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Prosper Mérimée
Le Vase Etrusque
− Collection Romans / Nouvelles −
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Table des matières
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Le Vase Etrusque.................................................................................2
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Le Vase Etrusque
Auteur : Prosper Mérimée
Catégorie : Romans / Nouvelles
Auguste Saint−Clair n'était point aimé dans ce qu'on appelle le monde ; la
principale raison, c'est qu'il ne cherchait à plaire qu'aux gens qui lui
plaisaient à lui−même. Il recherchait les uns et fuyait les autres.
Licence : Domaine public
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Le Vase Etrusque
Auguste Saint−Clair n'était point aimé dans ce qu'on appelle le monde ; la
principale raison, c'est qu'il ne cherchait à plaire qu'aux gens qui lui
plaisaient à lui−même. Il recherchait les uns et fuyait les autres.
D'ailleurs il était distrait et indolent. Un soir, comme il sortait du
Théâtre−Italien, la marquise A*** lui demanda comment avait chanté Mlle
Sontag. “ Oui, madame ”, répondit Saint−Clair en souriant agréablement,
et pensant à tout autre chose. On ne pouvait attribuer cette réponse ridicule
à la timidité ; car il parlait à un grand seigneur, à un grand homme et même
à une femme à la mode, avec autant d'aplomb que s'il eût entretenu son
égal. − La marquise décida que Saint−Clair était un prodige d'impertinence
et de fatuité.
Mme B*** l'invita à dîner un lundi. Elle lui parla souvent ; et, en sortant
de chez elle, il déclara que jamais il n'avait rencontré de femme plus
aimable. Mme B*** amassait de l'esprit chez les autres pendant un mois, et
le dépensait chez elle en une soirée. Saint−Clair la revit le jeudi de la
même semaine. Cette fois, il s'ennuya quelque peu. Une autre visite le
détermina à ne plus reparaître dans son salon. Mme B *** publia que
Saint−Clair était un jeune homme sans manières et du plus mauvais ton.
Il était né avec un coeur tendre et aimant ; mais, à un âge où l'on prend trop
facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop
expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier,
ambitieux ; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants.
Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait
comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but ; mais sa victoire lui
coûta cher. Il put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre ;
mais, en les renfermant en lui−même, il se les rendit cent fois plus cruelles.
Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant et,
dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d'autant
plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à personne.
Il est vrai qu'il est difficile de trouver un ami !
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“ Difficile ! Est−ce possible ? Deux hommes ont−ils existé qui n'eussent
pas de secret l'un pour l'autre ? ” Saint−Clair ne croyait guère à l'amitié, et
l'on s'en apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les jeunes gens de
la société. Jamais il ne les questionnait sur leurs secrets ; mais toutes ses
pensées et la plupart de ses actions étaient des mystères pour eux. Les
Français aiment à parler d'eux−mêmes ; aussi Saint−Clair était−il, malgré
lui, le dépositaire de bien des confidences. Ses amis, et ce mot désigne les
personnes que nous voyons deux fois par semaine, se plaignaient de sa
méfiance à leur égard ; en effet, celui qui, sans qu'on l'interroge, nous fait
part de son secret, s'offense ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On
s'imagine qu'il doit y avoir réciprocité dans l'indiscrétion.
“ Il est boutonné jusqu'au menton, disait un jour le beau chef d'escadron
Alphonse de Thémines ; jamais je ne pourrai avoir la moindre confiance
dans ce diable de Saint−Clair − Je le crois un peu jésuite, reprit Jules
Lambert ; quelqu'un m'a juré sa parole qu'il l'avait rencontré deux fois
sortant de Saint−Sulpice. Personne ne sait ce qu'il pense. Pour moi, je ne
pourrai jamais être à mon aise avec lui. ” Ils se séparèrent. Alphonse
rencontra Saint−Clair sur le boulevard Italien, marchant la tête baissée et
sans voir personne. Alphonse l'arrêta, lui prit le bras, et, avant qu'ils
fussent arrivés à la rue de la Paix, il lui avait raconté toute l'histoire de ses
amours avec Mme ***, dont le mari est si jaloux et si brutal.
Le même soir, Jules Lambert perdit son argent à l'écarté. Il se mit à danser.
En dansant, il coudoya un homme qui, ayant aussi perdu tout son argent,
était de fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquants :
rendez−vous pris. Jules pria Saint−Clair de lui servir de second et, par la
même occasion, lui emprunta de l'argent, qu'il a toujours oublié de lui
rendre.
Après tout, Saint−Clair était un homme assez facile à vivre. Ses défauts ne
nuisaient qu'à lui seul. Il était obligeant, souvent aimable, rarement
ennuyeux. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses
voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait.
D'ailleurs, il était grand, bien fait ; sa physionomie était noble et spirituelle,
presque toujours trop grave ; mais son sourire était plein de grâce.
J'oubliais un point important. Saint−Clair était attentif auprès de toutes les
femmes, et recherchait leur conversation plus que celle des hommes.
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Aimait−il ?
C'est ce qu'il était difficile de décider. Seulement, si cet être si froid
ressentait de l'amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy
devait être l'objet de sa préférence. C'était une jeune veuve chez laquelle
on le voyait assidu. Pour conclure à leur intimité, on avait les présomptions
suivantes : d'abord la politesse presque cérémonieuse de Saint−Clair pour
la comtesse, et vice versa ; puis son affectation de ne jamais prononcer son
nom dans le monde ; ou, s'il était obligé de parler d'elle, jamais le moindre
éloge ; puis, avant que Saint−Clair lui fût présenté, il aimait passionnément
la musique, et la comtesse avait autant de goût pour la peinture. Depuis
qu'ils s'étaient vus, leurs goûts avaient changé. Enfin, la comtesse ayant été
aux eaux l'année passée, Saint−Clair était parti six jours après elle.
Mon devoir d'historien m'oblige à déclarer qu'une nuit du mois de juillet,
peu de moments avant le lever du soleil, la porte du parc d'une maison de
campagne s'ouvrit, et qu'il en sortit un homme avec toutes les précautions
d'un voleur qui craint d'être surpris. Cette maison de campagne appartenait
à Mme de Coursy, et cet homme était Saint−Clair. Une femme, enveloppée
dans une pelisse, l'accompagna jusqu'à la porte, et passa la tête en dehors
pour le voir encore plus longtemps tandis qu'il s'éloignait en descendant le
sentier qui longeait le mur du parc. Saint−Clair s'arrêta, jeta autour de lui
un coup d'oeil circonspect, et de la main fit signe à cette femme de rentrer.
