
pendre après avoir eu la précaution de poser
leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la
planche.
p267
Mais, ce soir, Poil De Carotte n' a pas peur.
Il ne glisse pas un coup d' oeil sous le lit. Ni
la lune ni les ombres ne l' effraient, ni le puits
du jardin comme creusé là exprès pour qui
voudrait s' y jeter par la fenêtre.
Il aurait peur, s' il pensait à avoir peur, mais
il n' y pense plus. En chemise, il oublie de ne
marcher que sur les talons afin de moins sentir
le froid du carreau rouge.
Et dans le lit, les yeux aux ampoules du
plâtre humide, il continue de développer ses
idées personnelles, ainsi nommées parce qu' il
faut les garder pour soi.
LA TEMPETE DE FEUILLES
p269
Il y a longtemps que Poil De Carotte, rêveur,
observe la plus haute feuille du grand peuplier.
Il songe creux et attend qu' elle remue.
Elle semble détachée de l' arbre, vivre à
part, seule, sans queue, libre.
Chaque jour, elle se dore au premier et au
dernier rayon du soleil.
Depuis midi, elle garde une immobilité de
morte, plutôt tache que feuille, et
Poil De Carotte perd patience, mal à son aise,
lorsque enfin, elle fait un signe.
Au-dessous d' elle, une feuille proche fait le
me signe. D' autres feuilles le tent, le
p270
communiquent aux feuilles voisines qui le
passent rapidement.
Et c' est un signe d' alarme, car, à l' horizon,
paraît l' ourlet d' une calotte brune.
Le peuplier frissonne ! Il tente de se
mouvoir, de déplacer les pesantes couches
d' air qui le gênent.
Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne,
des marronniers, et tous les arbres du jardin
s' avertissent, par gestes, qu' au ciel, la
calotte s' élargit, pousse en avant sa bordure
nette et sombre.
D' abord, ils excitent leurs branches minces
et font taire les oiseaux, le merle qui lançait
une note au hasard, comme un pois cru, la
tourterelle que Poil De Carotte voyait tout
à l' heure, verser, par saccades, les roucoulements
de sa gorge peinte, et la pie insupportable
avec sa queue de pie.
Puis ils mettent leurs grosses tentacules en
branle pour effrayer l' ennemi.
La calotte livide continue son invasion lente.
Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule
l' azur, bouche les trous qui laisseraient
pénétrer l' air, ppare l' étouffement de
Poil De Carotte.
p271
Parfois, on dirait qu' elle faiblit sous
son propre poids et va tomber sur le village ;
mais elle s' arrête à la pointe du clocher, dans
la crainte de s' y déchirer.
La voilà si ps que, sans autre provocation,
la panique commence, les clameurs s' élèvent.
Les arbres mêlent leurs masses confuses et
courroucées au fond desquelles Poil De Carotte
imagine des nids pleins d' yeux ronds et de
becs blancs. Les cimes plongent et se redressent
comme des têtes brusquement réveillées. Les
feuilles s' envolent par bandes, reviennent
aussitôt, peureuses, apprivoisées, et tâchent de
se raccrocher. Celles de l' acacia, fines,
soupirent ; celles du bouleau écorché se
plaignent ; celles du marronnier sifflent,
et les aristoloches grimpantes clapotent en se
poursuivant sur le mur.
Plus bas, les pommiers trapus secouent
leurs pommes, frappant le sol de coups sourds.
Plus bas, les groseillers saignent des gouttes
rouges, et les cassis des gouttes d' encre.
Et plus bas, les choux ivres agitent leurs
oreilles d' âne et les oignons montés se cognent
p272
entre eux, cassent leurs boules gonflées de
graines.
Pourquoi ? Qu' ont-ils donc ? Et qu' est-ce que
cela veut dire ? Il ne tonne pas. Il ne
grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie.
Mais c' est le noir orageux d' en haut, cette nuit
silencieuse au milieu du jour qui les affole,
qui épouvante Poil De Carotte.
Maintenant, la calotte s' est toute déployée
sous le soleil masqué.
