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Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829
Champollion le Jeune (Jean-Francois Champollion)
The Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en
1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Francois Champollion]
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Title: Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie en 1828 et 1829
Author: Champollion le Jeune [Jean-Francois Champollion]
Release Date: January 21, 2004 [EBook #10764]
Language: French
Character set encoding: ASCII
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'EGYPTE ***
Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and PG Distributed
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http://gallica.bnf.fr.
LETTRES
ECRITES
D'EGYPTE ET DE NUBIE
EN 1828 ET 1829
PAR
CHAMPOLLION LE JEUNE
NOUVELLE EDITION
1868
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AVERTISSEMENT
Les lettres dont j'offre aujourd'hui une nouvelle edition au public ont
ete ecrites par mon pere, Champollion le jeune, pendant le cours du
voyage qu'il fit en Egypte et en Nubie, dans les annees 1828 et 1829.
Elles donnent ses impressions sur le vif, au jour le jour, et c'est
encore, au dire des personnes competentes, le meilleur et le plus sur
guide pour bien connaitre les monuments et l'ancienne civilisation de la
vallee du Nil. Elles furent successivement adressees a son frere et
inserees en partie dans le _Moniteur universel_, pendant que mon pere,
poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archeologiques qu'on
admire au musee egyptien du Louvre, dont il fut le fondateur, et
recueillait les documents precieux qu'il n'eut pas le temps de mettre en
lumiere, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut enleve a la science
et au glorieux avenir qui lui etait reserve.
En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au
departement des manuscrits de la Bibliotheque royale, publia, chez
Firmin Didot, une edition de ces lettres dont il possedait les
originaux. C'est cette edition, epuisee depuis longtemps deja, que je
reproduis dans le present volume.
Les savants qui ont marche dans la voie de Champollion le jeune m'ont
atteste que, malgre les progres obtenus depuis trente ans dans la
science qu'il a fondee, ces lettres etaient encore d'une utilite
serieuse et d'un grand interet; c'est cette conviction, unie a un vif
sentiment de respect pour la memoire de mon pere, qui m'a engagee a
faire cette nouvelle edition.
Z. CHERONNET-CHAMPOLLION.
Paris, le 15 septembre 1867.
MEMOIRE
SUR
UN PROJET DE VOYAGE LITTERAIRE
EN EGYPTE
PRESENTE AU ROI EN 1827
PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE
On peut considerer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos
connaissances reelles sur l'ancienne Egypte, que les recherches des
savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de resultats complets,
de documents certains qu'a l'egard du seul systeme d'_architecture_
suivi, pendant une si longue serie de siecles, dans ce pays ou les arts
ont commence; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront
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irrevocablement nos idees a cet egard ne sont point encore publies, et
qu'il reste, de plus, a reconnaitre les regles qui determinaient le
choix des ornements et des decorations, selon la destination donnee a
chaque genre d'edifice. Ce point important pour la science ne peut etre
eclairci que sur les lieux et par des personnes versees dans la
connaissance des symboles et du culte egyptiens, car les plus simples
ornements de cette architecture sont des emblemes parlants; et telle
frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition
calculee pour l'oeil seulement, renferme un precepte, une date, ou un
fait historique.
Les doctrines le plus generalement adoptees sur _l'art egyptien_, et sur
le degre d'avancement auquel ce peuple etait reellement parvenu, soit en
sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles
decouvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces
doctrines ne peuvent etre ramenees au vrai et assises sur des fondements
solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands edifices
publics de Thebes et des autres capitales de l'Egypte. C'est aussi
l'unique moyen de decider clairement l'importante question que des
esprits diversement prevenus agitent encore si vivement, celle de la
transmission des arts de l'Egypte a la Grece.
Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Egyptiens ne
s'etendent encore que sur les parties purement materielles; les
monuments de petites proportions nous font bien connaitre les noms et
les attributs des divinites principales; mais comme ces memes monuments
proviennent tous des catacombes et des sepultures, nous n'avons de
renseignements detailles que pour les personnages mystiques protecteurs
des morts, et presidant aux divers etats de l'ame apres sa separation du
corps. La religion des hautes classes, qui differait de celle des
tombeaux, n'est retracee que dans les sanctuaires des temples et les
chapelles des palais: sur ces edifices couverts interieurement et
exterieurement de bas-reliefs colories, charges de legendes
innombrables, relatives a chaque personnage mythologique dont ils
retracent l'image, les divinites egyptiennes de tous les ordres,
hierarchiquement figurees et mises en rapport, sont accompagnees de leur
genealogie et de tous leurs titres, de maniere a faire completement
connaitre leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions
que chacune d'elles etait censee remplir dans le systeme theologique
egyptien. Il reste donc encore a reconnaitre sur les constructions de
l'Egypte, la partie la plus relevee et la plus importante de la
mythologie egyptienne.
Toutes les branches si variees des _arts_, et tous les procedes de
l'_industrie egyptienne_ sont encore loin de nous etre connus. On a bien
recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives a un certain
nombre de metiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie,
la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du
charron, du forgeron, du cordonnier, de l'emailleur, etc., etc., etc.;
mais les voyageurs qui ont dessine ces tableaux ont, pour la plupart,
neglige les legendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux
n'etait en etat de lire, sur les monuments ou ces tableaux ont ete
copies, les dates precises de l'epoque ou ces divers arts furent
pratiques. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment
d'origine egyptienne, propres a l'Egypte, ou s'ils ont ete introduits
par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et
les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore
ici une question tres-importante a eclaircir pour l'histoire de
l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et
d'un interet bien plus releve.
"Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et
ethnographiques, des scenes domestiques qui peignent les moeurs de la
nation et celles des souverains, etc., _il demande precisement les
objets qui sont le moins eclaircis._" Ainsi s'exprimait, il y a douze
ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingues de l'Allemagne; et
tout ce qu'on a publie depuis, loin de remplir cette importante lacune,
n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent
seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de series immenses
de bas-reliefs, que les grands edifices de l'Egypte offrent encore,
sculptee dans tous ses details, l'histoire entiere de ses plus grands
souverains, et que des compositions d'une immense etendue y retracent
les epoques les plus glorieuses de l'histoire des Egyptiens; car ce
peuple a voulu qu'on put lire sur les murs des palais l'histoire de ses
plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait ose sculpter
sur la pierre de si grands objets et de si vastes details.
L'Europe savante connait l'existence de cet amas de richesses
historiques: son ardent desir serait d'en etre mise en possession. Elle
a juge que nos progres dans les etudes egyptiennes demandent qu'un
gouvernement eclaire se hate d'envoyer enfin en Egypte des personnes
devouees a la science et convenablement preparees, pour recueillir, tant
qu'ils subsistent encore, les innombrables et precieux documents que la
magnificence egyptienne inscrivit jadis sur les edifices dont les masses
imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que
la barbarie, toujours croissante, detruit systematiquement ces
respectables temoins d'une antique civilisation, hate de tous ses voeux
le moment ou des copies fideles de ces inscriptions et de ces
bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude
les plus anciennes pages des annales du monde, en perpetuant ainsi les
temoignages si nombreux et si authentiques traces sur tant de monuments
dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage litteraire en Egypte
est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.
Mais ce n'est point a l'histoire seule de l'Egypte que le voyage propose
dans ce Memoire doit fournir des lumieres qu'on chercherait vainement
autre part que dans les palais de Thebes: c'est la qu'existent
egalement, et nous en avons la certitude, des notions aussi desirables
qu'inesperees, sur tous les peuples qui, des les premiers temps de la
civilisation humaine, jouaient un role important en Afrique et dans
l'Asie occidentale. Les principales expeditions des Pharaons contre les
nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec
l'Egypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptees sur les monuments
eriges par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le
nombre des soldats, les noms des villes assiegees et prises, les noms
des fleuves traverses, ceux des pays soumis, la quotite des tributs
imposes aux peuples vaincus; et les noms des objets precieux enleves a
l'ennemi sont ecrits sur des tableaux qui representent ces trophees de
la victoire. Ces bas-reliefs, entremeles de longues inscriptions
explicatives, sont d'autant plus utiles a connaitre que les artistes
egyptiens ont rendu avec une admirable fidelite la physionomie, le
costume et toutes les habitudes des peuples etrangers qu'ils ont eu a
combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'etude directe de
cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, a
des epoques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des
Pharaons en rivalisant avec l'Egypte, pour lui disputer l'empire de cet
ancien monde que nous n'apercevons encore qu'a travers mille
incertitudes, mais dont la realite, deja demontree, n'en est pas moins
surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scenes a
des epoques beaucoup plus rapprochees de nous que ne le voulait un
esprit de systeme plus hardi que raisonne.
On ne saurait fixer l'importance des decouvertes historiques que peut
amener une etude approfondie des bas-reliefs qui decorent les edifices
antiques de l'Egypte, et surtout ceux de Thebes, sa vieille capitale. Ce
pays s'est en effet trouve en relation directe avec tous les grands
peuples connus de l'antiquite: si ses venerables monuments nous montrent
une foule de peuples a demi sauvages du continent africain, vaincus et
deposant aux pieds des Pharaons l'or, les matieres precieuses, les
oiseaux rares et les animaux curieux de l'interieur d'un pays encore si
peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes
des Egyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations
asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-etre),
nations qui combattent avec des armes egales et des moyens tout aussi
avances que ceux des Egyptiens, leurs rivaux. Nous savons, a n'en point
douter, que les temples et les palais de l'Egypte offrent les images et
des inscriptions contemporaines des rois ethiopiens qui ont conquis
l'Egypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont
momentanement interrompu la longue et brillante succession. On y
recueillera les annales des rois egyptiens les plus renommes, tels que
les Osimandyas, Amosis, les Rhamses, les Thouthmosis; ailleurs celles
des Pharaons Sesonchis, Osorchon, Sevechus, Tharaca, Apries et Nechao,
que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie a
la tete d'armees innombrables. On reunira les copies du peu de monuments
eleves sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxes; on
notera les lieux ou se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de
son frere, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui
releva l'Egypte foulee par le gouvernement militaire des Perses. On
eclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions
monumentales se terminera en recueillant, sur les memes edifices qui ont
precede tant d'empires, leur ont survecu, et qui ont vu passer tant de
gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernee par les
empereurs. Ainsi les monuments de l'Egypte conservent des inscriptions
qui se lient a l'histoire ancienne tout entiere, et en recelent une
grande partie que les ecrivains ne nous ont point conservee: c'est
donner une idee de l'immense moisson de faits et des documents qu'un
gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux etudes
solides, en ordonnant l'execution d'un voyage auquel sont directement
interesses les progres de toutes les sciences historiques. Ajoutons
enfin que ce voyage, ou l'on pourra etudier et comparer entre elles le
nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de
l'Egypte, avancerait avec une merveilleuse rapidite nos connaissances
sur l'ecriture hieroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute a cet
egard, des lumieres qu'on ne pourrait peut-etre point obtenir d'une
etude de plusieurs siecles faite en Europe sur les seuls monuments
egyptiens que le hasard y ferait transporter a l'avenir. Sous ce point
de vue seul, les resultats du voyage projete seraient inappreciables.
Les travaux des Francais qui firent partie de l'expedition d'Egypte
n'ont fait que preparer l'Europe savante a de tels resultats, en lui
montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments
historiques, tout ce qu'elle doit desirer encore, et tout ce qu'on peut
attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront
l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits
et jeter tant de lumieres sur l'obscurite des temps antiques, etaient
impossibles alors. On n'avait, en effet, a la fin du siecle dernier et
dans les premieres annees du siecle present, aucune donnee positive sur
le systeme des ecritures egyptiennes; aussi les membres de la Commission
d'Egypte, et la plupart des voyageurs qui ont marche sur leurs traces,
persuades peut-etre qu'on n'arriverait jamais a l'intelligence des
signes hieroglyphiques, ont-ils attache moins d'interet a copier avec
exactitude les longues inscriptions en caracteres sacres qui
accompagnent les figures mises en scene dans les bas-reliefs
historiques; il les ont presque toujours negligees, et souvent meme, en
copiant quelques scenes de ces bas-reliefs, on s'est contente de marquer
seulement la place occupee par ces legendes. C'etait cependant, sinon
pour cette epoque, du moins pour l'avenir, la partie la plus
interessante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de
reconnaissance a ces voyageurs pour nous avoir appris, a n'en pouvoir
douter, qu'il ne depend plus que de notre volonte de recueillir, par
exemple, dans le palais de Karnac a Thebes, l'histoire des conquetes de
plusieurs rois, et probablement aussi celle de la delivrance de l'Egypte
du joug des Pasteurs ou Hykschos, evenement auquel se rattachent la
venue et la captivite des Hebreux; dans les sculptures de Kalabsche, le
tableau des conquetes de Rhamses II a l'interieur de l'Afrique; dans les
galeries du palais de Medinet-Abou, les expeditions de Rhamses-Meiamoun
contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts
faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Amenophis II; dans le palais de
Kourna, ceux de Mandouei et Ousirei, etc.; enfin, dans les palais de
Louqsor, les edifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les
details les plus circonstancies sur les conquetes du grand Sesostris,
tant en Asie qu'en Afrique.
De nos jours, des dessins de la totalite de ces grandes scenes
historiques, qui s'eclairent les unes par les autres, et surtout des
copies exactes des inscriptions hieroglyphiques qu'on y a melees en si
grand nombre, acquerraient un prix infini et realiseraient, sinon en
totalite, du moins en tres-grande partie, les hautes esperances qu'y
rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le
mecanisme de l'ecriture hieroglyphique sont assez avancees, et l'on a
reconnu le sens d'un nombre de caracteres assez considerable, pour
retirer sur-le-champ, avec une certitude entiere, les faits principaux
et les plus precieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces
inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,
avec les connaissances nouvellement acquises sur les ecritures de
l'ancienne Egypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre
classique, par un petit nombre de personnes bien preparees, produira
incontestablement des resultats scientifiques tels qu'on eut en vain ose
les esperer dans le temps meme que l'Egypte, au pouvoir d'une armee
francaise, etait livree aux recherches d'une foule de savants qui ont
beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathematiques,
mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour
exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que
la fortune des armes livrait a leur examen. La France guerriere a fait
connaitre a fond l'Egypte moderne, sa constitution physique, ses
productions naturelles, et les differents genres de monuments qui la
couvrent: c'est aussi a la France, jouissant de la faveur de la paix, si
propice au progres des sciences et de la civilisation nouvelle, a
recueillir les souvenirs graves sur ces monuments temoins d'une
civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une
terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour eclairer l'Europe
encore a demi sauvage lorsque l'Egypte etait deja dechue de sa premiere
splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques
origines.
Apres cet expose sommaire des motifs generaux du voyage, il reste a
indiquer l'ordre detaille des travaux que doivent executer les personnes
chargees de cette entreprise litteraire.
1 deg. Visiter un a un tous les monuments antiques de style egyptien, en
faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux
que les voyageurs ont negliges ou n'ont point suffisamment etudies.
2 deg. Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dedicatoires donnant
l'epoque precise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours
l'epoque ou ont ete executees les differentes parties de la decoration.
C'est, en d'autres termes, recueillir les elements positifs de
l'histoire et de la chronologie de l'art en Egypte.
3 deg. Copier avec soin, dans tous leurs details et avec leurs couleurs
propres, les images des differentes _divinites_ auxquelles chaque temple
etait dedie. Recueillir les inscriptions religieuses relatives a ces
divinites, et tous les titres divers qui leur sont donnes.
4 deg. Copier surtout les tableaux mythologiques ou plusieurs divinites sont
mises en scene.
5 deg. Dessiner les bas-reliefs representant les diverses ceremonies
religieuses, et tous les instruments de culte.
Ces divers travaux auront pour resultat de faire connaitre a fond
l'ensemble du culte egyptien, source de toutes les religions paiennes de
l'Occident, et serviront a demontrer les nombreux emprunts que la
religion des Grecs fit a celle de l'Egypte. On terminera ainsi les
dissidences qui partagent les savants sur une matiere mise en discussion
avant de posseder les elements indispensables pour en eclaircir les
difficultes.
6 deg. Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures
representant les divers souverains de l'Egypte, et avec tous les details
de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des
reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'epoque la plus ancienne,
offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.
7 deg. Rechercher dans les palais de Thebes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans
tous les genres d'edifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les
dessiner avec soin, figures et legendes, et copier les longues
inscriptions historiques qui les suivent ou les separent.
8 deg. Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se
rapporte a la vie publique et privee des Pharaons.
9 deg. Dessiner dans les catacombes de Thebes ou des autres villes
egyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives a la _vie civile_
des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,
les metiers et la vie interieure des Egyptiens; faire le recueil des
costumes des diverses castes, etc.
10 deg. Copier les inscriptions votives, gravees sur la plate-forme des
temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les
fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimee.
11 deg. Recueillir toutes les _legendes royales_, sculptees sur les
edifices, avec leurs diverses variantes, et preciser le lieu ou elles se
lisent, pour determiner ainsi l'anciennete relative de chaque portion
d'un meme edifice, et l'etat soit progressif, soit retrograde de l'art.
12 deg. Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et
tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimees soit sur ces memes
sculptures, soit dans leur voisinage, pour demontrer sans replique
l'epoque assez recente de ces compositions, que l'esprit de systeme
s'obstine encore, malgre des demonstrations palpables, a considerer
comme remontant a des siecles fort anterieurs aux temps veritablement
historiques. On fixera egalement ainsi l'opinion encore incertaine des
savants a l'egard du point reel d'avancement auquel les Egyptiens
avaient porte la science de l'astronomie.
13 deg. On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caracteres
hieroglyphiques_ de formes differentes, en notant les couleurs de chacun
d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il
sera possible de tous les caracteres employes dans l'ecriture sacree des
Egyptiens.
14 deg. On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit a
confirmer, soit a etendre nos connaissances, relativement a la langue et
aux diverses ecritures de l'ancienne Egypte.
15 deg. Il est du plus pressant interet pour les etudes historiques et
philologiques de chercher dans les ruines de l'Egypte des _decrets
bilingues_, semblables a celui que porte la pierre de Rosette. Ces
steles existaient en tres-grand nombre dans les temples egyptiens des
trois ordres. Des fouilles seront donc dirigees dans l'enceinte de ces
temples, pour decouvrir de tels monuments, par le secours desquels le
dechiffrement des textes hieroglyphiques ferait un pas immense.
16 deg. Le directeur du voyage ferait aussi executer des _fouilles_ sur les
points ou il serait possible de rencontrer des monuments historiques de
divers genres: ceux des objets trouves et qui meriteraient quelque
attention seraient emportes pour etre places au _Musee royal du Louvre_,
si ces objets etaient d'ancien style egyptien, et au _Cabinet des
antiques de la Bibliotheque royale_, si ces objets etaient des medailles
et des pierres gravees, ou autres monuments de style grec ou romain. Les
_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musee des
antiques du Louvre.
17 deg. On pourrait faire egalement, a Thebes et dans toutes les autres
parties de l'Egypte, des achats d'objets interessants pour les
_collections_ royales; on pourrait completer ainsi avec avantage les
diverses series de monuments antiques qui existent dans ces
etablissements.
18 deg. On desire depuis longtemps que des personnes instruites dans les
langues orientales visitent les couvents de la vallee des lacs de Natron
et de la Haute-Egypte, et examinent les livres coptes ou autres que
renferment les _bibliotheques des moines chretiens_, lesquelles peuvent
contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait etre faite avec
soin pendant le voyage, et il serait facile peut-etre d'acquerir des
manuscrits interessants a peu de frais.
19 deg. Quelques voyageurs en Egypte ont parle d'inscriptions en _caracteres
inconnus_, tracees ou gravees sur quelques monuments; on s'attacherait a
les recueillir, precisement parce qu'elles sont considerees comme
inconnues. Il en serait de meme des _manuscrits_ ou _inscriptions en
phenicien_, dont il n'existe encore qu'un tres-petit nombre en Europe,
ainsi que des inscriptions en caracteres persepolitains ou
_cuneiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entierement connu,
quoique les monuments ou ils sont employes ne soient pas tres-rares. La
decouverte des hieroglyphes phonetiques a concouru a accroitre cet
alphabet au moyen d'une courte inscription en caracteres cuneiformes et
en caracteres egyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient
soigneusement copiees.
20 deg. Il manque a la Bibliotheque du Roi quelques-uns des plus utiles
ouvrages de la _litterature arabe_. On aurait peut-etre l'occasion de
les acquerir a un prix convenable.
Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Egypte.
Pour l'executer, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi.
LETTRES
ECRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE
Lyon, le 18 juillet 1828.
Me voici arrive a Lyon en tres-bonne sante. J'ai trouve notre ami M.
Artaud pret a me recevoir, et je me suis etabli dans son musee.
J'ai trouve dans celui de la ville, entre autres morceaux curieux, une
statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, representant le dieu Nil,
morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon _Pantheon_:
c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir
rencontree.
M. Artaud a ecrit aujourd'hui a M. Sallier d'Aix, pour l'informer de mon
prochain passage par cette ville. Je m'attends donc a faire une bonne
recolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux jours
s'il le faut.
Toulon, 25 juillet 1828.
Je suis arrive ici hier au soir en parfaite sante et apres un voyage
moins penible que la saison d'ete et le ciel de Provence ne pouvaient le
faire supposer. Partis d'Aix a trois heures du matin, nous etions a
Toulon sur les six heures du soir; je me suis a peine apercu de la
chaleur pendant la route, grace aux fourrures en laine dont je suis
couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: _Qui pare le
froid pare le chaud_, doit etre emane comme tant d'autres de la sagesse
des nations.
Il m'a ete impossible d'ecrire d'Aix comme j'en avais le projet: le
cabinet de M. Sallier m'a occupe pendant les deux jours que j'ai passes
dans cette vieille ville. J'y ai trouve quelques pieces importantes que
j'ai copiees ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second jour que
M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus egyptiens non
funeraires, dans lequel j'ai trouve: 1 deg. un long papyrus en fort mauvais
etat, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le tout en
belle ecriture hieratique; 2 deg. deux rouleaux contenant des especes d'odes
ou litanies a la louange d'un Pharaon; 3 deg. un rouleau dont les premieres
pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de
Rhamses-Sesostris en style biblique, c'est-a-dire sous la forme d'une
ode dialoguee, entre les dieux et le roi.
Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps
que j'ai donne a son examen m'a convaincu que c'est un vrai tresor
historique. J'en ai tire les noms d'une quinzaine de nations vaincues,
parmi lesquelles sont specialement nommes les Ioniens, _Iouni, Iavani_,
et les Lyciens, _Louka_, ou _Louki_; plus les Ethiopiens, les Arabes,
etc. Il est parle de leurs chefs emmenes en captivite, et des
impositions que ces pays ont supportees. Ce manuscrit a pleinement
justifie mon idee sur le groupe qui qualifie les noms de pays etrangers,
et ceux de personnages en langues etrangeres. J'ai releve avec soin tous
ces noms de peuples vaincus, qui, etant parfaitement lisibles et en
ecriture hieratique, me serviront a reconnaitre ces memes noms en
hieroglyphes sur les monuments de Thebes, et a les restituer, s'ils sont
effaces en partie.
Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hieratique porte sa date a
la derniere page. Il a ete ecrit (dit le texte) _l'an IX, au mois de
Paoni_, du regne de Rhamses le Grand. Je me propose d'etudier a fond ce
papyrus, a mon retour d'Egypte.
M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois
pierres qui portent les fragments du decret romain relatif au prix des
denrees et marchandises; je l'aurais faite moi-meme, mais,
malheureusement, on a rempli en platre durci les lettres du texte: on
les fera laver et nettoyer.
Toulon, le 29 juillet.
J'ai recu la premiere lettre de Paris, attendue deja avec impatience. Ma
serie de numeros ne commencera qu'apres l'embarquement, et ma premiere
sera datee des domaines de Neptune, car j'espere que nous rencontrerons
en route quelque batiment revenant en Europe, et qu'il sera possible de
le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes
seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que
dans deux mois au plus tot, les departs d'Alexandrie pour France etant
extremement rares. Notre corvette, destinee a convoyer les batiments
marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non
qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le
commerce avec l'Egypte est dans un etat complet de torpeur; l'Egypte
elle-meme n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, que nos
relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir,
du reste, des nouvelles positives sur notre position a l'egard de
l'Egypte, car je recois a l'instant un rendez-vous au lazaret, de la
part de M. Leon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en trente-trois jours.
Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou esperer; le ton de sa
lettre est d'ailleurs tres-rassurant, et je n'en augure que de bonnes
nouvelles.
Nos Parisiens sont arrives ce matin; et nos Toscans le soir, apres un
voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde a
traverser le cordon sanitaire etabli a la frontiere du Piemont par le
roi de Sardaigne, qui, trompe par les exagerations d'un capitaine
marchand de Marseille, debarque a Genes, s'est imagine que la peste
ravageait la Provence; les regiments ont marche pour occuper tous les
debouches des Alpes, et les lettres et journaux venant de France sont
taillades et passes au vinaigre. Il est connu en Italie que nous mourons
ici et a Marseille par centaines: tandis que le temps est superbe, grace
a une brise d'ouest qui rafraichit l'air et nous jettera en pleine mer
en moins d'une heure.
La mer promet d'etre excellente. J'ai deja essaye mon estomac, et je le
crois assez bien amarine, ayant couru la rade en barque par une mer
assez grosse.
30 juillet.
Il m'a ete impossible de voir M. de Laborde; la brise etait trop forte
pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite
embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain a une
heure: mais a cette heure-la, je serai deja loin de Toulon, puisque
notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros
effets sont a bord, et nous sommes prets a dire adieu a la terre ferme.
On me fait esperer de toucher en Sicile. J'ai demande a l'amiral qu'il
permit au commandant de nous debarquer quelques heures a Agrigente; cela
est accorde. C'est a la mer a nous le permettre maintenant. Si elle est
bonne, j'ecrirai a l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de
Jupiter.
Adieu; soyez sans inquietude, les dieux de l'Egypte veillent sur nous.
En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 aout 1828.
Je vais essayer d'ecrire malgre le mouvement du vaisseau, qui, pousse
par un vent a souhait, marche assez rapidement vers la cote occidentale
de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.
Jusqu'ici la traversee a ete des plus heureuses, et le plus difficile
est fait: mon estomac a subi toutes ses epreuves, et je me trouve
parfaitement bien maintenant. Le repos force dont on jouit sur le
batiment, et l'impossibilite de s'y occuper avec quelque suite, ont
tourne au profit de ma sante, et je me porte a merveille.
Je ne parlerai point des deux jours passes, n'ayant eu sous les yeux que
le ciel et la mer. Le tableau, quoique varie par quelques evolutions de
marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, presenterait trop
d'uniformite. La seche desolation des cotes de Sardaigne, pays bien
digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien
interessant.
Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de debarquer au milieu des
temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour
demain au soir, si Eole et Neptune veulent bien nous octroyer cette
douceur.
Du 4.
Nous ayons tourne, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et
couru la cote meridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous
ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on apercoit l'ile
de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme
malencontreux nous empeche d'avancer.
Du 5.
Apres une nuit passee a louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin,
a deux ou trois lieues de nous. Le vent s'etant enfin leve, le vaisseau
a passe devant les iles de Favignana et Levanzo; nous avions en
perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont
Eryx si vante dans l'Eneide. L'apres-midi, nous avons passe devant
Marsalla et salue devotement ses excellents vignobles: il s'est mele a
mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a depasse cette ville
qui fut la vieille Lilybee, le principal etablissement carthaginois en
Sicile. Cette cote meridionale est d'une beaute parfaite.
Du 6.
Je n'ai pu saluer les ruines de Selinonte, nous les avons rasees de
nuit. La cote est ici un peu plus seche, quoique pittoresque, et d'un
ton africain a faire plaisir. On a jete l'ancre dans la rade
d'Agrigente; la sont une foule de monuments grecs que nous desirons
visiter et etudier. Mais il est probablement decide que nous aurons le
deboire d'etre venus a quatre cents toises de ces temples sans pouvoir
meme les apercevoir. Nous payons cherement la sottise du capitaine
marseillais qui a repandu a Genes la nouvelle de la fameuse peste de
Marseille. Etant alles au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on
nous a repondu que des ordres de Palerme, arrives la veille, defendaient
expressement qu'on donnat pratique a aucun batiment venu des ports
meridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon etait un port du _nord_;
le bon Sicilien a repondu qu'il le savait tres-bien, mais que, n'ayant
aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre
de debarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province
d'Agrigente. On nous a promis une reponse pour demain a huit heures; et
nous avons regagne la corvette, la mort dans l'ame et sans l'esperance
d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien la jouer de malheur, et
je comprends enfin le supplice de Tantale.
Du 7, a six heures du matin.
Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout
espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et
demie d'ici a terre, pour tacher de la faire mettre a la poste a travers
toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous a faire plaisir,
bon appetit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous
traiter en pestiferes! Je rouvrirais ma lettre si j'avais a vous
annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'a deux milles
de distance; je serais si heureux de debarquer au milieu de ces
venerables ruines! Mais je n'ose y compter.
Si nous n'avons pas l'entree a huit heures, nous mettrons immediatement
a la voile, pour courir sur Malte.
Alexandrie, le 22 aout 1828.
Je hasarde ces lignes par un batiment toscan qui part demain pour
Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France
aussitot que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant
de l'Egle, lequel retourne en Europe et met a la voile mardi prochain,
je mets un n deg. 1 provisoire a celle-ci, reservant tous les details pour
la seconde, qui sera le veritable numero premier.
Je suis arrive le 18 aout dans cette terre d'Egypte, apres laquelle je
soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traite en mere tendre, et
j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne sante que j'y apporte.
J'ai pu boire de l'eau fraiche a discretion, et cette eau-la est de
l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nomme _Mahmoudieh_ en
l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.
J'ai pu voir M. Drovetti le soir meme de mon arrivee, et la j'ai appris
qu'il m'avait ecrit et conseille d'ajourner mon voyage. Depuis la date
de cette lettre, heureusement arrivee trop tard a Paris, les choses sont
bien changees. Vous devez connaitre deja les conventions pour
l'evacuation de la Moree, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et
signees il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon
voyage ne rencontrera aucun empechement; le pacha est informe de mon
arrivee, et il a bien voulu me faire dire que j'etais le bienvenu; je
lui serai presente demain ou apres-demain au plus tard. Tout se dispose
au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que
j'ai deja secoue tous les prejuges inspires par de pretendus historiens.
J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement
delicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'execution de nos
projets sur Alexandrie et ses environs est deja regle; ils comprennent
les obelisques dits de Cleopatre, dont nous aurons enfin une copie
exacte, et ensuite la colonne de Pompee; il faut savoir enfin a quoi
s'en tenir sur son inscription dedicatoire, et si elle porte le nom de
l'empereur _Diocletien_: nous en aurons une bonne empreinte.
Notre jeunesse est emerveillee de ce qu'elle a deja vu.... A ma
prochaine les details: la serie de mes lettres d'observation commencera
reellement avec elle....
Adieu.
LETTRES
ECRITES
D'EGYPTE ET DE NUBIE
EN 1828 ET 1829
PREMIERE LETTRE
Alexandrie, du 18 au 29 aout 1828.
Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, jour
de notre depart de Toulon sur la corvette du roi _l'Egle_, commandee par
M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de fregate, jusqu'au 7 aout que nous avons
quitte la cote de Sicile apres une station de vingt-quatre heures, et
sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'apres les
informations parvenues de bonne source aux autorites siciliennes, nous
etions tous en proie a la _grande peste_ qui ravage Marseille, a ce
qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlemente avec des officiers
envoyes par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient qu'en
tremblant, a trente pas de distance; nous avons ete declares bien et
dument pestiferes, et il nous a fallu renoncer a descendre a terre, au
milieu des temples grecs les mieux conserves de toute la Sicile. Nous
remimes donc tristement a la voile, courant sur Malte, que nous
doublames le lendemain 8 aout au matin, en passant a une portee de canon
des iles Gozzo et Cumino, et de Cite-La-Valette, que nous avons
parfaitement vue dans ses details exterieurs.
C'est apres avoir reconnu successivement le plateau de la Cyrenaique et
le cap Rasat, et avoir longe de temps a autre la cote blanche et basse
de l'Afrique, sans etre trop incommodes par la chaleur, que nous
apercumes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la vieille
_Taposiris,_ nommee aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous approchions
ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous revelaient deja
la colonne de Pompee, toute l'etendue du Port-Vieux d'Alexandrie, la
ville meme dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et une
immense foret de mats de batiments, au travers desquels se montraient
les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entree de la passe, un coup de
canon de notre corvette amena a notre bord un pilote arabe qui dirigea
la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute surete au
milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvames la entoures de vaisseaux
francais, anglais, egyptiens, turcs et algeriens, et le fond de ce
tableau, veritable macedoine de peuples, etait occupe par les carcasses
des batiments orientaux echappes aux desastres de Navarin. Tout etait en
paix autour de nous, et voila, je pense, une preuve de la puissante
influence du vice-roi d'Egypte sur l'esprit de ses Egyptiens.
Nous en avions donc fini avec la mer, des le 18 a cinq heures du soir:
il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous separer de notre
commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable a tous egards, et des
autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont combles de
prevenances et de soins, et nous ont procure par leur instruction tous
les charmes de la plus agreable societe; mes compagnons et moi
n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.
A peine mouilles dans le port, plusieurs officiers superieurs des
vaisseaux francais vinrent a notre bord, et nous donnerent d'excellentes
nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine evacuation de la
Moree par les troupes d'Ibrahim, en consequence d'une convention
recente. On attend dans peu de jours la rentree de la premiere division
de l'armee egyptienne.
M. le chancelier du consulat-general de France voulut bien aussi venir a
notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se trouvait
heureusement a Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir meme, a six
heures, je me rendis a terre, avec notre brave commandant et mes
compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je
baisai le sol egyptien en le touchant pour la premiere fois, apres
l'avoir si longtemps desire. A peine debarques, nous fumes entoures par
des conducteurs d'anes (ce sont les fiacres du pays), et, montes sur ces
nobles coursiers, nous entrames dans Alexandrie.
Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en
donner une idee complete; ce fut pour nous comme une apparition des
antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs etroits bordes
d'echoppes, encombres d'hommes de toutes les couleurs, de chiens
endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous
les cotes et se melant a la voix glapissante des femmes, ou d'enfants a
demi nus; une poussiere etouffante, et par-ci par-la quelques seigneurs
magnifiquement habilles, maniant habilement de beaux chevaux richement
harnaches, voila ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. Apres une
demi-heure de course sur nos anes et une infinite de detours, nous
arrivames chez M. Drovetti, dont l'accueil empresse mit le comble a
toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivee au milieu
des circonstances actuelles, il nous en felicita cependant, et nous
donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune
difficulte; son credit, fruit de sa conduite noble, franche et
desinteressee, qui n'a jamais pour objet que le service de notre
monarque dont le nom est partout venere, et l'honneur de la France, est
une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore a
ses prevenances, en m'offrant un logement au palais de France, l'ancien
quartier-general de notre armee. J'y ai trouve un petit appartement
tres-agreable, c'est celui de Kleber, et ce n'est pas sans de vives
emotions que je me suis couche dans l'alcove ou a dormi le vainqueur
d'Heliopolis.
Du reste, le souvenir des Francais est partout dans Alexandrie, tant
notre influence y fut douce et equitable. En arrivant, j'ai entendu
battre la retraite par les tambours et les fifres egyptiens sur les
memes airs qu'a Paris. Toutes les anciennes marches francaises pour la
troupe ont ete adoptees par le Nizam-Gedid, et de vieux Arabes parlent
encore en francais. Il y a trois jours, allant de grand matin visiter
l'obelisque de Cleopatre, et au milieu des collines de sables qui
couvrent les debris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un Arabe
aveugle et age, conduit par un enfant: j'approchai, et l'aveugle,
informe que j'etais Francais, me dit aussitot ces propres mots en me
saluant de la main: _Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je n'ai
pas encore dejeune._ Ne pouvant ni ne voulant resister a une telle
eloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de France qui
me restaient; en les tatant il s'ecria aussitot: _Cela ne passe plus
ici, mon ami._ Je substituai a cette monnaie francaise une piastre
d'Egypte: _Ah! voila qui est bon, mon ami,_ ajouta-t-il; _je te
remercie, citoyen._ De telles rencontres dans le desert valent un bon
opera a Paris.
Je suis deja familiarise avec les usages et coutumes du pays; le cafe,
la pipe, la siesta, les anes, la moustache et la chaleur; surtout la
sobriete, qui est une veritable vertu a la table de M. Drovetti, ou nous
nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.
J'ai visite tous les monuments des environs; la colonne de Pompee n'a
rien de fort extraordinaire; j'y ai trouve cependant a glaner. Elle
repose sur un massif construit de debris antiques, et j'ai reconnu
parmi ces debris le cartouche de Psammetichus II. Je n'ai pas neglige
l'inscription grecque qui depend de la colonne, et sur laquelle existent
encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera
cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants cette
copie fidele qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument
historique. J'ai visite plus souvent les obelisques de Cleopatre,
toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un _bon
cabal_ (denomination provencale). De ces deux obelisques, celui qui est
debout a ete donne au Roi par le pacha d'Egypte, et j'espere qu'on
prendra les moyens necessaires pour faire transporter cet obelisque a
Paris. Celui qui est a terre appartient aux Anglais. J'ai deja copie et
fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hieroglyphiques. On en
aura donc, et pour la premiere fois, je puis le dire, un dessin exact.
Ces deux obelisques, a trois colonnes de caracteres sur chaque face, ont
ete primitivement eriges par le roi Moeris devant le grand temple du
Soleil a Heliopolis. Les inscriptions laterales sont de Sesostris, et
j'en ai decouvert deux autres tres-courtes, a la face est, qui sont du
successeur de Sesostris. Ainsi, trois epoques sont marquees sur ces
monuments; le de antique en granit rose, sur lequel chacun d'eux avait
ete place, existe encore; mais j'ai verifie, en faisant fouiller par mes
Arabes diriges par notre architecte M. Bibent, que ce de repose sur un
socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.
C'est le 24 aout, a huit heures du matin, que nous avons ete recus par
le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec
beaucoup de soin dans le gout des palais de Constantinople; ces
edifices, de belle apparence, sont situes dans l'ancienne ile du Phare.
Nous nous y sommes rendus en corps, precedes de M. Drovetti, tous
habilles au mieux, et les uns dans une caleche attelee de deux beaux
chevaux conduits habilement a toute bride dans les rues d'Alexandrie par
le cocher de M. Drovetti, et les autres montes sur des anes escortant la
caleche.
Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes entres
dans une vaste piece remplie de fonctionnaires, et nous avons ete
immediatement introduits dans une seconde salle, percee a jour: dans un
de ses angles, entre deux croisees, etait assise S.A., dans un costume
fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa
taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de
gaite qui surprend dans un personnage occupe de si grandes choses. Ses
yeux ont une expression tres-vive, et une magnifique barbe blanche
couvre sa poitrine. S.A., apres avoir demande de nos nouvelles, a bien
voulu nous dire que nous etions les bienvenus, et me questionner ensuite
sur le plan de mon voyage. Je l'ai expose sommairement, et j'ai demande
les firmans necessaires; ils m'ont ete accordes sur-le-champ, avec deux
chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite
parle des affaires de la Grece, et nous a fait part de la nouvelle du
jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livre a des Grecs
introduits dans sa chambre par des soldats infideles soudoyes. Quoique
fort age, Ahmed s'est vigoureusement defendu, a tue sept de ses
assassins, mais a succombe sous le nombre. Le vice-roi nous a fait
donner ensuite le cafe, et nous avons pris conge de S.A., qui nous a
accompagnes avec des saluts de main tres-bienveillants. C'est encore une
grace de plus dont nous sommes redevables aux bontes inepuisables de M.
Drovetti.
La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a ete recue aussi
le lendemain, 25 aout, par le vice-roi, presentee par M. Rosetti,
consul-general de Toscane. Elle a recu le meme accueil, les memes
promesses et la meme protection. L'Egypte, disait S.A., devait etre pour
nous comme notre pays meme; et je suis persuade que le vice-roi est
tres-flatte de la confiance que nos gouvernements ont mise dans son
caractere, en autorisant notre entreprise dans les circonstances
actuelles.
Je compte rester a Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps est
necessaire pour nos preparatifs. Les chaleurs du Caire, et une maladie
assez benigne qui y regne, baisseront en attendant. Le Nil haussera en
meme temps. J'ai deja bu largement de ses eaux que nous apporte le canal
construit par l'ordre du pacha, et nomme pour cela le _Mahmoudieh._ Le
fleuve sacre est en bon etat; l'inondation est assuree pour le pays bas;
deux coudees de plus suffiront pour le haut. Nous sommes d'ailleurs ici
comme dans une contree qui serait l'abrege de l'Europe, bien recus et
fetes par tous les consuls de l'Occident, qui nous temoignent le plus
vif interet. Nous avons ete tous reunis successivement chez MM. Acerbi,
Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de
Suede et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Mechain, consul de France a
Larnaka en Chypre, tres-recommandable sous tous les rapports, et l'un
des anciens de l'expedition francaise en Egypte.
Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des graces
infinies a la protection royale qui nous devance partout, et aux soins
inepuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.
Je suis rempli de confiance dans les resultats de notre voyage:
puissent-ils repondre aux voeux du gouvernement et a ceux de nos amis!
Je ne m'epargnerai en rien pour y reussir. J'ecrirai de toutes les
villes egyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons n'y
existent plus: je reserverai les details sur les magnificences de Thebes
pour notre venerable ami M. Dacier; ils seront peut-etre un digne et
juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits.
J'ai recu les lettres de Paris de la fin de juillet par le _Nisus,_
arrive en onze jours. Adieu.
DEUXIEME LETTRE
Alexandrie, le 14 septembre 1828.
Mon depart pour le Caire est definitivement arrete pour demain, tous nos
preparatifs etant heureusement termines, ainsi que ce que je puis
appeler l'organisation de l'expedition, chacun ayant sa part officielle
d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est charge de la sante
et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
ustensiles et engins; M. Lhote, des finances; M. Gaetano Rosellini, du
mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme a moi,
Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.
Deux batiments a voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand
_maasch_ du pays, et il a ete monte par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nomme
_l'Isis;_ l'autre est une _dahabie,_ ou cinq personnes logeront assez
commodement; j'en ai donne le commandement a M. Duchesne, en survivance
du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller a la chasse des
papillons dans le desert lybique. Cette _dahabie_ a recu le nom
d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux deesses les
plus joviales du Pantheon egyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous
arreterons qu'a _Kerioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et a
_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Sais. Je dois ces politesses a la patrie du
ruse Psammetichus et du brutal Apries; enfin, je verrai s'il reste
quelques debris de Siouph a _Saouafe,_ ou naquit Amasis, et a Sais,
quelques traces du college ou Platon et tant d'autres Grecs _allerent a
l'ecole._
Notre sante se soutient, et l'epreuve du climat d'Alexandrie, qui est
une ville toute lybique, est d'un tres-bon augure. Nous sommes tous
enchantes de notre voyage, et heureux d'avoir echappe aux depeches
telegraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise
apparence ont toutes tourne pour nous; quelques difficultes inattendues
sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
serons heureux partout.
Je viens a l'instant (huit heures du soir) de prendre conge du vice-roi.
S.A. a ete on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priee d'agreer notre
gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
vice-roi a repondu que les princes chretiens traitant ses sujets avec
distinction, la reciprocite etait pour lui un devoir. Nous avons parle
hieroglyphes, et il m'a demande une traduction des inscriptions des
obelisques d'Alexandrie. Je me suis empresse de la lui promettre, et
elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
chancelier du consulat de France. S.A. a desire savoir jusqu'a quel
point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assure que nous
trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprime ma
reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il
les repoussait d'une maniere fort aimable; ces bons musulmans nous ont
traites avec une franchise qui nous charme. Adieu.
[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAIS.]
TROISIEME LETTRE
Au Caire, le 27 septembre 1828.
C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitte Alexandrie, apres
avoir arbore le pavillon de France. Nous avons pris le canal nomme
_Mahmoudieh_, auquel ont travaille MM. Coste et Masi; il suit la
direction generale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais il fait beaucoup
moins de detours, et se rend plus directement au Nil, en passant entre
le lac Mareotis, a droite, et celui d'_Edkou_, a gauche. Nous
debouchames dans le fleuve, le 15 de tres-bonne heure, et je concus des
lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant les
sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et
sont frappes de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d'arbres
de toute espece, au-dessus desquels s'elevent les centaines de minarets
des nombreux villages qui sont disperses sur cette terre de
predilection. Ce spectacle est veritablement enchanteur, et la renommee
de la fertilite de la campagne d'Egypte n'est point exageree.
Le fleuve est immense, et les rives en sont delicieuses. Nous fimes une
courte halte a _Fouah_, ou nous arrivames a midi. A sept heures et demie
du soir, nous depassames _Desouk_; c'est le lieu ou le respectable Salt
a expire il y a quelques mois. Le 16, a six heures du matin, je trouvai,
en m'eveillant, le _maasch_ amarre dans le voisinage de _Ssa-el-Hagar_,
ou j'avais recommande d'aborder pour visiter les ruines de Sais, devant
lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (_Voyez la planche N deg. 1._)
Nos fusils sur l'epaule, nous gagnames le village qui est a une
demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chasserent en chemin, et
firent lever deux chacals, qui s'echapperent a toutes jambes a travers
les coups de fusils. Nous nous dirigeames sur une grande enceinte que
nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui
couvrait une partie des terrains, nous forca de faire quelques detours,
et nous passames sur une premiere _necropole_ egyptienne, batie en
briques crues. Sa surface est couverte de debris de poterie, et j'y
ramassai quelques fragments de figurines funeraires: la grande enceinte
n'etait abordable que par une porte forcee tout a fait moderne. Je
n'essayerai point de rendre l'impression que j'eprouvai apres avoir
depasse cette porte, et en trouvant sous mes yeux des masses enormes de
80 pieds de hauteur, semblables a des rochers dechires par la foudre ou
par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette
immense circonvallation, et reconnus encore des constructions
egyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large et 5
d'epaisseur. C'etait aussi une _necropole,_ et cela nous expliqua une
chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs
momies les villes situees dans la Basse-Egypte, et loin des montagnes.
Cette seconde necropole de Sais, dans les debris colossaux de laquelle
on reconnait encore plusieurs etages de petites chambres funeraires (et
il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de
longueur, et pres de 500 de large. Sur les parois de quelques-unes des
chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait a
renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits
_canopes_. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre eux.
A droite et a gauche de cette necropole existent deux monticules, sur
l'un desquels nous avons trouve des debris de granit rose, de granit
gris, de beau gres rouge et de _marbre blanc,_ dit de Thebes. Cette
derniere particularite interessera particulierement notre ami Dubois,
qui a tant travaille sur les matieres employees dans les monuments de
l'antiquite; des legendes de Pharaons sont sculptees sur ce marbre
blanc, et j'en ai recueilli de beaux echantillons.
Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces edifices sont
vraiment etonnantes. Le parallelogramme, dont les petits cotes n'ont pas
moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de
tour. La hauteur de cette muraille peut etre estimee a 80 pieds, et son
epaisseur mesuree est de 54 pieds: on pourrait donc y compter les
grandes briques par millions.
Cette circonvallation de geant me parait avoir renferme les principaux
edifices sacres de _Sais_. Tous ceux dont il reste des debris etaient
des _necropoles_; et, d'apres les indications fournies par Herodote,
l'enceinte que j'ai visitee renfermerait les tombeaux d'_Apries_ et des
rois _saites_ ses ancetres. De l'autre cote de ceux-ci serait le
monument funeraire de l'usurpateur _Amasis_. La partie de l'enceinte,
vers le Nil, a pu aisement contenir le grand temple de Neith, la grande
deesse de Sais; et nous avons donne la chasse a coups de fusil a des
chouettes, oiseau sacre de Minerve ou Neith, que les medailles de Sais
et celles d'Athenes sa fille portent pour armes parlantes. A quelques
centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des
collines qui couvrent une troisieme necropole. Elle etait celle des gens
de qualite: on y a deja fouille, et j'y ai vu un enorme sarcophage en
basalte vert, celui d'un gardien des temples sous _Psammetichus II_.
M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la depense
serait trop considerable, et le monument n'est pas assez important pour
la risquer. A mon retour en Basse-Egypte, je ferai faire des fouilles
sur ce point-la et sur quelques autres, si l'etat des fonds me le
permet. Cette derniere remarque est importante; avec peu de fonds on
peut faire beaucoup, et je serais afflige de quitter ce pays sans avoir
pu assurer, a peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, les
plus propres a enrichir nos collections royales et a eclairer les
travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien
m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilite incontestable.
[Illustration: RESTAURATION DES RUINES DE SAIS. _d 'apres Herodote._
1. _Grande Necropole ou Memnonia._
2. _Tombeau d'Apries et des rois Saites._
3. _Tombeau d'Amasis._
4. _Tombeaux divins._
5 6. _Pylones._
7. _Temple de Neith??_
8. _Obelisques d'Amasis._
9. _Temenos du Temple._
10. _Colosses d'Amasis._
11. _Androsphynxs d'Amasis._
12. _Propylon d'Amasis._
13. _Enceinte generale de l'Hieron._]
Cette premiere visite a Sais ne sera pas la derniere; je quittai ce
lieu, a six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous passames
devant _Schabour_. Le 18, a neuf heures du matin, nous fimes halte a
_Nader_, ou des Almeh nous donnerent un concert vocal et instrumental,
suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A
midi et demi, nous etions devant _Tharraneh_, ou je vis des monticules
de natron, transportes des lacs qui le produisent. Le soir, nous
depassames _Mit-Salameh_, triste village assis dans le desert libyque;
et, faute de vent, nous passames une partie de la nuit sur la rive
verdoyante du Delta, pres du village d'_Aschmoun_. Le 19 au matin, nous
vimes enfin les Pyramides, dont on pouvait deja apprecier les masses,
quoique nous fussions a huit lieues de distance. A une heure trois
quarts, nous arrivames au sommet du Delta (_Bathn-el-Bakarah_, le
Ventre-de-la-Vache), a l'endroit meme ou le fleuve se partage en deux
branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique,
et la largeur du Nil etonnante. A l'occident, les Pyramides s'elevent au
milieu des palmiers; une multitude de barques et de batiments se
croisent dans tous les sens; a l'orient, le village tres-pittoresque de
_Schorafeh_; dans la direction d'Heliopolis: le fond du tableau est
occupe par le mont _Mokattam_, que couronne la citadelle du Caire, et
dont la base est cachee par la foret de minarets de cette grande
capitale. A trois heures, nous vimes le Caire plus distinctement: c'est
la que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne arrivee.
L'orateur etait accompagne de deux camarades habilles d'une facon
tres-bizarre: des bonnets en pain de sucre, barioles de couleurs
tranchantes; des barbes et d'enormes moustaches d'etoupe blanche; des
langes etroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur corps;
et chacun d'eux s'etait ajuste d'enormes accessoires en linge blanc
fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques,
figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs d'ancien
style. Quelques minutes apres, notre _maasch_ donna sur un banc de
sable, et fut arrete tout court; nos matelots se jeterent au Nil pour le
degager, en se servant du nom d'_Allah_, et bien plus efficacement de
leurs larges et robustes epaules; la plupart de ces mariniers sont des
Hercules admirablement tailles, d'une force etonnante, et ressemblant,
quand ils sortent du fleuve, a des statues de bronze nouvellement
coulees. Ce travail d'une demi-heure suffit pour degager le batiment.
Nous passames devant _Embabeh_, et apres avoir salue le champ de
bataille des Pyramides, nous abordames au port de _Boulaq_, a cinq
heures precises. La journee du 20 se passa en preparatifs de depart pour
le Caire, et plusieurs convois d'anes et de chameaux transporterent en
ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais
fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et
enfourchant nos anes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je partis
pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman
etait avec moi, et toute la jeunesse paradait a ma suite: je m'apercus
que cela ne deplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: _Fransaoui_
(Francais) avec une certaine satisfaction.
Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-la et le lendemain
etaient ceux de la fete que les musulmans celebraient pour la naissance
du Prophete. La grande et importante place d'_Ezbekieh_, dont
l'inondation occupe le milieu, etait couverte de monde entourant les
baladins, les danseuses, les chanteuses, et de tres-belles tentes sous
lesquelles on pratiquait des actes de devotion. Ici, des musulmans assis
lisaient en cadence des chapitres du Coran; la, trois cents devots,
ranges en lignes paralleles, assis, mouvant incessamment le haut de leur
corps en avant et en arriere comme des poupees a charniere, chantaient
en choeur, _La Ilah ill Allah_ (Il n'y a point d'autre dieu que Dieu);
plus loin, cinq cents energumenes, debout, ranges circulairement et se
sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de leur
poitrine epuisee, le nom d'_Allah_, mille fois repete, mais d'un ton si
sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus
infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs
du Tartare. A cote de ces religieuses demonstrations, circulaient les
musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes de
tout genre etaient en pleine activite: ce melange de jeux profanes et de
pratiques religieuses, joint a l'etrangete des figures et a l'extreme
variete des costumes, formait un spectacle infiniment curieux, et que je
n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversames une partie de
la ville pour gagner notre logement.
On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort bien; et
ces rues de 8 a 10 pieds de largeur, si decriees, me paraissent
parfaitement bien calculees pour eviter la trop grande chaleur. Sans
etre pavees, elles sont d'une proprete fort remarquable. Le Caire est
une ville tout a fait monumentale; la plus grande partie des maisons est
en pierre, et a chaque instant on y remarque des portes sculptees dans
le gout arabe; une multitude de mosquees, plus elegantes les unes que
les autres, couvertes d'arabesques du meilleur gout, et ornees de
minarets admirables de richesse et de grace, donnent a cette capitale un
aspect imposant et tres-varie. Je l'ai parcourue dans tous les sens, et
je decouvre chaque jour de nouveaux edifices que je n'avais pas encore
soupconnes. Graces a la dynastie des _Thouloumides_, aux califes
_Fathimites_, aux sultans _Ayoubites_ et aux mamelouks _Baharites_, le
Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie
ait detruit ou laisse detruire en tres-grande partie les delicieux
produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes premieres
devotions dans la mosquee de _Thouloum_, edifice du IXe siecle, modele
d'elegance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, quoique a
moitie ruine. Pendant que j'en considerais la porte, un vieux _cheik_ me
fit proposer d'entrer dans la mosquee: j'acceptai avec empressement,
et, franchissant lestement la premiere porte, on m'arreta tout court a
la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; j'avais
des bottes, mais j'etais sans bas; la difficulte etait pressante. Je
quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir a mon janissaire pour
envelopper mon pied droit, un autre mouchoir a mon domestique nubien
Mohammed, pour mon pied gauche, et me voila sur le parquet en marbre de
l'enceinte sacree; c'est sans contredit le plus beau monument arabe qui
reste en Egypte. La delicatesse des sculptures est incroyable, et cette
suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai
ici ni des autres mosquees, ni des tombeaux des califes et des sultans
mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus magnifique
encore que la premiere; cela me menerait trop loin, et c'en est assez de
la vieille Egypte, sans m'occuper de la nouvelle.
Lundi 22 septembre, je montai a la citadelle du Caire, pour rendre
visite a Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus estimes
par le vice-roi. Il me recut fort agreablement, causa beaucoup avec moi
sur les monuments de la Haute-Egypte, et me donna quelques conseils pour
les etudier plus a l'aise. En sortant de chez le gouverneur, je
parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs enormes de gres,
portant un bas-relief ou est figure le roi _Psammetichus II_, faisant la
dedicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres blocs
epars, et qui ont appartenu au meme monument de Memphis d'ou ces
pierres ont ete apportees, m'ont offert une particularite fort curieuse.