La clarté d'une nuit d'été lui permettait de distinguer sa figure pâle,
toujours immobile à la même place. Il revint sur ses pas, s'approcha d'elle
et la serra tendrement dans ses bras. Il voulait l'engager à rentrer ; mais il
avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis dix
minutes, quand on entendit la voix d'un paysan qui sortait pour aller
travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermée, et
Saint−Clair d'un saut, est au bout du sentier.
Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu. Tantôt il sautait presque
de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne ; tantôt il s'arrêtait
ou marchait lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre du côté
de l'orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté d'avoir brisé sa cage.
Après une demi−heure de marche, il était à la porte d'une petite maison
isolée qu'il avait louée pour la saison. Il avait une clef : il entra, puis il se
jeta sur un grand canapé et là, les yeux fixes, la bouche courbée par un
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doux sourire, il pensait, il rêvait tout éveillé. Son imagination ne lui
présentait alors que des pensées de bonheur “ Que je suis heureux ! se
disait−il à chaque instant. Enfin je l'ai rencontré ce coeur qui comprend le
mien !... − Oui, c'est mon idéal que j'ai trouvé... J'ai tout à la fois un ami et
une maîtresse...
Quel caractère !... quelle âme passionnée !... Non, elle n'a jamais aimé
avant moi... ” Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les affaires
de ce monde : “ C'est la plus belle femme de Paris ”, pensait−il. Et son
imagination lui retraçait à la fois tous ses charmes. − “ Elle m'a choisi entre
tous. Elle avait pour admirateurs l'élite de la société. Ce colonel de
hussards si beau, si brave, et pas trop fat ; − ce jeune auteur qui fait de si
jolies aquarelles et qui joue si bien les proverbes ; − ce Lovelace russe qui
a vu le Balkan et qui a servi sous Diébitch, − surtout Camille T***, qui a
de l'esprit certainement, de belles manières, un beau coup de sabre sur le
front... elle les a tous éconduits. Et moi !... ” Alors venait son refrain : “
Que je suis heureux ! que je suis heureux ! ” Et il se levait, ouvrait la
fenêtre, car il ne pouvait respirer ; puis il se promenait, puis il se roulait sur
son canapé.
Un amant heureux est presque aussi ennuyeux qu'un amant malheureux.
Un de mes amis, qui se trouvait souvent dans l'une ou l'autre de ces deux
positions, n'avait trouvé d'autre moyen de se faire écouter que de me
donner un excellent déjeuner pendant lequel il avait la liberté de parler de
ses amours ; le café pris, il fallait absolument changer de conversation.
Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes lecteurs, je leur ferai grâce
des pensées d'amour de saint−Clair. D'ailleurs, on ne peut pas toujours
rester dans la région des nuages. Saint−Clair était fatigué, il bâilla, étendit
les bras, vit qu'il était grand jour ; il fallait enfin penser à dormir Lorsqu'il
se réveilla, il vit à sa montre qu'il avait à peine le temps de s'habiller et de
courir à Paris, où il était invité à un déjeuner−dîner avec plusieurs jeunes
gens de sa connaissance.
On venait de déboucher une autre bouteille de vin de Champagne ; je laisse
au lecteur à en déterminer le numéro. Qu'il lui suffise de savoir qu'on en
était venu à ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de garçons,
où tout le monde veut parler à la fois, où les bonnes têtes commencent à
concevoir des inquiétudes pour les mauvaises.
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“ Je voudrais, dit Alphonse de Thémines, qui ne perdait jamais une
occasion de parler de l'Angleterre, je voudrais que ce fût la mode à Paris
comme à Londres de porter chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte
nous saurions au juste pour qui soupire notre ami Saint−Clair ” ; et, en
parlant ainsi, il remplit son verre et ceux de ses voisins.
Saint−Clair, un peu embarrassé, se préparait à répondre ; mais Jules
Lambert le prévint :
“ J'approuve fort cet usage, dit−il, et je l'adopte ” ; et, levant son verre : “À
toutes ]es modistes de Paris ! J'en excepte celles qui ont trente ans, les
borgnes et les boiteuses, etc.
− Hourra ! hourra ! ” crièrent les jeunes anglomanes.
Saint−Clair se leva, son verre à la main :
“ Messieurs, dit−il, je n'ai point un coeur aussi vaste que notre ami Jules,
mais il est plus constant. Or ma constance est d'autant plus méritoire que,
depuis longtemps, je suis séparé de la dame de mes pensées. Je suis sûr
cependant que vous approuvez mon choix, si toutefois vous n'êtes pas déjà
mes rivaux. À Judith Pasta, messieurs ! Puissions−nous revoir bientôt la
première tragédienne de l'Europe ! ”
Thémines voulait critiquer le toast ; mais les acclamations l'interrompirent.
Saint−Clair ayant paré cette botte se croyait hors d'affaire pour la journée.
La conversation tomba d'abord sur les théâtres. La censure dramatique
servit de transition pour parler de la politique. De Lord Wellington, on
passa aux chevaux anglais, et, des chevaux anglais, aux femmes par une
liaison d'idées facile à saisir ; car pour des jeunes gens, un beau cheval
d'abord et une jolie maîtresse ensuite sont les deux objets les plus
désirables.
Alors, on discuta les moyens d'acquérir ces objets si désirables. Les
chevaux s'achètent, on achète aussi des femmes ; mais, de celles−là, n'en
parlons point. Saint−Clair, après avoir modestement allégué son peu
d'expérience sur ce sujet délicat, conclut que la première condition pour
plaire à une femme, c'est de se singulariser, d'être différent des autres.
Mais y a−t−il une formule générale de singularité ? Il ne le croyait pas.
“ Si bien qu'à votre sentiment, dit Jules, un boiteux ou un bossu sont plus
en passe de plaire qu'un homme droit et fait comme tout le monde ?
