Aimait−il ?
C'est ce qu'il était difficile de décider. Seulement, si cet être si froid
ressentait de l'amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy
devait être l'objet de sa préférence. C'était une jeune veuve chez laquelle
on le voyait assidu. Pour conclure à leur intimité, on avait les présomptions
suivantes : d'abord la politesse presque cérémonieuse de Saint−Clair pour
la comtesse, et vice versa ; puis son affectation de ne jamais prononcer son
nom dans le monde ; ou, s'il était obligé de parler d'elle, jamais le moindre
éloge ; puis, avant que Saint−Clair lui fût présenté, il aimait passionnément
la musique, et la comtesse avait autant de goût pour la peinture. Depuis
qu'ils s'étaient vus, leurs goûts avaient changé. Enfin, la comtesse ayant été
aux eaux l'année passée, Saint−Clair était parti six jours après elle.
Mon devoir d'historien m'oblige à déclarer qu'une nuit du mois de juillet,
peu de moments avant le lever du soleil, la porte du parc d'une maison de
campagne s'ouvrit, et qu'il en sortit un homme avec toutes les précautions
d'un voleur qui craint d'être surpris. Cette maison de campagne appartenait
à Mme de Coursy, et cet homme était Saint−Clair. Une femme, enveloppée
dans une pelisse, l'accompagna jusqu'à la porte, et passa la tête en dehors
pour le voir encore plus longtemps tandis qu'il s'éloignait en descendant le
sentier qui longeait le mur du parc. Saint−Clair s'arrêta, jeta autour de lui
un coup d'oeil circonspect, et de la main fit signe à cette femme de rentrer.
La clarté d'une nuit d'été lui permettait de distinguer sa figure pâle,
toujours immobile à la même place. Il revint sur ses pas, s'approcha d'elle
et la serra tendrement dans ses bras. Il voulait l'engager à rentrer ; mais il
avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis dix
minutes, quand on entendit la voix d'un paysan qui sortait pour aller
travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermée, et
Saint−Clair d'un saut, est au bout du sentier.
Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu. Tantôt il sautait presque
de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne ; tantôt il s'arrêtait
ou marchait lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre du côté
de l'orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté d'avoir brisé sa cage.
Après une demi−heure de marche, il était à la porte d'une petite maison
isolée qu'il avait louée pour la saison. Il avait une clef : il entra, puis il se
jeta sur un grand canapé et là, les yeux fixes, la bouche courbée par un
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 4