Chacune de ces pierres, parfaitement dressees et taillees, porte une
_marque_ constatant sous quel roi le bloc a ete tire de la carriere; la
legende royale, accompagnee d'un titre qui fait connaitre la destination
du bloc pour Memphis, est gravee dans une aire carree et creuse. J'ai
recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: _Psammetichus II_,
_Apries_, son fils, et _Amasis_, successeur de ce dernier: ces trois
legendes nous donnent donc la duree de la construction de l'edifice dont
ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais
royal du fameux _Salahh-Eddin_ (le sultan Saladin), le chef de la
dynastie des Ayoubites; un incendie a devore les toits, il y a quatre
ans, et, depuis quelques mois, on demolit parfois ce qui reste de ce
grand et beau monument: j'ai pu reconnaitre une salle carree, la
principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rose, portant
encore les traces de la dorure epaisse qui couvrait leur fut, sont
debout, et leurs enormes chapiteaux de sculpture arabe, imitation
grossiere de vieux chapiteaux egyptiens, sont entasses sur les
decombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutes a ces colonnes
grecques ou romaines, sont tires de blocs de granit enleves aux ruines
de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures
hieroglyphiques: j'ai meme trouve sur l'un d'entre eux, a la partie qui
joignait le fut a la colonne, un bas-relief representant le roi
_Nectanebe_, faisant une offrande aux dieux. Dans une de mes courses a
la citadelle, ou je suis alle plusieurs fois pour faire dessiner les
debris egyptiens, j'ai visite le fameux _puits de Joseph_, c'est-a-dire
le puits que le grand _Saladin_ (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait creuser
dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai
vu aussi la menagerie du pacha, consistant en un lion, deux tigres et un
elephant; je suis arrive trop tard pour voir l'hippopotame vivant: la
pauvre bete venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant sa
sieste sans precaution; mais j'en ai vu la peau empaillee a la turque,
et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai visite
avant-hier _Mahammed-Bey_, defterdar (tresorier) du pacha. Il m'a fait
montrer la maison qu'il construit a Boulaq sur le Nil, et dans les
murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, _d'assez
beaux bas-reliefs egyptiens_, venant de Sakkarah; c'est un pas fort
remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renomme pour son
opposition a la reforme.
J'ai trouve ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, et, parmi les
etrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Felix, Anglais, qui
s'occupent beaucoup d'hieroglyphes, et qui me comblent de bontes. Je
n'ai encore fait aucune acquisition; je presume que notre arrivee a fait
hausser le prix des antiquites; mais cela ne peut durer longtemps. Je
pars demain ou apres pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire cette
annee; nous debarquerons pres de _Mit-Rahineh_ (le centre des ruines de
la vieille ville), ou je m'etablirai; je pousserai de la des
reconnaissances sur _Sakkarah, Dahschour_ et toute la plaine de
_Memphis_, jusqu'aux grandes pyramides de _Giseh_, d'ou j'espere dater
ma prochaine lettre. Apres avoir couru le sol de la seconde capitale
egyptienne, je mets le cap sur Thebes, ou je serai vers la fin
d'octobre, apres m'etre arrete quelques heures a Abydos et a Denderah.
Ma sante est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il est vrai
que je suis un homme tout nouveau: ma tete rasee est couverte d'un
enorme turban; je suis completement habille a la turque, une belle
moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend a mon cote; ce
costume est tres-chaud, et c'est justement ce qui convient en Egypte; on
y sue a plaisir et l'on s'y porte de meme. Les Arabes me prennent
partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la
parole a celle des habits; je debrouille mon arabe, et a force de
jargonner, on ne me prendra plus pour un debutant. J'ai deja recueilli
des coquilles du Nil pour M. de Ferussac ... J'attends impatiemment des
lettres de Paris ... Adieu.
QUATRIEME LETTRE
Sakkarah, le 5 octobre 1828.
Nous sommes restes au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du meme
jour nous avons couche dans notre _maasch_, afin de mettre a la voile le
lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le
1er octobre, nous passames la nuit devant le village de _Massarah_, sur
la rive orientale du Nil, et le lendemain, a six heures du matin, nous
courumes la plaine pour atteindre de grandes carrieres que je voulais
visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposee, et precisement en
face, doit etre sortie de leurs vastes flancs. La journee fut
excessivement penible; mais je visitai presque une a une toutes les
cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est crible. J'ai
constate que ces carrieres de beau calcaire blanc ont ete exploitees a
toutes les epoques, et j'ai trouve: 1 deg. une inscription datee du mois de
Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2 deg. une seconde inscription de
l'an VII, meme mois, d'un Ptolemee, qui doit etre _Soter Ier_, puisqu'il
n'y a pas de surnom; 3 deg. une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un
des insurges contre les Perses; enfin, deux de ces carrieres et les plus
vastes ont ete ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le pere de la
dix-huitieme dynastie, comme portent textuellement deux belles steles
sculptees a meme dans le roc, a cote des deux entrees. Ces memes steles
indiquent aussi que les pierres de cette carriere ont ete employees aux
constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, a Memphis,
et cette indication donne la date de ces memes temples bien connus de
l'antiquite. J'ai trouve aussi, dans une autre carriere, pour l'epoque
pharaonique, deux monolithes traces a l'encre rouge sur les parois, avec
une finesse extreme et une admirable surete de main: la corniche de l'un
de ces monolithes, qui n'ont ete que mis en projet, sans commencement
d'execution, porte le prenom et le nom propre de _Psammetichus Ier_.
Ainsi, les carrieres de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et
_Massarah_, ont ete exploitees sous les Pharaons, les Perses, les
Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient
a leur voisinage des capitales successives de l'Egypte, _Memphis,
Fosthat_ et le _Caire_. Rentres le soir dans nos vaisseaux, comme les
Grecs venant de livrer un assaut a la ville de Troie, mais plus heureux
qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre a la voile
pour _Bedrechein_, village situe a peu de distance, sur le bord
occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partimes pour
l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passe le
village de _Bedrechein_, qui est a un quart d'heure dans les terres, on
s'apercoit qu'on foule le sol antique d'une grande cite, aux blocs de
granit disperses dans la plaine, et a ceux qui dechirent le terrain et
se font encore jour a travers les sables, qui ne tarderont pas a les
recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahineh_,
s'elevent deux longues collines paralleles, qui m'ont paru etre les
eboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme
celle de Sais, et renfermant jadis les principaux edifices sacres de
Memphis. C'est dans l'interieur de cette enceinte que nous avons vu le
grand colosse exhume par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce
monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus
agreablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture
egyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas
moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombe la face
contre terre, ce qui a conserve le visage parfaitement intact. Sa
physionomie suffit pour me le faire reconnaitre comme une statue de
Sesostris, car c'est en grand le portrait le plus fidele du beau
Sesostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la
ceinture, confirmerent mon idee, et il n'est plus douteux qu'il existe,
a Turin et a Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai
fait dessiner cette tete avec un soin extreme, et relever toutes les
legendes. Ce colosse n'etait point seul; et si j'obtiens des fonds
speciaux pour des fouilles en grand a Memphis, je puis repondre, en
moins de trois mois, de peupler le Musee du Louvre de statues des plus
riches matieres et du plus grand interet pour l'histoire. Ce colosse,
devant lequel sont de grandes substructions calcaires, etait, selon
toute apparence, place devant une grande porte et devait avoir des
pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le
temps me manquera. Un peu plus loin et sur le meme axe, existent encore
de petits colosses du meme Pharaon, en granit rose, mais en fort mauvais
etat. C'etait encore une porte.
Au nord du colosse exista un temple de Venus (_Hathor_), construit en
calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du cote de l'orient: j'ai
continue des fouilles commencees par Caviglia; le resultat a ete de
constater dans cet endroit meme l'existence d'un temple orne de
colonnes-pilastres accouplees et en granit rose, et dedie a _Phtha_ et a
_Hathor_ (Vulcain et Venus), les deux grandes divinites de Memphis, par
Rhamses le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du cote de
l'est, une vaste necropole semblable a celle que j'ai reconnue a Sais.
C'est le 4 octobre que je suis venu camper a _Sakkarah_, car nous sommes
sous la tente; une d'elles est occupee par nos domestiques; tous les
soirs, sept ou huit Bedouins choisis d'avance font la garde de nuit et
les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on
les traite en hommes.
J'ai visite ici, a Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetiere
de Memphis, parseme de pyramides et de tombeaux violes. Cette localite,
grace a la rapace barbarie des marchands d'antiquites, est presque tout
a fait nulle pour l'etude: les tombeaux ornes de sculptures sont, pour
la plupart, devastes, ou recombles apres avoir ete pilles. Ce desert est
affreux; il est forme par une suite de petits monticules de sable
produits des fouilles et des bouleversements, le tout parseme
d'ossements humains, debris des vieilles generations. Deux tombeaux
seuls ont attire notre attention, et m'ont dedommage du triste aspect de
ce champ de desolation. J'ai trouve, dans l'un d'eux, une serie
d'oiseaux sculptes sur les parois, et accompagnes de leurs noms en
hieroglyphes; cinq especes de gazelles avec leurs noms; et enfin
quelques scenes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux
cuisiniers exercant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du
fruit de ces decouvertes ... Adieu.
CINQUIEME LETTRE
Au pied des pyramides de Gizeh, le 8 octobre 1828.
J'ai transporte mon camp et mes penates a l'ombre des grandes pyramides,
depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du
monde, sept chameaux et vingt anes ont transporte nous et nos bagages a
travers le desert qui separe les pyramides meridionales de celles de
Gizeh, les plus celebres de toutes, et qu'il me fallait voir enfin avant
de partir pour la Haute-Egypte. Ces merveilles ont besoin d'etre
etudiees de pres pour etre bien appreciees; elles semblent diminuer de
hauteur a mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs
de pierre dont elles sont formees qu'on a une idee juste de leur masse
et de leur immensite. Il y a peu a faire ici, et lorsqu'on aura copie
des scenes de la vie domestique, sculptees dans un tombeau voisin de la
deuxieme pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront nous
prendre a Gizeh, et nous cinglerons a force de voiles pour la
Haute-Egypte, mon veritable quartier-general. Thebes est la, et on y
arrive toujours trop tard.
Sauf un peu de fatigue de la journee d'hier, nous nous portons fort
bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.
SIXIEME LETTRE
A Beni-Hassau, le 5; et a Monfaloutli, le 8 novembre 1828.
Je comptais etre a Thebes le 1er novembre; voici deja le 5, et je me
trouve encore a _Beni-Hassan_. C'est un peu la faute de ceux qui ont
deja decrit les hypogees de cette localite, et en ont donne une si mince
idee. Je comptais expedier ces grottes en une journee; mais elles en ont
pris quinze, sans que j'en eprouve le moindre regret; je vais reprendre
mon recit de plus haut.
Ma derniere lettre etait datee des grandes pyramides, ou je suis, reste
campe trois jours, non pour ces masses enormes et de si peu d'effet
lorsqu'on les voit de pres, mais pour l'examen et le depouillement des
grottes sepulcrales creusees dans le voisinage. Une, entre autres, celle
d'un certain _Eimai_, nous a fourni une serie de bas-reliefs
tres-curieux pour la connaissance des arts et metiers de l'ancienne
Egypte, et je dois donner un soin tres-particulier a la recherche des
monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands
tableaux de bataille des palais de Thebes. J'ai trouve autour des
pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands
personnages, mais peu d'inscriptions d'un tres-grand interet.
Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et
gagner notre ancien campement de Sakkarah, a travers le desert, et de la
notre _flotte_, mouillee a _Bedrechein_, ou nous arrivames le soir meme,
grace a nos infatigables baudets et aux chameaux qui portaient tout
notre bagage. Nous mimes a la voile pour la Haute-Egypte, et ce ne fut
que le 20 octobre, apres avoir eprouve tout l'ennui du calme plat et du
manque total de vent du nord, que nous arrivames a _Minieh_, d'ou je fis
partir tout de suite, apres une visite a la filature de coton, montee en
machines europeennes, et apres l'achat de quelques provisions
indispensables. On se dirigea sur _Saouadeh_ pour voir un hypogee grec
d'ordre _dorique_, deja decrit. De la nous cinglames vers
_Zaouyet-el-Maietin_, ou nous fumes rendus le 20 meme au soir; la
existent quelques hypogees decores de bas-reliefs relatifs a la vie
domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait
d'interessant, et nous ne les quittames que le 23 au soir, pour courir a
_Beni-Hassan_ a la faveur d'une bourrasque, a laquelle nous dumes d'y
arriver le meme jour vers minuit.
A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens etant alles, en
eclaireurs, visiter les grottes voisines, rapporterent qu'il y avait
peu a faire, vu que les peintures etaient a peu pres effacees. Je montai
neanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogees, et je fus
agreablement surpris de trouver une etonnante serie de peintures
parfaitement visibles jusque dans leurs moindres details, lorsqu'elles
etaient mouillees avec une eponge, et qu'on avait enleve la croute de
poussiere fine qui les recouvrait et qui avait donne le change a nos
compagnons. Des ce moment on se mit a l'ouvrage, et par la vertu de nos
echelles et de l'admirable eponge, la plus belle conquete que
l'industrie humaine ait pu faire, nous vimes se derouler a nos yeux la
plus ancienne serie de peintures qu'on puisse imaginer, toutes relatives
a la vie civile, aux arts et metiers, et ce qui etait neuf, a la _caste
militaire_. J'ai fait, dans les deux premiers hypogees, une moisson
immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les
deux tombes les plus reculees vers le nord; ces deux hypogees, dont
l'architecture et quelques details interieurs ont ete mal reproduits,
offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux
voisins), que la porte de l'hypogee est precedee d'un portique taille a
jour dans le roc, et forme de colonnes qui ressemblent, a s'y meprendre
a la premiere vue, au _dorique_ grec de Sicile et d'Italie. Elles sont
cannelees, a base arrondie, et presque toutes d'une belle proportion.
L'interieur des deux derniers hypogees etait ou est encore soutenu par
des colonnes semblables: nous y avons tous vu le veritable type du vieux
_dorique grec_, et je l'affirme sans craindre d'etablir mon opinion sur
des monuments du temps romain, car ces deux hypogees, les plus beaux de
tous, portent leur date et appartiennent au regne d'_Osortasen_,
deuxieme roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par consequent remontent
au IXe siecle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux
portiques, encore intact, celui de l'hypogee d'un chef administrateur
des terres orientales de l'Heptanomide, nomme _Nehothph_, est compose de
ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les
beaux temples grecs-doriques.
Les peintures du tombeau de _Nehothph_ sont de veritables _gouaches_,
d'une finesse et d'une beaute de dessin fort remarquables: c'est ce que
j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Egypte; les animaux, quadrupedes,
oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de _verite_,
que les copies coloriees que j'en ai fait prendre ressemblent aux
gravures coloriees de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: nous
aurons besoin de l'affirmation des quatorze temoins qui les ont vues,
pour qu'on croie en Europe a la fidelite de nos dessins, qui sont d'une
exactitude parfaite.
C'est dans ce meme hypogee que j'ai trouve un tableau du plus haut
interet: il represente quinze prisonniers, hommes, femmes ou enfants,
pris par un des fils de _Nehothph_, et presentes a ce chef par un scribe
royal, qui offre en meme temps une feuille de papyrus, sur laquelle est
relatee la date de la prise, et le nombre des captifs, qui etait de
trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute
particuliere, a nez aquilin pour la plupart, etaient blancs
comparativement aux Egyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en
jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la _couleur de chair_. Les
hommes et les femmes sont habilles d'etoffes tres-riches, peintes
(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames grecques
sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la
chaussure des femmes captives peintes a _Beni-Hassan_ ressemblent a
celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouve sur la robe d'une
d'elles l'ornement enroule si connu sous le nom de _grecque_, peint en
rouge, bleu et noir, et trace verticalement. Ces details piqueront la
curiosite et reveilleront l'interet de nos archeologues et celui de
notre ami M. Dubois, que j'ai regrette, ici plus qu'ailleurs, de n'avoir
pas a mes cotes, parce que notre opinion sur l'avancement de l'art en
Egypte y trouve des preuves _archi-authentiques_. Les hommes captifs, a
barbe pointue, sont armes d'arcs et de lances, et l'un d'entre eux tient
en main une _lyre grecque_ de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je le
crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure,
voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de leurs
habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe siecle
avant J.-C., peints avec fidelite par des mains egyptiennes. J'ai fait
copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute
particuliere: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.
Les quinze jours passes a _Beni-Hassan_ ont ete monotones, mais
fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogees dessiner,
colorier et ecrire, en donnant une heure au plus a un modeste repas,
qu'on nous apportait des barques, pris a terre sur le sable, dans la
grande salle de l'hypogee, d'ou nous apercevions, a travers les colonnes
en _dorique primitif_, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; le
soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du
repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le
lendemain.
Cette vie de tombeaux a eu pour resultat un portefeuille de dessins
parfaitement faits et d'une exactitude complete, qui s'elevent deja a
plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon voyage
d'Egypte serait deja bien rempli, a l'architecture pres, dont je ne
m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas ete visites ou connus. Voici
un _petit crayon_ de mes conquetes: cette note sera divisee par
matieres, alphabetiquement rangees comme l'est mon portefeuille pendant
le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins deja faits, et de
pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du meme genre.
1 deg. AGRICULTURE.--Dessins representant le labourage avec les boeufs ou a
bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les beliers, et non
par les _porcs_, comme le dit Herodote; cinq sortes de charrues; le
piochage, la moisson du ble; la moisson du lin; la mise en gerbes de ces
deux especes de plantes; la mise en meule, le battage, le mesurage, le
depot en grenier; deux dessins de grands greniers sur des plans
differents; le lin transporte par des anes; une foule d'autres travaux
agricoles, et entre autres la recolte du lotus; la culture de la vigne,
la vendange, son transport, l'egrenage, le pressoir de deux especes,
l'un a force de bras et l'autre a mecanique, la mise en bouteilles ou
jarres, et le transport a la cave; la fabrication du vin cuit, etc.; la
culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la
culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux
suivants, avec legendes hieroglyphiques explicatives; plus l'_intendant
de la maison des champs_ et ses secretaires.
2 deg. ARTS ET METIERS.--Collection de tableaux, pour la plupart colories,
afin de bien determiner la nature des objets, et representant: le
sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le
peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre
peignant un tableau, avec son _chevalet_; des _scribes_ et commis aux
ecritures de toute espece; les ouvriers des carrieres transportant des
blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les operations; les
_marcheurs_ petrissant la terre avec les pieds, d'autres avec les mains;
la mise de l'argile en cone, le cone place sur le tour; le potier
faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la premiere _cuite_ au four,
la seconde au sechoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de cannes,
d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de
meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou
maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles a divers
metiers; le verrier et toutes ses operations; l'orfevre, le bijoutier,
le forgeron.
3 deg. CASTE MILITAIRE.--L'education de la caste militaire et tous ses
exercices gymnastiques, representes en plus de deux cents tableaux, ou
sont retracees toutes les poses et attitudes que peuvent prendre deux
habiles lutteurs, attaquant, se defendant, reculant, avancant, debout,
renverses, etc.; on verra par la si l'art egyptien se contentait de
figures de profil, les jambes unies et les bras colles contre les
hanches. J'ai copie toute cette curieuse serie de militaires nus,
luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures representant des
soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siege, la
_tortue_ et le _belier_, les punitions militaires, un champ de bataille,
et les preparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication des
lances, javelots, arcs, fleches, massues, haches d'armes, etc.
4 deg. CHANT, MUSIQUE ET DANSE.--Un tableau representant un concert vocal et
instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est
seconde par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq femmes,
et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opera tout
entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de _flute
traversiere_, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des danseurs
faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin,
une collection tres-curieuse de dessins representant les danseuses (ou
filles publiques de l'ancienne Egypte), dansant, chantant, jouant a la
paume, faisant divers tours de force et d'adresse.
5 deg. Un nombre considerable de dessins representant l'EDUCATION DES
BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espece, les vaches, les
veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les
chevriers, les gardeurs d'anes, les bergers et leurs moutons; des scenes
relatives a l'art veterinaire; enfin la basse-cour, comprenant
l'education d'une foule d'especes d'oies et de canards, et celle d'une
espece de cigogne qui etait domestique dans l'ancienne Egypte.
6 deg. Une premiere base du recueil ICONOGRAPHIQUE, comprenant les
_portraits_ des rois egyptiens et de grands personnages. Ce portefeuille
sera complete en Thebaide.
7 Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.--On y
remarque la _mourre_, le jeu de la _paille_, une sorte de _main-chaude_,
le _mail_, le jeu de _piquets plantes en terre_, divers jeux de force;
la chasse a la bete fauve, un tableau representant une grande chasse
dans le desert, et ou sont figurees quinze a vingt especes de
quadrupedes; tableaux representant le retour de la chasse; le gibier est
porte mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux representent la chasse
des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et
gouache avec toutes les couleurs et le faire de l'original; enfin, le
dessin en grand des divers pieges pour prendre les oiseaux; ces
instruments de chasse sont peints isolement dans quelques hypogees;
plusieurs tableaux relatifs a la peche: 1 deg. la peche a la ligne; 2 deg. a la
ligne avec canne; 3 deg. au trident ou au _bident_; 4 deg. au filet; plus la
preparation des poissons, etc.
8 JUSTICE DOMESTIQUE.--J'ai reuni sous ce titre une quinzaine de
dessins de bas-reliefs representant des delits commis par des
domestiques; l'arrestation du prevenu, son accusation, sa defense, son
jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et
l'execution, qui se borne a la bastonnade, dont proces-verbal est remis,
avec le corps du proces, entre les mains du maitre par l'intendant de la
maison.
9 deg. LE MENAGE.--J'ai reuni dans cette serie, deja fort nombreuse, tout ce
qui se rapporte a la vie privee ou interieure. Ces dessins fort curieux
representent: 1 deg. diverses maisons egyptiennes, plus ou moins
somptueuses; 2 deg. les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le
tout colorie, parce que les couleurs indiquent invariablement la
matiere; 3 deg. un superbe palanquin; 4 deg. des especes de chambres a portes
battantes, portees sur un traineau et qui ont servi de _voitures_ aux
anciens grands personnages de l'Egypte; 5 deg. les singes, chats et chiens
qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres
individus mal conformes, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient a
desopiler la rate des seigneurs egyptiens, aussi bien que, 1500 ans
apres, celle de nos vieux barons d'Europe; 6 deg. les officiers d'une grande
maison, intendants, scribes, etc.; 7 deg. les domestiques portant les
provisions de bouche de toute espece; les servantes apportant aussi
divers comestibles; 8 deg. la maniere de tuer les boeufs et de les depecer
pour le service de la maison; 9 deg. une suite de dessins representant des
_cuisiniers_ preparant des mets de diverses sortes; 10 enfin, les
domestiques portant les mets prepares a la table du maitre.
10 MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les
inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des
legendes royales, avec une date exprimee, que j'ai vus jusqu'ici.
11 deg. MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des differentes divinites,
dessinees en grand et coloriees d'apres les plus beaux bas-reliefs. Ce
recueil s'accroitra prodigieusement a mesure que j'avancerai dans la
Thebaide.
12 deg. NAVIGATION.--Recueil de dessins representant la construction des
batiments et barques de diverses especes, et les jeux des mariniers,
tout a fait analogues aux joutes qui ont lieu sur la Seine dans les
grands jours de fete.
13 deg. Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupedes_, d'_oiseaux_, de
_reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessines et colories avec
_toute fidelite_ d'apres les bas-reliefs peints ou les peintures les
mieux conservees. Ce recueil, qui compte deja pres de deux cents
individus, est du plus haut interet: les oiseaux sont magnifiques, les
poissons peints dans la derniere perfection, et on aura par la une idee
de ce qu'etait un hypogee egyptien un peu soigne. Nous avons deja
recueilli le dessin de plus de quatorze especes differentes de _chiens_
de garde ou de chasse, depuis le _levrier_ jusqu'au _basset a jambes
torses_; j'espere que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront
gre de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle egyptienne en aussi bon
ordre.
J'espere completer et etendre dignement ces diverses series, puisque je
n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument egyptien; les grands
edifices ne commencent en effet qu'a Abydos, et je n'y serai que dans
dix jours.
J'ai passe, le coeur serre, en face d'_Aschmounein_, en regrettant son
magnifique portique detruit tout recemment; hier, _Antinoe_ ne nous a
plus montre que des debris; tous ses edifices ont ete demolis; il ne
reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.
Je me suis console un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant
un fort interessant et dont personne n'a parle jusqu'ici. Nous avons
reconnu, dans une vallee deserte de la montagne arabique, vis-a-vis
_Beni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creuse dans le roc, dont la
decoration, commencee par _Thouthmosis IV_, a ete continuee par
_Mandouei_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orne de beaux bas-reliefs
colories, est dedie a la deesse _Pascht_ ou _Pepascht_, qui est la
_Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les geographes nous ont
indique a _Beni-Hassan_ la position nommee _Speos Artemidos_ (la Grotte
de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple,
creuse dans le roc (le speos de la deesse); et ce monument, qui ne
presente en scene que des images de _Bubastis_, la Diane egyptienne, est
cerne par divers hypogees de _chats sacres_ (l'animal de Bubastis);
quelques-uns sont creuses dans le roc, un, entre autres, construit sous
le regne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple,
sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats plies dans des
nattes et entremeles de quelques chiens; plus loin, entre la vallee et
le Nil, dans la plaine deserte, sont deux tres-grands entrepots de
momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.
Cette nuit j'arriverai a _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai
cette lettre aux autorites locales pour qu'elle soit envoyee au Caire,
de la a Alexandrie, et de la enfin en Europe; puisse-t-elle etre mieux
dirigee que les votres! car je n'ai rien recu d'Europe depuis mon depart
de Toulon. Ma sante se soutient, et j'espere que le bon air de Thebes
m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.
SEPTIEME LETTRE
Thebes, le 24 novembre 1828.
Ma derniere lettre datee de _Beni-Hassan_, continuee en remontant le Nil
et close a _Osiouth_, a du en partir du 10 au 12 de ce mois; elle
parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
que celles qui, depuis mon depart de France, m'ont ete adressees par
ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai recu aucune! C'est hier
seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Egypte,
que j'ai appris que le Dr Pariset y etait aussi arrive et qu'il se
trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
cela sur ma famille. S'il en etait autrement, et que je fusse tranquille
sur la sante de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes;
car enfin je suis au centre de la vieille Egypte, et ses plus hautes
merveilles sont a quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite
de mon itineraire.
C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, apres avoir visite ses
hypogees parfaitement decrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je
reconnais chaque jour a Thebes l'extreme exactitude. Le 11 au matin nous
passames devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa a
pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a completement
englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) recurent ma visite le 12, et je fus
assez heureux pour y trouver un bloc sculpte qui m'a donne l'epoque du
temple, qui est de Ptolemee Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel
n'est autre chose, comme je l'avais etabli d'avance, que l'Ammon
generateur de mon _Pantheon_. L'apres-midi et la nuit suivante se
passerent en fetes, bal, tours de force et concert chez l'un des
commandants de la Haute-Egypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses
gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, a
_Saouadji_, que j'avais quitte le matin, et ou il fallut retourner bon
gre mal gre pour ne pas desobliger ce brave homme, bon vivant, bon
convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
Marlborough, que nos jeunes gens lui chanterent en choeur, le fit pamer
de plaisir, et ses musiciens eurent aussitot l'ordre de l'apprendre.
(_Voyez l'Extrait de_ l'Itineraire et les lettres du mamour, _a la fin
de ce volume_.)
Nous partimes le 13 au matin, combles des dons du brave osmanli. A midi,
on depassa Ptolemais, ou il n'existe plus rien de remarquable. Sur les
quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous apercumes les
premiers crocodiles; ils etaient quatre, couches sur un ilot de sable,
et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
nombre etait le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de
temps apres nous debarquames a _Girge_. Le vent etait faible le 15, et
nous fimes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles,
semblaient vouloir nous en dedommager; j'en comptai vingt et un, groupes
sur un meme ilot, et une bordee de coups de fusil a balle, tiree d'assez
pres, n'eut d'autre resultat que de disperser ce conciliabule. Ils se
jeterent au Nil, et nous perdimes un quart d'heure a desengraver notre
_maasch_ qui s'etait trop approche de l'ilot.
Le 16 au soir, nous arrivames enfin a _Denderah_. Il faisait un clair de
lune magnifique, et nous n'etions qu'a une heure de distance des
temples: pouvions-nous resister a la tentation? Souper et partir
sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
armes jusqu'aux dents, nous primes a travers champs, presumant que les
temples etaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchames ainsi,
chantant les marches des operas les plus nouveaux, pendant une heure et
demie, sans rien trouver. On decouvrit enfin un homme; nous l'appelons,
mais il s'enfuit a toutes jambes, nous prenant pour des Bedouins, car,
habilles a l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc a capuchon,
nous ressemblions, pour l'Egyptien, a une tribu de Bedouins, tandis
qu'un Europeen nous eut pris, sans balancer, pour un chapitre de
chartreux bien armes. On m'amena le fuyard, et, le placant entre quatre
de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable,
peu rassure d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de
bonne grace: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'etait une
_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitames de
meme. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de decrire
l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idee, c'est
impossible. C'est la grace et la majeste reunies au plus haut degre.
Nous y restames deux heures en extase, courant les grandes salles avec
notre pauvre falot, et cherchant a lire les inscriptions exterieures au
clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'a trois heures du matin pour
retourner aux temples a sept heures. C'est la que nous passames toute la
journee du 17. Ce qui etait magnifique a la clarte de la lune l'etait
encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les
details. Je vis des lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre
d'architecture, couvert de sculptures de detail du plus mauvais style.
N'en deplaise a personne, les bas-reliefs de Denderah sont detestables,
et cela ne pouvait etre autrement: ils sont d'un temps de decadence. La
sculpture s'etait deja corrompue, tandis que l'architecture, moins
sujette a varier puisqu'elle est _un art chiffre_, s'etait soutenue
digne des dieux de l'Egypte et de l'admiration de tous les siecles.
Voici les epoques de la decoration: la partie la plus ancienne est la
muraille exterieure, a l'extremite du temple, ou sont figures, de
proportions colossales, _Cleopatre_ et son fils _Ptolemee Cesar_. Les
bas-reliefs superieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que
les murailles exterieures laterales du _naos_, a l'exception de quelques
petites portions qui sont de l'epoque de _Neron_. Le pronaos est tout
entier couvert de legendes imperiales de _Tibere_, de _Caius_, de
_Claude_ et de _Neron_; mais dans tout l'interieur du naos, ainsi que
dans les chambres et les edifices construits sur la terrasse du temple,
il n'existe pas un seul cartouche sculpte: tous sont vides et rien n'a
ete efface; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles
de tout l'interieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent
remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles
ressemblent a celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de
ce dernier empereur, et qui, etant dedie a _Isis_, conduisait au temple
de cette deesse, place derriere le grand temple, qui est bien le temple
de _Hathor_ (Venus), comme le montrent les mille et une dedicaces dont
il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la
Commission d'Egypte. Le grand propylon est couvert des images des
empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a ete decore
sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.
Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de
Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont ete
demolis par les chretiens, qui employerent les materiaux a batir une
grande eglise dans les ruines de laquelle on trouve des portions
nombreuses de bas-reliefs egyptiens. J'y ai reconnu les legendes royales
de _Nectanebe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin,
quelques pierres d'un petit edifice bati sous les Ptolemees. Ainsi la
ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquite, si
l'on s'en rapporte a ce qui existe maintenant a la surface du sol.
Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), ou j'arrivai le lendemain
matin 19, presentent bien plus d'interet, quoiqu'il n'existe de ses
anciens edifices que le haut d'un propylon a moitie enfoui. Ce propylon
est dedie au dieu _Aroeris_, dont les images, sculptees sur toutes ses
faces, sont adorees du cote qui regarde le Nil, c'est-a-dire sur la face
principale, la plus anciennement sculptee par la reine _Cleopatre
Cocce_, qui y prend le surnom de _Philometore_, et par son fils
_Ptolemee Soter II_, qui se decore aussi du titre de _Philometor_. Mais
la face superieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de
sculptures et terminee avec beaucoup de soin, porte partout les legendes
royales de _Ptolemee Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le
surnom de _Philometor_. Quant a l'inscription grecque, la restitution de
[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposee par M.
Letronne, est indubitable; car on y lit encore tres-distinctement ...
[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale ou sont les images et
les dedicaces de Cleopatre Cocce et de son fils Ptolemee Philometor
_Soter II_.
Mais M. Letronne a mal a propos restitue [Greek: AeLIOI] la ou il faut
reellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom egyptien du
dieu auquel est dedie le propylon; car on lit tres-distinctement encore
dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouve aussi
dans les ruines de Qous une moitie de stele datee du 1er _de Paoni_ de
l'an XVI de Pharaon _Rhamses-Meiamoun_, et relative a son retour d'une
expedition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop
lourd pour qu'on puisse penser a l'emporter.
C'est dans la matinee du 20 novembre que le vent, lasse de nous
contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entree du sanctuaire,
me permit d'aborder enfin a _Thebes_. Ce nom etait deja bien grand dans
ma pensee, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de
la vieille capitale, l'ainee de toutes les villes du monde; pendant
quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et
le pretendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres legendes que
celles de _Rhamses le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce
palais est ecrit sur toutes ses murailles; les Egyptiens l'appelaient le
_Rhamesseion_, comme ils nommaient _Amenophion_ le _Memnonium_, et
_Mandoueion_ le palais de Kourna. Le pretendu colosse d'Osimandyas est
un admirable colosse de _Rhamses le Grand_.
Le second jour fut tout entier passe a _Medinet-Habou_, etonnante
reunion d'edifices, ou je trouvai les propylees d'_Antonin_, d'_Hadrien_
et des _Ptolemees_, un edifice de _Nectanebe_, un autre de l'Ethiopien
_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin
l'enorme et gigantesque palais de _Rhamses-Meiamoun_, couvert de
bas-reliefs historiques.
Le troisieme jour, j'allai visiter les vieux rois de Thebes dans leurs
tombes, ou plutot dans leurs palais creuses au ciseau dans la montagne
de _Biban-el-Molouk_: la, du matin au soir, a la lueur des flambeaux, je
me lassai a parcourir des enfilades d'appartements couverts de
sculptures et de peintures, pour la plupart d'une etonnante fraicheur;
c'est la que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut interet
pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martele d'un bout a
l'autre, excepte dans les parties ou se trouvaient sculptees les images
de la reine sa mere et celles de sa femme, qu'on a religieusement
respectees, ainsi que leurs legendes. C'est, sans aucun doute, le
tombeau d'un roi condamne par jugement apres sa mort. J'en ai vu un
second, celui d'un roi thebain _des plus anciennes epoques_, envahi
posterieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de
stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi
des bas-reliefs et des inscriptions tracees pour son predecesseur. Il
faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
funeraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point deplacer celui
de son ancetre. A l'exception de ce tombeau-la, tous les autres
appartiennent a des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on
n'y voit ni le tombeau de Sesostris, ni celui de Moeris. Je ne parle
point ici d'une foule de petits temples et edifices epars au milieu de
ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
deesse _Hathor_ (Venus), dedie par Ptolemee-Epiphane, et un temple de
_Thoth_ pres de _Medinet-Habou_, dedie par Ptolemee Evergete II et ses
deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolemee fait des
offrandes a tous ses ancetres males et femelles, Epiphane et Cleopatre,
Philopator et Arsinoe, Evergete et Berenice, Philadelphe et Arsinoe.
Tous ces Lagides sont representes en pied, avec leurs surnoms grecs
traduits en egyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple
est d'un fort mauvais gout a cause de l'epoque.
Le quatrieme jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour
visiter la partie orientale de Thebes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais
immense, precede de deux obelisques de pres de 80 pieds, d'un seul bloc
de granit rose, d'un travail exquis, accompagnes de quatre colosses de
meme matiere, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis
jusqu'a la poitrine. C'est encore la du Rhamses le Grand. Les autres
parties du palais sont des rois Mandouei, Horus et Amenophis-Memnon;
plus, des reparations et additions de Sabacon l'Ethiopien et de quelques
Ptolemees, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du
conquerant. J'allai enfin au palais ou plutot a la ville de monuments, a
_Karnac_. La m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que
les hommes ont imagine et execute de plus grand. Tout ce que j'avais vu
a Thebes, tout ce que j'avais admire avec enthousiasme sur la rive
gauche, me parut miserable en comparaison des conceptions gigantesques
dont j'etais entoure. Je me garderai bien de vouloir rien decrire; car,
ou mes expressions ne vaudraient que la millieme partie de ce qu'on doit
dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en tracais une faible
esquisse, meme fort decoloree, on me prendrait pour un enthousiaste,
peut-etre meme pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien
ni moderne n'a concu l'art de l'architecture sur une echelle aussi
sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
Egyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
l'imagination qui, en Europe, s'elance bien au-dessus de nos portiques,
s'arrete et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la
salle hypostyle de Karnac.
[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIE
_parmi les peuples vaincus par Sesac (Le Pharaon Sesonchis)_]
Dans ce palais merveilleux, j'ai contemple les _portraits_ de la plupart
des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
_portraits_ veritables; representes cent fois dans les bas-reliefs des
murs interieurs et exterieurs, chacun conserve une physionomie propre et
qui n'a aucun rapport avec celle de ses predecesseurs ou successeurs;
la, dans des tableaux colossals, d'une sculpture veritablement grande et
tout heroique, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit
_Mandouei_ combattant les peuples ennemis de l'Egypte, et rentrant en
triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
Rhamses-Sesostris; ailleurs, _Sesonchis_ trainant aux pieds de la
Trinite thebaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente
nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouve, comme cela devait
etre, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de
Juda_ (Pl. 2.) C'est la un commentaire a joindre au chapitre XIV du
troisieme livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivee de _Sesonchis_
a Jerusalem et ses succes: ainsi l'identite que nous avons etablie entre
le _Sheschonck_ egyptien, le _Sesonchis_ de Manethon et le _Sesac_ ou
_Scheschok_ de la Bible, est confirmee de la maniere la plus
satisfaisante. J'ai trouve autour des palais de Karnac une foule
d'edifices de toutes les epoques, et lorsque, au retour de la seconde
cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'etablir pour
cinq ou six mois a Thebes, je m'attends a une recolte immense de faits
historiques, puisque, en courant Thebes comme je l'ai fait pendant
quatre jours, sans voir meme un seul des milliers d'hypogees qui
criblent la montagne libyque, j'ai deja recueilli des documents fort
importants.
Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stele que
j'ai vue a Alexandrie: elle est tres-importante pour la chronologie des
derniers Saites de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
d'inscriptions hieroglyphiques gravees sur des rochers, sur la route de
_Cosseir_, qui donnent la duree expresse du regne des rois de la
dynastie persane.
J'omets une foule d'autres resultats curieux; je devrais passer tout mon
temps a ecrire, s'il fallait detailler toutes mes observations
nouvelles. J'ecris ce que je puis dans les moments ou les ruines
egyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et
de ces jouissances reellement trop vives si elles devaient se renouveler
souvent ailleurs comme a Thebes.
Ma sante est excellente; le climat me convient, et je me porte bien
mieux qu'a Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai
dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1 deg. un aga turc, commandant en
chef de Kourna, dans le palais de Mandouei; 2 deg. le Cheik-el-Belad de
Medinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesseium et au palais de
Rhamses-Meiainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se
prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Egypte. Je leur
fais porter de temps en temps des pipes et du cafe, et mon drogman est
charge de les amuser pendant que j'ecris; je n'ai que la peine de
repondre, par intervalles regles, _Thaibin_ (Cela va bien), a la
question _Ente-Thaieb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
regulierement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite a
diner a tour de role. On nous comble de presents; nous avons un troupeau
de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
docteur Pariset vint me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je
n'ai aucune nouvelle, pas meme d'Alexandrie. J'ecrirai de Syene, avant
de franchir la premiere cataracte, si cependant j'ai une occasion pour
faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci a _Osiouth_, ou j'ai
etabli un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli a
Beni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Ferussac; j'en ai trouve
aussi de tres-beaux a Thebes. J'espere aussi que notre venerable ami M.
Dacier trouvera quelque distraction a ses souffrances dans le peu que
j'ai pu dire des magnificences de cette Thebes qui excitait tant son
enthousiasme a cause de l'honneur qui en revient a l'esprit humain; je
lui en dirai encore davantage. Il ne manque a mes satisfactions que
celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.
HUITIEME LETTRE
De l'ile de Philae, le 8 decembre 1828.
Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'ile sainte d'Osiris, a la
frontiere extreme de l'Egypte et au milieu des _noirs Ethiopiens_, comme
eut dit un brave Romain de la garnison de Syene, faisant une partie de
chasse aux environs des cataractes.
Je quittai Thebes le 26 novembre, et c'est de ce monde enchante que ma
derniere lettre est datee; il a fallu m'abstenir de donner des details
sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques
lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est
apres mon retour sur ce sol classique, apres l'avoir etudie pas a pas,
que je pourrai ecrire avec connaissance de cause, avec des idees
arretees et des resultats bien muris. Thebes n'est encore pour moi, qui
l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades,
d'obelisques et de colosses; il faut examiner un a un les membres epars
du monstre pour en donner une idee tres-precise. Patience donc, jusqu'a
l'epoque ou je planterai mes tentes dans les peristyles du palais des
Rhamses.
Le 26 au soir, nous abordames a _Hermonthis_, et nous courumes le 27 au
matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosite que je
n'avais aucune notion bien precise sur l'epoque de sa construction:
personne n'avait encore dessine une seule de ses legendes royales; j'y
passai la journee entiere, et le resultat de cet examen prolonge fut de
m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a ete
construit sous le regne de la derniere _Cleopatre_, fille de Ptolemee
Auletes, et en commemoraison de sa grossesse et de son heureuse
delivrance d'un gros garcon, Ptolemee Cesarion, le fruit de sa
benevolence envers Jules Cesar, a ce que dit l'histoire.
La cella du temple est en effet divisee en deux parties: une grande
piece (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la place du
sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers
l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette piece
(laquelle est appelee _le lieu de l'accouchement_ dans les inscriptions
hieroglyphiques) est occupee par un bas-relief representant la deesse
Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu _Harphre_. La gisante
est soutenue et servie par diverses deesses du premier ordre:
l'_accoucheuse divine_ tire l'enfant du sein de la mere; la _nourrice
divine_ tend les mains pour le recevoir, assistee d'une _berceuse_. Le
pere de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, accompagne
de la deesse Soven, l'Ilithya, la Lucine egyptienne, protectrice des
accouchements. Enfin, la reine Cleopatre est censee assister a ces
couches divines, dont les siennes ne seront ou plutot n'ont ete qu'une
imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchee represente
l'allaitement et l'education du jeune dieu nouveau-ne; et sur les parois
laterales sont figurees _les douze heures du jour_ et _les douze heures
de la nuit_, sous la forme de femmes ayant un disque etoile sur la tete.
Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessine par la Commission
d'Egypte, pourrait bien n'etre que le theme natal d'Harphre, ou mieux
encore celui de Cesarion, nouvel Harphre. Il ne s'agirait donc plus,
dans ce zodiaque, ni de solstice d'ete, ni de l'epoque de la fondation
du temple d'Hermonthis.
En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit un
grand bas-relief sculpte sur la paroi a gauche de cette principale
piece; il represente la deesse Ritho, relevant de couches, soutenue
encore par la Lucine egyptienne Soven, et presentee a l'assemblee des
dieux; le pere divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la main comme
pour la feliciter de son heureuse delivrance, et les autres dieux
partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est decore de
tableaux, dans lesquels le jeune Harphre est successivement presente a
Ammon, a _Mandou_ son pere, aux dieux _Phre_, Phtha, Sev (Saturne),
etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes
caracteristiques, comme se demettant, en faveur de l'enfant, de tout
leur pouvoir et de leurs attributions particulieres, et Ptolemee
Cesarion, a face enfantine, assiste a toutes ces presentations de son
image, le dieu Harphre dont il est le representant sur la terre. Tout
cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout a fait dans le genie de
l'ancienne Egypte, qui assimilait ses rois a ses dieux. Du reste, toutes
les dedicaces et inscriptions interieures et exterieures du temple
d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolemee Cesarion et de sa mere
Cleopatre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa construction.
Les colonnes de l'espece de pronaos qui le precede n'ont point toutes
ete sculptees; le travail est demeure imparfait, et cela tient peut-etre
au motif meme de la dedicace du temple: Auguste et ses successeurs, qui
ont termine tant de temples commences par les Lagides, ne pouvaient etre
tres-empresses d'achever celui-ci, monument de la naissance du fils meme
de Jules Cesar, roi enfant dont ils ne respecterent guere les droits. Du
reste, un _cachef_ a trouve fort commode de s'y faire une maison, une
basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de
miserables murs de limon blanchis a la chaux.
Le 28 au soir, nous etions a _Esne_, avec le projet de ne pas nous y
arreter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et debarquai sur la
rive orientale pour aller voir le temple de _Contra-Lato_. J'y arrivai
trop tard, on l'avait demoli depuis une douzaine de jours, pour
renforcer le quai d'Esne, que le Nil menace et finira par emporter.
De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il
avait aborde sur un point peu profond, et que, touchant bientot, il
n'avait pu etre entierement coule a fond. Il fallut le vider, et
retourner a _Esne_ le soir meme, pour le radouber et faire boucher la
voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillees, nous avons perdu
notre sel, notre riz, notre farine de mais. Tout cela n'est rien aupres
du danger qui nous eut menaces si cette voie d'eau se fut ouverte
pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coule
irremissiblement. Que le grand Ammon soit donc loue! Pendant que nous
sechions notre desastre dans la matinee du 29, j'allai visiter le grand
temple d'_Esne_, qui, grace a sa nouvelle destination de _magasin de
coton_, echappera quelque temps encore a la destruction. J'y ai vu,
comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des
sculptures detestables. La portion la plus ancienne est le fond du
pronaos, c'est-a-dire la porte et le fond de la _cella_, contre laquelle
le portique a ete applique: cette partie est de Ptolemee Epiphane. La
corniche de la facade du pronaos porte les legendes imperiales de
Claude; les corniches des bases laterales, les legendes de Titus, et,
dans l'interieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes des
legendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de _Septime
Severe_, que je trouve ici pour la premiere fois. Le temple est dedie a
Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hieroglyphique de l'une des
colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit
remonter a l'epoque de Thouthmosis III (Moeris). Mais tout ce qui est
visible a _Esne_ est des temps modernes; c'est un des monuments les plus
recemment achetes.
Le 29 au soir, nous etions a _Elethya_ (El-Kab); je parcourus l'enceinte
et les ruines, la lanterne a la main; mais je ne trouvai plus rien: les
restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi demolis il y a
peu de temps pour reparer le quai d'_Esne_ ou quelque autre construction
recente. Avais-je tort de me presser de venir en Egypte?
Je visitai le grand temple d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna), dans
l'apres-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en est
tres-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de Ptolemee
Epiphane; viennent ensuite Philometor et Evergete II; enfin, Soter II et
son frere Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement travaille;
j'y ai retrouve la Berenice, femme de Ptolemee Alexandre, que je
connaissais deja par un contrat demotique. Le temple est dedie a Aroeris
(l'Apollon grec). Je l'etudierai en detail, comme tous les autres, en
redescendant de la Nubie.
Les carrieres de Silsilis (Djebel-Selseleh) m'ont vivement interesse;
nous y abordames le 1er decembre a une heure: la, mes yeux, fatigues de
tant de sculptures du temps des Ptolemees et des Romains, ont revu avec
delices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrieres sont tres-riches en
inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles
creusees dans le roc par Amenophis-Memnon, Horus, Rhamses le Grand,
Rhamses son fils, Rhamses-Meiamoun, Mandouei. Elles ont de belles
inscriptions hieratiques; j'etudierai tout cela a mon retour, et me
promets des resultats fort interessants dans cette localite.
Le soir meme du 1er decembre, nous arrivames a _Ombos_; je courus au
grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de Ptolemee
Epiphane, et le reste, de Philometor et d'Evergete II. Un fait curieux,
c'est le surnom de _Triphoene_ donne constamment a Cleopatre, femme de
Philometor, soit dans la grande dedicace hieroglyphique sculptee sur la
frise anterieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de l'interieur;
c'est a vous autres Grecs d'Egypte d'expliquer cette singularite:
j'avais deja trouve ce surnom dans un de nos contrats demotiques du
Louvre. Le temple d'_Ombos_ est dedie a deux divinites: la partie droite
et la plus noble, au vieux _Sevek_ a tete de crocodile (le Saturne
egyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), a Athyr et au jeune dieu
Khons. La partie gauche du temple est consacree a une seconde Triade
d'un ordre moins eleve, savoir: a Aroeris (l'Aroeris-Apollon), a la
deesse Tsonenofre et a leur fils Pnevtho. Dans le mur d'enceinte
generale des temples d'_Ombos_, j'ai trouve une porte engagee, d'un
excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des edifices
primitifs d'_Ombos_.
Ce n'est que le 4 decembre au matin que le vent voulut bien nous
permettre d'arriver a _Syene_ (Assouan), derniere ville de l'Egypte au
sud. J'eus encore la de cuisants regrets a eprouver: les deux temples de
l'ile d'_Elephantine_, que j'allai visiter aussitot que l'ardeur du
soleil fut amortie, ont aussi ete demolis: il n'en reste que la place.
Il a fallu me contenter d'une porte ruinee, en granit, dediee au nom
d'_Alexandre_ (le fils du conquerant), au dieu d'Elephantine Chnouphis,
et d'une douzaine de _proscynemata_ (actes d'adoration) hieroglyphiques
graves sur une vieille muraille; enfin, de quelques debris pharaoniques
epars et employes comme materiaux dans des constructions du temps des
Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de Syene: c'est
ce que j'ai vu de plus miserable en sculpture; mais j'y ai trouve, pour
la premiere fois, la legende imperiale de _Nerva_, qui n'existe point
ailleurs, a ma connaissance. Ce petit temple etait dedie aux dieux du
pays et de la cataracte, Chnouphis, Sate (Junon) et Anoukis (Vesta).
A Syene, nous avons evacue nos maasch, et fait transporter tout notre
bagage dans l'ile de _Philae_, a dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir,
j'enfourchai un ane, et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une
douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu a Philae en
traversant toutes les carrieres de granit rose, herissees d'inscriptions
hieroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et apres
avoir traverse le Nil en barque pour aborder dans l'ile sainte, quatre
hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque a pic, me
prirent sur leurs epaules et me hisserent jusqu'aupres du petit temple a
jour, ou l'on m'avait prepare une chambre dans de vieilles constructions
romaines, assez semblable a une prison, mais fort saine et a couvert des
mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le
Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter peniblement le grand temple;
au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore releve, vu que ma
goutte de Paris a juge a propos de se porter a la premiere cataracte et
de me traquer au passage; elle est fort benoite du reste, et j'en serai
quitte demain ou apres. En attendant, on prepare nos barques pour le
voyage de Nubie: c'est du nouveau a voir. J'ecrirai de ce pays, si j'ai
une occasion avant mon retour en Egypte; tout va tres-bien du reste.
C'est ici, a Philae, que j'ai enfin recu des lettres d'Europe, a la date
des 15 et 25 aout et 3 septembre derniers, voila tout; enfin, c'est
quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.
NEUVIEME LETTRE
Ouadi-Halfa, deuxieme cataracte, 1er janvier 1829.
Me voici arrive fort heureusement au terme extreme de mon voyage: j'ai
devant moi la deuxieme cataracte, barriere de granit que le Nil a su
vaincre, mais que je ne depasserai pas. Au dela existent bien des
monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer a
nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles a trouver, courir des
deserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent
au moins manger comme dix, et les vivres sont deja fort rares ici: c'est
notre biscuit de Syene qui nous a sauves. Je dois donc arreter ma course
en ligne droite, et virer de bord, pour commencer serieusement
l'exploration de la Nubie et de l'Egypte, dont j'ai une idee generale
acquise en montant: mon travail _commence reellement aujourd'hui_,
quoique j'aie deja en portefeuille plus de six cents dessins; mais il
reste tant a faire que j'en suis presque effraye; toutefois, je presume
m'en tirer a mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai
[mention manuscrite: mot barre et remplace par: explorerai] la Nubie
pendant le mois de janvier, et a la mi-fevrier je m'etablirai a Thebes,
jusqu'au milieu d'aout que je redescendrai rapidement le Nil en ne
m'arretant qu'a Denderah et a Abydos. Le reste est deja en portefeuille.
Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.
Ma derniere lettre etait de _Philae_. Je ne pouvais etre longtemps
malade dans l'ile d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de
jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barre
et remplace par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_,
c'est-a-dire de l'epoque grecque ou romaine, a l'exception d'un petit
temple d'Hathor et d'un propylon engage dans le premier pylone du temple
d'Isis, lesquels ont ete construits et dedies par le pauvre Nectanebe
Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,
commencee par Philadelphe, continuee sous Evergete Ier et Epiphane,
terminee par Evergete II et Philometor, est digne en tout de cette
epoque de decadence; les portions d'edifices construits et decores sous
les Romains sont pires, et quand j'ai quitte cette ile, j'etais bien las
de cette sculpture barbare. Je m'y arreterai cependant encore quelques
jours en repassant, pour completer la partie mythologique, et je me
dedommagerai en courant les rochers de la premiere cataracte, couverts
d'inscriptions du temps des Pharaons.
Nous avions quitte notre maasch et notre dahabie a _Assouan_ (Syene), ces
deux barques etant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16
decembre que notre nouvelle escadre d'en deca la cataracte se trouva
prete a nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabie (vaisseau
amiral), portant pavillon francais sur pavillon toscan, de deux barques
a pavillon francais, deux barques a pavillon toscan, la barque de la
cuisine et des provisions, a pavillon bleu, et d'une barque portant la
force armee, c'est-a-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha)
avec leurs cannes a pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les
fonctions du pouvoir executif. J'oubliais de dire que l'amiral est arme
d'une piece de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour
d'Esne, nous a pretee a son passage a Philae: aussi avons-nous fait une
belle decharge en arrivant a la deuxieme cataracte, but de notre
pelerinage.
On mit a la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec
un assez bon vent; nous passames devant _Deboud_ sans nous arreter,
voulant arriver le plus tot possible jusqu'au point extreme de notre
course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de
l'epoque moderne. Le 17, a quatre heures du soir, nous etions en face
des petits monuments de _Qartas_, ou je ne trouvai rien a glaner. Le 18,
on depassa _Taffah_ et _Kalabsche_, sans aborder. Nous passames ensuite
sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entres dans la zone torride,
nous grelottames tous de froid et fumes obliges des lors de nous charger
de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchames au dela de _Dandour_,
en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le
lendemain 19, aux monuments de _Ghirche_, qui sont du bon temps, ainsi
qu'au grand temple de _Dakkeh_, de l'epoque des Lagides. Nous
debarquames le soir a _Meharraka_, temple egyptien des bas temps, change
jadis en eglise copte. Le 20, je restai une heure a _Ouadi-Esseboua_ ou
la _Vallee des Lions_, ainsi nommee des sphinx qui ornent le dromos d'un
monument bati sous le regne de Sesostris, mais veritable edifice de
province, construit en pierres liees avec du mortier. J'ai pris un
morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,
pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire
plaisir. Nous perdimes le 21 et le 22 a tourner, malgre vents et calme,
le grand coude d'_Amada_, dont je dois etudier le temple, important par
son antiquite, au retour de la deuxieme cataracte. Nous le depassames
enfin le 23, et arrivames a _Derr_ ou _Derri_ de tres-bonne heure. La je
trouvai, pour consolation, un joli temple creuse dans le roc, conservant
encore quelques bas-reliefs des conquetes de Rhamses le Grand, et j'y
recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce
Pharaon.
Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement
que, n'ayant pas de quoi nous donner a souper, il viendrait souper avec
nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idee de la splendeur et des
ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela
fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du
soleil, nous quittames Derri, passames sous le fort ruine d'_Ibrim_ et
allames coucher sur la rive orientale, a _Ghebel-Mesmes_, pays charmant
et bien cultive. Nous cheminames le 25, tantot avec le vent, tantot avec
la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-la a
Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ebats sur un ilot de
sable pres du lieu ou nous couchames.
Enfin, le 26, a neuf heures du matin, je debarquai a _Ibsamboul_, ou
nous avons sejourne aussi le 27. La, je pouvais jouir des plus beaux
monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulte. Il y a deux
temples entierement creuses dans le roc, et couverts de sculptures. La
plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathor_, dedie par la
reine Nofre-Ari, femme de Rhamses le Grand, decore exterieurement d'une
facade contre laquelle s'elevent six colosses de trente-cinq pieds
chacun environ, tailles aussi dans le roc, representant le Pharaon et sa
femme, ayant a leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec
leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur
stature est svelte et leur galbe tres-elegant; j'en aurai des dessins
tres-fideles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait
dessiner les plus interessants.