− vous poussez les choses bien loin, répondit Saint−Clair mais j'accepte,
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s'il le faut, toutes les conséquences de ma proposition. Par exemple, si
j'étais bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle et je voudrais faire des
conquêtes. D'abord, je ne m'adresserais qu'à deux sortes de femmes, soit à
celles qui ont une véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en
est grand, qui ont la prétention d'avoir un caractère original, eccentric,
comme on dit en Angleterre. Aux premières, je peindrais l'horreur de ma
position, la cruauté de la nature à mon égard. Je tâcherais de les apitoyer
sur mon sort, je saurais leur faire soupçonner que je suis capable d'un
amour passionné. Je tuerais en duel un de mes rivaux, et je
m'empoisonnerais avec une faible dose de laudanum. Au bout de quelques
mois on ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon affaire d'épier le
premier accès de sensibilité. Quant aux femmes qui prétendent à
l'originalité, la conquête en est facile. Persuadez−leur seulement que c'est
une règle bien et dûment établie qu'un bossu ne peut avoir de bonne
fortune ; elles voudront aussitôt donner le démenti à la règle générale.
− Quel don Juan ! s'écria Jules.
− Cassons−nous les jambes, messieurs, dit le colonel Beaujeu, puisque
nous avons le malheur de n'être pas nés bossus.
− Je suis tout à fait de l'avis de Saint−Clair dit Hector Roquantin, qui
n'avait pas plus de trois pieds et demi de haut ; on voit tous les jours les
plus belles femmes et les plus à la mode se rendre à des gens dont vous
autres beaux garçons vous ne vous méfieriez jamais...
− Hector, levez−vous, je vous en prie, et sonnez pour qu'on nous apporte
du vin ”, dit Thémines de l'air du monde le plus naturel.
Le nain se leva, et chacun se rappela en souriant la fable du renard qui a la
queue coupée.
“ Pour moi, dit Thémines reprenant la conversation, plus je vis, et plus je
vois qu'une figure passable ”, et en même temps il jetait un coup d'oeil
complaisant sur la glace qui lui était opposée, “ une figure passable et du
goût dans la toilette sont la grande singularité qui séduit les plus cruelles” ;
et, d'une chiquenaude, il fit sauter une petite miette de pain qui s'était
attachée au revers de son habit.
“ Bah ! s'écria le nain, avec une jolie figure et un habit de Staub, on a des
femmes que l'on garde huit jours et qui vous ennuient au second
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rendez−vous. Il faut autre chose peur se faire aimer, ce qui s'appelle
aimer... Il faut...
− Tenez, interrompit Thémines, voulez−vous un exemple concluant ? vous
avez tous connu Massigny, et vous savez quel homme c'était. Des manières
comme un groom anglais, de la conversation comme son cheval... Mais il
était beau comme Adonis et mettait sa cravate comme Brummel. Au total,
c'était l'être le plus ennuyeux que j'aie connu.
− Il a pensé me tuer d'ennui, dit le colonel Beaujeu.
Figurez−vous que j'ai été obligé de faire deux cents lieues avec lui.
− Savez−vous, demanda Saint−Clair, qu'il a causé la mort de ce pauvre
Richard Thornton, que vous avez tous connu ? − Mais, répondit Jules, ne
savez−vous donc pas qu'il a été assassiné par les brigands auprès de
Fondi ?
− D'accord ; mais vous allez voir que Massigny a été au moins complice du
crime. Plusieurs voyageurs, parmi lesquels se trouvait Thomton, avaient
arrangé d'aller à Naples tous ensemble de peur des brigands.
Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que Thomton le sut, il
prit les devants, d'effroi, je pense, d'avoir à passer quelques jours avec lui.
Il partit seul, et vous savez le reste.
− Thomton avait raison, dit Thémines ; et, de deux morts, il choisit la plus
douce. Chacun à sa place en eût fait autant. ” Puis, après une pause :
“ Vous m'accordez donc, reprit−il, que Massigny était l'homme le plus
ennuyeux de la terre ?
− Accordé ! s'écria−t−on par acclamation.
− Ne désespérons personne, dit Jules ; faisons une exception en faveur de
***, surtout quand il développe ses plans politiques. − Vous m'accorderez
présentement, poursuivit Thémines, que Mme de Coursy est une femme
d'esprit s'il en fut. ” Il y eut un moment de silence. Saint−Clair baissait la
tête et s'imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.
“ Qui en doute ? dit−il enfin, toujours penché sur son assiette et paraissant
observer avec beaucoup de curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.
− Je maintiens, dit Jules élevant la voix, je maintiens que c'est une des trois
plus aimables femmes de Paris.
− J'ai connu son mari, dit le colonel. Il m'a souvent montré des lettres
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charmantes de sa femme.
− Auguste, interrompit Hector Roquantin, présentez−moi donc à la
comtesse. On dit que vous faites chez elle la pluie et le beau temps.
− À la fin de l'automne, murmura Saint−Clair, quand elle sera de retour à
Paris... Je... je crois qu'elle ne reçoit pas à la campagne.
− Voulez−vous m'écouter ? ” s'écria Thémines.
Le silence se rétablit. Saint−Clair s'agitait sur sa chaise comme un prévenu
devant une cour d'assises.
“ vous n'avez pas vu la comtesse il y a trois ans, vous étiez alors en
Allemagne, Saint−Clair, reprit Alphonse de Thémines avec un sang−froid
désespérant. Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'elle était alors :
belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et gaie comme un papillon. Eh
bien, savez−vous, parmi ses nombreux adorateurs, lequel a été honoré de
ses bontés ? Massigny !
Le plus bête des hommes et le plus sot a tourné la tête de la plus spirituelle
des femmes. Croyez−vous qu'un bossu aurait pu en faire autant ? Allez,
croyez−moi, ayez une jolie figure, un bon tailleur et soyez hardi. ”
Saint−Clair était dans une position atroce. Il allait donner un démenti
formel au narrateur ; mais la peur de compromettre la comtesse le retint. Il
aurait voulu pouvoir dire quelque chose en sa faveur ; mais sa langue était
glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et il cherchait en vain dans son
esprit quelque moyen détourné d'engager une querelle.
“ Quoi ! s'écria Jules d'un air de surprise, Mme de Coursy s'est donnée à
Massigny ! Frailty thy naine is woman !
− C'est une chose si peu importante que la réputation d'une femme ! dit
Saint−Clair d'un ton sec et méprisant.