Elle bouge, Poil De Carotte le sait ; elle
glisse et, faite de nuages mobiles, elle fuira :
il reverra le soleil. Pourtant, bien qu' elle
plafonne le ciel entier, elle lui serre la
tête, au front. Il ferme les yeux et elle lui
bande douloureusement les paupières.
Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles.
Mais la tempête entre chez lui, du dehors,
avec ses cris, son tourbillon.
Elle ramasse son coeur comme un papier de rue.
Elle le froisse, le chiffonne, le roule,
le réduit. Et Poil De Carotte n' a bientôt
plus qu' une boulette de coeur.
LA REVOLTE
p273
chapitre i :
Madame Lepic
mon petit Poil De Carotte chéri, je t' en
prie, tu serais bien mignon d' aller me chercher
une livre de beurre au moulin. Cours
vite. On t' attendra pour se mettre à table.
Poil De Carotte
non, maman.
Madame Lepic
pourquoi réponds tu : non, maman ? Si,
nous t' attendrons.
p274
Poil De Carotte
non, maman, je n' irai pas au moulin.
Madame Lepic
comment ! Tu n' iras pas au moulin ? Que
dis-tu ? Qui te demande ? ... est-ce que tu rêves ?
Poil De Carotte
non, maman.
Madame Lepic
voyons, Poil De Carotte, je n' y suis plus.
Je t' ordonne d' aller tout de suite chercher une
livre de beurre au moulin.
Poil De Carotte
j' ai entendu. Je n' irai pas.
Madame Lepic
c' est donc moi quive ? Que se passe-t-il ?
Pour la première fois de ta vie, tu refuses de
m' oir.
Poil De Carotte
oui, maman.
p275
Madame Lepic
tu refuses d' obéir à ta mère.
Poil De Carotte
à ma re, oui, maman.
Madame Lepic
par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu ?
Poil De Carotte
non, maman.
Madame Lepic
veux-tu te taire et filer ?
Poil De Carotte
je me tairai, sans filer.
Madame Lepic
veux-tu te sauver avec cette assiette ?
p276
chapitre ii :
Poil De Carotte se tait, et il ne bouge
pas.
-voilà une révolution ! S' écrie Madame Lepic
sur l' escalier, levant les bras.
C' est, en effet, la première fois que
Poil De Carotte lui dit non. Si encore elle le
dérangeait ! S' il avait été en train de jouer ! Mais,
assis par terre, il tournait ses pouces, le nez
au vent, et il fermait les yeux pour les tenir
au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête
haute. Elle n' y comprend rien. Elle appelle
du monde, comme au secours.
-Ernestine, Félix, il y a du neuf ! Venez
voir avec votre père et Agathe aussi. Personne
ne sera de trop.
Et même, les rares passants de la rue peuvent
s' arrêter.
p277
Poil De Carotte se tient au milieu de la
cour, à distance, surpris de s' affermir en face
du danger, et plus étonné que Madame Lepic
oublie de le battre. L' instant est si grave
qu' elle perd ses moyens. Elle renonce à ses
gestes habituels d' intimidation, au regard aigu
et blant comme une pointe rouge. Toutefois,
malgré ses efforts, les lèvres se décollent
à la pression d' une rage intérieure qui
s' échappe avec un sifflement.
-mes amis, dit-elle, je priais poliment
Poil De Carotte de me rendre un léger service,
de pousser, en se promenant, jusqu' au moulin. Devinez
ce qu' il m' a répondu ; interrogez-le, vous
croiriez que j' invente.
Chacun devine et son attitude dispense
Poil De Carotte de répéter.
La tendre Ernestine s' approche et lui dit
bas à l' oreille :
-prends garde, il t' arrivera malheur.
Obéis, écoute ta soeur qui t' aime.
Grand frèrelix se croit au spectacle. Il
ne derait sa place à personne. Il ne réfléchit
point que si Poil De Carotte se dérobe
désormais, une part des commissions reviendra de
p278
droit au frère; il l' encouragerait plutôt.