Le grand temple d'Ibsamboul vaut a lui seul le voyage de Nubie: c'est
une merveille qui serait une fort belle chose, meme a Thebes. Le travail
que cette excavation a coute effraye l'imagination. La facade est
decoree de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds
de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, representent Rhamses le
Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux
figures de ce roi qui sont a Memphis, a Thebes et partout ailleurs.
C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entree;
l'interieur en est tout a fait digne; mais c'est une rude epreuve que de
le visiter. A notre arrivee, les sables, et les Nubiens qui ont soin de
les pousser, avaient ferme l'entree. Nous la fimes deblayer; nous
assurames le mieux que nous le pumes le petit passage qu'on avait
pratique, et nous primes toutes les precautions possibles contre la
coulee de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de
tout engloutir. Je me deshabillai presque completement, ne gardant que
ma chemise arabe et un calecon de toile, et me presentai a plat-ventre a
la petite ouverture d'une porte qui, deblayee, aurait au moins 25 pieds
de hauteur. Je crus me presenter a la bouche d'un four, et, me glissant
entierement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphere chauffee a
cinquante et un degres: nous parcourumes cette etonnante excavation,
Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie a la
main. La premiere salle est soutenue par huit piliers contre lesquels
sont adosses autant de colosses de trente pieds chacun, representant
encore Rhamses le Grand: sur les parois de cette vaste salle regne une
file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquetes du
Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, representant son char de
triomphe, accompagne de groupes de prisonniers nubiens, negres, etc., de
grandeur naturelle, offre une composition de toute beaute et du plus
grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux
bas-reliefs religieux, offrant des particularites fort curieuses. Le
tout est termine par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre
belles statues, bien plus fortes que nature et d'un tres-bon travail. Ce
groupe, representant Ammon-Ra, Phre, Phtha, et Rhamses le Grand assis au
milieu d'eux, meriterait d'etre dessine de nouveau.
Apres deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les
bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il
fallut regagner l'entree de la fournaise en prenant des precautions pour
en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et
mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitot que je fus revenu a la
lumiere; et la, assis aupres d'un des colosses exterieurs dont l'immense
mollet arretait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure
pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma
barque, ou je passai pres de deux heures sur mon lit. Cette visite
experimentale m'a prouve qu'on peut rester deux heures et demie a trois
heures dans l'interieur du temple sans eprouver aucune gene de
respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux
articulations; j'en conclus donc qu'a notre retour nous pourrons
dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de
quatre (pour ne pas depenser trop d'air), et pendant deux heures le
matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le
resultat en est si interessant, les bas-reliefs sont si beaux, que je
ferai tout pour les avoir, ainsi que les legendes completes. Je compare
la chaleur d'Ibsamboul a celle d'un bain turc, et cette visite peut
amplement nous en tenir lieu.
Nous avons quitte Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arreter a
_Ghebel-Addeh_, ou est un petit temple creuse dans le roc. La plupart de
ses bas-reliefs ont ete couverts de mortier par des chretiens qui ont
decore cette nouvelle surface de peintures representant des saints, et
surtout saint Georges a cheval; mais je parvins a constater, en faisant
sauter le mortier, que ce temple avait ete dedie a Thoth par le roi
Horus, fils d'Amenophis-Memnon, et je reussis a faire executer les
dessins de trois bas-reliefs fort interessants pour la mythologie: nous
allames de la coucher a _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous
permit d'avancer que jusqu'au-dela de _Serre_, et le 30, a midi, nous
sommes enfin arrives a _Ouadi-Halfa_, a une demi-heure de la seconde
cataracte, ou sont posees nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du
soleil, je fis une promenade a la cataracte.
C'est hier seulement que je me mis serieusement a l'ouvrage. J'ai trouve
ici, sur la rive occidentale, les debris de trois edifices, mais des
arases qui ne conservent que la fin des legendes hieroglyphiques. Le
premier, le plus au nord, etait un petit edifice carre, sans sculpture
et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup interesse;
c'etait un temple dont les murs ont ete construits en grandes briques
crues, l'interieur etant soutenu par des piliers en pierre de gres ou
des colonnes de meme matiere: mais, comme toutes celles des plus
anciennes epoques, ces colonnes etaient semblables au dorique et
taillees a pans tres-reguliers et peu marques. C'est la l'origine
incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dedie a Horammon
(Ammon generateur), a ete eleve sous le roi Amenophis II, fils et
successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constate en faisant
fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de
piliers et de colonnes ou j'apercevais quelques traces de legendes
hieroglyphiques. J'ai ete assez heureux pour trouver la fin de la
dedicace du temple sur les debris des montants de la premiere porte.
J'ai, de plus, decouvert et fait desensabler avec les mains une grande
stele, engagee dans une muraille en briques du temple, portant un acte
d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamses Ier,
avec trois lignes ajoutees dans le meme but par le Pharaon son
successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait
fouiller par tous nos equipages, avec pelles et pioches, dans le
sanctuaire (ou plutot a la place qu'il occupait), et nous y avons trouve
une autre grande stele que je connaissais par les dessins du docteur, et
fort importante, puisqu'elle represente le dieu Mandou, une des grandes
divinites de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la
XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux
inscrit dans une espece de bouclier attache a la figure, agenouillee et
liee, qui represente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici
leurs noms, ou plutot ceux des cantons qu'ils habitaient: 1 deg. _Sehamik_,
2 deg. _Osaou_, 3 deg. _Schoat_, 4 deg. _Oscharkin_, 5 deg. _Kos_; trois autres noms
sont entierement effaces. Quant a ceux qui restent, je doute qu'on les
trouve dans aucun geographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux
mille ans avant Jesus-Christ.
Un second temple, plus grand, mais tout aussi detruit que le precedent,
existe un peu plus au sud: il est du regne de Thouthmosis III (Moeris),
construit egalement en briques, avec piliers-colonnes doriques
primitifs, a montants et portes en gres; c'etait le grand temple de la
ville egyptienne de _Beheni_ qui exista sur cet emplacement, et qui,
d'apres l'etendue des debris de poteries repandus sur la plaine
aujourd'hui deserte, parait avoir ete assez grande. Ce fut sans doute la
place forte des Egyptiens pour contenir les peuples habitant entre la
premiere et la seconde cataracte. Ce grand temple etait dedie a Ammon-Ra
et a Phre, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voila tout
ce qui reste a Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais a la
premiere inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse
mes souhaits d'heureuse annee ... Je vous embrasse tous a cette
intention.
A M. DACIER.
Ouadi-Halfa, a la seconde cataracte, 1er janvier 1829.
Monsieur,
Quoique separe de vous par les deserts et par toute l'etendue de la
Mediterranee, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensee,
et de tout coeur, a ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement
de l'annee. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins
ardents, ni moins sinceres; je vous prie de les agreer comme un
temoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos
bontes et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous
honorer mon frere et moi.
Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son
embouchure jusqu'a la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer
qu'il n'y a rien a modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des
hieroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un egal
succes, d'abord aux monuments egyptiens du temps des Romains et des
Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand interet, aux
inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des epoques
pharaoniques. Tout legitime donc les encouragements que vous avez bien
voulu donner a mes travaux hieroglyphiques, dans un temps ou l'on
n'etait pas universellement dispose a leur preter faveur.
Me voici au point extreme de ma navigation vers le midi. La seconde
cataracte m'arrete: d'abord par l'impossibilite de la faire franchir par
mon _escadre_ composee de sept voiles, et en second lieu, parce que la
famine m'attend au dela, et qu'elle terminerait promptement une pointe
imprudente tentee sur l'Ethiopie; ce n'est pas a moi de recommencer
Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attache a mes compagnons de
voyage qu'il ne l'etait probablement aux siens. Je tourne donc des
aujourd'hui ma proue du cote de l'Egypte pour redescendre le Nil, en
etudiant successivement a fond les monuments de ses deux rives; je
prendrai tous les details dignes de quelque interet, et d'apres l'idee
generale que je m'en suis formee en montant, la moisson sera des plus
riches et des plus abondantes.
Vers le milieu de fevrier je serai a Thebes, car je dois au moins donner
quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de
la Nubie, creee par la puissance colossale de Rhamses-Sesostris, et un
mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la premiere
et la deuxieme cataracte. Philae a ete a peu pres epuisee pendant les
dix jours que nous y avons passes en remontant le Nil; et les temples
d'Ombos, d'Edfou et d'Esne, si vantes au detriment de ceux de Thebes,
m'arreteront peu de temps, parce que je les ai deja classes, et que je
trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les
details mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'a des
sources pures. Je me bornerai a recueillir quelques inscriptions
historiques, et certains details de costume qui sentent la decadence et
qu'il est utile de conserver.
Mes portefeuilles sont deja bien riches: je me fais d'avance un plaisir
de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Egypte,
religion, histoire, arts et metiers, moeurs et usages; une grande partie
de mes dessins sont colories, et je ne crains pas d'assurer qu'ils
reproduisent le veritable style des originaux avec une scrupuleuse
fidelite. Je serai heureux de ces conquetes si elles obtiennent votre
interet et vos suffrages.
Je vous prie, Monsieur, d'agreer la nouvelle assurance de mon
tres-respectueux attachement.
DIXIEME LETTRE
Ibsamboul, le 12 janvier 1829.
J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
premiere fois, et je regrette de n'etre point muni de quelque lampe
merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
de convaincre ainsi d'un seul coup les detracteurs de l'art egyptien.
Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
entrepris, et dont le resultat aura quelque droit a l'attention
publique. Tout ceux qui connaissent la localite savent quelles
difficultes on a a vaincre pour dessiner un seul hieroglyphe dans le
grand temple.
C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde
cataracte. Nous couchames a _Gharbi-Serre_, et le lendemain, vers midi,
j'abordai sur la rive droite du Nil, pour etudier les excavations de
_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ a _Ghebel-Addeh,_ dont
j'ai parle dans ma derniere lettre; il fallut gravir un rocher presque a
pic sur le Nil, pour arriver a une petite chambre creusee dans la
montagne, et ornee de sculptures fort endommagees. Je suis parvenu
cependant a reconnaitre que c'etait une chapelle dediee a la deesse
_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un
prince ethiopien, nomme _Pohi,_ lequel, etant gouverneur de la Nubie
sous le regne de Rhamses le Grand, supplie la deesse de faire que le
conquerant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, a
toujours_.
Le 3 au matin, nous avons amarre nos vaisseaux devant le _temple
d'Hathor_ a _Ibsamboul_; j'ai deja donne une note sur ce joli temple.
J'ajouterai qu'a sa droite on a sculpte, sur le rocher, un fort grand
tableau, dans lequel un autre prince _ethiopien_ presente au roi Rhamses
le Grand l'embleme de la victoire (cet embleme est l'insigne ordinaire
_des princes ou des fils des rois_) avec la legende suivante en beaux
caracteres hieroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton pere
Ammon-Ra t'a dote, o Rhamses! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde
de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, a
toujours_.
Il parait donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique
inquietaient les paisibles cultivateurs des vallees du Nil. Il est fort
remarquable, du reste, que je n'aie trouve jusqu'ici sur les monuments
de la Nubie que des noms de princes ethiopiens et nubiens, comme
gouverneurs du pays, sous le regne meme de Rhamses le Grand et de sa
dynastie. Il parait aussi que la Nubie etait tellement liee a l'Egypte
que les rois se fiaient completement aux hommes du pays meme, pour le
commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stele encore
sculptee sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nomme _Mai,
commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _ne dans la contree de
Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon
_Mandouei Ier_, le quatrieme successeur de Rhamses le Grand, d'une
maniere tres-emphatique; il resulte aussi de plusieurs autres steles que
divers _princes ethiopiens_ furent employes en Nubie par les heros de
l'Egypte.
Le 3 au soir commencerent nos travaux a Ibsamboul: il s'agissait
d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
bas-reliefs. Nous avons forme l'entreprise d'avoir le dessin _en grand
et colorie_ de tous les bas-reliefs qui decorent la grande salle du
temple, les autres pieces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque
l'on saura que la chaleur qu'on eprouve dans ce temple, aujourd'hui
_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la facade),
est comparable a celle d'un bain turc fortement chauffe; quand on saura
qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissele perpetuellement
d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, degoutte sur le papier
deja trempe par la chaleur humide de cette atmosphere, chauffee comme
dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens,
qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
sortent que par epuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs
jambes refusent de les porter.
Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possedons deja
_six grands tableaux_ representant:
1er. Rhamses le Grand sur son char, les chevaux lances au grand galop;
il est suivi de trois de ses fils, montes aussi sur des chars de guerre;
il met en fuite une armee assyrienne et assiege une place forte.
2e. Le roi a pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en percant un
second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
composition admirables.
3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armee; on vient lui
annoncer que les ennemis attaquent son armee. On prepare le char du roi,
et des serviteurs moderent l'ardeur des chevaux, qui sont dessines, ici
comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
montes sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de
chars egyptiens methodiquement ranges. Cette partie du tableau est
pleine de mouvement et d'action: c'est comparable a la plus belle
bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
involontairement.
4e. Le triomphe du roi et sa rentree solennelle (a _Thebes_, sans
doute), debout sur un char superbe, traine par des chevaux marchant au
pas et richement caparaconnes. Devant le char sont deux rangs de
prisonniers africains, les uns de race _negre_ et les autres de race
_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessines, pleins d'effet et
de mouvement.
5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
dieux de _Thebes_ et a ceux d'_Ibsamboul_.
Il reste a terminer le dessin d'un enorme bas-relief occupant presque
toute la paroi droite du temple: composition immense, representant une
bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
chars, les bagages de l'armee, les jeux et les punitions militaires,
etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera termine, mais
sans couleurs, parce que l'humidite les a fait disparaitre. Il n'en est
point ainsi des six tableaux precedemment indiques; tout est colorie et
copie jusque dans les plus minces details avec un soin religieux. On
aura ainsi une idee de la magnificence du costume et des chars des vieux
Pharaons au XVIe siecle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
l'etonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je
voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
refusent de croire a l'elegante richesse que la sculpture peinte ajoute
a l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je reponds qu'ils
auraient _sue_ tous leurs prejuges, et que leurs opinions _a priori_ les
quitteraient par tous les pores.
Pour tous mes dessins je me suis reserve la partie des legendes
hieroglyphiques, souvent fort etendues, qui accompagnent chaque figure
ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
place ou d'apres les empreintes lorsqu'elles sont placees a une grande
hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
au net et les donne aussitot aux dessinateurs, qui d'avance ont reserve
et trace les colonnes destinees a les recevoir; j'ai pris la copie
entiere d'une grande stele placee entre les deux colosses de gauche,
dans l'interieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux
lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parle, et que j'ai bien
retrouvee a sa place; ce n'est pas moins qu'un _decret du dieu Phtha_,
en faveur de Rhamses le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses
travaux et ses bienfaits envers l'Egypte; suit la reponse du roi au dieu
en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre
tout a fait particulier.
Voila ou en est notre _memorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus
penible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le
voyage. Nos compagnons francais et toscans ont rivalise de zele et de
devouement, et j'espere que vers le 15 nous mettrons a la voile pour
regagner l'Egypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de
goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
temple m'en ont delivre pour longtemps, je l'espere. Je n'ai encore recu
que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonne d'avoir
entrepris mon voyage malgre ses amicales inquietudes? Je l'ai pardonne,
de mon cote, depuis que j'ai touche a la seconde cataracte.... Adieu.
ONZIEME LETTRE
El-Melissah (entre Syene et Ombos), le 10 fevrier 1829.
Nous jouons de malheur; depuis notre depart de Syene, a laquelle nous
avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
d'avoir franchi la distance qui nous separe d'_Ombos_, ou l'on se rend
d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du
nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
pirouetter sur les vagues du Nil, enfle comme une petite mer. Nous avons
amarre, a grand'peine, dans le voisinage de _Melissah_, ou est une
carriere de gres sans aucun interet; du reste, sante parfaite, bon
courage, et nous preparant a explorer Thebes de fond en comble, si ce
n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voila, en y
ajoutant les deux precedentes, les seules lettres qui me soient
parvenues.
Je remercie bien notre venerable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il
a bien voulu m'ecrire le 26 septembre. J'espere qu'il aura recu ma
lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
pardonner a la vetuste de mes souhaits de jour de l'an, deja caducs
lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
telles distances.
J'ecrirai de Thebes a notre ami Dubois, apres avoir vu a fond l'Egypte
et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Egyptiens feront a l'avenir,
dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passe; je
rapporte une serie de dessins de grandes choses, capables de convertir
tous les obstines.
Je transmets a M. Drovetti la lettre que m'a ecrite M. de Mirbel, et je
suis persuade qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Egypte, qui ne
recule jamais devant les choses utiles.
Ma derniere lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon
itineraire a partir de ce beau monument que nous avons epuise, au risque
de l'etre nous-memes par les difficultes de son etude.
Nous l'avons quitte le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous
abordames au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des geographes grecs,
pour visiter quelques excavations qu'on apercoit vers le bas de cette
enorme masse de gres.
Ces _speos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que
des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'epoques differentes, mais
tous appartenant aux temps pharaoniques.
Le plus ancien remonte jusqu'au regne de Thouthmosis Ier; le fond de
cette excavation, de forme carree comme toutes les autres, est occupe
par 4 figures (tiers de nature), assises, et representant deux fois ce
Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-a-dire une
des formes du dieu Thoth a tete d'epervier, et la deesse _Sate, dame
d'Elephantine_ et _dame de Nubie_. Ce speos etait une chapelle ou
oratoire consacre a ces deux divinites; les parois de cote n'ont jamais
ete sculptees ni peintes.
Il n'en est point ainsi du second speos; celui-ci appartient au regne de
Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_
et de la deesse Sate (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond.
Cette chapelle aux dieux du pays a ete creusee par les soins d'un prince
nomme _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les legendes le
titre de _gouverneur des terres meridionales_, ce qui comprenait _la
Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
sculpte, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le
roi assis sur un trone, et accompagne de plusieurs autres fonctionnaires
publics, presentant au souverain, a ce que dit l'inscription
hieroglyphique (malheureusement tres-courte) qui accompagne ce tableau,
les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
_terres meridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du
speos est inscrite la dedicace que le prince a faite du monument.
Le troisieme speos d'_Ibrim_ est du regne suivant, de l'epoque
d'Amenophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi
etaient administrees par un autre prince, nomme _Osorsate_. Sur la paroi
de droite, ce roi Amenophis II est represente assis, et deux princes,
parmi lesquels _Osorsate_ occupe le premier rang, presentent au Pharaon
les tributs des _terres meridionales_ et les productions naturelles du
pays, y compris des _lions_, des _levriers_ et des _chacals vivants_,
comme porte l'inscription gravee au-dessus du tableau, et qui specifiait
le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante
levriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un etat si
deplorable de degradation qu'il m'a ete impossible d'en tirer autre
chose que les faits generaux. Au fond du speos, la statue du roi
Amenophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.
Le plus recent de ces speos, le quatrieme, est encore un monument du
meme genre et du regne de Sesostris, Rhamses le Grand. C'est aussi un
gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
d'_Ibrim_, Hermes a tete d'epervier et la deesse Sate, a la gloire du
Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinites locales,
dans le fond du speos. Mais a cette epoque, _les terres du midi_ etaient
gouvernees par un prince ethiopien, dont j'ai retrouve des monuments a
_Ibsamboul_ et a _Ghirche_. Ce personnage est figure dans le speos
d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages a Sesostris, et a la tete de
tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
compte deux hierogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate
des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans
designation plus particuliere.
Il est a remarquer, a l'honneur de la galanterie egyptienne, que la
femme du prince ethiopien _Satnoui_ se presente devant Sesostris
immediatement apres son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela
montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
civilisation egyptienne differait essentiellement de celle du reste de
l'Orient, et se rapprochait de la notre; car on peut apprecier le degre
de civilisation des peuples d'apres l'etat plus ou moins supportable des
femmes dans l'organisation sociale.
Le 17 janvier au soir, nous etions a _Derri_ ou _Derr_, la capitale
actuelle de la Nubie, ou nous soupames en arrivant, par un clair de lune
admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus.
Ayant lie conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul
a l'ecart sur le bord du fleuve, etait venu poliment me faire compagnie
en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait
le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me
repondit aussitot: qu'il etait trop jeune pour savoir cela, mais que les
vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbe_ avait
ete construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que
tous ces vieillards etaient encore incertains sur un point, savoir si
c'etaient les _Francais_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient
execute ce grand ouvrage. Voila comme on ecrit l'histoire en Nubie. Le
monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui
donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sesostris. Nous y
restames toute la journee du 18, et n'en sortimes, assez tard, qu'apres
avoir dessine les bas-reliefs les plus importants, et redige une notice
detaillee de tous ceux dont on ne prenait point de copie. La j'ai trouve
une liste, par rang d'age, des fils et des filles de Sesostris; elle me
servira a completer celle d'Ibsamboul. Nous y avons copie quelques
fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effaces ou
detruits. C'est la que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez
curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et
de Derri, accompagne toujours le conquerant egyptien: il s'agissait de
savoir si cet animal etait place la _symboliquement_ pour exprimer la
vaillance et la force de Sesostris, ou bien si ce roi avait reellement,
comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Egypte, un _lion
apprivoise_, son compagnon fidele dans les expeditions militaires. Derri
decide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur
les Barbares renverses par Sesostris, l'inscription suivante: _Le lion,
serviteur de Sa Majeste, mettant en pieces ses ennemis._ Cela me semble
demontrer que le lion existait reellement et suivait Rhamses dans les
batailles.
Au reste, ce temple est un speos creuse dans le rocher de gres, mais
sur une tres-grande echelle: il a ete dedie par Sesostris a Ammon-Ra, le
dieu supreme, et a Phre, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le
nom de _Rhamses_, qui fut le patron du conquerant et de toute sa lignee.
Cette particularite explique pourquoi on trouve sur les monuments
d'Ibsamboul, de Ghirche, de Derri, de Seboua, etc., le roi Rhamses
presentant des offrandes ou ses adorations a un dieu portant le meme nom
de _Rhamses_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait
ce culte a lui-meme. _Rhamses_ etait simplement un des mille noms du
dieu Phre (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus
qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopte, et quelquefois
meme les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple;
cela se reconnait meme a _Philae_, dans la partie du grand temple
d'_Isis_, construit par Ptolemee Philadelphe. Toutes les _Isis_ du
sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoe, laquelle a une tete
evidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore
sur les anciens monuments (les pharaoniques), ou les traits des
souverains sont de veritables portraits.
Le 18 au soir nous descendimes a _Amada_, ou nous restames jusqu'au 20
apres midi. La j'eus le plaisir d'etudier a l'aise et sans etre distrait
par les curieux, vu que nous etions en plein desert, un temple de la
bonne epoque. Ce monument, fort encombre de sables, se compose d'abord
d'une espece de pronaos, salle soutenue par douze piliers carres,
couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont
evidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
singularite digne de remarque, je ne les trouve employees que dans les
monuments egyptiens les plus _antiques_, c'est-a-dire dans les hypogees
de Beni-Hassan, a Amada, a Karnac, et a _Bet-oualli_, ou sont les plus
modernes, bien qu'elles datent du regne de Sesostris, ou plutot de celui
de son pere.
[Illustration: N deg. 1. Dedicace du Temple d'Amada.]
[Illustration: N deg. 2. Chanson pour le battage des grains.]
Le temple d'Amada a ete fonde par Thouthmosis III (Moeris), comme le
prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
dedicace, sculptee sur les deux jambages des portes de l'interieur; et
dont je mets ici la traduction litterale pour donner une idee des
dedicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V.
_le texte hieroglyphique_, pl. N deg. 3.)
"Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de
l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), moderateur de justice, a
fait ses devotions a son pere le dieu Phre, le dieu des deux montagnes
celestes, et lui a eleve ce temple en pierre dure; il l'a fait pour etre
vivifie a toujours."
Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur,
Amenophis II, continua l'ouvrage commence, et fit sculpter les quatre
salles a la droite et a la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de
celle qui les precede; les travaux de ce roi sont detailles dans une
enorme stele, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes
copiees, a la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.
Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
dedicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappe par sa
singularite; en voici la traduction:
"Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux
autres dieux qui resident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
par le roi Thouthmosis (IV), a son pere le dieu Phre, dieu grand,
manifeste dans le firmament!"
La sculpture du temple d'Amada, appartenant a la belle epoque de l'art
egyptien, est bien preferable a celle de Derri, et meme aux tableaux
religieux d'Ibsamboul.
Dans l'apres-midi du 20, nos travaux d'Amada etant termines, nous
partimes et descendimes le Nil jusqu'a _Korosko,_ village nubien, dont
je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrames l'excellent lord
Prudhoe et le major Felix, qui mettaient a execution leur projet de
remonter le Nil jusqu'au Sennaar, pour se rendre de la dans l'Inde en
traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
s'arreta, et nous passames une partie de la nuit a causer des travaux
passes et des projets futurs; je dis enfin adieu a ces courageux
voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
dans une saison tres-avancee. Que Dieu veille sur ces intrepides amis de
la science!
Le 21 nous etions a _Ouadi-Esseboua_ (la vallee des lions), qui recoit
ce nom d'une avenue de sphinx places sur le _dromos_ de son temple,
lequel est un _hemispeos_, c'est-a-dire un edifice a moitie construit en
pierres de taille, et a moitie creuse dans le rocher; c'est, sans
contredit, le plus mauvais travail de l'epoque de Rhamses le Grand; les
pierres de la batisse sont mal coupees, les intervalles etaient masques
par du ciment sur lequel on avait continue les sculptures de decoration,
qui sont d'une execution assez mediocre. Ce temple a ete dedie par
Sesostris au dieu Phre et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre
colosses representant Sesostris debout occupent le commencement et la
fin des deux rangees de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux
historiques, representant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et
du _Midi_, couvrent la face exterieure des deux massifs du pylone; mais
la plupart de ces sculptures sont meconnaissables, parce que le mastic
ou ciment qui en avait recu une grande partie est tombe, et laisse une
foule de lacunes dans la scene et surtout dans les inscriptions. Ce
temple est presque entierement enfoui dans les sables, qui l'envahissent
de tous cotes.
Toute la journee du 22 fut perdue pour nous, a cause d'un vent du nord
tres-violent, qui nous forca d'aborder et de nous tenir tranquilles au
rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitames du calme pour gagner
_Meharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point
sculpte, et partant, d'aucun interet pour moi qui ne cherche que les
_hadjar-maktoub_ (les pierres ecrites), comme disent nos Arabes.
Le soleil levant du 23 nous trouva a _Dakkeh_, l'ancienne _Pselcis_. Je
courus au temple, et la premiere inscription hieroglyphique qui me tomba
sous les yeux m'apprit que j'etais dans un lieu saint, dedie a Thoth,
seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom
hieroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de
Nubie avec les noms antiques en caracteres sacres.
Le monument de Dakkeh presente un double interet sous le rapport
mythologique; il donne des materiaux infiniment precieux pour comprendre
la nature et les attributions de l'etre divin que les Egyptiens
adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermes deux fois grand); une serie de
bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_
de ce dieu. Je l'y ai trouve d'abord (ce qui devait etre) en liaison
avec _Har-Hat_ (le grand Hermes Trismegiste), sa forme primordiale, et
dont lui, Thoth, n'est que la _derniere transformation_, c'est-a-dire
son incarnation sur la terre a la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_
incarnes en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'a l'_Hermes celeste_
(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
formes: 1 deg. de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2 deg.
d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants
harmonieux); 3 deg. de _Meui_ (la pensee ou la raison): sous chacun de ces
noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
ces diverses transformations du second Hermes couvrent les parois du
temple de Dakkeh. J'oubliais de dire que j'ai trouve ici Thoth (le
Mercure egyptien) arme du _caducee_, c'est-a-dire du sceptre ordinaire
des dieux, entoure de deux serpents, plus un scorpion.
Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne
de ce temple (l'avant-derniere salle) a ete construite et sculptee par
le plus celebre des rois ethiopiens, _Ergamenes_ (Erkamen), qui, selon
le recit de Diodore de Sicile, delivra l'_Ethiopie_ du gouvernement
theocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en egorgeant tous les
pretres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y
eleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'etre soumise
a l'Egypte des la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saites, detronee
par Cambyse, et que cette contree passa sous le joug des Ethiopiens
jusqu'a l'epoque des conquetes de Ptolemee Evergete Ier, qui la reunit
de nouveau a l'Egypte. Aussi le temple de Dakkeh, commence par
l'Ethiopien _Ergamenes_, a-t-il ete continue par Evergete Ier, par son
fils Philopator et son petit-fils Evergete II. C'est l'empereur Auguste
qui a pousse, sans l'achever, la sculpture interieure de ce temple.
Pres du pylone de Dakkeh, j'ai reconnu un reste d'edifice, dont quelques
grands blocs de pierre conservent encore une portion de dedicace:
c'etait un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voila
encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
Ptolemees, et l'Ethiopien Ergamenes lui-meme, n'ont fait que
reconstruire des temples la ou il en existait dans les temps
pharaoniques, et aux memes divinites qu'on y a toujours adorees. Ce
point etait fort important a etablir, afin de demontrer que les derniers
monuments eleves par les Egyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme
de divinite_. Le systeme religieux de ce peuple etait tellement un,
tellement lie dans toutes ses parties, et arrete depuis un temps
immemorial d'une maniere si absolue et si precise, que la domination des
Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolemees et les
Cesars ont refait seulement, en Nubie comme en Egypte, ce que les Perses
avaient detruit, et rebati des temples la ou il en existait autrefois,
et dedies aux memes dieux.
Dakkeh est le point le plus meridional ou j'aie rencontre des travaux
executes sous les Ptolemees et les empereurs. Je suis convaincu que la
domination grecque ou romaine ne s'est jamais etendue, _au plus_, au
dela d'Ibrim. Aussi ai-je trouve depuis _Dakkeh_ jusqu'a _Thebes_ une
serie presque continue d'edifices construit a ces deux epoques: les
monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolemees et des
Cesars sont nombreux, et presque tous non acheves. J'en ai conclu que la
destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
Thebes et Dakkeh, en Nubie, doit etre attribuee aux Perses, qui ont du
suivre la vallee du Nil jusque vers Seboua, ou ils ont pris, pour se
rendre en Ethiopie (et pour en revenir), la route du desert, infiniment
plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armee,
a cause de nombreuses cataractes; la route du desert est celle que
suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armees et les
voyageurs isoles. Cette marche des Perses a sauve le monument d'Amada,
facile a detruire puisqu'il n'est point d'une grande etendue. De Dakkeh
a Thebes on ne voit donc plus que de _secondes editions_ des temples.
Il faut en excepter le monument de _Ghirche_ et celui de _Bet-oualli_
que les Perses n'ont pu detruire, puisqu'il eut fallu abattre les
_montagnes_ dans lesquelles ils sont creuses au ciseau. Mais ces
_speos_, et surtout le premier, ont ete ravages autant que le permettait
la nature des lieux.
Nous arrivames a _Ghirche-Hussan_ ou _Ghirf-Houssein_ le 25 janvier.
C'est encore ici, comme a Ibsamboul, a Derri et a Seboua, un veritable
Rhamesseion ou _Rhamseion_, c'est-a-dire un monument du a la munificence
de Rhamses le Grand. Celui-ci est consacre au dieu _Phtha_, personnage
dont on retrouve une imitation decoloree dans l'_Hephaistos_ des Grecs
et le Vulcain des Latins. Phtha etait le dieu eponyme de Ghirche, qui,
en langue egyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure
de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le meme nom sacre
que _Memphis_: il parait que ces noms fastueux furent a la mode en
Nubie, puisque les inscriptions hieroglyphiques m'ont appris, par
exemple, que _Derri_ avait le meme nom que la fameuse _Heliopolis_
d'Egypte, _demeure du Soleil_, et que le miserable village nomme
aujourd'hui Seboua, et dont le monument est si pauvre, se decorait du
nom d'_Amonei_, celui meme de la _Thebes_ aux cent portes.
La portion construite de l'_hemispeos_ de Ghirche est, a tres-peu pres,
detruite, et la partie excavee dans le rocher, travail immense, a ete
degradee avec une espece de recherche. J'ai cependant pu relever le
sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des legendes. La
grande salle est soutenue par six enormes piliers, dans lesquels on a
taille six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare
a cote de bas-reliefs d'une fort belle execution. Sur les parois
laterales sont huit niches carrees renfermant chacune trois figures
assises, sculptees de plein relief: le personnage occupant le milieu de
ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamses,
le patron de Sesostris, invoque sous le nom de Dieu Grand, et comme
residant dans _Phthaei, Amonei_ et _Thyri_, c'est-a-dire dans _Ghirche,
Seboua_ et _Derri_, ou existent en effet des Rhamseion dedies au dieu
Soleil Rhamses, le meme qu'on adore a Ghirche, comme fils de Phtha et
d'Hathor, les grandes divinites de ce temple. L'etude des tableaux
religieux de Ghirche eclaircit beaucoup le mythe de ces trois
personnages.
La journee du 26 fut donnee en partie au petit temple de _Dandour_. Nous
retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non acheve du temps de
l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son etendue, ce
monument m'a beaucoup interesse, puisqu'il est entierement relatif a
l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soiree
du 25 avait ete egayee par un superbe echo decouvert par hasard en face
de Dandour, ou nous venions d'aborder. Il repete fort distinctement et
d'une voix sonore jusqu'a onze syllabes. Nos compagnons italiens se
plaisaient a lui faire redire des vers du Tasse, entremeles de coups de
fusil qu'on tirait de tous cotes, et auxquels l'echo repondait par des
coups de canon ou les eclats du tonnerre.
Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai
decouvert une nouvelle generation de dieux, et qui complete le cercle
des formes d'Ammon, point de depart et point de reunion de toutes les
essences divines. Ammon-Ra, l'Etre supreme et primordial, etant son
propre pere, est qualifie de mari de sa mere (la deesse Mouth), sa
portion feminine renfermee en sa propre essence a la fois male et
femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux egyptiens ne sont
que des formes de ces deux principes constituants consideres sous
differents rapports pris isolement. Ce ne sont que de pures abstractions
du grand Etre. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., etablissent une
chaine non interrompue qui descend des cieux et se materialise jusqu'aux
incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La derniere de ces
incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extreme de la chaine
divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
(le grand Ammon, esprit actif et generateur) est l'Alpha. Le point de
depart de la mythologie egyptienne est une _Triade_ formee des trois
parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le male et le pere), Mouth (la
femelle et la mere) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'etant
manifestee sur la terre, se resout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
parite n'est pas complete, puisque Osiris et Isis sont freres. C'est a
Kalabschi que j'ai enfin trouve la Triade finale, celle dont les trois
membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mere; et le fils
qu'il a eu de sa mere Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_
dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et
cinquante bas-reliefs nous donnent sa genealogie. Ainsi la Triade finale
se formait d'Horus, de sa mere Isis et de leur fils Malouli, personnages
qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mere Mouth et
leur fils Khons. Aussi _Malouli_ etait-il adore a Kalabschi sous une
forme pareille a celle de Khons, sous le meme costume et orne des memes
insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur
de Talmis, c'est-a-dire de Kalabschi, que les geographes grecs appellent
en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions
des temples.
J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existe a Talmis trois
_editions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du regne
d'Amenophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolemees; et la
derniere, le temple actuel qui n'a jamais ete termine, sous Auguste,
Caius Caligula et Trajan; et la legende du dieu _Malouli_, dans un
fragment de bas-relief du premier temple, employe dans la construction
du troisieme, ne differe en rien des legendes les plus recentes. Ainsi
donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
d'Egypte n'a jamais recu de modification, on n'innovait rien, et les
anciens dieux regnaient encore le jour ou les temples ont ete fermes par
le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'etaient en quelque sorte
partage l'Egypte et la Nubie, constituant ainsi une espece de
_repartition feodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Sate
regnaient a Elephantine, a Syene et a Beghe, et leur juridiction
s'etendait sur la Nubie entiere; Phre, a Ibsamboul, a Derri et a Amada;
Phtha, a Ghirche; Anouke, a Maschakit; Thoth, le surintendant de
Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux a Ghebel-Addeh
et a Dakkeh; Osiris etait seigneur de Dandour; Isis, reine a Philae;
Hathor, a Ibsamboul, et enfin Malouli, a Kalabschi. Mais Ammon-Ra regne
partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
Il en etait de meme en Egypte, et l'on concoit que ce culte partiel ne
pouvait changer, puisqu'il etait attache au pays par toute la puissance
des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
dans chaque localite, ne produisait aucune haine entre les villes
voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
syntrones), et cela par un esprit de courtoisie tres-bien calcule, les
divinites adorees dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouve a
Kalabschi les dieux de Ghirche et de Dakkeh au midi, ceux de Deboud au
nord, occupant une place distinguee; a Deboud, les dieux de Dakkeh et de
Philae; a Philae, ceux de Deboud et de Dakkeh, au midi? ceux de Beghe
d'Elephantine et de Syene au nord; a Syene enfin, les dieux de Philae et
ceux d'Ombos.
C'est encore a Kalabschi que j'ai remarque, pour la premiere fois, la
couleur violette employee dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par
decouvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquee
sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi
le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le precede ont ete dores
aussi bien que le sanctuaire de Dakkeh.
Pres de Kalabschi est l'interessant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a
pris les journees des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'a midi. La, mes
yeux se sont consoles des sculptures barbares du temple de Kalabschi,
qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
contemplant les bas-reliefs historiques gui decorent ce speos, d'un fort
beau style, et dont nous avons des copies completes. Ces tableaux sont
relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les
_Kouschi_ (les Ethiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les
_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sesostris dans _sa jeunesse_ et
_du vivant de son pere_, comme le dit expressement Diodore de Sicile,
qui a cette epoque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et
_presque toute la Libye_.
Le roi Rhamses, pere de _Sesostris_, est assis sur son trone dans un
naos, et son fils, en costume de prince, lui presente un groupe de
prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est represente
comme vainqueur, frappant lui-meme un homme de cette nation, en meme
temps que le prince (Sesostris) lui presente les chefs militaires et une
foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiegee; le roi foule
aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenee en
etat de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
historiques decorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle
principale du monument, en supposant que cette portion du _speos_ ait
jamais ete couverte.
La paroi de droite presente les details de la campagne contre les
_Ethiopiens_, les _Bischari_ et des _negres_. Dans le premier tableau,
d'une grande etendue, on voit les Barbares en pleine deroute, se
refugiant dans leurs forets, sur les montagnes, ou dans des marecages;
le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, represente le roi
assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
aine (Sesostris), qui lui presente, 1 deg. un _prince ethiopien_ nomme
_Amenemoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un
lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du
trone du pere de son vainqueur; 2 deg. des chefs militaires egyptiens; 3 deg.
des tables et des buffets couverts de _chaines d'or_ et avec elles des
_peaux de panthere_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des
troncs de bois d'_ebene_; des _dents d'elephant_; des _plumes
d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _fleches_; des _meubles
precieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou impose par la
conquete; 4 deg. a la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_
prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
sur ses epaules et dans une espece de couffe; suivent des individus
conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'interieur
de l'Afrique, le _lion_, les _pantheres_, l'_autruche_, des _singes_ et
la _girafe_, parfaitement dessines, etc., etc. On reconnaitra la,
j'espere, la campagne de Sesostris contre les Ethiopiens, lesquels il
forca, selon Diodore de Sicile encore, de payer a l'Egypte un tribut
annuel en _or_, en _ebene_ et en _dents d'elephant_.
Les autres sculptures du speos sont toutes religieuses. Ce monument
etait consacre au grand dieu Ammon-Ra et a sa forme secondaire
Chnouphis. Le premier de ces dieux declare plusieurs fois, dans ses
legendes, avoir donne toutes les mers et toutes les terres existantes a
son fils cheri "le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamses
(II)." Dans le sanctuaire, ce Pharaon est represente sucant le lait des
deesses Anouke et Isis. "Moi qui suis ta mere, la dame d'Elephantine,
dit la premiere, je te recois sur mes genoux, et te presente mon sein
pour que tu y prennes ta nourriture, o Rhamses!" "Et moi, ta mere Isis,
dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les periodes des
panegyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui
s'ecouleront en une vie pure." J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi
que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne
faut pas oublier que les Egyptiens appelaient les Syriens, les
Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.
Je dis adieu a ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'etait
le dernier de la belle epoque et d'une bonne sculpture que je dusse
rencontrer entre Kalabschi et Thebes.
Le 31, au coucher du soleil, nous etions a _Kardassi_ ou _Kortha_, ou
j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, denue de sculpture,
a l'exception d'un bas-relief sur un fut de colonne. J'avais vu, deux
heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_),
egalement sans sculptures ni inscriptions hieroglyphiques; mais on juge
facilement, a leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps
de la domination romaine.
Le 1er fevrier, nous vimes venir a nous une cange avec pavillon
autrichien: c'etait du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher;
cependant, la barque avancait aussi vers nous, et je reconnus sur la
proue M. Acerbi, consul general d'Autriche en Egypte, qui m'appelait et
me saluait de la main. Nous arretames nos barques et passames quelques
heures a causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et
litterateur distingue, qui nous avait traites d'une maniere si aimable
pendant notre sejour a Alexandrie. Nous nous separames, lui pour
remonter jusqu'a la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Egypte,
avec promesse de nous rejoindre a Thebes, qui est le Paris de l'Egypte
et le rendez-vous des voyageurs, n'en deplaise a la grosse ville du
Kaire et a la triste Alexandrie.
Vers deux heures apres midi, nous etions a _Deboud_ ou _Deboude_: nous
etant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans
sculpture, je trouvai qu'il avait ete bati, en grande partie, par un roi
ethiopien nomme _Atharramon_, et qui doit etre le predecesseur ou le
successeur immediat de l'_Ergamenes_ de Dakke. Le temple, dedie a
Ammon-Ra, seigneur de _Tebot_ (Deboud), et a Hathor, et subsidiairement
a Osiris et a Isis, a ete continue, mais non acheve, sous les empereurs
Auguste et Tibere. Dans le sanctuaire, encore non sculpte, gisent les
debris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
Ptolemees.
Notre travail etant termine, nous rentrames dans nos barques, presses de
partir et de profiter du reste de la journee pour arriver a Philae,
rentrer ainsi en Egypte, et dire adieu a cette pauvre Nubie, dont la
secheresse avait deja lasse tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs,
en remettant le pied en Egypte, nous pouvions esperer de manger du pain
un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
regalait journellement notre boulanger en chef, tout a fait a la hauteur
du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
cordon-bleu.
C'est a neuf heures du soir que nous retouchames enfin la terre
egyptienne, en abordant a l'ile de Philae, rendant graces a ses antiques
divinites Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas
devores entre les deux cataractes.
Nous avons sejourne dans l'ile sainte jusqu'au 7 fevrier, terminant les
travaux commences au mois de decembre, et recueillant tous les tableaux
mythologiques relatifs a l'histoire et aux attributions d'Isis et
d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les epoques des
principaux edifices de cette ile.
Le petit temple du sud a ete dedie a Hathor, et construit par le Pharaon
Nectanebe, le dernier des rois de race egyptienne, detrone par la
seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui,
de ce joli petit edifice, conduit au grand temple, est de l'epoque des
empereurs; ce qu'il y a de sculpte l'a ete sous les regnes d'Auguste, de
Tibere et de Claude.
Le premier pylone est du temps de Ptolemee Philometor, qui a encastre
dans ce pylone un propylon dedie a Isis par le Pharaon Nectanebe, et
l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_
actuel il en existait deja un autre sur le meme emplacement, lequel aura
ete detruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les debris de
sculpture plus anciens employes dans les colonnes du pronaos actuel du
grand temple.
C'est Ptolemee Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles
adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Evergete II, et le second
pylone, de Ptolemee Philometor. Les sculptures et bas-reliefs exterieurs
de tout l'edifice ont ete executes sous Auguste et Tibere.
Entre les deux pylones du grand temple d'Isis, il existe a droite et a
gauche deux beaux edifices d'un genre particulier. Celui de gauche est
un temple periptere, dedie a Hathor et a la delivrance d'Isis qui vient
d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolemee
Epiphane ou de son fils Evergete II. Les bas-reliefs exterieurs sont du
regne d'Auguste et de Tibere. C'est Evergete II qui se donne les
honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dedicaces de
la frise exterieure.
Le meme roi s'est aussi empare, par une inscription semblable, de
l'edifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frere
Philometor, a l'exception d'une salle sculptee sous Tibere.
J'ai donne une journee presque entiere a une petite ile voisine de
Philae, l'ile de _Beghe_, ou la Commission d'Egypte indiquait le reste
d'un petit edifice egyptien. J'y ai, en effet, trouve quelques colonnes
d'un tout petit temple de tres-mauvais travail et de l'epoque de
Philometor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'etais dans l'ile de
_Snem_, nom de localite que j'avais rencontre souvent, depuis Ombos
jusqu'a Dakke, dans les legendes des dieux, et surtout dans celles du
dieu Chnouphis et de la deesse Hathor. C'etait la un des lieux les plus
saints de l'Egypte, et une ile sacree, but de pelerinages longtemps
avant sa voisine l'ile de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue
egyptienne. C'est de la qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_,
et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde
question de _fil_ (l'elephant), comme l'ont pretendu de soi-disant
etymologistes.
Le temple de Snem (Beghe) etait en effet dedie a Chnouphis et a la
deesse Hathor, et le monument actuel etait encore la _seconde edition_
d'un temple bien plus ancien et plus etendu, bati sous le regne du
Pharaon Amenophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouve les debris de
ce temple, et les restes d'une statue colossale du meme Pharaon, qui
decorait un des pylones de l'ancien edifice. J'ai recueilli dans cette
ile, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
des actes d'adoration faits dans l'ile sainte de _Snem_ par de grands
personnages de la vieille Egypte, et entre autres: 1 deg. un proscynema d'un
_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Amenophis III
(Memnon), grammate nomme _Amenemoph_; 2 deg. une inscription attestant le
_pelerinage d'un grand-pretre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamses;
3 deg. celui d'un prince ethiopien nomme _Memosis_, sous le Pharaon
Amenophis III; 4 deg. celui du prince ethiopien _Messi_, sous Rhamses le
Grand; 5 deg. celui d'un _grand-pretre_ d'Anouke, nomme _Amenothph_; 6 deg. un
proscynema concu en ces termes: "Je suis venu vers vous, moi votre
serviteur, vous tous, grands dieux, qui residez dans Snem! accordez-moi
tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_a moi_) l'intendant des
terres du roi seigneur du monde Amenophis (III), AMOSIS;" cet Amosis est
represente a cote de l'inscription, levant ses mains en attitude
d'adoration; 7 deg. enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de
granit, j'ai copie une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an
XXXIV et l'an XXXIX du regne de Rhamses le Grand (Sesostris), un des
princes ses enfants a assiste a la _panegyrie_ de _Snem_, et l'a
celebree par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions
purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
legendes royales, sculptees en grand, des Pharaons Psammetichus Ier,
Psammetichus II, Apries et Amasis, semblent avoir eu pour motif de
rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'ile de _Snem_, soit meme
de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette
ile, ou le granit est de toute beaute.
Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhote, Lehoux et
Bertin, faire _une partie de plaisir_ a la cataracte, ou nous primes un
modeste repas, assis a l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort epineux), le
seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis debarquer en face
de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller a la chasse des
inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
desquels est le roc taille en forme de siege et qu'un de nos doctes
amis, M. Letronne, a cru pouvoir etre l'_Abaton_ nomme dans les
inscriptions grecques de l'obelisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un
rocher comme un autre, avec cette difference qu'il est charge
d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
suivantes:
1 Une stele sculptee sur le roc, mais a demi effacee, monument qui
rappelle une victoire remportee sur les Libyens par le Pharaon
_Thouthmosis IV_, l'an septieme de son regne, le 8 du mois de Phamenoth;
2 deg. Une stele de son successeur Amenophis III (Memmon), assez bien
conservee, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de
soumettre les Ethiopiens, l'an cinquieme de son regne, a passe dans ce
lieu et y a tenu une panegyrie (assemblee religieuse);
3 Un proscynema a Neith et a Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
(Smendes), de la XXIe dynastie;
4 deg. Un proscynema a Horammon, Sate et Mandou, pour le salut du roi
Nepherothph (Nepherites), de la XXIXe dynastie.
Je ne parle point d'une foule de proscynema de simples particuliers, a
Chnouphis et a Sate, les grandes divinites de la cataracte.
Les rochers sur la _route de Philae a Syene_, et que j'ai explores le 7
fevrier, en portent aussi un tres-grand nombre, adresses aux memes
divinites: j'y ai aussi copie des inscriptions et des sculptures
representant des princes ethiopiens rendant hommage a Rhamses le Grand
ou a son grand-pere (Mandouei); ce sont les memes dont j'ai trouve de
semblables monuments en Nubie.
Je rentrai enfin a Syene, que j'avais quittee en decembre. En attendant
que nos bagages arrivassent de Philae a dos de chameau, et qu'on
disposat notre nouvelle escadre egyptienne (car nous avons laisse les
barques nubiennes a la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je
revis les debris du temple de Syene, consacre a Chnouphis et a Sate,
sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extreme decadence de l'art
en Egypte; il m'a interesse toutefois, 1 deg. parce que c'est le seul qui
porte la legende hieroglyphique de _Nerva_; 2 deg. parce qu'il m'a fait
connaitre le nom hieroglyphique-phonetique de Syene, _Souan_, qui est le
nom copte _Souan_, et l'origine du _Syene_ des Grecs et de l'_Osouan_
des Arabes; 3 deg. enfin, parce que le nom symbolique de cette meme ville,
representant un _aplomb_ d'architecte ou de macon, fait, sans aucun
doute, allusion a l'antique position de Syene sous le tropique du
Cancer, et a ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient
d'aplomb le jour du solstice d'ete: les auteurs grecs sont pleins de
cette tradition, qui a pu, en effet, etre fondee sur un fait reel, mais
a une epoque infiniment reculee.
J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syene, en
remontant vers la cataracte; j'y ai trouve l'hommage d'un prince
ethiopien a Amenophis III, et a la reine Taia sa femme; un acte
d'adoration a Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamses le
Grand, de ses filles _Isenofre, Bathianthi_, et de leurs freres
_Scha-hem-kame_ et _Merenphtah_; le prince ethiopien _Memosis_ (le meme
dont j'avais deja recueilli une inscription dans l'ile de Snem),
agenouille et adorant le prenom du roi Amenophis III; enfin plusieurs
proscynema de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux
divinites de Syene et de la cataracte, Chnouphis, Sate et Anouke.
Je visitai pour la seconde fois l'ile d'_Elephantine_, qui, tout
entiere, formerait a peine un parc convenable pour un bon bourgeois de
Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
faire un _royaume_, pour se debarrasser de la vieille dynastie
egyptienne des _Elephantins_. Les deux temples ont ete recemment
detruits, pour batir une caserne et des magasins a Syene; ainsi a
disparu le petit temple dedie a Chnouphis par le Pharaon Amenophis III.
Je n'ai retrouve debout que les deux montants des portes en granit ayant
appartenu a un autre temple de Chnouphis, de Sate et d'Anouke, dedie
sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
de construction romaine, m'a offert les debris, entremeles et mutiles,
de plusieurs des plus curieux edifices d'Elephantine, construits sous
les rois Moeris, Mandouei et Rhamses le Grand. Dans les restes d'une
chambre qui termine l'escalier du quai egyptien, j'ai copie plusieurs
proscynema hieroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stele
mutilee du Pharaon Mandouei.
Etant alle rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien a voir ni a faire
sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers
granitiques de Syene et d'Elephantine, et nous nous dirigeames sur
_Ombos_, ou le vent a jure de nous empecher d'arriver, puisque, au
moment ou j'ecris cette ligne, nous sommes au 12 fevrier; il est sept
heures du matin, et le Nil mugit a quatre pouces de distance du lit sur
lequel je suis assis.
Ombos, le 14 fevrier a deux heures.
Je suis enfin arrive avant-hier a _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous
avons repris nos travaux du mois de decembre, et a cette heure-ci ils
sont termines. Tout est encore ici de l'epoque grecque: le grand temple
est cependant d'une tres-belle architecture et d'un grand effet; il a
ete commence par Epiphane, continue sous Philometor et Evergete II;
quelques bas-reliefs sont meme du temps de _Cleopatre Cocce_ et de Soter
II. Ce grand edifice, dont les ruines ont un aspect tres-imposant, etait
consacre a deux Triades qui se partagent le temple, divise, en effet,
longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
presque toujours dans des massifs de la construction. Sevek-Ra (la forme
primordiale de Saturne, Kronos) a tete de crocodile, Hathor (Venus), et
leur fils Khons-Hor, forment la premiere Triade. La seconde se compose
d'Aroeris, de la deesse Tsonenoufre et de leur fils Pnevtho; ce sont les
dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les medailles
romaines du nome ombite est l'animal sacre du dieu principal, Sevek-Ra.
La femme de Philometor, Cleopatre, porte, dans les dedicaces et dans les
cartouches sculptes sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut
etre que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la premiere lecture est
plus probable; il est repete trente fois, et il est impossible de s'y
tromper.
Le petit temple d'Ombos etait, comme l'un de ceux de Philae et le
temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-a-dire un edifice
sacre figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade
locale, c'est-a-dire une image terrestre du lieu ou les deesses Hathor
et Tsonenoufre avaient enfante leur fils Khons-Hor et Pnevtho, les deux
fils des deux Triades d'Ombos.
C'est en me glissant a travers les pierres eboulees de ce petit
monument, et en visitant une a une toutes celles qui bientot seront
englouties par le Nil, lequel, ayant sape les fondations, a deja detruit
la plus grande partie du monument, que j'ai trouve des blocs ayant
appartenu a une construction bien plus ancienne, c'est-a-dire a un
temple dedie par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sevek-Ra, et
avec les debris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous
Evergete II, Cocce et Soter II.
Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde edition: et
c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
d'un tout petit propylon encastre aujourd'hui sur la face exterieure de
l'enceinte en brique qui environne les temples du cote du sud-est. Les
sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hieroglyphique
de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, etait _Porte_ (ou
propylon) _de la reine_ Amense, _conduisant au temple de Sevek-Ra_
(Saturne). On n'a point oublie que ce roi-reine est Amense, mere de
Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'epoque de Philometor,
et conduisait au petit temple actuel.
Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
nuit, nous en profiterons pour aller a _Ghebel-Selseleh_, ou nous attend
une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
conditionnellement.
_Toujours Ombos_, le 16. Je me rejouis d'avance en pensant que j'aurai
peut-etre a Thebes un nouveau courrier; j'y serai a la fin du mois. Je
trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis a
mille lieues de France, et les soirees sont si longues! Toujours fumer
ou jouer a la bouillotte! Il nous faudrait une bonne edition des petits
paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit
de l'etre sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'ecrire,
et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont a pied, et que le
vent ne les arrete pas, je fais partir ce soir meme celui qui nous a
apporte nos lettres de France.... Je n'ai pas oublie les notes de M.
Letronne; il apprendra avec interet que le listel sur lequel est gravee
l'inscription d'Ombos etait dore, et que les lettres ont conserve une
couleur rouge vif encore tres-visible; je n'ai pu verifier ce qu'il y
avait sur Serapis a _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom
n'existant plus.... Adieu.
DOUZIEME LETTRE
Biban-el-Molouk (Thebes), le 25 mars 1829.
J'ai ecrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul
general d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis
d'expedier d'Alexandrie; par le premier batiment partant pour l'Europe.
J'annoncais notre arrivee, en tres-bonne sante (tous tant que nous
sommes), a _Thebes_, ou nous rentrames le 8 mars au matin, apres avoir
heureusement termine notre voyage de Nubie et de la haute Thebaide; nos
barques furent amarrees au pied des colonnades du palais de _Louqsor_,
que nous avons etudie et exploite jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais
a profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce
magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Egypte,
obstrue par des cahuttes de fellahs qui masquent et defigurent ses beaux
portiques, sans parler de la chetive maison d'un _bim-bachi_, juchee
sur la plate-forme violemment percee a coups de pic, pour donner passage
aux balayures du Turc, qui sont dirigees sur un superbe sanctuaire
sculpte sous le regne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique
palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour
y etablir notre menage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabie
et les petites barques, jusqu'au moment ou nos travaux de Louqsor ont
ete finis.