Il est bien permis de la mettre en pièces pour faire un peu d'esprit, et... ”
Comme il parlait il se rappela avec horreur un certain vase étrusque qu'il
avait vu cent fois sur la cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que
c'était un présent de Massigny à son retour d'Italie ; et, circonstance
accablante ! ce vase avait été apporté de Paris à la campagne. Et tous les
soirs, en ôtant son bouquet, Mathilde le posait dans le vase étrusque.
La parole expira sur ses lèvres ; il ne vit plus qu'une chose, il ne pensa plus
qu'à une chose : le vase étrusque !
La belle preuve ! dira un critique : soupçonner sa maîtresse pour si peu de
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chose !
Avez−vous été amoureux, monsieur le critique ?
Thémines était en trop belle humeur pour s'offenser du ton que Saint−Clair
avait pris en lui parlant. Il répondit d'un air de légèreté et de bonhomie :
“ Je ne fais que répéter ce que l'on a dit dans le monde. La chose passait
pour certaine quand vous étiez en Allemagne. Au reste, je connais assez
peu Mme de Coursy ; il y a dix−huit mois que je ne suis allé chez elle.
Il est possible qu'on se soit trompé et que Massigny m'ait fait un conte.
Pour en revenir à ce qui nous occupe, quand l'exemple que je viens de citer
serait faux, je n'en aurais pas moins raison. vous savez tous que la femme
de France la plus spirituelle, celle dont les ouvrages... ” La porte s'ouvrit, et
Théodore Néville entra. Il revenait d'Égypte.
Théodore ! sitôt de retour ! Il fut accablé de questions.
“ As−tu rapporté un véritable costume turc ? demanda Thémines. As−tu un
cheval arabe et un groom égyptien ?
− Quel homme est le pacha ? dit Jules. Quand il se rendit indépendant ?
As−tu vu couper une tête d'un seul coup de sabre ?
− Et les aimées ? dit Roquantin. Les femmes sont−elles belles au Caire ?
− Avez−vous vu le général L*** ? demanda le colonel Beaujeu. Comment
a−t−il organisé l'armée du pacha ? Le colonel C*** vous a−t−il donné un
sabre pour moi ?
− Et les pyramides ? et les cataractes du Nil ? et la statue de Memnon ?
Ibrahim pacha ? etc. ” Tous parlaient à la fois ; Saint−Clair ne pensait
qu'au vase étrusque.
Théodore s'étant assis les jambes croisées, car il avait pris cette habitude en
Égypte et n'avait pu la perdre en France, attendit que les questionneurs se
fussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour n'être pas facilement
interrompu.
“ Les pyramides ! d'honneur c'est un regular humbug.
C'est bien moins haut qu'on ne croit. Le Munster à Strasbourg n'a que
quatre mètres de moins. Les antiquités me sortent par les yeux. Ne m'en
parlez pas. La seule vue d'un hiéroglyphe me ferait évanouir Il y a tant de
voyageurs qui s'occupent de ces choses−là ! Moi, mon but a été d'étudier la
physionomie et les moeurs de toute cette population bizarre qui se presse
dans les rues d'Alexandrie et du Caire, comme des Turcs, des Bédouins,
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des Coptes, des Fellahs, des Môghrebins. J'ai rédigé quelques notes à la
hâte pendant que j'étais au lazaret. Quelle infamie que ce lazaret ! J'espère
que vous ne croyez pas à la contagion, vous autres ! Moi, j'ai fumé
tranquillement ma pipe au milieu de trois cents pestiférés. Ah ! colonel,
vous verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous montrerai des
armes superbes que j'ai rapportées. J'ai un djerid qui a appartenu au fameux
Mourad bey Colonel, j'ai un yatagan pour vous et un khandjar pour
Auguste. vous verrez mon metchlâ, mon burnous ; mon hhaïck.
Savez−vous qu'il n'aurait tenu qu'à moi de rapporter des femmes ? Ibrahim
pacha en a tant envoyé de Grèce, qu'elles sont pour rien... Mais à cause de
ma mère... J'ai beaucoup causé avec le pacha. C'est un homme d'esprit,
parbleu ! sans préjugés. vous ne sauriez croire comme il entend bien nos
affaires. D'honneur, il est informé des plus petits mystères de notre cabinet.
J'ai puisé dans sa conversation des renseignements bien précieux sur l'état
des partis en France. Il s'occupe beaucoup de statistique en ce moment. Il
est abonné à tous nos journaux. Savez−vous qu'il est bonapartiste enragé !
Il ne parle que de Napoléon. Ah ! quel grand homme que Bounabardo ! me
disait−il. Bounabardo, c'est ainsi qu'ils appellent Bonaparte.
− Giourdina, c'est−à−dire Jourdain, murmura tout bas Thémines. −
D'abord, continua Théodore, Mohamed Ali était fort réservé avec moi.
vous savez que tous les Turcs sont très méfiants. Il me prenait pour un
espion, le diable m'emporte ! ou pour un jésuite.
− Il a les jésuites en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a reconnu
que j'étais un voyageur sans préjugés, curieux de m'instruire à fond des
coutumes, des moeurs et de la politique de l'Orient. Alors il s'est
déboutonné et m'a parié à coeur ouvert. À ma dernière audience, c'était la
troisième qu'il m'accordait, je pris la liberté de lui dire :
" Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas indépendante de la
Porte. − Mon Dieu ! me dit−il, je le voudrais bien, mais je crains que les
journaux libéraux, qui gouvernent tout dans ton pays, ne me soutiennent
pas quand une fois j'aurai proclamé l'indépendance de l'Égypte. " C'est un
beau vieillard, belle barbe blanche, ne riant jamais. Il m'a donné des
confitures excellentes, mais de tout ce que je lui ai donné, ce qui lui a fait
le plus de plaisir, c'est la collection des costumes de la garde impériale par
Charlet.
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− Le pacha est−il romantique ? demanda Thémines.
− Il s'occupe peu de littérature ; mais vous n'ignorez pas que la littérature
arabe est toute romantique. Ils ont un poète nommé Melek
AyataInefous−Ebn−Esraf, qui a publié dernièrement des Méditations
auprès desquelles celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. À
mon arrivée au Caire, j'ai pris un maître d'arabe, avec lequel je me suis mis
à lire le Coran. Bien que je n'aie pris que peu de leçons, j'en ai assez vu
pour comprendre les sublimes beautés du style du prophète, et combien
sont mauvaises toutes nos traductions. Tenez, voulez−vous voir de
l'écriture arabe ? Ce mot en lettres d'or c'est Allah, c'est−à−dire Dieu. ” En
parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu'il avait tirée d'une bourse de
soie parfumée.