Hier, il le prisait, le traitait de poule
mouillée. Aujourd' hui il l' observe en égal et le
considère. Il gambade et s' amuse beaucoup.
-puisque c' est la fin du monde renver,
dit Madame Lepic atterrée, je ne m' en mêle
plus. Je me retire. Qu' un autre prenne la
parole et se charge de dompter la bête féroce.
Je laisse en présence le fils et le père. Qu' ils
se débrouillent.
-papa, dit Poil De Carotte, en pleine crise
et d' une voix étranglée, car il manque encore
d' habitude, si tu exiges que j' aille chercher
cette livre de beurre au moulin, j' irai pour
toi, pour toi seulement. Je refuse d' y aller
pour ma re.
Il semble que M Lepic soit plus ennu
que flatté de cette préférence. ça le gêne
d' exercer ainsi son autorité, parce qu' une
galerie l' y invite, à propos d' une livre de
beurre.
Mal à l' aise, il fait quelques pas dans
l' herbe, hausse les épaules, tourne le dos et
rentre à la maison.
Provisoirement l' affaire en reste là.
LE MOT DE LA FIN
p279
Le soir, aps le dîner Madame Lepic,
malade et couchée, n' a point paru, où chacun
s' est tu, non seulement par habitude, mais
encore parne, M Lepic noue sa serviette
qu' il jette sur la table et dit :
-personne ne vient se promener avec moi
jusqu' au biquignon, sur la vieille route ?
Poil De Carotte comprend que M Lepic a
choisi cette manière de l' inviter. Il se lève
aussi, porte sa chaise vers le mur, comme
toujours, et il suit docilement son père.
D' abord ils marchent silencieux. La question
inévitable ne vient pas tout de suite.
Poil De Carotte,
p280
en son esprit, s' exerce à la deviner
et à lui répondre. Il est prêt. Fortement
ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu dans sa
joure une telle émotion qu' il n' en craint
pas de plus forte. Et le son de voixme de
M Lepic qui secide, le rassure.
Monsieur Lepic
qu' est-ce que tu attends pour m' expliquer
ta dernière conduite qui chagrine ta mère ?
Poil De Carotte
mon cher papa, j' ai longtemps hésité, mais
il faut en finir. Je l' avoue : je n' aime plus
maman.
Monsieur Lepic
ah ! à cause de quoi ? Depuis quand ?
Poil De Carotte
à cause de tout. Depuis que je la connais.
Monsieur Lepic
ah ! C' est malheureux, mon gaon ! Au
moins, raconte-moi ce qu' elle t' a fait.
p281
Poil De Carotte
ce serait long. D' ailleurs, ne t' aperçois-tu
de rien ?
Monsieur Lepic
si. J' ai remarq que tu boudais souvent.
Poil De Carotte
ça m' exasre qu' on dise que je boude.
Naturellement, Poil De Carotte ne peut garder
une rancune rieuse. Il boude. Laissez-le.
Quand il aura fini, il sortira de son coin,
calmé, déridé. Surtout n' ayez pas l' air de
vous occuper de lui. C' est sans importance.
Je te demande pardon, mon papa, ce n' est
sans importance que pour les re et
re et les étrangers. Je boude quelquefois,
j' en conviens, pour la forme, mais il arrive
aussi, je t' assure, que je rage énergiquement
de tout mon coeur, et je n' oublie plus
l' offense.
Monsieur Lepic
mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.
p282
Poil De Carotte
mais non, mais non. Tu ne sais pas tout,
toi, tu restes si peu à la maison.
Monsieur Lepic
je suis obligé de voyager.
Poil De Carotte avec suffisance
les affaires sont les affaires, mon papa.
Tes soucis t' absorbent, tandis que maman,
c' est le cas de le dire, n' a pas d' autre chien
que moi à fouetter. Je me garde de m' en
prendre à toi. Certainement je n' aurais qu' à
moucharder, tu me progerais. Peu à peu,
puisque tu l' exiges, je te mettrai au courant
du passé. Tu verras si j' exagère et si j' ai de
la mémoire. Mais dé, mon papa, je te prie
de me conseiller.