Nous passames sur la rive gauche le 23, et apres avoir envoye notre gros
bagage a une maison de _Kourna_, que nous a laissee un tres-brave et
excellent homme nomme Piccinini, agent de M. d'Anastasy a Thebes, nous
avons tous pris la route de la vallee de _Biban-el-Molouk_, ou sont les
tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallee
etant etroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez elevees
et denuees de toute espece de vegetation, la chaleur doit y etre
insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
d'exploiter cette riche et inepuisable mine a une epoque ou
l'atmosphere, quoique deja fort echauffee, est cependant encore
supportable. Notre caravane s'y est donc etablie le jour meme, et nous
occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
de trouver en Egypte. C'est le roi Rhamses (le quatrieme de la XIXe
dynastie) qui nous donne l'hospitalite, car nous habitons tous son
magnifique tombeau, le second que l'on rencontre a droite en entrant
dans la vallee de Biban-el-Molouk. Cet hypogee, d'une admirable
conservation, recoit assez d'air et assez de lumiere pour que nous y
soyons loges a merveille; nous occupons les trois premieres salles, qui
forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 a 20 pieds de hauteur,
et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
couleurs conservent presque tout leur eclat; c'est une veritable
habitation de prince, a l'inconvenient pres de l'enfilade des pieces; le
sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux
tentes dressees a l'entree du tombeau. Tel est notre etablissement dans
la vallee des Rois, veritable sejour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni
un brin d'herbe, ni etres vivants, a l'exception des chacals et des
hyenes qui, l'avant-derniere nuit, ont devore, a cent pas de notre
_palais_, l'ane qui avait porte mon domestique barabra Mohammed, pendant
le temps que l'anier passait agreablement sa nuit de Ramadhan dans notre
cuisine, qui est etablie dans un tombeau royal totalement ruine. Mais en
voila assez sur le menage.
Un courrier que j'ai recu a Thebes m'a apporte les lettres du 20
decembre; ce sont les plus recentes de toutes celles qui me sont
parvenues; je me rejouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et
surtout du bon etat de notre venerable M. Dacier. Je lui presente mes
felicitations et mes respects; j'espere que sa sante se sera soutenue,
et que mes voeux, partis de la deuxieme cataracte le 1er janvier
dernier, seront exauces pour l'annee courante et a toujours.
L'annonce de la commission archeologique pour la Moree, donnee par S.
Ex. le ministre de l'interieur a notre ami Dubois, m'a cause une vive
satisfaction; il y a vingt ans que nous revions ensemble les voyages
d'Egypte et de Grece que nous executons aujourd'hui: ce reve se realise
enfin! Je puis donc ecrire de Thebes a Athenes: que de temps historiques
rapproches dans un meme but! C'est comme une fouille generale que fait
la civilisation moderne dans les debris de l'ancienne, et j'espere que
ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
colonnades du Parthenon, ou dans l'Altis d'Olympie, a la tete de quatre
cents pionniers, ce qui serait encore mieux.
J'ai aussi fait commencer des fouilles a _Karnac_ et a _Kourna_. J'ai
reuni dix-huit momies de tout genre et de toute espece; mais je
n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
greco-egyptiennes, portant a la fois des inscriptions grecques et des
legendes demotiques et hieratiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et
quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'a present.
Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tires
des maisons memes de la vieille Thebes, a quinze ou vingt pieds
au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un etat d'oxydation
complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis a la tete de
mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
Drovetti, le nomme _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu
de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune
lui avait donne.] (le crocodile), qui me parait un homme adroit et qui
ne manque pas de me donner de grandes esperances. J'y compte peu, parce
qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
pas. Je tacherai cependant de donner un peu d'activite a mes fouilles
dans les mois de juin, juillet et aout, epoque a laquelle je serai fixe
sur les lieux, soit a Karnac, soit a Kourna. J'ai quarante hommes en
train, et je verrai si les produits compensent a peu pres les depenses,
et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
fouillent a Kourna de compte a demi avec Rosellini. Il est evident que
je ne puis songer a emporter ce qui manque justement au Musee royal, de
grosses pieces, parce que le transport seul jusqu'a Alexandrie
epuiserait mes finances et de beaucoup.
Cela dit, je reprends le fil de mon itineraire et la notice des
monuments depuis _Ombos_, d'ou est datee ma derniere lettre.
Partis d'_Ombos_ le 17 fevrier, nous n'arrivames, a cause de l'imperitie
du reis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le
18 au soir a _Ghebel-Selseleh_ (Silsilis), vastes carrieres ou je me
promettais une ample recolte. Mon espoir fut pleinement realise, et les
cinq jours que nous y avons passes ont ete bien employes.
Les deux rives du Nil, resserre par des montagnes d'un tres-beau gres,
ont ete exploitees par les anciens Egyptiens, et le voyageur est effraye
s'il considere, en parcourant les carrieres, l'immense quantite de
pierres qu'on a du en tirer pour produire les galeries a ciel ouvert et
les vastes espaces excaves qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la
rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
On rencontre d'abord, en venant du cote de Syene, trois chapelles
taillees dans le roc et presque contigues. Toutes trois appartiennent a
la belle epoque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la
distribution, soit pour toute la decoration interieure et exterieure;
toutes s'ouvrent par deux colonnes formees de boutons de lotus tronques.
La premiere de ces chapelles (la plus au sud) a ete creusee dans le roc
sous le regne du Pharaon Ousirei de la XVIIIe dynastie; elle est
detruite en tres-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore
visibles, et ne presentent d'interet que sous le rapport du travail, qui
a toute la finesse et toute l'elegance de l'epoque.
La seconde chapelle date du regne suivant, celui de Rhamses II. Les
tableaux qui decorent les parois de droite et de gauche nous font
connaitre a quelle divinite ce petit edifice avait ete dedie par le
Pharaon. Il y est represente adorant d'abord la Triade thebaine, les
plus grands des dieux de l'Egypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on
invoquait dans tous les temples, parce qu'ils etaient le type de tous
les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phre, a Phtha, seigneur
de justice, et au dieu Nil, nomme, dans l'inscription hieroglyphique,
_Hapi-Moou_, le pere vivifiant de tout ce qui existe. C'est a cette
derniere divinite que la chapelle de Rhamses II, ainsi que les deux
autres, furent particulierement consacrees; cela est constate par une
tres-longue inscription hieroglyphique, dont j'ai pris copie, et datee
de "l'an IV, le 10e jour de Mesori, sous la majeste de l'Aroeris
puissant, ami de la verite et fils du Soleil, Rhamses, cheri d'Hapimoou,
le pere des dieux." Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou
_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil celeste _Nenmoou_, l'eau
primordiale, le grand Nilus, que Ciceron, dans son Traite sur la Nature
des Dieux, donne comme le pere des principales divinites de l'Egypte,
meme d'Ammon, ce que j'ai trouve atteste ailleurs par des inscriptions
monumentales. La troisieme chapelle appartient au regne du fils de
Rhamses le Grand; il etait naturel que les chapelles de Silsilis fussent
dediees a Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de
l'Egypte ou le fleuve est le plus resserre et qu'il semble y faire une
seconde entree, apres avoir brise les montagnes de gres qui lui
fermaient ici le passage, comme il a brise les rochers de granit de la
cataracte pour faire sa premiere entree en Egypte.
On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creuses
pour recevoir deux ou trois corps embaumes; tous remontent jusqu'aux
premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent a
des chefs de travaux ou inspecteurs superieurs des carrieres de
Silsilis. Nous avons aussi copie des steles portant des dates du regne
de divers Rhamses de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande
inscription de l'an XXII de Sesonchis.
Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _speos_, ou
edifice creuse dans la montagne, et plus singulier encore par la
variete des epoques des bas-reliefs qui le decorent. Cette belle
excavation a ete commencee sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on
en voulait faire un temple dedie a Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
Nil, divinite du lieu, et au dieu Sevek (Saturne a tete de crocodile),
divinite principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est
dans cette intention qu'ont ete executes, sous le regne d'Horus, les
sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui decorent une longue
et belle galerie transversale qui precede ce sanctuaire.
Cette galerie, tres-etendue, forme un veritable musee historique. Une de
ses parois est tapissee, dans toute sa longueur, de deux rangees de
steles ou de bas-reliefs sculptes sur le roc, et, pour la plupart,
d'epoques diverses; des monuments semblables decorent les intervalles
des cinq portes qui donnent entree dans ce curieux museum.
Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de
la paroi ouest: le Pharaon y est represente debout, la hache d'armes sur
l'epaule, recevant d'Ammon-Ra l'embleme de la vie divine, et le don de
subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Ethiopiens,
les uns renverses, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef
egyptien, qui leur reproche, dans la legende, d'avoir ferme leur coeur a
la prudence et de n'avoir pas ecoute lorsqu'on leur disait: "Voici que
le lion s'approche de la terre d'Ethiopie (Kousch)." Ce lion-la etait
le roi Horus, qui fit la conquete d'Ethiopie, et dont le triomphe est
retrace sur les bas-reliefs suivants.
Le roi vainqueur est porte par des chefs militaires sur un riche
palanquin, accompagne de flabelliferes. Des serviteurs preparent le
chemin que le cortege doit parcourir; a la suite du Pharaon viennent des
guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
sur l'epaule, sont en marche, precedes d'un trompette; un groupe de
fonctionnaires egyptiens, sacerdotaux et civils, recoit le roi et lui
rend des hommages.
La legende hieroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: "Le dieu
gracieux revient (en Egypte), porte par les chefs de tous les pays (les
nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
seigneur de l'Egypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit
(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Ethiopie), race perverse;
ce roi directeur des mondes, approuve par Phre, fils du Soleil et de sa
race, le serviteur d'Ammon, HORUS, le vivificateur. Le nom de sa majeste
s'est fait connaitre dans la terre d'Ethiopie, que le roi a chatiee
conformement aux paroles que lui avait adressees son pere Ammon."
Un autre bas-relief represente la conduite, par les soldats, des
prisonniers du commun en fort grand nombre; leur legende exprime les
paroles suivantes, qu'ils sont censes prononcer dans leur humiliation:
"O toi vengeur! roi de la terre de Keme (l'Egypte), soleil de Niphaiat
(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
(l'Ethiopie), dont tu as foule les signes royaux sous tes pieds!"
Tous les autres bas-reliefs de ce speos, soit steles, soit tableaux,
appartiennent a diverses epoques posterieures, mais qui ne descendent
pas plus bas que le troisieme roi de la XIXe dynastie. On y remarque,
entre autres sujets:
1 deg. Un tableau representant une adoration a Ammon-Ra, Sevek (le dieu du
nome) et Bubastis, par le basilicogrammate charge de l'execution du
palais du roi Rhamses-Meiamoun dans la partie occidentale de Thebes (le
palais de Medinet-Habou), le nomme _Phori_, homme veridique;
2 Trois magnifiques inscriptions en caracteres hieratiques, rappelant
que le meme fonctionnaire est venu a Silsilis l'an Ve, au mois de
Paschons, du regne de Rhamses-Meiamoun, faire exploiter les carrieres
pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
Medinet-Habou);
3 Un grand bas-relief: le roi Rhamses-Meiamoun adorant le dieu Phtha et
sa compagne Pascht (Bubastis).
Ces monuments demontrent, sans aucun doute, que tout le gres employe
dans la construction du palais de Medinet-Habou a Thebes vient de
Silsilis, et que ce grand edifice a ete commence au plus tot la
cinquieme annee du regne de son fondateur.
4 deg. Une grande stele representant le meme roi adorant les dieux de
Silsilis, et dediee par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des
batiments de Rhamses-Meiamoun, intendant de tous les palais du roi
existants en Egypte, et charge de la construction du temple du Soleil
bati a Memphis par ce Pharaon.
Des tableaux d'adoration et plusieurs steles, plus anciennes que les
precedentes, constatent aussi que Rhamses le Grand (Sesostris) a tire de
Silsilis les materiaux de plusieurs des grands edifices construits sous
son regne.
Plusieurs de ces steles, dediees soit par des intendants des batiments,
soit par des princes qui etaient venus en Haute-Egypte pour y tenir des
panegyries dans les annees XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son regne,
m'ont fourni des details curieux sur la famille du conquerant. Une de
ces steles nous apprend que Rhamses le Grand a eu deux femmes: la
premiere, Nofre-Ari, fut l'epouse de sa jeunesse, celle qui parait,
ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la
seconde (et derniere jusqu'a present) se nommait _Isenofre_; c'etait la
mere, 1 deg. de la princesse _Bathianthi_, qui parait avoir ete sa fille
cherie, la benjamine de la vieillesse de Sesostris; 2 deg. du prince
_Schohemkeme_, celui qui presidait les panegyries dans les dernieres
annees du regne de son pere, comme le prouvent trois des grandes steles
de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succeda en quittant son
nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeiothph (le
possesseur de la verite, ou bien celui que la verite possede); c'est le
Sesonsis II de Diodore, et le Pheron d'Herodote. Ce fut aussi, comme son
pere, un grand constructeur d'edifices, mais dont il ne reste que peu de
traces. On trouve dans le speos de Silsilis: 1 deg. une petite chapelle
dediee en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appele
_Pnahasi_; 2 une stele (date effacee) dediee par le meme Pnahasi, et
constatant qu'on a tire des carrieres de Silsilis les pierres qui ont
servi a la construction du palais que ce roi avait fait elever a Thebes,
ou il n'en reste aucune trace, a ma connaissance du moins. Cette stele
nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isenofre_, comme sa
mere, et son fils aine _Phthamen_.
3 deg. Une stele de l'an II, 5e jour de Mesori, rappelant qu'on a pris a
Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeiothph a
Thebes, et pour les additions ou reparations faites au palais de son
pere, le Rhamseion (l'edifice qu'on a improprement nomme tombeau
d'Osimandyas et Memnonium).
Il existe enfin a Silsilis des steles semblables relatives a quelques
autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux steles
d'Amenophis-Memnon, le pere du roi Horus, se voient sur la rive
orientale, ou se trouvent les carrieres les plus etendues; ces steles
donnent la premiere date certaine des plus anciennes exploitations de
Silsilis. Il est certain qu'apres la XIXe dynastie, ces carrieres ont
toujours fourni des materiaux pour la construction des monuments de la
Thebaide. La stele de Sesonchis Ier le prouve; on y parle, en effet,
d'exploitations de l'an XXII du regne de ce prince, destinees a des
constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles
qui forment le cote droit de la premiere cour de Karnac, pres du second
pylone, monument du regne de Sesonchis et des rois bubastites, ses
descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
materiaux des temples d'Edfou et d'Esne viennent en grande partie de ces
memes carrieres.
Le 24 fevrier au matin, nous courions le portique et les colonnades
d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse,
porte cependant l'empreinte de la decadence de l'art egyptien sous les
Ptolemees, au regne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la
simplicite antique; on y remarque une recherche et une profusion
d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
noble gravite des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et
de si mauvais gout du temple d'_Esneh_, construit du temps des
empereurs.
La partie la plus _antique_ des decorations du grand temple d'_Edfou_
(l'interieur du naos et le cote droit exterieur) remonte seulement au
regne de Philopator. On continua les travaux sous Epiphane, dont les
legendes couvrent une partie du fut des colonnes et des tableaux
interieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut termine sous Evergete
II.
Les sculptures de la frise exterieure et des parois de l'exterieur des
murailles du pronaos furent decorees sous Soter II. Sous le meme roi, on
sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
de gauche appartient a Philometor, ainsi que toutes les sculptures des
deux massifs du pylone. J'ai trouve cependant, vers le bas du massif de
droite, un mauvais petit bas-relief representant l'empereur Claude
adorant les dieux du temple.
Le mur d'enceinte qui environne le naos est entierement charge de
sculptures; celles de la face interieure datent du regne de Cleopatre
Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolemee Alexandre Ier et de sa femme
la reine Berenice.
Voila qui peut donner une idee exacte de l'_antiquite_ du grand temple
d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits ecrits
sur cent portions du monument, en caracteres de 10 pouces, et
quelquefois de 2 pieds de hauteur.
Ce grand et magnifique edifice etait consacre a une Triade composee: 1 deg.
du dieu Har-Hat, la science et la lumiere celestes personnifiees, et
dont le soleil est l'image dans le monde materiel; 2 deg. de la deesse
Hathor, la Venus egyptienne; 3 deg. de leur fils Harsont-Tho (l'Horus,
soutien du monde), qui repond a l'Amour (Eros) des mythologies grecque
et romaine.
Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
divinites, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour
sur plusieurs parties importantes du systeme theogonique egyptien. Il
serait trop long ici d'entrer dans de pareils details.
J'ai fait dessiner aussi une serie de quatorze bas-reliefs de
l'interieur du pronaos, representant le _lever_ du dieu Har-Hat,
identifie avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques a
chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
recueil est du plus grand interet pour l'intelligence de la petite
portion des mythes egyptiens veritablement relative a l'astronomie.
Le second edifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits
temples nommes _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait
toujours a cote de tous les grands temples ou une Triade etait adoree;
c'etait l'image de la demeure celeste ou la deesse avait enfante le
troisieme personnage de la Triade, qui est toujours figure sous la forme
d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou represente en effet l'enfance et
l'education du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathor, auquel
la flatterie a associe Evergete II, represente aussi comme un enfant et
partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
nouveau-ne d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
bas-reliefs de ce monument du regne d'Evergete II et de Soter II.
Nos travaux termines a Edfou, nous allames reposer nos yeux, fatigues
des mauvais hieroglyphes et des pitoyables sculptures egyptiennes du
temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Elethya_ (_El-Kab_), ou nous
arrivames le samedi 28 fevrier. Nous fumes accueillis par la _pluie_,
qui tomba par torrents avec tonnerre et eclairs, pendant la nuit du 1er
au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Herodote du roi
Psammenite: De notre temps il a plu en Haute-Egypte.
Je parcourus avec empressement l'interieur de l'ancienne ville
d'Elethya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui
renfermait les temples et les edifices sacres. Je n'y trouvai pas une
seule colonne debout; les Barbares ont detruit depuis quelques mois ce
qui restait des deux temples interieurs, et le temple entier situe hors
de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une a une les pierres
oubliees par les devastateurs et sur lesquelles il restait quelques
sculptures.
J'esperais y trouver quelques debris de legendes, suffisants pour
m'eclairer sur l'epoque de la construction de ces edifices et sur les
divinites auxquelles ils furent consacres. J'ai ete assez heureux dans
cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Elethya,
dedie a Sevek (Saturne) et a Sowan (Lucine), appartenait a diverses
epoques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient ete
construits et decores sous le regne de la reine Amense, sous celui de
son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Amenophis-Memnon
et Rhamses le Grand. Les rois Amyrtee et Achoris, deux des derniers
princes de race egyptienne, avaient repare ces antiques edifices, et y
avaient ajoute quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouve a
Elethya qui rappelle l'epoque grecque ou romaine. Le temple a
l'exterieur de la ville est du au regne de Moeris.
Les tombeaux ou hypogees creuses dans la chaine arabique voisine de la
ville, remontent pour la plupart a une antiquite reculee. Le premier que
nous avons visite est celui dont la Commission d'Egypte a publie les
bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, a la peche et a la
navigation. Ce tombeau a ete creuse pour la famille d'un hierogrammate
nomme _Phape_, attache au college des pretres d'Elethya (Sowan-Kah).
J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inedits de ce tombeau, et j'ai
pris copie de toutes les legendes des scenes agricoles et autres,
publiees assez negligemment. Ce tombeau est d'une tres-haute antiquite.
Un second hypogee, celui d'un _grand-pretre de la deesse Ilithya_ ou
_Elethya_ (Sowan), la deesse eponyme de la ville de ce nom, porte la
date du regne de _Rhamses-Meiamoun_; il presente une foule de details
de famille et quelques scenes d'agriculture en tres-mauvais etat. J'y ai
remarque, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de ble
par les boeufs, et au-dessus de la scene on lit, en hieroglyphes presque
tous phonetiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est cense
chanter, car dans la vieille Egypte, comme dans celle d'aujourd'hui,
tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
particuliere.
Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution
adressee aux boeufs, et que j'ai retrouvee ensuite, avec de tres-legeres
variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:
Battez pour vous (_bis_),--o boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des
boisseaux pour vos maitres.
La poesie n'en est pas tres-brillante; probablement l'air faisait passer
la chanson; du reste, elle est convenable a la circonstance dans
laquelle on la chantait, et elle me paraitrait deja fort curieuse quand
meme elle ne ferait que constater l'antiquite du _bis_ qui est ecrit a
la fin de la premiere et de la troisieme ligne. J'aurais voulu en
trouver la musique pour l'envoyer a notre respectable ami le general de
La Salette; elle lui aurait fourni quelles donnees de plus pour ses
savantes recherches sur la musique des anciens.
Le tombeau voisin de celui-ci est plus interessant encore sous le
rapport historique. C'etait celui d'un nomme _Ahmosis, fils de Obschne,
chef des mariniers_, ou plutot _des nautoniers_: c'etait un grand
personnage. J'ai copie dans son hypogee ce qui reste d'une inscription
de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
a tous les individus presents et futurs, et leur raconte son histoire
que voici: Apres avoir expose qu'un de ses ancetres tenait un rang
distingue parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il
nous apprend qu'il est entre lui-meme dans la carriere nautique dans les
jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie legitime); qu'il
est alle rejoindre le roi a Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce
temps, ou il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi,
ou il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an
VI du meme Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a
suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monte par eau en _Ethiopie_ pour lui
imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
et qu'enfin il a commande des _batiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_.
C'est la, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le
Pharaon Ahmosis, ont presque acheve l'expulsion des Pasteurs et delivre
l'Egypte des Barbares.
Pour ne pas trop allonger l'article d'Elethya, je terminerai par
l'indication d'un tombeau presque ruine; il m'a fait connaitre quatre
generations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverne sous le
titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Elethya), durant les regnes des
cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Amenothph Ier
(Amenoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amense et Thouthmosis III
(Moeris), aupres desquels ils tenaient un rang eleve dans leur service
personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Atare et Ahmosis,
femmes des deux premiers rois nommes, et de Ranofre, fille de la reine
Amense et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
successivement nommes dans les inscriptions de l'hypogee, et forment
ainsi un supplement et une confirmation precieuse de la Table d'Abydos.
Le 3 mars, au matin, nous arrivames a _Esneh_, ou nous fumes
tres-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur
de la province; avec son aide, il nous fut permis d'etudier le grand
temple d'Esneh, encombre de coton, et qui, servant de magasin general de
cette production, a ete crepi de limon du Nil, surtout a l'exterieur. On
a egalement ferme avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le
premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a du se
faire souvent une chandelle a la main, ou avec le secours de nos
echelles, afin de voir les bas-reliefs de plus pres.
Malgre tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de
savoir relativement a ce grand temple, sous les rapports mythologiques
et historiques. Ce monument a ete regarde, d'apres de simples
conjectures etablies sur une facon particuliere d'interpreter le
zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Egypte:
l'etude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Egypte; car
les bas-reliefs qui le decorent, et les hieroglyphes surtout, sont d'un
style tellement grossier et tourmente qu'on y apercoit au premier coup
d'oeil le point extreme de la decadence de l'art. Les inscriptions
hieroglyphiques ne confirment que trop cet apercu: les masses de ce
pronaos ont ete elevees sous l'empereur _Cesar Tiberius Claudius
Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
dedicace en grands hieroglyphes. La corniche de la facade et le premier
rang de colonnes ont ete sculptes sous les empereurs _Vespasien_ et
_Titus_; la partie posterieure du pronaos porte les legendes des
empereurs _Antonin_, _Marc Aurele_ et _Commode_; quelques colonnes de
l'interieur du pronaos furent decorees de sculptures sous _Trajan_,
_Hadrien_ et _Antonin_; mais, a l'exception de quelques bas-reliefs de
l'epoque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du
pronaos portent les images de _Septime Severe_ et de GETA, que son frere
Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en meme temps qu'il fit
proscrire son nom dans tout l'empire; il parait que cette proscription
du tyran fut executee a la lettre jusqu'au fond de la Thebaide, car les
cartouches noms propres de l'empereur _Geta_ sont tous _marteles_ avec
soin; mais ils ne l'ont pas ete au point de m'empecher de lire
tres-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CESAR GETA,
_le directeur_.
Je crois que l'on connait deja des inscriptions latines ou grecques dans
lesquelles ce nom est martele: voila des legendes hieroglyphiques a
ajouter a cette serie.
Ainsi donc, l'antiquite du pronaos d'Esneh est incontestablement fixee;
sa construction ne remonte pas au dela de l'empereur Claude; et ses
sculptures descendent jusqu'a _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est
le fameux zodiaque dont on a tant parle.
Ce qui reste du naos, c'est-a-dire le mur du fond du pronaos, est de
l'epoque de _Ptolemee Epiphane_, et cela encore est d'hier,
comparativement a ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites
derriere le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a
ete rase jusqu'aux fondements.
Cependant, que les amis de l'antiquite des monuments de l'Egypte se
consolent: _Latopolis_ ou plutot ESNE (car ce nom se lit en hieroglyphes
sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'etait
point un village aux grandes epoques pharaoniques; c'etait une ville
importante, ornee de beaux monuments, et j'en ai decouvert la preuve
dans l'inscription des colonnes du pronaos.
J'ai trouve sur deux de ces colonnes, dont le fut est presque
entierement couvert d'inscriptions hieroglyphiques disposees
verticalement, la notice des fetes qu'on celebrait annuellement dans le
grand temple d'Esneh. Une d'elles se rapportait a la commemoration de
la dedicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessine dans une petite rue
d'Esneh, au quartier de Cheik-Mohammed-Ebbedri, un jambage de porte en
tres-beau granit rose, portant une dedicace du Pharaon Thouthmosis II,
et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esneh_
pharaonique. J'ai aussi trouve a _Edfou_ une pierre qui est le seul
debris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple
actuel bati sous les Lagides; l'ancien etait encore de _Moeris_, et
dedie, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH
(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thebaide comme en
Nubie, avait construit la plupart des edifices sacres, apres l'invasion
des _Hykschos_, de la meme maniere que les Ptolemees ont rebati ceux
d'Ombos, d'Esneh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_
detruits pendant l'invasion persane.
Le grand temple d'Esneh etait dedie a l'une des plus grandes formes de
la divinite, a Chnouphis, qualifie des titres NEV-EN-THO-SNE, _seigneur
du pays d'Esneh, createur de l'univers, principe vital des essences
divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associes la
deesse Neith, representee sous des formes diverses et sous les noms
varies de _Menhi_, _Tnebouaou_, etc., et le jeune Hake, represente sous
la forme d'un enfant, ce qui complete la Triade adoree a Esneh. J'ai
ramasse une foule de details tres-curieux sur les attributions de ces
trois personnages auxquels etaient consacrees les principales fetes et
panegyries celebrees annuellement a Esneh. Le 23 du mois d'Hathyr, on
celebrait la fete de la deesse _Tnebouaou_; celle de la deesse _Menhi_
avait lieu le 25 du meme mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux
deesses precitees. Le 1er de Choiak, on tenait une panegyrie (assemblee
religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hake, et ce meme jour avait lieu
la panegyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacre sculpte
sur l'une des colonnes du pronaos: "A la neomenie de Choiak, panegyries
et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esneh; on
etale tous les ornements sacres; on offre des pains, du vin et autres
liqueurs, des boeufs et des oies; on presente des collyres et des
parfums au dieu Chnouphis et a la deesse sa compagne, ensuite le lait a
Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie a la
deesse Menhi, une oie a la deesse Neith, une oie a Osiris, une oie a
Khons et a Thoth, une oie aux dieux Phre, Atmou, Thore, ainsi qu'aux
autres dieux adores dans le temple; on presente ensuite des semences,
des fleurs et des epis de ble au seigneur Chnouphis, souverain d'Esneh,
et on l'invoque en ces termes," etc. Suit la priere prononcee en cette
occasion solennelle, et que j'ai copiee, parce qu'elle presente un grand
interet mythologique.
C'est aux memes divinites qu'etait dedie le temple situe au nord
d'Esneh, dans une magnifique plaine, jadis cultivee, mais aujourd'hui
herissee de broussailles qui nous dechirerent les jambes, lorsque, le 6
mars au soir, nous allames le visiter, en faisant a pied une
tres-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvames tout
nouvellement devastees; ce temple n'est plus tel que la Commission
d'Egypte l'a laisse; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un
petit pan de mur et le soubassement presque a fleur de terre: parmi les
bas-reliefs subsistants j'en ai trouve un d'Evergete Ier et de Berenice
sa femme; j'ai reconnu les legendes de Philopator sur la colonne; celles
d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hieroglyphes
tout a fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Verus. Le hasard
m'a fait decouvrir, dans le soubassement exterieur de la partie gauche
du temple, une serie de captifs representant des peuples vaincus (par
Evergete Ier, selon toute apparence), et, a l'aide des ongles de nos
Arabes, qui fouillerent vaillamment malgre les pierres et les plantes
epineuses, je parvins a copier une dizaine des inscriptions onomastiques
de peuples gravees sur l'espece de bouclier attache a la poitrine des
vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguees,
j'ai lu les noms de l'_Armenie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la
_Macedoine_; peut-etre encore s'agit-il des victoires d'un empereur
romain: je n'ai rien trouve d'assez conserve aux environs pour eclaircir
ce doute.
Le 7 mars au matin, nous fimes une course pedestre dans l'interieur des
terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
_Tuphium_, aujourd'hui _Taoud_, situee sur la rive droite du fleuve,
mais dans le voisinage de la chaine arabique et tout pres
d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposee. La existent deux ou trois
salles d'un petit temple, habitees par des fellahs ou par leurs
bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui
m'ont donne le mythe du temple: on y adorait la Triade formee de Mandou,
de la deesse Ritho et de leur fils Harphre, celle meme du temple
d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_.
A midi nous etions a _Hermonthis_, dont j'ai parle dans la lettre que
j'ecrivis apres avoir visite ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour
aller a la seconde cataracte. Nous y passames encore quelques heures
pour copier quelques bas-reliefs et des legendes hieroglyphiques qui
devaient completer notre travail sur _Erment_, commence a notre premier
passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
_mammisi_ ou _eimisi_ consacre a l'accouchement de la deesse _Ritho_,
construit et sculpte, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
commemoration de la reine Cleopatre, fille d'Auletes, lorsqu'elle mit au
monde _Cesarion_, fils de Jules Cesar, lequel voulut etre le _Mandou_ de
la nouvelle deesse _Ritho_, comme Cesarion en fut l'_Harphre_. Du reste,
c'etait assez l'usage du dictateur romain de chercher a completer la
_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cleopatre,
avaient en elles quelque chose de divin, sans dedaigner pour cela les
joies terrestres.
Une courte distance nous separait de _Thebes_, et nos coeurs etaient
gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de
la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraiches,
arrivee a Louqsor, a mon adresse. C'etait encore une courtoisie de
notre digne consul general, M. Drovetti, et nous avions hate d'en
profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extreme, nous arreta
pendant la nuit entre Hermonthis et Thebes, ou nous ne fumes rendus que
le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.
Notre petite escadre aborda au pied du quai antique dechausse par le
Nil, et qui ne pourra longtemps encore defendre le palais de _Louqsor_,
dont les dernieres colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce
quai est evidemment de deux epoques; le quai _egyptien_ primitif est en
grandes briques cuites, liees par un ciment d'une durete extreme, et ses
ruines forment d'enormes blocs de 15 a 18 pieds de large et de 25 a 30
de longueur, semblables a des rochers inclines sur le fleuve au milieu
duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de gres est d'une epoque
tres-posterieure; j'y ai remarque des pierres portant encore des
fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'edifices
demolis.
Notre travail sur _Louqsor_ a ete termine (a tres-peu pres) avant de
venir nous etablir ici, a _Biban-el-Molouk_, et je suis en etat de
donner tous les details necessaires sur l'epoque de la construction de
toutes les parties qui composent ce grand edifice.
Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutot _des_ palais de Louqsor a
ete le Pharaon _Amenophis-Memnon_ (Amenothph III), de la XVIIIe
dynastie. C'est ce prince qui a bati la serie d'edifices qui s'etend du
sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore a ce regne.
Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
salles interieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
intactes, on lit, en grands hieroglyphes d'un relief tres-bas et d'un
excellent travail, des dedicaces faites au nom du roi Amenophis. Je mets
ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idee de toutes les
autres, qui ne different que par quelques titres royaux de plus ou de
moins.
"La vie! l'Horus puissant et modere, regnant par la justice,
l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
que, grand par sa force, il a frappe les Barbares; le roi SEIGNEUR DE
JUSTICE, bien aime du Soleil, le fils du Soleil AMENOPHIS, moderateur de
la region pure (l'Egypte), a fait executer ces constructions consacrees
a son pere Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans
l'Oph du midi; il les a fait executer en pierres dures et bonnes, afin
d'eriger un edifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil
AMENOPHIS, cheri d'Ammon-Ra."
Ces inscriptions levent donc toute espece de doute sur l'epoque precise
de la construction et de la decoration de cette partie de Louqsor; mes
inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
expliquees par M. Letronne, et qu'on a chicanees si mal a propos; je
puis lui annoncer a ce sujet que je lui porterai les _inscriptions
dedicatoires egyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de
_Denderah_, ou le verbe _construire_ ne manque jamais.
Les bas-reliefs qui decorent le palais d'_Amenophis_ sont, en general,
relatifs a des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinites
de cette portion de Thebes, qui etaient: 1 deg. Ammon-Ra, le dieu supreme de
l'Egypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement a Thebes, sa
ville eponyme; 2 deg. sa forme secondaire, Ammon-Ra generateur, mystiquement
surnomme _le mari de sa mere_, et represente sous une forme priapique;
c'est le dieu _Pan_ egyptien, mentionne dans les ecrivains grecs; 3 deg. la
deesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-a-dire _Ammon femelle_, une des
formes de Neith, consideree comme compagne d'Ammon generateur; 4 deg. la
deesse Mouth, la grand'mere divine, compagne d'Ammon-Ra; 5 deg. et 6 deg. les
jeunes dieux Khous et Harka, qui completent les deux grandes Triades
adorees a Thebes, savoir:
_Peres._ _Meres._ _Fils._
Ammon-Ra. Mouth. Khons.
Ammon generateur. Thamoun. Harka.
Le Pharaon est represente faisant des offrandes, quelquefois
tres-riches, a ces differentes divinites, ou accompagnant leurs _bari_
ou arches sacrees, portees processionnellement par des pretres.
Mais j'ai trouve et fait dessiner dans deux des salles du palais une
serie de bas-reliefs plus interessants encore et relatifs a la personne
meme du fondateur. Voici un mot sur les principaux.
Le dieu Thoth annoncant a la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon
_Thouthmosis IV_, qu'Ammon generateur lui a accorde un fils.
La meme reine, dont l'etat de grossesse est visiblement exprime,
conduite par Chnouphis et Hathor (Venus) vers la chambre d'enfantement
(le _mammisi_); cette meme princesse placee sur un lit, mettant au monde
le roi _Amenophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des genies
divins, ranges sous le lit, elevent l'embleme de la vie vers le
nouveau-ne.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en
_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le
temps de l'inondation), presentant le petit Amenophis, ainsi que le
petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinites de
Thebes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le
jeune roi institue par Ammon-Ra; les deesses protectrices de la haute et
de la basse Egypte lui offrant les couronnes, emblemes de la domination
sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-a-dire
son prenom royal, _Soleil seigneur de justice et de verite_, qui, sur
les monuments, le distingue de tous les autres _Amenophis_.
L'une des dernieres salles du palais, d'un caractere plus religieux que
toutes les autres, et qui a du servir de chapelle royale ou de
sanctuaire, n'est decoree que d'adorations aux deux Triades de Thebes
par Amenophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on
trouve un second sanctuaire emboite dans le premier, et dont voici la
dedicace, qui en donne tres-clairement l'epoque, tout a fait recente en
comparaison de celle du grand sanctuaire: "Restauration de l'edifice
faite par le roi (cheri de Phre, approuve par Ammon), le fils du
Soleil, seigneur des diademes, Alexandre, en l'honneur de son pere
Ammon-Ra, gardien des regions des Oph (Thebes); il a fait construire le
sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes a la place de celui qui
avait ete fait sous la majeste du roi Soleil, seigneur de justice, le
fils du Soleil AMENOPHIS, moderateur de la region pure."
Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement a l'origine de la
domination des Grecs en Egypte, au regne d'Alexandre, fils d'Alexandre
le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin
du roi, represente, a l'exterieur comme a l'interieur de ce petit
edifice, adorant les Triades thebaines. Dans un de ces bas-reliefs, la
deesse Thamoun est remplacee par la _ville de Thebes_ personnifiee sous
la forme d'une femme, avec cette legende:
"Voici ce que dit Thebes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons
mis en ta puissance toutes les contrees (les nomes); nous t'avons donne
KEME (l'Egypte), terre nourriciere."
La deesse Thebes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel
Ammon generateur dit en meme temps: "Nous accordons que les edifices que
tu eleves soient aussi durables que le firmament."
On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
d'Amenophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous
le rapport de la singularite. Dans une salle qui precede le sanctuaire,
existe une pierre d'architrave qui, ayant ete renouvelee sous un
Ptolemee et ornee d'une inscription, produit, en lisant les caracteres
qu'elle porte, une dedicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiete
des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dedicace
primitive; la voici:
1re _pierre moderne_. "Restauration de l'edifice faite par le roi
Ptolemee, toujours vivant, aime de Ptha."--2e _pierre antique_. "Monde,
le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Amenophis, a fait
executer ces constructions en l'honneur de son pere Ammon, etc."
L'ancienne pierre, remplacee par le Lagide, portait la legende:
"L'Aroeris puissant, etc., seigneur du monde, etc." On ne s'est point
inquiete si la nouvelle legende se liait ou non avec l'ancienne.
C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux
du regne d'Amenophis, sous lequel ont cependant encore ete decorees la
deuxieme et la septieme des deux rangees, en allant du midi au nord. Les
bas-reliefs appartiennent au regne du roi _Horus_, fils d'Amenophis, et
les quatre dernieres au regne suivant.
Toute la partie nord des edifices de Louqsor est d'une autre epoque, et
formait un monument particulier, quoique lie par la grande colonnade a
l'_Amenophion_ ou palais d'Amenophis. C'est a Rhamses le Grand
(Sesostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non
pas d'embellir le palais d'Amenophis, son ancetre, mais de construire un
edifice distinct, ce qui resulte evidemment de la dedicace suivante,
sculptee en grands hieroglyphes au-dessous de la corniche du pylone, et
repetee sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes
modernes n'ont pas encore ensevelies.
"La vie! l'Aroeris, enfant d'Ammon, le maitre de la region superieure et
de la region inferieure, deux fois aimable, l'Horus plein de force,
l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de verite, approuve par Phre), le
fils prefere du roi des dieux, qui, assis sur le trone de son pere,
domine sur la terre, a fait executer ces constructions en l'honneur de
son pere, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesseion dans la
ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
(le fils cheri d'Ammon-Rhamses), vivificateur a toujours."
C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Amenophion, et
cela explique tres-bien pourquoi ces deux grands edifices ne sont pas
sur le meme alignement, defaut choquant remarque par tous les voyageurs,
qui supposaient a tort que toutes ces constructions etaient du meme
temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.
C'est devant le pylone nord du _Rhamseion _de Louqsor que s'elevent les
deux celebres obelisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si
belle conservation. Ces deux masses enormes, veritables joyaux de plus
de 70 pieds de hauteur, ont ete erigees a cette place par Rhamses le
Grand, qui a voulu en decorer son _Rhamesseion_, comme cela est dit
textuellement dans l'inscription hieroglyphique de l'obelisque de
gauche, face nord, colonne mediale, que voici: "Le Seigneur du monde,
Soleil gardien de la verite (ou justice), approuve par Phre, a fait
executer cet edifice en l'honneur de son pere Ammon-Ra, et il lui a
erige ces deux grands obelisques de pierre, devant le Rhamesseion de la
ville d'Ammon."
Je possede des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un
de ces deux obelisques a ete apporte a Paris et dresse sur la place de
la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extreme, en corrigeant les
erreurs des gravures deja connues, et en les completant par les fouilles
que nous avons faites jusqu'a la base des obelisques. Malheureusement il
est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obelisque de droite,
et de la face ouest de l'obelisque de gauche: il aurait fallu abattre
pour cela quelques maisons de terre et faire demenager plusieurs pauvres
familles de fellahs.
Je n'entre pas dans de plus grands details sur le contenu des legendes
des deux obelisques. On sait deja que, loin de renfermer, comme on l'a
cru si longtemps, de grands mysteres religieux, de hautes speculations
philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
lecons d'astronomie, ce sont tout simplement des dedicaces, plus ou
moins fastueuses, des edifices devant lesquels s'elevent les monuments
de ce genre. Je passe donc a la description des pylones, qui sont d'un
bien autre interet.
L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
sculptures d'un tres-bon style, sujets tous militaires et composes de
plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamses
le Grand, assis sur son trone au milieu de son camp, recoit les chefs
militaires et des envoyes etrangers; details du camp, bagages, tentes,
fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armee egyptienne est rangee en
bataille; chars de guerre a l'avant, a l'arriere et sur les flancs; au
centre, les fantassins regulierement formes en carres. _Massif de
gauche_: bataille sanglante, defaite des ennemis, leur poursuite,
passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amene ensuite les
prisonniers.
Voila le sujet general de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun;
nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
entremelees aux scenes militaires. Les grands textes relatifs a cette
campagne de Sesostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement
il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes
encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du regne du
conquerant, et que la bataille s'etait donnee le 5 du mois d'Epiphi. Ces
dates me prouvent qu'il s'agit ici de la meme guerre que celle dont on a
sculpte les evenements sur la paroi droite du grand monument
d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
figuree dans ce dernier temple est aussi du mois d'Epiphi, mais du 9 et
non pas du 5. Il s'agit donc evidemment de deux affaires de la meme
campagne. Les peuples que les Egyptiens avaient a combattre sont des
Asiatiques, qu'a leur costume on peut reconnaitre pour des Bactriens,
des Medes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressement
nomme (_Naharaina-Kah_, le pays de Naharaina, la Mesopotamie) dans les
inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrees de Schot, Robschi,
Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher necessairement dans la
geographie primitive de l'Asie occidentale.
Les obelisques, les quatre colonnes, le pylone, et le vaste peristyle ou
cour environnee de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui
reste du Rhamesseion de la rive droite, et on lit _partout_ les
dedicaces de Rhamses le Grand, deux seuls points exceptes de ce grand
edifice. Il parait, en effet, que vers le huitieme siecle avant J.-C.,
l'ancienne decoration de la grande porte situee entre ces deux massifs
du pylone etait, par une cause quelconque, en fort mauvais etat, et
qu'on en refit les masses entierement a neuf; les bas-reliefs de Rhamses
le Grand furent alors remplaces par de nouveaux, qui existent encore et
qui representent le chef de la XXIVe dynastie, le conquerant ethiopien
_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues annees, gouverna l'Egypte
avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumees aux dieux
protecteurs du palais et de la ville de Thebes. Ces bas-reliefs, sur
lesquels on voit le nom du roi, qui est ecrit _Schabak_ et qu'on y lit
tres-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler a une epoque
fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont tres-curieux aussi sous le
rapport du style. Les figures en sont fortes et tres-accusees, avec les
muscles vigoureusement prononces, sans qu'elles aient pour cela la
lourdeur des sculptures du temps des Ptolemees et des Romains. Ce sont,
au reste, les seules sculptures de ce regne que j'aie rencontrees en
Egypte.
Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu egalement lieu
au Rhamesseion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
chapiteau de la premiere colonne gauche du peristyle ont ete renouveles
sous Ptolemee Philopator, et l'on n'a pas manque de sculpter sur
l'architrave l'inscription suivante: "Restauration de l'edifice, faite
par le roi Ptolemee toujours vivant, cheri d'Isis et de Phtha, et par la
dominatrice du monde, Arsinoe, dieux Philopatores aimes par Ammon-Ra,
roi des dieux."
Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
Rhamses-Meiamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesseion, du cote de
l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu a un edifice contigu et
sans liaison reelle avec le monument de Sesostris.
Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai,
dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thebains que nous
exploitons dans ce moment ... Adieu.
P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir
ce matin meme pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours
bonne sante et bon courage. Je donne ce soir a nos compagnons une fete
dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousirei; nous y oublierons
la sterilite et le voisinage de la seconde cataracte, ou nous avions a
peine du pain a manger. La chere ne repondra pas a la magnificence du
local, mais on fera l'impossible pour n'etre pas trop au-dessous. Je
voulais offrir a notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait
ajouter aux plaisirs de la reunion; c'etait un morceau de jeune
crocodile mis a la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en
apportat un tue d'hier matin; mais j'ai joue de malheur, la piece de
crocodile s'est gatee: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne
indigestion chacun.
TREIZIEME LETTRE
Thebes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829.
Les details topographiques donnes par Strabon ne permettent point de
chercher ailleurs que dans la vallee de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement
des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallee, qu'on veut
entierement deriver de l'arabe en le traduisant par _les portes des
rois_, mais qui est a la fois une corruption et une traduction de
l'ancien nom egyptien _Biban-Ou-roou_ (les hypogees des rois), comme l'a
fort bien dit M. Silvestre de Sacy, leverait d'ailleurs toute espece de
doute a ce sujet. C'etait la _necropole royale_, et on avait choisi un
lieu parfaitement convenable a cette triste destination, une vallee
aride; encaissee par de tres-hauts roches coupes a pic, ou par des
montagnes en pleine decomposition, offrant presque toutes de larges
fentes occasionnees soit par l'extreme chaleur, soit par des
eboulements interieurs, et dont les croupes sont parsemees de bandes
noires, comme si elles eussent ete brulees en partie; aucun animal
vivant ne frequente cette vallee de mort: je ne compte point les
mouches, les renards, les loups et les hyenes, parce que c'est notre
sejour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attire
ces quatre especes affamees.
En entrant dans la partie la plus reculee de cette vallee, par une
ouverture etroite evidemment faite de main d'homme, et offrant encore
quelques legers restes de sculptures egyptiennes, on voit bientot au
pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrees, encombrees
pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la
decoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entree dans
les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne
communiquait avec l'autre; ils etaient tous isoles: ce sont les
chercheurs de tresors, anciens ou modernes, qui ont etabli quelques
communications forcees.
Il me tardait, en arrivant a Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces
tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux
conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent
creuses), etaient bien, comme je l'avais deduit d'avance de plusieurs
considerations, ceux de rois appartenant _tous a des dynasties
thebaines_, c'est-a-dire a des princes, dont _la famille etait
originaire de Thebes_. L'examen rapide que je fis alors de ces
excavations avant de monter a la seconde cataracte, et le sejour de
plusieurs mois que j'y ai fait a mon retour, m'ont pleinement convaincu
que ces hypogees ont renferme les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe
dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_
ou _thebaines_. Ainsi, j'y ai trouve d'abord les tombeaux de six des
rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Amenophis-Memnon,
inhume a part dans la vallee isolee de l'ouest.
Viennent ensuite le tombeau de Rhamses-Meiamoun et ceux de six autres
Pharaons, successeurs de Meiamoun et appartenant a la XIXe ou a la XXe
dynastie.
On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le
choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait
creuser la sienne sur le point ou il croyait rencontrer une veine de
pierre convenable a sa sepulture et a l'immensite de l'excavation
projetee. Il est difficile de se defendre d'une certaine surprise
lorsque, apres avoir passe sous une porte assez simple, on entre dans de
grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement
soignees, conservant en grande partie l'eclat des plus vives couleurs,
et conduisant successivement a des salles soutenues par des piliers
encore plus riches de decorations, jusqu'a ce qu'on arrive enfin a la
salle principale, celle que les Egyptiens nommaient la _salle doree_,
plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la
momie du roi dans un enorme sarcophage de granit. Les plans de ces
tombeaux, publies par la Commission d'Egypte, donnent une idee exacte
de l'etendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coute
pour les executer au pic et au ciseau. Les vallees sont presque toutes
encombrees de collines formees par les petits eclats de pierre provenant
des effrayants travaux executes dans le sein de la montagne.
Je ne puis tracer ici une description detaillee de ces tombeaux;
plusieurs mois m'ont a peine suffi pour rediger une notice un peu
detaillee des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier
les inscriptions les plus interessantes. Je donnerai cependant une idee
generale de ces monuments par la description rapide et tres-succincte de
l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamses, fils et successeur de
Meiamoun. La decoration des tombeaux royaux etait systematisee, et ce
que l'on trouve dans l'un reparait dans presque tous les autres, a
quelques exceptions pres, comme je le dirai plus bas.
Le bandeau de la porte d'entree est orne d'un bas-relief (le meme sur
toutes les premieres portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que
la _preface,_ ou plutot le resume de toute la decoration des tombes
pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil a
tete de belier, c'est-a-dire le soleil couchant entrant dans
l'hemisphere inferieur, et adore par le roi a genoux; a la droite du
disque, c'est-a-dire a l'orient, est la deesse Nephthys, et a la gauche
(occident) la deesse Isis, occupant les deux extremites de la course du
dieu dans l'hemisphere superieur: a cote du Soleil et dans le disque,
on a sculpte un grand scarabee qui est ici, comme ailleurs, le symbole
de la regeneration ou des renaissances successives: le roi est
agenouille sur la montagne celeste, sur laquelle portent aussi les pieds
des deux deesses.
Le sens general de cette composition se rapporte au roi defunt: pendant
sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient a l'occident, le
roi devait etre le vivificateur, l'illuminateur de l'Egypte, et la
source de tous les biens physiques et moraux necessaires a ses
habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement compare au
soleil se couchant et descendant vers le tenebreux hemisphere inferieur,
qu'il doit parcourir pour renaitre de nouveau a l'orient, et rendre la
lumiere et la vie au monde superieur (celui que nous habitons), de la
meme maniere que le roi defunt devait renaitre aussi, soit pour
continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde celeste et
etre absorbe dans le sein d'Ammon, le pere universel.
Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est
passe pour la vieille Egypte; tout cela resulte de l'ensemble des
legendes qui couvrent les tombes royales.
Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses
deux etats pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutot le
motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va
le voir, que le developpement successif.
Dans le tableau decrit est toujours une legende dont suit la traduction
litterale: "Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (region
occidentale, habitee par les morts): Je t'ai accorde une demeure dans la
montagne sacree de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois
ses predecesseurs), a toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamses, etc.,
encore vivant."
Cette derniere expression prouverait, s'il en etait besoin, que les
tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail
fort long, etaient commences de leur vivant, et que l'un des premiers
soins de tout roi egyptien fut, conformement a l'esprit bien connu de
cette singuliere nation, de s'occuper incessamment de l'execution du
monument sepulcral qui devait etre son dernier asile.
C'est ce que demontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve
toujours a la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait
evidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le facheux augure qui
semblait resulter pour lui du creusement de sa tombe au moment ou il
etait plein de vie et de sante: ce tableau montre en effet le Pharaon en
costume royal, se presentant au dieu Phre a tete d'epervier,
c'est-a-dire au soleil dans tout l'eclat de sa course (a l'heure de
midi), lequel adresse a son representant sur la terre ces paroles
consolantes:
"Voici ce que dit Phre, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons
une longue serie de jours pour regner sur le monde et exercer les
attributions royales d'Horus sur la terre."
Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit egalement de
magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le
detail des privileges qui lui sont reserves dans les regions celestes;
il semble qu'on ait place ici ces legendes comme pour rendre plus douce
la pente toujours trop rapide qui conduit a la salle du sarcophage.
Immediatement apres ce tableau, sorte de precaution oratoire assez
delicate, on aborde plus franchement la question par un tableau
symbolique, le disque du soleil Criocephale, parti de l'Orient, et
avancant vers la frontiere de l'Occident, qui est marquee par un
crocodile, embleme des tenebres, et dans lesquelles le dieu et le roi
vont entrer chacun a sa maniere. Suit immediatement un tres-long texte,
contenant les noms des soixante-quinze paredres du soleil dans
l'hemisphere inferieur, et des invocations a ces divinites du troisieme
ordre, dont chacune preside a l'une des soixante-quinze subdivisions du
monde inferieur, qu'on nommait KELLE, _demeure qui enveloppe, enceinte,
zone_.
Une petite salle, qui succede ordinairement a ce premier corridor,
contient les images sculptees et peintes des soixante-quinze paredres,
precedees ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit
successivement l'image abregee des soixante-quinze zones et de leurs
habitants, dont il sera parle plus loin.
A ces tableaux generaux et d'ensemble succede le developpement des
details: les parois des corridors et salles qui suivent (presque
toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une
longue serie de tableaux representant la marche du soleil dans
l'hemisphere superieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois
opposees on a figure la marche du soleil dans l'hemisphere inferieur
(image du roi apres sa mort).
Les nombreux tableaux relatifs a la marche du dieu au-dessus de
l'horizon et dans l'hemisphere lumineux sont partages en douze series,
annoncees chacune par un riche battant de porte, sculpte, et garde par
un enorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces
reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent a
face etincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme;
TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A cote de ces terribles gardiens
on lit constamment la legende: _Il demeure au-dessus de cette grande
porte, et l'ouvre au dieu Soleil_.
Pres du battant de la premiere porte, celle du lever, on a figure les
vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une etoile
sur la tete, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la
direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans
l'etude des tableaux, qui offrent un interet d'autant plus piquant que,
dans chacune des douze heures de jour, on a trace l'image detaillee de
la barque du dieu, naviguant dans le fleuve celeste sur le _fluide
primordial_ ou _l'ether_, le principe de toutes les choses physiques
selon la vieille philosophie egyptienne, avec la figure des dieux qui
l'assistent successivement, et de plus, la representation des _demeures
celestes_ qu'il parcourt, et les scenes mythiques propres a chacune des
heures du jour.
Ainsi, a la premiere heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement
et recoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de
la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frere et
l'ennemi du Soleil, surveille par le dieu Atmou; a la troisieme heure,
le dieu Soleil arrive dans la zone celeste ou se decide le sort des
ames, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs
nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son
tribunal, pesant a sa balance les ames humaines qui se presentent
successivement: l'une d'elles vient d'etre condamnee, on la voit ramenee
sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardee par Anubis,
et conduite a grands coups de verges par des cynocephales, emblemes de
la justice celeste; le coupable est sous la forme d'une enorme truie,
au-dessus de laquelle on a grave en grand caractere _gourmandise_ ou
_gloutonnerie_, sans doute le peche capital du delinquant, quelque
glouton de l'epoque.
Le dieu visite, a la cinquieme heure, les _Champs-Elysees_ de la
mythologie egyptienne, habites par les ames bienheureuses se reposant
des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur
tete la plume d'autruche, embleme de leur conduite juste et vertueuse.
On les voit presenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous
l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les
fruits des arbres celestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent
en main des faucilles: ce sont les ames qui cultivent les champs de la
verite; leur legende porte: "Elles font des libations de l'eau et des
offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une
faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil
leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans
vos demeures, jouissez-en et les presentez aux dieux en offrande pure."
Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folatrer dans
un grand bassin que remplit l'eau celeste et primordiale, le tout sous
l'inspection du dieu _Nil-Celeste_. Dans les heures suivantes, les dieux
se preparent a combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent
_Apophis_. Ils s'arment d'epieux, se chargent de filets, parce que le
monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du
Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens;
on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un cable que la deesse
Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondes par une
_machine fort compliquee_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne),
assiste des genies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail
serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas
une _main enorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrete la
fougue du dragon. Enfin, a la onzieme heure du jour, le serpent captif
est etrangle; et bientot apres le dieu Soleil arrive au point extreme de
l'horizon ou il va disparaitre. C'est la deesse _Netphe_ (Rhea) qui,
faisant l'office de la Thetys des Grecs, s'eleve a la surface de l'abime
des eaux celestes; et, montee sur la tete de son fils Osiris, dont le
corps se termine en volute comme celui d'une sirene, la deesse recoit
le vaisseau du Soleil, qui prend bientot dans ses bras immenses le Nil
celeste, le vieil _Ocean_ des mythes egyptiens.