“ Combien de temps es−tu resté en Égypte ? demanda Thémines.
− Six semaines. ” Et le voyageur continua de tout décrire, depuis le cèdre
jusqu'à l'hysope. Saint−Clair sortit presque aussitôt après son arrivée, et
reprit le chemin de sa maison de campagne. Le galop impétueux de son
cheval l'empêchait de suivre nettement ses idées. Mais il sentait vaguement
que son bonheur en ce monde était détruit à jamais, et qu'il ne pouvait s'en
prendre qu'à un mort et à un vase étrusque.
Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé où, la veille il avait si longuement et
si délicieusement analysé son bonheur. L'idée qu'il avait caressée le plus
amoureusement, c'était que sa maîtresse n'était pas une femme comme une
autre, qu'elle n'avait aimé et ne pourrait jamais aimer que lui. Maintenant
ce beau rêve disparaissait dans la triste et cruelle réalité. “Je possède une
belle femme, et voilà tout. Elle a de l'esprit : elle en est plus coupable, elle
a pu aimer Massigny !
− Il est vrai qu'elle m'aime maintenant... de toute son âme... comme elle
peut aimer. être aimé comme Massigny l'a été !...
Elle s'est rendue à mes soins, à mes cajoleries, à mes importunités. Mais je
me suis trompé. Il n'y avait pas de sympathie entre nos deux coeurs.
Massigny ou moi, ce lui est tout un. Il est beau, elle l'aime pour sa beauté.
J'amuse quelquefois madame. “ Eh bien, aimons Saint−Clair s'est−elle dit,
puisque l'autre est mort ! Et si Saint−Clair meurt ou m'ennuie, nous
verrons. ”
Je crois fermement que le diable est aux écoutes invisible auprès d'un
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Le Vase Etrusque 12
malheureux qui se torture ainsi lui−même. Le spectacle est amusant pour
l'ennemi des hommes ; et, quand la victime sent ses blessures se fermer, le
diable est là pour les rouvrir Saint−Clair crut entendre une voix qui
murmurait à ses oreilles :
L'honneur singulier D'être le successeur..
Il se leva sur son séant et jeta un coup d'oeil farouche autour de lui. Qu'il
eût été heureux de trouver quelqu'un dans sa chambre ! Sans doute il l'eût
déchiré.
La pendule sonna huit heures. À huit heures et demie, la comtesse l'attend.
− S'il manquait au rendez−vous ! “ Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de
Massigny ? ” Il se recoucha sur son canapé et ferma les yeux.
“ Je veux dormir ”, dit−il. Il resta immobile une demi−minute, puis sauta
en pieds et courut à la pendule pour voir le progrès du temps. “ Que je
voudrais qu'il fût huit heures et demie ! pensa−t−il. Alors il serait trop tard
pour me mettre en route. ” Dans son coeur il ne se sentait pas le courage de
rester chez lui ; il voulait avoir un prétexte. Il aurait voulu être bien
malade. Il se promena dans la chambre, puis s'assit, prit un livre, et ne put
lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et n'eut pas la force de
l'ouvrir. Il siffla, il regarda les nuages et voulut compter les peupliers
devant ses fenêtres. Enfin il retourna consulter la pendule, et, vit qu'il
n'avait pu parvenir à passer trois minutes. “ Je ne puis m'empêcher de
l'aimer, s'écria−t−il en grinçant des dents et frappant du pied ; elle me
domine, et je suis son esclave, comme Massigny l'a été avant moi ! Eh
bien, misérable, obéis, puisque tu n'as pas assez de coeur pour briser une
chaîne que tu hais ! ” Il prit son chapeau et sortit précipitamment.
Quand une passion nous emporte, nous éprouvons quelque consolation
d'amour−propre à contempler notre faiblesse du haut de notre orgueil. “ Il
est vrai que je suis faible, se dit−on, mais si je voulais ! ” .
Il montait à pas lents le sentier qui conduisait à la porte du parc, et de loin
il voyait une figure blanche qui se détachait sur la teinte foncée des arbres.
De sa main, elle agitait un mouchoir comme pour lui faire signe.
Son coeur battait avec violence, ses genoux tremblaient ; il n'avait pas la
force de parler, et il était devenu si timide, qu'il craignait que la comtesse
ne lût sa mauvaise humeur sur sa physionomie.
Il prit la main qu'elle lui tendait, lui baisa le front, parce qu'elle se jeta sur
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 13
son sein, et il la suivit jusque dans son appartement, muet, et étouffant avec
peine des soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine. Une seule
bougie éclairait le boudoir de la comtesse.
Tous deux s'assirent. Saint−Clair remarqua la coiffure de son amie ; une
seule rose dans ses cheveux. La veille, il lui avait apporté une belle gravure
anglaise, la duchesse de Portland d'après Lesly (elle est coiffée de cette
manière), et Saint−Clair n'avait dit que ces mots :
“ J'aime mieux cette rose toute simple que vos coiffures compliquées. ” Il
n'aimait pas les bijoux, et il pensait comme ce lord qui disait brutalement. :
“ À femmes parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne connaîtrait rien. ”
La nuit dernière en jouant avec un collier de perles de la comtesse (car en
parlant, il fallait toujours qu'il eût quelque chose entre les mains), il avait
dit :
“ Les bijoux ne sont bons que pour cacher des défauts.
vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter ” Ce soir, la comtesse, qui
retenait jusqu'à ses paroles les plus indifférentes, avait ôté bagues, colliers,
boucles d'oreilles et bracelets. − Dans la toilette d'une femme il remarquait,
avant tout, la chaussure, et, comme bien d'autres, il avait ses manies sur ce
chapitre. Une grosse averse était tombée avant le coucher du soleil. L'herbe
était encore toute mouillée ; cependant la comtesse avait marché sur le
gazon humide avec des bas de soie et des souliers de satin noir... Si elle
allait être malade ?
“ Elle m'aime ”, se dit Saint−Clair .
