attendant, pensons a manger un morceau et a nous reposer un peu. Et
puis, dit-il, en patois picard, nous boirons une _tiote_ goutte!"
Je pris la bouteille et la regardant a la lueur des flammes, je
remarquai qu'elle tirait a sa fin. Picart n'aurait jamais dit: "Halte!
conservons une poire pour la soif!" Il me dit seulement qu'il serait a
desirer que quelque Tartare ou autre passat de notre cote afin de leur
expedier une commission pour l'autre monde, comme a celui du matin,
afin de renouveler notre bouteille, car "il parait, dit-il, que tous
ces sauvages-la en ont!" Effectivement nous sumes, par la suite, qu'on
leur faisait des fortes distributions d'eau-de-vie, qu'on leur
amenait, sur des traineaux, des bords de la mer Baltique.
Le temps etait assez doux pour le moment. Nous mangions, sans beaucoup
d'appetit, le morceau de cheval cuit du matin, que nous etions obliges
de presenter au feu, tant il etait dur. Picart, en mangeant, parlait
seul et jurait de meme: "J'ai quarante napoleons en or dans ma
ceinture, me dit-il, et sept pieces russes aussi en or, sans les
pieces de cinq francs. Je les donnerais toutes de bon coeur pour etre
au regiment. A propos, continua-t-il en me frappant sur les genoux,
ils ne sont pas dans ma ceinture, car je n'en ai pas, mais ils sont
cousus dans mon gilet blanc d'ordonnance que j'ai sur moi, et, comme
l'on ne sait pas ce qui peut arriver, ils sont a vous!--Allons,
dis-je, encore un testament de fait! Par la meme raison, mon vieux, je
fais le mien. J'ai huit cents francs, tant en pieces d'or, qu'en
billets de banque et en pieces de cent francs. Vous pouvez en
disposer, s'il plait a Dieu que je meure avant de rejoindre le
regiment!" En me chauffant, j'avais mis machinalement la main dans le
petit sac de toile que j'avais ramasse, la veille, aupres des deux
officiers badois rencontres mourants sur le bord du chemin. J'en
retirai quelque chose de dur comme un morceau de corde et long comme
deux doigts. L'ayant examine, je reconnus que c'etait du tabac a
fumer. Quelle decouverte pour mon pauvre Picart! Lorsque je le lui
donnai, il laissa tomber dans la neige une cote de cheval qu'il etait
en train de ronger, et qu'il remplaca de suite par une chique de
tabac, en attendant, dit-il, de fumer, car il ne savait pas si sa pipe
etait dans son sac, dans son bonnet a poil ou dans une de ses poches.
Et, comme ce n'etait pas le moment de chercher, il se contenta de sa
chique, et moi d'un petit cigare que je fis a l'espagnole, avec un
morceau de papier d'une des lettres dont plusieurs se trouvaient dans
le petit sac.
Il y avait environ deux heures que nous etions a notre bivac, et il
n'en etait pas encore sept. Ainsi, c'etait onze a douze heures que
nous avions encore a rester dans cette situation, avant de nous
remettre en marche. Depuis un moment, Picart s'etait absente pour
satisfaire a un pressant besoin, et son absence commencait deja a
m'inquieter, lorsque, au moment ou je m'y attendais le moins,
j'entends du bruit dans les broussailles, du cote oppose ou il etait
parti. Persuade que c'etait tout autre que lui, je prends mon fusil,
et je me mets en defense. Au meme instant, je vois paraitre Picart
qui, en me voyant dans cette position, me dit: "C'est bien, mon pays,
c'est fort bien!" a demi-voix et d'un air mysterieux, en me faisant
signe de ne pas parler. Alors, il me dit tout bas que deux femmes
venaient de passer sur le chemin, a deux pas d'ou il etait, portant,
l'une un paquet, et l'autre une espece de seau, ou, probablement, il y
avait quelque chose, car elles s'etaient arretees quelque temps pour
se reposer, a cinq ou six pas de lui: "Elles ont ete cause, me dit-il,
que, quoique etant dans une position a avoir le derriere gele, je n'ai
ose bouger tant qu'elles ont ete pres de moi, a bavarder comme des
pies. Nous allons suivre leurs traces, et nous arriverons peut-etre
dans un village ou dans une baraque ou nous serons a l'abri des
mauvais temps et plus en surete, car vous entendez toujours ces
diables de chiens qui aboient!" Effectivement, depuis le coup de
fusil, ils n'avaient cesse de faire un train d'enfer. "Mais, lui