La marche du Soleil dans _l'hemisphere inferieur_, celui des tenebres,
pendant les douze heures de nuit, c'est-a-dire la contre-partie des
scenes precedentes, se trouve sculptee sur les parois des tombeaux
royaux opposees a celles dont je viens de donner une idee
tres-succincte. La le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la
tete aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels
president autant de personnages divins de toute forme et armes de
glaives. Ces cercles sont habites par les _ames coupables_ qui subissent
divers supplices. C'est veritablement la le type primordial de l'_Enfer_
du Dante, car la variete des tourments a de quoi surprendre; et je ne
suis pas etonne que quelques voyageurs, effrayes de ces scenes de
carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains
dans l'ancienne Egypte; mais les legendes levent toute espece
d'incertitude a cet egard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui
ne prejugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.
Les ames coupables sont punies d'une maniere differente dans la plupart
des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figure ces esprits
impurs, et perseverant dans le crime, presque toujours sous la forme
humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou
celle de l'_epervier a tete humaine_, entierement peints en _noir_, pour
indiquer a la fois et leur nature perverse et leur sejour dans l'abime
des tenebres; les unes sont fortement liees a des poteaux, et les
gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les
crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la
tete en bas; celles-ci, les mains liees sur la poitrine et la tete
coupee, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liees
derriere le dos, trainent sur la terre leur coeur sorti de leur
poitrine; dans de grandes chaudieres, on fait bouillir des ames
vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou
seulement leurs tetes et leurs coeurs. J'ai aussi remarque des ames
jetees dans la chaudiere avec l'embleme du bonheur et du repos celeste
(l'eventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des
copies fideles de cette immense serie de tableaux et des longues
legendes qui les accompagnent.
A chaque zone et aupres des supplicies, on lit toujours leur
condamnation et la peine qu'ils subissent. "Ces ames ennemies, y est-il
dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son
disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles
n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones."
Tandis qu'on lit au contraire, a cote de la representation des ames
heureuses, sur les parois opposees: "Elles ont trouve grace aux yeux du
Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles ou l'on vit de
la vie celeste; les corps qu'elles ont abandonnes reposeront a toujours
dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la presence du Dieu
supreme."
Cette double serie de tableaux nous donne donc le _systeme
psychologique egyptien_ dans ses deux points les pins importants et les
plus moraux, _les recompenses et les peines_. Ainsi se trouve
completement demontre tout ce que les anciens ont dit de la doctrine
egyptienne sur _l'immortalite de l'ame_ et le but positif de la vie
humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idee de symboliser
la _double destinee_ des ames par le plus frappant des phenomenes
celestes, le cours du soleil dans les deux hemispheres, et d'en lier la
peinture a celle de cet imposant et magnifique spectacle.
Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors
et des deux premieres salles du tombeau de _Rhamses V_, que j'ai pris
pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus
complet de tous. Le meme sujet, mais compose dans un esprit directement
_astronomique_, et sur un plan plus regulier, parce que c'etait un
tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la
longueur de ceux du second corridor et des deux premieres salles qui
suivent.
Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parseme d'etoiles,
enveloppe de trois cotes cette immense composition: le torse se prolonge
sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie superieure; sa
tete est a l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du
tableau divise en deux bandes egales: celle d'en haut represente
l'hemisphere superieur et le cours du soleil dans les douze heures du
jour; celle d'en bas, l'hemisphere inferieur, la marche du soleil
pendant les douze heures de la nuit.
A l'orient, c'est-a-dire vers le point sexuel du grand corps celeste (de
la deesse Ciel), est figuree la naissance du Soleil; il sort du sein de
sa divine mere _Neith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt
a sa bouche, et renferme dans un disque rouge: le dieu _Meui_ (l'Hercule
egyptien, la raison divine), debout dans la barque destinee aux voyages
du jeune dieu, eleve les bras pour l'y placer lui-meme; apres que le
Soleil enfant a recu les soins de deux deesses nourrices, la barque part
et navigue sur l'_Ocean celeste_, l'Ether, qui coule comme un fleuve de
l'_orient a l'occident_, ou il forme un vaste bassin, dans lequel
aboutit une branche du fleuve traversant l'_hemisphere inferieur,
d'occident en orient_.
Chaque heure du jour est indiquee sur le corps du Ciel par un disque
rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles
parait le dieu Soleil naviguant sur l'Ocean celeste avec un cortege qui
change a chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.
A la premiere heure, au moment ou le vaisseau se met en mouvement, les
esprits de l'Orient presentent leurs hommages au dieu debout dans son
naos, qui est eleve au milieu de cette bari; l'equipage se compose de la
deesse _Sori_, qui donne l'impulsion a la proue; du dieu Sev (Saturne),
a la tete de lievre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et
dont il ne fait usage qu'a partir de la 8e heure, c'est-a-dire lorsqu'on
approche des parages de l'Occident; le reis ou commandant est Horus,
ayant en sous-ordre le dieu Hake-Oeris, le Phaeton et le compagnon
fidele du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un
hieracocephale nomme _Haou_, plus la deesse Neb-Wa (la dame de la
barque), dont j'ignore les fonctions speciales, enfin le dieu gardien
superieur des tropiques. On a represente, sur les bords du fleuve, les
dieux ou les esprits qui president a chacune des heures du jour; ils
adorent le Soleil a son passage, ou recitent tous les noms mystiques par
lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les ames des
rois ayant a leur tete le defunt Rhamses V, allant au-devant de la bari
du dieu pour adorer sa lumiere. Aux 4e, 5e et 6e heures, le meme Pharaon
prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis
cache dans les eaux de l'Ocean. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau
celeste cotoie les demeures des bienheureux, jardins ombrages par des
arbres de differentes especes, sous lesquels se promenent les dieux et
les ames pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne)
sonde le fleuve incessamment, et des dieux echelonnes sur le rivage
dirigent la barque avec precaution; elle contourne le grand bassin de
l'ouest, et reparait dans la bande superieure du tableau, c'est-a-dire
dans l'hemisphere inferieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en
orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme
il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du
Soleil est toujours tiree a la corde par un grand nombre de genies
subalternes, dont le nombre varie a chaque heure differente. Le grand
cortege du dieu et l'equipage ont disparu, il ne reste plus que le
pilote debout et inerte a l'entree du naos renfermant le dieu, auquel la
deesse Thmei (la verite et la justice), qui preside a l'enfer ou a la
region inferieure, semble adresser des consolations.
Des legendes hieroglyphiques, placees sur chaque personnage et au
commencement de toutes les scenes, en indiquent les noms et les sujets,
en faisant connaitre l'heure du jour ou de la nuit a laquelle se
rapportent ces scenes symboliques. J'ai pris copie moi-meme et des
tableaux et de toutes les inscriptions.
Mais sur ces memes plafonds, et en dehors de la composition que je viens
de decrire en gros, existent des textes hieroglyphiques d'un interet
plus grand peut-etre, quoique lies au meme sujet. Ce sont des _tables
des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de
chaque mois de l'annee_; elles sont ainsi concues:
MOIS DE TOBI, la derniere moitie.--_Orion_ domine et influe sur
l'oreille gauche.
Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.
Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.
Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux etoiles_ (les
Gemeaux?), sur le coeur.
Heure 4e, les constellations _des deux etoiles_ (influent) sur l'oreille
gauche.
Heure 5e, les etoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.
Heure 6e, la tete (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.
Heure 7e, _la fleche_ (influe) sur l'oeil droit.
Heure 8e, _les longues etoiles_, sur le coeur.
Heure 9e, les serviteurs des parties anterieures (du quadrupede) _Mente_
(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.
Heure 10e, le quadrupede _Mente_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.
Heure 11e, les serviteurs du _Mente_, sur le bras gauche.
Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.
Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue a celle qu'on
avait gravee sur le fameux cercle dore du monument d'Osimandyas, et qui
donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des
constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela demontrera
sans replique, comme l'a affirme notre savant ami M. Letronne, que
l'_astrologie_ remonte, en Egypte, jusqu'aux temps les plus recules;
cette question, par le fait, est decidee sans retour, c'est un petit
souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thebes.
La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui
composent la serie des levers, est certaine dans les passages ou j'ai
introduit les noms actuels des constellations de notre planisphere;
n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance,
j'ai ete oblige de donner partout ailleurs le mot a mot du texte
hieroglyphique.
J'ai du recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes
precieux de l'_astronomie antique_, science qui devait etre
necessairement liee a l'_astrologie_, dans un pays ou la religion fut la
base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil systeme
politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:
_la partie des faits observes_, qui constitue seule nos sciences
actuelles; _la partie speculative_, qui liait la science a la croyance
religieuse, lien necessaire, indispensable meme en Egypte, ou la
religion, pour etre forte et pour l'etre toujours, avait voulu renfermer
l'univers entier et son etude dans son domaine sans bornes; ce qui a son
bon et son mauvais cote, comme toutes les conceptions humaines.
Dans le tombeau de Rhamses V, les salles ou corridors qui suivent ceux
que je viens de decrire, sont decores de tableaux symboliques relatifs a
divers etats du soleil considere soit physiquement, soit surtout dans
ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un
ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils
n'occupent pas la meme place dans les tombes royales. La salle qui
precede celle du sarcophage, en general consacree aux quatre genies de
l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution
du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent
decider du sort de son ame, tribunal dont ne fut qu'une simple image
celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de
la sepulture. Une paroi entiere de cette salle, dans le tombeau de
Rhamses V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris,
melees aux justifications que le roi est cense presenter, ou faire
presenter en son nom, a ces juges severes, lesquels paraissent etre
charges, chacun, de faire la recherche d'un crime ou peche particulier,
et de le punir dans l'ame soumise a leur juridiction. Ce grand texte,
divise par consequent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, a
proprement parler, qu'une _confession negative_, comme on peut en juger
par les exemples qui suivent:
dieu (tel)! _le roi_, soleil moderateur de justice, approuve d'Ammon,
_n'a point commis de mechancetes_.
Le fils du Soleil Rhamses _n'a point blaspheme_.
Le roi, soleil moderateur, etc., _ne s'est point enivre_.
Le fils du Soleil Rhamses _n'a point ete paresseux_.
Le roi, soleil moderateur, etc., _n'a point enleve les biens voues aux
dieux._
Le fils du Soleil Rhamses _n'a point dit de mensonges_.
Le roi, soleil, etc., _n'a point ete libertin_.
Le fils du Soleil Rhamses _ne s'est point souille par des impuretes_.
Le roi, soleil, etc., _n'a point secoue la tete en entendant des paroles
de verite_.
Le fils du Soleil Rhamses _n'a point inutilement allonge ses paroles_.
Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu a devorer son coeur_ (c'est-a-dire, a
se repentir de quelque mauvaise action).
On voyait enfin, a cote de ce texte curieux, dans le tombeau de
Rhamses-Meiamoun, des images plus curieuses encore, celles des peches
capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la
luxure_, _la paresse_ et _la voracite_, figurees sous forme humaine,
avec les tetes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.
La grande salle du tombeau de Rhamses V, celle qui renfermait le
sarcophage, et la derniere de toutes, surpasse aussi les autres en
grandeur et en magnificence. Le plafond, creuse en berceau et d'une
tres-belle coupe, a conserve toute sa peinture: la fraicheur en est
telle qu'il faut etre habitue aux miracles de conservation des monuments
de l'Egypte pour se persuader que ces freles couleurs ont resiste a plus
de trente siecles. On a repete ici, mais en grand et avec plus de
details dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux
hemispheres pendant la duree du jour astronomique, composition qui
decore les plafonds des premieres salles du tombeau et qui forme le
motif general de toute la decoration des sepultures royales.
Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au
plafond, de tableaux sculptes et peints comme dans le reste du tombeau,
et chargees de milliers d'hieroglyphes formant les legendes
explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un
grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblematiques, tout le
systeme cosmogonique et les principes de la physique generale des
Egyptiens. Une longue etude peut seule donner le sens entier de ces
compositions, que j'ai toutes copiees moi-meme, en transcrivant en meme
temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus
raffine; mais il y a certainement, sous ces apparences emblematiques, de
vieilles verites que nous croyons tres-jeunes.
J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul
des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les
piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux
divinites de l'Egypte, et principalement a celles qui president aux
destinees des ames, Phtha-Socharis, Atmou, la deesse _Meresoehar_,
_Osiris_ et _Anubis_.
Tous les autres tombeaux des rois de Thebes, situes dans la vallee de
Biban-el-Molouk et dans la vallee de l'Ouest, sont decores, soit de la
totalite, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens
d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et
surtout plus ou moins acheves.
Les tombes royales veritablement achevees et completes sont en
tres-petit nombre, savoir: celle d'Amenophis III (Memnon), dont la
decoration est presque entierement detruite; celle de Rhamses-Meimoun,
celle de Rhamses V, probablement aussi celle de Rhamses le Grand, enfin
celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incompletes. Les unes
se terminent a la premiere salle, changee en grande salle sepulcrale
d'autres vont jusqu'a une seconde salle des tombeaux complets;
quelques-unes meme se terminent brusquement par un petit reduit creuse
a la hate, grossierement peint, et dans lequel on a depose le sarcophage
du roi, a peine ebauche. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au
commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le
trone; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fut termine, les
travaux etaient arretes et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc
juger de la longueur du regne de tous les rois inhumes a
Biban-el-Molouk, par l'achevement ou par l'etat plus ou moins avance de
l'excavation destinee a sa sepulture. Il est a remarquer, a ce sujet,
que les regnes d'Amenophis III, de Rhamses le Grand et de Rhamses V
furent, en effet, selon Manethon, de plus de trente ans chacun, et leurs
tombeaux sont aussi les plus etendus.
Il me reste a parler de certaines particularites que presentent
quelques-unes de ces tombes royales.
Quelques parois conservees du tombeau d'Amenophis III (Memnon) sont
couvertes d'une simple peinture, mais executee avec beaucoup de soin et
de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du
soleil dans les deux hemispheres; mais cette composition est peinte sur
les murailles sous la forme d'un immense papyrus deroule, les figures
etant tracees au simple trait comme dans les manuscrits et les legendes,
en hieroglyphes lineaires, arrivant presque aux formes _hieratiques_. Le
Musee royal possede des rituels concus en ce genre d'ecriture de
transition.
Le tombeau de cet illustre Pharaon a ete decouvert par un des membres de
la Commission d'Egypte dans la vallee de l'Ouest. Il est probable que
tous les rois de la premiere partie de la XVIIIe dynastie reposaient
dans cette meme vallee, et que c'est la qu'il faut chercher les
sepulcres d'Amenophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra
les decouvrir qu'en executant des deblayements immenses au pied des
grands rochers coupes a pic dans le sein desquels ces tombe ont ete
creusees. Cette meme vallee recele peut-etre encore le dernier asile des
rois thebains des anciennes epoques; c'est ce que je me crois autorise a
conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un tres-ancien
style, decouvert dans la partie la plus reculee de la meme vallee, celui
d'un Pharaon thebain nomme _Skhai_, lequel n'appartient certainement
point aux quatre dernieres dynasties thebaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe
et XXe.
Dans la vallee proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admire,
comme tous les voyageurs qui nous ont precedes, l'etonnante fraicheur
des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousirei Ier, qui
dans ses legendes prend les divers surnoms de _Noubei_, d'_Athothi_ et
d'_Amonei_, et dans son tombeau celui d'Ousirei; mais cette belle
catacombe deperit chaque jour. Les piliers se fendent et se delitent;
les plafonds tombent en eclats, et la peinture s'enleve en ecailles.
J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet
hypogee, pour donner en Europe une idee exacte de tant de magnificence.
J'ai fait egalement dessiner la serie de _peuples_ figuree dans un des
bas-reliefs de la premiere salle a piliers. J'avais cru d'abord,
d'apres les copies de ces bas-reliefs publiees en Angleterre, que ces
quatre peuples, de race bien differente, conduits par le dieu Horus
tenant le baton pastoral, etaient les nations soumises au sceptre du
Pharaon Ousirei; l'etude des legendes m'a fait connaitre que ce tableau
a une signification plus generale. Il appartient a la 3e heure du jour,
celle ou le soleil commence a faire sentir toute l'ardeur de ses rayons
et rechauffe toutes les contrees de notre hemisphere. On a voulu y
representer, d'apres la legende meme, _les habitants de l'Egypte et ceux
des contrees etrangeres_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des
diverses _races d'hommes_ connues des Egyptiens, et nous apprenons en
meme temps les grandes divisions geographiques ou _ethnographiques_
etablies a cette epoque reculee.
Les hommes guides par le Pasteur des peuples, Horus, sont figures au
nombre de douze, mais appartenant a quatre familles bien distinctes. Les
trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge
sombre_, taille bien proportionnee, physionomie douce, nez legerement
aquilin, longue chevelure nattee, vetus de blanc, et leur legende les
designe sous le nom de ROT-EH-NE-ROME, _la race des hommes_, les hommes
par excellence, c'est-a-dire les Egyptiens.
Les trois suivants presentent un aspect bien different: peau couleur de
chair tirant sur le jaune, ou teint basane, nez fortement aquilin, barbe
noire, abondante et terminee en pointe, court vetement de couleurs
variees; ceux-ci portent le nom de NAMOU.
Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui
viennent apres, ce sont des _negres_; ils sont designes sous le nom
general de NAHASI.
Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur
de chair, ou peau blanche de la nuance la plus delicate, le nez droit ou
legerement vousse, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute
et tres-elancee, vetus de peaux de boeuf conservant encore leur poil,
veritables sauvages tatoues sur diverses parties du corps; on les nomme
TAMHOI.
Je me hatai de chercher le tableau correspondant a celui-ci dans les
autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les
variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu
figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien
systeme egyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Egypte_, qui, a elle
seule, formait une partie du monde, d'apres le tres-modeste usage des
vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de
l'_Afrique_, les negres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque
notre race est la derniere et la plus sauvage de la serie) les
_Europeens_, qui a ces epoques reculees, il faut etre juste, ne
faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici
tous les peuples de race blonde et a peau blanche, habitant
non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de depart.
Cette maniere de considerer ces tableaux est d'autant plus la veritable
que, dans les autres tombes, les memes noms generiques reparaissent et
constamment dans le meme ordre. On y trouve aussi les Egyptiens et les
Africains representes de la meme maniere, ce qui ne pouvait etre
autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races
europeennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.
Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vetu dans le tombeau
d'Ousirei, l'Asie a pour representants dans d'autres tombeaux (ceux de
_Rhamses-Meiamoun_, etc.) trois individus toujours a teint basane, nez
aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumes avec une rare
magnificence. Dans l'un, ce sont evidemment des _Assyriens_: leur
costume, jusque dans les plus petits details, est parfaitement semblable
a celui des personnages graves sur les cylindres assyriens: dans
l'autre, les peuples _Medes_, ou habitants primitifs de quelque partie
de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait
pour trait, sur les monuments dits _persepolitains_. On representait
donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifferemment. Il en
est de meme de nos bons vieux ancetres les _Tamhou_, leur costume est
quelquefois different; leurs tetes sont plus ou moins chevelues et
chargees d'ornements diversifies; leur vetement sauvage varie un peu
dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe
conservent tout le caractere d'une race a part. J'ai fait copier et
colorier cette curieuse serie ethnographique. Je ne m'attendais
certainement pas, en arrivant a Biban-el-Molouk, d'y trouver des
sculptures qui pourront servir de vignettes a l'histoire des habitants
primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur
vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle
nous fait bien apprecier le chemin que nous avons parcouru depuis.
Le tombeau de _Rhamses Ier_, le pere et le predecesseur d'Ousirei, etait
enfoui sous les decombres et les debris tombes de la montagne; nous
l'avons fait deblayer: il consiste en deux longs corridors sans
sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une etonnante
conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert
seulement de peintures. Cette simplicite accuse la magnificence du fils,
dont la somptueuse catacombe est a quelques pas de la.
J'avais le plus vif desir de retrouver a Biban-el-Molouk la tombe du
plus celebre des Rhamses, celle de _Sesostris_; elle y existe en effet:
c'est la troisieme a droite dans la vallee principale; mais la sepulture
de ce grand homme semble avoir ete en butte, soit a la devastation par
des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont
comblee a tres-peu pres jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une
espece de boyau au milieu des eclats de pierres qui remplissent cette
interessante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgre
l'extreme chaleur, jusqu'a la premiere salle. Cet hypogee, d'apres ce
qu'on peut en voir, fut execute sur un plan tres-vaste et decore de
sculptures du meilleur style, a en juger par les petites portions encore
subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute
la decouverte du sarcophage de cet illustre conquerant: on ne peut
esperer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute ete
viole et spolie a une epoque fort reculee, soit par les Perses, soit par
des chercheurs de tresors, aussi ardents a detruire que l'etranger avide
d'exercer des vengeances.
Au fond d'un embranchement de la vallee et dans le voisinage de ce
respectable tombeau reposait le fils de Sesostris; c'est un tres-beau
tombeau, mais non acheve. J'y ai trouve, creusee dans l'epaisseur de la
paroi d'une salle isolee, une petite chapelle consacree aux manes de son
pere, Rhamses le Grand.
Le dernier tombeau, au fond de la vallee principale, se fait remarquer
par son etat d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont acheves et
executes avec une finesse et un soin admirables; la decoration du reste
de la catacombe, formee de trois longs corridors et de deux salles, a
ete seulement tracee en rouge, et l'on rencontre enfin les debris du
sarcophage du Pharaon, en granit, dans un tres-petit cabinet dont les
parois, a peine degrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures
de divinites, dessinees et barbouillees a la hate.
Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'etait
probablement pas beaucoup inquiete du soin de sa sepulture: au lieu de
se faire creuser un tombeau comme ses ancetres, il trouva plus commode
de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son pere, et l'etude
que j'ai du faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit a un resultat
fort important pour le complement de la serie des regnes formant la
XVIIIe dynastie.
Le temps ayant cause la chute du stuc applique par l'usurpateur
Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau
qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les
legendes d'une reine nommee _Thaoser_; et le temps, faisant aussi
justice de la couverte dont on avait masque les premiers bas-reliefs de
l'interieur, a mis a decouvert des tableaux representant cette meme
reine, faisant les memes offrandes aux dieux, et recevant des divinites
les memes promesses et les memes assurances que les Pharaons eux-memes
dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la meme place que
ceux-ci. Il devint donc evident que j'etais dans une catacombe creusee
pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine
ayant exerce par elle-meme le pouvoir souverain, puisque son mari,
quoique portent le titre de roi, ne parait qu'apres elle dans cette
serie de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et
les plus importants. _Menephtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en
sous-ordre.
Comme j'avais deja trouve a Ghebel-Selseleh des bas-reliefs de ce prince
qui avait, apres le roi Horus, continue la decoration du grand speos de
la carriere, j'ai du reconnaitre alors dans la reine _Thaoser_ la fille
meme du roi Horus, laquelle, succedant a son pere, dont elle etait la
seule heritiere en age de regner, exerca longtemps le pouvoir souverain,
et se trouve dans la liste des rois de Manethon, sous le nom de la reine
_Achencherses_. Je m'etais trompe a Turin, en prenant l'epouse meme
d'Horus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnee
dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,
indifferente pour la serie des regnes, n'aurait point ete commise si la
legende de la reine, epouse d'Horus, eut conserve ses titres initiaux,
qu'une fracture a fait disparaitre. _Siphtha_ ne porte donc le titre de
roi qu'en s'a qualite d'epoux de la reine regnante; ce qui deja avait eu
lieu pour les deux maris de la reine _Amense_, mere de Thouthmosis III
(Moeris).
Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine
_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquieme ou sixieme
successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect du
a des ancetres, parce qu'il descendait directement de Rhamses Ier et
que, d'apres les listes, il etait tout au plus le frere de la reine
Thaoser Achencherses et continuait directement la ligne masculine a
partir du roi Horus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant,
d'abord, d'avoir substitue partout a l'image de la reine la sienne
propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un
casque ou de vetements et d'insignes convenables seulement a des rois et
non a des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les
cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire
peindre sa propre legende. Cette operation a du, toutefois, s'executer
fort a la hate, puisque, apres avoir metamorphose la reine Thaoser en
roi Rhamerri, on n'a point eu la precaution de corriger, sur les
bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censes prononcer,
lesquels sont toujours adresses a la reine et ne sauraient l'etre
convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.
Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallee
encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,
Rhamses-Meiamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumee a terni l'eclat
des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sepulcres; il se
recommande d'ailleurs par huit petites salles percees lateralement dans
le massif des parois du premier et du deuxieme corridor, cabinets ornes
de sculptures du plus haut interet et dont nous avons fait prendre des
copies soignees. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres
choses, la representation des travaux de la cuisine; un autre, celle des
meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisieme est un
arsenal complet ou se voient des armes de toute espece et les insignes
militaires des legions egyptiennes; ici on a sculpte les barques et les
canges royales avec toutes leurs decorations. L'un d'eux aussi nous
montre le tableau symbolique de l'annee egyptienne, figuree par six
images du Nil et six images de l'Egypte personnifiee, alternees, une
pour chaque mois et portant les productions particulieres a la division
de l'annee que ces images representent. J'ai du faire copier, dans l'un
de ces jolis reduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs
couleurs, parce qu'ils n'ont ete exactement publies par personne.
En voila assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hate de retourner a Thebes,
ou l'on ne sera point fache de me suivre. Je dois cependant ajouter que
plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le temoignage
ecrit qu'elles etaient, il y a bien des siecles, abandonnees, et
seulement visitees, comme de nos jours, par beaucoup de curieux
desoeuvres, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient
s'illustrer a jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les
bas-reliefs, qu'ils ont ainsi defigures. Les sots de tous les siecles y
ont de nombreux representants: on y trouve d'abord des Egyptiens de
toutes les epoques, qui se sont inscrits, les plus anciens en
hieratique, les plus modernes en demotique; beaucoup de Grecs de
tres-ancienne date, a en juger par la forme des caracteres; de vieux
Romains de la republique, qui s'y decorent, avec orgueil du titre de
_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers
empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyes au milieu des
superlatifs qui les precedent ou qui les suivent; plus, des noms de
Coptes accompagnes de tres-humbles prieres; enfin les noms des voyageurs
europeens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard
ou le desoeuvrement ont amenes dans ces tombes solitaires. J'ai
recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur
contenu, soit pour leur interet sous le rapport paleographique. Ce sont
toujours des materiaux[Footnote: A Bem-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau
du nomme Rotei (c'est l'hypogee compose d'une seule chambre
rectangulaire, ornee dans le fond de deux rangees de trois colonnes, et
dont la porte regarde a l'ouest et la vallee de l'Egypte), on remarque
sur la paroi meridionale un enfoncement regulierement taille comme pour
une armoire, et c'est dans l'epaisseur de cet enfoncement que j'ai
trouve ecrite au charbon, et presque effacee, cette inscription bien
simple: 1800. 3e REGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de
repasser pieusement ces traits a l'encre noire avec un pinceau, en
ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).],
et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles egyptiens, qui auront
bien quelque prix translates a Paris..... J'y pense souvent..... Adieu.
QUATORZIEME LETTRE
Thebes, le 18 juin 1829.
Depuis mon retour au milieu des ruines de cette ainee des villes
royales, toutes mes journees ont ete consacrees a l'etude de ce qui
reste d'un de ses plus beaux edifices, pour lequel je concus, a sa
premiere vue, une predilection marquee. La connaissance complete que
j'en ai acquise maintenant la justifie au dela de ce que je devais
esperer. Je veux parler ici d'un monument dont le veritable nom n'est
pas encore fixe, et qui donne lieu a de fort vives controverses: celui
qu'on a appele d'abord le _Memnonium_, et ensuite le _Tombeau
d'Osimandyas_. Cette derniere denomination appartient a la Commission
d'Egypte; quelques voyageurs persistent a se servir de l'autre, qui
certainement est fort mal appliquee et tres-inexacte. Pour moi, je
n'emploierai desormais, pour designer cet edifice, que son nom egyptien
meme, sculpte dans cent endroits et repete dans les legendes des frises,
des architraves et des bas-reliefs qui decorent ce palais. Il portait le
nom de _Rhamesseion_, parce que c'etait a la munificence du Pharaon
Rhamses le Grand que Thebes en etait redevable.
L'imagination s'ebranle et l'on eprouve une emotion bien naturelle en
visitant ces galeries mutilees et ces belles colonnades, lorsqu'on pense
qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus celebre
et du meilleur des princes que la vieille Egypte compte dans ses longues
annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends a la memoire de
Sesostris l'espece de culte religieux dont l'environnait l'antiquite
tout entiere.
Il n'existe du Rhamesseion aucune partie complete; mais ce qui a echappe
a la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer
l'ensemble de l'edifice et pour s'en faire une idee tres-exacte.
Laissant a part sa partie architecturale, qui n'est point de mon
ressort, mais a laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que
le Rhamesseion est peut-etre ce qu'il y a de plus noble et de plus pur a
Thebes en fait de grand monument, je me bornerai a indiquer rapidement
le sujet des principaux bas-reliefs qui le decorent, et le sens des
inscriptions qui les accompagnent.
Les sculptures qui couvraient les faces exterieures des deux massifs du
premier pylone, construit en gres, ont entierement disparu, car ces
massifs se sont eboules en grande partie. Des blocs enormes de calcaire
blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils
sont decores, ainsi que l'epaisseur des deux massifs entre lesquels
s'elevait cette porte, des legendes royales de Rhamses le Grand, et de
tableaux representant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes
divinites de Thebes, Amon-Ra, Amon generateur, la deesse Mouth, le jeune
dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi recoit a son
tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal
d'entre eux, parce que c'est la que j'ai lu pour la premiere fois le nom
veritable de l'edifice entier.
Le dieu Atmou (une des formes de Phre) presente au dieu Mandou le
Pharaon Rhamses le Grand, casque et en habits royaux; cette derniere
divinite le prend par la main en lui disant: "Viens, avance vers les
demeures divines pour contempler ton pere, le seigneur des dieux, qui
t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et regner
sur le trone d'Horus." Plus loin, en effet, on a figure le grand dieu
Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: "Voici ce que dit
Amon-Ra, roi des dieux, et qui reside dans le _Rhamesseion de Thebes_:
Mon fils bien-aime et de mon germe, seigneur du monde, Rhamses! mon
coeur se rejouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as voue cet
edifice; je te fais le don d'une vie pure a passer sur le trone de Sev
(Saturne) (c'est-a-dire dans la royaute temporelle)." Il ne peut donc, a
l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom a donner a ce
monument.
Les tableaux militaires, relatifs aux conquetes du roi, couvrent les
faces des deux massifs du pylone sur la premiere cour du palais; ils
sont visibles en assez grande partie, parce que l'eboulement des
portions superieures du pylone a eu lieu du cote oppose. Ces scenes
militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont
sculptees dans l'interieur du temple d'_Ibsamboul_ et sur _le pylone de
Louqsor,_ qui font partie du Rhamesseion ou Rhamseion oriental de
Thebes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se
rapportent evidemment a une meme campagne contre des peuples asiatiques
qu'on ne peut, d'apres leur physionomie et d'apres leur costume,
chercher ailleurs, je le repete, que dans cette vaste contree sise entre
le Tigre et l'Euphrate d'un cote, l'Oxus et l'Indus de l'autre, contree
que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutot le
pays qu'elle habitait, se nommait _Chto, Cheto, Scehto_ ou _Schto_; car
je me suis apercu, enfin, que le nom par lequel on la designe
ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer
_Pscharanschetko, Pscharinscheto_ ou _Pschareneschto_ (vu l'absence des
voyelles mediales), est compose de trois parties distinctes: 1e d'un mot
egyptien, epithete injurieuse _Pschare_ qui signifie une plaie; 2e de la
preposition N (_de_) que j'avais d'abord crue radicale; 3e de _Chto,
Schto, Scheto,_ veritable nom de la contree. Les Egyptiens designerent
donc ces peuples ennemis sous la denomination de _la plaie de Scheto_,
de la meme maniere que l'Ethiopie est toujours appelee _la mauvaise race
de Kousch_. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me
portent a croire fermement que c'est de peuples du nord-est de la
Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.
On a sculpte sur le massif de droite la reception des ambassadeurs
scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la presence de
Rhamses, qui leur adresse des reproches; les soldats, disperses dans le
camp, se reposent ou preparent leurs armes, et donnent des soins aux
bagages; en avant du camp, deux Egyptiens administrent la bastonnade a
deux prisonniers ennemis, afin, porte la legende hieroglyphique, de leur
faire dire ce que fait _la plaie de Scheto_. Au bas du tableau est
l'armee egyptienne en marche, et a l'une des extremites se voit un
engagement entre les chars des deux nations.
La partie gauche de ce massif offre l'image d'une serie de forteresses
desquelles sortent des Egyptiens emmenant des captifs; les legendes
sculptees sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et apprennent
que Rhamses le Grand les a prises de vive force la huitieme annee de son
regne.
Il manque pres de la moitie du massif de droite du pylone; ce qui reste
offre les debris d'un vaste bas-relief representant une grande bataille,
toujours contre les Scheto. Comme j'aurai l'occasion d'en decrire une
seconde, tout a, fait semblable et beaucoup mieux conservee, je passerai
rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a represente l'un des
principaux chefs bactriens, nomme _Schiropsiro_ ou _Schiropasiro_,
blesse et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi,
fuyant devant le vainqueur, un allie, le chef de _la mauvaise race du
pays de Schirbech_ ou _Schilbesch_. A cote de la bataille est un tableau
triomphal: Rhamses le Grand, debout, la hache sur l'epaule, saisit de sa
main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on
lit: "Les chefs des contrees du Midi et du Nord conduits en captivite
par Sa Majeste."
Les colonnades qui fermaient lateralement la premiere cour n'existent
plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et
les deux pylones est encombre des enormes debris du plus grand et du
plus magnifique colosse que les Egyptiens aient peut-etre jamais eleve:
c'etait celui de _Rhamses le Grand._ Les inscriptions qui le decorent ne
permettent pas d'en douter. Les legendes royales de cet illustre Pharaon
se lisent en grands et beaux hieroglyphes vers le haut des bras, et se
repetent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse,
_quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur_, non compris
la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.
Il faut admirer a la fois la puissance du peuple qui erigea ce
merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutile avec tant
d'adresse et de soins.
Ce beau monument s'elevait devant le massif de gauche du second pylone
ou mur, detruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos fouilles
que je me suis assure que l'on avait aussi couvert ce massif de
sculptures representant des scenes militaires; j'y ai retrouve le bas
d'un tableau representant le roi, apres une grande bataille, recevant
des principaux officiers le compte des ennemis tues dans l'action, et
dont les mains coupees sont entassees a ses pieds. Plus loin existait
une inscription toujours relative a la guerre contre les Scheto; le peu
qui reste des dernieres ligues, interrompu par de nombreuses fractures,
m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques
abondants en noms propres et en designations geographiques. Il y est
surtout question des honneurs que le roi accorde a deux chefs Scythes ou
bactriens, _Iroschtoasiro,_ grand chef du pays de Scheto, et
_Peschorsenmausiro,_ qualifie aussi de grand chef: ce sont
tres-probablement les gouverneurs etablis par le conquerant apres la
soumission du pays.
Les sculptures du massif de droite du deuxieme pylone ou mur subsistent
en tres grande partie sous la galerie de la seconde cour a droite en
entrant; c'est le tableau d'une bataille livree sur le bord d'un fleuve,
dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve,
et sur les murailles de laquelle on lit: _la ville forte Watsch_ ou
_Batsch_ (la premiere lettre est douteuse). Vers l'extremite actuelle du
tableau, a la gauche du spectateur, l'on voit le roi Rhamses sur son
char lance au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et
de mourants. Il decoche des fleches contre la masse des ennemis en
pleine deroute; derriere le char, sur le terrain que le heros vient de
quitter, sont entasses les cadavres des vaincus, sur les-quels
s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nomme _Torokani,_ blesse d'une
fleche a l'epaule et tombant sur l'avant de son char brise. Sous les
pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de
_Torokato, chef des soldats du pays de Nakbesou_, et ceux de plusieurs
autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, _Shiropasiro_,
se retire sur le bord du fleuve; les fleches du roi ont deja atteint
_Tiotouro_ et _Simairosi_, fuyant dans la plaine et se dirigeant du cote
de la ville. D'autres chefs se refugient vers le fleuve, dans lequel se
precipitent les chevaux du chef _Krobschatosi_, blesse, et qu'ils
entrainent avec eux. Plusieurs enfin, tels que _Thotaro_ et _Maferima,
frere_ (allie) _de la plaie de Scheto _(des Bactriens), sont alles
mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels
que le Bactrien _Sipaphero_, ont ete assez heureux pour traverser,
secourus et accueillis sur la rive opposee par une foule immense
accourue pour connaitre le resultat de la bataille. C'est au milieu de
tout ce peuple amoncele qu'on apercoit un groupe donnant des secours
empresses a un chef que l'on vient de retirer du fleuve, ou il s'est
noye; on le tient _suspendu par les pieds, la tete en bas_, et on
s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler
a la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne
produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le mouvement
de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: "Le chef de la mauvaise
race du pays des _Schirbesch_, qui s'est eloigne de ses guerriers en
fuyant le roi du cote du fleuve."
Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par _un pont_ jete sur
l'une des branches du fleuve, on remarque des symptomes d'un prochain
changement dans l'etat des esprits: un individu adresse un discours a
ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses
compatriotes a se soumettre au joug de Rhamses le Grand; on lit en
effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une inscription
ainsi concue: "Je celebre la gloire du dieu gracieux, parce qu'il a
dit...." Le reste est detruit.
J'ai voulu, en entrant dans tous ces details, donner une idee des
bas-reliefs historiques dont on decorait les grands monuments de
l'Egypte, de ces compositions immenses que je me plais a nommer des
_tableaux homeriques_ ou de la sculpture heroique, parce qu'ils sont
pleins de ce feu et de ce desordre sublimes qui nous entrainent, a la
lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, considere a part, sera
trouve certainement defectueux dans quelques points relatifs a la
perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines;
mais ces petits defauts de details sont rachetes, et au dela, par
l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus _beaux vases grecs_
representant des _combats_ pechent precisement (si peche il y a) sous
les memes rapports que ces bas-reliefs egyptiens.
Sur le haut de cette grande paroi on a sculpte un long bas-relief,
mutile au commencement et a la fin, representant Rhamses le Grand
celebrant la panegyrie du grand dieu de Thebes, le double Horus, ou Amon
generateur. Comme j'aurai l'occasion de decrire une fete semblable
existant dans tout son entier au palais de Medinet-Habou, je me
contenterai de dire que c'est ici qu'existe une serie de statuettes de
rois rangees par ordre de regne; ce sont: 1 deg. Menes (le premier roi
terrestre); 2 deg. un prenom inconnu, anterieur a la dix-septieme dynastie;
3 deg. Amosis; 4 deg. Amenothph Ier; 5 deg. Thouthmosis Ier; 6 deg. Thouthmosis III; 7 deg.
Amenothph II; 8 deg. Thouthmosis IV; 9 deg. Amenothph III; 10 deg. Horus; 11 deg.
Rhamses Ier; 12 deg. Ouserei; 13 deg. Rhamses le Grand lui-meme. Cette serie ne
donne que la ligne directe des ancetres du conquerant; ainsi Thouthmosis
II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) etait fils d'une fille
de Thouthmosis Ier.
De nombreux bas-reliefs representant des actes d'adoration du roi
Rhamses aux grandes divinites de Thebes couvrent trois faces des piliers
formant la galerie devant le pylone; sur la quatrieme face de chacun
d'eux on voit, sculptee de plein relief, une image colossale du roi
d'environ trente pieds de hauteur. Voici les legendes les mieux
conservees des quatre qui subsistent encore:
"Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a elevees par
son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuve par Phre, le
fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamses, le bien-aime d'Amon-Ra.
"Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comble de ses bienfaits,
lui, le roi soleil, etc.
"Le bien-aime d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le
plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrees a sa domination,
lui, le roi soleil, etc., le bien-aime de la deesse Mouth."
Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquite s'est plu a
louer dans Sesostris: les grands ouvrages qu'il a fait executer, les
bonnes lois qu'il donna a sa patrie, et la vaste etendue de ses
conquetes.
Les piliers ornes de colosses qui font face a ceux-ci et les colonnes
qui formaient la seconde cour du palais du cote droit se font aussi
remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les decorent. Les
piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont
entierement detruits.
Je ne m'etendrai point sur les interessants bas-reliefs qui couvrent la
partie gauche du mur du fond du peristyle; je me hate d'entrer dans la
salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes,
et charmeraient par leur elegante majeste les yeux meme les plus
prevenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou romaine.
Quant a la destination de cette belle salle, a la disposition des
colonnes et a la forme des chapiteaux qui les decorent, je laisserai
parler sur ces divers points la dedicace elle-meme de la salle,
sculptee, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en
tres-beaux hieroglyphes.
"L'Aroeris puissant, ami de la verite, le seigneur de la region
superieure, et de la region inferieure, le defenseur de l'Egypte, le
castigateur des contrees etrangeres, l'Horus resplendissant possesseur
des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde
(soleil gardien de justice approuve par Phre), le fils du soleil, le
seigneur des diademes, le bien-aime d'Ammon, RHAMSES, a fait executer
ces constructions en l'honneur de son pere Amon-Ra, roi des dieux; il a
fait construire la _grande salle d'assemblee_ en bonne pierre blanche de
gres, soutenue par de _grandes colonnes_ a chapiteaux imitant des fleurs
epanouies, flanquees de colonnes plus petites a chapiteaux imitant un
bouton de lotus tronque; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la
celebration de sa panegyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son
vivant."
Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais egyptiens un
caractere si particulier, furent veritablement destinees, comme on le
soupconnait, a tenir de grandes assemblees, soit politiques, soit
religieuses, c'est-a-dire ce qu'on nommait des _panegyries_ ou reunions
generales: c'est ce dont j'etais deja convaincu avant d'avoir decouvert
cette curieuse dedicace, parce que, observant la forme du caractere
hieroglyphique exprimant l'idee _panegyrie_ sur les obelisques de Rome,
ou ce caractere est sculpte en grand, je m'etais apercu qu'il
representait, au propre, une salle hypostyle avec des sieges disposes au
pied des colonnes.
C'est a l'entree de la salle hypostyle du Rhamesseion, a droite,
qu'existe un bas-relief dans lequel on a represente la reine mere du
conquerant. Elle se nommait _Taouai_; une belle statue de cette
princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copie les inscriptions,
mais des fractures pouvaient donner lieu a quelques incertitudes; elles
sont levees par le bas-relief que j'ai sous les yeux.
On trouve du meme cote un grand tableau historique, decrit ou dessine
par tous les voyageurs qui ont visite l'Egypte; le seul dessin exact que
l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publie dans son _Voyage a
Meroe_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit
moi-meme les legendes, qui sont interessantes, quoique incompletes sur
plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui
se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi
Rhamses vient de vaincre les Scheto, qu'il a mis en pleine deroute. Deux
princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment
_Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkeme_. C'etaient le quatrieme et le
cinquieme des enfants de Rhamses. Les vaincus sont encore des peuples de
Scheto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placee a
l'extremite droite du tableau, ou s'ouvre une nouvelle scene. Quatre
autres fils du conquerant, les septieme, huitieme, neuvieme et dixieme
de ses enfants, appeles _Meiamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanre_,
sont etablis sous les murs de la place; les assieges opposent une
vigoureuse resistance; mais deja les Egyptiens ont dresse les echelles,
et les murailles vont etre escaladees. Une fracture a malheureusement
fait disparaitre la premiere partie du nom de la ville assiegee; il ne
reste plus que les syllabes.... _apouro_.
Des tableaux religieux, executes avec beaucoup de soin, existent sous le
fut des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit
successivement toutes les divinites egyptiennes du premier ordre, et
principalement celles dont le culte appartenait d'une maniere plus
speciale au nome diospolitain, annoncer a Rhamses les bienfaits dont
elles veulent le combler en echange des riches offrandes qu'il leur
presente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la
seconde cour, reparaissent en premiere ligne les divinites protectrices
du palais, auxquelles ce bel edifice etait plus particulierement
consacre: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement
par _residant_ ou _qui resident dans le Rhamesseion de Thebes_; a leur
tete parait Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de
generateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phre, Atmou, Meui, Sev, et
les deesses Pascht et Hathor. Chacune d'elles accorde au Pharaon une
grace particuliere. Voici quelques exemples de ces formules donatrices,
extraites des galeries et des colonnades du Rhamesseion:
"J'accorde que ton edifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).
"Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Egypte (Isis).
"Je t'accorde la domination sur toutes les contrees (Amon-Ra).
"J'inscris a ton nom les attributions royales du soleil (Thoth).
"Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'etre vigilant comme le fils
de Netphe (Amon-Ra).
"Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra).
"Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un regne joyeux
(Sev, Saturne).
"Je te donne l'Egypte superieure et l'Egypte inferieure a diriger en roi
(Netphe, Rhea).
"Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord a fouler sous tes
sandales (Thmei, la justice).
"Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le
Gardien des portes celestes).
"Je veux que ton palais subsiste a toujours (Meui).
"Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la
deesse Pascht).
"Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la
deesse Pascht)."
La portion des murailles de la salle hypostyle echappee aux ravages des
hommes presente des scenes plus riches et plus developpees: sur le mur
du fond, a la droite et a la gauche de la porte centrale, existent
encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des
figures et le fini de leur execution. Dans le premier, la deesse Pascht
a tete de lion, _l'epouse de Phtha, la dame du palais celeste_, leve sa
main droite vers la tete de Rhamses couverte d'un casque, en lui disant:
"Je t'ai prepare le diademe du soleil, que ce casque demeure sur ta
corne (le front) ou je l'ai place." Elle presente en meme temps le roi
au dieu supreme, Amon-Ra, qui, assis sur son trone, tend vers la face du
roi les emblemes d'une vie pure.
Le second tableau represente l'_institution royale_ du heros egyptien,
les deux plus grandes divinites de l'Egypte l'investissant des pouvoirs
royaux. Amon-Ra, assiste de Mouth, la grande mere divine, remet au roi
Rhamses la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpe_ des mythes
grecs, arme terrible appelee _schopsch_ par les Egyptiens, et lui rend
en meme temps les emblemes de la direction et de la moderation, le fouet
et le _pedum_, en prononcant la formule suivante:
"Voici ce que dit Amon-Ra qui reside dans le Rhamesseion: Recois la faux
de bataille pour contenir les nations etrangeres et trancher la tete des
impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Keme
(l'Egypte)."
Le soubassement de ces deux tableaux offre un interet d'un autre genre:
on y a represente en pied, et dans un ordre rigoureux de primogeniture,
les enfants males de Rhamses le Grand. Ces princes sont revetus du
costume reserve a leur rang; ils portent les insignes de leur dignite,
le _pedum_ et un eventail forme d'une longue plume d'autruche fixee a
une elegante poignee, et sont au nombre de vingt-trois; famille
nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on
considere d'abord que Rhamses eut, a notre connaissance, au moins deux
femmes legitimes, les reines Nofre-Ari et Isenofre, et qu'il est de plus
tres-probable que les enfants donnes au conquerant par des concubines ou
des maitresses prenaient rang avec les enfants legitimes, usage dont
fait foi l'ancienne histoire orientale tout entiere. Quoi qu'il en soit,
on a sculpte au-dessus de la tete de chacun des princes, d'abord le
titre qui leur est commun a tous, savoir: le fils du roi et de son
germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus ages par
consequent), la designation des hautes fonctions dont ils se trouvaient
revetus a l'epoque ou ces bas-reliefs furent executes. Le premier se
trouve ainsi qualifie: porte-eventail a la gauche du roi, le jeune
secretaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats
(l'armee), le premier-ne et le prefere de son germe, Amenhischopsch; le
second, nomme Rhamses comme son pere, etait porte-eventail a la gauche
du roi et secretaire royal, commandant en chef les soldats du maitre du
monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisieme,
porte-eventail a la gauche du roi, comme ses freres (titre donne en
general a tous les princes sur d'autres monuments), etait de plus
secretaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-a-dire des chars de
guerre de l'armee egyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms
propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de
quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires
du roi au moment de leur naissance, tels que Neben-Schari (le maitre du
pays de Schari), Nebenthonib (le maitre du monde entier),
Sanaschtenamoun (le vainqueur par Ammon), soit a des titres nouveaux
adoptes dans le protocole de Rhamses le Grand, comme par exemple
Pataveamoun (Ammon est mon pere), et Septenri (approuve par le soleil),
titre qui se retrouve dans le prenom du roi.
J'observe en meme temps dans cette serie de princes un fait
tres-notable: on y a, posterieurement a la mort de Rhamses le Grand,
caracterise d'une maniere particuliere celui de ses vingt-trois enfants
qui monta sur le trone apres lui; ce fut son treizieme fils, nomme
Menephtha, qui lui succeda. Il est visible qu'on a en consequence
modifie, apres coup, le costume de ce prince, en ornant son front de
l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale;
de plus, a cote de sa legende premiere, ou se lit le nom de Menephtha,
qu'il conserva en montant sur le trone, on a sculpte le premier
cartouche de sa legende royale, son cartouche prenom (soleil esprit aime
des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son
regne.
En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans
une salle qui a conserve une partie de ses colonnes, et ou la decoration
prend un caractere tout particulier. Dans la portion de palais que nous
venons de parcourir, des hommages generaux sont adresses aux principales
divinites de l'Egypte, comme il convenait dans des cours ou des
peristyles ouverts a toute la population, et dans la salle hypostyle ou
se tenaient les grandes assemblees. Mais ici commencent veritablement la
partie privee du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi,
le lieu qu'etait cense habiter aussi plus particulierement le roi des
dieux auquel ce grand edifice etait consacre. C'est ce que prouvent les
bas-reliefs sculptes sur les parois a la droite et a la gauche de la
porte: ces tableaux representent quatre grandes barques ou _bari_
sacrees, portant un petit naos sur lequel un voile semble jete comme
pour derober a tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces
_bari_ sont portees sur les epaules par vingt-quatre ou dix-huit
pretres, selon l'importance du maitre de la _bari_. Les insignes qui
decorent la proue et la poupe des deux premieres barques sont les tetes
symboliques de la deesse Mouth et du dieu Chons, l'epouse et le fils
d'Amon-Ra; enfin, la troisieme et la quatrieme portent les tetes du roi
et de la reine, coiffes des marques de leur dignite. Ces tableaux, comme
nous l'apprennent les legendes hieroglyphiques, representent les deux
divinites et le couple royal venant rendre hommage au pere des dieux,
Amon-Ra, qui etablit sa demeure dans le palais de Rhamses le Grand. Les
paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun
doute a cet egard: "Je viens, dit la deesse Mouth, rendre hommage au roi
des dieux, Amon-Ra, moderateur de l'Egypte, afin qu'il accorde de
longues annees a son fils qui le cherit, le roi Rhamses."
"Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majeste, o
Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure a ton fils, qui
t'aime, le seigneur du monde."
Le roi Rhamses dit seulement: "Je viens a mon pere Amon-Ra, a la suite
des dieux qu'il admet en sa presence a toujours."
Mais la reine Nofre-Ari, surnommee ici Ahmosis (engendree de la lune),
exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: "Voici ce que
dit la deesse epouse, la royale mere, la royale epouse, la puissante
dame du monde, Ahmosis-Nofre-Ari: Je viens pour rendre hommage a mon
pere Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections
(c'est-a-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allegresse en
contemplant tes bienfaits; o toi, qui etablis le siege de ta puissance
dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamses, accorde-lui
une vie stable et pure; que ses annees se comptent par periodes de
panegyries!"
Enfin, la paroi du fond de cette salle etait ornee de plusieurs tableaux
representant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les graces
qu'Amon-Ra accordait au heros egyptien: il n'en reste plus qu'un seul, a
la droite de la porte. Le roi est figure assis sur un trone, au pied de
celui d'Amon-Ra-Atmou, et a l'ombre du vaste feuillage d'un persea,
l'arbre celeste de la vie: le grand dieu et la deesse Saf qui presidait
a l'ecriture, a la science, tracant sur les fruits cordiformes de
l'arbre le cartouche prenom de Rhamses le Grand; tandis que d'un autre
cote le dieu Thoth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel
Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: "Viens, je sculpte ton nom
pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin."
La porte qui, de cette salle, conduisait a une seconde, egalement
decoree de colonnes, dont quatre subsistent encore, merite une attention
particuliere, soit sous le rapport de son execution materielle, soit
pour les sculptures qui la decorent.
Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief
tellement bas qu'il est evident qu'on les a uses avec soin pour en
diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et a la barbarie,
qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque,
ayant fait deblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une
inscription dedicatoire de Rhamses le Grand, dans les formes ordinaires
pour les dedicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette
porte a ete _recouverte d'or pur_. J'ai etudie alors les surfaces avec
plus de soin. En examinant de plus pres l'espece de stuc blanc et fin
qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'apercus que
ce stuc _avait ete etendu sur une toile_ appliquee sur les tableaux,
qu'on avait retabli sur le stuc meme les contours et les parties
saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procede m'ayant
paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.
Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un interet bien
plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une
douzaine de petits bas-reliefs representant le roi Rhamses adorant les
membres de la triade thebaine: ces divinites tournent toutes le dos a
l'entree de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en
rapport avec la premiere salle et non avec la seconde, a laquelle cette
porte sert d'entree. Mais au bas des jambages, et immediatement
au-dessus de la dedicace, sont sculptees deux divinites, la face tournee
vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui etait
par consequent sous leur juridiction. Ces deux divinites sont, a gauche,
le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thoth a tete
d'Ibis, et a droite la deesse Saf, compagne de Thoth, portant le titre
remarquable de _dame des lettres presidente de la bibliotheque_ (mot a
mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses
paredres, qu'a sa legende et a un grand _oeil_ qu'il porte sur la tete
on reconnait pour _le sens de la vue_ personnifie, tandis que le paredre
de la deesse est _le sens de l'ouie_ caracterise par une grande oreille
tracee egalement au-dessus de sa tete, et par le mot _solem_ (l'ouie)
sculpte dans sa legende; il tient de plus en main tous les instruments
de l'ecriture, comme pour ecrire tout ce qu'il entend.
Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels
bas-reliefs l'entree d'une bibliotheque? Et a ce mot, la controverse qui
divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par
sa bibliotheque, et sur ses rapports avec le Rhamesseion. se presente
naturellement a ma pensee.
Des les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesseion la
description que Diodore nous a conservee du monument d'Osimandyas, je
fus frappe de retrouver autour de moi et dans le meme ordre les parties
analogues et presque les memes details du grand edifice dont Diodore
emprunte a Hecatee une notice si complete.
D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas a dix
stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas
tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouve, en
effet, a une distance a peu pres egale du Rhamesseion, une vallee
renfermant les tombeaux, encore ornes de peintures et d'inscriptions,
d'une douzaine de femmes, mais de reines egyptiennes, dont le premier
titre dans leur legende fut toujours celui d'_epouse d'Ammon_.
Le monument d'Osimandyas s'annoncait par un grand pylone _de pierre
variee_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylone du Rhamesseion,
dont les massifs sont en gres rougeatre et la porte en calcaire blanc, a
quelque analogie avec cette expression.
Ce pylone donnait entree dans un peristyle dont les piliers etaient
ornes de figures colossales; on passait de la a un second pylone bien
plus soigne que le premier, sous le rapport de la sculpture, et a
l'entree duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Egypte_, d'un
seul bloc de granit de Syene.--Tout cela se rapproche du Rhamesseion, a
quelques differences de mesures pres; mais l'exactitude des anciens
copistes, transcrivant les quantites de ces mesures, est-elle certaine?
La existent encore aujourd'hui les immenses debris _du plus grand
colosse_ connu de l'Egypte; il est en granit de Syene: ce sont la des
traits remarquables.
Dans le peristyle qui suivait le pylone, dit Hecatee, on avait
represente le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux
revoltes de Bactriane, assiegeant une ville entouree des eaux d'un
fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore
existants sous le deuxieme peristyle du Rhamesseion; et si l'on n'y voit
plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des
quatre princes commandant les divisions de l'armee, c'est que les murs
du fond du peristyle sont detruits et qu'il n'en subsiste pas la
huitieme partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments
d'Egypte, des rois assiegeant des villes _entourees par un fleuve_: cela
existe reellement a Ibsamboul, a Derri, sur les pylones de Louqsor et au
Rhamesseion; mais tous ces monuments sont de Rhamses le Grand, et
reproduisent les evenements _de la meme campagne_.