Et il soupira sur lui−même et sur sa folie, et il regardait Mathilde en
souriant malgré lui, partagé entre sa mauvaise humeur et le plaisir de voir
une jolie femme qui cherchait à lui plaire par tous ces petits riens qui ont
tant de prix pour les amants.
Pour la comtesse, sa physionomie radieuse exprimait un mélange d'amour
et de malice enjouée qui la rendait encore plus aimable. Elle prit quelque
chose dans un coffre en laque du Japon, et, présentant sa petite main
fermée et cachant l'objet qu'elle tenait :
“ L'autre soir dit−elle, j'ai cassé votre montre. La voici raccommodée. ”
Elle lui remit la montre, et le regardait d'un air à la fois tendre et espiègle,
en se mordant la lèvre inférieure, comme pour s'empêcher de rire. vive
Dieu ! que ses dents étaient belles ! comme elles brillaient blanches sur le
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 14
rose ardent de ses lèvres ! (Un homme a l'air bien sot quand il reçoit
froidement les cajoleries d'une jolie femme. ) Saint−Clair la remercia, prit
la montre et allait la mettre dans sa poche :
“ Regardez donc, continua−t−elle, ouvrez−la, et voyez si elle est bien
raccommodée. vous qui êtes si savant, vous qui avez été à l'École
polytechnique, vous devez voir cela.
− Oh ! je m'y connais fort peu ”, dit Saint−Clair Et il ouvrit la boîte de la
montre d'un air distrait.
Quelle fut sa surprise ! le portrait en miniature de Mme de Coursy était
peint sur le fond de la boîte. Le moyen de bouder encore ? Son front
s'éclaircit ; il ne pensa plus à Massigny ; il se souvint seulement qu'il était
auprès d'une femme charmante, et que cette femme l'adorait.
L'alouette, cette messagère de l'aurore, commençait à chanter, et de
longues bandes de lumière pâle sillonnaient les nuages à l'orient. C'est
alors que Roméo dit adieu à Juliette ; c'est l'heure classique où tous les
amants doivent se séparer Saint−Clair était debout devant une cheminée, la
clef du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le vase étrusque
dont nous avons déjà parlé. Il lui gardait encore rancune au fond de son
âme. Cependant il était en belle humeur, et l'idée bien simple que
Thémines avait pu mentir commençait à se présenter à son esprit.
Pendant que la comtesse, qui voulait le reconduire jusqu'à la porte du parc,
s'enveloppait la tête d'un châle, il frappait doucement de sa clef le vase
odieux, augmentant progressivement la force de ses coups, de manière à
faire croire qu'il allait bientôt le faire voler en éclats.
“ Ah ! Dieu ! prenez garde ! s'écria Mathilde ; vous allez casser mon beau
vase étrusque. ” Et elle lui arracha la clef des mains.
Saint−Clair était très mécontent, mais il était résigné.
Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à la tentation, et,
ouvrant sa montre, il se mit à considérer le portrait qu'il venait de recevoir
“ Quel est le peintre ? demanda−t−il.
−M. R... Tenez, c'est Massigny qui me l'a fait connaître. (Massigny, depuis
son voyage à Rome, avait découvert qu'il avait un goût exquis pour les
beaux−arts, et s'était fait le Mécène de tous les jeunes artistes. ) vraiment,
je trouve que ce portrait me ressemble, quoique un peu flatté. ” Saint−Clair
avait envie de jeter la montre contre la muraille, ce qui l'aurait rendue bien
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 15
difficile à raccommoder Il se contint pourtant et la remit dans sa poche ;
puis, remarquant qu'il était déjà jour il sortit de la maison, supplia Mathilde
de ne pas l'accompagner traversa le parc à grands pas, et, dans un moment,
il fut seul dans la campagne.
“ Massigny ! Massigny ! s'écriait−il avec une rage concentrée, te
trouverai−je donc toujours !... Sans doute, le peintre qui a fait ce portrait en
a peint un autre pour Massigny !... Imbécile que j'étais ! J'ai pu croire un
instant que j'étais aimé d'un amour égal au mien... et cela parce qu'elle se
coiffe avec une rose et qu'elle ne porte pas de bijoux !... elle en a plein un
secrétaire... Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes, aimait
tant les bijoux !... Oui, elle a un bon caractère il faut en convenir. Elle sait
se conformer aux goûts de ses amants. Morbleu ! j'aimerais mieux cent fois
qu'elle fût une courtisane et qu'elle se fût donnée pour de l'argent.
Au moins pourrais−je croire qu'elle m'aime, puisqu'elle est ma maîtresse et
que je ne la paie pas. ” Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint
s'offrir à son esprit. Dans quelques semaines, le deuil de la comtesse allait
finir Saint−Clair devait l'épouser aussitôt que l'année de son veuvage serait
révolue. Il l'avait promis. Promis ? Non. Jamais il n'en avait parlé. Mais
telle avait été son intention, et la comtesse l'avait comprise. Pour lui, cela
valait un serment. La veille, il aurait donné un trône pour hâter le moment
où il pourrait avouer publiquement son amour ; maintenant il frémissait à
la seule idée de lier son sort à l'ancienne maîtresse de Massigny.
“ Et pourtant JE LE Dois ! se disait−il, et cela sera. Elle a cru sans doute,
pauvre femme, que je connaissais son intrigue passée. Ils disent que la
chose a été publique.
Et puis, d'ailleurs, elle ne me connaît pas... Elle ne peut me comprendre.
Elle pense que je ne l'aime que comme Massigny l'aimait. ” Alors il se dit
non sans orgueil :
“Trois mois elle m'a rendu le plus heureux des hommes. Ce bonheur vaut
bien le sacrifice de ma vie entière. ” Il ne se coucha pas, et se promena à
cheval dans les bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de
verrières, il vit un homme monté sur un beau cheval anglais qui de très loin
l'appela par son nom et l'accosta sur−le−champ. C'était Alphonse de
Thémines. Dans la situation d'esprit où se trouvait Saint−Clair, la solitude
est particulièrement agréable : aussi la rencontre de Thémines
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 16
changea−t−elle sa mauvaise humeur en une colère étouffée. Thémines ne
s'en apercevait pas, ou bien se faisait un malin plaisir de le contrarier. Il
parlait, il riait, il plaisantait sans s'apercevoir qu'on ne lui répondait pas.