Je voudrais me parer de ma mère.
Quel serait, à ton avis, le moyen le plus
simple ?
Monsieur Lepic
tu ne la vois que deux mois par an, aux
vacances.
p283
Poil De Carotte
tu devrais me permettre de les passer à la
pension. J' y progresserais.
Monsieur Lepic
c' est une faveurservée aux élèves
pauvres. Le monde croirait que je t' abandonne.
D' ailleurs, ne pense pas qu' à toi.
En ce qui me concerne, ta société me manquerait.
Poil De Carotte
tu viendrais me voir, papa.
Monsieur Lepic
les promenades pour le plaisir coûtent
cher, Poil De Carotte.
Poil De Carotte
tu profiterais de tes voyages forcés. Tu
ferais un petit détour.
Monsieur Lepic
non. Je t' ai traité jusqu' ici comme ton
p284
frère et ta soeur, avec le soin de ne privilégier
personne. Je continuerai.
Poil De Carotte
alors, laissons mes études. Retire-moi de
la pension, sous prétexte que j' y vole ton
argent, et je choisirai un métier.
Monsieur Lepic
lequel ? Veux-tu que je te place comme
apprenti chez un cordonnier, par exemple ?
Poil De Carotte
là ou ailleurs. Je gagnerais ma vie et je
serais libre.
Monsieur Lepic
trop tard, mon pauvre Poil De Carotte. Me
suis-je imposé pour ton instruction de grands
sacrifices, afin que tu cloues des semelles ?
Poil De Carotte
si pourtant je te disais, papa, que j' ai
essayé de me tuer.
p285
Monsieur Lepic
tu charges ! Poil De Carotte
Poil De Carotte
je te jure que pas plus tard qu' hier, je
voulais encore me pendre.
Monsieur Lepic
et te voilà. Donc tu n' en avais guère envie.
Mais au souvenir de ton suicide manqué, tu
dresses fièrement la tête. Tu t' imagines que la
mort n' a tenté que toi. Poil De Carotte,
l' égoïsme te perdra. Tu tires toute la
couverture. Tu te crois seul dans l' univers.
Poil De Carotte
papa, mon frère est heureux, ma soeur est
heureuse, et si maman n' éprouve aucun plaisir
à me taquiner, comme tu dis, je donne ma
langue au chat. Enfin, pour ta part, tu
domines et on te redoute, même ma mère.
Elle ne peut rien contre ton bonheur. Ce qui
prouve qu' il y a des gens heureux parmi
l' espèce humaine.
p286
Monsieur Lepic
petite esce humaine à tête carrée, tu
raisonnes pantoufle. Vois-tu clair au fond des
coeurs ? Comprends-tu déjà toutes les choses ?
Poil De Carotte
mes choses à moi, oui, papa ; du moins
je tâche.
Monsieur Lepic
alors, Poil De Carotte, mon ami, renonce
au bonheur. Je te préviens, tu ne seras
jamais plus heureux que maintenant, jamais,
jamais.
Poil De Carotte
ça promet.
Monsieur Lepic
signe-toi, blinde-toi, jusqu' à ce que
majeur et ton maître, tu puisses t' affranchir,
nous renier et changer de famille, sinon de
caractère et d' humeur. D' ici là, essaie de
prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et
p287
observe les autres, ceux me qui vivent le
plus près de toi ; tu t' amuseras ; je te garantis
des surprises consolantes.
Poil De Carotte
sans doute, les autres ont leurs peines.
Mais je les plaindrai demain. Je réclame
aujourd' hui la justice pour mon compte. Quel
sort ne serait préférable au mien ? J' ai une
re. Cette mère ne m' aime pas et je ne l' aime
pas.
-et moi, crois-tu donc que je l' aime ? Dit
avec brusquerie M Lepic impatienté.
à ces mots, Poil De Carotte lève les yeux
vers son père. Il regarde longuement son
visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est
rentrée comme honteuse d' avoir trop parlé,
son front plissé, ses pattes d' oie et ses
paupières baissées qui lui donnent l' air de
dormir en marche.