Sur le second mur du peristyle, dit la description du monument
d'Osimandyas, sont representes les captifs ramenes par le roi de son
expedition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le
mur de fond du peristyle du Rhamesseion, j'ai mis a decouvert, par des
fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amene des prisonniers
au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupees.
Sur un troisieme cote du peristyle du monument d'Osimandyas etaient
representes _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette
guerre_.--Au Rhamesseion, le registre superieur de la paroi sur laquelle
est sculptee la bataille represente la fin d'une grande solennite
religieuse a laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau
commencait, sans aucun doute, sur le mur de fond du cote droit du
peristyle.
On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du
monument d'Osimandyas par trois portes ornees de deux colosses.--Tout
cela se trouve exactement au Rhamesseion, immediatement aussi apres le
second peristyle. Apres la salle hypostyle de l'Osimandyeion venait un
espace designe dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le
Rhamesseion, une salle decoree des barques symboliques des dieux succede
a la salle hypostyle.
_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliotheque_; et c'est
effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesseion, conduit
_a la salle suivante_, que j'ai trouve des bas-reliefs si convenables a
l'entree d'une _bibliotheque_.
La salle de la bibliotheque est presque entierement rasee; il n'en reste
que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de
la porte: sur ces murailles on a sculpte des tableaux representant le
roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinites de
l'Egypte--a Amon-Ra, Mouth, Chons, Phre, Phtha, Pascht, Nofre-Thmou,
Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces
parois est occupee par deux enormes tableaux divises en de nombreuses
colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues series de noms de
divinites et leurs images de petite proportion; c'est un pantheon
complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_,
fait nommement des libations et des offrandes a tous les dieux ou
deesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le
_monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliotheque_, dit
en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de
l'Egypte; le roi leur presente de la meme maniere des offrandes
convenables a chacun d'eux_.
Cette comparaison des ruines du Rhamesseion avec la description du
monument d'Osimandyas conservee dans Diodore de Sicile, a ete deja
faite, et avec bien plus de details encore, par MM. Jollois et
Devilliers dans leur _Description generale de Thebes_, travail important
auquel je me plais a donner de justes eloges parce que j'ai vu les
lieux, et que j'ai pu juger par moi-meme de l'exactitude de leur
description; mais j'ai du reproduire rapidement ce parallele dans cette
lettre, par le besoin de mettre a leur veritable place quelques faits
nouveaux que j'ai observes, et qui rendent si frappante l'analogie du
monument decrit par les Grecs avec le monument dont j'etudie les ruines.
Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur
_identite_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de
foi toute simple:
De deux choses l'une: ou le monument decrit par Hecatee sous le nom de
_monument d'Osimandyas_ est le meme que le _Rhamesseion occidental de
Thebes_, ou bien le _Rhamesseion_ n'est qu'une _copie_, a la difference
des mesures pres, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument
d'Osimandyas_.
Ici se terminent les debris du palais de Sesostris; il ne reste plus de
traces de ces dernieres constructions, qui devaient s'etendre encore du
cote de la montagne. Le Rhamesseion est le monument de Thebes le plus
degrade, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'elegante
majeste de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression
plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps
a son etude sans l'epuiser; mais d'autres monuments de la rive opposee
du Nil, ou est toujours Thebes, m'arrachent a ces merveilles.... Et je
pense a la France.... Adieu.
QUINZIEME LETTRE
Thebes, le 18 juin 1829.
En quittant le noble et si elegant palais de Sesostris, _le
Rhamesseion_, et avant d'etudier avec tout le soin qu'ils meritent les
nombreux edifices antiques entasses sur la butte factice nommee
aujourd'hui _Medinet-Habou_, je devais, pour la regularite de mes
travaux, m'occuper de quelques constructions intermediaires ou voisines
qui, soit pour leur mediocre etendue, soit par leur etat presque total
de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.
Je me dirigeai d'abord vers la vallee d'_El-Assasif_, situee au nord du
Rhamesseion, et qui se termine brusquement au pied des rochers calcaires
de la chaine libyque: la existent les debris d'un edifice au nord du
tombeau d'Osimandyas.
Mon but special etait de constater l'epoque encore inconnue de ces
constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai a
l'examen des sculptures et surtout des legendes hieroglyphiques
inscrites sur les blocs isoles et les pans de murailles epars sur un
assez grand espace de terrain.
Je fus d'abord frappe de la finesse du travail de quelques restes de
bas-reliefs marteles a moitie par les premiers chretiens; et une porte
de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire
blanc, me donna la certitude que l'edifice entier appartenait a la
meilleure epoque de l'art egyptien.
Cette porte, ou petit propylon, est entierement couverte de legendes
hieroglyphiques. On a sculpte sur les jambages, en relief tres-bas et
fort delicat, deux images en pied de Pharaons revetus de leurs insignes.
Toutes les dedicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de
deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang
se nomme Amenenthe; l'autre ne marche qu'apres, c'est Thouthmosis III,
nomme Moeris par les Grecs.
Si j'eprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de
l'edifice le celebre Moeris, orne de toutes les marques de la royaute,
ceder ainsi le pas a cet Amenenthe qu'on chercherait en vain dans les
listes royales, je dus m'etonner encore davantage, a la lecture des
inscriptions, de trouver qu'on ne parlat de ce roi barbu, et en costume
ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au feminin,
comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la dedicace
meme des propylons.
"L'Aroeris soutien des devoues, le roi seigneur, etc. Soleil devoue a la
verite! (_Elle_) a fait des constructions en l'honneur de son pere (le
pere d'_elle_), Amon-Ra seigneur des trones du monde; _elle_ lui a eleve
ce propylon (qu'Amon protege l'edifice!) en pierre de granit: c'est ce
qu'_elle_ a fait (pour etre) vivifiee a toujours."
L'autre jambage porte une dedicace analogue, mais au nom du roi
Thouthmosis III, ou Moeris.
En parcourant le reste de ces ruines, la meme singularite se presenta
partout. Non-seulement je retrouvai le prenom d'Amenenthe precede des
titres _le roi souveraine du monde_, mais aussi son nom propre lui-meme
a la suite du titre _la fille du soleil_. Enfin, dans tous les
bas-reliefs representant les dieux adressant la parole a ce roi
Amenenthe, on le traite en reine comme dans la formule suivante:
"Voici ce que dit Amon-Ra, seigneur des trones du monde, _a sa fille
cherie_, soleil devoue a la verite: L'edifice que tu as construit est
semblable a la demeure divine."
De nouveaux faits piquerent encore plus ma curiosite: j'observai surtout
dans les legendes du propylon de granit, que les cartouches prenoms et
noms propres d'Amenenthe avaient ete marteles dans les temps antiques et
remplaces par ceux de Thouthmosis II, sculptes en surcharge.
Ailleurs, quelques legendes d'Amenenthe avaient recu en surcharge aussi
celles du Pharaon Thouthmosis II.
Plusieurs autres, enfin, offraient le prenom d'un Thouthmosis encore
inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme
Amense, le tout encore sculpte aux depens des legendes d'Amenenthe,
prealablement martelees. Je me rappelai alors avoir remarque ce nouveau
roi Thouthmosis traite en reine, dans le petit edifice de Thouthmosis
III, a Medinet-Habou.
C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de
plusieurs observations du meme genre, premiers resultats de mes courses
dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu
a completer mes connaissances sur le personnel de la premiere partie de
la XVIIIe dynastie. Il resulte de la combinaison de tous les temoignages
fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de
developper ici:
1 deg. Que Thouthmosis Ier succeda immediatement au grand Amenothph Ier, le
chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;
2 deg. Que son fils Thouthmosis II occupa le trone apres lui et mourut sans
enfants;
3 deg. Que sa soeur Amense lui succeda comme fille de Thouthmosis Ier, et
regna vingt et un ans en souveraine;
4 deg. Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui comprit
dans son nom propre celui de la reine Amense son epouse; que ce
Thouthmosis fut le pere de Thouthmosis III ou Moeris, et gouverna au nom
d'Amense;
5 deg. Qu'a la mort de ce Thouthmosis, la reine Amense epousa en secondes
noces Amenenthe, qui gouverna aussi au nom d'Amense, et qui fut regent
pendant la minorite et les premieres annees de Thouthmosis III, ou
Moeris;
6 deg. Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerca le pouvoir
conjointement avec le regent Amenenthe, qui le tint sous sa tutelle
pendant quelques annees.
La connaissance de cette succession de personnages explique tout
naturellement les singularites notees dans l'examen minutieux de tous
les restes de sculptures existant dans l'edifice de la vallee
d'_El-Assasif_. On comprend alors pourquoi le regent Amenenthe ne parait
dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les
dieux adressent a la reine Amense, dont il n'est que le representant;
cela explique le style des dedicaces faites par Amenenthe, parlant
lui-meme au nom de la reine, ainsi que les dedicaces du meme genre dans
lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amense, qui joua
d'abord, le premier, un role passif, et ne fut, comme son successeur
Amenenthe, qu'une espece de figurant du pouvoir royal exerce par la
reine.
Les surcharges qu'ont eprouvees la plupart des legendes du regent
Amenenthe demontrent que sa regence fut odieuse et pesante pour son
pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris a tache de condamner
son tuteur a un eternel oubli. C'est en effet sous le regne de ce
Thouthmosis III que furent martelees presque toutes les legendes
d'Amenenthe, et qu'on sculpta a la place soit les legendes de
Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpe l'autorite, soit
celles de Thouthmosis, premier mari d'Amense, le pere meme du roi
regnant. J'ai observe la destruction systematique de ces legendes dans
une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de Thebes.
Fut-elle l'ouvrage immediat de la haine personnelle de Thouthmosis III,
ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est
impossible de decider; mais le fait nous a paru assez curieux pour le
constater.
Toutes les inscriptions du monument d'_El-Assasif_ etablissent
unanimement que cet edifice a ete eleve sous la regence d'Amenenthe, au
nom de la reine Amense et de son jeune fils Thouthmosis III. Cette
construction n'est donc point posterieure a l'an 1736 avant J.-C.,
epoque approximative des premieres annees du regne de Thouthmosis III,
exercant seul le pouvoir supreme. Ces sculptures comptent donc deja plus
de 3,500 ans d'antiquite.
Il resulte de ces memes dedicaces et des sculptures qui decorent
quelques-unes des salles non detruites, que l'edifice interieur etait un
temple consacre a la grande divinite de Thebes, Amon-Ra, le roi des
dieux, qu'on y adorait sous la figure speciale
d'Amon-Ra-Pneh-enne-ghet-en-tho, c'est-a-dire d'Amon-Ra seigneur des
trones et du monde; j'ai retrouve dans Thebes plusieurs autres temples
dedies a ce grand etre, mais sous d'autres titres, qui lui sont
egalement particuliers.
Ce temple d'Amon-Ra, d'une etendue assez considerable, decore de
sculptures du travail le plus precieux, precede d'un dromos et
probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'elevait au fond de
la vallee d'El-Assasif. Son sanctuaire penetrait pour ainsi dire dans
les rochers a pic de la chaine libyque, criblee, comme le sol meme de la
vallee, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de sepulture
aux habitants de la ville capitale.
Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en
forme de voute, de quelques-unes de ces salles, ont recemment trompe
quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet edifice etait le
tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les details que nous
avons donnes sur la construction et la destination de cet edifice sacre
detruisent une telle hypothese. Ses divisions et ses accessoires nous le
feraient reconnaitre pour un veritable temple, a defaut des inscriptions
dedicatoires qui le disent formellement. Sa decoration meme et le sujet
des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes
n'ont rien de commun avec la decoration et les scenes sculptees dans les
hypogees et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples et les
palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois ancetres
du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier genre
presentent un grand interet, parce qu'ils fournissent des details
precieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Je
citerai d'abord, et a ce sujet, plusieurs tableaux sculptes et peints
representant Thouthmosis, pere de Thouthmosis III, et le Pharaon
Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu
Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant
toute la paroi de gauche de la grande salle voutee, au fond du temple,
dans lequel on a figure la grande _bari_ sacree ou arche d'Amon-Ra, le
dieu du temple, adore par le regent Amenenthe, ayant derriere lui
Thouthmosis III, suivi d'une tres-jeune enfant richement paree, et que
l'inscription nous dit etre sa fille, _la fille du roi qu'elle aime, la
divine epouse Rannofre_. En arriere de la _bari_ sacree, et comme
recevant une portion des offrandes faites par les deux rois agenouilles,
sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son
epouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofre. L'histoire ecrite ne
nous avait point conserve les noms de ces trois princesses; c'est la que
je les ai lus pour la premiere fois. Quant au titre de divine epouse
donne a la fille de Moeris encore en bas age, il indique seulement que
cette jeune enfant avait ete vouee au culte d'Amenenthe, etant du nombre
de ces filles d'une haute naissance, nommees _pallades_ et _pallacides_,
dont j'ai retrouve les tombeaux dans une autre vallee de la chaine
libyque.
Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallees de la necropole de Thebes,
recut a differentes epoques soit des restaurations, soit des
accroissements, sous le regne de divers rois successeurs d'Amenenthe et
de Thouthmosis III. J'ai retrouve, en effet, dans les pierres provenant
des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps
peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie
aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties
d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de
l'edifice sous les regnes des rois Horus, Rhamses le Grand et son fils
Menephtha II, comme les fondateurs memes du temple. Enfin, la derniere
salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures
d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que j'eprouvai a la
vue de ces pitoyables bas-reliefs, compares a la finesse et a l'elegance
des tableaux sculptes dans les deux salles precedentes, cessa bientot a
la lecture de grandes inscriptions hieroglyphiques, constatant que cette
belle restauration-la avait ete faite sous le regne et au nom de
Ptolemee Evergete II et de sa premiere femme Cleopatre. Voila une des
mille et une preuves demonstratives contre l'opinion de ceux qui
supposeraient que l'art egyptien gagna quelque perfection par
l'etablissement des Grecs en Egypte.
Je le repete encore: l'art egyptien ne doit qu'a lui-meme tout ce qu'il
a produit de grand, de pur et de beau; et n'en deplaise aux savants qui
se font une religion de croire fermement a la generation spontanee des
arts en Grece, il est evident pour moi, comme pour tous ceux qui ont
bien vu l'Egypte, ou qui ont une connaissance reelle des monuments
egyptiens existants en Europe, que les arts ont commence en Grece par
une imitation servile des arts de l'Egypte, beaucoup plus avances qu'on
ne le croit vulgairement, a l'epoque ou les premieres colonies
egyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de l'Attique
ou du Peloponnese. La vieille Egypte enseigna les arts a la Grece,
celle-ci leur donna le developpement le plus sublime: mais sans
l'Egypte, la Grece ne serait probablement point devenue la terre
classique des beaux-arts. Voila ma profession de foi tout entiere sur
cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des
bas-reliefs que les Egyptiens ont executes, avec la plus elegante
finesse de travail, 1700 ans avant l'ere chretienne. Que faisaient les
Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne fais
qu'une lettre.... Adieu.
SEIZIEME LETTRE
Thebes, le 20 juin 1829.
J'ai donne toute la journee d'hier et cette matinee a l'etude des
tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
Thebes. Cette construction, comparable en etendue a l'immense palais de
Karnac, dont on apercoit d'ici les obelisques sur l'autre rive du
fleuve, a presque entierement disparu; il en subsiste encore quelques
debris, s'elevant a peine au-dessus du sol de la plaine exhaussee par
les depots successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi
toutes les masses de granit, de breches et autres matieres dures
employees dans la decoration de ce palais. La portion la plus
considerable etant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont
peu a peu brisees et converties en chaux pour elever de miserables
cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
bien haute idee de la magnificence de cet antique edifice.
Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
longueur, nivele par les depots successifs de l'inondation, couvert de
longues herbes, mais dont la surface, dechiree sur une multitude de
points, laisse encore apercevoir des debris d'architraves, des portions
de colosses, des futs de colonnes et des fragments d'enormes bas-reliefs
que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni derobes pour toujours a
la curiosite des voyageurs. La ont existe plus de dix-huit colosses dont
les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
diverses matieres, ont ete brises, et l'on rencontre leurs membres
enormes disperses ca et la, les uns au niveau du sol, d'autres au fond
d'excavations executees par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur
ces restes mutiles, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques
dont les chefs captifs etaient representes entourant la base de ces
colosses representant leur vainqueur, le Pharaon Amenophis, le troisieme
du nom, celui meme que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de
leurs mythes heroiques. Ces legendes demontrent deja que nous sommes ici
sur l'emplacement du celebre edifice de Thebes connu des Grecs sous le
nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherche a prouver, par des
considerations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur
excellente description de ces ruines.
Les monuments les mieux conserves au milieu de cette effroyable
devastation des objets du premier ordre dont il me reste a parler,
etabliraient encore mieux, si cela etait necessaire, que ces ruines sont
bien celles du Memnonium de Thebes, ou palais de Memnon, appele
_Amenophion_ par les Egyptiens, du nom meme de son fondateur, et que je
trouve mentionne dans une foule d'inscriptions hieroglyphiques des
hypogees du voisinage ou reposaient jadis les momies de plusieurs grands
officiers charges, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce
magnifique edifice.
C'est vers l'extremite des ruines et du cote du fleuve que s'elevent
encore, en dominant la plaine de Thebes, les deux fameux colosses,
d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
d'une si grande celebrite sous le nom de _colosse de Memnon_. Formes
chacun d'un seul bloc de gres-breche, transportes des carrieres de la
Thebaide superieure, et places sur d'immenses bases de la meme matiere,
ils representent tous deux un Pharaon assis, les mains etendues sur les
genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherche a motiver a
mes yeux l'etrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu
prendre ces statues pour celles de deux princesses egyptiennes. Les
inscriptions hieroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui
couvrent le dossier du trone du colosse du sud et les cotes des deux
bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
perpetuaient la memoire. L'inscription du dossier porte textuellement:
"L'Aroeris puissant, le moderateur des moderateurs, etc., le roi soleil,
seigneur de verite (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des
diademes, Amenothph, moderateur de la region pure, le bien-aime
d'Amon-Ra, etc., l'Horus resplendissant, celui qui a agrandi la
demeure.....(lacune) a toujours, a erige ces constructions en l'honneur
de son pere Ammon; il lui a dedie cette statue colossale de pierre dure,
etc." Et sur les cotes des bases on lit en grands hieroglyphes de plus
d'un pied de proportion, executes, surtout ceux du colosse du nord, avec
une perfection et une elegance au-dessus de tout eloge, la legende ou
devise particuliere, le prenom et le nom propre du roi que les colosses
representent:
"Le seigneur souverain de la region superieure et de la region
inferieure, le reformateur des moeurs, celui qui tient le monde en
repos, l'Horus qui, grand par sa force, a frappe les Barbares, le roi
soleil seigneur de verite, le fils du soleil, Amenothph, moderateur de
la region pure, cheri d'Amon-Ra, roi des dieux."
Ce sont la les titres et noms du troisieme Amenophis de la XVIIIe
dynastie, lequel occupait le trone des Pharaons vers l'an 1680 avant
l'ere chretienne. Ainsi se trouve completement justifiee l'assertion que
Pausanias met dans la bouche des Thebains de son temps, lesquels
soutenaient que ce colosse n'etait nullement l'image du Memnon des
Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nomme _Ph-Amenoph_.
Ces deux colosses decoraient, suivant toute apparence, la facade
exterieure du principal pylone de l'Amenophion; et, malgre l'etat de
degradation ou la barbarie et le fanatisme ont reduit ces antiques
monuments, on peut juger de l'elegance, du soin extreme et de la
recherche qu'on avait mis dans leur execution, par celle des figures
accessoires formant la decoration de la partie anterieure du trone de
chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptees dans la
masse meme de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de
haut. La magnificence de leur coiffure et les riches details de leur
costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hieroglyphiques gravees
sur ces statues formant en quelque sorte les pieds anterieurs du trone
de chaque statue d'Amenophis, nous apprennent que la figure de gauche
represente une reine egyptienne, la mere du roi, nommee _Tmau-Hem-Va_,
ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine epouse du meme
Pharaon, _Taia_, dont le nom etait deja donne par une foule de
monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
_Tmau-Hem-Va_, mere d'Amenophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de
Louqsor, mentionnes dans la notice rapide que j'ai crayonnee de cet
important edifice.
Sur un autre point des ruines de l'Amenophion, du cote de la montagne
libyque, a la limite du desert et un peu adroite de l'axe passant entre
les deux colosses, existent deux blocs de gres-breche, d'environ trente
pieds de long chacun, et presentant la forme de deux enormes steles.
Leur surface visible est ornee de tableaux et de magnifiques
inscriptions formees chacune de vingt-quatre a vingt-cinq lignes
d'hieroglyphes du plus beau style, executes de relief dans le creux. H
est infiniment probable que ces portions qu'on apercoit aujourd'hui sont
les dossiers des sieges de deux groupes colossals renverses et enfouis
la face contre terre: j'ai manque de moyens assez puissants pour
verifier le fait.
Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptes sur ces masses effrayantes
nous montrent toujours le roi Amenophis-Memnon, accompagne ici de la
reine Taia son epouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par
Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressement
relatifs a la dedicace du Memnonium ou Amenophion aux dieux de Thebes
par le fondateur de cet immense edifice.
La forme et la redaction de cette dedicace, dont j'ai pris une copie
soignee, malgre une foule de lacunes, sont d'un genre tout a fait
original et m'ont paru tres-curieuses. On en jugera par une courte
analyse.
Cette consecration du palais est rappelee d'une maniere tout a fait
dramatique; c'est d'abord le roi Amenophis qui prend la parole des la
premiere ligne et la garde jusqu'a la treizieme. "Le roi Amenothph a
dit: Viens, o Amon-Ra, seigneur des trones du monde, toi qui resides
dans les regions de Oph (Thebes)! contemple la demeure que nous t'avons
construite dans la contree pure, elle est belle: descends du haut du
ciel pour en prendre possession!" Suivent les louanges du dieu melees a
la description de l'edifice dedie, et l'indication des ornements et
decorations en pierre de gres, en granit rose, en pierre noire, en or,
en ivoire et en pierres precieuses, que le roi y a prodigues, y compris
deux grands obelisques dont on n'apercoit plus aujourd'hui aucune trace.
Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
Amon-Ra en reponse aux courtoisies du Pharaon. "Voici ce que dit
Amon-Ra, le mari de sa mere, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur
de verite, du germe du soleil, enfant du soleil, Amenothph! J'ai entendu
tes paroles et je vois les constructions que tu as executees; moi qui
suis ton pere, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc."
Enfin, vers le milieu de la vingtieme ligne commence une troisieme et
derniere harangue; c'est celle que prononcent les dieux en presence
d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
Amenothph, son fils cheri, d'en rendre le regne joyeux en le prolongeant
pendant de longues annees, en recompense du bel edifice qu'il a eleve
pour leur servir de demeure, palais dont ils declarent avoir pris
possession apres l'avoir bien et dument visite.
L'identite du Memnonium des Grecs et de l'Amenophion egyptien n'est donc
plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fut une des plus
etonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand,
executees par un Grec nomme Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis a
decouvert une foule de bases de colonnes, un tres-grand nombre de
statues leontocephales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx
colossals et a tete humaine, en granit rose, du plus beau travail,
representant aussi le roi Amenophis III. Les traits du visage de ce
prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
physionomie un peu ethiopienne, sont absolument semblables a ceux que
les sculpteurs et les peintres ont donnes a ce meme Pharaon dans les
tableaux des steles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de
Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallee de
l'Ouest a Biban-el-Molouk; nouvelle et millieme preuve que les statues
et bas-reliefs egyptiens presentent de veritables portraits des anciens
rois dont ils portent les legendes.
A une petite distance du Rhamesseion existent les debris de deux
colosses en gres rougeatre: c'etaient encore deux statues ornant
probablement la porte laterale nord de l'Amenophion; ce qui peut donner
une juste idee de l'immense etendue de ce palais, dont il reste encore
de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupe des
inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
colosse du nord, la celebre _statue de Memnon;_ tout cela est bien
moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
realite des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement
avoir oui moduler par la bouche meme du colosse, aussitot qu'elle etait
frappee des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs
fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
attention du melancolique tableau que je contemplais, la plaine de
Thebes, ou gisent les membres epars de cette ainee des villes royales.
Il y aurait matiere a d'eternelles reflexions; mais je ne dois pas
oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
ruines..... Adieu.
DIX-SEPTIEME LETTRE
Thebes (rive occidentale), 25 juin 1829.
Je viens de visiter et d'etudier dans toutes ses parties un petit temple
d'une conservation parfaite, situe derriere l'Amenophion, dans un vallon
forme par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui
s'en est detache du cote de la plaine. Ce monument a ete decrit par la
Commission d'Egypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._
Le voyageur est attire, dans ces lieux solitaires et denues de toute
vegetation, par une enceinte peu reguliere, batie en briques crues, et
qu'on apercoit de fort loin, parce qu'elle est placee sur un terrain
assez eleve. On y penetre par un petit propylon en gres engage dans
l'enceinte et couvert exterieurement de sculptures d'un travail
lourdement recherche. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte
representent Ptolemee Soter II faisant des offrandes, du cote droit, a
la deesse Hathor (Venus) et a la grande triade de Thebes, Amon-Ra, Mouth
et Chons; du cote gauche, a la deesse Thme ou Thmei (la verite ou la
justice, Themis) et a une triade formee du dieu hieracocephale Mandou,
de son epouse Ritho et de leur fils Harphre. Ces trois divinites, celles
qu'on adorait principalement a Hennonthis, occupent la partie du bandeau
dirigee vers cette capitale de nome.
Ces courts details suffisent, lorsqu'on est un peu familiarise avec le
systeme de decoration des monuments egyptiens, pour determiner avec
certitude: 1 deg. a quelles divinites fut specialement dedie le temple
auquel ce propylon donne entree; 2 deg. quelles divinites y jouissaient du
rang de syntrone; et il devient ici de toute evidence qu'on adorait
specialement dans ce temple le principe de beaute confondu et identifie
avec le principe de verite, de justice, ou, en termes mythologiques, que
cet edifice etait consacre a la deesse Hathor, identifiee avec la deesse
Thmei. Ce sont, en effet, ces deux deesses qui recoivent les premiers
hommages de Soter II; et comme l'edifice faisait partie de Thebes et
avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'apres une regle
de saine politique que j'ai developpee ailleurs, des sacrifices en
l'honneur de la triade thebaine et de la triade hermonthite. On s'etait
donc trop hate de donner un nom a ce temple, d'apres des apercus
reposant sur de simples conjectures.
Les memes adorations sont repetees sur la porte du temple proprement
dit, qui s'ouvre par un petit peristyle que soutiennent des colonnes a
chapiteaux ornes de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinees;
les colonnes et les parois n'ont jamais ete decorees de sculptures. Il
n'en est point ainsi du pronaos, forme de deux colonnes et de deux
piliers ornes de tetes symboliques de la deesse Hathor, a laquelle ce
temple fut consacre. Les tableaux qui couvrent le fut des colonnes
representent des offrandes faites a cette deesse et a sa seconde forme
Thmei, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
plusieurs formes tertiaires de la deesse Hathor, adoree par le roi
Ptolemee Epiphane, sous le regne duquel a ete faite la dedicace du
monument, comme le prouve la grande inscription hieroglyphique sculptee
sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
deux parties affrontees de cette formule dedicatoire:
(Partie de droite.) _Premiere ligne_. "Le roi (dieu Epiphane que
Phtah-Thore a eprouve, image vivante d'Amon-Ra), le cheri des dieux et
des deesses meres, le bien-aime d'Amon-Ra, a fait executer cet edifice
en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour etre vivifie a toujours."
_Deuxieme ligne_. "La divine soeur de (Ptolemee toujours vivant, dieu
aime de Phtah), cheri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufe)..... (le
reste est detruit)."
(Partie de gauche.) _Premiere ligne_. "Le fils du soleil (Ptolemee
toujours vivant, dieu aime de Phtah), cheri des dieux et des deesses
meres, bien-aime d'Hathor, a fait executer cet edifice en l'honneur de
sa mere la rectrice de l'Occident, pour etre vivifie a toujours."
_Deuxieme ligne_. "La royale epouse (Cleopatre, bien-aimee de Thmei),
rectrice de l'Occident, a fait executer cet edifice..... (le reste
manque)."
Ces textes justifient tout a fait ce que nous avions deduit des seules
sculptures du propylon relativement aux divinites particulierement
honorees dans ce temple; il est egalement etabli que la dedicace de cet
edifice sacre a ete faite par le cinquieme des Ptolemees, vers l'an 200
avant J.-C.
Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche
du pronaos, ainsi que sur la facade du temple formant le fond de ce meme
pronaos, appartiennent tous au regne d'Epiphane. Tous se rapportent aux
deesses Hathor et Thmei, ainsi qu'aux grandes divinites de Thebes et
d'Hennonthis.
On a divise le naos en trois salles contigues; ce sont trois veritables
sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entierement sculpte,
contient des tableaux d'offrandes a tous les dieux adores dans le
temple, les deux triades precitees, et principalement aux deesses Hathor
et Thmei, qui paraissent dans presque toutes les scenes. Aussi n'est-il
question que de ces deux divinites dans les dedicaces du sanctuaire,
inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolemee
Philopator:
"L'Horus soutien de l'Egypte, celui qui a embelli les temples comme
Thoth deux fois grand, le seigneur des panegyries comme Phtah, le chef
semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'eprouve par
Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolemee toujours vivant, bien-aime
d'Isis, l'ami de son pere (Philopator), a fait cette construction en
l'honneur de sa mere Hathor, la rectrice de l'Occident." (Dedicace de
gauche.)
Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
regne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoe adorant les
deux deesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolemee Epiphane,
fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
et de gauche l'inscription suivante, relative a des embellissements
executes sous le regne posterieur, celui d'Evergete II et de ses deux
femmes:
"Bonne restauration de l'edifice, executee par le roi, germe des dieux
lumineux, l'eprouve par Phtah, etc., Ptolemee toujours vivant, etc., par
sa royale soeur, la moderatrice souveraine du monde, Cleopatre, et par
sa royale epouse, la moderatrice souveraine du monde, Cleopatre, dieux
grands cheris d'Amon-Ra."
C'est a la deesse Hathor qu'appartenait plus specialement le sanctuaire
de droite; cette grande divinite y est representee sous des formes
variees, recevant les hommages des rois Philopator et Epiphane; les
dedicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.
Le sanctuaire de gauche fut consacre a la deesse Thmei, la Dice et
l'Alete des mythes egyptiens; aussi tous les tableaux qui decorent cette
chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
cette divinite dans l'Amenti, les regions occidentales ou l'enfer des
Egyptiens.
Les deux souverains de ce lieu terrible, ou les ames etaient jugees,
Osiris et Iris, recoivent d'abord les hommages de Ptolemee et d'Arsinoe,
dieux Philopators; et l'on a sculpte sur la paroi de gauche la grande
scene de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief represente la salle
hypostyle (Oskh) ou le pretoire de l'Amenti, avec les decorations
convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de
son trone s'eleve le lotus, embleme du monde materiel, surmonte de
l'image de ses quatre enfants, genies directeurs des quatre points
cardinaux.
Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi ranges sur deux
lignes, la tete surmontee d'une plume d'autruche, symbole de la justice:
debout sur un socle, en avant du trone, le Cerbere egyptien, monstre
compose de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les ames coupables; son
nom, Teouom-enement, signifie la devoratrice de l'Occident ou de
l'enfer. Vers la porte du tribunal parait la deesse Thmei dedoublee,
c'est-a-dire figuree deux fois, a cause de sa double attribution de
deesse de la justice et de deesse de verite; la premiere forme,
qualifiee de Thmei, rectrice de l'Amenti (la verite), presente l'ame
d'un Egyptien, sous les formes corporelles, a la seconde forme de la
deesse (la justice), dont voici la legende: "Thmei qui reside dans
l'Amenti, ou elle pese les coeurs dans la balance; aucun mechant ne lui
echappe." Dans le voisinage de celui qui doit subir l'epreuve on lit les
mots suivants: "Arrivee d'une ame dans l'Amenti."
Plus loin s'eleve la balance infernale; les dieux Horus, fils d'Isis, a
tete d'epervier, et Anubis, fils d'Osiris, a tete de chacal, placent
dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prevenu, l'autre une
plume, embleme de justice: entre le fatal instrument qui doit decider du
sort de l'aine et le trone d'Osiris, on a place le dieu Thoth
ibiocephale, "Thoth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun
(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secretaire de
justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de verite."
Ce greffier divin ecrit le resiliat de l'epreuve a laquelle vient d'etre
soumis le coeur de l'Egyptien defunt, et va presenter son rapport au
souverain juge.
On voit que le fait seul de la consecration de ce troisieme sanctuaire a
la deesse Thmei y a motive la representation de la psychostasie, et
qu'on a trop legerement conclu de la presence de ce tableau curieux,
reproduit egalement dans la deuxieme partie de tous les rituels
funeraires, que ce temple etait une sorte d'edifice funebre, qui pouvait
meme avoir servi de sepulture a des membres tres-distingues de la caste
sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothese. Il est vrai que les
environs de l'enceinte qui renferme ce monument ont ete cribles
d'excavations sepulcrales et de catacombes egyptiennes de toutes les
epoques. Mais le temple d'Hathor et de Thmei n'est point Je seul edifice
sacre eleve au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considerer
comme des temples funeraires le palais de Sesostris ou le Rhamesseion,
le temple d'Ammon a El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est
insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
toutes les inscriptions egyptiennes qui en couvrent les parois. Mon
opinion est fondee sur l'examen attentif et detaille des lieux. Je n'ai
pas encore fini a Thebes, si meme on peut reellement finir au milieu de
tant de monuments.....
DIX-HUITIEME LETTRE
Thebes (Medinet-Habou), le 30 juin 1829.
On peut se rendre a la grande butte de Medinet-Habou soit en prenant le
chemin de la plaine, en traversant le Rhamesseion, l'emplacement de
l'Amenophion (Memnonium), et les restes calcaires du Menephtheion, grand
edifice construit par le fils et successeur de Rhamses le Grand; soit en
suivant le vallon a l'entree duquel s'eleve le petit temple d'Hathor et
de Thmei.
La existe, presque enfouie sous les debris des habitations particulieres
qui se sont succede d'age en age, une masse de monuments de haute
importance, qui, etudies avec attention, montrent, au milieu des plus
grands souvenirs historiques, l'etat des arts de l'Egypte a toutes les
epoques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte
un tableau abrege de l'Egypte monumentale. On y trouve en effet reunis,
un temple appartenant a l'epoque pharaonique la plus brillante, celle
des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la periode
des conquetes, un edifice de la premiere decadence sous l'invasion
ethiopienne, une chapelle elevee sous un des princes qui avaient brise
le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylees de
l'epoque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des
colonnes qui jadis soutenaient le faite d'une eglise chretienne.
Le detail un peu circonstancie de ce que renferment de plus curieux des
monuments si varies me conduirait beaucoup trop loin; je dois me
contenter de donner une idee rapide de chacune des parties qui forment
cet amas de constructions si interessantes, en commencant par celles qui
se presentent en arrivant a la butte du cote qui regarde le fleuve.
On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de
gres, peu elevee au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on penetre
par une porte dont les jambages, surpassant a peine la corniche brute
qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur
romain dont voici la legende hieroglyphique, inscrite dans les deux
cartouches accoles: "L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus
Pius."
Le meme prince est aussi represente sur l'une des deux portes laterales
de l'enceinte, ou il est en adoration devant la triade de Thebes a
droite, et devant celle d'Hermonthis a gauche. C'est encore ici une
nouvelle preuve de ces egards perpetuels de bon voisinage que se
rendaient mutuellement les cultes locaux.
Au fond de l'enceinte s'eleve une rangee de six colonnes reunies trois a
trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais recu de
sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelees provenant des
parties superieures de cette construction, la legende imperiale deja
citee: l'enceinte et les propylees appartiennent donc au regne d'Antonin
le Pieux. C'est d'ailleurs ce que demontrait deja le mauvais style des
bas-reliefs.
En traversant ces propylees, on arrive a un grand pylone dont la porte,
ornee d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est
couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolemee Soter II,
presente des offrandes variees aux sept grandes divinites elementaires
et aux dieux des nomes thebain et hermonthite.
Le mur de l'enceinte et les propylees d'Antonin, aussi bien que le
pylone de Soter II, m'ont offert une particularite remarquable: c'est
que ces constructions modernes ont ete elevees aux depens d'un edifice
anterieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont
couvertes de restes de legendes hieroglyphiques, de portions de
bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des tetes ou des corps
de divinites, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de
guerre, enfin de nombreux debris d'un calendrier sacre; et comme on lit
sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prenom ou le nom de
Rhamses le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces
blocs ne proviennent des demolitions du grand palais de Sesostris, le
Rhamesseion, ravage depuis longtemps par les Perses, a l'epoque ou, sous
Ptolemee Soter II et Antonin, on batissait les propylees et le pylone
dont il est ici question.
Au pylone de Soter succede un petit edifice d'une execution plus
elegante, semblable en son plan au petit edifice a jour de l'ile de
Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant
rasees jusqu'a la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les
bas-reliefs encore existants representent le roi Nectanebe, de la XXXe
dynastie, la sebennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et
recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thebes.
Cette chapelle, du IVe siecle avant J.-C., avait ete appuyee sur un
edifice plus ancien; c'est un pylone de mediocre etendue, dont les
massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs
parties. Eleve sous la domination du roi ethiopien Taharaka, dans le
VIIe siecle avant notre ere, le nom, le prenom, les titres, les louanges
de ce prince avaient ete rappeles dans les inscriptions et les
bas-reliefs decorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les
separe. Mais a l'epoque ou les Saites remonterent sur le trone des
Pharaons, il parait qu'on fit marteler, par une mesure generale, les
noms des conquerants ethiopiens sur tous les monuments de l'Egypte.
J'ai deja remarque la proscription du nom de Sabacon dans le palais de
Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les
marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous
les elements constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches
existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription
relative a des embellissements executes sous Ptolemee Soter II:
"Cette belle reparation a ete faite par le roi seigneur du monde, le
grand germe des dieux grands, celui que Phtah a eprouve, image vivante
d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diademes, Ptolemee
toujours vivant, le dieu aime d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM),
en l'honneur de son pere Amon-Ra, qui lui a concede les periodes des
panegyries sur le trone d'Horus."
Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse legende des Lagides, a
propos de quelques pierres qu'on a changees, avec les legendes que
l'Ethiopien, veritable fondateur du pylone, a fait sculpter sur le
bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:
"La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aime d'Amon-Ra, seigneur des
trones du monde."
Sur les deux massifs exterieurs du pylone, ce prince, auquel certaines
traditions historiques attribuent, la conquete de toute l'Afrique
septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a ete figure de proportion
colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, reunies en groupe,
de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.
Au dela du pylone de Taharaka et dans le mur de cloture du nord,
existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rose,
charges de legendes executees avec soin et contenant le nom et les
titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre
sacerdotal, l'hierograminate et prophete Petamenoph. C'est le meme
personnage qui fit creuser, vers l'entree de la ville d'El-Assasif,
l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le
nom de _Grande Syringe._
On arrive enfin a l'edifice le plus antique, celui dont les propylees de
l'epoque romaine, le pylone des Lagides, la chapelle de Nectanebe et le
pylone du roi ethiopien ne sont que des dependances; ces diverses
constructions ne furent elevees que pour annoncer dignement la demeure
du roi des dieux, et celle du Pharaon, son representant sur la terre.
Ce vieux monument, qui porte a la fois le double caractere de temple et
de palais, se compose encore d'un sanctuaire environne de galeries
formees de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins
vastes.
Toutes les parois portent des sculptures executees avec une correction
remarquable et une grande finesse de travail; ce sont la des bas-reliefs
de la meilleure epoque de l'art. Aussi la decoration de cet edifice
appartient-elle au regne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
reine Amense, du regent Amenenthe et de Thouthmosis III, le Moeris des
historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a decore la plus
grande partie de l'edifice; les dedicaces en ont ete faites en son nom:
celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservees,
donne une idee de toutes les autres; la voici:
_Premiere ligne_. "La vie: l'Horus puissant, aime de Phre, le souverain
de la haute et basse region, grand chef de toutes les parties du monde,
l'Horus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappe les neuf
arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil
stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du
monde, vivifie aujourd'hui et a toujours."
_Deuxieme ligne_. "Il a fait executer ces constructions en l'honneur de
son pere Amon-Ra, roi des dieux; il lui a erige ce grand temple dans la
partie occidentale du Thouthmoseion d'Ammon, en belle pierre de gres;
c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours."
La plupart des bas-reliefs decorant les galeries et les chambres des
edifices representent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages
aux dieux, ou en recevant des graces et des dons; je citerai seulement
des tableaux sculptes sur la paroi de gauche de la grande salle ou
sanctuaire. Dans l'un, le plus etendu, le Pharaon casque est conduit par
la deesse Hathor et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers
l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace
avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'epais feuillage, en disant:
"Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht,
dans le palais du soleil!" Cette scene se passe devant les vingt-cinq
divinites secondaires adorees a Thebes et disposees sur deux files, en
tete desquelles on lit l'inscription suivante: "Voici ce que disent les
autres grandes divinites de Toph (Thebes): Nos coeurs se rejouissent a
cause du bel edifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde."
J'ai trouve dans le second tableau, pour la premiere fois, le nom et la
representation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse,
appelee Rhamaithe, et portant le titre de royale epouse, accompagne son
mari faisant de riches offrandes a Amon-Ra generateur; la reine reparait
aussi dans deux tableaux decorant une des petites salles de gauche au
fond de l'edifice.
Les six dernieres salles du palais, dans l'une desquelles existe,
renversee, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de
bas-reliefs de l'epoque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la
reine Amense et de son fils Thouthmosis III, dont les legendes
royales-sont sculptees en surcharge sur celles du regent Amenenthe,
martelees avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied
representant ce prince, dont la memoire fut aussi proscrite.
La fondation de cet edifice remonte donc aux premieres annees du XVIIIe
siecle avant J.-C. Il est naturel, par consequent, de rencontrer, en le
parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncees d'ailleurs par
des inscriptions qui en fixent l'epoque et en nomment les auteurs;
telles sont:
1 deg. La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande
salle, par Ptolemee Evergete II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre
ere;
2 deg. Des reparations faites vers l'an 392 avant notre ere aux colonnes
d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le
Pharaon Mendesien Acoris. On a employe pour cela des pierres provenant
d'un petit edifice construit par la princesse Neitocris, fille de
Psammetichus II;
3 deg. Toutes les sculptures des facades superieures sud et nord executees
sous le regne de Rhamses-Meiamoun, au XVe siecle avant notre ere.
Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de
tous, avaient ete ordonnes sans doute pour lier, par la decoration, le
petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamses-Meiamoun, qui,
avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Medinet-Habou.
C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce
Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Egypte, et
dont les exploits militaires ont ete confondus avec ceux de Sesostris ou
Rhamses le Grand, par les auteurs anciens et par les ecrivains modernes.
Un edifice d'une mediocre etendue, mais singulier par ses formes
inaccoutumees, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Egypte, puisse
donner une idee de ce qu'etait une habitation particuliere a ces
anciennes epoques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en
ont publie les auteurs de la grande _Description de l'Egypte_ pourra
donner une idee exacte de la disposition generale de ces deux massifs de
pylones unis a un grand pavillon par des constructions tournant sur
elles-memes en equerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs
et des inscriptions sculptees sur toutes les surfaces.
L'entree principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands
massifs formant une espece de faux pylone, ensevelis en partie sous des
buttes provenant des debris d'habitations modernes. Vers le haut regne
une frise anaglyphique composee des elements combines de la legende
royale du Rhamses fils aine et successeur immediat de Rhamses-Meiamoun,
"Soleil, gardien de verite, eprouve par Ammon." On remarque de plus, sur
ces massifs, des tableaux d'adoration de la meme epoque, et deux
_fenetres_ portant sur leur bandeau le disque aile de Hat, et sur leurs
jambages les legendes royales de Rhamses-Meiamoun, "Soleil, gardien de
verite et ami d'Ammon."
La porte qui separe ces constructions appartient au regne d'un troisieme
Rhamses, le second fils de Meiamoun, "le soleil seigneur de verite, aime
par Ammon."
Dans l'interieur de cette petite cour s'elevent deux massifs de pylones,
ornes, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de
frises anaglyphiques portant la legende du fondateur, Rhamses-Meiamoun,
et de bas-reliefs d'un grand interet, parce qu'ils ont trait aux
conquetes de ce Pharaon.
La face anterieure du massif de droite est presque entierement occupee
par une figure colossale du conquerant levant sa hache d'armes sur un
groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;
le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, presente au
vainqueur la harpe divine en disant: "Prends cette arme, mon fils cheri,
et frappe les chefs des contrees etrangeres!"
Le soubassement de ce vaste tableau est compose des chefs des peuples
soumis par Rhamses-Meiamoun, agenouilles, les bras attaches derriere le
dos par les liens qui, termines par une houppe de papyrus ou une fleur
de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.
Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont
tres-varies, offrent, avec toute verite, les traits du visage et les
vetements particuliers a chacune des nations qu'ils representent; des
legendes hieroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple.
Deux ont entierement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq,
annoncent:
Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),
Le chef du pays de Terosis, en Afrique
Le chef du pays de Toroao,
et
Le chef du pays de Robou, en Asie
Le Chef du pays de Moschausch,
Un tableau et un soubassement analogues decorent la face anterieure du
massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;
on les a ranges dans l'ordre suivant:
Le chef de la mauvaise race du pays de Scheto ou Cheta;
Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumor;
Le grand du pays de Fekkarb;
Le grand du pays de Schairotana contree maritime;
Le grand du pays de Scha.....(le reste est detruit);
Le grand du pays de Touirscha, contree maritime;
Le grand du pays de Pa..... (le reste est detruit).
Sur l'epaisseur du massif de gauche, Rhamses-Meiamoun casque, le
carquois sur l'epaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux
pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquerant: "Va! empare-toi des
contrees; soumets leurs places fortes et amene leurs chefs en
esclavage;"
Le massif correspondant et les corps de logis qui reunissent le pylone
au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop
long de detailler ici. On remarque des _fenetres_ decorees
exterieurement et interieurement avec beaucoup de gout, et des _balcons_
soutenus par des prisonniers barbares sortant a mi-corps de la muraille.
L'interieur du grand pavillon, divise en trois _etages_, fut decore de
bas-reliefs representant des scenes domestiques de Rhamses-Meiamoun; je
possede des dessins exacts de tous ces interessants tableaux, parmi
lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant
son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupe avec la reine d'une
partie de jeu analogue a celui des _echecs_, etc., etc. L'exterieur de
ce pavillon est couvert de legendes du roi ou de bas-reliefs
commemoratifs de ses victoires.
C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on
arrive enfin devant le premier pylone du grand et magnifique palais de
Rhamses-Meiamoun. L'edifice que nous venons de decrire n'en etait qu'une
dependance et une simple annexe.
Ici, tout prend des proportions colossales: les faces exterieures des
deux enormes massifs du premier pylone, entierement couvertes de
sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'edifice
non-seulement par des tableaux d'un sens vague et general, mais encore
par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquerant
et de la divinite protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le
massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant a Rhamses-Meiamoun
treize contrees asiatiques, dont les noms, conserves pour la plupart,
ont ete sculptes dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples
enchaines. Une longue inscription, dont les onze premieres lignes sont
assez bien conservees, nous apprend que ces conquetes eurent lieu dans
la douzieme annee du regne de ce Pharaon.
Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la
forme de Phre hieracocephale, donne la harpe au belliqueux Rhamses pour
frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrees
ou de villes subsistent encore; le reste a ete detruit pour appuyer
contre le pylone des masures modernes. Le roi des dieux adresse a
Meiamoun un long discours dont voici les dix premieres colonnes:
"Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe cheri, maitre du monde, soleil
gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre
entiere; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes
pieds; je te livre les chefs des contrees meridionales; conduis-les en
captivite, et leurs enfants a leur suite; dispose de tous les biens
existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront
se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livre
aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes
sandales, etc."
Une grande stele, mais tres-fruste, constate que ces conquetes eurent
lieu la onzieme annee du roi. C'est a la meme annee du regne de
Rhamses-Meiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier
pylone du cote de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les
peuples asiatiques nommes Moschausch.
Des masses de debris amonceles couvrent toute la partie inferieure du
pylone et enfouissent en tres-grande partie la magnifique colonnade qui
decore le cote gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des
piliers-cariatides formant cette meme cour du cote droit. Deblayer
cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais
elle aurait pour resultat certain de rendre a l'admiration des voyageurs
deux galeries de la plus complete conservation, des colonnes couvertes
de bas-reliefs, de riches decorations ayant conserve tout l'eclat de
leurs couleurs, et enfin une nombreuse serie de grands tableaux
historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions
dedicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des
elegantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur epanouie du
lotus.
Au fond de cette premiere cour s'eleve un second pylone, decore de
figures colossales, sculptees, comme partout ailleurs, de relief dans le
creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamses-Meiamoun dans la
neuvieme annee de son regne. Le roi, la tete surmonte des insignes du
fils aine d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la deesse Mouth,
conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et
enchaines dans diverses positions; ces nations, appartenant a une meme
race, sont nommees Schakalascha, Taonaou et Pourosato. Plusieurs
voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont
cru reconnaitre en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de
ce pylone existait une enorme inscription, aujourd'hui detruite aux
trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui
en subsiste encore, qu'elle etait relative a l'expedition contre les
Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taonaou et les Ouschascha.
Il y est aussi question des contrees d'Aumor et d'Oreksa, ainsi que
d'une bataille navale.
Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second
pylone. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de
Phtah en decorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions
dedicatoires attestant que Rhamses-Meiamoun a consacre cette grande
porte en belle pierre de granit a son pere Amon-Ra, et qu'enfin les
battants ont ete si richement ornes de metaux precieux qu'Ammon lui-meme
se rejouit en les contemplant.
On se trouve apres avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du
palais, ou la grandeur pharaonique se montre dans tout son eclat; la vue
seule peut donner une idee du majestueux effet de ce peristyle, soutenu
a l'est et a l'ouest par d'enormes colonnades, au nord par des piliers
contre lesquels s'appuient des cariatides, derriere lesquels se montre
une seconde colonnade. Tout est charge de sculptures revetues de
couleurs tres-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les
convertir, les ennemis systematiques de l'architecture peinte.
Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs
decorations; de grands et vastes tableaux sculptes et peints appellent
de toute part la curiosite des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel
azur des plafonds ornes d'etoiles de couleur jaune dore; mais
l'importance et la variete des scenes reproduites par le ciseau
absorbent bientot toute l'attention. Quatre tableaux formant le
registre inferieur de la galerie de l'est, cote gauche, et une partie de
la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de
Rhamses-Meiamoun contre des peuples asiatiques nommes Robou, teint
clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un
surtout transversalement raye bleu et blanc; ce costume est tout a fait
analogue a celui des Assyriens et des Medes figures, sur les cylindres
dits babyloniens ou persepolitains.
_Premier tableau_. Grande bataille: le heros egyptien, debout sur un
char lance au galop, decoche des fleches contre une foule d'ennemis
fuyant dans le plus grand desordre. On apercoit sur le premier plan les
chefs egyptiens montes sur des chars, et leurs soldats entremeles a des
allies, les Fekkaro, massacrant les Robou epouvantes, ou les liant comme
prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en
pied, sans compter les chevaux.
_Deuxieme tableau._ Les princes et les chefs de l'armee egyptienne
conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes
comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties
genitales coupees aux Robou morts sur le champ de bataille.
L'inscription porte textuellement: "Conduite des prisonniers en presence
de Sa Majeste; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupees, trois
mille; phallus, trois mille." Le Pharaon, au pied duquel on depose ces
trophees, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus
par des officiers, adresse une allocution a ses guerriers; il les
felicite de leur victoire, et prodigue fort naivement les plus grands
eloges a sa propre personne, "Livrez-vous a la joie, leur dit-il,
qu'elle s'eleve jusqu'au ciel; les etrangers sont renverses par ma
force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont ete remplis;
je me suis presente devant eux comme un lion, je les ai poursuivis
semblable a un epervier; j'ai aneanti leurs ames criminelles; j'ai
franchi leurs fleuves; j'ai incendie leurs forteresses; je suis pour
l'Egypte ce qu'a ete le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra
mon pere a humilie le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le
trone a toujours."
En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,
malheureusement fort endommagee, et relative a cette campagne, qui date
de l'an V du regne de Rhamses-Meiamoun.
_Troisieme tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses
chevaux, retourne ensuite en Egypte; des groupes de prisonniers
enchaines precedent son char; des officiers etendent au-dessus de la
tete du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupe par
l'armee egyptienne, divisee en pelotons marchant regulierement en ligne
et au pas, selon les regles de la tactique moderne.
Enfin Rhamses rentre triomphant dans Thebes (quatrieme tableau); il se
presente a pied, trainant a sa suite trois colonnes de prisonniers,
devant le temple d'Amon-Ra et de la deesse Mouth; le roi harangue les
divinites et en recoit en reponse les assurances les plus flatteuses.
Une immense composition remplit tout le registre superieur de la galerie
nord et de la galerie est, a droite de la porte principale. C'est une
ceremonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en
pied; a cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Egypte renfermait de
plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de
Rhamses-Meiamoun, et la panegyrie celebree par le souverain et son
peuple pour remercier la divinite de la constante protection qu'elle
avait accordee aux armes egyptiennes. Une ligne de grands hieroglyphes,
sculptes au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que
cette panegyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Horus (l'[Greek:
Alpha] et l'[Greek: Omega] de la theologie egyptienne) eut lieu a Thebes
le premier jour du mois de Paschons. Cette legende contient en outre
l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi
dire le programme entier, de la ceremonie.
L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette
legende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptees dans le
bas-relief aupres de chaque personnage et au-dessus des groupes
principaux.
Rhamses-Meiamoun sort de son palais porte dans un naos, espece de chasse
richement decoree, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la
tete ornee de plumes d'autruche. Le monarque, decore de toutes les
marques de sa royale puissance, est assis sur un trone elegant que des
images d'or de la Justice et de la Verite couvrent de leurs ailes
etendues; le sphinx, embleme de la sagesse unie a la force, et le lion,
symbole du courage, sont debout pres du trone, qu'ils semblent proteger.
Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les eventails
ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent aupres du
roi, portant son sceptre, l'etui de son arc et ses autres insignes.
Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste
sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos a pied, ranges sur
deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la
marche est fermee par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi
varies precedent le Pharaon: un corps de musique, ou l'on remarque la
flute, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tete du
cortege; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi
lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aine_ de Rhamses,
le chef de l'armee apres lui, brule l'encens devant la face de son pere.
Le roi arrive au temple d'Horus, s'approche de l'autel, repand les
libations et brule l'encens; vingt-deux pretres portent sur un riche
palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des
eventails et des rameaux de fleurs. Le roi, a pied, coiffe d'un simple
diademe de la region inferieure, precede le dieu et suit immediatement
le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Horus ou Amon-Ra, le mari de sa
mere. Un pretre encense l'animal sacre; la reine, epouse de Rhamses, se
montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse;
et, tandis que l'un des pontifes lit a haute voix l'invocation prescrite
lorsque la lumiere du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf
pretres s'avancent portant les diverses enseignes sacrees, les vases,
les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres
pretres ouvrent le cortege religieux, soutenant sur leurs epaules des
statuettes; ce sont les images des rois ancetres et predecesseurs de
Rhamses-Meiamoun, assistant au triomphe de leur descendant.
Ici a lieu une ceremonie sur la nature de laquelle on s'est etrangement
mepris. Deux enseignes sacrees, particulieres au dieu Amon-Horus,
s'elevent au-dessus de deux autels. Deux pretres, reconnaissables a leur
tete rasee et, mieux encore, a leur titre inscrit a cote d'eux, se
retournent pour entendre les ordres du grand pontife president de la
panegyrie, lequel tient en main le sceptre nomme _pat_, insigne de ses
hautes fonctions; un troisieme pretre donne la liberte a quatre oiseaux
qui s'envolent dans les airs.
On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du
pontife pour un couteau, les deux pretres pour deux victimes, et les
oiseaux pour l'embleme des ames qui s'echappaient des corps de deux
malheureux egorges par une barbare superstition; mais une inscription
sculptee devant l'hierogrammate assistant a la ceremonie nous rassure
completement, et prouve toute l'innocence de cette scene en nous faisant
bien connaitre ses details et son but.
Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition
meme:
"Le president de la panegyrie a dit:
Donnez l'essor aux quatre oies;
Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv
Dirigez-vous vers
le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient
dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux de
l'Occident | dites aux dieux de l'Orient
que Horus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffe du
pschent, que le roi Rhamses s'est coiffe du pschent."
Il en resulte clairement que les quatre oiseaux representent les quatre
enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, genies des quatre
points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer
aussi au monde entier qu'a l'exemple du dieu Horus, le roi
Rhamses-Meiamoun vient de mettre sur sa tete la couronne embleme de la
domination sur les regions superieures et inferieures. Cette couronne se
nommait _pschent_; c'est celle que porte ici, en effet, et pour la
premiere fois, le roi debout et devant lequel se passe la fonction
sacree qu'on vient de faire connaitre.
La derniere partie du bas-relief represente le roi, coiffe du _pschent_,
remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, precede de tout le
corps sacerdotal et de la musique sacree, est accompagne par les
officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille d'or
une gerbe de ble, et, coiffe enfin de son casque militaire comme a sa
sortie du palais, prendre conge, par une libation, du dieu Amon-Horus
rentre dans son sanctuaire. La reine est encore temoin de ces deux
dernieres ceremonies; le pretre invoque les dieux; un hierogrammate lit
une longue priere; aupres du Pharaon sont encore le taureau blanc et les
images des rois ancetres dressees sur une meme base.
C'est en etudiant cette partie du tableau que j'ai pu m'assurer enfin de
la place relative qu'occupe Rhamses-Meiamoun dans la serie des dynasties
egyptiennes. Les statues des rois ses predecesseurs sont ici
chronologiquement rangees, et comme cet ordre est celui meme que leur
assignent d'autres monuments de Thebes, aucun doute ne saurait s'elever
sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant
devant elles les cartouches prenoms des rois qu'elles representent.
Rhamses-Meiamoun, comme Rhamses le Grand (Sesostris), ayant marque son
regne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont ete
confondus par les historiens grecs en un seul et meme personnage. Mais
les monuments originaux les differencient trop bien l'un de l'autre pour
que la meme confusion puisse avoir lieu desormais. Je me propose de
traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de details.
Revenons a la decoration de la magnifique cour de Medinet-Habou.
On a sculpte dans le registre superieur de la galerie de l'est, partie
gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde ceremonie
publique tout aussi developpee que la precedente. Celle-ci est une
panegyrie celebree par le roi en l'honneur de son pere, le dieu
Sochar-Osiris, le vingt-septieme jour du mois de Hathor. Je possede
egalement des dessins fideles de cette solennite et la copie des
nombreuses legendes explicatives qui l'accompagnent.
Il faut passer rapidement sur les scenes de consecration et les honneurs
royaux decernes par les dieux a Rhamses-Meiamoun, et que reproduisent
une foule de grands bas-reliefs sculptes dans les registres inferieurs
des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me
dispenser de noter ici le nom des divinites auxquelles le Pharaon
presente des offrandes variees dans les cent quarante-quatre bas-reliefs
peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et ouest,
non compris tous ceux du meme genre sculptes sur le fut des trois
grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit
l'interieur de la galerie de l'ouest.
Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique forme par une double
rangee de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands
bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou les
bienfaits que les grandes divinites de Thebes prodiguent au Pharaon
victorieux. Une serie de figures en pied ornent le soubassement de cette
galerie et meritent une attention particuliere.
Les legendes hieroglyphiques inscrites a cote de ces personnages revetus
du riche costume des princes egyptiens, dont ils tiennent en main les
insignes caracteristiques, constatent qu'on a represente ici les enfants
de Rhamses-Meiamoun par ordre de primogeniture. On a seulement fait deux
groupes distincts des enfants males et des princesses. Les princes, dont
les noms et les titres ont ete sculptes a cote de leurs images, sont au
nombre de neuf, savoir:
1 deg. Rhamses-Amonmai, basilicogrammate commandant des troupes;
2 deg. Rhamses-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
3 deg. Rhamses-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;
4 deg. Phrehipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale;
5 deg. Mandouschopsch, _idem_;
6 deg. Rhamses-Maithmou, prophete des dieux Phre et Athmou;
7 deg. Rhamses-Schahemkame, grand pretre de Phtah;
8 deg. Rhamses-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince;
9 deg. Rhamses-Meiamoun, _idem_.
Les trois premiers, apres la mort de leur pere Rhamses-Meiamoun, etant
successivement montes sur le trone des Pharaons, leurs legendes ont du
etre surchargees pour recevoir les cartouches prenoms ou noms propres de
ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, a
propos de cette liste interessante, qu'a cette epoque le nom de
_Rhamses_ etait devenu en quelque sorte le nom meme de la famille, et
que le conquerant avait concentre dans les membres de sa maison les
postes les plus importants de l'armee, de l'administration civile et du
sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais ete sculptes.
Toute cette serie de princes et de princesses forme la decoration du
soubassement a la droite et a la gauche d'une grande et belle porte
s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en
la traversant, dans une troisieme cour environnee et suivie d'un
tres-grand nombre de salles; les decombres ont depuis longtemps enseveli
toute cette partie du palais existante encore sous les debris entasses
des freles constructions qui se sont succede d'age en age. Des fouilles
en grand mettraient ici a decouvert des tableaux et des inscriptions
d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser a les
entreprendre, je reservai les fonds dont je pouvais disposer pour le
deblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie
exterieure nord du palais, a partir du premier pylone, et la presque
totalite de la muraille exterieure sud, enfouie jusqu'a la corniche qui
couronne l'edifice entier.
La muraille nord offre une serie de bas-reliefs historiques d'un haut
interet. Je donnerai ici un court abrege du sujet de chacun d'eux, en
commencant par l'extremite de la paroi vers l'ouest.
_Campagne contre les Maschausch et les Robou._
_Premier tableau._ L'armee egyptienne en marche, sur huit ou neuf
rangees de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites precedent un
char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'eleve un
grand mat surmonte d'une tete de belier ornee du disque solaire. C'est
le char du dieu Amon-Ra, qui guide a l'ennemi le roi Rhamses-Meiamoun,
egalement monte sur un char richement orne et qu'entourent les archers
de la garde ainsi que les officiers attaches a sa personne. On lit a
cote du char du dieu: "Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: "Je
marche devant toi, o mon fils!" "
_Deuxieme tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la
fuite; le roi et quatre princes egyptiens en font un horrible carnage.
_Troisieme tableau._ Rhamses, debout sur une espece de tribune, harangue
cinq rangees de chefs et de guerriers egyptiens conduisant une foule de
Maschausch et de Robou prisonniers. Reponse des chefs militaires au
roi. En tete de chaque corps d'armee on fait le denombrement des mains
droites coupees aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que
celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu a la bravoure des vaincus.
L'inscription porte a 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des
hommes courageux et vaillants.
_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de meme race a
physionomie hindoue._
_Premier tableau_ (a la suite des precedents). Le roi Rhamses-Meiamoun,
en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouilles
devant lui, ainsi que les porte-enseignes des differents corps; plus
loin, les soldats debout ecoutent les paroles du souverain qui les
appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Egypte; les chefs
repondent a l'appel du roi en invoquant ses victoires recentes, et
protestent de leur devouement a un prince qui obeit aux paroles
d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats,
divises par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre,
guides par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des
carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors
en usage.
_Deuxieme tableau._ Le roi, tete nue et les cheveux nattes, tient les
renes de ses chevaux et marche a l'ennemi; une partie de l'armee
egyptienne le precede en ordre de bataille; ce sont les fantassins
pesamment armes ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les
troupes legeres de differentes armes; les guerriers montes sur des chars
ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi
au germe de Mandou, s'avancant pour soumettre la terre a ses lois; ses
fantassins, a des taureaux terribles, et ses cavaliers, a des eperviers
rapides.
_Troisieme tableau_. Defaite des Fekkaro et de leurs allies. Les
fantassins egyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ
de bataille. Meiamoun, seconde par ses chars de guerre, en fait un
horrible carnage; quelques chefs ennemis resistent encore, montes sur
des chars traines soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au
milieu de la melee et a une des extremites, plusieurs chariots traines
par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont defendus par des
Fekkaro; des soldats egyptiens les attaquent et les reduisent en
esclavage.
_Quatrieme tableau_. Apres cette premiere victoire, l'armee egyptienne
se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus methodique et le plus
regulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des
pays difficiles, infestes de betes sauvages; sur le flanc de l'armee, le
roi, attaque par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre
l'autre.
_Cinquieme tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la
mer au moment ou la flotte egyptienne en est venue aux mains avec la
flotte des Fekkaro, combinee avec celle de leurs allies les
Schairotanas, reconnaissables a leurs casques armes de deux cornes. Les
vaisseaux egyptiens manoeuvrent a la fois a la voile et a l'aviron; des
archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornee d'une tete de
lion. Deja un navire fekkarien a coule, et la flotte alliee se trouve
resserree entre la flotte egyptienne et le rivage, du haut duquel
Rhamses-Meiamoun et ses fantassins lancent une grele de traits sur les
vaisseaux ennemis. Leur defaite n'est plus douteuse, la flotte
egyptienne entasse les prisonniers a cote de ses rameurs. En arriere et
non loin du Pharaon, on a represente son char de guerre et les nombreux
officiers attaches a sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs
centaines de figures, et j'en rapporte une copie tres-exacte.
_Sixieme tableau_. Le rivage est couvert de guerriers egyptiens
conduisant divers groupes meles de Schairotanas et de Fekkaro
prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrete avec une
partie de son armee devant une place forte nommee _Mogadiro_. La se fait
le denombrement des mains coupees. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur
laquelle repose son bras gauche appuye sur un coussin, harangue ses fils
et les principaux chefs de son armee, et termine son discours par ces
phrases remarquables: "Amon-Ra etait a ma droite comme a ma gauche; son
esprit a inspire mes resolutions; Amon-Ra lui-meme, preparant la perte
de mes ennemis, a place le monde entier dans mes mains." Les princes et
les chefs repondent au Pharaon qu'il est un soleil appele a soumettre
tous les peuples du monde, et que l'Egypte se rejouit d'une victoire
remportee par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trone de son pere.
_Septieme tableau_. Retour du Pharaon vainqueur a Thebes, apres sa
double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux
chefs de ces nations conduits par Rhamses devant le temple de la grande
triade thebaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont
censes prononcer les divers acteurs de cette scene a la fois triomphale
et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la
traduction:
"Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la
puissance de Sa Majeste et qui glorifient le dieu bienfaisant, le
seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance
n'a point de bornes; tu regnes comme un puissant soleil sur l'Egypte;
grande est ta force, ton courage est semblable a celui de Bore (le
griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en
ton pouvoir a toujours."
"Paroles du roi seigneur du monde, etc., a son pere Amon-Ra, le roi des
dieux: Tu me l'as ordonne; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu
toutes les parties de la terre; le monde s'est arrete devant moi ...;
mes bras ont force les chefs de la terre, d'apres le commandement sorti
de ta bouche."
"Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, moderateur des dieux: Que ton
retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as
renverse tous les chefs, tu as perce les coeurs des etrangers et rendu
libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche
t'approuve."
Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux
campagnes du conquerant egyptien dans la onzieme annee de son regne,
arrivent jusqu'au second pylone du palais: de ce point jusqu'au premier
pylone, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux
sont enfouis sous des collines de decombres. J'ai pu cependant avoir une
copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisieme campagne du roi
contre des peuples asiatiques, avec des legendes en tres-mauvais etat.
L'un represente Rhamses-Meiamoun combattant a pied, couvert d'un large
bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une
hauteur. Dans le second tableau, le roi, a la tete de ses chars, ecrase
ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armee
egyptienne pousse le siege avec vigueur; des soldats coupent des arbres
et s'approchent des fosses, couverts par des mantelets; d'autres, apres
les avoir franchis, attaquent a coups de hache la porte de la ville;
plusieurs enfin ont dresse des echelles contre la muraille et montent a
l'assaut, leurs boucliers rejetes sur leurs epaules.
Sur le revers du premier pylone existe encore un tableau relatif a une
campagne contre la grande nation de Scheta ou Cheto: le roi, debout sur
son char, prend une fleche dans son carquois fixe sur l'epaule, et la
decoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats egyptiens
et les officiers attaches a la personne du roi marchent a sa suite,
ranges sur quatre files paralleles.
Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans
l'etat d'enfouissement ou se trouve aujourd'hui le magnifique palais de
Medinet-Habou, tout entier du regne de Rhamses-Meiamoun, les successeurs
immediats n'y ayant ajoute que quelques accessoires presque
insignifiants. Le nombre considerable de noms de peuples et de nations
asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de
recherches a la geographie comparee; ce sont de precieux elements pour
la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus
antique periode de son histoire. Je crois possible de reconnaitre la
synonymie de ces noms egyptiens de peuples avec ceux que nous ont
transmis les geographes grecs, et ceux surtout que contiennent les
textes hebreux et les memoires originaux des nations asiatiques. C'est
un beau travail qui merite d'etre entrepris; il sera facilite et par la
connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de
ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms
avec ceux du meme genre que j'ai trouves, en bien plus grand nombre, sur
d'autres monuments de Thebes et de la Nubie.
Toute la muraille exterieure du palais, du cote du sud, qu'il a fallu
faire deblayer jusqu'au second pylone, est couverte de grandes lignes
verticales d'hieroglyphes contenant le calendrier sacre en usage dans le
palais de Rhamses; la portion que nous avons fait excaver, a grands
frais, contient les mois de Thoth, Paophi, Hathor, Choiac et Tobi. Vers
l'extremite du palais est un article du mois de Paschon, le neuvieme
mois de l'annee egyptienne. Ce calendrier indique toutes les fetes qui
se celebraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fete
on a sculpte, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte
d'offrande qu'on devait presenter dans la ceremonie. Pour donner une
idee de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de
quelques-uns de ces articles:
"_Mois de Thoth_, neomenie; manifestation de l'etoile de Sothis; l'image
d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire,
accompagnee par le roi Rhamses ainsi que par les images de tous les
autres dieux du temple."
"_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panegyrie d'Ammon, qui
se celebre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image
d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux
synthrones; le roi Rhamses l'accompagne dans la panegyrie de ce jour."
"_Mois d'Hathor_, le 26; panegyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne
l'image du dieu gardien du Rhamesseium de Meiamoun (le palais de
Medinet-Habou) de Thebes sur la rive gauche, dans la panegyrie de ce
jour."
Cette panegyrie continuait encore le vingt-septieme et le vingt-huitieme
jour du meme mois; c'est celle qu'on a representee dans les grands
bas-reliefs superieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde
cour du palais; du reste, je savais deja, par un tres-grand nombre
d'inscriptions, que les Egyptiens appelaient _Rhamesseium de Meiamoun_
le monument de Medinet-Habou dont je viens de donner une description
rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je
termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.
DIX-NEUVIEME LETTRE
Thebes (environs de Medinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner
une idee generale complete du quartier sud-ouest de la vieille capitale
pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste a presenter
quelques details sur deux edifices sacres, qui, bien moins importants, a
la verite, que le palais du conquerant _Meiamoun_, presentent toutefois
quelque interet sous divers rapports historiques et mythologiques.
L'une de ces constructions s'eleve au milieu de broussailles et de
grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et a une tres-petite
distance de l'enorme enceinte carree, en briques crues, qui environnait
jadis le palais et les temples de Medinet-Habou. C'est un edifice de
petites proportions, et qui n'a jamais ete completement termine; il se
compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les
deux dernieres seulement sont decorees de tableaux, soit sculptes et
peints, soit ebauches, ou meme simplement traces a l'encre rouge. Ces
tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur
l'epoque de sa construction. Il appartient au regne des Lagides, comme
le prouvent une double dedicace d'un travail barbare, sculptee
ulterieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant
les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.
La dedicace annonce expressement que le roi _Ptolemee Evergete II, et sa
soeur, la reine Cleopatre_, ont construit cet edifice et l'ont consacre
_a leur pere_ le dieu _Thoth_, ou Hermes ibiocephale.
C'est ici le seul des temples encore existants en Egypte qui soit
specialement dedie au dieu protecteur des sciences, a l'inventeur de
l'ecriture et de tous les arts utiles, en un mot, a l'organisateur de la
societe humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui
decorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire.
On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thoth_, que suivent
constamment soit le titre SOTEM qui exprime la supreme direction des
choses sacrees, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-a-dire _qui a
une face d'ibis_, oiseau sacre, dont toutes les figures du dieu,
sculptees dans ce temple, empruntent la tete, ornees de coiffures
variees.
On rendait aussi dans ce temple un culte tres-particulier a _Nohemouo_
ou _Nahamouo_, deesse que caracterisent le vautour, embleme de la
maternite, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon
s'elevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les legendes tracees a
cote des nombreuses representations de cette compagne du dieu _Thoth_,
qui, d'apres son nom meme, parait avoir preside a la _conservation des
germes_, l'assimilent a la deesse _Saschfmoue_, compagne habituelle de
_Thoth_, regulatrice des periodes d'annees et des assemblees sacrees.
Ces deux divinites recoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de
_Residant_ a MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette
portion de Thebes ou s'eleve le temple de _Thoth_.
Le bandeau de la porte qui donne entree dans la derniere salle du
temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orne de quatre tableaux
representant Ptolemee faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes
divinites protectrices de Thebes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_,
generalement adorees dans cette immense capitale, et en second lieu aux
divinites particulieres du temple, _Thoth_ et la deesse _Nahamouo_. Dans
l'interieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade
thebaine, et meme celles de la triade adoree dans le nome d'Hermonthis,
qui commencait a une courte distance du temple. Deux grands tableaux,
l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche,
representent, selon l'usage, la bari ou _arche sacree_ de la divinite a
laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de
THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thoth a face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle
de THOTH PSOTEM (Thoth le surintendant des _choses sacrees_). L'une et
l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes decorees de
tetes d'epervier, surmontees du disque et du croissant, a tete
symbolique du dieu _Chons_, le fils aine d'Ammon et de Mouth, la
troisieme personne de la triade thebaine, dont le dieu _Thoth_ n'est
qu'une forme secondaire.
Ici, comme dans la salle precedente, on trouve toujours le roi Ptolemee
_Evergete II_, faisant des offrandes ou de riches presents aux divinites
locales. Mais quatre bas-reliefs de l'interieur du sanctuaire, sculptes
deux a gauche et deux a droite de la porte, ont fixe plus
particulierement mon attention. Ce ne sont plus des divinites proprement
dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Evergete
II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre
a ces bas-reliefs, _brule l'encens en l'honneur des peres de ses peres
et des meres de ses meres_. Le roi accomplit, en effet, diverses
ceremonies religieuses en presence d'individus des deux sexes, classes
deux par deux, et revetus des insignes de certaines divinites. Les
legendes tracees devant chacun de ces personnages achevent de demontrer
que ces honneurs sont adresses aux rois et aux reines lagides, ancetres
d'Evergete II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de
gauche represente _Ptolemee Philadelphe_, costume en Osiris, assis sur
un trone a cote duquel on voit la reine _Arsinoe_ sa femme, debout,
coiffee des insignes de _Mouth_ et d'_Hathor_. Evergete II leve ses bras
en signe d'adoration devant ces deux epoux, dont les legendes
signifient: _Le divin pere de ses peres_ PTOLEMEE, _dieu_ PHILADELPHE;
_la divine mere de ses meres_ ARSINOE, _deesse_ PHILADELPHE.
Plus loin, Evergete II offre l'encens a un personnage egalement assis
sur un trone et decore des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagne
d'une reine debout, la tete ornee de la coiffure d'Hathor, la Venus
egyptienne; leurs legendes portent: _Le pere de ses peres_, PTOLEMEE,
_dieu createur_. _La divine mere de ses meres_, BERENICE, _deesse
creatrice_. On peut donc reconnaitre ici soit _Ptolemee Soter Ier_ et sa
femme _Berenice_, fille de Magas, soit _Ptolemee Evergete Ier_ et
_Berenice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prenom
dans la legende du Ptolemee, objet de cette adoration, autoriserait
l'une ou l'autre de ces hypotheses. Mais si l'on observe que ces deux
epoux recoivent les hommages d'_Evergete II_, a la suite des honneurs
rendus, en premier lieu, a _Ptolemee_ et a _Arsinoe Philadelphe_, on se
persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs
immediats de ces Lagides, c'est-a-dire _Evergete Ier_ et _Berenice_, sa
soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu createur, dieu fondateur_ ou
_fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, a _Ptolemee
Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine
certitude que ce titre est prodigue sur les monuments egyptiens a une
foule de souverains autres que des chefs de dynasties.
Deux bas-reliefs, sculptes a droite de la porte, nous montrent Evergete
II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancetres et
predecesseurs, et toujours en suivant la ligne genealogique descendante:
ainsi, dans le premier tableau, le roi repand des libations devant le
_divin pere de son pere_, PTOLEMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine
mere de sa mere_, ARSINOE, _deesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second
tableau, il fait l'offrande du vin a son royal pere PTOLEMEE, _dieu_
EPIPHANE, et _a sa royale mere_ CLEOPATRE, _deesse_ EPIPHANE. Son pere
et son aieul sont figures dans le costume du dieu Osiris; sa mere et son
aieule, dans le costume d'Hathor. Quant aux titres _Philadelphe,
Philopator et Epiphane_, ils sont places a la suite des cartouches noms
propres, et exprimes par des hieroglyphes phonetiques (representant les
mots coptes equivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la
genealogie complete d'Evergete II, et l'ordre successif des rois de la
dynastie des Lagides a partir de _Ptolemee Philadelphe_.
C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Egypte servent
pour le moins de confirmation aux temoignages historiques puises dans
les ecrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point
eclaircir ou coordonner les notions vagues et incoherentes que ce meme
peuple nous a transmises sur l'histoire egyptienne, surtout en ce qui
concerne les anciennes epoques. L'usage constamment suivi par les
Egyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses
series de tableaux representant des scenes religieuses ou des evenements
contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain regnant a
l'epoque meme ou l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous,
a tourne bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a
conserve jusqu'a nos jours un immense tresor de notions positives qu'on
chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute verite que,
grace a ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les
accompagnent, chaque monument de l'Egypte s'explique par lui-meme, et
devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprete. Il
suffit, en effet, d'etudier quelques instants les sculptures qui ornent
le sanctuaire de l'edifice situe a cote de l'enceinte de Medinet-Habou,
la seule portion du monument veritablement terminee, pour se convaincre
aussitot qu'on se trouve dans un temple consacre au dieu _Thoth_,
construit sous le regne d'Evergete II et de sa soeur et premiere femme
_Cleopatre_, mais dont les sculptures ont ete terminees posterieurement
a l'epoque du mariage d'Evergete II avec Cleopatre sa niece et sa
seconde femme, mentionnee dans les legendes royales qui decorent le
plafond du sanctuaire.
Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossierete d'execution des
hieroglyphes, et le peu de soin donne a l'application des couleurs sur
les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les
inscriptions dedicatoires pour qu'on meconnaisse dans le petit temple de
Thoth un produit de la decadence des arts egyptiens, devenue si rapide
aux dernieres epoques de la domination grecque.
Mais un edifice d'un temps encore plus rapproche de nous presente aux
regards du voyageur un exemple frappant du degre de corruption auquel
descendit la sculpture egyptienne sous l'influence du gouvernement
romain. Il s'agit ici des ruines designees, dans la _Description
generale de Thebes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de
_Petit Temple situe a l'extremite sud de l'Hippodrome_, aux debris
duquel j'ai donne toute la journee d'hier.
Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et
moi, nous courumes sur Medinet-Habou, et, passant dans le voisinage du
petit temple de _Thoth_, nous gagnames la base des monticules factices
formant l'immense enceinte nommee l'_Hippodrome_ par la Commission
d'Egypte, et que nous longeames exterieurement a travers la plaine
rocailleuse qui s'etend jusqu'au pied de la chaine libyque. Parvenus,
apres une marche assez longue et tres-fatigante, au midi de ces vastes
fortifications, qui jadis renfermerent, selon toute apparence, un
etablissement militaire, espece de camp permanent qu'habitaient les
troupes formant la garnison de Thebes et la garde des Pharaons, nous
gravimes un petit plateau peu eleve au-dessus de la plaine, mais couvert
de debris de constructions et de fragments de poteries de differentes
epoques.
Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant
face a l'ouest, mais dans un etat de destruction fort avance, quoique
forme primitivement de materiaux d'un assez beau choix. Quatre
bas-reliefs existent encore du cote de l'hippodrome; tous representent
l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costume a
l'egyptienne et faisant des offrandes a differentes divinites; les
tableaux qui decorent la face du propylon tournee du cote du temple
montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS
GRMNIKOS)] accomplissant de semblables ceremonies; enfin, neuf
bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la decoration
interieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figure soit
dans l'action de percer d'une lance la tortue, embleme de la paresse,
soit offrant aux dieux des libations et des pains sacres: c'est
l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].
Je lisais pour la premiere fois le nom de cet empereur, retrace en
caracteres hieroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur
toutes les constructions egyptiennes existantes entre la Mediterranee et
Dakkeh en Nubie, limite extreme des edifices eleves par les Egyptiens
sous la domination grecque et romaine. La duree du regne d'Othon fut si
courte que la decouverte d'un monument rappelant sa memoire excite
toujours autant de surprise que d'interet. Il parait, au reste, que
l'Egypte se declara promptement pour Othon, puisque c'est precisement la
province de l'empire ou furent frappees les seules medailles de bronze
que nous ayons de cet empereur.
La presence du nom d'_Othon_ etablit invinciblement que la decoration du
propylon, a en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencee l'an
69 de l'ere chretienne, et terminee au plus tard vers l'an 96, epoque de
la mort de _Domitien_.
En avant, et a quelque distance du propylon, se trouve un escalier au
bas duquel etait jadis une petite porte decoree de bas-reliefs d'un
travail barbare, comparativement a ceux du propylon; et cependant je
reconnus dans leurs debris la legende de l'empereur _Auguste_ ([Greek:
AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'a cette epoque l'Egypte avait
simultanement de bons et de mauvais ouvriers.
Sur le meme axe, et a soixante metres environ du grand propylon, s'eleve
le temple, ou plutot une petite cella aujourd'hui isolee, et dont les
parois exterieures, a peine degrossies, n'ont jamais recu de decoration;
mais les salles interieures sont couvertes d'ornements sculptes et de
bas-reliefs d'une execution tres-lourde et tres-grossiere. Presque tous
ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent a l'epoque
d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les
divinites adorees dans le temple; et a cote de chacune de ces images on
a repete sa legende particuliere, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS
ATRIANS], _l'empereur Cesar Trajan Hadrien_. J'ai remarque enfin que la
corniche exterieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la legende
d'_Antonin_, ainsi concue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS
ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_.
L'epoque de la decoration du sanctuaire et des autres salles du temple
proprement dit etant clairement fixee par ces noms imperiaux, il reste a
determiner quelles furent les divinites particulierement honorees dans
ce temple: ce point eclairci, il deviendra facile en meme temps de
decider avec certitude si cet edifice appartenait jadis au nome
_diospolite_, ou a celui d'_Hermonthis_; car de l'etude suivie des
monuments de l'Egypte et de la Nubie, il resulte que la triade adoree
dans la capitale d'un nome reparait constamment et occupe un rang
distingue dans les edifices sacres de toutes les villes de sa
dependance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et
venerant les trois portions distinctes de l'Etre divin sous des noms et
des formes differentes.
Les indications les plus positives a cet egard doivent resulter de
l'examen des sculptures qui decorent les sanctuaires, surtout lorsque
cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme
cela arrive precisement pour les ruines situees au sud de l'hippodrome.
Quatre grands bas-reliefs superposes deux a deux couvrent la paroi du
fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs superieurs representent
l'empereur _Hadrien_, costume en fils aine d'Ammon, adorant une deesse
coiffee du vautour, embleme de la maternite, et surmonte des cornes de
vache, du disque et d'un petit trone. Ce sont les insignes ordinaires
d'_Isis_, et la legende sculptee a cote des deux images de la deesse
porte en effet: ISIS _la grande mere divine qui reside dans la montagne
de l'Occident_. Les bas-reliefs inferieurs nous montrent le meme
empereur presentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu
eponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu eponyme de
Thebes.
Guides ici par une theorie fondee sur l'observation de faits
entierement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune
exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple
fut particulierement consacre a la deesse Isis, puisque ses images
occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire;
au-dessous d'elle paraissent les grandes divinites du nome de _Thebes_
et du nome _hermonthite_, deux syntrones adores aussi dans ce meme
temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans
ces mythes sacres un rang inferieur a celui du roi des dieux Amon-Ra,
qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_,
situe au sud de l'hippodrome, dependait du nome d'_Hermonthis_ et non du
nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou recoit immediatement apres
_Isis_ et avant Amon-Ra, dieu eponyme de Thebes, les adorations de
l'empereur Hadrien.
Ainsi la divinite locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae]
ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple,
regardaient comme leur protectrice speciale, fut la deesse _Isis_, qui
reside dans PTOOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette
qualification donne lieu a quelque incertitude: faut-il prendre les mots
_Ptoou-en-ement_ dans leur sens general et n'y voir que la designation
de la _montagne occidentale_, derriere laquelle, selon les mythes, le
soleil se couchait et terminait son cours, montagne placee sous
l'influence d'_Isis_, de la meme maniere que la _montagne orientale_,
PTOOU-EN-EIEBT, appartenait a la deesse _Nephthys_; ou bien, prenant les
mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis
_Hitem-ptoou-en-ement_ par: deesse qui reside dans PTOOUENEMENT ou
_Ptoouement_, en considerant ici _Ptoouement_ comme le nom propre de la
bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait
alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, residant a Pselkis; _Hitem
Manlak_, residant a Philae; _Hitem Souan_, resinant a Syene; _Hitem
Ebou_, residant a Elephantine; _Hitem Sne_, residant a Latopolis; _Hitem
Ebot_, residant a Abydos, etc., que recoivent constamment Thoth, Isis,
Chnouphis, Sate, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur
eleverent ces anciennes villes placees sous leur domination immediate.
Mais comme les mots _Ptoou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme
_Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe determinatif des noms propres de
contrees ou de lieux habites, nous pensons, sans exclure absolument
cette premiere hypothese, qu'ils designent ici plus directement la
_montagne occidentale celeste_, sur laquelle Isis partageait avec
_Natphe_, la Rhea egyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu
Soleil, epuise de sa longue course et mourant, ce meme dieu que la soeur
d'Isis, Nephthys, avait recu enfant, et sortant plein de vie du sein de
sa mere Natphe, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus
materiel encore, la _montagne occidentale_ designera la chaine libyque,
voisine du temple ou sont creuses d'innombrables tombeaux, et par suite
l'enfer egyptien, l'_Amente_, c'est-a-dire la _contree occidentale_,
sejour redoutable ou regnaient Isis et son epoux Osiris, le juge
souverain des ames. Les bas-reliefs sculptes sur les parois laterales
et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui decorent la porte
exterieure du naos et les restes du grand propylon, representent aussi
l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes a Isis,
deesse de la montagne d'Occident, en meme temps qu'aux dieux synthrones
_Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinites du nome hermonthite; de
semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thebes, Amon-Ra,
Mouth et Chons, suivant l'usage etabli d'adorer a la fois dans un temple
d'abord les divinites locales, ensuite celles du nome entier, et enfin
un dieu du nome le plus voisin; comme pour etablir entre les cultes
particuliers de chacune des prefectures de l'Egypte une liaison
successive et continue qui les ramenait ainsi a l'unite. Tous les
temples de l'Egypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
pratique, motivee sur de graves considerations d'ordre public et de
saine politique.
Tels sont les faits generaux resultant de l'etude que je viens de faire
des dernieres ruines de la plaine de Thebes, du cote sud-ouest; ces deux
monuments, l'un le _temple de Thoth_, l'autre le _temple d'Isis_,
marquent en outre l'etat retrograde de l'art egyptien a l'epoque des
rois grecs comme a celle des empereurs romains; et les sculptures les
plus recentes, executees sous les regnes d'Hadrien et d'Antonin le
Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussee a l'extreme.
VINGTIEME LETTRE
Thebes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.
Le premier monument de la partie occidentale de Thebes que visitent les
Europeens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument
de _Kourna_, situe non loin du beau sycomore au pied duquel s'arretent
habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
combinaisons independantes de ma volonte, le dernier objet de mes
recherches sur la rive gauche du fleuve. Appele d'abord au _Rhamesseum_
par le souvenir des scenes historiques et des tableaux religieux que
nous y avions remarques en remontant le Nil, les masses de
_Medinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirerent
ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'apres avoir etudie a
fond les petits monuments situes dans leur voisinage. Cependant
l'edifice de _Kourna_, quoique tres-inferieur en etendue a ces grandes
et importantes constructions, merite un examen particulier, puisqu'il
appartient aux temps pharaoniques, et remonte a l'epoque la plus
glorieuse dont les annales egyptiennes aient constate le souvenir. Son
aspect presente d'ailleurs un caractere tout nouveau; et si son plan
general reveille l'idee d'une habitation particuliere et semble exclure
celle de temple, la magnificence de la decoration, la profusion des
sculptures, la beaute des materiaux et la recherche dans l'execution
prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
souverain.
Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extremite
d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
constructions liees sans doute avec l'edifice encore debout; tous les
debris epars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux
derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.
Sur le meme axe que ces arrachements de constructions rasees, au milieu
de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'eleve
un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fut se compose d'un
faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette meme
plante tronques pour recevoir le de. Cet ordre, qui n'est point
particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
temple de Chnouphis a Elephantine et dans un temple d'Elethya, tous
deux tres-recemment detruits par la barbare ignorance des Turcs,
appartient sans aucun doute aux vieilles epoques de l'architecture
egyptienne, et ne le cede, sous le rapport de l'antiquite, qu'aux seules
colonnes cannelees semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le
type evident, et que l'on trouve employees presque exclusivement dans
les plus anciens monuments de l'Egypte.
Sur les quatre faces du de des chapiteaux du portique existent,
sculptees avec beaucoup de recherche, les legendes royales de _Menephtha
Ier_ ou celles de _Rhamses le Grand_. Les noms et les prenoms de ces
deux Pharaons sont egalement inscrits sur le fut des colonnes, mais
accoles ensemble et renfermes dans un tableau carre.
Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
naturelle dans la double legende dedicatoire qui decore l'architrave du
portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi concue:
"L'Aroeris puissant, ami de la verite, le seigneur de la region
inferieure, le regulateur de l'Egypte, celui qui a chatie les contrees
etrangeres, l'epervier d'or soutien des armees, le plus grand des
vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la verite_, l'approuve de Phre, le
fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSES, a execute des travaux en
l'honneur de son pere Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de
son pere, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil,
MENEPHTHA-BOREI. Voici qu'il a fait elever ... (grande lacune) ... les
propylons du palais ... et qu'il l'a entoure de murailles de briques,
construites a toujours; c'est ce qu'a execute le fils du Soleil, l'ami
d'Ammon, RHAMSES."
Cette dedicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut
fonde et construit par le Pharaon _Menephtha Ier_; et son fils, _Rhamses
le Grand_, achevant la decoration de ce bel edifice, l'environna d'une
enceinte ornee de propylons et semblable a celle qui renferme chacun des
grands monuments royaux de Thebes.
Tous les bas-reliefs qui decorent l'interieur du portique et l'exterieur
des trois portes par lesquelles on penetre dans les appartements du
palais representent, en effet, _Menephtha Ier_, et plus souvent encore
_Rhamses le Grand_, rendant hommage a la triade thebaine et aux autres
divinites de l'Egypte, ou recevant de la munificence des dieux les
pouvoirs royaux et des dons precieux, qui devaient embellir et prolonger
la duree de leur vie mortelle. Mais il faut particulierement remarquer
une serie de vingt petits tableaux dans lesquels sont figures
alternativement les dieux qui president au fleuve du Nil dans ses divers
Etats, et les deesses protectrices de la terre d'Egypte pendant chaque
mois, presentant a _Rhamses le Grand_ tous les produits de la terre et
des eaux dans chaque saison de l'annee; au-dessus de ces bas-reliefs
s'etend horizontalement l'inscription suivante:
"Voici ce que disent les dieux et les deesses qui resident dans la
region d'en bas a leur fils le dominateur des deux regions, le seigneur
du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuve de Phre_ (Rhamses):
Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
destinees aux offrandes; nous mettons a ta disposition tous les biens
purs, afin que tu puisses celebrer la panegyrie de la maison de ton
pere, puisque tu es un fils qui aimes ton pere comme le dieu Horus qui a
venge le sien."
Ces bas-reliefs et leur legende se rapportent evidemment a l'assemblee
sacree ou panegyrie solennelle dans laquelle Rhamses le Grand fit
l'inauguration du palais de Menephtha Ier, son pere, aussitot que, par
ses soins pieux, la decoration interieure et exterieure fut entierement
terminee. Les seules sculptures de l'edifice, _posterieures a Rhamses le
Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placees
sur l'epaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient
point a l'ensemble de la decoration primitive; toutes appartiennent au
regne de Menephtha II, fils et successeur immediat de Rhamses le Grand,
a l'exception d'une seule, sculptee au-dessous du bas-relief des
offrandes et rappelant le nom, le prenom et les titres de _Rhamses IV ou
Meiamoun_, cinquieme successeur de _Rhamses le Grand_, avec une date de
l'an VI.
La porte mediale du portique donne entree dans une salle d'environ
quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
considerable du palais. Six colonnes semblables a celles du portique
soutiennent le plafond, subsistant encore en tres-grande partie; deux
longues inscriptions, toutes deux au nom de _Menephtha Ier_, servent
d'encadrement aux vautours ailes qui decorent ce plafond. L'inscription
de droite contient la dedicace generale du palais, faite par son
fondateur a la plus grande des divinites de l'Egypte:
" ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces
constructions en l'honneur de son pere, _Amon-Ra_, le seigneur des
trones du monde et qui reside dans la divine demeure du fils du soleil
_Menephtha-Borei_ a Thebes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait
construire l'_habitation des annees_ (c'est-a-dire le palais) en pierre
de gres blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux."
Cette inscription nous fait connaitre, en premier lieu, le nom que les
anciens habitants de Thebes donnaient a l'edifice de Kourna. Ils
l'appelaient _demeure de Menephtha_ ou _Menephtheum_, du nom meme du
prince qui en jeta les fondements et en eleva toutes les masses; elle
explique en meme temps le double caractere de temple et de palais que
presente cet edifice, qui, par la disposition meme de son plan, parait
destine a l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses
decorations, la demeure sainte d'une divinite.
La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
roi _Menephtha Ier_, fut le _manoskh_, c'est-a-dire la salle d'honneur,
le lieu ou se tenaient les assemblees religieuses ou politiques et ou
siegeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum repond
ici a ces vastes salles des grands palais de Thebes, soutenues par de
nombreuses rangees de colonnes, qu'on a designees jusqu'ici sous la
denomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manoskh_
dans les inscriptions egyptiennes sculptees sur leur plafond ou sur les
architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
developper les considerations qui motivaient le nom de _manoskh_
(c'est-a-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu ou l'on
mesure les grains_), donne par les Egyptiens aux salles les plus vastes
de leurs edifices publics.
De nombreux tableaux sculptes decorent les longues parois de droite et
de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le
roi _Menephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de
son prenom mystique, a la triade thebaine, et particulierement au chef
de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de
generateur; c'etait le dieu protecteur du palais qui renfermait un
sanctuaire consacre a cette grande divinite. Mais les petites parois a
droite et a gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs
representant les membres de la triade thebaine adores par un Pharaon
autre que _Menephtha Ier_, portant le nom de _Rhamses_, et qu'il ne faut
point confondre avec Rhamses III, dit le Grand.
Une serie de faits incontestables, recueillis dans les monuments
originaux, m'ont demontre que ce nouveau _Rhamses_, le _Rhamses II_ du
canon royal, succeda immediatement a _Menephta Ier_, son pere, et fut
remplace, apres un regne fort court, par son frere Rhamses III ou
Rhamses le Grand, qui est le Sesostris de l'histoire.
Le bas-relief inferieur, a gauche de la porte, dans la salle hypostyle,
rappelle le sacre de Rhamses II, apres la mort de Menephtha Ier. Le
jeune roi, presente par la deesse Mouth et le dieu Chons, flechit le
genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu supreme lui
accorde les attributions royales et les periodes des grandes panegyries,
c'est-a-dire un tres-long regne, en presence de _Menephtha Ier_, pere du
nouveau roi, represente debout derriere le trone d'Ammon, et tenant a la
fois les emblemes de la royaute terrestre qu'il vient de quitter, et
l'embleme de la vie divine dont il jouit deja dans la compagnie des
dieux.
Plus loin, on a figure l'enfance de Rhamses II en representant le jeune
roi, debout, embrasse par Mouth, la grande mere divine, qui lui offre le
sein. La legende porte textuellement:
"Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des
diademes, Rhamses cheri d'Ammon, moi qui suis ta mere, je me complais
dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait."
Ce tableau fait pendant a une composition analogue, sculptee sur la
paroi opposee; la deesse _Hathor_, la Venus egyptienne, nourrissant le
roi _Menephtha Ier_, et lui adressant les memes paroles.
La frise entiere de la salle hypostyle se compose des noms et prenoms
repetes de ce Pharaon, environnes des insignes du pouvoir souverain. On
les retrouve aussi sur les des et dans les ornements de la base des
colonnes, mais entremeles aux cartouches de Rhamses II. Les architraves
portent plusieurs inscriptions dedicatoires de la salle hypostyle; les
unes au nom du fondateur, Menephtha Ier, d'autres au nom de Rhamses II,
qui en acheva la decoration.
Les bas-reliefs sculptes sous le regne de ces deux princes sont
remarquables par la simplicite du style, la finesse de leur execution et
l'elegante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier
coup d'oeil des sculptures appartenant a l'epoque de Rhamses le Grand;
celles-ci, traitees avec bien moins de soin, portent deja des marques
evidentes de la decadence de l'art.
On sera frappe de cette difference tres-sensible en comparant les
bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
la premiere salle de droite, et en general toute la partie du palais a
droite de la salle hypostyle, decoree sous Rhamses le Grand. Cette etude
n'est pas sans interet, et importe beaucoup a l'histoire de l'art en
general, surtout quand il s'agit d'epoques bien anterieures aux premiers
essais des maitres immortels qu'a produits le genie inepuisable des
Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
cesse, ne fut-ce que comme sujet de distraction des magnificences de
notre chateau de Kourna, petite bicoque de boue a un etage, mais
dominant majestueusement ces tanieres et ces terriers ou se nichent nos
concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une temperature
de 32 a 38 degres; mais on s'habitue a tout, et nous trouvons qu'on
respire tres agreablement a 28 degres; d'ailleurs, je ne suis au
chateau que la nuit.
Nos explorations a Thebes avancent vers leur terme; le 1er aout
prochain, nous passerons sur la rive orientale, ou nous attendent les
immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernieres sont
deja dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de
bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scenes religieuses,
si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre
serieusement en route pour Paris au commencement de septembre, epoque a
laquelle nous dirons adieu a Thebes, notre vieille mere. Nous reverrons
Denderah en descendant, et apres une station au Caire nous nous
retrouverons bientot a Alexandrie.
Si l'on doit voir un obelisque egyptien a Paris, comme vous me
l'ecrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thebes se consolera de cet
enlevement en gardant l'obelisque de Karnac, le plus beau de tous et le
plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhesion (dont
on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilege: tout
ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
sur un radeau proportionne l'un des deux obelisques de Louqsor, et je
designe celui de droite pour de tres-bonnes raisons, quoique le
pyramidion en soit altere et que le monolithe soit moins eleve de
quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
emmeneraient facilement l'embarcation jusqu'a Alexandrie, et la mer
ferait le reste[Footnote: L'evenement a prouve combien les previsions de
Champollion le jeune etaient justes.]; voila ce qui est possible, et le
seul plan que je puisse proposer, d'apres la connaissance complete des
localites et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux echantillons des
grands travaux de l'architecture egyptienne, qui etaient si instructifs
pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est
vrai que toute l'histoire nationale y etait inscrite, et nos monuments
modernes ne sont pas destines a rendre de tels services a notre
posterite. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Medinet-Habou a fourni
une recolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et
d'Asie; il n'y a vraiment qu'a y regarder pour s'enrichir et pour
remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
premieres pages de l'histoire generale des hommes. J'espere que je
n'aurai pas travaille sans utilite pour ce grand sujet de mes etudes
dans cette autre terre sainte.
A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archeveque
de Jerusalem a juge a propos de nous decorer tres-benevolement de la
croix de chevalier du Saint-Sepulcre; que nos diplomes sont arrives a
Alexandrie, ou nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage,
fixes pour nous a cent louis pour chacun. Il parait qu'on ignore sur les
bords du Cedron que les erudits des bords de la Seine ne sont pas des
Cresus, et que la roue de la Fortune ne tourne guere pour eux s'il ne
sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre
ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infideles, je
dois renoncer a cet honneur et me contenter d'avoir ete juge digne de
l'obtenir; ce n'est pas a la pauvre erudition a supporter les charges du
siecle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe
de la sainte Sion.
J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-meme les
reponses.... Adieu.
VINGT ET UNIEME LETTRE
Sur le Nil, pres d'Antinoe, le 11 septembre 1829.
Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de
recherches est termine, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie
pour regagner l'Europe et y trouver a la fois contentement de coeur et
repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'eprouve pas
un grand besoin; depuis Denderah, que j'ai quitte le 7 au matin, j'ai en
effet vecu en chanoine; couche toute la journee dans la jolie cange de
notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai
mene une vie tout a fait contemplative, et mon occupation la plus
serieuse a ete de regarder, comme on le fait parfois a Paris, de quel
cote venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en
conscience. Le vent du nord nous a longtemps contraries, malgre le
courant du fleuve, enfle outre mesure et au-dessus du maximum de sa
crue. L'inondation de cette annee est magnifique pour ceux qui, comme
nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre interet
que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de meme des pauvres et
malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a
deja ruine plusieurs recoltes, et le paysan sera oblige, pour ne pas
mourir de faim, de manger le ble que le pacha lui avait laisse pour
l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers delayes par
le fleuve, auquel ne sauraient resister de mesquines cahuttes baties de
limon seche au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'etendent
d'une montagne a l'autre, et la ou les terres plus elevees ne sont point
submergees, nous voyons les miserables fellahs, femmes, hommes et
enfants, portant en toute hate de pleines couffes de terre, dans le
dessein d'opposer a un fleuve immense des digues de trois a quatre
pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de
provisions qui leur restent. C'est un tableau desolant et qui navre le
coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne
demandera pas un sou de moins, malgre tant de desastres.
C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai
dit adieu aux magnificences de Thebes, que j'habitais depuis six mois.
Notre dernier logement a ete, a Karnac, le temple de _Oph_ (Rhea), a
cote du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et a la
porte du grand palais des rois.
A notre retour a Thebes, au mois de mars passe, nous avions exploite le
palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque
interet, en commencant par les immenses tableaux des deux massifs du
pylone; ce sont donc les seuls edifices de Karnac que nous avions encore
a etudier. Ce travail a ete execute avec ardeur, et mes portefeuilles
renferment, sans exception, la serie de tous les bas-reliefs
historiques, un peu conserves, du palais de Karnac, aussi beaux de style
et d'execution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont meme reellement
superieurs. Tous concernent les campagnes de _Menephtha Ier_ (Ousirei)
en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de
bas-reliefs qui meritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils
representent des Pharaons qui completent ou enrichissent plusieurs de
mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties.
Karnac est un amas de palais et de temples; etonnante reunion d'edifices
de toutes les epoques de la monarchie egyptienne, constructions
merveilleuses devant lesquelles tout esprit de systeme sur les arts
devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions completement
realisees.
Parti de Thebes le 4 septembre au soir, j'etais le 5 sous le portique de
Denderah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de
decor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de decadence qu'ils
offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hieroglyphiques
elles-memes sont de mauvais gout. Le scribe qui les a tracees a voulu
faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives,
il a vise au lazzi et meme au calembour. Toutefois, la masse de
l'edifice est belle, imposante, frappe meme les voyageurs qui, comme
nous, sont de vieux Thebains, et ont l'oeil encore rempli des belles
conceptions architecturales de l'epoque des Pharaons.
Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de
particulier; j'espere dans la nuit de demain arriver au Caire; la, rien
ne peut m'arreter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de
suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau pret a nous
recevoir, je m'embarque immediatement pour gagner Toulon.
C'est aussi sur le Nil, entre _Denderah_ et _Haou_ (Diospolis parva),
que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expedies de
Thebes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-la nous
sommes restes sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour
leur arrivee que le temps s'est ecoule sans que nous puissions ecrire en
France. Du reste, comme nous, vous devez etre accoutumes aux lacunes.
Ces courriers m'ont apporte les lettres du 12 mai et du 12 juillet;
heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraiches. Nous venons
d'apprendre l'arrivee du nouveau consul general de France, M. Mimaut; on
nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle
ressource.... Adieu.
VINGT-DEUXIEME LETTRE
Le Caire, le 15 septembre 1829.
Nous voici de retour dans la capitale de l'Egypte, ou je ne trouve ni
lettres ni nouvelles d'Europe. Je me haterai de descendre a Alexandrie;
je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire a
Ibrahim-Pacha, dont je suis desireux de faire la connaissance. Je puis,
dans une conversation, laisser dans sa tete le germe de quelques bonnes
choses, et il est capable de les executer.
Je n'ai pas oublie le musee egyptien du Louvre dans mes explorations;
j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne
seront pas les moins interessants. En objets de gros volume, j'ai choisi
sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des decorations
particulieres, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus
beau bas-relief colorie du tombeau royal de Menephtha Ier (Ousirei), a
Biban-el-Molouk; c'est une piece capitale qui vaut a elle seule une
collection; il m'a donne bien du souci et me fera certainement un proces
avec les Anglais d'Alexandrie, qui pretendent etre les proprietaires
legitimes du tombeau d'Ousirei, decouvert par Belzoni aux frais de M.
Salt. Malgre cette belle pretention, de deux choses l'une: ou mon
bas-relief arrivera a Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du
Nil, plutot que de tomber en des mains etrangeres. Mon parti est pris
la-dessus.
J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaia, le plus beau des
sarcophages presents, passes et futurs; il est en basalte vert, et
couvert interieurement et exterieurement de bas-reliefs, ou plutot de
camees travailles avec une perfection et une finesse inimaginables.
C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est
un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est
fine et precieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme
d'une sculpture admirable. Cette seule piece m'acquitterait envers la
maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le
rapport pecuniaire; car ce sarcophage, compare a ceux qu'on a payes
vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.
Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets egyptiens
qu'on ait envoyes en Europe jusqu'a ce jour. Cela devait de droit venir
a Paris et me suivre comme trophee de mon expedition; j'espere qu'ils
resteront au Louvre en memoire de moi _a toujours_.
VINGT-TROISIEME LETTRE
Alexandrie, le 30 septembre 1829.
Depuis dix jours nous sommes a Alexandrie; nous avons recu de M. Mimaut,
le nouveau consul general de France, l'accueil le plus gracieux, et je
ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore
depuis que je suis chez lui; j'en suis penetre de la plus vive
reconnaissance. Ma sante et celle de mes compagnons est des meilleures;
il ne manque a notre bonheur que de voir naitre et s'elever de l'horizon
la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu
envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est
deserte, pas meme un vaisseau marchand! et notre patience s'use par
secondes.
Je n'ai quitte le Caire qu'apres avoir fait une longue visite a
Ibrahim-Pacha, qui nous a recus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu
d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idee qu'il
avait deja, d'attacher son nom a cette belle conquete geographique, soit
en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en
preparant lui-meme une petite expedition de voyageurs qu'il ferait
soutenir par quelques hommes d'armes. C'est la une semence jetee en
bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'interet de cette
entreprise et de son succes.
J'ai aussi presente mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit
toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a
accordee; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Francais;
c'est dire qu'il l'a ete infiniment pour nous.
Je profite de l'attente a laquelle je suis condamne pour mettre en ordre
mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espere que vous
en jugerez de meme.
Mes jeunes gens passent leurs loisirs forces a peindre des decorations
pour un theatre que des amateurs francais vont ouvrir incessamment; un
theatre francais a Alexandrie d'Egypte dit bien haut que la civilisation
marche; nous serons donc forces de nous divertir en attendant
l'embarquement.
15 octobre 1829.
Nous sommes aujourd'hui tout aussi avances qu'au 15 septembre,
c'est-a-dire toujours cloues a Alexandrie; ce qui augmente mes regrets
d'avoir quitte sitot Thebes et la Haute-Egypte, et cela pour venir le
plus tot possible perdre notre temps sur les tristes rives de la
Mediterranee. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait
annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est
commandee par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela
n'empechera pas que nous soyons encore a Alexandrie au 15 novembre
prochain, _l'Astrolabe_ devant prealablement conduire en Syrie M.
Malivoir, consul de France a Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se
sont embarques sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a
detourne de la meme resolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me
separer de mon bagage archeologique.... Me voila toujours avec la terre
de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez
tot pour mon coeur.... Adieu.
VINGT-QUATRIEME LETTRE
Alexandrie, le 10 novembre 1829.
Le mauvais temps ayant contrarie les projets de l'_Astrolabe_, a aussi
ajourne les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois;
mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme,
tres-instruit et de la plus agreable societe; c'est quelque chose
partout, bien plus encore sur mer.
Le beau sarcophage a ete mis a bord hier, et fort heureusement; nous
continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans
quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un
ordre ministeriel nous y precede pour la libre admission: 1 deg. des caisses
contenant les monuments que je destine au Musee; 2 deg. pour les divers
objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de
simple curiosite, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures
pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodes en or, armes,
ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures
d'Egypte et de Nubie, que nous avons recueillis a nos depens. Je ne
pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour
nous.
Les decorations du theatre francais d'Alexandrie sont terminees, et deja
eprouvees; l'ouverture du theatre a eu lieu le jour de la fete du roi, a
la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fete nouvelle
avait reunis.
28 novembre 1829.
Enfin il m'est permis de dire adieu a ma terre sainte, a ce pays de
merveilles historiques; je quitterai l'Egypte comble des faveurs de ses
anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 decembre. Mon
fidele aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhote,
Lehoux et Bertin resteront ici apres nous, pour avancer un grand travail
qu'ils ont commence, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait
sur les lieux toutes les etudes necessaires; ils veulent le terminer
ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour
moi, je pars bien resolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne
nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est a
ce prix: je l'accepte.
Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et
excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le general Guilleminot,
qui monte le brick _l'Eclipse_, et dont l'arrivee precedera la mienne
d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre
_Astrolabe_, corvette a l'epreuve de la bombe et des fureurs de l'Ocean,
qu'elle a bravees plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne
serai donc a Toulon que du 20 au 25 decembre, et sur pays chretien que
vers le milieu de janvier, a cause de la quarantaine de trois a quatre
semaines que je ferai a Toulon, si je ne la fais pas a Malte dans
l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois
fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre
premiers actes; l'idee _France_ en constitue l'unite requise par la
venerable antiquite.... Adieu.
VINGT-CINQUIEME LETTRE
Toulon, le 25 decembre 1829.
"_Soyez sans inquietude, tout ira bien_;" c'est en ces termes que je dis
adieu a mes amis au moment de mon depart de Paris; j'ai tenu parole, et
me voici en rade de Toulon, subissant avec resignation le triste devoir
de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les
votres sont remplis. C'est le 23 decembre, dans la rade d'Hyeres, que
l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le
jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre
pour vos etrennes; il ne manque donc a ma satisfaction que d'avoir en
main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espere pour tout
cela dans les bontes habituelles de M. le prefet maritime.
Je ferai ma quarantaine a bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant
une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu
d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce
qui y manque sur mon dernier sejour au Caire et a Alexandrie. La
reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les
temoignages d'interet que j'ai recus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non
interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le
jour de la fete du roi, a ajoute a toutes ses bontes le present d'un
magnifique sabre.
C'est une tete qui travaille avec activite sur le passe et _sur
l'avenir_: Son Altesse m'a demande un abrege de l'histoire de l'Egypte,
et j'ai redige un petit memoire, selon ses vues, qui parait l'avoir
vivement interesse; je lui ai remis aussi une note detaillee qui a pour
objet la conservation des monuments principaux de l'Egypte et de la
Nubie. J'espere que ces deux memoires porteront leur fruit.
Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins
et a l'affection de M. Mimaut, notre consul general; c'est un homme
parfait, qui m'est alle au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai
recommande de nouveau a ses bontes MM. Lhote, Lehoux et Bertin, qui
restent apres moi a Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et
faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont
desire.
Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Menephtha,
toutes mes caisses contenant les steles, momies et autres objets
destines au Musee, sont charges sur l'_Astrolabe_; j'espere que la
douane epargnera ces proprietes nationales, et que je ne serai pas
oblige de deballer vingt ou trente caisses qui nous ont deja coute tant
de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'eviter le
transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit charge de
conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitot
que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense,
pour etre en avril au Havre, d'ou un chaland emporterait le tout par la
Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il
suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait
pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses
monumentales, qui serviront a completer les salles basses du Musee.
Apres ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours a Toulon, j'en
passerai quatre a Marseille, d'ou je me rendrai a Aix, pour etudier les
papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite seance egyptienne, et j'espere
en reprendre l'habitude journaliere a Paris; c'est un sort, et je m'y
resigne sans peine.... Adieu.
VINGT-SIXIEME LETTRE
Au lazaret de Toulon, le 26 decembre 1829.
_A M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant general de la maison du roi._
MONSIEUR LE BARON,
Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler
l'expression de toute ma gratitude a la main protectrice qui, secondant
les hautes vues du roi pour l'avancement des etudes historiques, m'a
genereusement fourni les moyens d'accomplir la serie des recherches que
la science montrait encore a faire dans l'Egypte entiere et sur le sol
de la Nubie. Je me suis efforce, par mon complet devouement a
l'importante entreprise que vous m'avez mis a meme d'executer, de ne
point rester au-dessous d'une si noble tache et de justifier de mon
mieux les esperances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher
a mon voyage.
L'Egypte a ete parcourue pas a pas, et j'ai sejourne partout ou le temps
avait laisse subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque
monument est devenu l'objet d'une etude speciale; j'ai fait dessiner
tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient
fournir des lumieres sur l'etat primitif d'une nation dont le vieux nom
se mele aux plus anciennes traditions ecrites.
Les materiaux que j'ai recueillis ont surpasse mon attente. Mes
portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de
dire que l'histoire de l'Egypte, celle de son culte et des arts qu'elle
a cultives ne sera bien connue et justement appreciee qu'apres la
publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.
Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les economies qu'il m'a
ete possible de realiser a des fouilles executees a Memphis, a Thebes,
etc., pour enrichir le musee Charles X de nouveaux monuments; j'ai ete
assez heureux pour reunir une foule d'objets qui completeront diverses
series du musee egyptien du Louvre; et j'ai enfin reussi, apres bien des
doutes, a faire l'acquisition du plus beau et du plus precieux
_sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes egyptiennes. Aucun
musee de l'Europe ne possede un si bel objet d'art egyptien. J'ai reuni
aussi une collection d'objets choisis d'un tres-grand interet, parmi
lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis,
entierement incrustee en or, et representant une reine egyptienne de la
dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.
Je me haterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'etat de ma
sante pourront me le permettre, de me rendre a Paris le plus tot
possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le
baron, tous les resultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous
vouliez bien voir en eux une marque de mon zele pour le service du roi,
et en meme temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux
devouement avec lesquels j'ai l'honneur d'etre, Monsieur le baron,
votre, etc.
VINGT-SEPTIEME LETTRE
Toulon, le 26 decembre 1829.
_A M. le vicomte SOSTHENES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du departement
des Beaux-Arts de la maison du roi._
MONSIEUR LE VICOMTE,
J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivee en France, sur le
batiment du roi l'_Astrolabe_, entre hier au soir en rade apres une
traversee de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en meme temps a
votre connaissance les heureux resultats de mon voyage.
Sous le rapport des recherches scientifiques qui en etaient l'objet
principal, mes esperances ont ete pour ainsi dire surpassees; la
richesse de mes portefeuilles ne laisse rien a desirer, et les dessins
qu'ils renferment, eclaircissant une foule de points historiques,
donnent en meme temps des lumieres du plus piquant interet sur les
formes de la civilisation egyptienne jusque dans ses plus petits
details. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire
generale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur
transmission de l'Egypte a la Grece.
C'etait un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division
egyptienne du musee royal de divers genres de monuments qui lui
manquent, et de ceux qui peuvent completer les belles series qu'il
renferme deja. Je n'ai rien epargne pour atteindre ce but; tout ce que
j'ai pu economiser sur les fonds que la maison du roi et divers
ministeres avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a ete employe
a des fouilles et a des acquisitions de monuments egyptiens de toute
espece, destines au musee Charles X. J'ai fait scier a grand' peine et
tirer du fond d'une des catacombes royales de Thebes un tres-grand
bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce
superbe morceau, provenant du tombeau du pere de Sesostris, pourra seul
donner une juste idee de la somptuosite et de la magnificence des
sepultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre:
c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une
admirable finesse d'execution, et du plus haut interet mythologique;
cette piece, la plus belle de ce genre qu'on ait decouverte jusqu'ici,
appartenait a Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi
d'Egypte.
Tous les objets destines au musee ont ete embarques a bord de
l'_Astrolabe_ et sont arrives avec moi a Toulon; il ne s'agit plus que
de leur transport au musee royal; et comme il importe extremement a la
conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures
antiques, d'eviter le plus possible toute espece de deplacement, il
serait tres-desirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont
embarques ces objets precieux, fut chargee de les transporter de Toulon
au Havre aussitot que la mer sera tenable. En obtenant cette decision du
ministre de la marine, vous assureriez a la fois, Monsieur le vicomte,
la conservation de ces monuments et leur arrivee a Paris vers le 1er
avril, epoque ou il est indispensable de les recevoir pour achever enfin
l'arrangement des salles basses du musee egyptien.
D'un autre cote, j'expedierai a Paris, par le roulage, huit a dix
caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent
supporter sans inconvenient le transport par terre. Les autres
arriveraient par mer avec les grands objets.
Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hater la decision
de M. le ministre de la marine relativement a l'envoi de la corvette
l'_Astrolabe_ au Havre, ou elle deposerait les antiquites appartenant au
musee royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour
leur surete toutes les mesures convenables.
Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma
gratitude pour votre active bienveillance, a laquelle je dois attribuer
en grande partie le succes de mon voyage; veuillez agreer en meme temps
l'hommage du respectueux et entier devouement avec lequel j'ai l'honneur
d'etre, Monsieur le vicomte, votre, etc.
VINGT-HUITIEME LETTRE
En rade de Toulon, le 14 janvier 1830.
C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberte, perdre mon titre
de pestifere, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville
francaise. Le conseil de sante en a juge autrement; considerant que
l'_Astrolabe_, avant de nous prendre a Alexandrie, etait allee mettre M.
de Malivoir, consul d'Alep, a Latakie, sur la cote de Syrie, ou un canot
l'avait depose, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis a la voile pour
retourner en Egypte, ledit conseil a augmente notre quarantaine de dix
jours de plus, en nous considerant comme _provenance brute_. Cette
decision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont
juge ainsi selon leur bon plaisir. L'Egypte, depuis cinq ans, n'a pas vu
de peste; l'etat sanitaire de Latakie etait parfait; le canot seul
avait touche terre; quarante jours et plus s'etaient ecoules, a notre
entree en rade de Toulon, depuis le depart de l'_Astrolabe_ de devant
Latakie; aucune maladie ne s'etait montree a bord; vingt autres jours de
quarantaine a Toulon, expires hier 13, ajoutes aux quarante precedents,
donnent deux mois d'epreuve a la sante de l'equipage; et quand meme, on
en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire
dans un tel acte, c'est que le brick l'_Eclipse_, avec les officiers et
les passagers duquel nous avons vecu tous les jours bras dessus bras
dessous a Alexandrie, est arrive trois jours avant nous a Toulon, et n'a
ete soumis qu'a vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les
personnes de l'_Eclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont
declares sains, c'est que nous le sommes nous-memes. Tout cela ne m'a
pas semble tres-rationnel, surtout quand il en resulte un supplement de
quarantaine.
Je vais ecrire a M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour a Paris.
J'espere qu'il aura recu les deux lettres que je me suis fait un devoir
de lui adresser, la premiere de Thebes, en remontant le Nil, et la
seconde apres avoir quitte la seconde cataracte; je donne dans celle-ci
une idee generale de mes conquetes historiques en Nubie, et c'est a M.
le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.
Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je
viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandes
au sujet du transport de l'obelisque de Louqsor. Dieu veuille que cette
belle entreprise s'acheve! cela serait glorieux pour tous et pour tout.
Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformite. Ma sante et celle
de Salvador sont excellentes, malgre les vents, la pluie et la neige, et
l'impossibilite d'avoir du feu a bord; mais je passe une partie de la
journee dans une mauvaise chambre du lazaret, ou je puis faire du feu.
Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degres
d'Ibsamboul! Vous n'etes pas mieux traites a Paris, et j'en grelotte
d'avance; mais enfin ce sera a Paris.... Adieu.
VINGT-NEUVIEME LETTRE
Aix, le 29 janvier 1830.
Me voici etabli chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour
me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau
climat de Provence. Je m'effraye de l'idee seule de monter subitement
vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici,
la goutte a bien voulu m'epargner sa visite habituelle du premier jour
de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle
arrivera a la premiere humidite qui me saisira.
Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passe
que deux jours a Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'etais
en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son sejour jusqu'a ma sortie
definitive. Nous sommes partis tous deux au meme instant, le 26, lui
pour l'orient, a Nice, et moi pour l'occident, a Marseille, ou
j'arrivai le meme jour d'assez bonne heure; j'y sejournai le 27 et la
nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a a voir, c'est-a-dire peu de chose
en antiquites egyptiennes. Au moment de partir, j'ai recu la lettre de
notre ami Dubois, et j'ai traite pour la stele egyptienne de M. Mayer,
qui s'est decide a la ceder; il va l'adresser directement au musee
royal.
J'ai certainement grande envie de me voir a Paris; mais les froids
rigoureux que vous eprouvez sous ce bienheureux ciel m'epouvantent
profondement; aussi suis-je decide a diriger ma route de maniere a ne
quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de menager les
transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par
l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la
besogne a Aix pour sept a huit jours au moins, sur les papyrus de M.
Sallier; je veux les couler a fond, afin de n'etre pas oblige d'y
revenir. De la je compte aller a Avignon voir le musee Calvet. Je
tournerai sur Nimes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite
Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de la sur
Montauban, et a Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux
ou trois jours a Paris.... A Paris donc.
TRENTIEME LETTRE
Toulouse, le 18 fevrier 1830.
Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir
Salvador presque a notre arrivee; il emporte mes gros bagages, contenant
les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces
precieux documents me serviront d'avant-garde et me precederont de
quelques jours a Paris.
Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pense. Il a
fallu prolonger mon sejour, parce que mon excellent hote m'a temoigne
l'envie de rester seul possesseur de son livre et le desir que je n'en
prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'etudier a fond.
Je ne l'ai quitte qu'apres avoir mis en portefeuille des notes completes
sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu
qu'il contient le recit dramatique de la guerre de Sesostris contre les
Scythes (Scheta), allies avec la plupart des peuples de l'Asie
occidentale. Mais il est extremement piquant d'avoir reconnu aussi que
ce meme texte est grave en grands hieroglyphes sur la paroi exterieure
_sud_ du palais de Karnac a Thebes; ce texte historique est fort
endommage et presque perdu a Karnac, devais-je m'attendre a le retrouver
a Aix dans toute son integrite? Le rapprochement de ce double texte me
le donnera tout entier.
Continuant a chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers
des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu a Nimes, ou j'ai
admire l'amphitheatre, et surtout la Maison carree, qui, dans son etat
actuel, est certainement le mieux conserve de tous les monuments romains
existants en Europe.
A Montpellier j'ai retrouve l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en
Italie; il m'a fait visiter en detail le beau musee de tableaux et la
riche bibliotheque dont il a fait don a sa ville natale. C'est une chose
merveilleuse qu'une telle reunion.
Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel demon
d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette annee? J'en souffre
beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans
l'atmosphere brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre,
et ce sera bientot.... Adieu.
TRENTE ET UNIEME LETTRE
Bordeaux, le 2 mars 1830.
Je me trouve enfin, en tres-bonne sante, dans la belle ville de
Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon education et
finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte
dans le courrier, a dix heures du soir, pour arriver enfin a Paris
vendredi, a la pointe du jour.
Nous nous trouverons donc la ou nous nous sommes quittes, il y aura
alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les resultats
que j'ai conquis sur le desert; on m'en saura un jour, peut-etre,
quelque gre....
APPENDICE
N deg. 1
NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'EGYPTE, REDIGEE A ALEXANDRIE POUR LE
VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.
Les premieres tribus qui peuplerent l'EGYPTE, c'est-a-dire la vallee du
Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou
du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'epoque de cette premiere
migration, excessivement antique.
Les anciens Egyptiens appartenaient a une race d'hommes tout a fait
semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie.
On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Egypte aucun des traits
caracteristiques de l'ancienne population egyptienne. Les Coptes sont
le resultat du melange confus de toutes les nations qui, successivement,
ont domine sur l'Egypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les
traits principaux de la vieille race.
Les premiers Egyptiens arriverent en Egypte dans l'etat de nomades, et
n'avaient point de demeures plus fixes que les Bedouins d'aujourd'hui;
ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
civilisation.
C'est par le travail des siecles et des circonstances que les Egyptiens,
d'abord errants, s'occuperent enfin d'agriculture, et s'etablirent d'une
maniere fixe et permanente; alors naquirent les premieres villes, qui ne
furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
developpement successif de la civilisation, devinrent des cites grandes
et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Egypte furent Thebes
(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esne_, _Edfou_ et les autres villes du _Said_,
au-dessus de _Denderah_; l'Egypte moyenne se peupla ensuite, et la
Basse-Egypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est
qu'au moyen de grands travaux executes par les hommes, que la
Basse-Egypte est devenue habitable.
Les Egyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent
gouvernes par LES PRETRES. Les pretres administraient chaque canton de
l'Egypte sous la direction du GRAND-PRETRE, lequel donnait ses ordres,
disait-il, au nom de Dieu meme. Cette forme de gouvernement se nommait
_theocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, a celle qui
regissait les Arabes sous les premiers kalifes.
Ce premier gouvernement egyptien, qui devenait facilement injuste,
oppresseur, s'opposa bien longtemps a l'avancement de la civilisation.
Il avait divise la nation en trois parties distinctes: 1 deg. LES PRETRES;
2 deg. LES MILITAIRES; 3 deg. LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit
de toutes ses peines etait devore par les pretres, qui tenaient les
_militaires_ a leur solde et les employaient a contenir le reste de la
population.
Mais il arriva une epoque ou les soldats se lasserent d'obeir
aveuglement aux pretres. Une revolution eclata, et ce changement,
heureux pour l'Egypte, fut opere par un militaire nomme _Menei_, qui
devint le chef de la nation, etablit le gouvernement royal et transmit
le pouvoir a ses descendants en ligne directe.
Les anciennes histoires d'Egypte font remonter l'epoque de cette
revolution a six mille ans environ avant l'islamisme.
Des ce moment, le pays fut gouverne par des ROIS, et le gouvernement
devint plus doux et plus eclaire, car le pouvoir royal trouva un certain
contre-poids dans l'influence que conservait necessairement la classe
des pretres, reduite alors a son veritable role, celui d'instruire et
d'enseigner en meme temps les lois de la morale et les principes des
arts. THEBES resta la capitale de l'Etat; mais le roi Menei et son fils
et successeur ATHOTHI jeterent les fondements de MEMPHIS, dont ils
firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista a peu de
distance du Nil, et on a trouve ses ruines dans les villages de _Menf_,
_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahineh_. Les anciens historiens arabes
nommerent _Memphis_, _Mars-el-Qadimeh_, pour la distinguer de
_Mars-el-Atiqeh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qaherah_
(le Caire), la capitale actuelle.
Une tres-longue suite de rois succeda a _Menei_; diverses familles
occuperent le trone, et la civilisation se developpa de siecle en
siecle. C'est sous la IIIe dynastie que furent baties les pyramides de
_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde
connu. Les pyramides de Ghizeh sont les tombeaux des trois premiere rois
de la Ve dynastie, nommes _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankheri_.
Autour d'elles s'elevent de petites pyramides et des tombeaux,
construits en grandes pierres, qui ont servi de sepultures aux princes
de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
regnantes qui se succederent les unes aux autres, les sciences et les
arts naquirent et se developperent graduellement. L'Egypte etait deja
puissante et forte; elle executa meme plusieurs grandes entreprises
militaires au dehors, notamment sous des rois nommes _Sesokhris_,
_Ameneme_ et _Amenemof_; mais les monuments de ces rois n'existent plus,
et l'histoire n'a conserve aucun detail sur leurs grandes actions, parce
qu'apres le regne de ces princes un grand bouleversement changea la face
de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Egypte, s'en
emparerent et la ravagerent en detruisant tout sur leur passage; Thebes
fut ruinee de fond en comble.
Cet evenement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de
ces Barbares s'etablit en Egypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs
siecles. La civilisation premiere egyptienne fut ainsi arretee et
detruite par ces etrangers, qui ruinerent l'Etat par leurs exactions et
leurs rapines, en faisant disparaitre par la misere une partie de la
population locale. Ces Barbares ayant elu un d'entre eux pour chef, il
prit aussi le titre de _Pharaon_, qui etait le nom par lequel on
designait dans ce temps-la tous les rois d'Egypte.
C'est sous le quatrieme de ces chefs etrangers que _Ioussouf, fils de
Iakoub_, devint premier ministre et attira en Egypte la famille de son
pere, qui forma ainsi la souche de la nation juive.
Avec le temps, diverses parties de l'Egypte superieure s'affranchirent
du joug des etrangers, et a la tete de cette resistance parurent des
princes descendants des rois egyptiens que les Barbares avaient
detrones. L'un de ces princes, nomme _Amosis_, rassembla enfin assez de
forces pour attaquer les etrangers jusque dans la Basse-Egypte, ou ils
etaient le plus solidement etablis, au moyen des places de guerre, parmi
lesquelles on comptait en premiere ligne _Aouara_, immense campement
fortifie qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du cote
de _Salakieh_.
Les exploits militaires d'_Amosis_ delivrerent l'Egypte de la tyrannie
des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
d'armes d'_Aouara_, dont le siege fut commence. Amosis etant mort sur
ces entrefaites, son fils _Amenof_ continua le blocus et forca les
etrangers a une capitulation en vertu de laquelle ils evacuerent
l'Egypte pour se jeter sur la Syrie, ou s'etablirent quelques-unes de
leurs tribus.
_Amenof_, le premier de ce nom, reunit ainsi toute l'Egypte sous sa
domination et releva le trone des Pharaons, c'est-a-dire des rois de
race egyptienne. C'etait le chef de la XVIIIe dynastie. Son regne entier
et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_,
_Thouthmosis II_ et _Meris-Thouthmosis III_, furent consacres a
reconstituer en Egypte un gouvernement regulier et a relever la nation
ecrasee par les longues annees de la servitude etrangere.
Les Barbares avaient tout detruit, tout etait par consequent a
reconstruire. Ces grands rois n'epargnerent rien pour relever l'Egypte
de son abaissement; l'ordre fut retabli dans tout le royaume; les canaux
furent recreuses; l'agriculture et les arts, encourages et proteges,
ramenerent l'abondance et le bien-etre parmi les sujets, ce qui accrut
et perpetua les richesses du gouvernement. Bientot les villes furent
reconstruites; les edifices consacres a la religion se releverent de
toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
bords du Nil appartiennent a cette interessante epoque de la
restauration de l'Egypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont
les monuments de _Semne_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de
_Karnac_ et de _Medinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de
Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Meris_.
Ce roi, qui a fait executer les deux obelisques d'Alexandrie, est celui
de tous les Pharaons qui opera les plus grandes choses. C'est a lui que
l'Egypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses
travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'ecluses, ce lac
devint un reservoir qui servait a entretenir, pour tout le pays
inferieur, un equilibre perpetuel entre les inondations du Nil
insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
le nom de _lac Meris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.
Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
conserve, dans toute sa plenitude, le pouvoir royal qu'ils avaient
arrache aux chefs des Barbares; mais ils n'en userent qu'a l'avantage du
pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la societe
corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Egypte au premier rang
politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.
Quelques peuples de l'Asie avaient deja atteint a cette epoque un
certain degre de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le
repos de l'Egypte. _Meris_ et ses successeurs prirent souvent les armes
et porterent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour etablir la
domination egyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces Etats et
assurer ainsi la tranquillite de la nation egyptienne.
Parmi ces conquerants, on doit compter _Amenof II_, fils de Meris, qui
rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis
IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Amenof III_, qui
acheva la conquete de l'Abyssinie et fit de grandes expeditions en Asie.
Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit batir le
palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_,
et toute la partie sud du grand palais de Karnac a Thebes. Les deux
grands colosses de Kourna sont des statues qui representent cet illustre
prince.
Son fils _Horus_ chatia une revolte d'Abyssins et continua les travaux
de son pere; mais deux de ses enfants, qui lui succederent, n'eurent ni
la fermete ni le courage de leurs ancetres; ils laisserent se perdre en
peu d'annees l'influence que l'Egypte exercait sur les contrees
voisines. Mais le roi _Menephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta
ses armes victorieuses en Syrie, a Babylone, et jusque dans le nord de
la Perse.
A sa mort, les peuples soumis s'etaient encore revoltes: _Rhamses le
Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes
les conquetes de son pere, et les etendit jusque dans les Indes; il
epuisa les pays vaincus et enrichit l'Egypte des immenses depouilles de
l'Asie et de l'Afrique.
Cet illustre conquerant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de
_Sesostris_, fut en meme temps le plus brave des guerriers et le
meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevees aux
nations soumises et les tributs qu'il en recevait a l'execution
d'immenses travaux d'utilite publique; il fonda des villes nouvelles,
tacha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule
d'autres de forts terrassements pour les mettre a couvert de
l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est a lui
qu'on attribue la premiere idee du canal de jonction du Nil a la mer
Rouge; il couvrit enfin l'Egypte de constructions magnifiques, dont un
tres-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul,
Derri, Guirche-Hanan_ et _Ouadi-Esseboua_, en Nubie; et en Egypte, ceux
de _Kourna_, d'_El-Medineh_, pres de Kourna, une portion du palais de
_Louqsor_, et enfin la grande salle a colonnes du palais de Karnac,
commence par son pere. Ce dernier monument est la plus magnifique
construction qu'ait jamais elevee la main des hommes.
Non content d'orner l'Egypte d'edifices aussi somptueux, il voulut
assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
plus importante fut celle qui rendit a toutes les classes de ses sujets
le droit de propriete dans toute sa plenitude. Il se demit ainsi du
pouvoir absolu que ses ancetres avaient conserve apres l'expulsion des
Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours venere tant
qu'il exista un homme de race egyptienne connaissant l'ancienne histoire
de son pays. C'est sous le regne de Rhamses le Grand, ou _Sesostris_,
que l'Egypte arriva au plus haut point de puissance politique et de
splendeur interieure.
Le Pharaon comptait alors au nombre des contrees qui lui etaient
soumises ou tributaires: 1 deg. l'Egypte, 2 deg. la Nubie entiere, 3 deg.
l'Abyssinie, 4 deg. le Sennaar, 5 deg. une foule de contrees du midi de
l'Afrique, 6 deg. toutes les peuplades errantes dans les deserts de l'orient
et de l'occident du Nil, 7 deg. la Syrie, 8 deg. l'_Arabie_, dans laquelle les
plus anciens rois avaient des etablissements, un, entre autres, pres de
la vallee de Pharaon, et aux lieux nommes aujourd'hui
Djebel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, ou paraissent avoir
existe des fonderies de cuivre;
9 deg. Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);
10 deg. Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;
11 deg. L'_ile de Chypre_ et plusieurs iles de l'Archipel;
12 deg. Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui
la Perse.
Alors existaient des communications suivies et regulieres entre l'empire
egyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activite entre
ces deux puissances, et les decouvertes qu'on fait journellement dans
les tombeaux de Thebes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en
bois de l'Inde et de pierres dures taillees, venant certainement de
l'Inde, ne laissent aucune espece de doute sur le commerce que
l'ancienne Egypte entretenait avec l'Inde a une epoque ou tous les
peuples europeens et une grande partie des Asiatiques etaient encore
tout a fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le
nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Egypte, sans
trouver dans l'antique prosperite commerciale de ce pays la principale
source des enormes richesses depensees pour les produire. Ainsi, il est
bien demontre que Memphis et Thebes furent le premier centre du commerce
avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et
_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Egypte, heritassent
successivement de ce bel et important privilege.
Quant a l'etat interieur de l'EGYPTE a cette grande epoque, tout prouve
que la police, les arts et les sciences y etaient portes a un tres-haut
degre d'avancement.
Le pays etait partage en trente-six provinces ou gouvernements
administres par divers degres de fonctionnaires, d'apres un code complet
de lois ecrites.
La population s'elevait en totalite a cinq millions au moins et a sept
millions au plus. Une partie de cette population, specialement vouee a
l'etude des sciences et aux progres des arts, etait chargee en outre des
ceremonies du culte, de l'administration de la justice, de
l'etablissement et de la levee des impots invariablement fixes d'apres
la nature et l'etendue de chaque portion de propriete mesuree d'avance,
et de toutes les branches de l'administration civile. C'etait la partie
instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_.
Les principales fonctions de cette caste etaient exercees ou dirigees
par des membres de la famille royale.
Une autre partie de la nation egyptienne etait specialement destinee a
veiller au repos interieur et a la defense exterieure du pays. C'est
dans ces familles nombreuses, dotees et entretenues aux frais de l'Etat,
et qui formaient la _caste militaire_, que s'operaient les conscriptions
et les levees de soldats; elles entretenaient regulierement l'armee
egyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La premiere, mais la plus
petite, des divisions de cette armee, etait exercee a combattre sur des
chars a deux chevaux, c'etait la _cavalerie_ de l'epoque (la cavalerie
proprement dite n'existait point alors en Egypte); le reste formait des
corps de fantassins de differentes armes, savoir: les soldats de ligne,
armes d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'epee; et les
troupes legeres, les archers, les frondeurs et les corps armes de haches
ou de faux de bataille. Les troupes etaient exercees a des manoeuvres
regulieres, marchaient et se mouvaient en ligne par legions et par
compagnies; leurs evolutions s'executaient au son du tambour et de la
trompette.
Le roi deleguait pour l'ordinaire le commandement des differents corps a
des princes de sa famille.
La troisieme classe de la population formait la _caste agricole_. Ses
membres donnaient tous leurs soins a la culture des terres, soit comme
proprietaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en
propre, et on en prelevait seulement une portion destinee a l'entretien
du _roi_, comme a celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela
formait le principal et le plus certain des revenus de l'Etat.
D'apres les anciens historiens, on doit evaluer le revenu annuel des
Pharaons, y compris les tributs payes par les nations etrangeres, au
moins de six a sept cents millions de notre monnaie.
Les artisans, les ouvriers de toute espece, et les marchands,
composaient la quatrieme classe de la nation; c'etait la _caste
industrielle_, soumise a un impot proportionnel, et contribuant ainsi
par ses travaux a la richesse comme aux charges de l'Etat. Les produits
de cette caste eleverent l'Egypte a son plus haut point de prosperite.
Tous les genres d'industrie furent en effet pratiques par les anciens
Egyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins
avancees, qui formaient le monde politique de cette epoque, avait pris
un grand developpement.
L'Egypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce
regulier et fort etendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux
et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
ses tissus de coton, egalant en perfection et en finesse tout ce que
l'industrie de l'Inde et de l'Europe execute aujourd'hui de plus
parfait. Les metaux, dont l'Egypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle
tirait des pays tributaires ou d'echanges avantageux avec les nations
independantes, sortaient de ses ateliers travailles sous diverses formes
et changes soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets
de luxe et de parure recherches a l'envi par tous les peuples voisins.
Elle exportait annuellement une masse considerable de poterie de tout
genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
et d'emaillerie, arts que les Egyptiens avaient portes au plus haut
point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
_papyrus_ ou _papier_ forme des pellicules interieures d'une plante qui
a cesse d'exister depuis quelques siecles en Egypte; les anciens Arabes
la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains
marecageux, et sa culture etait une source de richesse pour ceux qui
habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaleh ou
Tennis.
Les Egyptiens n'avaient point un systeme monetaire semblable au notre.
Ils avaient pour le petit commerce interieur une monnaie de convention;
mais pour les transactions considerables, on payait en _anneaux d'or
pur_, d'un certain poids et d'un certain diametre, ou en anneaux
d'argent d'un titre et d'un poids egalement fixes.
Quant a l'etat de la marine a cette ancienne epoque, plusieurs notions
essentielles nous manquent encore. L'Egypte avait une _marine
militaire_, composee de grandes galeres, marchant a la fois a la rame et
a la voile. On doit presumer que la marine marchande avait pris un
certain essor, quoiqu'il soit a peu pres certain que le commerce et la
navigation de long cours etaient faits, en qualite de courtiers, par un
petit peuple tributaire de l'Egypte, et dont les principales villes
furent _Sour, Saide, Beirouth_ et _Acre_.
Le bien-etre interieur de l'Egypte etait fonde sur le grand
developpement de son agriculture et de son industrie; on decouvre a
chaque instant, dans les tombeaux de Thebes et Sakkarah, des objets d'un
travail perfectionne, demontrant que ce peuple connaissait toutes les
aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
ancienne ni moderne n'a porte plus loin que les vieux Egyptiens la
grandeur et la somptuosite des edifices, le gout et la recherche dans
les meubles, les ustensiles, le costume et la decoration. Telle fut
l'Egypte a son plus haut periode de splendeur connu. Cette prosperite
date de l'epoque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, a laquelle
appartient RHAMSES LE GRAND ou _Sesostris_; les sages et nombreuses
institutions de ce souverain terrible a ses ennemis, doux et modere
envers ses sujets, en assurerent la duree.
Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conserverent
en grande partie ses conquetes, que le quatrieme d'entre eux, nomme
_Rhamses-Meiamoun_, prince guerrier et ambitieux, etendit encore
davantage; son regne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre
les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi batit le beau palais
de _Medinet-Habou_ (a Thebes), sur les murailles duquel on voit encore
sculptees et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les
batailles qu'il a livrees sur terre ou sur mer, le siege et la prise de
plusieurs villes, enfin les ceremonies de son triomphe au retour de ses
lointaines expeditions. Ce conquerant parait avoir perfectionne la
marine militaire de son epoque.
Les Pharaons qui regnerent apres lui firent jouir l'Egypte d'un long
repos. Pendant ces temps d'une tranquillite profonde, l'Egypte, tout en
laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquerant qui l'avait animee
sous les precedentes dynasties, dut necessairement perfectionner son
regime interieur et avancer progressivement ses arts et son industrie;
mais sa domination exterieure se retrecit de siecle en siecle, a cause
des progres de la civilisation qui s'etait effectuee dans plusieurs de
ces contrees par leur liaison meme avec l'Egypte, celle-ci ne pouvant
plus les contenir sous sa dependance que par un developpement de forces
militaires excessif et hors de toute proportion.
Un nouveau monde politique s'etait en effet forme autour de l'Egypte;
les peuples de la Perse, reunis en un seul corps de nation, menacaient
deja les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant
a depouiller l'Egypte d'importantes branches de commerce, lui
disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des
tribus arabes pour inquieter les frontieres de leur ancienne
dominatrice. Dans ce conflit, les Pheniciens, ces courtiers naturels du
commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti a un autre,
suivant l'interet du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il
ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
l'autre de ces puissants empires.
Les expeditions militaires du Pharaon _Chechonk Ier_ et celles de son
fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent,
pendant quelque temps, la suprematie de l'Egypte. Elle eut pu jouir
longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Ethiopiens (ou
Abyssins) n'eut tourne toute son attention du cote du midi. Ses efforts
furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des Ethiopiens, s'empara de la Nubie,
et passa la derniere cataracte avec une armee grossie de tous les
peuples barbares de l'Afrique. L'Egypte succomba apres une lutte dans
laquelle perit son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquerant
ethiopien fut douce et humaine; il retablit le cours de la justice
interrompue par les desordres de l'invasion. Son second successeur,
ethiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
expedition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit
toutes les peuplades jusqu'au detroit de Gibraltar. Le roi nomme
TAHARAKA a bati un des petits palais de _Mediniet-Habou_, encore
existant. Mais peu de temps apres lui, la dynastie ethiopienne fut
chassee d'Egypte, et une famille egyptienne occupa le trone des
Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelee _saite_ parce que son chef,
STEPHINATHI, etait ne dans la ville de _Sai_ (aujourd'hui
_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Egypte.
Cette dynastie s'etant affermie, voulut relever l'influence de la patrie
sur les Etats asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprematie
commerciale. Le roi PSAMHETIK Ier ouvrit aux marchands etrangers le
petit nombre de ports que la nature a accordes a l'Egypte, et parmi
lesquels on comptait deja celui d'_Alexandrie_, qui alors n'etait qu'une
fort petite bourgade appelee _Rakoti_.
Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
peuples grecs etablis en Asie; non-seulement il permit aux negociants de
ces nations de s'etablir en Egypte, mais il commit l'enorme faute de
leur conceder des terres et de prendre a sa solde un corps
tres-considerable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats
egyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le
privilege de combattre pour l'Egypte, s'irriterent de ce que le roi
confiait la defense du pays a des etrangers et a des barbares fort en
arriere encore de la civilisation egyptienne. _Psammetik_ eut, de plus,
l'imprudence de donner a ces Grecs les premiers postes de l'armee.
L'irritation des soldats egyptiens fut a son comble. Ourdissant un vaste
complot, qui embrassa la presque totalite des membres de la caste
militaire, plus de cent mille soldats egyptiens quitterent spontanement
les garnisons ou le roi les avait confines, et, abandonnant leur patrie,
passerent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, ou ils
etablirent un Etat particulier.
Ainsi privee tout a coup de la masse presque entiere de ses defenseurs
naturels, l'Egypte dechut rapidement, et la perte de son independance
politique devint inevitable.
Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Egypte, leur
rivale, redoublerent d'efforts. La Syrie devint le theatre perpetuel du
conflit sanglant des deux peuples. Neko II, fils de _Psammetik 1er_,
refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontiere
naturelle, et chercha des lors a donner de nouvelles voies au commerce,
en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le
plus meridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au detroit de
Gibraltar, rentrant ainsi en Egypte par la Mediterranee. Ce roi executa
aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
la mer Rouge. La fin de son regne fut malheureuse; le roi de Babylone,
_Nebucade-Nesar_, defit les armees egyptiennes et les chassa de la
Phenicie, de la Judee et de la Syrie entiere. _Psammetik II_, son fils,
essaya vainement de ressaisir ces provinces detachees de l'empire
egyptien; son successeur OUAPHRE fut plus heureux, il remit sous le joug
les peuples de _Sour_ et de _Saide_, et l'ile de _Chypre_; mais il
echoua en Afrique dans une expedition contre la ville de _Cyrene_
(Grennah). Cette malheureuse campagne porta a son comble l'exasperation
de ce qui restait de la caste militaire egyptienne; sa haine contre le
Pharaon _Ouaphre_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques,
malgre la terrible lecon donnee a son bisaieul _Psammetik Ier_, eclata
tout a coup, et les soldats egyptiens revoltes, mettant la couronne sur
la tete d'un courtisan nomme AMASIS, marcherent contre _Ouaphre_, qui
fut vaincu et entierement defait a _Mariouth_, ou il combattit a la tete
de ses troupes etrangeres. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans.
Son regne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et
les richesses affluaient en Egypte, non qu'elle fut forte par elle-meme,
non qu'elle eut reconquis par les armes son influence au dehors, mais
parce que dans ce temps-la les rois de Babylone cessaient de menacer
l'Egypte pour resister aux peuples de la Perse, reunis sous un seul
chef, _Cyrus_, qui attaqua impetueusement l'Assyrie et en fit
graduellement la conquete, terminee par la prise et l'asservissement de
Babylone.
Des ce moment, _Amasis_ previt la fin prochaine de la monarchie
egyptienne. La derniere guerre civile avait affaibli ce qui restait de
l'annee nationale, presque entierement desorganisee par l'impolitique de
ses predecesseurs; il ne pouvait compter sur la fidelite des troupes
grecques, qu'il avait retenues aussi a sa solde. Mais, heureux en ce qui
le touchait personnellement, _Amasis_ mourut apres un regne prospere, au
moment meme ou les armees persanes s'ebranlaient pour fondre sur
l'Egypte.
A peine monte sur le trone que lui laissait son pere, _Psammetik III_
nomme aussi _Psammenis_ dut courir a _Peluse_ (Thineh ou _Farama_), la
plus forte des places de l'Egypte du cote de la Syrie; la il rassembla
tout ce qui lui restait de la caste militaire egyptienne et les troupes
etrangeres qu'il avait a sa solde; les Perses, sous la conduite de leur
roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorises par les Arabes, traversent
sans obstacle le desert qui separe la Syrie de l'Egypte; et cette
immense armee se rangea en face des Egyptiens, campes sous les murs de
_Peluse_.
Le combat fut long et terrible; a la chute du jour les Egyptiens
plierent, accables sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'independance
nationale de l'Egypte fut a jamais perdue.
Les Perses poursuivirent leurs succes et prirent _Memphis_ d'assaut;
cette capitale fut livree au pillage; la nation persane, encore barbare,
porta de tous cotes la destruction et la mort. Thebes fut saccagee, ses
plus beaux monuments demolis ou devastes; la population, courbee sous un
joug tyrannique, fut livree a la discretion des satrapes ou gouverneurs
etablis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent
presque entierement de ce sol qui les avait vus naitre.
Quelques chefs egyptiens, pleins de courage, arracherent momentanement
leur patrie a la servitude; mais leurs genereux efforts s'epuiserent
bientot contre la puissance toujours croissante de l'empire persan.
Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, a la tete d'une armee de Grecs,
renversa la domination des Perses en Asie, et l'Egypte respira enfin
sous ce nouveau maitre. A la mort de ce grand homme, qui avait fonde la
ville d'_Alexandrie_, parce que cette position geographique semblait
appelee a devenir le centre du commerce du monde, les generaux grecs
partagerent ses conquetes. _Ptolemee_, l'un d'eux, se declara roi
d'Egypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Egypte
pendant pres de trois siecles.
Sous ces rois, qui tous ont porte le nom de _Ptolemee_, la ville
d'Alexandrie accomplit les previsions d'Alexandre. Elle devint
l'entrepot du commerce de l'Asie et de l'Afrique entiere avec l'Europe,
qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisees. Mais les
debauches et la tyrannie des derniers rois grecs preparerent la chute de
leur domination.
Cette famille fut detronee par CESAR AUGUSTE, empereur des Romains, et
l'Egypte, perdant pour toujours le nom meme de nation, devint une simple
province de l'empire romain et fut gouvernee par un prefet. Des ce
moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
elle dependait, jusqu'a ce que les Arabes musulmans en firent la
conquete au nom du calife OMAR, sous la conduite de son general _Amrou
Ebn-el-As_.
* * * * *
N deg. II.
NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE L'EGYPTE.
Alexandrie, novembre 1829.
Parmi les Europeens qui visitent l'Egypte, il en est, annuellement, un
tres-grand nombre qui, n'etant amenes par aucun interet commercial,
n'ont d'autre desir ou d'autre motif que celui de connaitre par
eux-memes et de contempler les monuments de l'ancienne civilisation
egyptienne, monuments epars sur les deux rives du Nil, et que l'on peut
aujourd'hui admirer et etudier en toute surete, grace aux sages mesures
prises par le gouvernement de Son Altesse.
Le sejour plus ou moins prolonge que ces voyageurs doivent faire,
necessairement, dans les diverses provinces de l'Egypte et de la Nubie,
tourne a la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de leurs
observations, et a celui du pays lui-meme, par leurs depenses
personnelles, soit pour les travaux qu'ils font executer, soit pour
satisfaire leur active curiosite, soit meme encore pour l'acquisition de
divers produits de l'art antique.
Il est donc du plus haut interet, pour l'Egypte elle-meme, que le
gouvernement de Son Altesse veille a l'entiere conservation des edifices
et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages
qu'entreprennent, comme a l'envi, une foule d'Europeens appartenant aux
classes les plus distinguees de la societe.
Leurs regrets se joignent deja a ceux de toute l'Europe savante, qui
deplore amerement la destruction entiere d'une foule de monuments
antiques, demolis totalement depuis peu d'annees, sans qu'il en reste la
moindre trace. On sait bien que ces demolitions barbares ont ete
executees contre les vues eclairees et les intentions bien connues de
Son Altesse, et par des agents incapables d'apprecier le dommage que,
sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en
sont pas moins perdus sans retour, et leur perte reveille, dans toutes
les classes instruites, une inquiete et bien juste sollicitude sur le
sort a venir des monuments qui existent encore.
Voici la note nominative de ceux _qu'on a recemment detruits:_
1 deg. _Tous_ les monuments de _Cheik-Abade_; il ne reste plus debout que
quelques colonnes de granit;
2 deg. Le temple d'_Aschmounein_, l'un des plus beaux monuments de l'Egypte;
3 deg. Le temple de _Kaou-el-Kebir_; ici le Nil a autant detruit que les
hommes;
4 deg. Un temple au nord de la ville d'_Esne_;
5 deg. Un temple vis-a-vis _Esne_, sur la rive droite du fleuve;
6 deg. Trois temples a _El-Kab_ ou _El-Eitz_;
7 deg. Deux temples dans l'ile, vis-a-vis la ville d'Osouan,
_Geziret-Osouan_.
Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments antiques,
du nombre desquels trois surtout etaient du plus grand interet pour les
voyageurs et les savants.
Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues
conservatrices de Son Altesse etant bien connues de ses agents, ceux-ci
les suivent et les remplissent dans toute leur etendue; l'Europe entiere
sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien
prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des
tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la
puissance et la grandeur de l'Egypte ancienne, et sont en meme temps les
plus beaux ornements de l'Egypte moderne.
Dans ce but desirable, Son Altesse pourrait ordonner:
1 deg. Qu'on n'enlevat, sous aucun pretexte, aucune pierre ou brique, soit
ornee de sculptures, soit non sculptee, dans les constructions et
monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de
l'_Egypte_ que de la _Nubie:_
1 deg. EN EGYPTE:
_San_, sur le canal de Moez.--Basse-Egypte.
_Bahbeit_, pres de _Samannoud_.--Basse-Egypte.
_Ssa-el-Hagar_.--Basse-Egypte.
_Kasr-Keroun_, dans la province de _Faioum_.
_Cheik-Abade_, pour le peu qui reste.
_El-Arabah_ ou _Madfoune_, au-dessus de _Girge_.
_Kefth_.
_Kous_,
_Kourna_ et environs.
_Medinet-Habou_ et environs.
_Louqsor_ (El-Oqsour).
_Karnac_ et environs.
_Medamoud_.
_Erment_.
_Taoud_, vis-a-vis _Erment_, sur la rive droite.
_Esne_,
_Edfou_.
_Koum-Ombou_.
_Osouan_, quelques debris.
_Geziret-Osouan_, quelques debris.
2 deg. EN NUBIE, AU DELA DE LA PREMIERE CATARACTE:
_Geziret-el-Birbe_.
_Geziret-Beghe_.
_Geziret-Sehhele_.
_Deboude_.
_Gkarbi-Dandour_.
_Beit-Ouali_, pres de _Kalabschi_.
_Kalabschi_.
_Ghirsche-Hassan_ ou _Gerf-Hossein_.
_Dake_.
_Maharraka_.
_Ouadi-Esseboua_.
_Amada_ ou _Amadon_.
_Derri_.
_Ibrim_.
_Ibsamboul_ ou _Abou-Sembil_.
_Ghebel-Addeh_.
_Maschakit_.
_Ouadi-Halfa_, quelques debris, sur la rive gauche.
3 deg. AU DELA LA SECONDE CATARACTE:
_Senneh, Sohleb, Barkal, Assour, Naga_, et autres lieux ou existent des
monuments antiques jusqu'a la frontiere du _Sennaar_, ou il n'en existe
plus.
2e Les monuments antiques creuses et tailles dans les montagnes sont
tout aussi importants a conserver que ceux qui sont construits en
pierres tirees de ces memes montagnes. Il est urgent d'ordonner qu'a
l'avenir on ne commette aucun degat dans ces tombeaux, dont les fellahs
detruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger ainsi que
leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de
sculptures pour les vendre aux voyageurs, en defigurant pour cela des
chambres entieres. Les principaux points a recommander sont, en
particulier, Les grottes (_magarah_) des montagnes voisines de:
_Sakkarah_.
_Beni-Hassan_ et environs.
_Touna-Gebel_.
_El-Tell._
_Samoun_, pres de _Manfalouth_, _El-Eitz_ ou _El-Kab_.
_El-Arabah_.
_Kourna_ et environs.
_Biban-el-Molouk_, pres de _Kourna_.
_Gebel-Selseleh_.
C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les plus
grandes devastations; elles sont commises par les fellahs, soit pour
leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands d'antiquites
qui les tiennent a leur solde; je sais meme, a n'en pas douter, que des
edifices ont ete detruits par ces speculateurs europeens, sur l'espoir
de decouvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les grottes
sculptees ou peintes, et que l'on decouvre chaque jour a _Sakkarah_, a
_El-Arabah_, a _Kourna_, sont a peu pres detruites presque aussitot
qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidite des fouilleurs
ou de leurs employes. Il serait plus que temps de mettre un terme a ces
barbares devastations, qui privent a chaque instant la science de
monuments d'un haut interet, et desappointent la curiosite des
voyageurs, lesquels, apres tant de fatigues, n'ont souvent ainsi que
des regrets a exercer sur la perte de tant de sculptures ou de peintures
curieuses.
En resume, l'interet bien entendu de la science exige, non que les
fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour,
par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumieres inesperees,
mais qu'on soumette les fouilleurs a un reglement tel que la
conservation des tombeaux decouverts aujourd'hui, et a l'avenir, soit
pleinement assuree et bien garantie contre les atteintes de l'ignorance
ou d'une aveugle cupidite.
* * * * *
N deg. III.
LETTRES ECRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PREFET DE TAHTA, A CHAMPOLLION.
N deg. 1, LETTRE DU MAMOUR.
Lui (Dieu). le plus cher des amis, le tresor des compagnons, notre ami
cheri, le tres-honore, le general, le seigneur, le respectable, que le
Dieu tres-haut le conserve.
Apres la presentation de mes salutations avec le plus vif desir (de
vous voir), le but de cet ecrit est: 1 deg. de m'informer de votre glorieuse
personne; 2 deg. hier nous convinmes avec Votre Excellence qu'au jour de la
date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour
augmenter l'amitie. Au jour de la date, nous fimes les preparatifs
convenables; mais nous sommes alles le matin a Terrah pour une affaire,
et au retour nous avons vu que vous etiez parti en bonne sante. Par
suite de cela, vous avez une dette a acquitter envers nous; mais nos
reclamations sont pour l'epoque de votre heureux retour, lorsque nous
vous reverrons dans la plus parfaite sante. Vous recevrez Salame et
Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le
Dieu tres-haut vous ramene sains et saufs, et puissions-nous vous revoir
eux et Votre Excellence doues de la plus parfaite sante; que le Dieu
tres-haut vous conserve.
Ecrit le 3 de djoumadi premier de l'annee 44 (ou 1244 de l'hegire, 14
novembre 1828 de J.-C.).
De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdje.
N deg. 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.
Lui (Dieu).
O le plus cher des amis, le tresor des compagnons, notre ami cheri, le
bey magnifique, que sa vie soit longue.
Apres vous avoir presente mes salutations avec le plus vif desir de
vous voir, l'objet de cet ecrit est: 1 deg. de m'informer de l'etat de votre
glorieuse personne, et de votre temperament agreable, elegant et fort;
2 deg. de faire parvenir a Votre Excellence la lettre que vous avez demandee
pour Son Excellence notre frere cheri, le mamour d'Esne. Plaise au Dieu
tres-haut que vous voyagiez en bonne sante et que vous arriviez de meme.
Puissions-nous revoir Votre Excellence comblee de toutes sortes de
biens; presentez nos salutations a nos honorables amis qui sont en votre
compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu tres-haut vous
conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.
Les lettres qu'on vient de lire etaient enfermees dans une enveloppe
avec l'adresse suivante:
"Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au tresor des compagnons,
notre ami cheri, le Francais fils de bey, le magnifique, qu'il vive
longtemps au sein du bonheur."
N deg. 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.
Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu
tres-haut le conserve!
Apres les salutations precieuses et le grand desir de votre agreable
presence, le motif de la presente est que, dans ce moment, nous recevons
votre chere lettre, et votre discours m'a rejoui, et je remercie le Ciel
de votre sante, dont je desire la continuation, et a laquelle je dois la
lettre dont vous m'avez gratifie pour le commandant d'Esne, de laquelle
nous vous sommes infiniment oblige. Or, ma presente servira: 1 deg. a
m'informer de votre chere sante; 2 deg. si vous desirez des nouvelles de la
notre, grace au Ciel, nous sommes parfaitement bien portant, et nous en
desirons autant et plus a vous, et nous ne serions jamais en etat de
vous manifester le grand chagrin que nous eprouvames de votre
separation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a separes, il
daigne nous reunir de nouveau, car il est le tres-puissant, et alors, a
notre heureux retour, s'il plait a Dieu, et possedant votre chere
presence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. Cela et
rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations a qui vous
croirez de convenance.
Votre ami,
CHAMPOLLION.
15 novembre 1828.
TABLE DES MATIERES
AVERTISSEMENT
Memoire sur le projet de voyage litteraire en Egypte
Lettres ecrites pendant le voyage
LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.
LETTRE Ire. Alexandrie, 18 aout 1828
II. Alexandrie
III. Le Caire
IV. Sakkarah
V. Pyramides de Gizeh
VI. Beni-Hassan et Monfalouth
VII. Thebes
VIII. Philae
IX. Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829
Lettre a M. Dacier (meme date)
X. Ibsamboul
XI. El-Melissah
XII. Thebes (Biban-el-Molouk)
XIII. Thebes (Biban-el-Molouk)
XIV. Thebes (Rhamesseion)
XV. Thebes (El-Assassif)
XVI. Thebes (Amenophion)
XVII. Thebes (rive occidentale)
XVIII. Thebes (Medinet-Habou)
XIX. Thebes (environs de Medinet-Habou)
XX. Thebes (Kourua)
LETTRE XXI. Sur le Nil (Karnac et Lonqsor)
XXII. Le Caire
XXIII. Alexandrie
XXIV. Alexandrie, 20 et 28 novembre 1829
XXV. Toulon
XXVI. Toulon, a M. le baron de La Bouillerie
XXVII. Toulon, a M. le vicomte de Larochefoucauld
XXVIII. Toulon, 14 janvier 1830
XXIX. Aix
XXX. Toulouse
XXXI. Bordeaux
APPENDICE.
N deg. I. Memoire sommaire sur l'histoire d'Egypte, redige pour le
vice-roi Mohammed-Ali
N deg. II. Memoire relatif a la conservation des monuments de l'Egypte
et de la Nubie, remis au vice-roi
N deg. III. Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esne
Table des matieres
Table alphabetique des noms de lieux
FIN DE LA TABLE DE MATIERES.
TABLE ALPHABETIQUE
DES NOMS DE LIEUX
A
Abaton (de Philae),
Afrique (cote blanche et basse),
Agrigente,
Aix,
Akhmin,
Alexandrie,
Amada,
Amenophion,
Amonei. Voyez Esseboua.
Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kebir.
Antinoe,
Apollonopolis Magna. Voyez Edfou.
Apollonopolis Parva. Voyez Qous.
Arabique (chaine),
Aschmoun,
Aschmounein,
As-Souan. Voyez Syene.
B
Bathn-el-Bakarah,
Bedrechein,
Beghe,
Beheni,
Beni-Haasan,
Bet-Oualli,
Biban-el-Molouk,
Bordeaux,
Boulaq,
C
Caire,
Citadelle,
Palais du sultan Salabh-Eddin,
Carrieres entre Thorrah et Massarah,
Cataracte (2e)
(1re)
Chereus. Voyez Kerioun.
Cite-Valette,
Colonne de Pompee,
Contra-Lato,
Coptos,
Cosseir,
Cumino (ile),
Cyrenaique,
D
Dakkeh,
Dandour,
Deboud,
Denderah,
Derr, Derri,
Desouk,
Djebel-el-Asserat,
Djebel-el-Mokatteb,
Djebel-Mesmes,
Djebel-Selseleh,
E
Edfou
Egypte. Notice sommaire sur son
histoire
--Sur la conservation de ses monuments
El-Assassif
Elephantine
Elethya. Voyez El-Kab.
El-Kab
El-Magara
El-Melissah
Embabeh
Ennent. Voyez Hermonthis.
Esne
--Temple au nord
Ethiopie
Ezbekieh (place d', au Caire)
F
Faras
Fouah
G
Ghebel-Addeh
Ghirche, Ghirche-Hussan, Ghirf-Houssein
Girge
Girgenti
Gizeh
Gozzo (iles)
H
Heliopolis
Hermonthis (Erment)
I
Ibrim
Ibsamboul
K
Kalabsche
Kardassi ou Kortha
Karnac
Kefth. Voyez Coptos.
Keme, nom de l'Egypte
Kerioun
Korosko
Kourna
Kousch. Voyez Ethiopie.
L
Latopolis. Voyez Esne.
Libyque (montague)
Louqsor
--Ses obelisques. Voyez ce mot.
Lycopolis. Voyez Osionth.
Lyon
M
Malte
Manlak. Voyez Philae.
Manthom
Marseille
Maschakit
Massarah
Medinet-Habou
--Ses environs
Meharraka
Memnonium a Thebes
Memphis
Menephtheum
Minieh
Mit-Rahineh
Mit-Salameh
Mokattam (mont)
Montpellier
N
Nader
Necropole egyptienne de Sais
Nimes
Niphaiat, les Libyens
Nubie
O
Obelisques de Louqsor
--De Cleopatre
Ombos
Oph (du midi), partie meridionale de
Thebes
--Oph (les)
Osimandyas (tombeau d') a Thebes,
Osiouth
Ouadi-Esseboua (vallee des lions)
Ouadi-Halfa
Ouest (vallee de l') a Thebea
P
Pallades, pallacides, leur tombeau,
Panopolis. Voyez Akhmin.
Philae
Phthaei ou Typtah. Voyez Ghirche.
Primis. Voyez Ibrim.
Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh.
Ptolemais
Pyramides
Q
Qaou-el-Kebir
Qartas
Qous
R
Rasat (cap)
Rhamesseion a Thebes
S
Sabouth-el-Kadim
Sais ou Ssa-el-Hagar
Sakkarah
Saouadeh
Saouadji
Saouafe
Schabour
Schorafeh
Sennaar
Serre, Gharbi-Serre
Silsilis. Voyez Djebel-Selseleh.
Siouph. Voyez Saouafe.
Snem. Voyez Beghe.
Souan, Osouan. Voyez Syene.
Sowan-Kah. Voyez Elethya.
Speos-Artemidos
Speos d'Ibrim
Ssa-el-Hagar. Voyez Sas.
Syene
T
Taffah
Talmis. Voyez Kalabschi.
Taoud
Taphis. Voyez Taffah.
Taposiris (tour des Arabes)
Tebot. Voyez Deboud.
Tharraneh
Thebes
--Voyez Louqsor,
Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,
Rhamesseion, Memnonium,
Osimandyas (tombeau d'), Medinet-Habou,
El-Assassif, Pallades,
Amenophion, Manthom, Menephtheum.
Thorrah
Thouloum (mosquee de)
Toulon
Toulouse
Tuphium. Voyez Taoud.
Tyri. Voyez Derri.
V
Vallee des Lions. Voyez Ouadi-Essebouah.
Z
Zaouyet-el-Maietin
FIN DE LA TABLE ALPHABETIQUE
End of the Project Gutenberg EBook of Lettres ecrites d'Egypte et de Nubie
en 1828 et 1829, by Champollion le Jeune [Jean-Francois Champollion]
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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org
For additional contact information:
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Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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