Saint−Clair voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt,
espérant que le fâcheux ne l'y suivrait pas ; mais il se trompait ; un fâcheux
ne lâche pas facilement sa proie. Thémines tourna bride et doubla le pas
pour se mettre en ligne avec Saint−Clair et continuer la conversation plus
commodément.
J'ai dit que l'allée était étroite. À toute peine les deux chevaux pouvaient y
marcher de front ; aussi n'est−il pas extraordinaire que Thémines, bien que
très bon cavalier effleurât le pied de Saint−Clair en passant à côté de lui.
Celui−ci, dont la colère était arrivée à son dernier période, ne put se
contraindre plus longtemps. Il se leva sur ses étriers et frappa fortement de
sa badine le nez du cheval de Thémines.
“ Que diable avez−vous, Auguste ? s'écria Thémines.
Pourquoi battez−vous mon cheval ?
−Pourquoi me suivez−vous ? répondit Saint−Clair d'une voix terrible.
− Perdez−vous le sens, Saint−Clair ? Oubliez−vous que vous me parlez ?
− Je sais bien que je parle à un fat.
− Saint−Clair !... vous êtes fou, je pense... Écoutez :
demain, vous me ferez des excuses, ou bien vous me rendrez raison de
votre impertinence.
− À demain donc, monsieur ” Thémines arrêta son cheval ; Saint−Clair
poussa le sien ; bientôt il disparut dans le bois.
Dans ce moment, il se sentit plus calme. Il avait la faiblesse de croire aux
pressentiments. Il pensait qu'il serait tué le lendemain, et alors c'était un
dénouement tout trouvé à sa position. Encore un jour à passer ; demain,
plus d'inquiétudes, plus de tourments. Il rentra chez lui, envoya son
domestique avec un billet au colonel Beaujeu, écrivit quelques lettres, puis
il dîna de bon appétit, et fut exact à se trouver à huit heures et demie à la
petite porte du parc.
“ Qu'avez−vous donc aujourd'hui, Auguste ? dit la comtesse. vous êtes
d'une gaieté étrange, et pourtant vous ne pouvez me faire rire avec toutes
vos plaisanteries. Hier vous étiez tant soit peu maussade, et, moi, j'étais si
gaie ! Aujourd'hui, nous avons changé de rôle. Moi, j'ai un mal de tête
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 17
affreux.
−Belle amie, je l'avoue, oui, j'étais bien ennuyeux hier. Mais, aujourd'hui,
je me suis promené, j'ai fait de l'exercice ; je me porte à ravir.
− Pour moi, je me suis levée tard, j'ai dormi longtemps ce matin, et j'ai fait
des rêves fatigants.
− Ah ! des rêves ? Croyez−vous aux rêves ?
− Quelle folie !
− Moi, j'y crois ; je parie que vous avez fait un rêve qui annonce quelque
événement tragique.
− Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes rêves.
Pourtant, je me rappelle... dans mon rêve j'ai vu Massigny ; ainsi vous
voyez que ce n'était rien de bien amusant.
− Massigny ? J'aurais cru, au contraire, que vous auriez beaucoup de plaisir
à le revoir ?
− Pauvre Massigny !
− Pauvre Massigny ?
− Auguste, dites−moi, je vous en prie, ce que vous avez ce soir Il y a dans
votre sourire quelque chose de diabolique. vous avez l'air de vous moquer
de vous−même.
− Ah ! voilà que vous me traitez aussi mal que me traitent les vieilles
douairières, vos amies.
− Oui, Auguste, vous avez aujourd'hui la figure que vous avez avec les
gens que vous n'aimez pas.
− Méchante ! allons, donnez−moi votre main. ” Il lui baisa la main avec
une galanterie ironique et ils se regardèrent fixement pendant une minute.
Saint−Clair baissa les yeux le premier et s'écria : .
“ Qu'il est difficile de vivre en ce monde sans passer pour méchant ! Il
faudrait ne jamais parler d'autre chose que du temps ou de la chasse, ou
bien discuter avec vos vieilles amies le budget de leurs comités de
bienfaisance. ” Il prit un papier sur une table :
“ Tenez, voici le mémoire de votre blanchisseuse de fin. Causons
là−dessus, mon ange : comme cela, vous ne direz pas que je suis méchant.
− En vérité, Auguste, vous m'étonnez...
− Cette orthographe me fait penser à une lettre que j'ai trouvée ce matin. Il
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 18
faut vous dire que j'ai rangé mes papiers, car j'ai de l'ordre de temps en
temps. Or donc, j'ai retrouvé une lettre d'amour que m'écrivait une
couturière dont j'étais amoureux quand j'avais seize ans.
Elle a une manière à elle d'écrire chaque mot, et toujours la plus
compliquée. Son style est digne de son orthographe. Eh bien, comme j'étais
alors tant soit peu fat, je trouvai indigne de moi d'avoir une maîtresse qui
n'écrivît pas comme Sévigné. Je la quittai brusquement.
Aujourd'hui, en relisant cette lettre, j'ai reconnu que cette couturière devait
avoir un amour véritable pour moi.
− Bon ! une femme que vous entreteniez ?...
− Très magnifiquement : à cinquante francs par mois.
Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension trop forte, car il disait qu'un
jeune homme qui a de l'argent se perd et perd les autres.
− Et cette femme, qu'est−elle devenue ?
− Que sais−je ?... Probablement elle est morte à l'hôpital.
− Auguste... si cela était vrai, vous n'auriez pas cet air insouciant.
− S'il faut dire la vérité, elle s'est mariée à un honnête homme ; et, quand
on m'a émancipé, je lui ai donné une petite dot.
− Que vous êtes bon !... Mais pourquoi voulez−vous paraître méchant ?
− Oh ! je suis très bon... Plus j'y songe, plus je me persuade que cette
femme m'aimait réellement... Mais alors je ne savais pas distinguer un
sentiment vrai sous une forme ridicule.
− vous auriez dû m'apporter votre lettre. Je n'aurais pas été jalouse... Nous
autres femmes, nous avons plus de tact que vous, et nous voyons tout de
suite au style d'une lettre, si l'auteur est de bonne foi, ou s'il feint une
passion qu'il n'éprouve pas.
− Et cependant combien de fois vous laissez−vous attraper par des sots ou
des fats ! ” En parlant il regardait le vase étrusque, et il y avait dans ses
yeux et dans sa voix une expression sinistre que Mathilde ne remarqua
point.