Un instant Poil De Carotte s' emche de
parler. Il a peur que sa joie secte et cette
main qu' il saisit et qu' il garde presque de
force, tout ne s' envole.
Puis il ferme le poing, menace le village
p288
qui s' assoupit là-bas dans les tébres, et il
lui crie avec emphase :
-mauvaise femme ! Te voilà complète. Je
te déteste.
-tais-toi, dit M Lepic, c' est ta mère,
après tout.
-oh ! Répond Poil De Carotte, redevenu
simple et prudent, je ne dis pas ça parce que
c' est mare.
L'ALBUM DE POIL DE CAROTTE
p291
chapitre i :
si un étranger feuillette l' album de photographies
des Lepic, il ne manque pas de s' étonner.
Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix
sous divers aspects, debout, assis, bien
habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrogs.
Au milieu de riches décors.
-et Poil De Carotte ?
-j' avais des photographies de lui tout
petit, répond Madame Lepic, mais il était si
p292
beau qu' on me l' arrachait, et je n' ai pu en
garder une seule.
La rité c' est qu' on ne fait jamais tirer
Poil De Carotte.
p293
chapitre ii :
il s' appelle Poil De Carotte au point que la
famille hésite avant de retrouver son vrai
nom de baptême.
-pourquoi l' appelez-vous Poil De Carotte ?
à cause de ses cheveux jaunes ?
-son âme est encore plus jaune, dit
Madame Lepic.
p294
chapitre iii :
autres signes particuliers :
la figure de Poil De Carotte ne prévient
guère en sa faveur.
Poil De Carotte a le nez creusé en
taupinière.
Poil De Carotte a toujours, quoiqu' on en
ôte, des crtes de pain dans les oreilles.
Poil De Carotte tette et fait fondre de la
neige sur sa langue.
Poil De Carotte bat le briquet et marche si
mal qu' on le croirait bossu.
Le cou de Poil De Carotte se teinte d' une
crasse bleue comme s' il portait un collier.
Enfin Poil De Carotte a un drôle de gt et
ne sent pas le musc.
p295
chapitre iv :
il se lève le premier, en me temps que la
bonne. Et les matins d' hiver, il saute du lit
avant le jour, et regarde l' heure avec ses mains,
en tâtant les aiguilles du bout du doigt.
Quand le café et le chocolat sont pts, il
mange un morceau de n' importe quoi sur le
pouce.
p296
chapitre v :
quand on le présente à quelqu' un, il tourne
la tête, tend la main par derrière, se rase, les
jambes ployées, et il égratigne le mur.
Et si on lui demande :
-veux-tu m' embrasser, Poil De Carotte ?
Il répond :
-oh ! Ce n' est pas la peine !
p297
chapitre vi :
Madame Lepic
Poil De Carotte, ponds donc, quand on
te parle.
Poil De Carotte
boui, banban.
Madame Lepic
il me semble t' avoir dit que les enfants
ne doivent jamais parler la bouche pleine.
p298
chapitre vii :
il ne peut s' empêcher de mettre ses mains
dans ses poches. Et si vite qu' il les retire, à
l' approche de Madame Lepic, il les retire
trop tard. Elle finit par coudre un jour les
poches, avec les mains.
p299
chapitre viii :
-quoi qu' on te fasse, lui dit amicalement
parrain, tu as tort de mentir. C' est un vilain
défaut, et c' est inutile, car toujours tout se
sait.
-oui, répond Poil De Carotte, mais on
gagne du temps.
p300
chapitre ix :
le paresseux grand frèrelix vient de
terminerniblement ses études.
Il s' étire et soupire d' aise.
-quels sont tes goûts ? Lui demande
M Lepic. Tu es à l' âge qui cide de la vie.
Que vas-tu faire ?
-comment ! Encore ! Dit grand frère Félix.
p301
chapitre x :
on joue aux jeux innocents.
Mlle Berthe est sur la sellette :
-parce qu' elle a des yeux bleus, dit
Poil De Carotte.
On se récrie :
-très joli ! Quel galant poète !
-oh ! Répond Poil De Carotte, je ne les ai
pas regardés. Je dis cela comme je dirais autre
chose. C' est une formule de convention, une
figure de rtorique.
p302
chapitre xi :
dans les batailles à coups de boules de neige,
Poil De Carotte forme à lui seul un camp. Il
est redoutable, et saputation s' étend au loin
parce qu' il met des pierres dans les boules.
Il vise à la tête : c' est plus court.
Quand il gèle et que les autres glissent, il
s' organise une petite glissoire, à part, à côté
de la glace, sur l' herbe.
à saut de mouton, il pre rester dessous,
une fois pour toutes.
Aux barres, il se laisse prendre tant qu' on
veut, insoucieux de sa liberté.
Et à cache-cache, il se cache si bien qu' on
l' oublie.
p303
chapitre xii :
les enfants se mesurent leur taille.
à vue d' oeil, grand frère Félix, hors concours,
dépasse les autres de la tête. Mais
Poil De Carotte et soeur Ernestine, qui
pourtant n' est qu' une fille, doivent se mettre
l' un à côté de l' autre. Et tandis que
soeur Ernestine se hausse sur la pointe du
pied, Poil De Carotte, désireux de ne contrarier
personne, triche et se baisse légèrement, pour
ajouter un rien à la petite idée de différence.
p304
chapitre xiii :
Poil De Carotte donne ce conseil à la
servante Agathe :
-pour vous mettre bien avec Madame Lepic,
dites-lui du mal de moi.
Il y a une limite.
Ainsi Madame Lepic ne supporte pas qu' une
autre qu' elle touche à Poil De Carotte.
Une voisine se permettant de le menacer,
Madame Lepic accourt, se fâche et délivre son
fils qui rayonne de gratitude.
-et maintenant, à nous deux ! Lui dit-elle.
p305
chapitre xiv :
-faire câlin ! Qu' est-ce que ça veut dire ?
Demande Poil De Carotte au petit Pierre que
sa maman gâte.
Et renseigà peu ps, il s' écrie :
-moi, ce que je voudrais, c' est picoter une
fois des pommes frites, dans le plat, avec
mes doigts, et sucer la moitié de la pêche
se trouve le noyau.
Il réfléchit :
-si Madame Lepic me mangeait de caresses, elle
commencerait par le nez.
p306
chapitre xv :
quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine
et grand fre lix ptent volontiers leurs
joujoux à Poil De Carotte qui, prenant
ainsi une petite part du bonheur de chacun, se
compose modestement la sienne.
Et il n' a jamais trop l' air de s' amuser, par
crainte qu' on ne les lui redemande.
p307
chapitre xvi :
Poil De Carotte
alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop
longues ?
Mathilde
je les trouve dles. Prête-les moi ? J' ai
envie d' y mettre du sable pour faire des
pâtés.
Poil De Carotte
ils y cuiraient, si maman les avait d' abord
allumées.
p308
chapitre xvii :
-veux-tu t' arrêter ! Que je t' entende
encore ! Alors tu aimes mieux tonre que
moi ? Dit, ça et là, Madame Lepic.
-je reste sur place, je ne dis rien, et je te
jure que je ne vous aime pas mieux l' un que
l' autre, répond Poil De Carotte de sa voix
intérieure.
p309
chapitre xviii :
Madame Lepic
qu' est-ce que tu fais, Poil De Carotte ?
Poil De Carotte
je ne sais pas, maman.
Madame Lepic
cela veut dire que tu fais encore une bêtise.
Tu le fais donc toujours exprès ?
Poil De Carotte
il ne manquerait plus que cela.
p310
chapitre xix :
croyant que sa mère lui sourit, Poil De Carotte
flatté, sourit aussi.
Mais Madame Lepic qui ne souriait qu' à
elle-même, dans le vague, fait subitement sa
tête de bois noir aux yeux de cassis.
Et Poil De Carotte, décontenancé, ne sait
disparaître.
p311
chapitre xx :
-Poil De Carotte, veux-tu rire poliment,
sans bruit ? Dit Madame Lepic.