“ Allons donc ! vous autres hommes, vous voulez tous passer pour des don
Juan. vous vous imaginez que vous faites des dupes, tandis que souvent
vous ne trouvez que des dofla Juana, encore plus rouées que vous.
− Je conçois qu'avec votre esprit supérieur mesdames, vous sentez un sot
d'une lieue. Aussi je ne doute pas que votre ami Massigny qui était sot et
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 19
fat, ne soit mort vierge et martyr..
− Massigny ? Mais il n'était pas trop sot, et puis il y a des femmes sottes. Il
faut que je vous conte une histoire sur Massigny... Mais ne vous l'ai−je pas
déjà contée, dites−moi ?
− Jamais, répondit Saint−Clair d'une voix tremblante.
− Massigny, à son retour d'Italie, devint amoureux de moi. Mon mari le
connaissait ; il me le présenta comme un homme d'esprit et de goût. Ils
étaient faits l'un pour l'autre. Massigny fut d'abord très assidu ; il me
donnait comme de lui des aquarelles qu'il achetait chez Schroth, et me
parlait musique et peinture avec un ton de supériorité tout à fait
divertissant. Un jour il m'envoya une lettre incroyable. Il me disait, entre
autres choses, que j'étais la plus honnête, femme de Paris ; c'est pourquoi il
voulait être mon amant. Je montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions
deux folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un soir, nous
avions quelques visites, entre autres Massigny. Ma cousine me dit : "Je
vais vous lire une déclaration d'amour que j'ai reçue ce matin. " Elle prend
la lettre et la lit au milieu des éclats de rire... Le pauvre Massigny. ”
Saint−Clair tomba à genoux en poussant un cri de joie. Il saisit la main de
la comtesse, et la couvrit de baisers et de larmes. Mathilde était dans la
dernière surprise, et crut d'abord qu'il se trouvait mal. Saint−Clair ne
pouvait dire que ces mots : “ Pardonnez−moi ! pardonnez−moi ! ” Enfin il
se releva. Il était radieux.
Dans ce moment, il était plus heureux que le jour où Mathilde lui dit pour
la première fois : “ Je vous aime. ” “ Je suis le plus fou et le plus coupable
des hommes, s'écria−t−il ; depuis deux jours, je te soupçonnais... et je n'ai
pas cherché une explication avec toi...
− Tu me soupçonnais !... Et de quoi ?
− Oh ! je suis un misérable !... On m'a dit que tu avais aimé Massigny, et...
−Massigny ! ” et elle se mit à rire ; puis, reprenant aussitôt son sérieux :
“Auguste, dit−elle, pouvez−vous être assez fou pour avoir de pareils
soupçons, et assez hypocrite pour me les cacher ! ” Une larme roulait dans
ses yeux.
“ Je t'en supplie, pardonne−moi.
− Comment ne te pardonnerais−je pas, cher ami ?...
Mais d'abord laisse−moi te jurer..
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 20
− Oh ! je te crois, je te crois, ne me dis rien.
− Mais au nom du Ciel, quel motif a pu te faire soupçonner une chose aussi
improbable ?
− Rien, rien au monde que ma mauvaise tête... et...
vois−tu, ce vase étrusque, je savais qu'il t'avait été donné par Massigny... ”
La comtesse joignit les mains d'un air d'étonnement ; puis elle s'écria, en
riant aux éclats :
“ Mon vase étrusque ! mon vase étrusque ! ” Saint−Clair ne put s'empêcher
de rire lui−même, et cependant de grosses larmes coulaient le long de ses
joues. Il saisit Mathilde dans ses bras, et lui dit :
“ Je ne te lâche pas que tu ne m'aies pardonné.
− Oui, je te pardonne, fou que tu es ! dit−elle en l'embrassant tendrement.
Tu me rends bien heureuse aujourd'hui ; voici la première fois que je te
vois pleurer et je croyais que tu ne pleurais pas. ” Puis, se dégageant de ses
bras, elle saisit le vase étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher.
(C'était une pièce rare et inédite. On y voyait peint, avec trois couleurs, le
combat d'un Lapithe contre un Centaure. ) Saint−Clair fut, pendant
quelques heures, le plus honteux et le plus heureux des hommes.
“ Eh bien, dit Roquantin, au colonel Beaujeu qu'il rencontra le soir chez
Tortoni, la nouvelle est−elle vraie ?
− Trop vraie, mon cher, répondit le colonel d'un air triste.
− Contez−moi donc comment cela s'est passé.
− Oh ! fort bien, Saint−Clair a commencé par me dire qu'il avait tort, mais
qu'il voulait essuyer le feu de Thémines avant de lui faire des excuses. Je
ne pouvais que l'approuver Thémines voulait que le sort décidât lequel
tirerait le premier. Saint−Clair a exigé que ce fût Thémines. Thémines a
tiré : j'ai vu Saint−Clair tourner une fois sur lui−même, et il est tombé raide
mort. J'ai déjà remarqué, dans bien des soldats frappés de coups de feu, ce
tournoiement étrange qui précède la mort.
− C'est fort extraordinaire, dit Roquantin. Et Thémines, qu'a−t−il fait ?
− Oh ! ce qu'il faut faire en pareille occasion. Il a jeté son pistolet à terre
d'un air de regret. Il l'a jeté si fort, qu'il en a cassé le chien. C'est un pistolet
anglais de Manton ; je ne sais s'il pourra trouver à Paris un arquebusier qui
soit capable de lui en refaire un. ”
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 21
La comtesse fut trois ans entiers sans voir personne ; hiver comme été, elle
demeurait dans sa maison de campagne, sortant à peine de sa chambre, et
servie par une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint−Clair, et à
laquelle elle ne disait pas deux mots par jour.
Au bout de trois ans, sa cousine Julie revint d'un long voyage ; elle força la
porte et trouva la pauvre Mathilde si maigre et si pâle, qu'elle crut voir le
cadavre de cette femme qu'elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle
parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à l'emmener à Hyères. La
comtesse y languit encore trois ou quatre mois, puis elle mourut d'une
maladie de poitrine causée par des chagrins domestiques, comme dit le
docteur M... qui lui donna des soins.
1830
Le Vase Etrusque
Le Vase Etrusque 22
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