-quand on pleure, il faut savoir pourquoi,
dit-elle.
Elle dit encore :
-qu' est-ce que vous voulez que je devienne ?
Il ne pleure même plus une goutte
quand on le gifle.
p312
chapitre xxi :
elle dit encore :
-s' il y a une tache dans l' air, une crotte
sur la route, elle est pour lui.
-quand il a une ie dans la tête, il ne
l' a pas dans le derrière.
-il est si orgueilleux qu' il se suiciderait
pour se rendre intéressant.
p313
chapitre xxii :
en effet Poil De Carotte tente de se suicider
dans un seau d' eau fraîche, où il maintient
héroïquement son nez et sa bouche, quand une
calotte renverse le seau d' eau sur ses bottines
et ramène Poil De Carotte à la vie.
p314
chapitre xxiii :
tantôt Madame Lepic dit de Poil De Carotte ?
-il est comme moi, sans malice, plus bête
que méchant et trop cul de plomb pour inventer
la poudre.
Tant elle se plaît à reconnaître que, si les
petits cochons ne le mangent pas, il fera, plus
tard, un gars huppé.
p315
chapitre xxiv :
-si jamais, rêve Poil De Carotte, on me
donne, comme à grand frère Félix, un cheval
de bois pour mes étrennes, je saute dessus et
je file.
p316
chapitre xxv :
dehors, afin de se prouver qu' il se fiche de
tout, Poil De Carotte siffle. Mais la vue de
Madame Lepic qui le suivait, lui coupe le
sifflet. Et c' est douloureux comme si elle lui
cassait, entre les dents, un petit sifflet d' un
sou.
Toutefois, il faut convenir que dès qu' il a le
hoquet, rien qu' en surgissant, elle le lui fait
passer.
p317
chapitre xxvi :
il sert de trait d' union entre son père et sa
re. M Lepic dit :
-Poil De Carotte, il manque un bouton à
cette chemise.
Poil De Carotte porte la chemise à
Madame Lepic, qui dit :
-est-ce que j' ai besoin de tes ordres
Pierrot ?
Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et
coud le bouton.
p318
chapitre xxvii :
si ton père n' était plus là, s' écrie
Madame Lepic, il y a longtemps que tu
m' aurais don un mauvais coup, plongé ce
couteau dans le coeur, et mise sur la paille !
p319
chapitre xxviii :
-mouche donc ton nez, dit Madame Lepic
à chaque instant.
Poil De Carotte se mouche, inlassable, du
té de l' ourlet. Et s' il se trompe, il rarrange.
Certes, quand il s' enrhume, Madame Lepic
le graisse de chandelle, le barbouille à rendre
jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix.
Mais elle ajoute exprès pour lui :
-c' est plutôt un bien qu' un mal. ça dégage
le cerveau de la tête.
p320
chapitre xxix :
comme Monsieur Lepic le taquine depuis
ce matin, cette énormité échappe à
Poil De Carotte :
-laisse-moi donc tranquille, imbécile !
Il lui semble aussitôt que l' air gêle autour
de lui, et qu' il a deux sources brûlantes dans
les yeux.
Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur
un signe.
Mais M Lepic le regarde longuement,
longuement, et ne fait pas le signe.
p321
chapitre xxx :
soeur Ernestine va bientôt se marier. Et
Madame Lepic permet qu' elle se promène avec
son fian, sous la surveillance de
Poil De Carotte.
-passe devant, dit-elle, et gambade !
Poil De Carotte passe devant. Il s' efforce
de gambader, fait des lieues de chien, et s' il
s' oublie à ralentir, il entend, malgré lui,
des baisers furtifs.
Il tousse.
Cela l' énerve, et soudain, comme il se découvre
devant la croix du village, il jette sa
casquette par terre, l' écrase sous son pied et
s' écrie :
-personne ne m' aimera jamais, moi !
Au même instant, Madame Lepic, qui n' est
p322
pas sourde, se dresse derrière le mur, un
sourire aux lèvres, terrible.
Et Poil De Carotte ajoute, éperdu :
-excepté maman.
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